Histoire

  • Sainte Marie-Madeleine et la mort

    0000000000000.jpgOn lit çà et là que Bérenger Saunière, fameux curé de Rennes-le-Château dans l'Aude, aurait su un grand secret sur Jésus: loin d'être mort sur la Croix, il aurait cédé à la tentation racontée par Martin Scorsese dans son film à scandale, et se serait marié avec Marie-Madeleine et aurait fait des enfants. C'est peu vraisemblable, pour la raison suivante: l'abbé Saunière a conservé le symbolisme de Marie-Madeleine qui la montre adorant une croix avec à ses pieds une tête de mort, renvoyant à la crucifixion de Jésus. Il l'a fait représenter ainsi, dans son église. Il ne pouvait donc pas croire que Jésus ne soit pas mort avant que Marie-Madeleine commence à méditer sur lui.

    Ces histoires de Jésus qui ne serait pas mort sur la Croix existent depuis l'antiquité, notamment dans les traditions orientales, et on en a des traces importantes dans l'Islam. Mais il existe des courants mystiques occidentaux qui, depuis un siècle environ, ont repris cette idée, notamment celui, assez connu, fondé par Harvey Spencer Lewis (1883-1939).

    Il y a aussi, peut-être, un lien avec le catharisme, dont Lewis disait justement qu'il recelait de grands secrets. Car le Languedoc n'a pas seulement abrité cette hérésie, il l'a protégée: il s'est ensuivi la guerre que l'on sait. Et les documents sont formels: les cathares méridionaux s'opposaient aux catholiques relativement à Marie-Madeleine. Il est donc possible qu'ils aient été eux aussi sous l'influence des traditions orientales qui rejetaient l'idée d'une crucifixion de Jésus-Christ – et adoptaient celle d'une vie plus ordinaire de père de famille, pour lui.

    La raison en est probablement simple: la noblesse languedocienne était toujours sous l'influence secrète des princesses sarrasines épousées jadis par les guerriers francs. L'exemple le plus connu en est Guillaume de Gellone, qui  a fini sa vie 00000.jpgreligieusement, et est devenu l'un des saints les plus importants de la région. 

    Il subsistait une forme d'initiation qui devait encore à l'Orient par le biais de l'arabisme – voire, au-delà, de l'arianisme wisigoth. Et la tradition arabe ne contenait pas seulement cette gnose qui refusait la Crucifixion à Jésus-Christ, mais aussi un Islam qui donnait à son propre prophète des épouses. On trouve même, dans un livre érotique tunisien du treizième siècle, que ses talents en amour convainquaient les prophétesses rivales de se rallier à lui.

    Il est un peu évident qu'au fond de la vieille tradition languedocienne se meut cette tradition qui lie la spiritualité à la chair, qui ne sépare pas les plans comme le faisait le catholicisme. 

    D'une certaine façon, le mysticisme qui refuse à Jésus la Crucifixion est une résurgence de l'Islam espagnol médiéval, philosophique et raffiné, et le lien avec Rennes-le-Château se fait par ce biais. Non loin se trouvent les thermes de Rennes-les-Bains, et dans ce genre de lieux se rendent souvent des Anglo-Américains distingués aspirant à des expériences mystiques. Il y a, à Baden-Baden, en Allemagne, ville thermale d'excellence, un centre de l'obédience de H. S. Lewis qui s'affiche ouvertement, juste à côté d'un très joli casino. C'est tout une ambiance. Mais Rennes-les-Bains a perdu de son lustre, les stations thermales de l'Aude attirent moins.

    Cela a créé une tradition poétique et sympathique, mais dont je doute quand même de l'authenticité locale. Les légendes se souviennent surtout des saints catholiques et des fées agrestes, comme ailleurs. Les commentateurs croient voir Mithra et la franc-maçonnerie là où il n'y a que des symboles catholiques qu'ils ignorent. Car souvent, malheureusement, la culture catholique est assez ignorée pour qu'on attribue à autre chose ses réalisations, avec peu de sens.

  • Le sens des croisades

    0000.jpgOn a pris l'habitude de critiquer vivement les croisades comme si elles cachaient des plaisirs de conquêtes sanglantes sous des motifs religieux et extérieurement, on ne peut pas rejeter l'idée, car les contemporains eux-mêmes l'ont émise. Les prêtres qui lançaient les croisades se plaignaient aussi de la cupidité des chevaliers qui les faisaient, et de leur volupté perverse à humilier les peuples conquis. La critique étant venue d'eux, on ne peut pas la dire injustifiée.

    Mais il y a davantage, puisque le motif des prêtres à lancer des croisades n'est plus compris, plus accepté. Et quelle en est la raison profonde, cachée? C'est qu'au fond la civilisation orientale qui était attaquée nous apparaît comme meilleure que celle qui l'attaquait. Et il en est ainsi parce que la civilisation moderne, tendue vers les lois physiques, les sciences naturelles, et l'outillage complexe, a plus de liens avec l'Orient attaqué par les croisés qu'avec l'empire catholique franc dont ils venaient.

    Rudolf Steiner rappelait, tout de même, un point important: les Francs catholiques, certes, étaient des barbares âpres, et les prêtres, certes, rêvaient de retrouver leur pouvoir de l'époque de l'empereur Constantin, mais il y avait aussi l'élément fondamental que saint Thomas d'Aquin a livré dans son traité contre Averroès. Il y avait qu'une civilisation entièrement tournée vers les lois naturelles risquait de couper l'être humain de ses facultés intimes à déployer une pensée libre, individualisée et pure, hors de toute contrainte extérieure.

    Cela semble être un paradoxe, puisque l'Église catholique imposait des dogmes. Mais le christianisme et avant lui le judaïsme ont bien fondé le lien entre l'homme pensant et la divinité, par-delà les lois naturelles. Comme le disait Prudence, poète chrétien du cinquième siècle, Jésus-Christ foule aux pieds les étoiles, et le chrétien, par conséquent, n'accorde pas d'importance aux destins qu'elles fixent: sa pensée va plus haut, rejoint le dieu absolument libre au-delà de tout, donc se fait libre aussi.

    C'est ainsi que Thomas d'Aquin disait que l'âme humaine, en tant que telle, participait de la divinité et de l'éternité par sa puissance intellective, et n'était pas le simple effet de forces globales: c'est depuis les profondeurs de soi, là où il entrait en communication avec le Christ, là où Moïse était entré en communion avec Yahvé, qu'il était 00000.jpgpleinement lui-même et, en tant que tel, libre et individualisé, jusque dans la sphère céleste. C'est dans cette logique que Pierre Teilhard de Chardin a appelé le Christ celui qui était plus soi que soi-même, et qu'il a rejeté l'Orient.

    Les Francs n'étaient pas les ennemis irréductibles de celui-ci. Charlemagne sympathisait avec Haroun El-Raschid, le sage des contes des Mille et une Nuits, et voulait devenir son ami. Les chansons de geste montrent les chevaliers éblouis par les prouesses techniques et magiques des Byzantins, des Arabes. Mais il fallait aussi protéger l'espace chrétien dans lequel fermentait la conscience libre, individualisée, pleinement maîtresse d'elle-même, et qui était l'avenir de l'humanité.

  • Le royaume d'une rivière: de l'Aude à l'Aragon

    0000.jpgOn a beaucoup dit que les départements français n'avaient pas d'âme à cause de leurs noms de rivières, minérales et impersonnelles. Mais il existe bien des royaumes émanés d'une rivière – et en particulier il y eut l'Aragon, né sur les rives d'une rivière du même nom, dans le nord de l'Espagne. Charlemagne, dit-on, en a fait un comté, pour défendre la chrétienté des Sarrasins, puis un des comtes s'est fait roi: l'Aragon n'appartenant pas en propre à la France ou au Saint-Empire, il le pouvait.

    Peut-être pourrait-on imaginer qu'un jour des comtés apparaîtront dans les ruines des départements français – notamment les plus excentrés, les plus proches des montagnes, de la mer, des lieux sauvages. Le département de l'Aude a justement cette tendance, de se définir comme ayant une identité propre. Et c'est logique, car la rivière de l'Aude baigne toutes les villes du département. Plus elle s'approche de la mer, plus celles-ci sont grosses: d'abord il y a Quillan, trois mille habitants, ensuite il y a Limoux, dix mille, 0000000000.jpgpuis Carcassonne, la préfecture, en a quarante-cinq mille, enfin Narbonne, la plus grande, en a cinquante-cinq mille. La République a montré sa tendance à l'abstraction vide en choisissant Carcassonne comme chef-lieu, alors que Narbonne la dépasse. Cela dit, on ne peut pas tout prévoir. À l'époque où le choix a été fait, Carcassonne était plus grosse, plus somptueuse, plus aristocratique, plus élégante. Je l'ai dit déjà, l'effondrement de l'industrie textile l'a ruinée.

    Quelle qualité eut donc l'Aude pour inspirer des fondateurs de cités? On connaît les histoires antiques de héros ayant fait l'amour avec des nymphes de rivières. Il doit y avoir là un fond de vérité, une forme de relation spirituelle intime. Dans les vapeurs d'une rivière une vie invisible, insaisissable, une présence reflète 0000000000.jpgsur les hommes le ciel étoilé, et lui sert de guide. Elle dessine sous ses yeux des figures qui lui montrent la voie, et unissent par conséquent les hommes dans un même esprit. Des lois en sortent, des peuples.

    Honoré d'Urfé en était plus ou moins conscient quand, évoquant la nymphe du Forez qu'il disait orgueilleusement mère des Gaulois, il n'oubliait pas de mentionner le glorieux Lignon, et de louer ses rives idylliques.

    L'écrivain écossais David Lindsay, plus ou moins gnostique, a peint, feignant de décrire une autre planète, la force spirituelle des rivières: il a évoqué des gerbes d'étincelles qui se trouvaient à leur source, et qui, peu à peu, se réduisaient en intensité et en nombre. Et de fait, en haut des montagnes, les torrents semblent déposer sur les rives une vie plus noble, plus pure, plus luisante que dans les plaines paresseuses. On vénérait, à cause de cela, les sources: c'est là que se trouvaient les Nymphes!

    Ces étincelles étaient dites par Lindsay des sortes d'atomes, et je suppose qu'il n'aura pas échappé aux Genevois que le début du Rhône après l'élargissement du Léman est plein de cygnes portant dans leurs ailes ces particules luisantes! J'en ai fait un poème, une fois – présent dans mon dernier recueil.

    Les sources pyrénéennes sont pleines de vertus médicales, c'est connu aussi. Il y a là une logique. Et c'est une de ces vertus qui s'incarna dans le royaume d'Aragon, une autre qui s'incarne dans le département de l'Aude. C'est même elle, pensée vivante de l'eau, qui a créé, dans les âmes, les innombrables illusions dont s'est auréolé le département, ces dernières années. Elle est belle, puissante, mais malicieuse. Ses images chatoyantes peuvent aussi tromper. Bénie soit-elle.

  • Jean Richel et les Indiens chez Le Tour Livres

    00000000000.jpgUn Genevois nommé Jean Richel a choisi de publier son dernier ouvrage dans la maison Le Tour Livres, que je dirige avec mon père. Il s'intitule Ma Parole est un acte et est un hommage rendu aux Indiens d'Amérique, à leur philosophie de la vie, à leur résistance face à l'envahisseur blanc, aux victimes qu'ils ont été de toutes les trahisons! De belles photographies des Indiens d'Amérique du Nord les plus réputés, comme Crazy Horse ou Sitting Bull, Cochise ou Black Elk, sont mises en regard de vives citations accusatrices. On trouve aussi de belles reproductions en couleurs de vieilles peintures de la vie amérindienne – comme la chasse au bison, ou l'installation de wigwams. Le papier est beau, luxueux, et la sagesse délivrée est douce au cœur, puisque les hommes rouges étaient en communion avec la nature, bougeaient sur terre avec le vent et l'eau, et ne s'inquiétaient pas de posséder, cultiver, conquérir. Comme les oiseaux de la Bible, ils recevaient sans angoisse leur pain quotidien, et priaient simplement les dieux que cela continue.

    Jean Richel semble avoir avec ces Sioux un lien intime et particulier, comme s'il avait été l'un d'eux dans une autre vie. Il raconte la bataille de Little Big Horn, la seule que les Indiens aient gagnée, et montre qu'ils méritaient cette victoire, le gouvernement américain ayant refusé de prendre les mesures nécessaires à l'arrêt de l'invasion de 0000000.jpgleur réserve par des chercheurs d'or. L'armée, sans doute, a agi ainsi par lâcheté, et la collusion entre Blancs a prévalu sur le droit, apparu dès lors comme théorique, et simple beau discours destiné à endormir la méfiance de l'ennemi.

    Encore aujourd'hui, les Indiens trahis refusent le moindre dédommagement, ne voulant pas qu'on puisse dire qu'ils ont accepté le vol de leurs terres. Cela me rappelle les Savoyards de la grande zone franche qui, eux, ont accepté le dédommagement de sa suppression. Je crois que le mont-Blanc, montagne sacrée (un peu comme les Black Hills), en faisait partie. Et ensuite on y a creusé un tunnel qui rapporte beaucoup d'argent, sacrilège! Le puissant esprit qui veille, dans ce sommet (et dont le poète Shelley a fait à juste titre une figure du divin Créateur), en a été gravement dérangé, je suppose. Mais les Savoyards ont été assez cupides pour se laisser acheter...

    Antoine Martinet, qui vivait au dix-neuvième siècle, affirmait qu'on ne les paierait jamais assez pour qu'ils oublient leur nationalité, leur âme, leurs dieux – le mont-Blanc personnifié, par exemple! Mais les Sioux ont fait mieux, ils ont refusé l'argent. Chateaubriand aussi disait que les Indiens étaient 00000.jpgplus impressionnants que les Savoyards, les tipis plus beaux que les chalets. 

    Voire...

    Je plaisante. Car Jean Richel, dans une magnifique postface, raconte comment, dans les Voirons, il a à son tour communié avec la Nature, honorant la Vierge noire du monastère – campant, aventureux, dans les forêts ténébreuses du massif annemassien, dominant de son regard la Vallée Verte et contemplant l'infini de l'Horizon méridional. Il est sous les étoiles avec tant de cœur qu'il finit par se sentir parmi elles, renouant avec le Grand Manitou, le dieu de la Nature qu'il a peut-être vénéré et adoré dans sa précédente vie...

    Un joli livre d'une centaine de pages, avec une belle couverture cartonnée, au prix exclusif de 19,99 € - et qu'on peut acheter en ligne sur BoD, ou Amazon.

  • Napoléon à Nice: souvenirs d'un attentat

    20201029_114515.jpgLe jeudi 29 octobre dernier, jour de l'attentat de la basilique Notre-Dame-de-l'Assomption de Nice, j'étais dans cette ville en visite, et voici ce que j'ai ressenti: le modèle républicain plus ou moins ruiné, morcelé, émietté, pulvérisé. Car je venais de Juan-les-Pins, où je logeais, et j'avais pris le train, et le contrôleur a engagé une conversation parce que je n'étais pas en règle, et il a énoncé qu'on ne contrôlait plus rien, que l'État était défaillant, et que moi, professeur dans l'instruction publique, je devais bien le savoir!

    Et voici ce que j'ai vu, et ce que je crois savoir: l'éducation a supprimé l'autorité issue de la traduction catholique sans la remplacer par une autorité nouvelle authentique, et en feignant de croire au rationalisme éducatif – c'est à dire que, en expliquant bien les choses, les enfants seraient convaincus que les valeurs de la République étaient parfaites, et que la Nation serait unie! On a feint de le croire, dis-je, car on ne s'est jamais posé la question de ce qu'était un enfant – on a juste rêvé à des valeurs nouvelles, et on s'est juste occupé de miner l'autorité catholique. On s'en est occupé parce qu'on croyait qu'il y aurait une tradition philosophique qui serait plus forte, plus grande, plus vaste, mais on ne s'est pas donné les moyens pédagogiques de la faire exister.

    Et on ne l'a pas fait parce que cela demandait des efforts, et que les efforts, c'est fatigant.

    De surcroît on n'impose pas des valeurs qui ne seraient pas en résonance avec l'ordre du monde, et on ne croyait pas réellement que celles-ci l'étaient, on n'a pas fait l'effort de vérifier qu'elles l'étaient.

    J'ai visité, le même triste jour, le musée de la ville, et on y voyait les ors rutilants de l'époque napoléonienne – on y voyait même Napoléon divinisé, et je me demandais quelle mythologie il faudrait pour tourner les enfants vers les valeurs de la République, et si Napoléon ne pouvait pas au moins être un héros envoyé aux hommes par un dieu républicain, puis guidé par les anges de la Liberté, de l'Égalité et de la Fraternité – comme le voulait à peu près Victor Hugo.

    Car entre les rationalistes qui ne veulent pas de mythologie et les traditionalistes qui ne veulent pas d'idées nouvelles, la république française est écrasée dans le néant. C'est à se demander si les rationalistes ne s'en sont pas pris au catholicisme par 1160_xl.jpghaine de la mythologie, s'ils ont vraiment quelque chose à proposer.

    Napoléon a essayé de créer une mythologie qui le justifierait, mais elle aussi s'est émiettée. Elle avait pourtant une certaine beauté, comme le montrait le musée de Nice. Mais elle était artificielle, figée, déjà classique au moment de sa création.

    Toutefois, on voyait des statuettes de l'Empereur monté sur un cheval blanc et entouré d'une cape rouge qui lui faisait comme une flamme, et je les ai aimées, j'ai failli en acheter une. Pour élever les âmes vers les valeurs de la République, cela m'a semblé mieux que les beaux discours. C'est à dire mieux que rien, en pédagogie. Car un discours peut toujours être contesté, les valeurs de la République peuvent toujours être discutées. Est-on assez naïf pour croire que ce n'est pas le cas? Les enfants aiment les images fortes, le merveilleux, le lien avec le ciel, mais ils ne sont pas pour autant stupides!

    Il faudra réformer en profondeur l'éducation, et mettre fin aux illusions du rationalisme. Elles minent la République, en rendant l'éducation inopérante, et en ne créant qu'une autorité factice.

  • De l'origine du catharisme en Occitanie

    000000.jpgOn pense que le catharisme vient de Bulgarie, et a des liens avec le bouddhisme. Certains disent qu'il émane des manichéens, et c'est possible aussi. Mais les cathares ont été particulièrement importants en Occitanie, et il faudrait se demander pourquoi. Car ce n'est pas tout de proposer une doctrine: elle se répand si elle trouve un bon accueil. Et il serait un peu court de prétendre que le bon accueil vient d'une excellence locale, parce que la doctrine est excellente. Dans les faits c'est plus complexe, car les concepts n'ont pas en eux-mêmes tant de force, et il s'agit aussi de mettre en relation des tempéraments, des atmosphères spirituelles.

    De la réalité, une doctrine n'est jamais que l'ombre, et le monde échappe toujours, dans son incessant mouvement, aux pensées fixes. À l'inverse, aucun être humain ne vit suffisamment dans la sphère intellectuelle pure pour reconnaître aisément le vrai quand il le voit. A fortiori, un groupe en est complètement incapable.

    Un écrivain appelé Christian Doumergue attribue le goût de l'Occitanie pour le catharisme à la tradition gnostique qu'y aurait instaurée Marie Madeleine. Mais cela pose d'innombrables problèmes. La gnose est d'origine grecque et néoplatonicienne, et Marie Madeleine était juive. On a cru voir dans l'expression d'Épouse du Christ, attachée à Marie Madeleine dans l'évangile de Philippe, quelque chose de gnostique, mais elle renvoie assez clairement au Cantique des cantiques, dans laquelle Israël est regardée comme l'épouse mystique de Yahvé. Et le nom de Christ n'était pas un joli ornement donné à l'issue d'un rituel maçonnique, il désignait une divinité en tant qu'elle s'unissait à un homme, mais en soi stellaire, cosmique: il s'agit de nouveau de Yahvé. De Dieu. C'est le mystère de l'Incarnation.

    Si Marie Madeleine avait été la petite amie de Jésus, on l'aurait nommée telle. Ici, le titre indique autre chose. Une union intime avec l'être divin incarné dans Jésus, et donc ne passant pas par le corps physique de Jésus.

    Par ailleurs, Christian Doumergue d'un côté dit que Marie Madeleine a délivré un enseignement gnostique proscrit par l'Église catholique, de l'autre qu'elle l'a fait en Occitanie parce que la tradition l'a fait débarquer en Provence. Or, il s'agit d'une tradition catholique: l'orthodoxe la dit morte à Éphèse après y avoir vécu. Quel besoin avaient les évêques romains de dire qu'elle avait débarqué en Provence, s'ils ne voulaient pas de son enseignement? Éphèse, c'est plus loin, on en est aisément à l'abri.

    Mais l'Occitanie, même par rapport à la Provence, a une spécificité historique reconnue: comme l'Espagne, elle a été gouvernée par des califes – des rois arabes, musulmans. Et c'est la véritable source, sans doute, de l'attrait de 1161416736.4.jpgla région pour la gnose et donc pour le catharisme. Car la persistance de la gnose dans l'Islam et le monde arabe est attestée, Henry Corbin en a parlé. On peut l'y déceler, chez les philosophes. Il y a une lignée grecque qui est restée dans le monde arabe, penchée vers les mystères des éléments, de la nature spirituelle de la Terre, et qui a resurgi dans l'Occitanie médiévale. C'est passé par la Perse, où des sages grecs s'étaient enfuis, réfugiés.

    Ce que rejetait l'Église catholique, dans cette tradition, c'était la confusion présumée, dans le monde des éléments, du divin et de l'humain. Pour elle, il y avait d'un côté les anges et Dieu – les personnes sans corps –, et de l'autre les hommes, les plantes et les bêtes, qui disposaient d'un corps physique. Or la gnose tendait à refuser cela, de refuser à la fois de regarder la matière comme existante, et à la fois de considérer les anges comme de véritables personnes douées de liberté – elle les considérait plutôt comme des symboles des vertus, ou des noms de Dieu.

    En un sens, c'est du catholicisme que sont nées à la fois la pensée claire et les sciences physiques. Et il y avait une tendance, dans le Languedoc, à refuser cette évolution. Non pas issue de Marie-Madeleine, mais de la Gothie intégrée à l'empire arabe. Or, la pensée claire, même spirituellement, est un progrès pour l'être humain. Cela le rend le compagnon des anges. Non plus un simple rouage de la machine divine.

  • Le mystère du roman de Jaufre

    00000.jpgIl existe un grand roman arthurien en occitan du douzième siècle appelé Jaufre, et l'arrière-fond en est très intéressant, car, en principe, il a été créé pour le roi d'Aragon, et son occitan émane soit d'un Catalan, soit d'un Languedocien du sud, c'est à dire des terres qui dépendaient du roi d'Aragon.

    Il n'est pas mystérieux et noble comme les romans de Chrétien de Troyes, car plus loin de l'esprit breton, de la mythologie celtique. Son fantastique est abondant, mais n'est repris que de loin des anciens Celtes, et l'esprit chrétien y domine: le héros y affronte des sorciers, et les signes du christianisme suffisent souvent à les vaincre, comme plus tard dans Dracula. Cela a du reste une force propre.

    La tradition bretonne y est plutôt artificielle, et un commentateur a judicieusement énoncé que ce roman faisait pressentir l'Orlando Furioso de l'Arioste, rempli d'un merveilleux inspiré de celui des anciens Bretons, mais purement allégorique, et assez peu ressenti de l'intérieur. La comparaison est d'autant plus appropriée qu'Ariosto a prétendu retracer l'histoire des fondateurs de la maison régnante de Ferrare, pour laquelle il composait son poème, et que Jaufre est le fondateur supposé, légendaire, de la maison d'Aragon.

    Son nom est d'origine germanique, et cela jure avec les récits plus directement issus des Bretons, dans lesquels, comme de juste, on ne trouve que des noms d'origine celtique, ou presque.

    D'autres traits troublants manifestent une illustration recherchée de l'esprit d'Aragon. Le grand ennemi de Jaufre, dans toute la première partie du poème, est un certain méchant chevalier appelé Taulat. Il fait gravir une montagne, pour le pur plaisir de nuire, à un noble chevalier qu'il fouette pendant ce temps, et recommence dès que celui-ci a guéri de ses plaies. Or, dans l'ancien comté de Foix, juste en face du fameux pic de Montségur, est 0000.jpgune montagne assez arrondie précisément appelée Taulat. Il faut savoir que les rois d'Aragon considéraient les comtes de Foix comme leurs vassaux – partageant cette prétention avec les comtes de Toulouse, ce qui occasionnait des conflits. On ne sait si le rapport existe ou si c'est une coïncidence – et on ne sait, au cas où le rapport existe, si la montagne a été nommée d'après l'histoire du roman ou si le poète a utilisé un nom préexistant. C'est assez mystérieux. Mais il est certain que Taulat ne sonne pas non plus breton.

    Ce roman de Jaufre, agréable et plutôt long, est une probable tentative des rois d'Aragon de se créer une mythologie, et il est significatif qu'il soit en occitan plutôt qu'en catalan, qui ne fut utilisé dans la littérature qu'à partir du siècle suivant. À l'origine, l'Occitanie et la Catalogne étaient profondément liées, et les montagnes ne les séparaient pas. Cela explique que, plus tard, le roi d'Aragon soit venu au secours de l'Occitanie contre la France.

    Ce roman manifeste aussi l'esprit des Pyrénées, tendu vers la création de mythologies originales, comme si la fée du massif parlait encore aux hommes – aux rois, aux poètes, aux prêtres, à tous ceux qui avaient pour l'entendre une oreille suffisamment attentive!

  • La vision de l'abbé Saunière et Marie-Madeleine à Rennes-le-Château

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    On raconte* que Bérenger Saunière, le distingué curé de Rennes-le-Château, a vu un jour en vision Marie Madeleine dans une grotte proche – laquelle on peut distinguer depuis l'espèce de promenade fortifiée, ou belvédère, qu'il a bâti au sommet de la colline. Comme pour un château, il y a mis des tours, dont l'une s'appelle justement Magdala.

    On a là une magnifique vue sur un grand plateau entouré de montagnes, et l'impression de l'infini est vive – et cette sorte d'immense cirque, de toute beauté, semble habitée par un esprit dont le corps serait de lumière, et remplirait le lieu de sa splendeur vive. On imagine, à la place de jambes, une robe de clarté recouvrant et bénissant tout – et des mains aux nombreux doigts s'étendant jusqu'à Rennes-le-Château, la touchant, la caressant.

    Et c'est sans doute ce qui a fait naître cette vision de Marie-Madeleine – dont, pour l'abbé, cet être avait le visage tout simplement parce que son église lui était dédiée.

    Ce qui ne prouve pas qu'elle y soit jamais venue. Il n'y a nul besoin, pour dédier une église à un saint, que celui-ci s'y soit rendu. Bien au contraire, les historiens ont tendu à établir que beaucoup de saints n'ont fait que donner un visage nouveau à une divinité antérieure, plus humain, plus prosaïque, plus clair – et en même temps plus moral: je ne le dis pas pour blâmer. Car après tout le saint et la divinité qu'il a remplacée peuvent habiter ensemble, dans la même étoile, sous la coupe du même ange.

    Cependant, dans le cas de l'abbé Saunière, les choses sont simples, car les histoires paysannes parlent, pour la même grotte où il a eu sa vision, de fées malicieuses, appelées localement mitounes. Frédéric Mistral justement affirme que les fées vivent sous terre, et qu'on accède à leur règne par des failles dans la roche. Au fond, elles cristallisent la belle lumière des lieux jusqu'à lui donner forme. La Terre les emprisonne, et c'est le sens du mythe.

    Et il est très probable qu'on ait confondu ces fées anciennes et Marie-Madeleine – ou, pour mieux dire, qu'on ait assimilé les premières à la seconde. Car le contraire n'est pas vraisemblable: Marie-Madeleine n'a pas pu être 0000.jpgprise pour une fée, car on attribue localement aux fées de mauvais tours, et quelle sainte en a jamais fait? La croyance aux fées, plus ancienne que la vision de Béranger Saunière, est au fond plus fiable.

    Les mauvais tours des fées correspondent encore à ce qu'énonce Mistral, qui affirme que ces radieuses créatures sont devenues nuisibles après être tombées amoureuses de mortels, et que Dieu les a remplacées par ses anges pour cette raison.

    Cela a ici du sens: la fée de la grotte a été remplacée par Marie-Madeleine, et l'ancien lieu de culte a changé, il se fait maintenant dans l'église, au vu et au su de tous, protégé par le seigneur du château. Le christianisme a eu cet effet. Il maintient à distance les fées devenues méchantes – ou les contraint à se faire douces, dans la lumière de l'église! Marie-Madeleine, depuis le ciel, a dompté les fées locales: c'est ce qu'on peut dire. Elles ont ainsi pris son visage, et c'est pourquoi Saunière les a prises pour elle.

    *Certains le disent, mais il semble qu'ils l'aient inventé, et que Bérenger Saunière n'ait jamais eu une prétention pareille. C'est ce que m'annoncent des lecteurs de ce modeste blog. De fait, en cherchant ici ou là, il semble que la personne ayant eu cette vision serait plutôt une dame appelée Elizabeth van Buren, laquelle en a eu beaucoup sur Rennes-le-Château et Bugarach. Mais on peut comprendre qu'elle a eu aussi la vision de Saunière ayant la vision de Marie-Madeleine dans la grotte dite du Fournet, rebaptisée de la Madeleine par les adeptes de la dame en question, si j'ai bien compris la chose, si j'ai bien suivi le fil. Au reste, cela ne change rien au fond de mon propos. La vision de Marie-Madeleine a dans tous les cas été inspirée par les Mitounes. Et peut-être même celle de Bérenger Saunière ayant la vision de Marie-Madeleine! Elle aussi est inspirée par la vision d'une mitoune mâle adorant une mitoune femelle – et peut-être lui chantant des chants d'amour courtois. Car le modèle troubadouresque semble aussi venir des Mitounes – quoique pas forcément, pour le coup, celles de Rennes-le-Château.

  • Guillaume de Gellone et l'Occitanie

    000000.jpgBérenger Saunière a un jour prétendu avoir découvert, au cours de ses fouilles à Rennes-le-Château, une moulure datant des Wisigoths, et les historiens spécialistes ont ensuite dit qu'elle était carolingienne – qu'elle datait de Charlemagne ou de son fils Louis. Et le fait est que les plus anciens documents relatifs à Rennes-le-Château ne mentionnent comme seigneur que Guillaume de Gellone, le célèbre pair de Charlemagne appelé plus communément Guillaume d'Orange, et qu'ont chanté de magnifiques chansons de geste en français.

    Il était un conquérant, surtout actif, selon la tradition, sous le paresseux Louis, et repoussait les Sarrasins à Nîmes, Orange, Arles, partout en Provence et en Occitanie. Ses chansons de geste ne contiennent pas énormément de merveilleux, moins que le cycle de Roland, mais ses ennemis sont souvent des sortes de sorciers qu'il renverse, et il combat volontiers des monstres de la mythologie grecque: en plus légal et officiel, il a un rapport avec Conan le barbare ou Salomon Kane, les héros de Robert E. Howard.

    Il y a là une belle mythologie, qu'il faut intégrer et cultiver, même si elle ne crée pas de spécificité occitanienne face à la France – puisque, au contraire, elle unit Paris à l'Occitanie en légitimant les rois francs jusqu'aux Pyrénées. C'est peut-être animés par ces poèmes narratifs que les Français se sont croisés contre les cathares et les vaudois, et sont venus en Occitanie. Simon de Montfort a pu se prendre pour Guillaume d'Orange.

    Mais on sait que Frédéric Mistral, tout en cultivant le souvenir des divinités païennes, n'a pas désavoué la mythologie catholique, et a rendu hommage à Guillaume d'Orange en le mêlant intimement au Drac, divinité du Rhône: il les a délibérément confondus, réalisant un syncrétisme.

    On peut avoir le sentiment que c'est une démarche typiquement provençale, et que le Languedoc est resté hostile au catholicisme, au moins dans la sphère littéraire. Sur ce point Magre s'opposait certainement à Mistral.

    Le problème est de savoir ce qu'on proposera à la place de la geste de Guillaume. S'il n'y a rien de précis, si notamment on ne parvient pas à incarner des vertus locales dans un héros – si ces vertus se dissolvent dans la 000000.jpgmultitude des personnages et des références, ou bien sont déplacées vers des figures dont le lien avec la région n'est pas clair, on risque l'émiettement et la place unitaire restera occupée par Guillaume de Gellone.

    Naturellement, dira-t-on, la littérature médiévale était plus ou moins dans l'interdiction de composer une épopée en l'honneur d'Alaric, le roi arien des Wisigoths. S'il y en a eu une, écrite éventuellement à Toulouse, il n'en est rien resté. C'était pourtant l'habitude des rois germaniques d'avoir des bardes, en allemand ou en latin, chantant leurs exploits. Charlemagne et son fils Louis en ont eu, justement en latin – c'est ainsi qu'on les connaît encore. Même Clovis et Gontran ont eu Grégoire de Tours. Alaric, on ne sait pas. L'évêque de Clermont-Ferrand Sidoine Apollinaire a un peu parlé de lui, mais ce n'est pas à la mesure de ce qu'a fait son ami Grégoire.

    On est parfois obligé d'accepter la destinée, et de s'appuyer sur ce qui existe.

  • La chanson de la légende de sainte Foi d'Agen

    000000.jpgInstallé en Occitanie, j'ai résolu de lire tous les livres en occitan que j'ai achetés il y a trente ans quand j'habitais Montpellier, et je possédais, justement, l'édition savante du plus ancien texte occitan qu'on ait conservé: La Chanson de sainte Foi d'Agen, d'un auteur inconnu, et datant du onzième siècle. On pense qu'il fut écrit dans les environs de Narbonne, car la langue correspond.

    Il s'agit du récit en vers de la légende de la dame nommée dans le titre: comme dans les chansons de geste, les vers sont rangés en laisses inégales assonantiques, ce qui était généralement, même dans la France du nord, la plus ancienne forme des poèmes narratifs évoquant la vie des saints. Ceux-ci sont antérieurs aux chansons de geste, qui en sont une version guerrière et carolingienne.

    Ces chansons hagiographiques sont clairement des adaptations romanes (en langue vulgaire) des poèmes en latin de Prudence, composés au cinquième siècle, et que louera encore Jacques de Voragine dans sa Légende dorée, au treizième. Les chansons de geste, de même, seront essentiellement les adaptations romanes des poèmes latins faits à la gloire de Louis le Pieux et de son père Charlemagne. Ceux-ci étaient surtout composés par des Germains, des Francs. Mais Prudence était espagnol et son inspiration est plus classique et plus biblique – et il en va de même de cette Chanson de sainte Foi d'Agen.

    À la mort de la sainte, martyrisée sous Dioclétien, un ange apparaît, et souffle le feu qui la consumait: on l'avait mise nue sur une grille. Il lui a même apporté un drap doré, annonciateur de sa glorieuse résurrection. De façon surprenante, cela n'empêche pas les soldats de lui couper la tête. Mais son sang est d'un rouge pur, et son corps reste incorruptible. Je me disais, en lisant cela, que cette pure mythologie chrétienne a manqué à Joseph Delteil lorsqu'il a décrit la mort de Jeanne d'Arc, chez lui plus réaliste. 0000.jpgSans doute il a été plus inventif dans son langage, lorsqu'il a rapporté les visions supposées de l'héroïne; mais il a moins objectivé le mythe, ou le symbole, ou le fantasme religieux – en a moins fait une mythologie.

    Car ensuite, l'auteur de la Chanson évoque les horribles chefs romains qui ont attaqué des chrétiens, mettant dans leur armée les Amazones, les Pygmées et les Satyres, et les présentant comme brûlés en enfer par des dragons en compagnie de Pharaon, dès leur mort lamentable survenue. Il affirme même que Dieu a détruit leurs lignées, en guise de châtiment – alors même qu'ils voulaient justement s'immortaliser par elles: il n'en reste plus rien, dit-il! Châtiment étrange, à la fois mystique et historique, et c'est assez beau, car cela rejoint l'Apocalypse. Cela rappelle Robert E. Howard, qui mêlait le mythe et l'histoire en rationalisant le premier et en repoussant les limites de la seconde – et c'est l'essence de l'art chrétien, plus appréciable qu'on ne le dit généralement.

    L'auteur n'est du reste pas aussi naïf qu'on pourrait croire, puisqu'il admet que l'ange a été une vision de saint Caprais, premier évêque d'Agen selon la légende; mais pour lui cette vision était une réalité. Même si la doctrine du poème peut paraître simpliste à certains, sa représentation en récit et en symboles ne manque pas de grandiose.

    Aujourd'hui, dit l'auteur, sainte Foi protège Agen, et le peuple, ayant abandonné le culte des dieux romains, la vénère elle avec raison. Ses restes guérissent, sauvent, bénissent. Louée soit-elle.

  • Carcassonne et ses légendes fondatrices

    Dame_carcas.jpgAu treizième siècle, à l'époque des croisades contre les Albigeois, les Languedociens se pensaient différents des Français, et cela venait de leur langue, mais aussi, sans doute, du royaume wisigoth. Je ne crois pas que cela venait des Arabes venus jusqu'à Poitiers, mais il y avait un lien profond entre les royaumes arabes et les Wisigoths, pour deux raisons.

    D'abord, parce que les Arabes avaient vaincu les Wisigoths, et donc se pensaient leurs successeurs légitimes. Ensuite, parce que l'arianisme des Wisigoths les éloignait des Francs et les rapprochait des musulmans, comme cela a été dit par Henry Corbin. L'influence franque – et, sans doute, la tendance proprement chrétienne demeurée dans l'arianisme – a suscité la Reconquête espagnole – même lorsqu'elle a pu être le fait de Wisigoths de souche.

    Il est donc très intéressant que dans les traditions locales, Carcassonne doive son nom à une Sarrasine appelée Dame Carcas – qui, après la mort de son mari calife, aurait longtemps résisté aux Francs, avant de se rendre.

    Était-elle réellement arabe? Les Francs n'appelaient pas Sarrasins forcément ce que nous appellerions tel, et leurs préoccupations ethniques étaient plus limitées que nous ne parvenons à le concevoir: pour eux, les peuples étaient subordonnés à la religion; et ils se distinguaient surtout des Wisigoths ariens par le catholicisme romain. De même, ils pouvaient aisément confondre les musulmans wisigoths ou arabes, ou les musulmans et les ariens: les noms qu'ils leur donnaient émanaient de courants majoritaires, à peu près comme quand ils ont appelé les Germains des Allemands, parce qu'ils combattaient surtout les Alamans, parmi les Germains. D'un point de vue historique, eux-mêmes étaient des Germains vivant en Gaule.

    Dame Carcas est réputée avoir donné une âme à Carcassonne en tenant en respect Charlemagne: c'est là l'extraordinaire de la chose. Ce génie féminin, de nature au fond élémentaire, rappelle les fées qui protégeaient les châteaux anciens, avant qu'ils ne fussent pris par des princes modernes.

    Car finalement Carcas a épousé un comte carolingien, et s'est convertie au christianisme – miracle de l'amour qui, lui, rappelle le mariage de la princesse sarrasine d'Orange avec le pair Guillaume de Gellone dans La Prise d'Orange, chanson de geste qui le raconte. La Sarrasine était constamment aussi la sorcière, ou la femme orientale issue d'une civilisation plus haute, plus raffinée, mais ne connaissant pas Dieu au sens vrai.

    Elle place Carcassonne peut-être dans la lumière de Vénus, puisque la cité, selon une autre légende, aurait été fondée par le fils de cette déesse, le Troyen Énée.

    Mais il restait encore à se lier à Jésus-Christ, et quand Charlemagne, admiratif de la résistance de Carcas, s'en est allé, la dame d'elle-même s'est rendue, et ralliée à lui. Elle l'a fait librement, sous le possible coup d'une illumination!

    Et il y a là, dans cette dame à la fois hérétique et indomptable, tout ce qui vivra après dans l'âme des cathares et des troubadours.

    Il y a peut-être aussi ce qui vivait, comme force élémentaire, dans l'Aude même, comme rivière fondatrice. Le nom du département, pour le coup, aurait un vrai sens.

    L'Aragon, au départ, n'était qu'une rivière; ensuite c'est devenu un royaume.

    Le destin de l'Aude? On ne sait.

    (Comme l'indique le premier commentaire ci-dessous, la première image de cet article vient de Wikipedia et est libre de droits; la seconde a été supprimée, faute d'une autorisation des héritiers de son créateur.  Elle représentait un élément de festival local, une figure géante en pâte à papier.)

  • Un conte cathare de cyclopes

    0000.jpgJean-François Bladé (1827-1900) est connu pour ses Contes de Gascogne, lesquels il a recueillis auprès de conteurs authentiques, et traduits. Certains reprennent des éléments de la mythologie grecque, de façon surprenante pour la France traditionnelle: les contes y sont plus souvent d'origine celtique ou germanique, et le peuple n'y connaissait guère la mythologie grecque, sinon de façon déformée et adaptée: il appelait Hercule un héros réalisant localement d'autres choses que les Douze Travaux.

    J'ai étudié en particulier, pour satisfaire à des obligations professionnelles, Le Conte du Bécut, qui reprend presque littéralement l'épisode de l'Odyssée d'Homère relatif au cyclope Polyphème. Dans les deux cas, un homme surprend par ruse un géant qui n'a qu'un œil au front en lui plantant une tige dans cet œil, et parvient à s'échapper en se mêlant aux moutons qu'il garde. Les différences sont intéressantes. Dans le conte rapporté par Bladé, l'homme en question n'est pas un héros connu, mais un jeune homme parti au pays des Bécuts pour en ramener des cornes d'or de moutons et de bœufs justement gardés par les monstres. Ce pays n'est pas une île, mais s'étend à travers des montagnes, et comme chez Homère les immondes dévorent les humains après les avoir fait rôtir sur une broche.

    La différence majeure est la suivante: le jeune homme n'est pas accompagné de fidèles soldats qu'il dirige, mais de sa sœur, qui espérait le sauver par sa foi: suivant les conseils de sa mère, elle garde avec elle une petite croix d'argent, et récite régulièrement des prières, ce que déteste le Bécut: l'entendant, il l'attrape, la dévêt, la rôtit, la mange.

    Oui, mais sa foi et la croix la protègent et au lieu que, comme chez Homère, le monstre vomisse durant son sommeil le sang des hommes mangés mêlé au vin, c'est la petite fille qu'il rejette, entière et pure, sans tache et nue! Ensuite, une fois échappé avec elle, son frère l'habille de peaux de mouton et de bœuf. La dimension 0000000000.jpgalchimique et les idées de résurrection et de purification qui sous-tendent cet épisode ajouté n'auront échappé à personne.

    Déodat Roché, anthroposophe spécialiste des cathares, prétendait que c'était là un conte cathare. Je n'en sais rien. Je vois surtout un mélange de mythologie grecque et de christianisme pur. Je ne vois rien d'hérétique dans l'épisode de la fille, seulement une figure inspirée par les principes bibliques, telles qu'ils sont réellement, dans leur essence ésotérique bien connue dans les temps anciens.

    Quant à la mythologie grecque, je la suppose transmise par les Arabes. Car les contes des Mille et une Nuits contiennent aussi des éléments de mythologie grecque, et notamment cette histoire de cyclope, dans le récit de Sindbad. La tradition arabe avait conservé la tradition grecque ancienne, oubliée en Occident.

    Si le catharisme est la superposition ou l'articulation du paganisme grec transmis par l'arabisme et du merveilleux chrétien traditionnel, je veux bien dire ce conte cathare.

    Il y a sans doute au moins quelque chose de cela dans la culture propre à l'Occitanie – il faut l'admettre.

  • Le tombeau de Marie-Madeleine

    000000.jpgOn a beaucoup disserté pour savoir où se trouvait vraiment le tombeau de Marie-Madeleine.

    Grégoire de Tours, qui vivait au sixième siècle, dit qu'elle a été ensevelie avec Marie, mère de Jésus, à Éphèse, et cela a à la fois du sens, et de la vraisemblance.

    Du sens, car il y avait là un grand centre de mystère voué à Diane, la vierge lunaire, qui avait évidemment un lien avec la virginité, Isis, la féminité sacrée, et ce que les Orientaux appellent la kundalini – comme Charles Duits l'a montré dans son ouvrage magistral La Seule Femme vraiment noire, lequel présente le féminin sacré comme la voie naturelle, pour notre époque, vers la divinité, ou le Christ.

    Et de la vraisemblance, car les Juifs se sentaient liés à l'empire d'Alexandre – à ce qui restait de l'empire grec –, et il n'est pas vraisemblable qu'en particulier les femmes, parmi eux, soient allées ailleurs dans leurs voyages. À la rigueur, quelques hommes courageux et aventureux allaient à Rome, nouvelle capitale de l'empire. C'est le cas de saint Pierre et saint Paul. Mais la France et le Pays de Galles, invoqués comme possibles lieux de sépulture de la sainte, n'étaient pas alors des destinations courantes.

    Je préfère, à cette idée, celle d'avatars: ces dames avaient dans ces terres des équivalents – des fées qui les représentaient, des doubles. Cela semble plus incroyable au matérialisme ordinaire, mais en fait, cela l'est moins. 00000000.jpgEt que la Marie-Madeleine de Provence soit venue sur un radeau qui glissait tout seul sur la mer n'indique pas tant le miracle relatif aux personnages de la Bible, à l'esprit aiguisé, que le merveilleux mythologique – une fée marchant sur l'eau par l'intermédiaire d'un surf éthérique. Telle Calypso, on la voyait pénétrer dans son royaume par une grotte, et on l'a prise pour une sainte, parce qu'elle laissait derrière elle une lumière pleine de bonnes odeurs.

    Je ne pense même pas que cette nymphe date de l'époque de Jésus et Marie-Madeleine, mais plutôt de l'époque à laquelle la légende provençale a été inventée, qu'elle a été vue comme en état second avec le visage de Marie-Madeleine, et qu'on a interprété cette lumière à face humaine qui glissait sur l'eau selon la tradition religieuse du temps. Mais sur la mer elle était plutôt un reflet, au-delà des siècles, des pensées de cette Marie-Madeleine, envoyées vers l'ouest depuis Éphèse – elle n'était pas corporelle. De son vivant, peut-être, elle a songé aux peuples qu'éclairait le soleil couchant, et cela a pris la forme de femmes qui lui ressemblaient, et qui volaient sur l'eau, ou se voyaient au sommet des montagnes – lançant des signes aux hommes. Elle-même, physiquement, ne s'est cependant pas rendue plus loin que la Grèce.

    Et quand on a la vision d'elle dans ces lieux où on la dit venue, on n'a en fait que la vision de ses pensées cristallisées dans la lumière.

    On assimile celles-ci à des femmes physiques parce qu'on est pétri de matérialisme historique, qu'on ne comprend l'humanité que physiquement, et qu'on ne mesure pas l'importance des pensées, des rêves, des visions – et des êtres spirituels qui, en s'approchant de la Terre, y déploient des images luisantes et de vivants symboles!

    A fortiori, Marie-Madeleine n'a pas, comme l'assurent certains historiens, fait des enfants avec Jésus (en Occitanie 0000000.jpgou ailleurs), sinon spirituels: leur union mystique, si parfaite et si pure qu'aux visionnaires elle est apparue comme physique, a engendré des pensées, qui sont entrées dans les cœurs. Ils ont, oui, engendré des pensées dont le germe sublime a été déposé par le Christ dans l'âme de sa disciple, et qu'elle a nourries jusqu'à maturation. Ensuite elles se sont détachées d'elle, et ont fécondé d'autres âmes, dans d'autres lieux.

    À la conscience imaginative, cela peut apparaître comme une union physique parce que, réellement, cette union mystique eut lieu. Mais en un sens, cela ne se déroulait nulle part. Richard Wagner le dit du sanctuaire du Graal: le temps s'y faisait espace – on faisait quelques pas, et on était déjà loin. De même, l'étendue où agissait l'esprit de Marie-Madeleine.

  • Double visite à Rennes-le-Château

    107806229_10158145490097420_7715635240610545885_o.jpgJ'ai dit ce que je pensais de la tradition inaugurée par L'Énigme sacrée, un livre romanesque sur Rennes-le-Château et son célèbre abbé Bérenger Saunière. Mais je n'ai pas fait le récit de ma double visite sur les lieux mêmes.

    Autrefois, je ne connaissais pas la France du sud-ouest. Je connaissais l'est de la Lorraine à la Provence, le centre – surtout berrichon –, l'ouest breton et normand, et Paris. Mais j'ai déménagé en Occitanie, et cela a été l'occasion de la découvrir – et de me rendre à Rennes-le-Château, qui m'a surpris: car c'était en fait très intéressant, plus que je ne m'y attendais, plus même que le livre qui me l'avait fait connaître vingt ans auparavant.

    Et ce qui m'a surtout frappé, c'est le décor coloré et vivace de l'église, tel que Bérenger Saunière l'a conçu, avec ses anges rutilants et son diable spectaculaire, ses mille ornements élégants et féeriques. On sentait une ferveur 107796362_10158146930157420_8364215314274686640_o.jpgtoute poétique à l'égard des figures de la mythologie catholique – en particulier Marie Madeleine, à laquelle l'église est dédiée.

    La place du merveilleux y est inhabituellement grande, pour une église – d'ordinaire plus sobre, et fondée sur le souvenir historique des saints, des prêtres, des grands hommes de l'Institution. Saunière aimait les anges et les saints anciens et mystérieux, et pour moi son style vibre du même enthousiasme que l'Art Nouveau, les Préraphaélites, l'architecture de Gaudí et la poésie de son compatriote Jacint Verdaguer – ou la basilique Notre-Dame de Fourvière, à Lyon, la cathédrale Saint-Pierre de Rennes, en Bretagne. Cela correspond à une volonté de rénover le merveilleux chrétien – ses couleurs chatoyantes, ses formes élancées et enchanteresses.

    De voir cela dans une église de village est étonnant, mais il y a plus: Saunière a fait bâtir un jardin avec une maison et des tours dans un style directement Art Nouveau, et il se comportait dans sa paroisse en grand seigneur.

    Or, ses ennuis ont commencé quand l'évêque s'est plaint de n'avoir pas reçu la part de l'argent qu'il recevait ou trouvait, et il l'a interdit d'officier – et l'a fait remplacer. Mais le nouveau curé n'avait pas son succès, et les dames continuaient de venir écouter ses sermons, délivrés dans la chapelle de l'élégante maison qu'il avait bâtie dans son parc pour recevoir ses illustres visiteurs.

    Il faut dire qu'il était actif politiquement, et proclamait la grandeur des rois de France et la nullité de la République. Cela alimentait autour de lui une certaine effervescence.

    Il faisait des fouilles pour trouver des tombeaux d'anciens seigneurs, et on a commencé à murmurer qu'il avait trouvé un trésor. Il semble qu'il ait surtout bénéficié des largesses des dames, qu'il séduisait par son charme – et qu'il se soit aussi rendu coupable d'escroqueries, de trafic de messes: il en promettait plus qu'il ne pouvait en faire. Il avait ce 118306480_10158258302657420_8649696882559809480_o.jpgcôté arrogant et brigand des Chouans, qui a fait rêver en Bretagne et en Vendée.

    Originaire d'un village tout proche dont son père avait été maire, il faisait somptueusement de sa petite cure un centre mystique, dont il était la lumière. Comme il était inventif et talentueux – comme il avait même du génie –, toute sorte de légendes sont nées sur lui – car le génie a une origine mystérieuse, et au lieu de la voir dans la divinité, on essaie de la placer dans des traditions terrestres antérieures. Comme il y a tout près une grotte dite de la Madeleine, on a songé à un temple, à un centre de mystère, et on a fouillé en ce sens; mais cela n'a rien donné. On a songé aussi au Graal.

    Or le Graal est peut-être surtout une coupe formée par la ronde des anges dans les airs – et à laquelle l'abbé Saunière a pu porter ses lèvres.

    Il y avait une tendance générale de l'époque au retour du merveilleux, comme si les anges faisaient résonner des chants qu'on n'avait plus entendus depuis longtemps. Rennes-le-Château le manifeste avec beaucoup de grâce. C'est sa principale qualité, et cela explique qu'on ait rêvé sur ce lieu, ou qu'on l'ait mêlé à des rêves plus globaux. Cela l'explique principalement.

  • L'Énigme sacrée, ou l'histoire d'un besoin

    00000.jpgJ'ai exprimé récemment mon scepticisme à la lecture de L'Énigme sacrée, le livre qui a révélé l'existence de l'abbé Saunière, de Rennes-le-Château et de Pierre Plantard au monde. Mais il a eu un immense succès, notamment grâce au Da Vinci Code, roman qui en a repris les thèses. Pourquoi?

    J'ai exprimé mon scepticisme en comparant l'histoire romanesque racontée dans ce livre aux éléments de mythologie française et chrétienne, dont je suis un adepte. Mais ce livre n'est pas paru dans une telle ambiance, il n'est pas paru au Moyen-Âge.

    À l'époque de sa parution, le public était nourri de matérialisme historique, et d'une version des faits reposant sur la mécanique des rapports humains. En replaçant dans l'histoire européenne et française des personnages légendaires, les auteurs du livre faisaient rêver, même si le merveilleux en avait été supprimé. D'ailleurs, cela arrangeait bien le lecteur ordinaire, pour qui le merveilleux est le signe de la fiction. Il reste spontanément matérialiste, même quand il a le goût des secrets, des énigmes et du romanesque.

    Le merveilleux n'en était pas moins suggéré, faisant dans le livre comme un brouillard, ou un fond sonore. Il y avait déjà le secret des initiations de Jésus et Marie-Madeleine. On les disait issus de grands centres de mystères, où l'on suppose que toute sorte de phénomènes magiques surviennent, où l'on affirme que les âmes se hissent à un niveau divin – même si, derrière ces mots, on ne place pas toujours des figures très concrètes. Déjà René Guénon, le principal occultiste français, ne parlait des dieux que comme de principes abstraits, et focalisait le besoin de merveilleux sur de mystérieuses lignées d'initiés, qu'il disait conformes dans leurs principes de vie aux archétypes divins. Cela donnait à ces gens obscurs, n'ayant pas laissé de documents administratifs, une aura ressortissant au fantastique, et L'Énigme sacrée faisait pareil avec les templiers, ou plusieurs sociétés secrètes aux noms poétiques et aux rituels inconnus – et même l'abbé Saunière, le curé de Rennes-le-Château, était effectivement nimbé de merveilleux, parce que, dans son église, il avait créé 0000000000.jpgde rutilantes décorations pleines d'anges, et installé sous le bénitier un gros diable à la figure aussi frappante qu'expressive. D'où venait sa capacité au merveilleux, à une époque dominée par le Naturalisme, c'était une nouvelle énigme, mais, au lieu de chercher la réponse dans les profondeurs de l'âme de l'abbé – et dans les liens entre les âmes et les dieux –, on établissait un lien historique avec des initiés qui se seraient transmis des secrets divins, et jusqu'au Saint-Graal était de la partie!

    Cependant, derrière le goût général du romanesque et des énigmes policières, il y avait encore autre chose, de spécifique à cette histoire, et qui est lié à ce que Charles Duits a exposé dans son livre La Seule Femme vraiment noire – mais de de manière bien plus frappante que Henry Lincoln et ses amis: ce qu'on appelle la voie du féminin divin. J'y reviendrai une prochaine fois.

  • Rennes-le-Château et ses mystères

    000000000.jpgDepuis de nombreuses années, j'entends parler de Rennes-le-Château et de l'abbé Saunière. Un poète genevois appelé Charles P. Marie (aujourd'hui disparu) m'a un jour prêté le fameux livre L'Énigme sacrée (de Lincoln, Leigh et Baigent), dont il faisait grand cas. Je l'ai parcouru et ai découvert l'existence de ce mystère d'Occitanie, et des théories sur Jésus et Marie-Madeleine qui auraient donné naissance à la lignée des mérovingiens aboutissant à Pierre Plantard. Ce dernier vivant à Annemasse, cela m'amusait bien.

    Je ne savais pas que plus tard j'habiterais et travaillerais au pied de Rennes-le-Château. Depuis, je m'y suis rendu deux fois.

    Avant de dire ce que j'en ai pensé, je dirai ce que je pense du livre en question. Car il est important au moins en ce qu'il a déclenché un engouement incroyable en faveur de ce qu'on appelle le Pays cathare, notamment en Grande-Bretagne. On est venu en masse s'installer au pied des Pyrénées – et comme l'économie locale, dominée par la culture de la vigne, était relativement molle, une effervescence quasi magique est apparue, dont il reste des traces.

    Ce fut généralement des feux de paille. La mode s'en est vite étiolée, et les entreprises créées à cette occasion sont peu nombreuses à s'être installées dans la durée.

    Pourtant l'engouement à un moment donné fut si énorme qu'on crut à une nouvelle ère spirituelle, inaugurée depuis le département français de l'Aude (depuis devenu le plus pauvre de France, sans qu'on sache si cela a un rapport)!

    Mais pour moi, je n'ai pas été profondément frappé par ces mystères, qui manquaient singulièrement de merveilleux au sens propre. Aucun ange n'intervenait, ni aucun elfe, et le mystère de Jésus en était ramené à de l'humain banal.

    Le pire n'était pas forcément l'idée que le fils de Marie aurait survécu à la Crucifixion et serait devenu un falot père de famille – mais que les mérovingiens descendraient de lui et auraient donné naissance à Pierre Plantard!

    Prétendre descendre des rois a toujours quelque chose de ridicule. Notamment en République. 0000000.jpgMon ami Charles P. Marie, à son tour, établissait des généalogies qui le faisaient remonter au roi Mithridate, qu'a chanté Jean Racine. Il y avait un lien évident avec l'extrême-droite, à laquelle appartenaient et mon ami, et Plantard, et l'abbé Saunière même. D'ailleurs dans ma famille aussi, on a prétendu que les Mogenet descendaient des Plantagenêt. La belle affaire. Il n'en faut pas moins travailler pour vivre.

    Certains ont dit que tout cela était néopaïen. Voire. La mythologie mérovingienne ancienne établit que Mérovée descendait d'un dieu serpent de la mer – à la façon des rois du Cambodge. C'est en réalité mille fois plus intéressant que ce qu'a raconté Plantard, qui n'a rien ajouté à la mythologie française. Je trouve même que la mythologie carolingienne, avec ses anges parlant à Charlemagne, est plus intéressante que ce qu'il a dit – bien qu'il ait clairement voulu la saper.

    Donc, je n'ai pas été séduit. Mais pourquoi le public l'a été, c'est une question importante, sur laquelle je reviendrai.

  • Suite de l'histoire de saint Louis et du Minotaure

    saint louis.jpgRécemment, j'ai assuré avoir eu une révélation sur une aventure glorieuse du roi saint Louis en Pays cathare: au-dessus du château de Peyrepertuse, dans les Corbières, est un plan rocheux incliné à l'extrême, où il s'est tenu debout pour affronter le minotaure qui terrorisait là le peuple. Le monstre demandait, comme de juste, des sacrifices de jeunes filles, étant le fils du minotaure plus connu qui logeait autrefois en Grèce, sur l'île de Crète, et que Thésée, on le sait bien, tua avec l'aide d'Ariane.

    Je ne sais pas à vrai dire comment il a engendré un fils, mais c'est un fait est que ce second minotaure habitait sur les rochers de Peyrepertuse, et ravageait les cités s'il n'avait pas ce qu'il voulait – aussi lui accordait-on les sacrifices demandés. Mais le peuple, quand il entendit dire que saint Louis était de passage en Occitanie, fit envoyer des vœux de salut par un délégué, et livrer par lui ses doléances. Le Roi l'écouta avec attention, puis vint jusqu'au château de Peyrepertuse et demanda au seigneur du lieu, Guillaume, pourquoi il ne faisait rien pour débarrasser son château et ses villes de la menace du monstre. Celui-ci avoua son impuissance, et prétendit que le minotaure était invincible, qu'il habitait là depuis l'aube des temps, était plus ancien que les hommes, était comme un dieu en cet endroit austère, et qu'on ne pouvait rien faire d'autre que le respecter. Entendant ces paroles, le roi saint Louis devint rouge, et fit d'amers reproches à Guillaume de Peyrepertuse, et le traita même de fou. Il ordonna qu'il s'ôte de sa vue et parte en exil, et s'arma.

    On lui fit des reproches, à son tour, Robert d'Artois son frère lui dit qu'il ne pouvait pas affronter lui-même le minotaure – et qu'il devait le laisser faire à quelqu'un d'autre, à un chevalier vaillant qui combattrait pour lui. Mais saint Louis ne voulut pas, arguant du fait qu'il était roi, et que, nouveau maître du château, il devait montrer sa bravoure. D'ailleurs, il était écrit – l'évêque de Carcassonne le lui avait dit – que seul un roi pourrait vaincre le monstre – qui avait aussi un statut royal, de par son ancienneté et sa noblesse.

    Les armes de Louis étaient rutilantes, et dans son haubert finement maillé il brillait dans les salles du château où il passait pour se rendre sur le plan incliné. On pensait qu'il n'y tiendrait jamais debout, et qu'il ne pourrait jamais grimper la pente, armé comme il était, mais on eut une immense surprise: car saint Louis se mit à marcher sur le plan incliné comme s'il était horizontal – et lui-même se tenait debout à angle droit, comme si la pesanteur n'avait aucune prise sur son corps. Il échappait aux lois habituelles que la Terre impose aux choses qui viennent d'elle – comme s'il était entré dans une autre dimension, aux principes inconnus.

    Il monta vers le sommet de la roche et, derrière, le minotaure apparut, immense, cornu, puissant et cruel comme un diable. Le combat s'ensuivit. Et pourquoi le décrire en détail? Le monstre était bien plus fort que saint Louis 00000000000.jpgmais, malgré son armure, le roi de France était plus vif, plus léger. Et, en tournant autour de la bête à corps d'homme, il lui enfonça à plusieurs reprises son épée dans les flancs, avant de lui couper la tête, une fois cet ennemi affaibli. Il ne prit, de son côté, qu'un seul coup au front, et le heaume luisant ne put faire qu'il ne saignât de l'arcade sourcilière, tant la main du minotaure était lourde et âpre.

    On acclama le roi, on le remercia, et c'est ainsi que le peuple à l'entour commença à payer joyeusement l'impôt, pour être bien protégé par le roi de France et ses chevaliers. Car il n'y eut plus de sacrifices humains, et les jeunes filles désormais trouvèrent toutes des maris à leur gré, ou devinrent nonnes si elles voulaient rester vierges, selon leurs vœux propres, exprimés librement. Telle est, en effet, la vertu du roi de France, du moins le dit-on.

  • Le château de Peyrepertuse, ou saint Louis combattant le Minotaure

    0000000000.jpgJe suis allé deux fois au château de Peyrepertuse, dans le département gaulois de l'Aude, et il est localement très connu, appartenant à la liste des châteaux dits cathares, parce qu'il a subi le siège des Français pendant la croisade contre ceux-ci, et l'a fait pour deux raisons. La première est qu'il a pu, dans les faits, abriter des cathares. La seconde (en fait plus importante) est qu'il dépendait du roi d'Aragon, qui, dans cette croisade, s'opposait aux Français, parce qu'il ne croyait pas justifié de s'en prendre aux cathares.

    Le royaume d'Aragon était issu d'un comté établi, selon la tradition, par Charlemagne pour défendre les Pyrénées contre les Maures. On ne sait si le comte était lui-même franc, wisigoth ou autre chose, mais à l'origine il portait bien un nom germanique. Par la suite, il a été baptisé selon des noms qu'on trouve dans le Nouveau Testament – Pierre, ou Jacques.

    Il y a eu un moment où ces comtes ont pris leur indépendance et se sont proclamés rois: ils ne dépendaient plus d'un empereur. Cela leur permit de passer des alliances avec certains princes musulmans, au grand dam des Français et du pape.

    Il y a un air oriental, païen et troubadour dans cette lignée de rois pyrénéens, éteinte après que l'ultime héritière eut épousé le roi de Castille. Le royaume, en tant que tel, a été supprimé au dix-huitième siècle, ce qui a occasionné des révoltes à Barcelone, la capitale. Car l'essentiel de l'Aragon était constitué par les Catalans – et on 00000000.jpgcomprend mieux la situation en Catalogne aujourd'hui, quand on sait cela. On comprend mieux aussi la situation au treizième siècle, puisqu'une bonne partie de l'actuelle France était alors aragonaise. Non seulement le Roussillon, détaché de la Catalogne au dix-septième siècle par Louis XIV, mais aussi une partie de l'Occitanie proprement dite, notamment le sud du département de l'Aude et la vallée des Corbières – où se dresse le château de Peyrepertuse, donc, un des plus importants de la région.

    Or, c'est finalement saint Louis qui l'a pris, au treizième siècle, et fait reculer le roi d'Aragon vers le sud, mais il l'a aussi rebâti, à sa manière caractéristique. Car le château impressionne pour deux raisons. La première est qu'il est perché au sommet d'une crête de rochers aigus, et domine des abîmes: il se voit de loin, se mêle à la montagne, et fait songer. La seconde est qu'il est gros et, surtout, admirablement bâti, pour ce qu'il en reste, dans le style français déjà rationnel et rigoureux, avec de petites pierres blanches parfaitement alignées et des lignes gothiques – ce qui, dans cette région proche de la Méditerranée, est inattendu.

    Il y a deux châteaux, en fait, plantés sur deux rochers distincts: un gros, un petit, et le gros a une église vouée à la vierge Marie, et le petit une chapelle vouée à saint Georges: deux saints habituels chez les guerriers, mais la sainte Vierge est la patronne de la France et de tous les catholiques, et saint Georges est le patron de la Catalogne. Au-dessus des ruines assez abondantes encore, un plan rocheux incliné reçoit en juin des touffes d'herbe d'un vert pur et splendide, et cela plonge dans un monde de visions: on se dit qu'au bout, il y a quelque chose – tout en haut. Or, une révélation m'en est venue: c'est là, sur ce plan dangereusement incliné, où un homme peut à peine se tenir debout, que saint Louis a abattu jadis un minotaure – de la lignée dite de Minos. Mais j'en parlerai une autre fois.

  • Une chronique du temps des cathares

    000000000000.jpgJ'y ai déjà fait plusieurs fois allusion: j'ai lu une chronique latine du treizième siècle qui présente les événements de la croisade contre les cathares. Elle a été écrite par un curé important du comté de Toulouse, Guillaume de Puylaurens, et prend parti pour le roi de France contre les seigneurs occitans, lesquels protégeaient les cathares, et d'autres hérétiques. L'auteur avait beau être natif de Toulouse et aimer sincèrement sa famille comtale, il restait du parti de l'Église catholique, et attribuait les malheurs d'Occitanie au laxisme des seigneurs locaux – au premier rang desquels, donc, le comte de Toulouse, qui ne protégeait pas, disait-il, l'évêque local: car le peuple, séduit par les hérésies, ne versait plus la dîme due au clergé, et le danger sur les routes pour l'évêque était constant, le comte de Toulouse ne prenant pas même la peine de fournir des escortes.

    L'histoire racontée par la chronique est horrible, les croisades tuant sauvagement toute sorte de gens, et surtout détruisant ce qu'on pourrait nommer une civilisation, faite d'amour profane et de mysticisme libre, mêlant les chants aux dames et les rêveries orientales sur Jésus-Christ, autorisant la traduction en occitan du Nouveau Testament, créant une atmosphère douce et belle – à laquelle était certainement lié l'esprit des Pyrénées, longtemps resté indépendant du monde romain. Car les principaux seigneurs impliqués contre le roi de France, au cours de cette croisade, étaient le comte de Toulouse, le comte de Foix et le roi d'Aragon. Ils liaient Toulouse à Barcelone par le biais de Foix et d'Andorre, dont le seigneur était comme le gardien d'un Passage.

    Je suis allé à Foix et Andorre, et ce sont des lieux merveilleux, qui m'ont beaucoup parlé, comme si j'y avais déjà été. Il y avait là une femme, qui faisait l'objet d'une dispute, et j'en ai eu la vision. Mais quelle est-elle, je ne sais plus.

    Ce que raconte surtout la chronique, c'est la chute de la maison de Toulouse, dont le comté est finalement revenu au roi de France, et dont la lignée s'est éteinte. Guillaume de Puylaurens confirme que le peuple adorait cette famille, et détestait les Français menés par Simon de Montfort. Quand le dernier comte est mort, la tristesse fut immense. Mais le prestige du roi de France d'un autre côté était assez grand pour que le peuple se console de ce nouveau prince dès son arrivée.

    Le comte de Foix tenta de résister en s'appuyant sur ses châteaux inexpugnables des montagnes, mais il dut lui aussi se soumettre, et, tout en gardant d'importantes prérogatives, devenir l'obligé du roi de France.

    Pour Guillaume de Puylaurens, l'Occitanie est une nation – mais l'Église romaine ne regardait pas comme nécessaire que le chef d'une nation en fût issu; elle aspirait au contraire à recréer l'Empire romain, un pays dont 0000.jpgla structure politique surplomberait les nations. C'est la véritable origine de la France, et le mythe de la nation française unifiée fut inventé pour échapper à l'influence de Rome. L'Occitanie était regardée comme issue des Wisigoths, même si ceux-ci restaient éternellement blâmés pour leur appartenance à l'arianisme – auquel, du reste, on rattachait le catharisme. Guillaume de Puylaurens était dans une contradiction manifeste.

    Mais il était un pragmatique, et la puissance du roi de France, bien organisée, héritant de l'ancienne Rome, rationalisée et au positionnement clair, était faite pour durer, et s'imposer dans le monde moderne. L'Occitanie avait quelque chose d'archaïque et de féerique qui la ramenait vers le paganisme antique – elle touchait même à l'Islam, auquel s'alliait parfois le roi d'Aragon, tout en participant avec le roi de Castille à la fameuse Reconquête espagnole. Ce n'était pas fait pour durer, même si le rêve en est resté, et si la Culture en a rallumé le flambeau depuis le Romantisme.

  • Michel Houellebecq et le communisme

    000000.jpgDans son roman Plateforme, Michel Houellebecq évoque le communisme, tel qu'il s'est matérialisé à Cuba. Un vieux Cubain sincèrement communiste y raconte l'échec profond du rêve des fondateurs, à cause de l'égoïsme humain spontané. Les Cubains n'ayant pas plus que n'importe qui le sens du collectif, dès que quelque chose était à tout le monde chacun le prenait pour soi, le mettait chez lui, l'offrait à ses enfants, à ses parents, à ses cousins – et, de cette sorte, les usines se vidaient de tout leur matériel, volé par les particuliers pour leur entourage.

    Car Houellebecq reste quand même convaincu que la base sociale de l'humanité existe, à travers la famille. Il le dit dans Soumission: si l'islamisme marche mieux que le communisme, c'est parce qu'il s'appuie sur la famille, cellule collective fondamentale. C'est en fait donner raison aux royalistes qui fondaient l'État sur l'hérédité et la notion de lignée, c'est à dire de famille. Or, cela n'a pas marché non plus, et l'illusion persiste, en lui, qu'il existe chez l'individu un instinct social naturel. Mais je ne crois pas que cela soit le cas.

    Je ne dis pas cela pour qu'on rompe avec sa famille, mais le fait est que l'individu peut survivre, gagner sa vie, s'affirmer dans l'existence même sans sa famille – même en ayant rompu avec elle. C'est possible. Et que les Cubains ramènent le matériel des usines à la maison et en fassent cadeau à leurs proches renvoie seulement au tissu social que l'individu se crée lui-même – ne serait-ce qu'en naissant. Car il n'est pas aussi sûr que le croient les matérialistes que la naissance soit une action passive, et, en Asie, la vie de Bouddha le montre bien choisissant sa famille avant de naître – et un récit de Platon, on le sait, va dans le même sens.

    Mais peut-être qu’alors on se soucie peu du corps politique auquel on appartiendra? Rudolf Steiner dit qu’on est attiré à la fois par un lieu, une langue et une famille – mais non par un quelconque État.

    Le Cubain de Plateforme qui pleure la fin de son rêve affirme que les fondateurs étaient pourtant d'un communisme sincère – ce dont je doute, Fidel Castro ayant donné l'exemple notoire du profit égoïste qu'on 0000.jpgpouvait tirer de la gloire acquise pour combler d’énormes besoins sexuels. Mais on peut toujours dire que les femmes éblouies étaient d'accord. Oui, mais souvent les hommes sont aussi d'accord pour faire des cadeaux à ce type de triomphateurs glorieux, et l'enrichissement des puissants ne relève pas toujours du vol, contrairement à l’idée reçue. Il ne faut pas se focaliser sur l'argent.

    Bref, l'individu est plus fort que le collectif, dans le sentiment humain, et Houellebecq en fait s'en désole. On sait qu'il est d'une famille communiste, et qu'il lisait Aragon en public en pleurant, quand il était jeune.

    Cependant, il a rejeté Pierre Teilhard de Chardin, le seul pour moi qui ait trouvé une collectivité pour laquelle on ait des sentiments forts: c'est l’humanité planétaire. Le défaut de Cuba est d'être trop petite. Celui de la France aussi. Et même celui de la Russie.

    En n'enfermant pas l'individu dans la nation ou la famille, l'universalisme le laisse libre et le consacre, car seuls les individus libres peuvent tisser des liens au-delà des corps politiques – aux États-Unis quand on est cubain, par exemple!

    Le communisme a toujours été trop partiel – déjà socialement, en postulant que la classe bourgeoise, détentrice de capitaux, n'avait pas de légitimité. C'est complètement absurde, elle fait partie de l'humanité au même titre que le reste.