Savoyard de la Tribune - Page 2

  • La mort de Radûmel (Perspectives, C)

    00000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Surprenant Message, dans lequel je rapporte que, ayant négligé de surveiller ses arrières, mon double Radûmel a été transpercé de plusieurs coups.

    Mon désespoir était complet. Je me retournai en titubant – et ils étaient là, tous les cinq. Seul manquait celui que j'avais tué.

    Ils me regardaient, et leurs yeux de braise me transperçaient presque autant que leurs armes. Mon incompréhension était totale. Comment l'être du temple avait-il pu laisser faire une chose pareille? Sa délivrance ne signifiait-elle pas la victoire sur les êtres de la fissure?

    Sans rien dire les monstres maintenaient les yeux fixés sur moi. Je tombai sur un genou. L'un d'entre eux, celui qui avait un groin de sanglier, s'avança, et il tenait une épée, large et lourde dans sa main ferme. Il la leva, et me décapita.

    Je sentis ma tête voler, mais ma conscience ne s'était pas arrêtée, aussi curieux que cela paraisse. Certes je passai par une noirceur sans nom, qui me vint aussitôt après ma mort. Je vis défiler devant moi toute ma vie, longue de plusieurs siècles, et puis les ténèbres vinrent, profondes et épaisses.

    Si cela dura longtemps, je ne saurais le dire. Comme rien n'advenait, le temps ne passait plus.

    Et puis soudain je vis un être lumineux s'avancer vers moi. D'abord étoile il se changea en être, et arrivé près de moi il me tendit la main, et je pris cette main dans la mienne, faite d'ombre. Il se rapprocha encore et m'enjoignit à le suivre par une pression de sa main, et je le suivis. Mais après quelques pas, il se retourna vers moi, et passa sa main en haut de mon dos, saisissant là quelque chose qui dépassait. Et il tira, et je ressentis la plus vive douleur que j'eusse jamais ressentie. Je criai, tentai de le repousser, mais il continuait à tirer, et son visage était devenu grave et sévère, dur et méchant. Il tirait au-dessus de lui, et je ne voyais ce qu'il tirait, mais je sentais quelque chose partir de moi, et cela m'effrayait, en plus de me faire sentir la plus vive des douleurs. Finalement il l'arracha complètement, et je vis dans sa main s'enrouler quelque chose, avant de perdre conscience.

    Lorsque je repris mes esprits, peut-être l'instant d'après, je me sentais dans une main énorme, et je voyais, en bas, sur le sol, un corps sans vie, une forme vide qui avait été la mienne. Mais cette fois je ne me voyais plus de corps; je n'étais qu'une volute, un courant, une eau qui eût coulé sans se disperser, et qui demeurait dans la main de l'ange, grande comme une terre. Et je voyais son immense visage penché sur moi, avec ses yeux éclatants. J'en fus encore plus effrayé qu'auparavant.

    Il se pencha vers moi, et souffla. Je reçus son souffle chaud, qui me parut être une flamme. Et je me sentis évaporer, grandir, me dilater, remplir l'espace.

    Au loin, sous moi, le temple où j'étais mort m'apparut, à son tour. Il brillait dans l'obscurité de la Terre. Je rapprochai mon œil, qui pour voyager n'avait plus de limites; en même temps, il pouvait se détacher du reste – du reste de mon corps. Je le plaçai dans le temps, curieux de ce qui était advenu à mon corps physique.

    Comme à travers un brouillard je vis les monstres entourer mon corps décapité.

    (À suivre.)

  • Isaac Asimov et l'Esprit cosmique

    000000000000000.jpgIsaac Asimov (1920-1992) se disait athée, mais la clôture de son cycle Fondation a surpris: il y imagine une conscience galactique, une entité à l'échelle de l'empire de Trantor dont il a raconté l'histoire. Cela fait évidemment penser à Olaf Stapledon (1886-1950) qui, dans Star Maker, imagine que les nébuleuses ont une âme, qu'elles sont le corps d'êtres pensants. C'est assez grandiose, parce que cela transporte l'animisme dans le futur et le tableau du monde tel que l'établit la science moderne. Or, les meilleurs auteurs de science-fiction font cela: leurs pensées projetées dans le futur, vers la fin des temps, y trouvent Dieu, ou des expressions de la conscience cosmique intermédiaires; même la méditation sur des machines qui évoluent à l'infini finit, comme chez Arthur C. Clarke, par trouver l'esprit qui se meut sans corps physique distinct.

    On pourrait critiquer: c'était bien la peine de faire toutes ces recherches sur le lointain futur ou le lointain cosmos pour en arriver aux mêmes conclusions que l'ésotérisme classique. Rudolf Steiner, de fait, disait que le système solaire, seulement lui, était en réalité un grand être à l'intérieur duquel nous vivions, un grand organisme dont les parties visibles sont les organes. Inutile, pour Steiner, de se projeter dans l'avenir pour concevoir l'esprit cosmique; inutile de se projeter dans une galaxie que nous ne pouvons pas voir directement, que nous ne pouvons appréhender que par des machines ou par les concepts – puisque de notre galaxie, nous ne voyons, directement, que la Voie lactée. Ce que nous voyons à l'œil nu suffit à la perspective spirituelle!

    Nous voyons, à l'œil nu, les étoiles planétaires – et la confusion, entre la réalité et les images obtenues par les machines ou l'abstraction, est si grande, que les enfants croient souvent, à l'école que ce n'est pas le cas, parce qu'à l'œil nu Mars par exemple ne leur apparaît pas comme une planète de science-fiction, mais comme une simple étoile, donc.

    J. R. R. Tolkien reprochait aussi aux auteurs de science-fiction de ne concevoir le merveilleux qu'à travers des machines – vaisseaux spatiaux menant illusoirement vers un monde plus beau. Et de fait, c'est parce que l'avenir conçu par Asimov contient 00000000000000.jpgdes moyens de transport permettant de parcourir toute la galaxie que cet écrivain (que cependant Tolkien aimait, et que j'aime aussi) a osé imaginer un esprit galactique.

    Tolkien aimait aussi La Machine à explorer le temps de H. G. Wells, même s'il détestait la machine en soi, parce qu'il appréciait le futur découvert par le héros, de nature à ses yeux féerique – au sens propre, d'imagination morale.

    Cependant il y a des gens qui vivent tellement dans les machines et les illusions qu'elles créent qu'il reste beau que, à l'intérieur de ce qu'elles projettent comme réalité virtuelle ou mécanisée, les écrivains les plus géniaux parviennent encore à concevoir l'Esprit! Asimov avait inventé un robot immortel, gardien de la Civilisation; et il rappelait que sans lui l'Évolution était impossible: il lui était absolument nécessaire. Mais il n'en était aucunement suffisant pour autant. Le moteur profond de l'Évolution, disait-il encore, restait la liberté humaine, surgissant mystérieusement de l'Infini. Magnifique. À méditer.

  • Jean-Paul Sartre et la Philosophie de la liberté de Rudolf Steiner

    00000000000.jpgDans La Philosophie de la liberté, son premier grand ouvrage, le philosophe Rudolf Steiner énonce une idée passionnante: le réel est constitué de deux choses qui s'unissent dans l'esprit. D'une part la perception physique, directe; d'autre part le concept, les liens que l'intelligence tisse entre les perceptions physiques.

    Il donne l'exemple de l'image que nous forgeons d'un camion roulant derrière une maison, où nous l'avons vu disparaître. Elle émane de notre intuition logique. Nous savons qu'il va ressortir de l'autre côté, et n'avons pas besoin de le voir pour saisir son mouvement. L'image s'en crée, l'imagination supplée au réel, mais le représente aussi.

    Un autre exemple peut être donné par les espèces animales: nous rencontrons des individus lions, et nous les identifions comme appartenant à la même espèce, qui n'est, dans les faits, qu'un concept.

    Pour Steiner, ces concepts n'étaient pas des inventions, mais des pensées organisatrices du monde placées dans le monde même – évidemment par les Dieux. Et en tout cas la connaissance du monde réel est faite des deux parties de l'activité humaine: celle qui vient de l'extérieur, sensorielle, et celle qui vient de l'intérieur, conceptuelle.

    Le concept est la reconnaissance d'une pensée qui existe dans le monde, et non sa projection gratuite depuis l'âme humaine!

    Plus de deux siècles auparavant, dans La Profession de foi du vicaire savoyard, Jean-Jacques Rousseau avait tenu le même raisonnement: le monde était fait de ce qu'on percevait physiquement, et de ce qu'on concevait objectivement – de sa logique intime. Cela devait l'amener à considérer l'existence de Dieu comme un fait objectif. Steiner certainement ne s'était pas inspiré de Rousseau, qu'il méprisait. Mais entre les deux Goethe a pu servir d'intermédiaire – car il lisait abondamment Rousseau, et Steiner pratiquait abondamment Goethe. La filiation existe évidemment!

    Ce qui intrigue encore, est le rapport entre cette conception des choses et L'Être et le néant (1943) de Jean-Paul Sartre. Celui-ci admet bien que le monde semble formé en un tout par la projection de la pensée sur la matière perçue directement; mais il 00000000000000.jpgprétend que cette pensée est pur néant, et ne crée qu'une illusion. Ce qui a peu de sens, car si on agit conformément à ce qu'elle projette, et délivre comme sens, on s'en trouve en général très bien, on est efficace. C'est encore plus absurde si on songe que Sartre, en énonçant cette pensée, projette en ce cas lui aussi un pur néant, de telle sorte que cette pensée même est illusoire – elle n'est en rien constitutive des choses.

    La solution à cette aporie est simplement de considérer que la pensée est substantielle, qu'elle fait partie du monde – comme le croyait aussi Emerson, et avec lui la plupart des Romantiques. Ensuite il est vrai que, de même qu'il existe des illusions d'optique, de même, il existe des pensées fausses, des concepts rendant mal les vraies pensées du monde, et c'est tout l'enjeu de la philosophie, même celle de Sartre!

    La question pourrait se poser par ailleurs de savoir si Sartre a été influencé par Rousseau ou Steiner. Certains l'accusent d'avoir plagié le second. Mais plus précisément, il a pu plagier Martin Heidegger, qui à son tour a certainement plagié Steiner sans le citer, comme c'était, et c'est l'habitude des philosophes bourgeois, installés dans l'Université. Henry Corbin faisait de même, alors qu'il est clair que sans ses lectures avérées de Rudolf Steiner, il n'aurait pas été en mesure de comprendre l'ésotérisme chiite comme il l'a fait.

    Les philosophes officiels par contre citent volontiers Heidegger, ce qui est encore assez troublant, car beaucoup accusent Steiner d'avoir eu des sympathies pour le racialisme, mais politiquement il s'y opposait, il déniait à la race toute valeur sociale, tandis que Heidegger a réellement été nazi.

    Rudolf Steiner est vraiment le philosophe maudit par excellence, on le déteste sans que cela soit jamais vraiment justifié, il suscite cela, chez beaucoup de gens bien installés. C'est étrange!

    Le Savoyard Joseph de Maistre fait aussi cet effet, parfois. J'y reviendrai, à l'occasion.

    Sur ce sujet et d'après ce texte, mon ami Sylvain Leser a réalisé deux vidéos, sur sa chaîne Youtube, à écouter et regarder absolument! Car elles sont géniales. La première est relative à Rousseau: 

    La seconde est relative à Sartre: 

    Deux philosophes majeurs de la France moderne! Sans doute les plus grands, avec Pierre Teilhard de Chardin.

  • João Guimarães Rosa et la remise en cause de l'humanisme sous l'action des forces élémentaires

    000000000000.jpgIl y a, à l'agrégation de littérature, cette année, un auteur brésilien connu apparemment dans son pays, João Guimarães Rosa (1908-1967), pour une nouvelle appelée en français Mon Oncle le jaguar. Le titre fait référence au narrateur, qui dit que le frère de sa mère, un Amérindien d'une tribu amazonienne, était lié aux jaguars, qu'il pouvait communiquer avec eux et se changer en jaguar lui-même. Il suggère qu'il a hérité de son pouvoir. Cet oncle était son père spirituel. Son père biologique était un blanc qui engendrait beaucoup d'enfants sans le vouloir, en cherchant seulement le plaisir avec des femmes indigènes. Il ne s'en occupait évidemment pas.

    Le récit se passe dans la campagne, dans laquelle les blancs possèdent et les Indiens et les Noirs sont considérés comme inférieurs, proches des bêtes et de la nature en général. La vie ordinaire dans le Brésil traditionnel, si l'on peut dire. Mais c'est assez violent, et les croyances tupis remontent à la surface – dans un élan totémique néanmoins bien connu, puisqu'il paraît que même en Corse, il y a des gens qui se mettent psychiquement dans le corps d'animaux, ou prennent leur forme.

    Au reste, en Savoie, c'était récemment pareil, et ma famille a été concernée, puisqu'un de mes ancêtres a été condamné par le tribunal de Chambéry, au dix-septième siècle, parce qu'il se transformait en loup: lui et sa mère, une sorcière des montagnes, étaient réputés communiquer avec les loups qui y vivaient, et prendre leur forme.

    C'est donc surtout une question d'époque, et il y a des régions où ce genre de pratiques ou de croyances persiste davantage. On pouvait s'attendre à ce que les Tupis soient moins christianisés et rationalisés que les Savoyards, qui à leur tour étaient moins rationalistes que les Français. Car pour le christianisme, tout de même, il admet bien que l'on puisse être habité par le Saint-Esprit, qui a la forme d'une colombe. Donc l'âme peut y avoir la forme d'une colombe. Le Saint-Esprit permet de voler, comme Habacuc emporté dans les airs par Dieu, tiré par ses cheveux par l'Ange. Mais le loup et le jaguar, sans doute, c'est différent.

    Ce sont des carnassiers qui parcourent le sol, vivent dans la pénombre humide des forêts, et leur âme est liée plus profondément aux éléments terrestres – moins imprégnés de lumière. Et il est certain que la littérature du vingtième 00000000000.jpgsiècle a cherché à réhabiliter ce lien instinctif avec les forces inférieures, avec ce qui est lié aux pulsions d'en bas – notamment l'estomac, mais pas seulement, bien sûr. Et le narrateur de la nouvelle de Guimarães Rosa fait quasiment l'amour avec une once, qu'il appelle Maria Maria, selon un tic habituel tupi, de répéter un nom chargé d'affection.

    Ce qui est vraiment intéressant dans cette nouvelle rappelle Ramuz, qui a inventé un langage pour restituer l'imaginaire paysan rempli d'anges et de croyances. Car un langage y est déployé, mélange de portugais et de tupi, confinant à l'onomatopée et à l'interjection, et symbolique de l'âme de la forêt – et c'est justement par là qu'on échappe à la rationalité venue d'en haut, des Lumières, d'Apollon, comme disait Nietzsche: on est ici chez Dionysos. On échappe à la civilisation à l'imagination restrictive, qui se détourne des mystères par peur.

    On se détourne aussi de la moralité, bien sûr, et le narrateur est en fait un tueur, qui devient intérieurement un jaguar pour régler ses comptes. Il n'est jamais facile de garder un juste équilibre. Mais on peut comprendre le refus de rester dans une rationalité abstraite, détachée de la vie. C'est une tendance bénéfique apportée par le regard penché sur les traditions amérindiennes.

  • CXXXIX: la présence sur le seuil

    0679d8cbaec2120c9b80e19ab25709f7--captain-marvel-marvel-heroes.jpgDans le dernier épisode de cette fascinante histoire, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il apparaissait clairement aux yeux mortels sur le menton du grand robot violet à la tête récemment déboîtée, et suspendue au-dessus du canal Saint-Martin.

    Sa silhouette, debout sur le menton du monstre, était élancée et haute; à la mesure humaine, il était particulièrement grand, atteignant presque deux mètres. Sa cape sombre frémissait sur ses épaules, sous l'étreinte du vent doux de ce soir de printemps. Elle s'ouvrait, au-devant, sur un brillant haubert d'or, au centre duquel, sur le buste, brillait la flamme vermeille d'une singulière escarboucle. Son heaume oblong, noir comme le jais, était traversé de deux bandes bleues, là où auraient dû se trouver les yeux. À sa main brillait un bâton doré flamboyant, au bout duquel une splendide émeraude diffusait une étrange lumière. Lumineux et ténébreux à la fois, il était le Génie d'or, démon lunaire tourné vers le Bien par sa conversion étonnante – ange de Paris et protecteur de la cité humaine, prêt à se sacrifier pour réparer le mal qu'il avait fait dans une autre vie, à une autre époque, sous une autre forme!

    Immortel et elfique, il se souvenait de ses autres vies très aisément; mais son corps actuel n'en était pas moins nouveau – car il en est ainsi de la race des génies, comme parmi nos ancêtres les initiés le savaient bien.

    Or, il s'apprêtait à frapper. Il leva son bâton, qui jeta un éclair dans la nuit avancée. Une pointe surgit en bas, le changeant en une lance, et il allait l'abattre sur le visage du monstre, quand soudain celui-ci s'ouvrit. Tel un masque pivotant il se renversa sur la droite, laissant apparaître une curieuse obscurité au-dessous. Le Génie d'or, bien qu'il eût des yeux surnaturels, propres aux génies, ne pouvait rien y voir, à sa grande surprise.

    Il s'était attendu à voir l'habituel nain avec des manettes dirigeant le robot de l'intérieur, mais rien n'apparaissait à sa vue, qu'un puits sans fond, où il ne distinguait aucun nain, ni aucune manette, ni aucun mécanisme d'aucun genre. Seul un souffle à peine audible semblait s'élever de l'ouverture noire, inquiétant et dangereux.

    Don Solcum Malodorn (comme c'est son nom complet, enfin révélé) suspendit son geste, attendant de voir ce qui surgirait de ce vide profond. Car il ne doutait pas que quelque chose adviendrait: il connaissait trop bien les mille tours de Mardon et de ses disciples pour en douter.

    Il n'en fut pas moins étonné, un bref instant, que Fantômas eût le pouvoir de créer une porte vers un autre monde, car il avait compris que c'en était une, que contenait la tête du robot. Il ne lui aurait pas attribué une telle puissance, si on le lui avait 274228236_4362387407194694_3738980249005484406_n.jpgdemandé. Il se demanda d'où il la tirait. Mais que ce vide fût une porte interdimensionnelle vers un monde obscur et ténébreux des profondeurs était confirmé par l'absence de vision qu'il avait de rien, même pas, évidemment, de l'autre côté du crâne, qui pourtant, de l'extérieur, pouvait être vu près de l'eau du canal. Il s'agissait d'un tour de magie.

    Soudain une fine lueur lui apparut. Elle passait de droite à gauche, au sein du vide de ce crâne. Mais au lieu de revenir par la gauche, elle repassait de droite à gauche, régulièrement, inlassablement, à la façon d'une comète qui suit toujours le même chemin, et qu'on revoit, des années plus tard, retracer le même sentier doré dans le ciel, sans qu'on l'ait jamais vu aller dans l'autre sens. La lueur passait, fine, silencieuse, mais un souffle plus lourd se faisait entendre, de ce crâne vide, ouvert sur l'abîme.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de renvoyer au prochain épisode, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Édouard Schuré et le drame sacré d'Éleusis

    00000000000000.jpgOn ne rend pas assez hommage à Édouard Schuré (1841-1929). Cet écrivain alsacien a sans doute pâti de son amour pour la théosophie auprès de la critique universitaire – peut-être même de son appartenance à l'Alsace, dont le professeur Loïc Chalmel a récemment déclaré qu'elle avait quelque chose qui s'opposait profondément au cartésianisme restrictif de la France parisienne. Si ce qu'on peut appeler la tradition rhénane ne remet pas en cause, contrairement à ce qu'on prétend, les acquis historiques de la Raison, elle n'en reste pas moins ouverte à la culture allemande, à la prospection des mystères de la vie par le biais de l'imagination, telle qu'elle s'est manifestée dans le Romantisme, et telle qu'elle s'est affirmée par Rudolf Steiner: Schuré et lui étaient amis.

    De fait, l'écrivain francophone qu'était Schuré était aussi germanophone, et il s'est passionné pour Richard Wagner, faisant mieux connaître son œuvre au public français. Mais il n'a pas eu besoin de la consécration universitaire pour rester dans les mémoires, car ses Grands Initiés, évoquant les mages qui ont servi d'intermédiaires à la divinité cherchant à s'exprimer sur terre, ont été continuellement réédités. Un public choisi et éclairé a continuellement voulu le lire, et le relire.

    Il s'agit en effet d'un remarquable ouvrage, qui éclaire l'histoire sous un angle initiatique et mythologique, un des plus beaux de la littérature française, marginalisé futilement, et André Breton aurait été bien inspiré de ne pas seulement revendiquer l'insertion, dans les études universitaires, des œuvres de Louis-Claude de Saint-Martin et d'Éliphas Lévi, mais aussi de son quasi contemporain Édouard Schuré, un très grand!

    Dans son roman du Double, celui-ci déploie, dans le Paris de la Belle Époque, une mythologie des anges et du monde spirituel, en profondeur de l'imagination d'un peintre et de la vision de son double, et pour moi ce livre rend Schuré absolument digne de Proust. Dans La Prêtresse d'Isis, il inaugure véritablement le genre de la fantasy en France, préfigurant les romans épiques de Charles Duits (Ptah Hotep et Nefer), et leur servant de lien avec Salammbô, de Flaubert. Le style est moins grandiose que chez ce dernier, sans doute, mais ses visions sont plus profondes, car il pénètre réellement le monde spirituel, tel qu'il pouvait se déployer dans la Rome antique, et l'insère dans la trame narrative de façon excellente: c'est un grand livre.

    Dans Le Drame sacré d'Éleusis, il s'efforce de restituer l'initiation vécue au sein de l'école de mystère fameuse d'Athènes, et c'est stupéfiant et grandiose, car on comprend que non seulement la tragédie, mais aussi bien des récits merveilleux ou simplement 0000000000000000000.jpgfantastiques reflètent cette initiation, faisant vivre au lecteur ce que l'adepte vivait au cours du Mystère. Il était entouré, dit Schuré, d'hallucinations effrayantes, reflets de ses propres fautes – et l'on retrouve alors les nouvelles de H. P. Lovecraft ou les tragédies de Sénèque.

    Les monstres cependant faisaient place à des entités plus élevées et plus nobles, se manifestant par les bons penchants de l'adepte – y prenant pour ainsi dire forme. Et finalement, une sorte de mariage spirituel avec la divinité suprême advenait.

    On établira aisément des rapports avec des récits merveilleux connus, y compris ceux de J. R. R. Tolkien, car l'accession au monde des entités radieuses passait toujours par un sacrifice de soi – par le sacrifice du moi illusoire qui portait en lui les monstres, et rivait l'âme au sol, en la liant au Mal.

    Chez Schuré, cela prend l'allure d'une pièce de théâtre qui est à peu près la seule digne d'être jouée de tout le vingtième siècle (avec quelques-unes de Sartre). Mais comme il y a un fond de haine de la culture allemande ou de l'imagination mythologique, à Paris, on s'en garde bien, en général.

    Dommage.

    Sur ce texte, encore, l'excellent Sylvain Leser a réalisé une magnifique vidéo, lisant le texte avec sa belle voix et l'illustrant de somptueuses images: 

  • Les champs en damier du grand Midwest, ou l'universalisme mathématique américain

    000000000000.jpgPrenant l'avion d'Indianapolis à Detroit, aux États-Unis, j'admire une chose qu'on ne voit guère en Europe: sur des centaines de kilomètres la plaine unie est découpée en rectangles d'une parfaite égalité, à peine gênés par quelques rivières qui y font comme des fissures. Celui qui ne comprend pas que là est l'essence de l'économie américaine peut-être ne comprend pas tout. Je veux dire, l'économie américaine n'a pas forcément pour centre l'agriculture, en revenus, mais d'une part c'est quand même la base sur laquelle le reste peut s'édifier, d'autre part la méthode dit tout sur le mathématisme américain, trop insoupçonné en Europe.

    Les villes l'attestent aussi, et une sorte de puissance mécanique s'admire, depuis un avion, quand on survole les carrés de maisons traversés des lignes géométriques que sont les rues. On sait que New York est faite comme cela, beaucoup en ont parlé, notamment Jean-Paul Sartre. En fait tout le pays est ainsi, dans l'esprit des philosophes du dix-huitième siècle. Dans l'esprit géométrique des Lumières!

    Les Français auraient bien voulu faire pareil, avec leurs départements, leur calendrier – oui mais voilà, les États-Unis reprenaient leurs frontières d'une portion d'empire colonial récemment créé; la France républicaine se calquait sur la monarchie héréditaire qui depuis l'antiquité l'avait précédée. Et les habitudes paysannes ne pouvaient pas être changées si profondément, même par les routes géométriques de Napoléon. Il y a eu la tentation de faire comme aux États-Unis; mais on ne pouvait pas détruire les villes bâties au Moyen-Âge plus à l'intuition que selon la raison, et tout reconstruire, même si on s'est bien employé à refaire des quartiers. Au fond, le vrai pays des Lumières, ce sont les États-Unis d'Amérique. La France essaie, mais n'y arrive simplement pas, elle ne fait que copier.

    Elle imite en étant contrainte de combattre le réel qui empêche son rêve mathématique: les traditions locales, les religions des colonies, les mouvements spirituels venus d'Allemagne... Les États-Unis n'ont nullement besoin de s'abaisser à cette dérisoire méthode agressive: leur mathématisme est si profond, si fondamental, si ancré dans leur système qu'ils peuvent y accueillir libéralement mille choses sans crainte, sans se sentir menacés dans leur luminarisme. Pour ainsi dire, la franc-maçonnerie peut y être libérale, accepter qu'on croie en Dieu, qu'on jure par la Bible, ou le Coran, ou les 2022-02-24 (2).pngécrits de Rudolf Steiner et de H. P. Blavatsky, elle n'a rien à craindre, cela crée une forme de décoration bienvenue, car la structure de base est trop solide pour être ébranlée.

    J'en veux pour preuve que dans la petite France on regarde le Romantisme aussi comme une mise en danger de l'ordre classique de Louis XIV prorogé et étendu par Napoléon: même Victor Hugo, avec ses anges et son monde spirituel, est perçu comme rétrograde. Mais aux États-Unis, le Transcendantalisme d'Emerson et Thoreau, de Whitman et Hawthorne est regardé comme une stimulation heureuse, une façon de mettre de la vie dans un système trop mathématique pour ne pas être menacé de sclérose.

    Emerson, si marqué par le romantisme allemand, et auquel même Rudolf Steiner rendit hommage, était franc-maçon dans la lignée de Goethe, voulant pénétrer de raison le regard du poète sur la nature afin d'y déceler l'Esprit qui agit. Cela ne pose aucun problème à la tradition académique américaine, qui n'a pas besoin de rejeter quoi que ce soit pour rester dans la ligne rationnelle. Si des liens logiques peuvent être trouvés au fond du mystère, elle est prête, plus qu'en France, à les appréhender sereinement. Elle n'est aucunement fébrile, ayant une totale confiance en les forces de la Raison.

  • Charles Perrault et la civilisation galante

    0000000000000.pngIl est évident que la spécificité des Contes de Charles Perrault, dans la littérature du dix-septième siècle en particulier et dans la littérature française en général, est la place qu'y occupe le merveilleux, et qu'il en va de même pour les contes de fées de Mme d'Aulnoy (les deux auteurs sont cette année au programme de l'agrégation de lettres, en France); mais curieusement c'est la dernière chose que la critique songe à évoquer.

    On ne sait si les prunelles universitaires sont tournées vers l'endroit qu'ouvrent les paupières ou vers un autre, mais le fait est que ce qui les passionne est la question en réalité secondaire de la sociologie des contes: sont-ils une trace de la tradition populaire, ou l'expression des mondanités françaises? On se doute que, fascinés par le souvenir de Louis XIV et de son époque prestigieuse, les professeurs actuels penchent plutôt vers la seconde réponse, mais il ne vient pas à l'esprit de beaucoup d'entre eux que cela n'a pas tant d'importance. L'éblouissement des problématiques nationales confine la poésie dans d'obscures apories. Entre les paysans du Moyen Âge et les dames du Grand Siècle, mon cœur balance-t-il? Pas vraiment. Je pense que l'enjeu est bien autre.

    Le plus troublant est que quand les faits obligent absolument à aborder cette question du merveilleux, la plupart des professeurs s'y refusent en disant qu'elle est trop difficile, qu'ils ne regarderont que le galant, qu'ils ne peuvent traiter le mystère manifesté par le vivant symbole – si on peut dire. En ce cas, lorsqu'il s'agit de parler de contes de fées – du dix-septième siècle ou d'un autre –, peut-être devraient-ils laisser la place à d'autres.

    Il est vrai que même Yvan Loskoutoff, qui a montré comment le courant mystique issu de François de Sales, et épanoui en Mme Guyon et Fénelon, a trouvé à s'exprimer dans le conte de fées – que même lui n'en donne pas trop d'illustrations détaillées. Il n'ose pas, dirait-on. Même Jacques Barchilon, qui avait lu Coleridge – ou plus probablement J. R. R. Tolkien et C. S. Lewis qui le citaient, mais qu'il ne cite pas –, même Jacques Barchilon n'évoque que brièvement l'étirement ou le raccourcissement du temps 000000000000000.jpgpropre à l'action féerique. On regarde à la fenêtre du mystère sans oser aller à la porte: Dieu garde l'universitaire agnostique d'aller plus loin.

    Singulier phénomène que celui de Marc Escola qui, dans son livre sur les contes de Perrault, cite ce dernier sur les sorciers, les démons et les anges qui commandent aux éléments, mais n'en dit pas un mot dans son développement, et ose même dire que Perrault dans ses croyances exerce une forme d'esprit critique. Évidemment, il ne le démontre pas non plus. Jusqu'à quel point? De quelle manière? Nous n'en saurons rien. Forme d'esquive?

    On peut tourner autour du pot, mais pas toucher au sacré, au merveilleux en littérature. Est-ce laïcité? En ce cas, la laïcité ferait mieux de supprimer l'étude de la littérature dans l'enseignement public. Se servir du conte de fée pour s'encenser dans son appartenance à la nation n'a rien de bien moral. Du reste, quelle moralité, dans les salons mondains? Quelle hauteur de vues? J'entends que les dames qui y rêvaient du Roi pouvaient aussi être lettrées, élégantes, intelligentes, et je les aime, moi-même – si elles ont produit une véritable œuvre. Tout est dans les œuvres, disait saint Paul: et tout pécheur se rachète par un beau poème. Mais le phénomène en lui-même n'est pas si important, puisqu'il est purement social et biologique – qu'il n'a en rien en lui-même de culturel.

    Il faut apprendre à regarder sérieusement le merveilleux, si on veut pouvoir parler de littérature; à cet égard la sociologie est de peu d'importance. Oui, les fées présentées comme immortelles ont un statut d'anges terrestres, dans les contes; oui, elles sont à ce titre dans la lignée de la mythologie celtique persistante. Il faut bien l'assumer. Tout tourne bien autour d'elles. C'est bien à elles qu'on reconnaît le genre du conte. Non au contexte social.

    Sur ce texte, mon ami Sylvain Leser a réalisé une magnifique vidéo, que je recommande chaudement: 

  • Le surprenant message (Perspectives, XCIX)

    00000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Disparition des Ogres, dans lequel je rapporte que, ayant prononcé le nom de mes deux protecteurs augustes, j'avais fait reculer six monstres horribles qui menaçants s'avançaient vers moi.

    Je n'étais pas sûr de savoir à quoi je devais ce prodige. Mais je prononçai une troisième fois le nom d'Ithalün et de Solcüm, et ils continuèrent de reculer, s'approchant du bord du trou dont ils avaient surgi.

    J'eus une idée: je prononçai le nom d'Alar dans la langue des génies – que je ne puis redire ici, une bouche humaine ne pouvant guère l'articuler.

    Ils bondirent et s'enfuirent d'un coup, en se précipitant dans la fissure dont ils étaient venus, alors que du pommeau de mon épée sortait un vif éclat.

    La fissure se referma, le silence revint! Je respirai, sentant enfin ma sueur sur mon visage et mon corps. Je l'avais échappé belle. Face au danger annoncé, c'était bien inespéré. Cela s'était résolu infiniment mieux que je ne l'avais cru. Je compris dans quelle mesure, par conséquent, le danger naît de soi-même. La peur donne de l'épaisseur à l'ennemi: elle le nourrit, le rend puissant. De cela, j'étais sûr.

    Je remis mon épée au fourreau, et me dirigeai vers la bulle argentée où était la poitrine entourée de mains dans un nimbe étonnant de couleurs, au milieu de la salle du temple.

    Elle palpitait. Elle paraissait vivante. L'était-elle?

    Suspendue dans l'air, elle rayonnait, et avait en son sein un rythme. Je pouvais le percevoir. Je la regardai, fasciné.

    Soudain, au sein du buste qui lentement dans la bulle tournait, je vis un œil s'ouvrir. Je sursautai. Et puis une bouche apparut dans chacune des paumes, qui aussi tournaient sur elles-mêmes. Et j'entendis un étrange murmure, accessible seulement à mon oreille tendue. Et il disait: «Radûmel, Radûmel, enfin tu es là, enfin, tu es présent, enfin tu es arrivé parmi nous. Depuis si longtemps nous t'attendions, depuis des siècles nous t'attendions – et tu ne venais pas, que faisais-tu, que faisais-tu?»

    Je ne sus que répondre. Je ne savais point que j'étais attendu; si on me l'avait dit, je ne l'avais pas compris. J'hésitai. La voix reprit: «Mais, Radûmel, es-tu suffisamment prudent, es-tu suffisamment prudent? Dois-tu te laisser fasciner, envoûter par la vision que tu as de nous? Ne te faudrait-il pas aussi te souvenir, te remémorer les choses?»

    Je restai incertain. Que voulait dire cette voix? Sous moi je vis les membres dans un lac sombre, et ils semblaient faire des signes, comme cherchant à me prévenir. Dans le triangle suspendu, au-dessus, les yeux clos ne s'ouvrirent pas, dans le visage qui paraissait, mais la bouche le fit, et curieusement d'elle ne sortit aucun son. Mais elle articulait quelque chose, comme si j'eusse dû comprendre; et, de fait, je ne comprenais pas.

    Et soudain, hélas, je compris! Car sous mon visage je vis, effroyable chose, une pointe de lance sortir de ma propre poitrine! Et aussi, ensuite, une lame d'épée effilée, sous mes yeux effarés! Et je sentis une hache s'enfoncer dans mon épaule gauche. Et une masse d'armes s'enfoncer dans mes reins. Et vis une seconde épée sortir de mon ventre.

    Mes ennemis étaient revenus. Ils étaient ressortis de leur fissure, et je les avais crus stupidement vaincus, j'avais ineptement cru qu'ils avaient fui pour de bon! Et pendant que je tâchais d'entendre et de comprendre cette voix sortant du cœur de Rémi Mogenet – de son cœur détaché du reste de son corps sous la forme d'un buste à l'œil ouvert –, ils s'étaient avancés en silence, et avaient donné leurs coups!

    (À suivre.)

  • Goldorak et l'occultisme mécanique

    0000000000000.jpgLa ville de Thiers, en Auvergne, a placé sur un rond-point une belle statue géante de Goldorak, ce robot majestueux qui a bercé notre enfance. Nous nous souvenons du dessin animé japonais qui racontait ses aventures: il y avait le costume d'Actarus le saint extraterrestre, si beau: il faisait de lui un être surhumain, d'autant plus qu'il apparaissait en un éclair lorsqu'il criait Métamorphose! Et dans le tunnel où il s'était jeté, tube mystérieux, il se revêtait de rouge et de noir et d'un casque doré, avec une visière bleue, devenant une sorte d'ange terrestre: deux ailes représentées sur son buste le confirmaient. Et puis il y avait, autour de lui, la constellation des héros: il était aidé par un simple mortel appelé Alcor, qui bénéficiait de sa science extraterrestre, et bientôt sa propre sœur est venue les rejoindre, et aussi celle d'Alcor, et tout ce monde vivait avec un fermier et un savant dans la nature sauvage, et le beau vaisseau de Goldorak, dont j'étais fou, surgissait d'une cascade, à la façon d'un vaisseau fée!

    Car, en profondeur, la mythologie séculaire des peuples habitait cette science-fiction hiératique, mêlée de merveilleux. Actarus était un homme des étoiles ayant fui l'attaque d'horribles rivaux extraterrestres à faces de démons, et il disposait d'une science qui faisait des machines quasiment des êtres vivants – qui leur donnait une vie intime, presque une âme, inconnue des machines terrestres. Et finalement le robot même de Goldorak, déplié à partir du vaisseau dont son visage était la proue, s'affirmait comme un double mécanique et magique de l'extraterrestre Actarus. On reconnaissait, à ses couleurs et à ses cornes, les gardiens célestes de la mythologie asiatique, et ce dédoublement était comme l'onction cosmique versée sur le héros. Au fond, la vraie personnalité d'Actarus était précisément Goldorak le robot, c'était ce dieu!

    Il faut encore dire que les méchants logeaient sur la face cachée de la Lune en attendant d'envahir la Terre, et c'est un motif qu'on reconnaît, il est également ailleurs: H. P. Lovecraft en a parlé, de démons munis de machines prodigieuses et logeant sur 00000000000.jpgla face cachée de la Lune, et s'apprêtant à envahir la Terre! Contre eux, il invoquait des chats enchantés, sortes d'anges, les seuls qu'il eût jamais accordés à l'univers: il adorait ces jolis félins que j'aime aussi, et qu'a chantés somptueusement Baudelaire. Mais à vrai dire, les pages de Lovecraft sur les chats sont peut-être encore plus belles. Je ne dis pas cela pour rabaisser Baudelaire: j'aime vraiment beaucoup Lovecraft.

    Je suis donc plutôt content que cette statue de Goldorak, d'ailleurs très bien faite et très jolie, orne un rond-point de Thiers, et s'affiche comme un protecteur de la cité. Il y a toujours des démons qu'on ne voit pas, et dont l'action sera arrêtée par cette statue. Car elle attire à elle les forces du bien, elles se servent d'elle pour venir sur Terre, depuis le Ciel! C'est le mérite des statues depuis toujours, même si on l'a oublié.

    En Espagne, à l'entrée de je ne sais plus quelle ville, j'ai vu, sur un rond-point, une grande statue du noble saint Christophe, portant l'enfant Jésus. C'était clairement l'équivalent de notre Goldorak de Thiers. Un géant au service de Dieu, c'est bien la même chose. On sait que j'aime l'Espagne parce qu'elle n'a pas supprimé les statues de saints de ses places publiques. En France, on l'a fait, du coup on remplace saint Christophe par Goldorak. Si les proscripteurs des saints du christianisme préfèrent cela, libre à eux. Mais je suis contre toute proscription culturelle, et ne crois pas au statut spécial des religions qu'on a institué pour des raisons surtout politiques. Je crois que cela relève de l'hypocrisie. Je suis pour que Goldorak côtoie saint Christophe, selon les vœux du peuple, c'est à dire de la commune concernée. Je suis pour la liberté des communes. Pas seulement des États. Pas de Goldorak en Espagne, pas de saint Christophe en France, c'est toujours mauvais. Ce qui est bon, c'est la liberté.

    Une excellente vidéo a été réalisée par le non moins excellent Sylvain Leser, sur la question, à regarder et écouter de toute urgence: 

  • François de Sales, Jean-Jacques Rousseau et l'uniformité par l'amour

    0000000000000000.jpgIl y a dans La Nouvelle Héloïse, de Jean-Jacques Rousseau, une idée singulière, énoncée par l'héroïne Julie, et reprise par Rousseau même pour justifier l'uniformité de ton des lettres dont le roman est constitué. On la lui avait reprochée, la disant invraisemblable. Il a répondu, donc, que quand on subit l'attraction d'une personnalité vertueuse, remplie de Dieu, immanquablement on se rapproche d'elle, on prend ses tours, son style, et la communauté ainsi soudée s'unit jusque dans son langage.

    Naturellement, le degré d'uniformité est tel, dans son roman, que cela tient du miracle – l'un de ces miracles dont rêvent les républicains avides d'unité nationale et qui, pour la favoriser, pensent moins utile de développer la divinité en soi pour unir les cœurs autour d'elle, que de contraindre le peuple à parler la même langue, afin de créer l'apparence d'unité dont leur politique a besoin.

    Rousseau croyait aux miracles moraux dans la foulée de Calvin – et même, en réalité, de François de Sales, dont l'influence sur lui était moins consciente, mais d'autant plus profonde peut-être. Il se croyait protestant, il voulait l'être; mais ce qu'il avait entendu de François de Sales sans forcément savoir que cela venait de lui – quand, à Chambéry, il écoutait Mme de Warens lui lire des pages de l'Introduction à la vie dévote –, ce qu'il en avait obscurément retenu était pour lui la religion même de la nature, ce qu'on pouvait éprouver de plus spontané en termes de piété. Il le pensait ainsi parce que les Charmettes étaient un lieu reculé et idéal – vaginal même –, et que Maman lui semblait être l'émanation profonde de la nature vraie. Au reste, il n'a pas laissé de parler de cette manière de toute la Savoie, et Stendhal, qui le savait, a toujours fait à sa suite l'éloge du catholicisme savoyard, à ses yeux moins hypocrite et plus authentique que son équivalent français. Il a même fait de François de Sales le seul évêque aimable (digne d'être aimé) de tout le catholicisme.

    Or, cette idée d'une unité de langage et d'habitudes, au sein d'une communauté traversée par le même amour de l'Enfant-Dieu, cet évêque de Genève l'a clairement énoncée, lorsqu'il a demandé aux sœurs de la Visitation de rester unies autour de l'idée qui 00000000000.jpgavait fondé leur ordre à Annecy. Il disait: Le véritable amour n’est jamais ingrat. Quand il se complaît en quelqu’un, il s’efforce de toujours lui complaire. De là vient que ceux qui s’aiment en viennent à se ressembler. C'est exactement ce que dit Rousseau à propos de Julie, qui donne le ton à toute sa communauté parce qu'elle y est aimée et même vénérée. Elle y rayonne comme Louise de Savoie avait rayonné sur la cour de France, en son temps, aux dires mêmes de tant de grands écrivains qui en avaient été témoins.

    L'image est belle, et assurément elle a porté les révolutionnaires français. Ils étaient pétris d'idées rousseauistes – sans savoir qu'elles venaient souvent de François de Sales, un évêque catholique. Il est du reste dommage qu'ils ne l'aient pas su, car ils n'auraient pas été dans l'illusion qu'un tel amour pouvait exister sans racines dans la divinité, comme Rousseau même en était conscient, quoiqu'il ne voulût pas en parler, le rendre explicite. Il faut rappeler que Liberté, Égalité, Fraternité vient en réalité de Fénelon – aussi aimé de Rousseau, aussi prélat qui voulait placer la foi dans la vie même, au moyen notamment de l'art et de l'imagination, si indispensables à l'érection d'une république idéale. Les philosophes parisiens ratent si profondément le coche, à cet égard, que c'en est troublant: un mauvais sort a dû brouiller leur esprit.

    Le texte ci-dessus est lu, formidablement, avec de belles images qui l'accompagnent, par Sylvain Leser sur sa chaîne Youtube

  • Pablo Neruda et le monde élémentaire, ou les esprits de la terre araucane

    0000000000000.jpgJ'ai toujours été fasciné par le rapport entretenu par la littérature anglaise avec le monde amérindien – car elle a été indéniablement pénétrée, irriguée par lui et, au sein de son rationalisme ordinaire, cela lui a donné une ouverture sur le monde spirituel tel que les éléments peuvent le manifester, c'est à dire bien plus concrète que par le monde des idées de Platon, auquel les philosophes européens étaient habitués. Je suis persuadé que la civilisation aztèque a eu une influence considérable sur le Mythe de Cthulhu de H. P. Lovecraft, et qu'elle soit présentée, indirectement, en mauvaise part rappelle ce qu'avait de romain, ou de puritain l'écrivain fantastique américain, en même temps que cela n'empêche pas l'érection d'une mythologie nouvelle, impressionnante et belle. Même J. R. R. Tolkien fut, bien plus qu'on ne le sait, sous l'influence de la culture amérindienne, par l'intermédiaire de James Fenimore Cooper et de Henry W. Longfellow – lequel il a cité comme comparable à lui-même. Tous deux étaient professeurs de littérature et écrivains. Et puis il y a un vrai lien entre Le Seigneur des anneaux et Le Chant de Hiawatha de Longfellow – sorte 000000000000000.jpgd'épopée inspirée par les légendes indiennes et dont la forme est imitée du Kalevala, recueil mythologique finnois que Tolkien adorait aussi. Ce Chant de Hiawatha est sublime, et est une des sources cachées de l'œuvre de Tolkien: l'adoration de l'Ouest s'y voit, et le lien avec les êtres des astres. Je ne me lasse pas d'y repenser.

    Or je me disais, constatant tout cela, qu'il faudrait que je m'intéresse également aux écrivains de l'Amérique latine, puisque j'aime tant cette rencontre entre culture européenne et culture amérindienne – comme j'aime aussi la rencontre entre culture française et culture africaine, telle que Léopold Sédar Senghor et Charles Duits, entre autres, l'ont illustrée.

    Pour la rencontre entre culture française et culture amérindienne, j'ai peu de textes en tête. Seuls quelques beaux textes des Québécois romantiques Octave Crémazie, Louis-Honoré Fréchette et François-Xavier Garneau font résonner en moi à cet égard quelque chose: un souvenir. Ils étaient essentiellement poètes et historiens nationaux, à tendance épique. Je les aime infiniment.

    Or, je me disais que la littérature en espagnol et en portugais produite en Amérique pouvait aussi s'ouvrir au mythologique par le biais de la culture locale, et le fait est que le programme de l'agrégation de littérature de cette année m'en ont donné un insight – un aperçu, me faisant découvrir la poésie de Pablo Neruda et un récit fantastique du Brésilien João Guimarães Rosa, dont il faudra aussi que je parle.

    Car de ces deux auteurs, j'espère avoir l'occasion de découvrir d'autres œuvres, si possible en langue originale. Mais avec Neruda, j'ai pu avoir un sentiment, que le traitement ne serait pas celui des Anglais, ou même des Français.000000000.jpg J'entends, littérairement.

    Les Espagnols ont des forces de rationalisation apparemment modérées, car Neruda se laisse bien davantage pénétrer par l'animisme local que même un Daniel Defoe évoquant Vendredi et sa tradition propre. Il dit admirer les Araucans, le peuple battu et confiné par les vieux Conquistadors, vouloir prendre romantiquement leur parti contre ceux-ci, et j'ai lu qu'il avait fait toute une épopée qui m'intéresse, sur le sujet.

    L'œuvre au programme s'appelle La Centaine d'amour, et est un recueil de sonnets en l'honneur d'une femme qu'il aimait. Comme elle était du sud du Chili, Neruda développe toute une thématique du lien viscéral entre elle et la terre araucane, lequel tient du magique, et du psychique. J'y reviendrai une autre fois, avec d'utiles citations.

    Texte mis en voix et en images par Sylvain Leser dans une formidable vidéo Youtube, à écouter et regarder impérativement!
     

  • CXXXVIII: le choc de la place de la Bastille

    000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette singulière histoire, nous avons laissé notre récit alors que nous disions que Fantômas cherchait à ramener les temps primitifs, qui avaient vu se déplacer sur Terre des êtres tentaculaires énormes, dont la considérable puissance le faisait rêver, et qu'il avait pénétré un antre obscur dans lequel dormait, attendant son réveil, une de leurs reines, pieuvre insigne.

    Errant dans cet antre maudit il avait au moins tiré, déjà, quelques secrets renfermés dans des pierres: gardant le souvenir des créatures abominables des temps premiers et de leur cité maudite, il les avait arrachés de l'oubli, et avait ainsi trouvé des moyens de renforcer sa puissance. C'est par là, en vérité, qu'il put animer des robots géants, destinés à détruire Paris. L'art en était inscrit dans les restes de temples déchus. Il les avait étudiés, compris, et exploités à son service.

    Mais voici! après la défaite de trois de ces robots magiques sous les coups du Génie d'or (que, furieux, Fantômas désormais jurait de démembrer en prenant tout son temps), le robot violet répondant au nom de Pülistën s'employait, nous l'avons dit, à saper les fondements de la Colonne de Juillet – afin d'en faire tomber la statue bénie du génie dit de la liberté, également haïe de Fantômas, qui y voyait le symbole de ses échecs, et qui craignait la magie de son or luisant. Or, Pülistën l'eût à coup sûr abattue, si le Génie d'or n'avait pas, précisément à ce moment, surgi dans le ciel de Paris au-dessus de la place de la Bastille, afin, une fois de plus, de protéger les hommes contre la rage de Fantômas.

    Porté par son bâton enchanté, il laissait derrière lui une nuée d'étincelles issues du feu stellaire dont ce bâton était empreint; et voici! il volait à toute allure, élancé à la rescousse de la statue en danger – elle qui, depuis des siècles, était un passage pour lui-même, lorsqu'il voulait agir dans le monde physique: était une porte. 

    Tel un météore endiablé il fondit sur le métallique monstre, éclairant de ses feux l'air autour de lui, y plaçant la clarté verte de l'émeraude de son sceptre, et l'or de son haubert orné d'une flamme vermeille; et une brume bleue aux lueurs chatoyantes l'entourait. Lorsqu'il heurta le robot géant une explosion formidable eut lieu, dont tous les immeubles tremblèrent, dont toutes les vitres se brisèrent – et dont un nuage de poussière, monté du sol même, surgit, cachant à tous les yeux la suite immédiate des actions. Le Génie d'or disparut dans les éléments en désordre, et le fracas fut tel qu'on crut à une nouvelle bombe. Quelques-uns parlèrent de la chute d'une météorite, mais ils ne furent pas crus. Ils avaient pourtant davantage raison, en un sens!

    Lorsque le nuage de poussière se fut un peu dissipé, et qu'on eut repris tous ses sens, on commença à distinguer le grand robot violet couché sur le dos, sur l'esplanade du Port de l'Arsenal; sa tête dépassait du bord, au-dessus du canal Saint-Martin. Elle capmarv2019034_artgermvar_0.jpgoscillait légèrement, comme si elle tentait de reprendre ses esprits. Mais sur ce on vit un second cercle de lumière s'arrondir dans le ciel et retomber sur ce visage violet. Sa boucle parfaite donnait l'impression qu'il était créé par un être pensant et volontaire, ce qui était le cas, et un nouveau choc fracassant eut lieu lorsque le Génie d'or (car c'était lui) s'abattit bruyamment sur cette face de métal.

    Le cou du monstre se déboîta, et la tête pendante, retenue à peine au corps par quelques fils étirés – câbles trop durs même pour la force du Génie d'or –, toucha l'eau du canal de son front brisé. Sur le menton brandi se tenait debout le héros lunaire, prêt à frapper encore.

    Le temps d'attente entre le moment de sa décision et celui de son action permit à quelques-uns, depuis les fenêtres brisées de leur immeuble, de l'apercevoir. Ils virent ce que certains étrangement prirent pour Fantômas, et ne reconnurent pas comme étant le Génie d'or: leur esprit tordu ne pouvant admettre que les forces du bien fussent distinctes de celles du mal, ils voulaient croire que le méchant était aussi le bon, parce que son action était aussi hors du Visible. Mais les choses sont plus compliquées, que de déclarer bon (ou mauvais) le monde divin, et mauvais (ou bon) le monde humain; bien plus compliquées. Et ce qu'ils virent n'était pas Fantômas, mais bien le Génie d'or – Don Solcum, gardien secret de Paris.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette effroyable histoire.


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  • Le don de l'avenir comme une grâce, ou l'explication du Merveilleux

    0000000000000.jpgRudolf Steiner affirmait que si les choses mauvaises qui nous arrivent émanent bien de nos fautes passées, en cette vie ou en l'une des précédentes, les choses bonnes, elles, ne viennent que de la grâce divine: elles sont un don gratuit des dieux, qui ne sont jamais obligés de les faire. À cet égard il s'opposait à l'espèce de mécanique divine du bouddhisme qui amenait automatiquement des bonnes choses aux êtres humains qui avaient fait de bonnes actions. Il personnalisait les dieux, ne les laissait pas dans la soumission à une loi générale, mais faisait émaner leurs actions de leur volonté libre.

    Donc, en un sens, les bienfaits qui surviennent émanent toujours de cette volonté libre, et sont toujours un miracle, une intervention du Ciel sur terre. C'est ce que voulait dire François de Sales quand il rappelait que l'imagination est faite pour qu'on se représente les bienfaits de Dieu. Puisque rien sur terre ne peut expliquer mécaniquement ces bienfaits, leur source ne peut 00000000000.jpgqu'être imaginée – et elle doit l'être, les anges n'apparaissant pas aux sens, ni, pour ainsi dire, la main de Dieu, directement. Cela explique, de surcroît, le merveilleux dans les contes de fées – et même, au fond, dans la science-fiction: l'avenir souriant ne peut qu'émaner d'une source inconnue, qu'on doit s'imaginer.

    C'est ce qu'a fait en particulier Pierre Teilhard de Chardin, plaçant, au bout de l'aspiration et de l'inspiration qui amènent à progresser même techniquement et scientifiquement, le Christ comme personne, comme être personnel placé à la fin de l'Histoire, en Haut et en Avant du cheminement humain. Car il est bien entendu que souvent la science-fiction ne place, dans l'avenir, que des merveilles qu'elle explique par l'effort humain seul. Mais je pense que ce n'est pas la meilleure science-fiction qui fait cela, qui empêche que l'avenir radieux émane de l'Inconnu; ce n'est pas celle qui porte le plus vers l'avenir. Elle n'est en général pas capable d'imaginer de grandes choses, elle est limitée par le rationalisme et les mécanismes observables – ou alors, si elle imagine quand même des merveilles, elle se perd dans l'invraisemblance, puisque seul le divin, il faut l'avouer, justifie rationnellement le merveilleux. Comme disait J. R. R. Tolkien, le meilleur conte de fées est le récit de l'Incarnation et de la Résurrection, qui fait intervenir Dieu dans l'Histoire, mêle le Mythe au Réel, la Vie à la Mort. La vie n'émane, comme présent, que de l'avenir imaginé comme merveilleux – derrière lequel se tient celui que Teilhard de Chardin nommait le Point Oméga.

    Sans cela, aucune évolution possible, réelle, significative. Un mécanisme explique une succession: non une évolution. La qualité de la vie est aussi une grâce qui vient sans mécanismes préétablis – qui émane de la liberté divine.

    On comprend dès lors le véritable sens du merveilleux dans les Contes de Perrault: les fées communiquent la grâce de Dieu. Même les malédictions sont dans ce cas: elles sont là pour aider l'âme à se purifier. Si elles sont vues comme négatives, c'est 00000000.jpgparce que l'âme impure ne laisse pas déceler la vérité. Elle la voile.

    C'est aussi en ce sens que seul le mal émane de l'action humaine: il ne s'agit que d'un point de vue personnel, relatif à la personne, au karma.

    Mais c'est un mystère difficile à saisir – difficile à accepter, aussi. Comme le poète condamné par Platon, nous sommes tentés de dire que le monde est injuste. Cependant, il ne l'est pas et, comme le disait François de Sales, l'imagination, au sein même des tentations de l'esprit – du doute –, doit être utilisée avant tout pour se représenter les bienfaits de Dieu. C'est le sens d'un récit, dont la trame par exemple montre une issue salutaire au-delà des peurs, déployées aussi en images, qui se sont fait jour. Mais nous pourrons en reparler, une autre fois.


    podcast

  • Énigmatiques vidéos de Sylvain Leser

    000000000000.jpgSylvain Leser est un artiste, un photographe, un vidéaste. Il a participé à la confection de plusieurs films et livres documentaires. En particulier, il a réalisé la photographie pour America (2018), un film de Claus Drexel sur les électeurs de Donald Trump dans l'Amérique profonde, et pour Au Cœur du bois (2021), un autre film de Claus Drexel, cette fois sur les prostituées du bois de Boulogne, à Paris. Il a réalisé les magnifiques photographies du livre Au Bord du monde (2020), adapté d'un autre film de Claus Drexel. Il a longtemps roulé sa bosse, avant cela, effectuant divers petits métiers – après une scolarité difficile: il a même élagué les arbres des jardins du palais de l'Élysée!

    J'ai l'honneur de collaborer avec lui depuis quelque temps pour la mise en voix et en images de mes textes de blog sur Youtube, où il a une chaîne. Cela a eu un certain succès, Sylvain a une magnifique voix et une belle capacité à choisir ou à créer des images, en même temps qu'adopter le bon ton.

    Comme il est comme moi un grand admirateur de Rudolf Steiner et de David Lynch, je me retrouve pleinement en lui.

    Ensemble nous avons fait une vidéo sur la philosophie de Rudolf Steiner relativement à l'affaire Dreyfus et à ce que lui a coûté d'avoir défendu celui-ci, d'une part, aux peuples et aux communautés humaines, d'autre part (https://www.youtube.com/watch?v=U5z1-7-_J-o&t=59s).

    Puis une vidéo sur Pierre Rabhi et la polémique que sa mort curieusement a suscitée (https://www.youtube.com/watch?v=No7dh29B9Vw&t=8s).

    Puis une vidéo sur l'article de Franc-Maçonnerie Magazine sur les écoles Steiner (https://www.youtube.com/watch?v=ciM-mEQ4IrQ).

    Puis une vidéo sur les valeurs éthiques selon l'anthroposophie et la question du libéralisme et des races (https://www.youtube.com/watch?v=m4t4_7ilIWc&t=14s).

    Puis une vidéo sur les relations entre la philosophie pédagogique de Jean-Jacques Rousseau et celle de Rudolf Steiner (https://www.youtube.com/watch?v=XEmWcWZAHJI&t=6s).

    Puis une vidéo sur les relations profondes existant entre la philosophie de David Lynch telle que ses livres et films la montrent, et celle (encore) de Rudolf Steiner (https://www.youtube.com/watch?v=PaIaeXxJuPc&t=128s).

    Puis une vidéo sur un sujet proche, montrant les sources ésotériques de l'art de David Lynch (https://www.youtube.com/watch?v=7RoziC2xdQg&t=78s).

    Puis une vidéo sur l'influence de l'anthroposophie sur J. R. R. Tolkien par l'intermédiaire00000000000.jpg d'Owen Barfield (https://www.youtube.com/watch?v=9TrHjU6QawI&t=31s).

    Puis une vidéo sur une lecture anthroposophique de la mythologie japonaise à travers la figure de l'Homme-Araignée (https://www.youtube.com/watch?v=QKvv_MxDowA&t=4s).

    Puis une vidéo sur l'origine théosophique des idées de Gene Roddenberry quand il créa la célèbre série Star Trek, notamment pour le personnage de M. Spock (https://www.youtube.com/watch?v=mdHeQu2eL40&t=9s).

    Enfin une vidéo sur les liens entre la théosophie et H. P. Lovecraft, et la manière dont elle a servi de déclencheur dans l'élaboration de sa mythologie (https://www.youtube.com/watch?v=AWH8Hc81z64&t=111s).

    Les liens des articles de blogs auxquels ces vidéos font référence sont sous les vidéos, avec les textes entièrement mis en ligne, et bien sûr la possibilité de commenter.

    De son côté Sylvain Leser a fait des vidéos sur l'Inde, sur la biodynamie, sur l'anthroposophie avec d'autres contributeurs (notamment, Alexandre Walnier).

    D'autres encore viendront! N'hésitez pas à vous abonner à cette formidable chaîne, qui porte au sein du public une voix neuve, originale et lumineuse.

  • Crèches de Noël à Oldenburg, Indiana

    0000000000000000.jpgPendant les vacances de Noël, je me suis rendu dans le Midwest américain, dans un lieu peuplé jadis en particulier par des catholiques allemands, et j'ai eu la bonne surprise de découvrir des villages d'une grande authenticité, dans lesquels la pure tradition était pour ainsi dire demeurée. J. R. R. Tolkien appréciait de même des chansons du Kentucky, dit-on, parce que, dans leurs colonies, fermées au monde extérieur, les vieux Anglais avaient conservé purs d'anciens chants. Rudolf Steiner, lui aussi, à la suite de son ami Julius Schröer, s'est intéressé aux traditions des colonies allemandes – mais pas celles situées en Amérique, celles situées dans les pays de l'est européen, notamment la Hongrie: il en a rapporté des Noëls remarquables, dans le pur esprit médiéval, que les écoles Waldorf se plaisent à représenter, avec raison.

    Or, il y avait quelque chose de cela notamment dans la petite ville d'Oldenburg, dans l'Indiana, car comme c'était Noël des crèches à taille humaine étaient déployées en pleine rue, avec les anges, les rois mages, Jésus, Joseph et Marie, les bergers, et c'était magnifique. On en voyait partout, on avait conservé ce mélange d'imagination et de piété qui caractérise si bien le catholicisme allemand d'autrefois, et on ne se gênait pas pour l'afficher – la laïcité aux États-Unis n'étant pas restrictive, puisque avant tout une façon de laisser le citoyen libre de décider ce qu'il croit ou non. Les communes sont ainsi libres aussi, et si une décide de placer dans ses rues des images grandeur nature des anges et des saints de l'Évangile, l'État fédéral n'y voit aucun inconvénient. Au fond on considère que les gens qui sont gênés peuvent aller ailleurs, dans une commune plus conforme à leurs 000000000000000.jpgidées. Et ce n'est pas faux. La communauté d'Oldenburg a été créée au dix-neuvième siècle par des catholiques allemands et si on lui retirait son caractère fondamental, elle n'aurait plus qu'à mourir. Un peu comme les communes françaises – les communes du désert français. L'interdiction de placer des anges et des vierges saintes sur la place publique les tue assurément.

    On a conservé aussi, à Oldenburg, Indiana, l'habitude des écussons familiaux, des devises viriles, et le village était réellement beau. Le plus gros bâtiment était un couvent de sœurs franciscaines.

    La sainte Vierge pouvait décorer la Poste, et être escortée de l'Union Flag: nulle contradiction, le génie américain peut accueillir toutes les cultures, y compris le catholicisme allemand. Il est un monde. Il n'exclut pas, il embrasse. Pour exister, le drapeau français doit repousser le drapeau savoyard, qui représente une croix; pour exister, le drapeau américain n'a qu'à se poser sur les épaules de la sainte Vierge, à Oldenburg, Indiana. Les étoiles du cartouche sont aussi celles dont la Vierge est couronnée.

    Le goût de ces statues n'était pas mauvais du tout, les anges étaient beaux et nobles, je les ai beaucoup aimés. Les États-Unis sont vraiment un pays où il fait bon vivre.

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  • La disparition des Ogres (Perspectives, XCVIII)

    000000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Étrange Fissure du Temple, dans lequel je rapporte que, d'une fissure mystérieuse dans un Temple céleste, où j'étais entré sous les traits d'un elfe appelé Radûmel, je venais de voir une main énorme surgir parmi des fumées âcres.

    Le monstre auquel appartenait la main cligna des yeux dès qu'il eut sorti sa tête énorme de l'ouverture. Mais d'autres mains se montrèrent, le long de l'écartement, tout aussi grosses, noires et griffues que la première. Et cinq monstres apparurent, se hissant sur les dalles en clignant aussi des yeux, mais armés l'un d'une hache, l'autre d'une masse d'armes, le troisième d'une lance et les deux derniers d'épées nues. Ils me regardaient, le regard brûlant pareil à des braises. Et leur bouche aux longs crocs laissait échapper de la bave. Jamais je n'avais vu créatures si horribles.

    Elles étaient difformes, et pas une ne ressemblait vraiment à l'autre. Tenant du taureau celle-ci avait des cornes, tenant du porc une autre avait un groin, tenant du chien la troisième avait un museau, tenant du requin la quatrième avait une énorme rangée de dents, tenant du serpent la cinquième à la place des jambes avait deux appendices écaillés, tenant de l'araignée la septième avait plusieurs jambes effilées et articulées pour la soutenir. Vision véritablement infernale, s'il en fut jamais. Je ne savais qui étaient ces êtres, mais comprenais qu'il me fallait les combattre.

    Sans me poser d'autres questions, je me fendis et lançai mon épée vers le premier des monstres, qui tenait une hache. Je le manquai, je ne sais comment. J'eus l'impression qu'elle l'avait traversé sans lui faire mal, comme si sa lame n'eût été que de fumée. Je la regardai, elle était bien solide. Elle refléta mon œil en jetant une étincelle. Je regardai les monstres, et m'aperçus qu'ils avaient une sorte de transparence. Eux-mêmes étaient plus ou moins faits de fumée, apparemment. Cela m'étonna, car au premier abord ils m'avaient paru si massifs!

    Ils se mirent à rire, en voyant que j'avais manqué leur compagnon. Je me demandai s'ils pouvaient se solidifier assez pour me blesser. Celui que j'avais attaqué brandit sa masse d'armes et l'abattit sur moi. Je bondis de côté, et elle me rasa. Elle s'enfonça lourdement dans le sol, dont elle brisa la dalle. Un tremblement se fit sentir sous mes pieds. Je n'y comprenais rien. Seulement que je devais fuir, si je voulais en réchapper!

    Je réessayai toutefois d'enfoncer mon épée dans un corps ennemi, en frappant d'estoc. Je n'eus pas plus de succès. Je vis la lame de l'autre côté du monstre, mais il ne fit que de nouveau en rire et, dans son langage abject, il prononça des mots qui me firent comprendre qu'il n'en ressentait que ce qu'on appelle des chatouilles: un picotement qui l'égayait. Quel était ce prodige?

    Je m'inquiétai. Ne sachant que faire, je prononçai en gémissant les noms d'Ithalün et de Solcüm. Les monstres à ces sons s'arrêtèrent. Ils se regardèrent, et tournèrent la tête en arrière, pour voir si ces êtres, qu'apparemment ils craignaient, répondraient à mon appel.

    Plus confiant, je répétai avec fermeté leur nom. Ils se figèrent davantage encore.

    Opérant un moulinet avec ma brillante épée, je coupai la tête du premier de ces êtres hideux. Et cette fois elle tomba. La peur apparemment l'avait empêché de se dématérialiser à temps. Cependant le monstre décapité disparut, s'affaiblissant en vapeur, puis en ombre, puis en néant pur. Les autres reculèrent, craignant la suite des événements.

    (À suivre.)


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  • Charles Perrault et l'esprit d'enfance

    00000000000000000.jpgYvan Loskoutoff, l'auteur de La Sainte et la fée (dont j'ai déjà parlé), veut y montrer que l'essor des contes dans la France du dix-septième siècle était lié à une mystique de l'enfance qui pousse à adorer l'Enfant Divin, notamment chez Mme Guyon. Il répertorie les enfants présents dans les Contes de Perrault – dans Le Petit Chaperon rouge, dans Le Petit Poucet, où celui-ci, particulièrement enfant puisque le plus jeune de ses sept frères, devient un véritable héros, on s'en souvient, en les sauvant non seulement de l'égarement dans la forêt obscure, mais aussi en volant habilement les bottes de l'Ogre, dont il pourra se servir d'une façon merveilleuse ensuite. Car elles sont fées, mais elles appartenaient, au fond, à une mauvaise personne, et devaient revenir à une meilleure.

    On pourrait y voir le passage des forces du prodige et du miracle entre les mains de l'Enfant Jésus après qu'elles ont séjourné dans celles des anciens mages: signe de renouveau.

    Yvan Loskoutoff rappelle aussi que l'esprit d'enfance adhère au merveilleux sans chercher à raisonner. L'imagination vive de l'enfance le porte vers la représentation des miracles, mais sa raison encore endormie n'oppose pas le miracle aux lois naturelles, lesquelles il n'a pas apprises à connaître. Or, il ne s'agit pas seulement, ici, de la figure de l'Enfant Jésus, qui est en jeu, mais, plus directement, de ce que dit Jésus lui-même devenu adulte, lorsqu'il évoque la pureté d'âme des enfants. Ils connaissent Dieu par leur sentiment, dit-il dans l'évangile: ils sont en lien direct avec l'Ange.

    Et voici bien des aspects des Contes expliqués.

    Les réalisations des adultes protecteurs sont assimilées par Cendrillon à des prodiges – et après tout il se pourrait que cela n'émane que de son imagination, et que sa marraine soit juste une ancienne amie de sa mère, ou sa tante. Elle l'aide, comme 000000000000.jpgune bonne marraine, et cela se manifeste en elle sous les traits d'un miracle. Sa marâtre lui donnait des citrouilles, sa marraine lui confie un carrosse. Sous forme de raccourci, c'est fabuleux: la succession l'indique, si on ne regarde pas aux raisons extérieures mais seulement à ce qui s'est objectivement métamorphosé dans la vie de la jeune fille. Il y a eu une évolution qualitative, et cela ne peut venir que de Dieu.

    Mais il y a plus. L'esprit d'enfance est aussi, affirme Yvan Loskoutoff, celui de Mme Guyon face à la grandeur divine. Il ne faut pas chercher à sonder ses voies, juste les accepter; pas chercher à comprendre les miracles, juste les accepter. Le merveilleux défie la Raison, parce qu'il émane de Dieu, le manifeste.

    On retrouvera cette idée chez Victor Hugo: dans L'Art d'être grand-père, il évoque les imaginations de fées de sa petite-fille, et s'étonne, ou feint de s'étonner que Dieu puisse nous envoyer des mensonges. Mais il affirme aussitôt que Dieu les envoie pour donner un avant-goût du paradis, pour former l'âme aux mystères.

    Remarquablement, lorsque les imaginations féeriques de ce poème sont placées dans un manuel scolaire, ce dernier supprime la philosophie dite ensuite, par une forme d'agnosticisme que je crois d'État. Je considère que la tendance à ne pas analyser en 00000000000000.jpegdétails les Contes de Charles Perrault dans le même sens émane du même ressort. On insiste sur l'idée que Charles Perrault reconnaissait ses contes irrationnels; mais cela ne veut aucunement dire qu'il ne leur attribuait pas un pouvoir caché d'édifier les âmes en les ramenant à l'esprit d'enfance qui se représente imaginativement l'action divine, et qui, ne cherchant pas à la comprendre intellectuellement, l'accepte comme une donnée de la vie, à la façon des enfants loués en cela par Jésus.

    Le petit Poucet, c'est l'enfant qui en nous peut, par sa pureté et ses vertus, saisir les objets magiques pour faire le bien autour de lui. Une sorte de transmission de royauté est ainsi exprimée: un changement de lignée. L'enfant Clovis pour ainsi dire prend l'épée de l'empereur romain déchu, et crée la France. C'est aussi Jupiter sauvant ses frères et sœurs de Saturne, et s'asseyant sur son trône. C'est Odin succédant au géant Ymir.

    Il y a un enseignement caché, ésotérique, dans les contes de fées de Charles Perrault, qui ne consiste pas simplement, comme le prétend Tony Gheeraert, à dire que le monde est méchant; non: il consiste surtout à dire que même ce monde méchant est traversé par des forces de miracle qui imposent le bien malgré le mal. Et le fait depuis un lieu que l'entendement ne saisit pas, attaché qu'il est aux forces déclinantes d'une nature dont la destinée est mortelle.


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  • L'imagination pour se représenter les bienfaits de Dieu, ou l'explication fondamentale du merveilleux chrétien

    0000000000.jpgDans son Introduction à la vie dévote (1610), François de Sales présente dix méditations à même de perfectionner l'âme de façon exhaustive. La seconde est relative à la fin pour laquelle nous sommes créés. Nous sommes invités à y songer. Comme François de Sales pensait que le monde terrestre n'était que fumée illusoire, certes, nous n'étions pas créés pour assembler des richesses et bâtir des maisons, mais seulement pour nous donner l'occasion de connaître la divinité: Dieu, dit-il à Philothée sa lectrice, ne vous a pas mise en ce monde pour aucun besoin qu'il eût de vous [...], mais seulement afin d'exercer en vous sa bonté, vous donnant sa grâce et sa gloire. Et pour cela il vous a donné l'entendement pour le connaître, la mémoire pour vous souvenir de lui, la volonté pour l'aimer, l'imagination pour vous représenter ses bienfaits, les yeux pour voir les merveilles de ses ouvrages, la langue pour le louer, et ainsi des autres facultés.

    Un passage fabuleux, en soi et pour ce qu'il implique. Remarquons d'abord que François de Sales admet que les sens sont importants: voir les merveilles des ouvrages divins, c'est, par exemple, admirer les montagnes et les lacs, les beautés de la nature, ainsi que le fera plus tard Jean-Jacques Rousseau justement dans sa foulée. À cet égard, l'évêque de Genève fut explicite, dans sa correspondance privée: les montagnes et les lacs de Savoie élèvent l'âme lorsqu'on les contemple.

    En outre, on remarquera que l'entendement, c'est à dire la raison, est fait ici pour connaître Dieu, c'est à dire à apprendre la théologie.

    En rien de surcroît il ne rejette l'imagination, comme certains ont voulu faire croire – nourris d'un rationalisme qui bien souvent voile une tendance au matérialisme sous des prétextes d'humilité. L'imagination a été donnée comme une faculté gracieuse pour se représenter les bienfaits de Dieu, qui ne sont donc pas ses simples créations visibles, puisque celles-ci sont mentionnées par ailleurs: il s'agit plutôt du paradis, et de ce qu'imaginent les prophètes, à commencer par Jean. Il s'agit de ce que Dieu prépare comme grâces aux justes, et qu'on ne peut que se représenter – qu'on ne peut même se représenter que par l'imagination, puisqu'elles sont au-delà du visible, du monde présent. Or, nous retrouvons ici les merveilles de bien des contes – dans lesquelles les fées, anges terrestres, créent des prodiges pour accomplir ce dessein de 000000000000.jpgDieu: donner une grâce qu'on ne peut qu'imaginer, qui n'existe pas encore et n'a pas existé dans ce dont le monde physique laisse le souvenir. Le monde spirituel est à venir, pour la conscience humaine, même s'il existe déjà; et en ce sens le bienfait de Dieu est justement l'avènement de l'homme dans la Jérusalem céleste, lequel on ne peut qu'imaginer. Mais aussi, qu'on se doit d'imaginer: la faculté de l'imagination a été donnée aux hommes pour cela. Elle est naturelle, et il faut l'utiliser. Mais à bon escient, dans un sens spirituel.

    Il ne faut ni la pervertir en fantasmant autre chose, ni offenser Dieu en refusant de l'utiliser. Les rationalistes s'opposent donc à la doctrine de François de Sales. À la rigueur, les auteurs de science-fiction sont bien davantage dans sa ligne. Imaginant un futur fabuleux, ils montrent les bienfaits de Dieu qui adviendront dans ce monde même. L'écrivain américain Stephen R. Donaldson s'exprimait en ce sens, avec raison: la science-fiction ouvre à un monde autre qui tend à l'hommage rendu à Dieu.

    Mais que cet avenir imaginé doive être regardé comme une grâce divine, et non comme un effet mécanique de l'action humaine, est aussi une nécessité illustrée en général par les contes de fées – ou, en anglais, la fantasy. J'y reviendrai, quelque jour prochain.

  • L'agrégation de lettres, concours ethnique?

    000000000000.jpgLa république française se pique d'universalisme, mais elle a quand même le présupposé que le lieu qu'elle occupe est l'image archétypale de l'univers entier – et non seulement le lieu qu'elle occupe, mais même celui dont elle est issue, c'est à dire l'Île de France et les terres environnantes. Et ce n'est pas difficile à prouver, si on regarde attentivement les programmes d'études édités par le Gouvernement, notamment en Littérature et en Histoire.

    Rien n'est plus gouvernemental que les programmes des concours de recrutement des professeurs, puisque c'est le Gouvernement qui ensuite les salarie. Or, dans l'agrégation de littérature, que trouve-t-on? Essentiellement des auteurs liés à Paris et à ses environs. J'en veux pour preuve que quand, par extraordinaire, un de ces auteurs se démarque de cette tradition et adopte explicitement un point de vue autre, c'est mal compris de la critique universitaire, inaccoutumée à cela.

    L'exemple le plus typique est celui de Jean-Jacques Rousseau – Genevois très présent, il est vrai, à l'agrégation de littérature, mais parce qu'il est au Panthéon, je suppose: parce que les révolutionnaires l'ont brandi comme référence, et parce qu'il a 000000000000000.jpgabondamment animé la vie culturelle parisienne, en son temps. Avec son roman de Julie ou la Nouvelle Héloïse, il a délibérément fantasmé un lieu plus beau, se situant au Pays de Vaud – dont venait la femme qui l'obsédait encore, Mme de Warens. Il a situé ce roman essentiellement dans le lieu même où celle-ci avait vécu dans son enfance – Clarens –, et dont, à Chambéry, elle lui faisait des récits touchants. Il y a réinventé le monde, fantasmé ce qu'aurait pu être son histoire avec elle, si elle avait eu les vertus qu'il attribue à Julie!

    Or, il y a une dimension clairement politique, dont la critique évidemment se garde bien de parler: Rousseau dit que le bonheur est possible à Clarens grâce au système politique suisse. Au lieu de cela, elle établit une simple opposition entre la ville et la campagne, ne saisissant pas, ou le voulant pas saisir le rejet, chez le philosophe, du centralisme français qui ramène tout au Roi, ou à l'État, et qui écrase, conséquemment, le peuple d'impôts!

    Que les révolutionnaires aient tenté de justifier ces impôts en inventant une nation unitaire qui mettait fin à l'impression que le Roi était quelqu'un d'extérieur, n'y change pas grand-chose: Rousseau, dans le Contrat social, condamne explicitement les républiques centralisées disposant de plusieurs villes et érigeant en capitale une seule; pour lui, la république idéale était une 0000000000000.jpgville et sa campagne, et, s'il y en avait plusieurs, il fallait changer de capitale tous les ans, pour éviter l'instauration d'une inégalité.

    Lorsque Saint-Preux, le héros du roman, se rend à Paris, les critiques français disent qu'il se rend dans la capitale; mais sa capitale était Berne: l'oublient-ils? Lorsqu'elle parle des rives du Chablais où Saint-Preux aborde avec Julie pour évoquer leur amour perdu, ils disent fréquemment rives françaises; mais non: savoyardes, sardes, piémontaises sont seules exactes.

    Il y a plus. L'universalisme de l'agrégation est simplement contredit par le programme de littérature médiévale, toujours choisi dans la partie francophone de la France ancienne, c'est à dire, à nouveau, Paris et ce qui l'entoure. Le problème est ici ethnique, puisque le français vient du nord. Ce qui était universel, au Moyen-Âge, c'était le latin; et si on voulait être territorialement équitable, on proposerait au moins de temps en temps des œuvres en occitan. Ce n'est jamais le cas.

    Cela montre à soi seul que la culture d'État essaie globalement de faire passer une des composantes de la nation pour le modèle obligatoire de toutes – simplement parce qu'elle était la composante politiquement dominante. Il n'est pas vrai que la République se soit arrachée à l'ancienne structure ethnique, et qu'elle touche à l'universel; c'est un leurre – auquel on ne cherche même pas forcément à tendre, dans la pratique du Gouvernement.