Savoyard de la Tribune - Page 2

  • Juan Gimenez coronaviro defunctus

    000.jpgJuan Gimenez était un Argentin installé essentiellement à Sitges, en Espagne, et mort à septante-sept ans du coronavirus il y a quelques jours. Il était dessinateur de science-fiction, et les Humanoïdes Associés et Métal Hurlant, institutions légendaires, l'avaient employé pour réaliser des bandes dessinées d'une grande beauté, notamment avec le célèbre scénariste Alejandro Jodorowsky. Ils ont fait ensemble la Caste des Méta-Barons, mélangeant science-fiction et heroic-fantasy dans l'esprit de Dune, et le dessin était impressionnant, à la fois réaliste et onirique, les formes claires évoluant dans de fréquents nimbes de rêve. J'ai souvent contemplé les images qu'il a créées, soit dans les volumes de ce Méta-Barons, soit sur Internet, ses figures de belles guerrières armées en particulier fascinant assez. Il devait évidemment beaucoup aux dessinateurs français ou installés en France, Moebius ou Bilal. Peut-être qu'il y avait une petite froideur, dans ses œuvres, mais l'équilibre entre les lignes nettes et le nimbe incertain convient parfaitement aux récits fondés sur le merveilleux, la fantasy, l'imagination, et Gimenez était un maître. Dieu sait qui le remplacera.

  • Olivier de Robert à Villlelongue

    01.jpgIl est au pied des Pyrénées un conteur assez fameux, disciple d'Henri Gougaud, appelé Olivier de Robert, et j'ai vu de lui un spectacle dans la noble cité de Villlelongue – assez petite et perdue dans des collines couvertes de vignes: l'endroit est joli.

    Il m'a intéressé surtout lorsqu'il digressait, car ses contes ne sont pas, en eux-mêmes, ce qui marque le plus. Ils sont surtout l'occasion de digresser de façon amusante. Il m'a alors bien fait rire.

    Le ressort en est le tableau satirique de la vie locale, surtout paysanne. On est inséré dans l'esprit des vallées des départements de l'Aude et de l'Ariège. On en apprend sur les mœurs de la campagne, les manières de parler.

    Du moins, Olivier de Robert pense en apprendre, entretenant la complicité avec les citoyens qui partagent ses habitudes. Il pense révéler par exemple que Il est bien brave, n'a pas le même sens dans le nord que dans le sud. Mais le sens du sud est connu partout.

    Il m'a surtout fait rire quand il a parlé du C15, la camionnette chérie des paysans. Il raconte que ses exemplaires hantent les routes de l'Ariège obsessionnellement, que quand on dépasse le C15 qui bloquait la circulation en roulant lentement, on le retrouve aussitôt devant soi. Changer la répétition en hallucination est drôle. Cela crée une image inattendue.

    Olivier de Robert est moins fort quand il essaie de faire pleurer, notamment parce que son merveilleux est ornemental et n'a pas de substance propre. Il y avait une fée, tout de même, et cela m'a fait plaisir; mais elle était surtout un ressort extérieur et de principe, et était oooooo.jpgmentionnée comme telle.

    Pour émouvoir, il parle du bon chien qui est mort, des paysans qui ne sortent guère de chez eux, des problèmes de la vie ordinaire. Je ne suis pas spécialement bouleversé, je dois le dire. J'ai connu cela en Savoie, je n'y vois rien de dramatique ni d'important.

    La tragédie doit étendre le malheur vers l'infini, en faire une loi divine – et désespérer et épouvanter. Mais les auteurs de spectacles publics ne le font guère, car ils savent qu'on vient les voir plutôt pour se détendre, passer un moment agréable, et pas vivre une expérience profonde et perturbante. Pour émouvoir, ils en restent à des choses simples – sur lesquelles il est de bon ton de s'émouvoir, pour ainsi dire par solidarité républicaine. Un chien meurt, un paysan n'ose pas sortir de chez lui, larmes. C'est l'habitude.

    Olivier de Robert est à la fois conteur à l'ancienne mode et humoriste du monde rural actuel. Il y a dedans l'esprit des contes, mais aussi celui de Georges Feydeau. C'est un mélange. Le public français n'aime pas avoir peur. Ou avoir à s'émerveiller devant les Mystères. Mais il aime rire, et je dois dire que moi aussi, et qu'Olivier de Robert m'a fait rire. Les figures qu'il crée et qui exagèrent de façon burlesque les aléas de la vie ont ce sympathique effet.

  • La division par les dogmes: monopole laïque et fixité catholique en Provence et en Occitanie

    Robert_Lafont.jpgJ'ai fait allusion, récemment, aux débats qui avaient eu lieu entre les adeptes de Frédéric Mistral et les occitanistes conduits notamment par Robert Lafont et Max Rouquette (si j'ai bien compris). J'ai lu Mistral et son catholicisme est clair, il exploitait avec profondeur et piété le merveilleux chrétien – subordonnant même les fées aux anges, reconnaissant comme les catholiques médiévaux que les premières avaient péché, qu'elles étaient fautives au regard de la divinité, et que les anges de Jésus-Christ avaient été envoyés sur la Terre pour les y remplacer dans leurs divers offices.

    Si j'ai bien compris, donc, les occitanistes, autour de Montpellier, étaient hostiles au traditionalisme et au catholicisme, se voulaient universels et donc prônaient la laïcité et l'agnosticisme à la française – ce qui n'a rien en fait de bien universel, mais qu'on présente comme universel puisque non catholique et que le catholicisme à son tour a été reconnu comme non universel, après avoir lui aussi prétendu l'être. (L'universalisme des agnostiques est en fait calqué sur celui des anciens catholiques, et n'a sans doute pas plus d'authenticité.)

    L'État central profite des divisions pour imposer sa culture propre, puisque la ligne agnostique est unitaire à Paris, tandis qu'elle fait l'objet de débats dans le sud, où les catholiques mistraliens (dont sortit jadis Charles Maurras) résistent à l'agnosticisme occitanien.

    Quand je suis allé présenter à Montpellier un poète franchement à droite, très catholique, hostile aux francs-maçons, j'ai dit à l'auditoire ce qu'il en était, comme s'il s'agissait d'une blague. Je ne sais pas si cela a fait rire. En France, et notamment parmi les fonctionnaires, on prend la politique très au sérieux. Elle a quasiment été érigée en religion. Même la laïcité en est un moyen, puisqu'elle a pour but de repousser aux marges les religions qui ne se soucient pas de politique – d'ailleurs toujours suspectes. Si elles n'ont pas d'idées politiques subversives, pourquoi ne profitent-elles pas de leur plein accord avec les valeurs sacrées de la République? Elles y ont tout à gagner, d'une façon plus ou moins claire ou d'une autre, elles pourraient se faire – ô suprême bonheur! – subventionner.

    J'ai plaisanté aussi sur ceci, que le volume de poèmes que je commentais avait reçu des subventions du président de Région Laurent Wauquiez, alors qu'on disait qu'ayant remplacé à ce poste Jean-Jack Queyranne, sympathique socialiste qu'en son temps j'ai défendu, il avait cessé de subventionner les langues régionales; mais le recueil de Jam n'en a pas wauquiez.jpgsouffert. De nouveau, je suis sceptique sur l'ampleur des rires qui en sont survenus, mon public n'étant peut-être pas celui que j'avais en Savoie habituellement, plus favorable au parti de Laurent Wauquiez, ou du moins plus partagé.

    Pour moi, je le reconnais, la poésie est plus importante que la politique. Jean-Alfred Mogenet avait bien le droit d'être catholique et hostile aux francs-maçons, à mes yeux celui qui s'en soucie a complètement tort.

    En son temps, le regretté Claude Castor, historien notoirement agnostique spécialiste de Samoëns, sans doute à cause de cela s'en était pris à lui, scandalisant ses héritiers. Il est, c'est vrai, illogique de consacrer à un poète une conférence, pour le critiquer et se plaindre qu'il n'était pas dans le bon camp. Quand on regarde la poésie de près, on se moque bien de cela. Le pauvre Claude Castor avait eu du mal à se remettre de la colère de la petite-fille de Jam, qui l'avait banni en quelque sorte de la bonne société samoënsienne. Peut-être est-ce à cause de cela que, sur son lit de mort, il a demandé un prêtre catholique, étonnant ses amis agnostiques et, je pense, francs-maçons. Paix à son âme. Il était très agréable et très gentil, c'était un brave homme.

  • CXLV: la bataille du Grand Vert

    robot-roboty-fantasy-art-art-robot-robots-fantastika-kiborg.jpgDans les derniers épisodes de cette étonnante série, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il avait sauvé des humains de l'attaque d'un des robots géants de Fantômas, distincts entre eux selon leur couleur arborée.

    Or, quand le Grand Vert que l'on nommait Aclanïm vit le Génie d’or, vivant bouclier de Paris, agir comme nous l’avons dit, il fut furieux au nom de son maître Fantômas, ayant en lui une forme de conscience animale (un peu comme celle d’un chien), et il tendit sa main lanceuse de missiles vers lui.

    Trois rayons de feu jaillirent, sortant de ses trois plus longs doigts, ouverts à leurs bouts. Difficile était-il d'y distinguer de solides projectiles. Mais certainement ils devaient y être, car les rayons étaient durs et solides, comme si la lumière s'en était cristallisée jusqu'à former des balles.

    Aucun des trois cependant n'atteignit le Génie d'or qui, les ayant vus du coin de l'œil, eut le temps de se dématérialiser et de les laisser passer à travers la brume bleue et scintillante qu'il laissait derrière lui dès qu'il se dématérialisait. Puis, se rematérialisant une dizaine de mètres plus loin (il ne pouvait le faire au-delà de cette distance sans laisser du temps se dérouler, et il n'en avait point à revendre, pour la mission qu'il voulait accomplir), il recommença, sans plus se soucier du Géant vert, à aller et venir pour sauver les Parisiens effarés, en les prenant par la taille ou le bras et en les suspendant au-dessus du sol, puis en les déposant à terre le plus rapidement qu'il le pouvait sans les blesser.

    À vrai dire, il allait, dans cette tâche, si vite, et il dégageait à chacun de ses vols tant de brume bleue mêlée de clarté que les mortels qu'il saisissait n'avaient guère le temps de le distinguer. Et ils étaient stupéfaits, et se pensaient les heureux bénéficiaires d'un miracle: un vent bleu, dirent-ils plus tard, s'était emparé d'eux, puis les avait fait tourner sur eux-mêmes avant de les poser délicatement à terre, et ils s'étaient sentis comme soutenus sur un coussin d'air teinté d'azur. Ils rêvaient tout éveillés, et on s'étonna bien, en les entendant, de ces genie d'or.jpgapparitions fantastiques qui leur avaient apparemment rendu service. On se perdit, comme d'habitude, en conjectures, mais on ne sut démêler ce qui s'était passé – et, en tout cas, personne ne voulut jamais songer à un être pensant qui eût agi, dans ce vent bleu et brumeux que parsemaient mille clartés. Si prompts sont les mortels à se croire seuls doués de raison, avec leur pauvre cerveau de chair!

    Quelques-uns seulement osèrent parler d'extraterrestres; mais on noya leur idée judicieuse sous des considérations abstraites relatives au nombre de planètes habitables dans l'univers – et on mentionna que certainement, ces êtres ne pouvaient point se soucier des humains, trop insignifiants dans le grand tout.

    Ô pauvres orgueilleux qui prennent fierté de leurs raisonnements sous prétexte de modestie lucide! Ils ne savent pas que les extraterrestres ne sont pas si loin que l'on doive à leur sujet invoquer les galaxies lointaines – et que, mêlés aux défunts et, dans les temps anciens, pères des hommes, ils se soucient constamment d'eux, lesquels ils aiment et chérissent!

    Car c'est par amour que le Génie d'or sauvait les Parisiens de la mort, et contrait les menées de Fantômas en affrontant ses robots immondes. Et il était un habitant de l'orbe lunaire, où il voyait passer les ombres de ceux qui mouraient, mais aussi de ceux qui naissaient, aussi curieux que cela paraisse à l'esprit ordinaire.

    Mais il est temps, bienheureux lecteur, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite et à la reprise de cette merveilleuse aventure. La prochaine fois, nous verrons le Génie d'or au corps à corps avec le Grand Vert, Aclanïm.

  • L’impôt par l’école: ou les vrais buts de l'éducation

    route-baisse-francele-2018_0_729_303.jpgLorsque des politiques protestent qu’il faut payer des impôts, ils invoquent les routes, les hôpitaux et les écoles. Ils assurent ainsi qu’ils font le bien du peuple – qui en doute en permanence. Mais cela a aussi un effet sur les écoles, chargées de faire la promotion de la République généreuse. Dans les faits, les professeurs français sont les plus mal payés d’Europe, alors que les impôts français sont les plus gros d’Europe. Le peuple n’est pas toujours dupe, même quand il ne trouve rien à répondre aux arguments que les politiques lui infligent.

    L’effet sur l’éducation, j’en ai déjà parlé, en est bien mauvais. Cela immobilise le professeur et le pétrifie, engoncé qu’il est dans les lois et les buts du Gouvernement. Il est chargé de donner un visage amène et chaleureux à 00.jpgl’État, doit parler toujours avec douceur même aux élèves les plus agressifs, doit se montrer ému par les problèmes familiaux que certainement ils ont – ou sociaux, ou que sais-je? Peu importe que l’éducation doive aussi faire obstacle au mal, quelle que soit son origine: l’important n’est pas là, mais de montrer le visage bienveillant du Gouvernement.

    Car il l’est, bienveillant, oh oui, et il l’est parce que Machiavel l’a dit: un Gouvernement qui n’a pas l’air bienveillant n’a aucune chance de se faire obéir du peuple – et de faire rentrer les impôts. Les politiques sont pénétrés de cette vérité cachée à tous, quoique révélée en son temps par Victor Hugo, que les impôts peuvent être très chers à recouvrer, et qu’en ce cas cela signifie que le peuple n’adhère pas aux projets du Gouvernement.

    Il est égoïste, dira-t-on: il ne veut pas financer les routes qui assurent la possibilité de commercer, les hôpitaux qui soignent et sauvent des vies et, surtout, les écoles qui éclairent les masses et leur permettront à terme de hopital_tulle-4684102.jpggagner de l'argent. Oui, le Gouvernement, lui, est tellement généreux! Il sait en tout cas que si le peuple n’en est pas persuadé, il ne paiera pas d’impôts, et qu’il n’aura pas d’argent, et donc pas de pouvoir. Car la police elle-même n’obéit que si elle est payée.

    Il sait aussi, bien sûr, que si les gens n’ont pas de métier productif, il n’aura pas d’impôts à ramasser. Il s’agit donc, sous couvert de rendre service aux futurs employés, de leur faire faire le plus possible des travaux productifs. Il s’agit de les former en ce sens, plus que de les éduquer.

    Si l’État réellement était assez généreux pour avoir le sens du Droit, que ferait-il? Il ferait payer l’école par ceux qui le peuvent, et se contenterait de donner de l’argent à ceux qui ne le peuvent pas, sous forme de bourses proportionnées aux revenus maigres. Quitte à ne demander qu’une somme symbolique à ceux qui n’ont vraiment rien, pour fournir à leur place l’argent manquant. Dès lors, la liberté d’éduquer, privilège des parents, fonctionnerait à plein et, d’un autre côté, les professeurs pourraient s’adonner pleinement aussi à leurs véritables tâches. Et quelles sont-elles? C'est qu'en plus de former à de futurs métiers, ils éduquent pour élever et éclairer Cicero.jpgl’être humain, non pour qu’il entre dans les travées fixées par le Gouvernement en accord avec le Patronat, mais pour deux raisons: d’une part pour qu’il puisse s’adapter à tous les métiers possibles voire en crée lui-même de nouveaux – car le Patronat et le Gouvernement n’ont pas la science infuse de ce qui rapporte, et beaucoup d'excellents métiers n’existent pas encore, comme on s'en rend trop peu compte. D’autre part, il s’agit d’aider l’individu à s’accomplir spirituellement dans cette vie, non pas seulement pour gagner de l’argent et payer ses impôts, mais pour vivre une vraie vie d’être humain sur la Terre, et déverser en ce monde l’humanité vraie, enfouie dans les profondeurs de l’âme et reflétant les splendeurs du Ciel, comme disait à peu près Cicéron. Car le but de la vie, disait aussi celui-ci, est bien de transfigurer la Terre. Et l’âme humaine ennoblie en est le moyen. Ce n’est pas simplement d’être un bon citoyen ou un bon travailleur.

    D’ailleurs, le bon travailleur et le bon citoyen trouvent leurs inspirations dans les profondeurs de l’âme qui touchent au Ciel, et non dans les objectifs misérables d’un matérialisme à court terme.

  • André Breton et son arcane 17

    0000000.jpgUne fois de plus je dois dire qu'André Breton m'a déçu. On m'annonçait que son ouvrage Arcane 17 était le plus propre à me plaire par son ésotérisme et son imagination vive, et j'aimais les extraits que j'en avais lus dans le livre de Jean-Louis Bédouin sur Breton, ou ce qu'en citait Charles Duits. Mais Bédouin et Duits ont promu les meilleures pages, et la lecture de l'ensemble m'a peu apporté.

    J'y ai trouvé Breton sympathique mais velléitaire et bavard. Il ne se départ pas d'un certain intellectualisme prudent et sceptique, qui se gardera toujours de pouvoir être soupçonné de rompre les limites de l'agnosticisme. Il fait du sentiment en faveur des mythes, des symboles, de l'art, mais il ne crée pas lui-même de nouvelles figures qui soient vivantes, et le passage le plus mythologique de son livre est peut-être celui qu'il a recopié de La Fin de Satan de Victor Hugo.

    Ce qui est troublant, est que la littérature catholique, qu'il dit détester, est remplie de ces écrits qui cherchent à animer l'âme en faveur des symboles, comme il fait lui. François de Sales en est un bel exemple, et la cécité à cet égard de Breton dévoile son ignorance de la chose. Car François de Sales évoquait, tout comme lui, les analogies et correspondances, qu'il appelait comparaisons et similitudes – et mettait ainsi en relation le haut et le bas, le visible et le caché, le connu et l'inconnu, la matière et l'esprit.

    Breton se met dans le sillage de Gérard de Nerval, mais il demeure dans un discours très logique et rationnel, il ne s'enfouit pas dans les images comme le faisait aussi Rimbaud dans Le Bateau ivre, et c'est en ce sens qu'il est velléitaire: il dit qu'il va se fondre dans la vision, mais il déroule des images qui ne sont guère que des descriptions des cartes du tarot, dont l'intérêt lui est venu de la lecture d'Eliphas Lévi, qui le fascinait voire l'obsédait. Il ne s'immerge pas dans ces images, ne les vit pas comme réalité. Il reste à l'extérieur, et c'est assez mécanique et discursif.

    Il y a aussi des phrases bancales, embarrassées par des relatives qui empêchent les principales d'aboutir, et il est beau d'avoir créé un style original, avec de longues phrases pleines de suggestivité, mais encore faut-il qu'aucune faute de grammaire ne puisse venir jeter le soupçon, ni nourrir l'idée d'un simple artifice.

    Breton s'ébahit de correspondances possibles entre les choses, mais n'entre pas dans la révélation des mystères; et s'il a pu par ses sentiments encourager de grands poètes, de grands visionnaires, s'il a pu en consacrer 0000000000000000.jpgd'autres, on peut regretter qu'il ne se soit lui-même pas davantage impliqué dans la démarche, et soit resté jusqu'au bout si maîtrisé, si digne, si professeur dans son autorité de guide et d'intellectuel parisien. Certaines idées qu'il énonce apparaissent du coup comme relativement vides, et sa cécité vis à vis du catholicisme, par exemple, a de quoi faire rire. C'était des pétitions de principe. Même Pierre Teilhard de Chardin est plus mythologique que lui, parle mieux des Grands Transparents lorsqu'il évoque le Christ évoluteur – quand Breton n'évoque comme voie de salut qu'une liberté assez abstraite.

    Son esprit allait toutefois dans le bon sens. Son idée que l'histoire ne doit pas être nationale mais mondiale est tout à fait juste. D'un point de vue scientifique, rien n'est plus sensé. À cet égard, la prétention de l'histoire nationale à l'exactitude scientifique est bien absurde. Mais enfin, l'histoire poétique n'est pas non plus définie par Breton. Il reste encore à la porte des choses, ou à la surface.

  • Le régionalisme d'État

    escola.jpgÀ Montpellier, après ma conférence sur Jean-Alfred Mogenet, j'ai pu converser avec des professeurs et doctorants du Département d'Occitan de l'Université, et j'ai pu constater qu'ils n'étaient pas enthousiasmés par mon idée que l'éducation publique doit être régionalisée. On pouvait espérer le contraire, puisqu'ils sont liés à une langue et à une culture régionales, et l'occasion d'exprimer cette opinion m'a été donnée par leur réflexion que la Région Occitanie ne leur donnait que très peu de moyens, alors qu'elle soutient les écoles privées occitanes appelées Calendretas.

    Je leur ai fait remarquer que, traditionnellement, les collectivités locales soutiennent les écoles privées locales, et que l'État central a la charge des universités et autres établissements publics, quant à l'enseignement délivré. La question se posait de savoir par exemple si une collectivité locale avait jamais financé un cours de langue régionale dans une université. Cela ne s'est jamais vu, à ma connaissance. Du recrutement national, l'État central assume seul la charge. Si on veut que la Région assume financièrement un enseignement dans des établissements publics, il faut bien que le recrutement soit régionalisé.

    On m'a répondu que ce ne serait pas bon parce que les enseignants dépendraient des changements de politique d'une élection à l'autre. Mais n'est-ce pas aussi le cas nationalement? Ou bien l'État central échappe-occitanie.jpgt-il à la démocratie, et le corps national des enseignants forme-t-il une corporation indépendante des choix politiques?

    Cela m'a été confirmé quelques minutes plus tard: un doctorant en sciences politiques rappelle que les hauts fonctionnaires sont collectivement hostiles aux langues régionales. Il y a donc bien une constance de l'État central, quel que soit le parti au pouvoir!

    A contrario, il peut très bien y avoir une sympathie généralisée et constante d'une administration régionale à l'égard d'une langue régionale: pourquoi en avoir peur? 

    L'unification culturelle donne bien sûr du pouvoir aux fonctionnaires de l'État central. Mais la régionalisation culturelle donne du pouvoir aux fonctionnaires territoriaux. La tendance lourde qui s'ensuit montre qu'il n'y a aucune peur à avoir des changements d'orientation politique d'une élection régionale à l'autre. D'ailleurs, qu'est-ce qu'une réclamation culturelle qui aurait peur de la démocratie librement exercée? On ne peut pas avoir toujours des élus favorables au statut des fonctionnaires, ou prêts à subventionner la culture; il faut bien que des alternances limitent les abus, qui existent toujours.

    Donc, le mieux, pour la culture occitane, est réellement de régionaliser l'éducation.

  • La triste pensée de Taclamïn (Perspectives, LXXIX)

    taclam.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Tour de Taclamïn, dans lequel je parle, sous l'identité d'un double démonique, d'une tour fabuleuse bâtie par la science du ciel.

    Face à cette tour splendide (admirable même pour le peuple des génies, qui n'avaient pas tous la science issue du ciel de Taclamïn), je ne doutais pas, dans ma naïveté, que le seigneur n'en fût un homme riche et bon, sage et généreux. Je devinais que les rubis brillants du sommet guidaient les voyageurs la nuit, créant de nouvelles étoiles sur terre, à portée de tous. Certainement, songeais-je, le but d'un tel seigneur était de secourir les gens, de leur rendre service, et, servant d'exemple, de tirer toutes les âmes vers le bien. La beauté de la lumière qu'il créait par ses arts devait, soulevant les cœurs d'enthousiasme, animer en eux le désir de bien faire – condition nécessaire à la fusion de chacun avec la flamme douce qui émanait des rubis. Or elle en suscitait le désir, et ses feux suaves touchaient étonnamment les consciences, faisant naître en elles l'image d'hommes et de femmes dansant dans une atmosphère vermeille, entourés d'éclairs d'or, et vivant dans une coupe. Il n'était pas d'âme qui ne voulût les rejoindre.

    Tel était l'art de Taclamïn qu'il avait, dans ces pierres, sans doute capté la lumière des étoiles, et emprisonné. Vivante et pure elle rayonnait en palpitant, comme un souffle l'animait qui la faisait trembler et clignoter, et on sentait en elle une présence glorieuse, un rayon divin qui s'y reposait.

    Il est peut-être vrai que le grand-père de Taclamïn, l'auguste Anum, n'avait eu aucune intention mauvaise, en enseignant l'art de capter les étoiles à son fils, et à plusieurs mages parmi les génies: il pensait réellement rendre service, et partager ses bienfaits. Il n'était pas venu sur Terre les mains vides et, cherchant à se faire aimer et à se justifier de son mariage impie, de ses noces désapprouvées par les membres de son peuple céleste, il avait déployé des trésors de bonté pour faire le bien autour de lui. Mais déjà son fils avait montré de l'orgueil, se prétendant déçu par le manque de reconnaissance des gens de la Terre, et son petit-fils était pire, car il avait développé, au contact de certains mauvais esprits de l'abîme qu'il croyait seuls dignes de fréquentation, une tendance à la cruauté et à l'arrogance; il était devenu pour une large part un magicien noir, notamment par l'intermédiaire de sa mère, puissante sorcière ayant des démons dans son cousinage.

    Pour autant, sa ruse était suffisamment grande pour n'en rien laisser paraître, et pour faire croire qu'il marchait dans les travées de tous ses aïeux, y compris et surtout de son saint grand-père – qu'il n'avait que le bien du peuple au cœur dans toutes ses entreprises. Ce n'était pourtant pas le cas.

    Il croyait certes faire le bien des gens; mais il savait bien que c'était malgré eux. Il croyait leur faire honneur, pour ainsi dire, en buvant leur sang, et en l'intégrant à son noble organisme: il disait qu'ainsi leur vie se transfigurait en la sienne! C'est pourquoi il pratiquait en toute bonne conscience le sacrifice abject des êtres humains, persuadé que sa folie était de la raison, et que ses rêves étaient des vérités objectives, que ce qui l'arrangeait correspondait à des lois.

    Et vide de piété vraie il insultait souvent les anges, les habitants du ciel dont il sentait qu'ils s'opposaient à lui. Il les prétendait fourbes et hypocrites, et assurait que leurs cousins qui vivaient dans l'abîme leur étaient bien supérieurs; qu'eux avaient pour dessein de libérer la Terre, et, par son intermédiaire, de la changer en étoile. Mais il le concevait comme s'il devait devenir le dieu de cette étoile, et régner sans partage sur tous ses habitants. Il se vantait de ses hautes origines, et affichait son mépris pour tous les autres. En vérité, aucune aspiration n'existait en lui pour faire progresser la liberté, l'égalité et la fraternité – de transformer les êtres terrestres en dieux. Il voulait seulement qu'ils fussent ses esclaves, et que lui soit un dieu absolu, suprême, sublime, fourbe qu'il était lui-même!

    (À suivre.)

  • Workshop à Edimbourg: pensées de Rudolf Steiner sur la valeur éducative du conte

    87064616_1009883066071698_2525642405877645312_o.jpgLe 21 mars prochain, mon amie Rachel Salter, conteuse de son état, et moi animerons un workshop au Storytelling Center d’Edimbourg. Le thème en est Storytelling for Children in Rudolf Steiner's Thought: la valeur éducative des contes dans la pensée de Rudolf Steiner. Vous pouvez en découvrir, sur l’affiche ci-contre, la présentation avec le lieu, l’heure et le prix, pour ceux qui auraient, comme nous, le courage de se déplacer jusque-là!

    Les exemples seront essentiellement tirés des contes de Duncan Williamson (1928-2007), conteur de la communauté nomade qui conservait dans ses récits la tradition la plus ancienne et la plus sainte de la mythologie écossaise, évoquant des rois et des fées et ne tombant jamais dans le burlesque délirant auquel s’adonnent la plupart des conteurs francophones que j’ai vus: il gardait beaucoup de dignité, et se rapportait au monde spirituel avec fraîcheur et beauté, ne cherchait pas à en rajouter pour faire rire, même s’il avait beaucoup d’humour. Son lien avec Rudolf Steiner est donc patent, car c’est ce type de contes que le philosophe autrichien recommandait pour les enfants, sérieux et graves sans être lourds et pesants. Pour lui, en effet, les contes contenaient, sous forme allégorique ou symbolique, les vérités spirituelles et, comme je l’ai dit la semaine dernière, il rejoignait à cet égard J. R. R. Tolkien et le romantisme allemand, avec toute la tradition des Märchen que chercha à illustrer Novalis. Les êtres spirituels qui vivent sur Terre sont souvent le sujet des contes de Duncan Williamson, et ils s’y comportent comme Steiner a dit qu’ils se comportaient. C’est pour cette raison qu’un recueil de ses contes a été publié par la maison d’édition anthroposophique Floris, sise à Edimbourg et l’une des plus importantes du monde anglophone. C’est pour cette raison aussi que Rachel Salter a pu dire avec succès des contes de Duncan Williamson devant la Branche Henry Dunant, à Genève, de la Société anthroposophique suisse. Ils ont été très appréciés des personnes présentes, montrant comme l’amour des chiens subsiste au-delà de la mort, et de quelle manière les fées aiment rendre service aux pauvres gens et sont en contact permanent avec Dieu, qu’elles s’entendent très bien avec lui, contrairement à ce qu’ont dit certains. A Noël, en particulier, Dieu aime rendre visite aux fées!

    C’est sans doute à cause de cela que le poète savoyard Antoine Jacquemoud (1806-1887) a affirmé que Dieu visitait chaque soir le sommet des montagnes: là vivent des fées particulièrement nobles, c’est bien connu. Mais il ne sera pas question de la Savoie lors de ce workshop.

    Duncan Williamson ne sera pas notre seule référence, si elle sera la principale. Nous citerons également les frères Grimm (c’est plus ou moins obligatoire) et des ballades écossaises, ainsi que des comptines, car Steiner a également insisté sur la valeur formatrice de la musique.

    Son idée est que l’imagination libère l’âme et que l’imagination disciplinée, manifestant pour ainsi dire le monde spirituel, forme l’âme de la plus excellente des manières, donnant de bonnes habitudes et dispositions, qu’elle a une valeur thérapeutique et édificatrice majeure, en particulier pour les enfants de sept à quatorze ans. Alors, dit-il, le corps éthérique, fait de rythmes et d’images, domine l’être humain, et c’est par ce biais, par conséquent, qu’on doit éduquer.

    Pour moi Rudolf Steiner est le philosophe majeur du vingtième siècle, et il est marginalisé pour cette raison même, qu’il écrase la plupart des philosophes officiels, sortis des universités, de son génie. Ils ne savent pas quoi faire de ses idées, car elles ruinent leurs édifices théoriques en montrant d’emblée qu’ils spéculent sur un monde des causes qui, comme le disait Joseph de Maistre, est purement spirituel, jamais matériel, et sur lequel il ne sert à rien de spéculer: on a les moyens de le percevoir, ou pas. C’est particulièrement vrai de l’éducation, qui s’adresse à l’humain dans ses profondeurs les plus mystérieuses.

    J’ajoute que ce workshop est réalisé en relation avec des tableaux de John Slavin, peintre écossais dont j’ai plusieurs fois parlé ici, et qui a abondamment illustré les contes de Duncan 3427268154_336dccc9e2_b.jpgWilliamson. Il a aussi peint l’image qui a servi de base à l’affiche présentant notre workshop. Il met l’accent sur la licorne, symbole de l’esprit de pureté et de virginité, manifestation imaginative de l’esprit divin qui s’est incarné dans la sainte Vierge lors de l’Annonciation, selon plusieurs tableaux médiévaux d’inspiration allemande, mais, surtout, emblème de l’Ecosse. Celle-ci aime le virginal, cela se voit dans ses paysages, et aussi dans sa mythologie, ses traditions populaires qui, plus qu’aucune autre d’Europe, peut-être, restituent les vérités du monde spirituel. Duncan Williamson a montré  que les rois n’ont acquis une véritable légitimité que du jour où ils ont fait sculpter, à l’entrée de leur palais, deux magnifiques licornes. Alors l’Esprit-saint a pu descendre sur leur front, et ils ont été prêts à accueillir le christianisme. La Légende dorée montre que les rois écossais et irlandais l’ont accueilli avec une sincérité toute particulière: voyez la vie de saint Patrice par Jacques de Voragine.

    La principale organisatrice de notre workshop, celle qui a permis son existence, est Linda Williamson, la veuve du célèbre conteur, celle qui a transcrit, édité et préfacé ses contes. D’origine américaine, elle est tombée amoureuse de la tradition folklorique écossaise, et a participé à la fondation du Storytelling Center d’Edimbourg, une référence majeure. Son enthousiasme et l’élévation de son esprit ont fait des miracles, et je ne la remercierai jamais assez. D’autant plus que l’Ecosse est le premier pays où j’aie choisi d’aller en voyage, quand j’ai eu l’âge de choisir: j’y étais prédestiné, peut-être depuis une vie antérieure. Un pays magnifique et magique, fait pour les poètes. Comme en Savoie, voire davantage encore, on y est facilement aux portes du monde des elfes!

  • La négation du diable

    unnamed.pngOn feint souvent que la croyance au diable soit un moyen de soumettre le peuple par la peur. En réalité, il s’agit de considérer que l’homme est détaché dans sa véritable nature du mal qu’il fait. Sans doute, comme disait David Lynch dans un de ses films, le diable ne vient que si on l’a invité. Mais le mal est bien fait par lui, en un sens. Le pardon des mauvaises actions passe par l’idée que l’être humain est dirigé par une force extérieure, lorsqu’il les commet. Alors la prison prend tout son sens: elle doit fortifier l’âme jusqu’à ce qu’elle soit en mesure de se détacher du diable, qui lui susurre ses commandements de sa voix enchanteresse.

    Je ne fais l’apologie de rien. Mais saint Paul parlait de la même façon de la peine de mort. Elle avait pour vertu de fortifier l’âme pour les temps futurs. Pour une autre vie – ou pour le ec5dbdf4b906391f1b04082578dbd335.jpgJugement dernier, disait-il: on ne lui tiendra pas compte, alors, de ses fautes déjà punies de mort. Cela signifie, d’un point de vue karmique, que dans les vies suivantes, son âme aura acquis les moyens de résister aux appels du malin qui l’a poussée à agir dans sa ou ses vies antérieures. Elle sera renforcée par l’épreuve. Car la peine n’est pas infligée pour le passé, mais pour l’avenir.

    Naturellement, pour des âmes qui ne considèrent pas la vie future – qui n’y croient pas, peut-être, qui ne songent ni à l’enfer ni aux vies successives –, la peine de mort apparaît comme inutile et absurde. Une peine purgative est forcément, à une époque matérialiste, située en cette vie, et doit transformer un mauvais sujet en bon citoyen.

    Cela n’est pas sans rapport avec la prétendue laïcisation de l’enseignement, qui place le salut dans la sphère terrestre et ne propose pas tant une ascension intérieure qu'une ascension sociale, un accroissement des richesses et du statut. Cela n’est pas sans rapport avec ce que proposait Jean-Jacques Rousseau, AVT_Charles-Duits_3009.jpegl’instauration d’une religion purement républicaine, liée à la vie terrestre, sans projection pour l’individu vers l’avenir.

    Cela scandalisait Charles Duits, à juste titre: il croyait en l’éternité de l’individu profond, et que l’éducation devait servir à son évolution au travers des siècles.

    Située dans l’espace physique ou non, cette philosophie a toujours un fond religieux. Car, si on rejette l'idée du diable, c’est qu’on assimile l’homme à ses actions, et donc qu’on confond le diable et l’homme. Ainsi, un peu comme Tacite avec Néron, puisqu’on ne détache pas le démon de l’être humain, on peint le méchant comme un monstre. On le fait constamment pour Hitler, sans voir que son cas en devient aberrant et hors de toute comparaison avec les hommes ordinaires. Or, comme le disait J. R. R. Tolkien, il était quelqu’un de très ordinaire, qui n’avait fait qu’accueillir en lui l’impulsion démoniaque avec plaisir, et en avait perdu son âme: il l’avait vendue, pour devenir le prince de l’Allemagne. Et combien de gens n'ont-ils pas des rêves comparables sans avoir jamais le moyen de tuer en masse!

    Ce n’est que lorsqu’on accepte de regarder en face ses démons qu’on peut s’en libérer. Si on assimile les autres au diable, si on réduit le second à l’âme des gens mauvais, on ne voit le mal que chez les autres, on ne peut pas le voir en soi. Car chacun sait bien qu’il n’a rien soi-même de monstrueux, qu’il a de bonnes raisons d’agir: ce sont toujours les autres, qui sont différents!

    À cela, un cinéaste tel que David Lynch initie. Le romancier Stephen R. Donaldson fait de même. Cela passe en général par l’art, car cela passe par la représentation – au moins par l’imagination individuelle, privée – de figures purement spirituelles, psychiques.

  • H. P. Lovecraft et le sens du jeu

    child.jpgPréparant un workshop à Edimbourg sur la pensée de Rudolf Steiner relative aux contes et à leur valeur éducative, et dont je reparlerai, je me concentre sur les citations et les idées qui conviennent, et trouve peut-être la solution au problème que pose la mythologie de Lovecraft à la critique. Car le débat fait rage, de savoir si elle est mythologique au sens propre, c'est à dire si elle représente symboliquement le monde de l'Esprit, ou si elle n'est qu'une spéculation scientiste. J'ai déjà cité Lovecraft évoquant le besoin de créer, par le merveilleux, l'illusion qu'on peut s'affranchir du temps et de l'espace. Ses Grands Anciens ont cette contradiction frappante, qu'ils sont insérés dans le monde physique, et que, en même temps, ils en sont libres. L'illusion désirée en effet ne fonctionne que si on respecte les lois naturelles, a-t-il déclaré également: je donne les références précises dans des articles que je lui ai consacrés ailleurs.

    Mais Rudolf Steiner dit peut-être plus clairement ce qui est en jeu ici, et qui est justement le jeu, tel que les enfants le pratiquent. Il s'agit d'inventer librement un monde qui dégage l'âme des lois physiques contraignantes (je le cite dans une traduction anglaise, à cause de mon workshop):

    The nature of the human soul is directed not only toward the preservation of the species, but also toward the development of soul and spirit. Here, two streams are expressed: progress and organic structure. In the eternal laws of existence it is written that human beings must sacrifice purely natural laws to spiritual laws. Those who understand these things will not complain, but will comprehend entirely that a counterbalance is necessary. We must have a healthy preparation for life so that we can act to external things with our brains. We must create a balance that is possible only when we are in a position to do things at a particular time that the outer world does not require and to be satisfied with the activity itself. Human nature meets that need through playing. […] Spirit and soul must be independant in play so that material things have no effect. Thus, in play children can remain unafffected by the tiring influences of the outer world. If we do not believe in an inwardly free soul, we cannot teach effectively.1

    Lovecraft a clairement dit qu'au fond de lui et de certains êtres humains les plus nobles, existe l'aspiration à la liberté, et que le jeu consistant à inventer des êtres fantastiques répond à cette aspiration. Car il s'agit bien d'un jeu. Il a été dit mille fois que Lovecraft était dans la vie un homme plein d'humour, qui aimait jouer. Il restait à cet égard enfant, éprouvait le besoin de s'arracher aux contraintes extérieures.

    Car l'expression de Steiner est frappante, quand on songe à Lovecraft: c'est pour échapper aux contraintes extérieures, au monde physique extérieur, que l'enfant joue librement, imagine des choses. Or, même si Lovecraft goo.jpgétait de compagnie agréable et plein d'humour, on sait bien qu'il détestait le monde extérieur, le trouvait insupportable et méprisable. C'est ce qui lui a donné sa réputation de reclus. Il l'était, jusqu'à un certain point. Il était reclus à Providence, après avoir refusé de vivre à New York, où était la vie moderne, le monde le plus soumis aux lois physiques qui soit, le plus contraignant, mais aussi le plus gratifiant matériellement. C'est bien cela qu'il n'aimait pas.

    Steiner, on le sait, pensait que derrière l'imagination humaine, créée par jeu, se trouvaient les lois spirituelles, les vérités du monde spirituel, les forces morales réelles qui animaient l'univers: l'imagination était le premier stade qui permettait à l'âme de les appréhender. Lovecraft, il est vrai, n'a pas été clair, à ce sujet. Il l'a été moins que Tolkien, qui pensait comme Steiner. Il a parfois parlé d'hypothèses plausibles. Pas plus. Obscurément, il gardait peut-être le secret espoir qu'il y avait bien une vie de l'âme, une vie spirituelle affranchie du temps et de l'espace. Certains écrits présentés comme fictifs le donnent à songer. On peut seulement certifier qu'en public, il admettait que rien ne le laissait supposer, que la science ne pouvait découvrir rien de tel. Et pour cause: elle ne s'intéresse qu'aux lois physiques. Elle ne peut donc pas appréhender les lois spirituelles, qui s'en affranchissent. Seule l'imagination poétique pouvait le faire. On ne saura jamais avec certitude si Lovecraft croyait comme les romantiques allemands ou Tolkien à sa valeur prospective pour l'univers même. Lui-même, je pense, était à ce sujet dans le doute.

    Note :

    1. Rudolf Steiner. The Education of the Child: Anthroposophic Press, Gt. Barrington. 1996, p. 86.

  • CXLIV: les desseins secrets de Fantômas

    fantomas 1.jpgDans le dernier épisode de cette série retentissante, nous disions que Fantômas commençait à acquérir de l'autorité parmi le peuple grâce à ses mensonges.

    Pourtant il ne comptait pour rien la vie des mortels ordinaires, qu’il méprisait. Et il en haïssait d’autant plus le Génie d’or qui, lui, aimait les mortels, alors même qu'ils lui étaient inférieurs par nature, et de naissance. Il manifestait ainsi la volonté sainte des êtres célestes qui l'avaient envoyé. Fantômas, de son côté, n'exécutait que celle des esprits de l'abime, auxquels il s'était voué.

    Or, il ne voulait pas croire qu'il y eût de vraies différences entre les entités grandioses d'en haut et les entités profondes d'en bas; il ne les comprenait pas, les niait! À ses yeux, tous les êtres plus anciens que les hommes étaient semblables, et les plus accessibles étaient simplement les meilleurs, les plus intéressés au progrès de l'humanité. Ceux qui s'étaient mêlés à la Terre l'avaient fait, croyait-il, par pure bonté. Il ne voyait pas leurs vices, et qu'ils s'étaient liés à la Terre faute d'avoir pu gagner le Ciel où vivaient leurs frères – faute de pouvoir vivre ailleurs. Car ils se nourrissaient d'elle comme des vampires – comme des sangsues se nourrissent de leurs proies.

    Et s'il frayait avec les démons restés sur Terre, c'est parce qu’ils restaient seuls à sa portée: les autres les avaient laissés en arrière, notamment pour rejoindre l'orbe lunaire – ou bien de Mercure, voire de Vénus!

    Souvent les les hommes leur servaient d'esclaves inconscients, ils les habitaient à la façon de pantins, de coques vides, aspirant leur essence vitale, et régnant sur Terre par leur intermédiaire. Car eux étaient trop évanescents fantomas 2.jpgpour avoir prise directement sur la matière; pour cela, ils devaient se servir des corps humains comme de véhicules. Fantômas l'avait remarqué mais, au lieu de s'en plaindre ou de s'en effrayer, il en avait tiré son parti, persuadé qu'il pourrait contrôler ceux qui s'étaient emparés de lui, en négociant: il jouait le rôle du maréchal Pétain face au chancelier Hitler. Dans les faits, lui jadis noble romain, il était l'esclave particulier de ces êtres, quoiqu'il se crût leur ami, et se gonflait d'orgueil à cette pensée. À ses yeux, il s'agissait d'extraterrestres venus d'une autre galaxie qui s'étaient révélés à lui il y avait de cela de nombreux siècles, et qui cherchaient à aider l'humanité malgré leurs congénères des étoiles qui restaient indifférents au sort des hommes; il ne voyait pas, dans ces pensées, la fourberie et le mensonge.

    Par leur art, quoi qu'il en soit, il s'était créé un corps de brume épaissie qui avait traversé le temps et l'avait rendu immortel. Parce que cet art avait donné de réels fruits, il faisait confiance à ces êtres. Il agissait en égoïste, aveuglé par de profondes illusions.

    Lorsqu'il apparaissait aux autres hommes, ils le haïssaient: il était devenu laid, comme un cadavre animé. La brume dont il était constamment entouré puait affreusement, était grasse et sale. Ses yeux rouges étaient pareils à la braise, et on le disait un démon, quoiqu'il eût encore en lui quelque chose d'humain. Mais c'est par lui, par ce reste de corps vivant que les démons au sens propre s'exprimaient, et agissaient de façon privilégiée. Le trompant, ils lui avaient fait croire que son projet de robots dévastateurs géants était né de lui, mais ils l'avaient instillé dans son esprit, et lui avaient même montré comment s'y prendre.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode. La prochaine fois, nous reprendrons le cours de la bataille menée par le Génie d'or contre les robots énormes de Fantômas, en particulier Aclanïm, autrement appelé le Grand Vert.

  • Politique et éducation: charges spéciales

    logo_educ_ensup.jpgLes autorités de tutelle de l’Éducation publique, en France, ont particulièrement à cœur de sauver les âmes perdues, peut-être dans l’espoir de limiter le nombre de rebelles à l’autorité publique – de les contrôler en tout cas, de les surveiller. On donne ainsi aux professeurs fonctionnaires des fonctions policières, des tâches de maintien de l’ordre, d’administration du peuple.

    À vrai dire, c’est surtout donné, officiellement, aux chefs d’établissement. Mais ceux-ci le répercutent sur les enseignants, devenus ainsi les agents de sécurité du Gouvernement.

    Je me suis entendu dire, un jour, que le collège dans lequel j’enseignais, dans les montagnes savoyardes, était le dernier recours des élèves renvoyés ailleurs, qu’ensuite ils n’avaient plus de solution, et que cela liait le collège. J’ai répliqué que celui-ci ne disposait d’aucune faculté spéciale, qu’aucune contrainte extérieure ne pouvait limiter sa liberté, et que les problèmes du gouvernement et de sa police n’étaient pas les siens. Le collège ne peut qu’appliquer la procédure, et renvoyer un élève s’il le mérite, si les faits dont on peut l’accuser y mènent. Un collège n’a pas à se soucier de la situation sociale globale, n’a pas à relayer à cet égard les soucis des politiques. Il n’a pas à protéger des politiques qui n’arrivent pas à régler eux-mêmes le problème – peut-être trop occupés à profiter personnellement de leurs beaux titres.

    Mais dans le lycée où j’ai ensuite enseigné, les mêmes discours existaient – émanant des gouvernements et se répercutant vers les responsables. On se réjouissait avec émerveillement d’un élève sauvé du déclin scolaire par la République triomphante, comme si tout l’effort des enseignants devait être tourné vers ces âmes perdues arrachées à l’enfer social – comme disait Victor Hugo. Car la mythologie est celle des chrétiens, si elle est entièrement placée dans l’espace physique: matérialisme mystique souvent appelé improprement spiritualité laïque. Une âme sauvée, n’est-ce pas, et tout l’univers, ou du moins toute la nation saute de joie. Il était donc plus ou moins interdit d’exclure de cours un élève même mettant en danger la classe dans sa progression – puisque c’était lui ôter l’occasion du salut.

    Thomas a Kempis, dans son Imitation de Jésus-Christ, évoquait quelque chose qui joue peut-être ici: la fausse bonté qui n’est que faiblesse, car les élèves la plupart du temps le ressentaient ainsi, cela n’émanait pas tant de la bonté que de la peur. On avait peur, oui, de ce que les élèves rebelles à l’ordre social pourraient faire à l’extérieur d’une institution d’État, et dans les lycées publics ils étaient sous la surveillance des courroies de machiavel.jpgtransmission de la force publique, mais des courroies de transmission à l’air amène, avec l’apparence du salut dans les yeux, et la bonté au cœur. Car un État, pour être obéi, doit faire croire qu’il ne veut que le bien du peuple, disait Machiavel. Mais le peuple n’est pas toujours dupe, et la faiblesse est souvent interprétée comme telle: dans la lutte pour l’existence, le citoyen finit par menacer les gouvernements de lui donner ce qu’il veut. C’est pourquoi l’enseignant doit se dégager de tout enjeu politique. Il n’a pas à participer à ce jeu. Il doit pouvoir en être libre.

  • La tradition du merveilleux moral (Laurent Gaudé et l’épopée)

    130716871.jpgJ’ai parlé, ailleurs, du livre de Laurent Gaudé appelé La Mort du roi Tsongor, pour dire qu’il avait choisi un merveilleux comportemental: les personnages agissent d’une façon symbolique et cela crée une forme de poésie. Mais c'est irréaliste: cela relève du même irréalisme reproché par Flaubert à Hugo dans Les Misérables. Gaudé, du reste, imite beaucoup Hugo, jusque dans son style.

    Le merveilleux authentique place le monde spirituel derrière toutes les actions humaines: pas seulement les actions d'éclat auxquelles les Anciens reconnaissaient une divinité présente. Un Cicéron, par exemple, assure que seules les actions vertueuses ont une portée spirituelle: elles emmènent vers l'éternité de l'Olympe; quant aux autres, elles restent sur Terre - mais n'emmènent pas en Enfer: il n'y croyait pas. En cela, il s'opposait même aux Grecs, finalement plus proches des chrétiens médiévaux. Pline le Jeune à son tour regarde la divinité comme présente dans les actions bonnes de l'empereur Trajan: Jupiter se confond avec lui, dit-il. Quand un empereur agissait mal, comme Néron décrit par Tacite, la divinité fuyait. La tendance à l'abstraction des Stoïciens est pour beaucoup dans cette vision du monde divin. À la rigueur, Dieu n'est plus, chez ces écrivains, qu'un ornement poétique caractérisant les bonnes actions.

    Or, dans la tradition française, cette disposition romaine est particulièrement présente. Elle a commencé à éclater chez Pierre Corneille, sensible en particulier dans ses pièces historiques, les plus célèbres. La lumière morale, source de poésie et de merveilleux assourdi, est ob_fb8bdd_auguste-et-cinna-ou-la-clemence-d-augu.jpgposée sur les princes - sur Auguste dans Cinna, sur le roi d'Espagne dans Le Cid: les princes peuvent tout, même renverser le destin tragique, et rétablir la marche juste du monde. La monarchie absolue a sa source dans l'antiquité romaine, si elle s'est nourrie de théologie biblique.

    Victor Hugo a essayé de faire un mélange de merveilleux chrétien et de doctrine romaine, en inventant que tout le monde ira au Paradis, finira dans le sein de Dieu. C'est difficile à croire. Les athées trouvent cela irrationnel, les croyants le trouvent blasphématoire. Mais, imprégnés de figures du merveilleux chrétien, ses personnages sont plutôt comme ceux de Corneille ou de Gaudé, ils impressionnent par leur relation à des idées morales abstraites. D'où le rejet de Flaubert, qui se voulait réaliste, quoiqu'il aimât le merveilleux au sens propre, les manifestations imagées du monde spirituel.

    Un auteur, situé historiquement entre Hugo et Gaudé, en est comme le significatif intermédiaire: Malraux. Sa lourdeur plaquait des idées morales sur des personnages devenus par là-même irréels sans pour autant toucher vraiment au merveilleux.

    J. R. R. Tolkien a su mieux qu'eux tous concilier harmonieusement le merveilleux païen et le merveilleux chrétien: ses Hommes liés aux Elfes font des actions d'éclat tournées vers un démon 1877599452.jpgqui en même temps obsède intérieurement les Hobbits - les assiège dans leur conscience. Ce démon a en effet une action à la fois physique et psychique, et selon leur nature, les héros du Seigneur des anneaux le combattent à différents niveaux, sur différents plans. Or, ces plans s'articulent souplement, montrant la valeur profondément morale du paganisme derrière les apparences - mais justement parce que Tolkien ne reprend pas à son compte la pensée de l'ancienne Rome. Son christianisme réellement universaliste lui permet de saisir l'essence morale mal saisie du paganisme - surtout germanique, mais aussi grec.

    Comme le disait Dostoïevski, le cœur humain est le siège d'une grande bataille entre le bien et le mal - les anges et les démons. Il y a là de quoi faire des épopées. Chateaubriand l'a montré. Mais encore faut-il saisir que pour les Anciens, cette bataille se déroulait aussi extérieurement, sur le plan physique, qui n'avait rien de neutre ni de pur. Il était déjà imprégné de vie spirituelle. Les Romains les premiers ont inventé une matière qui n'était qu'une masse dénuée de direction propre. Ce n'est qu'un leurre. Un songe. Dès lors l'épopée peut aussi s'emparer du monde extérieur en y plaçant des anges et des démons, et donc s'emparer de l'histoire à la fois collective et individuelle. Mais pour cela, nul besoin, somme toute, d'inventer des mondes fictifs dans lesquels les personnages agissent selon un symbolisme illusoire et artificiel, fallacieusement défini comme fondement des mythes par un structuralisme dénué de sens.

  • Éducation et socialisme

    rose.jpgIl y a dans l’Éducation nationale, en France, l’idée que les institutions scolaires intègrent l’être humain dans le corps social, ce qui lui rend forcément service. C’est sa ligne fondamentale: l’éducation est au service d'un corps social regardé comme un idéal – un horizon indépassable.

    Cette idée est d’origine religieuse, quoiqu’elle ne l’avoue pas. On en trouve la preuve dans le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau. Il y dit que la République doit construire sa propre religion, faire du corps social et de ses valeurs un aboutissement absolu pour l’individu moral. La religion républicaine doit séparer le bien du mal et se substituer aux religions antérieures qui accordent à l’individu seul une latitude infinie pour son propre salut – en particulier le christianisme, le bouddhisme et l’Islam chiite: Rousseau nomme explicitement ces religions à ses yeux malfaisantes, et persécutées à juste titre.

    D’une certaine façon, cette orientation s’est prolongée dans le socialisme voire dans le laïcisme, qui dirigent globalement l’institution éducative. La primauté donnée à l’intégration sociale a quelque chose d’effrayant, et empêche les disciplines enseignées de toucher directement l’individu, comprimées qu’elles sont par le but politique affiché.

    Les effets en sont dévastateurs, et pour moi c’est la raison principale du déclin de l’éducation en France, qui a simplement suivi celui de l’éducation soviétique. D’abord, l’institution d’État disposant d’un quasi monopole, elle n’est soumise à aucune concurrence, et peut librement s’énoncer comme modèle sans crainte de devoir Rousseau-732x380.jpgs’interroger sur des réussites autres. Aucune pratique ne peut se poser comme supérieure aux siennes, puisqu’aucune autre pratique que les siennes n’est légitime. D’emblée, toute proposition alternative est dénigrée, diabolisée au nom de principes supérieurs.

    Les pratiques dans les institutions publiques s’en ressentent. Le but de chaque établissement n’est pas d’enseigner la littérature ou les sciences, mais de sauver, mystiquement, les âmes égarées en les ramenant dans le giron de la République. Le français et l’anglais, l’histoire et la physique n’en sont que les moyens.

    Encore faut-il que la République ait de la substance. Et quand, pour sauver les âmes égarées, on se sent obligé d’accueillir des rebelles impénitents dans les classes, on évacue cette substance, car il devient impossible d’enseigner. Rudolf Steiner disait avec raison qu’on ne pouvait laisser un élève ne rien faire dans une classe; c’est comme la fuite qui dégonfle un pneu. Et la loi coercitive oblige justement à accueillir, sans même pouvoir les exclure de cours (c’est devenu interdit), les élèves en marge, qui refusent de participer au travail proposé. Steiner, oui, était prophète: il a dit ce qui phagocyterait l’institution d’État.

    Il a dit que quand la loi fixait les principes d’éducation, le professeur devenait impuissant. Or l’éducation ne s’appuie pas sur la société et ses dirigeants, mais bien sur les professeurs et ce qu’ils enseignent. L’éducation doit sortir de sa politisation.

  • La tour de Taclamïn (Perspectives, LXXVIII)

    tower.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Marche de Radûmel, dans lequel, me prenant pour un elfe, je raconte le plaisir que j'ai eu à me promener en marchant sur le sol, plutôt qu’en volant sur mon cheval ailé. J’étais alors dans une merveilleuse vallée du pays des génies, appelée Douralmón.

    Et j'admirais le paysage aux contours nets, fixes et purs, si différent de la forêt de nuages aux formes changeantes, et les pentes herbues et fleuries des montagnes me réjouissaient le cœur, semblant tendre vers moi de longs bras pleins d'amour.

    Soudain, je vis au loin la tour de Taclamïn, à l'étonnante beauté. À son service étaient de puissants mages, et, si pervers fût-il, il disposait, lui-même, d’une science hors du commun, qu’il tenait de ses ancêtres angéliques: car il était de haute lignée, et le père de son père était venu sur Terre depuis la Lune; il avait aimé les couleurs de la Terre, ainsi qu'une nymphe qui les avait dans ses yeux, et il l’avait épousée, pour qu'elle lui donne des enfants. Depuis, il était resté sur la Terre, et y avait fondé une puissante maison. Taclamïn ainsi avait eu longtemps des ailes, à l’image de son grand-père, avant de les perdre à l’âge adulte sous l’influence délétère de l’air terrestre. Mais il avait conservé l’art de faire naître de hautes tours des profondeurs, et de manier la roche comme s’il se fût agi de plantes, de la rendre plastique et imprégnée de vie – et quand son donjon était sorti de terre, il était comme un énorme radis de marbre qui eût poussé à vive allure, ou comme quelque phallus géant, ranimé des temps anciens. Car on sait que les Géants avaient une peau de pierre, quoiqu’elle fût vivante, et plastique – quoiqu'elle fût gonflée d'éthérique. Et l'art des mages a souvent consisté à les ranimer, après leur anéantissement sous les coups d'Alar et de Dordïn son père, ainsi que de toute leur maison.

    Et pour accomplir ce prodige, Taclamïn prononça les formules d’éveil qu’il connaissait de son père qui les connaissait du sien, et sa voix résonnait sur les ondes de la rivière voluptueuse, et elle était soutenue par le chœur des mages de la maison de son père - initiés par le père de son père selon les secrets de l’orbe lunaire.

    Or cette tour qui naquit ainsi était haute, lisse, élancée, fine, et d'étranges veines roses la traversaient en s’enroulant autour d’elle, comme autour d'un membre. Et au sommet une couronne de rubis brillants la ceignait, comme à un front, et encore au-dessus était une coupole d'or, comme un chapeau. Elle était magnifique; on n'eût pas pu en voir de plus belle au monde, en ce temps-là, et toutes les tours des mortels étaient imitées de celle-là, soit que Taclamïn les eût invités à l'admirer, soit qu'ils les eussent vus en rêve, à la faveur d'une sortie de leur corps: leurs âmes étaient venues jusqu'au seuil de Taclamïn qui, grâce à ses puissants dons, les avait bien vues; et il les avait laissées faire, il les avait laissées vaguer autour de sa tour et dans son domaine, afin d'accroître son prestige auprès des hommes, et les fasciner sans qu'ils connussent l'origine du charme qu'il leur jetait. Souvent ainsi les hommes accomplissaient ses volontés sans le savoir, pour leur bien ou pour leur mal, et même quelques-uns, éblouis par cette vision, devenaient fous, perdaient la raison, et devenaient les esclaves de Taclamïn, pour leur bien ou pour leur mal. Car d'aucuns exécutèrent ainsi des ordres maléfiques, qui tendaient à immoler des mortels à Taclamïn (souvent des enfants et des jeunes filles), mais souvent aussi Taclamïn leur dispensait par ce biais des enseignements spéciaux, leur montrant de grands secrets, dont l'humanité ensuite profitait.

    (À suivre.)

  • Les universitaires du style

    Three_Witches_(scene_from_Macbeth)_by_William_Rimmer.jpgJ'ai été pris dans une polémique il y a quelques mois, à propos de J. R. R. Tolkien. C'était avec un universitaire qui en était officiellement spécialiste et qui avait commenté, peu de temps auparavant, un article du présent blog consacré à ce grand auteur: il m'invitait à lire un numéro de la revue Europe où il l'évoquait aussi. La présentation ne m'en a pas enthousiasmé, parce qu'elle présentait sa mythologie comme un simple fantasme, sans rapport avec une réalité spirituelle. Tolkien ne pensait pas cela, et je trouvais que c'était lui imposer une vision matérialiste de son imagination.

    Quelque temps plus tard sur Twitter on demande, donc, à cet universitaire ce qu'il pense de mes articles sur Tolkien publiés dans mon carnet de recherche, un blog de doctorant ou de docteur, de chercheur. Il répond publiquement que mon style est pompeux et que je commets des erreurs graves. En particulier, j'affirme que Tolkien n'aimait pas les représentations théâtrales des sorcières de Macbeth.

    Il le dit dans son traité sur les Contes de fées. Il parvient à lire le passage de Shakespeare, raconte-t-il, mais déteste le voir représenté.

    Ne se souvenant plus de cette parole et procédant par généralisation, l'universitaire spécialiste publie l'idée que c'est faux, parce que Tolkien a déclaré qu'il préférait les représentations de Shakespeare à sa lecture qu'il jugeait ennuyeuse.

    Il l'a effectivement déclaré dans sa correspondance, à propos d'Othello et du monologue triste de Desdemona. Mais mon propos concernait la façon dont Tolkien se défiait des êtres magiques représentés visuellement: si le Desdemona_(Othello)_by_Frederic_Leighton.jpgmot peut nommer des faits de l'âme, l'image est plus physique, et donc fait rater l'essence des êtres en question.

    Un problème peut-être trop ésotérique pour avoir été relevé comme important par les penseurs ordinaires; mais en fait très important pour Tolkien, qui n'était pas un homme ordinaire.

    J'ai cité son passage sur Macbeth, et le professeur spécialiste a supprimé toutes ses interventions.

    Je lui ai aussi reproché sa malveillance relative à mon style. Les universitaires qui n'ont jamais publié aucune œuvre littéraire, ni poésie, ni roman, ni rien de ce genre, prétendent souvent s'y connaître en style. Ils sont pourtant dénués de compétence sur le sujet. Pour affirmer le contraire, celui-ci m'a assuré qu'il faisait aussi étudier Marcel Proust, pas seulement Tolkien. Le sens de cette remarque m'a totalement échappé. Elle m'a néanmoins rappelé tous ces professeurs de lycée de ma jeunesse qui, sans fondement aucun, se posaient comme spécialistes de la beauté du style parce qu'ils diffusaient la littérature nationale...

    Peut-être voudra-t-on rappeler que les concours que passent victorieusement les professeurs ont aussi des examinateurs qui veillent au beau style.

    Vraiment? Je me souviens avoir eu de mauvaises notes, à ces concours, mais avec la mention sur la copie que mon style restait beau. Un certain Jean-Louis Backès à cause de cela avait écrit que j'allais triomphant vers le supplice infâmant. Mon détracteur a eu de bonnes notes, sans doute. Mais je ne vois pas ce que ça prouve.

  • Le poivre de Kampot selon Luc Mogenet

    luc.jpgMon oncle Luc Mogenet est l'auteur d'une petite dizaine de livres, tous documentaires, portant soit sur le relief savoyard, soit sur la Guinée Conakry, soit sur Kampot, au Cambodge. Les sujets sont divers, et il est intervenu à la télévision pour évoquer l'enfance de Marguerite Duras en Indochine. C'était dans une émission sur Arte. Il a aussi écrit un livre sur la question, qui fait référence.

    Il anime, de surcroît, le musée de la ville de Kampot, siégant à son Conseil d'Administration. Il a une maison dans cette noble cité que protège le puissant Bokor, montagne tutélaire au pied de laquelle coule le paisible fleuve qui porte le nom de la ville. Au Cambodge, mon oncle est une personnalité.

    Il m'y a invité, un jour, et, plus récemment, il m'a envoyé son dernier ouvrage, consacré à la spécialité de Kampot, qui la rend célèbre à l'étranger: son poivre. Grâce à ce petit livre, je sais tout sur l'élaboration de cet assaisonnement excellent, que moi aussi j'adore, et sur l'histoire de la culture du poivre à Kampot.

    Il apparaît que ce sont les Chinois qui l'ont créée. Les Chinois fondent des colonies partout, assez fermées, et autrefois ils avaient leurs propres écoles, à Kampot même, et n'apprenaient pas le khmer. Je crois que cela leur a valu des déboires à l'époque de Pol Pot, on estimait qu'ils étaient capitalistes dans l'âme, et les Khmers Rouges avaient de toute façon un fond nationaliste.

    La culture du poivre a donc été interrompue, mais elle a repris, ces dernières années, notamment grâce à des Français désireux de s'investir dans la culture locale au sens le plus concret. Leur œuvre est également chaboche.jpgphilanthropique, car ils financent la scolarité des enfants de leurs ouvriers, sauvent des bâtiments traditionnels khmers, ont créé un poivre biologique spécial et en tout cas une marque protégée, avec l'accord du gouvernement du Cambodge – avec même je pense son enthousiasme. Ces Français s'appellent Nathalie Chaboche et Guy Porré. Ils ont dû faire appel, pour relancer la culture du poivre, à des descendants des Chinois qui l'avaient créée autrefois, mais leurs ouvriers sont khmers. Le plus grand soin est apporté à l'activité de récolte et de traitement.

    Car j'ai appris qu'il y avait du poivre vert, du poivre blanc, du poivre noir et du poivre rouge, selon le moment où on le cueille: quand la graine est jeune, le fruit est rouge. Soudain, des grains contenus dans des fioles prennent place dans l'économie naturelle, et ce qui n'avait pas de sens en prend un. C'est parce que les philosophes ont appris à vivre dans un monde détaché de la nature qu'ils ont cru que l'univers n'avait aucun sens. Ils ne comprenaient déjà pas d'où venait le poivre qu'ils consommaient! Grâce à mon oncle, c'est changé: le poivre est issu d'un souffle du sol. On le sait en théorie, mais il faut le saisir dans le réel de la chose.

    De belles photographies nous le dévoilent, dans cet ouvrage intitulé La Renaissance du poivre de Kampot, édité en 2018 à Kon Sat, dans la province de Kampot, par La Plantation – le nom de l'entreprise dont j'ai parlé. On le trouvera en s'adressant à elle.

  • Séminaire sur Jam et le francoprovençal à l'université de Montpellier

    -montpellier-parvis08_03.jpgMardi 25 février, dans moins d'une semaine, de 17 h 15 à 19 h 15, je serai à l'université de Montpellier (dite Paul Valéry), au département d'Occitan, pour une présentation, conjointe avec Bénédicte Pivot, et sous l'impulsion de Marie-Jeanne Verny, du francoprovençal en général et du poète Jean-Alfred Mogenet (1862-1939), mon arrière-grand-oncle, en particulier - car il a écrit en patois de Samoëns, qui appartient au francoprovençal, dont les frontières correspondent pour moi à celles du vieux royaume de Bourgogne.

    Bénédicte Pivot est maitresse de conférences à l'université Paul-Valéry dans le département des sciences du langage. Elle est spécialiste des mouvements sociaux qui s'articulent autour de la revitalisation, valorisation des langues très en danger, c'est à dire des langues dont l'arrêt de la transmission intergénérationnelle est acté depuis deux ou trois générations avec pour conséquence la quasi absence de locuteurs natifs et/ou ayant une compétence totale dans la langue.

    Elle présentera l'exposé suivant: Le francoprovençal, langue galloromane, est parlé sur une aire géographique qui s'étend de la vallée d'Aoste (Italie), aux cantons romands (Suisse) jusqu'aux limites de l'ancienne région Rhône-Alpes. En France, le francoprovençal connait une vitalité très faible qui menace la survie des parlers. Cette présentation, après avoir exposé le contexte géo-sociolinguistique, développera la problématique de la revitalisation du francoprovençal telle qu'elle s'articule en fonction des différents acteurs engagés dans la reconnaissance et la valorisation de la langue et des pratiques langagières. On questionnera la portée des discours qui posent l'école comme l'acteur principal du retour de la transmission, donc de la sauvegarde de la langue et le rôle que peut jouer une approche patrimonialisante, qui s'appuierait sur les principes d'une langue comme vecteur d'un patrimoine culturel immatériel (PCI, UNESCO) pour la survie du francoprovençal.

    Moi, intervenant en tant qu'éditeur scientifique du volume des poèmes de Jean-Alfred Mogenet et, peut-être, docteur ès Lettres à l'université de Chambéry (dite Savoie Mont-Blanc), je présenterai la thématique suivante: Jean-Alfred Mogenet dit Jam (1862-1939), né et mort à Samoëns (Haute-Savoie), a composé ses poèmes en patois de Samoëns à l'époque où il vivait à Paris. Il les publie de 1910 à 1914 dans L'Écho des paroisses du haut-Giffre (le mensuel paroissial de Samoëns), puis en 1926-1927 (brève reprise) dans le Bulletin paroissial de Samoëns, suite du précédent. Tous ces poèmes ont été réunis, traduits et préfacés dans une édition en volume parue en 2016. De facture classique, ils chantent les objets emblématiques du Samoëns de son enfance, usant surtout de l'art de la personnification.

    Après une présentation de sa vie et de son œuvre, l'exposé partira du paradoxe d'un poète nourri de poésie française classique se consacrant à l'hommage rendu en langue régionale à un village savoyard pour saisir la problématique d'un art à la fois savant et populaire, personnel et traditionnel. S'appuyant sur l'étude des thèmes locaux et ruraux mêlés à une prosodie régulière et littéraire, il montrera la richesse tout individuelle d'un imaginaire fondé sur le souvenir précis, soulevé par l'enthousiasme du sentiment ancestral.

    Je suis heureux de retourner à l'université de Montpellier. J'y ai en effet commencé mes études supérieures. D'ordinaire, les Savoyards vont à Grenoble, à Lyon, à Paris, voire à Genève ou à Lausanne; moi, je ne sais pourquoi, j'ai choisi Montpellier. Je voulais partir loin. Et un ange m'a fait nommer cette ville, m'a donné pour elle du désir.

    J'y ai fait un an de Droit et trois de Lettres, repartant avec ma Licence, et m'inscrivant alors à la Sorbonne. Curieusement, quand j'ai voulu faire une thèse de doctorat sur Tolkien, mon directeur de recherche, François Gallix, m'a orienté vers une collègue de Montpellier! J'ai alors refusé, découragé par l'impression de piétinement. La logo_dep_oc.pngvie m'a finalement ramené vers Montpellier. En particulier, son département d'occitan. Car à l'université de Montpellier, comme étudiant, j'ai appris le latin, mais aussi l'occitan médiéval et l'art des troubadours, avec Gérard Gouiran. Cela m'a beaucoup marqué. J'ai dû vivre, dans une autre vie, une sorte d'initiation cathare, dans cette région languedocienne, puisque je suis irrémédiablement attiré vers elle. J'ai dû m'approcher de la spiritualité de l'ancien royaume des Wisigoths. De l'arianisme, peut-être. Maintenant, j'y présente un poète savoyard qui est de ma famille et dont j'ai parlé abondamment dans ma thèse, il y a comme un coup du destin. Je pense, d'ailleurs, que le plus cathare des docteurs de l'Église catholique, celui qui, tout en restant dans les limites du dogme, a le plus concédé à l'esprit mystique des cathares et des ariens, est François de Sales. Joseph de Maistre a aussi quelque chose de cathare et d'arien, selon moi.

    (Et chez les deux, des tendances poétiques troubadouresques indéniables. Le premier notamment a voué à la sainte Vierge des pages que n'aurait pas désavouées un poète de l'ancienne Occitanie!)

    Rendez-vous donc le 25 de ce mois.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, XIII: la destruction de l'Opaclite

    Anima_Victory_Pose.jpgDans le dernier épisode de cette stupéfiante série, nous avons laissé Solicirn l’Opaclite alors qu’il venait d’avoir l’un de ses tentacules tranché par l’Homme-Corbeau.

    Du bras coupé un flot de sang noir jaillissait, ruisseau dangereux et fumant, brûlant et acide. Les héros restés debout s'écartèrent pour ne pas être touchés par le noir venin. Le monstre poussa un hurlement qui fit trembler de peur toute l'Espagne et la France voisine.

    Certains crurent à une explosion nucléaire; d'autres parlèrent de l'effondrement d'une montagne; d'autres d'un tonnerre sans pluie ni chaleur – ce qui n'était point vraisemblable. Nul ne put finalement expliquer ce son effrayant, qui fit se dresser les cheveux sur la tête à tous – se cacher les enfants sous les tables, les animaux dans leurs terriers, les femmes au fond de leurs lits et les hommes dans leurs caves, pétrifiés.

    Sur un ordre de Sinislën le dragon Saboul fit jaillir du feu de sa bouche, ce qui cautérisa la plaie béante de Solicirn, et empêcha son sang venimeux de couler. Mesure salutaire pour lui, bien sûr, mais aussi pour les êtres présents et pour le château de Sinislën, dont même la pierre était rongée par l'acide que ce sang contenait: on la voyait se creuser, fondre, se fissurer sous son action destructrice, dans une fumée nauséabonde que je ne saurais décrire, tant elle dépasse en horreur tout ce que l'être humain peut imaginer.

    Sinislën elle-même fit jaillir de ses yeux un rayon puissant, bleu et pur; alors Captain Corsica leva son fusil rechargé d'énergie cosmique, et en fit partir son feu habituel; puis l'Homme-Corbeau fit de même avec sa pierre sinslen.jpgd'opale frontale; et, pour finir, le Père Noël les imita de ses mains brandies, y faisant partir un feu scintillant, de couleur claire. Le monstre était attaqué par quatre pourvoyeurs de rayons magiques, et c'était trop pour lui, il se mit à crier.

    Et dans sa langue immonde des mots étaient prononcés, parmi son cri. Et derrière lui un mur s'ouvrit, une porte inconnue se créa que personne n'avait jamais vue, et il la prit, et il s'enfuit. La porte disparut, le mur se referma, et il fut impossible de dire par où Solicirn était parti. Les quatre furent surpris, mais ils se rappelèrent rapidement que, disciple de Mardon, il connaissait sûrement de puissants sortilèges, et les seuils entre les mondes, qu'il avait les moyens de les franchir sans être vu de quiconque. Ils comprirent, aussi, qu'ils avaient vaincu – et qu'ils ne reverraient plus l'immonde Opaclite avant d'innombrables siècles. Ils se regardèrent, et sourirent.

    On s'occupa des blessés, et on se rendit dans le salon de Sinislën, où elle fit servir des rafraîchissements, et de quoi se sustenter.

    Pendant toute cette cérémonie courtoise et gracieuse, son œil souvent s'attardait sur l'Homme-Corbeau, et lui souriait. Cela n'échappa pas au Père Noël et à Captain Corsica, qui proposèrent rapidement de s'en aller. Sinislën accompagna le Père Noël jusqu'à son traîneau attelé des quatre rennes légendaires, et le lui rendit avec joie, et en s'excusant mille fois; et saint Nicolas, patron des enfants, s'en alla en les saluant tous avec chaleur et amour; et dès qu'il furent dans le ciel, ses rennes crièrent de toutes leurs forces leur plaisir.

    À son tour Captain Corsica prit solennellement congé et, regagnant son vaisseau spatial, il repartit vers la Corse par les ondes brillantes de l'air.

    Puis l'Homme-Corbeau et Sinislën rentrèrent pour une dernière tisane, et nul ne sait ce qui s'est passé ensuite. Mais je crois que ces deux se reverront, et qu'ils s'aiment beaucoup.

    Ainsi se termine le conte du Père Noël enlevé ce décembre au Canigou: car ensuite il put sans encombre aucun accomplir sa mission habituelle. Peut-être, l'année prochaine, aurons-nous l'occasion de raconter une de ses nouvelles aventures, de présenter un nouvel obstacle s'opposant à lui et à sa sainte mission. En attendant, je souhaite à tous mes lecteurs une magnifique année – quoiqu'elle soit déjà bien avancée.