Savoyard de la Tribune - Page 2

  • Marcel Maillet ou le pressentiment de l'Invisible

    0000000.jpgMon ami chablaisien Marcel Maillet m'a envoyé son dernier recueil, Marcher dans le Soleil, et j'ai toujours aimé sa poésie. Avec Christian Bobin, il est le plus grand poète vivant que je connaisse. Mais ce recueil de surcroît est particulièrement excellent, je l'aime spécifiquement, plus que tous les autres.

    Marcel y a acquis une maîtrise, une souplesse, une liberté qu'on ne lui connaissait pas – il était réputé un peu raide. Dans ces nouveaux vers, il s'adonne notamment aux répétitions, aux effets de refrain, au lyrisme, d'une manière déliée et pure, belle, pleine de souffle et de fraîcheur.

    Cependant il reste dans ses thèmes habituels: la nature végétale, minérale ou animale environnante, surtout les oiseaux, dans la mesure où elle peut témoigner d'une présence, d'un pressentiment de l'Invisible – mais d'un pressentiment qui s'enfonce presque toujours dans des questions sans réponse, voire dans des aveux d'ignorance et d'impotence, face au Grand Mystère.

    Les interrogations, souvent totales, contiennent néanmoins des éléments de réponse: Marcel ne demande pas seulement ce qui, dans l'Invisible pressenti, peut bien exister – mais s'il y a un dieu, ou des centauresses criant d'amour, ou des anges, et lorsqu'il s'agit de Jésus-Christ, un timide conditionnel n'empêche pas la réponse d'être cette fois affirmative: il attend au bout du chemin, dira le Poète. Il ne peut quand même pas aller jusqu'à douter de Lui!

    Il est du reste certain, aussi, que les oiseaux sont des messagers de l'Éternité, même s'il ne saisit pas leurs messages, et que le mauve qu'on distingue à la cime de certains arbres à la tombée du jour est une bannière de l'autre monde. C'est particulièrement beau, souvent. C'est plein d'une forme de divination exacte.

    Mais Maillet n'en veut pas moins rester modeste, et même si ses interrogations totales semblent laisser la possibilité de nier, elles n'en permettent pas moins l'énoncé sacré, en ce qu'elles créent les images, les métaphores, les comparaisons donnant à distinguer le dieu multiforme des choses. À cet égard, il rappelle Gérard de Nerval et le Romantisme à la française, qui utilisait la 00000 (3).jpgrhétorique pour suggérer sans l'affirmer le monde divin. Car vivre le mystère, c'est certainement distinguer en son sein des formes énigmatiques, qui ne s'en laissent pas moins cerner, et peuvent être représentées; mais c'est aussi l'exprimer tel qu'il parvient à la conscience, avec son flou, ses tremblements, ses doutes – ses peurs, même.

    Justement, le doute s'exprime émotionnellement par la peur – comme chez Lovecraft. Il faut prendre garde à ce qu'il ne devienne pas une simple posture intellectuelle – une manière d'échapper aux reproches éventuels des clercs agnostiques. Vivre poétiquement le doute, c'est susciter des monstres. Il n'est pas vrai qu'il soit agréable de douter, même si certains moralistes le conseillent. 

    Mais l'important est la beauté des figures de Marcel, leur élan propre, leur feu mystique intime, qui emmène souvent l'âme loin au fond des cercles solaires – en compagnie, donc, de Jésus-Christ, ou de quelque montagne baignée de clarté! La lecture de son livre est un vrai plaisir.

    Marcel Maillet
    Marcher dans le Soleil
    Edilivre, 2020
    90 pages
    10 €.

  • Le tombeau de saint Pierre aux bords de l'Aude

    0000000000.jpgIl est plaisant de remarquer que tant d'auteurs modernes ont élaboré l'idée que la haute vallée de l'Aude contiendrait le tombeau de Jésus-Christ voire de Marie-Madeleine, alors que les légendes locales ne parlent que du tombeau de saint Pierre. De fait, ils ont élaboré l'hypothèse que Marie Madeleine aurait fondé des communautés gnostiques au pied des Pyrénées, dont les cathares seraient issus, et que la persécution de ceux-ci participerait d'un complot de l'Église catholique contre les femmes instructrices. Christian Doumergue oppose, à cet égard, la tradition phallocrate, romaine et matérialiste de saint Pierre, à la tradition spiritualiste, féministe et languedocienne de Marie Madeleine – si pure, si fine!

    Mais je lis le Guide du Razès insolite de la guide locale Stéphanie Buttegeg, publié en 2016 aux éditions de l'Œil du Sphinx, et j'y trouve que dans le village haut perché de Quirbajou, au-dessus de Quillan, existe une tradition d'un tombeau de saint Pierre: le corps du fondateur de l'Église latine y reposerait, selon certains. On pourrait presque, si on était amateur de fables, prétendre qu'il n'a pas été, lui non plus, crucifié, comme le dit la tradition, mais qu'on a mis sur la croix quelqu'un à sa place, et qu'il a fondé en Pays cathare une communauté d'initiés, qui a perduré dans les montagnes autour de Quillan! Et peut-être même, pourquoi pas? que les histoires de Jésus qui n'a pas été crucifié viennent en réalité de celle de saint Pierre qui n'a pas été crucifié.

    Cependant la légende locale ne le dit pas, elle parle seulement du corps de saint Pierre. Au reste, il peut s'agir d'un autre saint Pierre: il y en a plusieurs. 

    En tout cas, cela montre que les montagnes des Pyrénées ne sont pas moins catholiques que le reste de l'ancien monde. L'idée qu'il en est autrement a été volontiers nourrie par les républicains, qui aimaient se référer au paganisme, à 000000000000.jpgdes traditions parallèles. Jules Michelet opposait à cet égard les Pyrénées à la Savoie, qui, disait-il en 1860, était foncièrement catholique. Du moins elle l'était restée (ou l'était redevenue, après 1815).

    Le désir de voir dans les traditions populaires autre chose que du catholicisme est sensible dans le livre de Stéphanie Buttegeg, qui, évoquant un triangle doré avec un œil dedans trouvé dans une église, assure qu'il s'agit d'un symbole maçonnique. Mais on le trouve dans les églises au moins depuis la Renaissance: les églises baroques de Savoie en contiennent mille, et c'est une allusion claire à l'œil de Dieu surveillant les âmes, tel qu'on le trouve décrit par exemple chez François de Sales. Stéphanie Buttegeg dit, aussi, qu'un certain taureau trouvé dans les sculptures d'une église ruinée pourrait être une allusion à Mithra. Peut-être; mais dans une église, en principe, il s'agit de saint Luc.

    On trouve également dans son livre l'idée que Bérenger Saunière aurait eu la vision de Marie-Madeleine dans une grotte de Rennes-le-Château. Je l'ai publiée ici; on l'a contestée. On m'a même fait croire que je l'avais inventée. Non, je l'avais bien lue. Je pense que l'abbé Saunière, en ce cas, a été séduit par une mitoune (fée) amoureuse de lui – car souvent les fées étaient amoureuses des curés, mystère du cœur des esprits sans corps. Et elle lui est apparue, les bras tendus, en pleurs, et comme il ne connaissait que le catholicisme de son séminaire, il a cru que c'était Marie-Madeleine. Il s'est avancé, elle s'est envolée en riant. Curieuse apparition. Mais qui peut-être l'a enrichi: là où elle était, il y avait un coffre rempli de pièces d'or, laissé là par quelque cathare pourchassé!

    Bref, j'aime les belles histoires. Mais les moins bonnes ne sont pas celles de La Légende dorée de Jacques de Voragine, et de la tradition catholique.

  • Le Père Noël attaqué à Bugarach (13)

    000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange et singulière série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de voir d'horribles formes noires se détacher d'une porte qu'il avait crue faite de matière dure et solide.

    Il s'agissait d'araignées grosses, lentes, silencieuses, effrayantes, se suivant à la file, et se touchant les pattes comme pour communiquer. Il semblait à l'Homme-Corbeau qu'elles se matérialisaient devant lui, au fur et à mesure qu'elles sortaient de la porte obscure, de ce seuil fait d'ombre, et qu'elles devenaient dures et métalliques sous ses yeux.

    Une vie luisante habitait leurs membres, le long desquels couraient des éclairs silencieux. Elles avaient assurément quelque chose qui relevait de la machine, mais il était clair qu'une vie propre les animait, et une conscience, car leurs yeux flamboyaient en se tournant vers l'Homme-Corbeau, ou au moment où leurs pattes se touchaient, et, même, l'Homme-Corbeau entendit un chuchotement venir d'elles, ou comme un lointain murmure. Et il disait, dans la langue secrète de Sinislën, que l'Homme-Corbeau avait appris à déchiffrer il y a peu: C'est lui, c'est lui, c'est lui le pervers violeur de notre maîtresse insigne, lui, le séducteur diabolique de notre belle dame. Oui, c'est lui, c'est lui, celui qui l'a contrainte, qui l'a forcée, qui l'a trompée, l'a soumise par ses charmes, ses sortilèges, ses belles paroles, et l'a humiliée, lui a fait perdre sa splendeur, a cherché à 00000000000.jpglui voler son trône pour lui-même, prétextant l'ordre supérieur des anges! C'est lui, c'est lui – continuait le chuchotement sifflant, âpre, métallique, aigu –, c'est lui, c'est lui, que nous devons abattre, déchirer, démembrer, morceler, dévorer, anéantir, mes sœurs, ce mâle immonde, cet animal dégoûtant; c'est lui, c'est lui, le souilleur de la pureté canigolienne, le corrupteur des blanches Pyrénéides, l'empoisonneur de la vierge des montagnes! Il faut le détruire, le tuer, le dissoudre, le réduire en bouillie, le mettre en pièces, l'émietter à l'infini! Oui, il faut, il faut, il faut, mes sœurs, oui il faut, il faut, il faut le réduire en bouillie, l'émietter à l'infini, le mettre en pièces, le dévorer, le démembrer, le morceler, l'anéantir.

    Et ainsi de suite. Car elles répétaient obsessionnellement la même chose, continuellement, toujours, comme une chanson, mais une chanson hideuse, pleine de rythmes mais sans mélodies gracieuses, âpre comme la mort, laide comme le mal.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Aïcha et Ayesha, ou l'œuvre catharisante de H. Rider Haggard

    00000.jpgJ'ai évoqué la possibilité, dans un article récent, que le modèle de Jésus marié avec Marie-Madeleine serait en fait Mahomet époux d'Aïcha. Modèle sourd, inconscient, bien sûr, dans un Languedoc cathariste dont l'héritage islamique, perdu depuis cinq cents ans et le règne de Charlemagne, était enfoui dans les profondeurs. Mais cela m'a fait repenser au beau roman de l'Anglais Henry Rider Haggard, She (1886).

    Il raconte que des Européens rencontrent en Afrique une reine immortelle et blanche, que le peuple local vénère. Elle tombe amoureuse d'un des Européens, essaie de lui donner la même immortalité qu'elle, et commet l'erreur de se baigner à nouveau dans la colonne de feu sortie de terre qui la lui a donnée au temps jadis: elle en vieillit immédiatement, et meurt. 

    Elle était en effet âgée de plusieurs siècles, et avait découvert cette colonne magique par hasard. Elle flamboyait dans une cité abandonnée, construite par on ne sait qui, on ne sait quel peuple magicien, il y a des éons. 

    C'est depuis cette cité que la nouvelle immortelle organise alors son règne et son culte. Or, l'auteur anglais l'a nommée, malicieusement, Aïcha, du nom de la Mère des Croyants dans la tradition musulmane. Il lui donne néanmoins l'âge de deux mille ans, la dit née au Yémen, et amoureuse d'un Grec ancien.

    On pourrait penser que les Anglais qui ont voulu voir Marie-Madeleine dans le Languedoc avaient aussi en tête ce roman très lu, ou l'avaient dans leurs souvenirs inconscients, du moins. La colonne de feu, ne sont-ce pas pas les flots d'eau chaude qui bondissent à Rennes-les-Bains où l'on venait prendre les eaux, flots dont 0000000000000.jpgon espérait justement le rajeunissement – l'immortalité? Il est troublant que, dans la région concernée, courent aussi des rumeurs sur des êtres saints et purs dont le corps serait toujours resté intact, après leur mort. Il y a certainement la recherche d'une immortalisation extérieure, l'intérieur se mêlant au corps par une forme de matérialisme mystique – souvent lié justement à la question de l'amour au sens humain. Car on raconte que Marie-Madeleine aurait connu les voies mystérieuses de la kundalini, et, comme les immortels taoïstes, aurait su se rendre incorruptible dans l'amour sacré. Peut-être que le roman préféré de nos curistes était She!

    Le règne d'une déesse installée sur Terre, et la suprématie qu'elle exerce sur l'Européen qu'elle reconnaît comme la nouvelle incarnation de son ancien amant, rappelle aussi l'idée du féminin sacré, chère aux madeleinistes. Mais le plus étonnant, est que j'aie eu moi-même l'idée de lier Marie-Madeleine du Languedoc à la figure islamique d'Aïcha. Je ne sais comment cela m'est venu, et une dame qui a commenté mon article a assuré que je n'avais pu le trouver seul, que j'avais dû le prendre à quelqu'un: elle se plaignait que je ne cite pas mes sources. Mais cela ne me dit rien, je ne me souviens d'aucune source, et selon mon souvenir l'idée m'est bien venue spontanément.

    À moins que ma source soit justement, en profondeur, le roman de H. Rider Haggard? Dieu sait!

  • Le Père Noël attaqué à Bugarach (12)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, chers lecteurs, nous avons laissé notre récit alors que l'Homme-Corbeau, gardien secret du Razès, s'élançait dans les airs vers le Canigou, où on lui avait dit qu'était enfermé l'être véritable du Père Noël sous la surveillance de Sinislën, la déesse du mont célèbre. Il se disait qu'elle devait l'attendre!

    Et de fait, vers lui il vit venir un dragon, et il reconnut celui qu'on nommait Saboul, que Sinislën s'était employé à élever dans son château, malgré les interdictions reçues d'en haut. Dans le plus grand secret, fourbe et menteuse, arrachant aux ténèbres l'œuf d'un dragon qui y avait été banni par le guerrier Dal fils d'Alar, elle avait entrepris cette œuvre de sorcière – donnant même, à Saboul, depuis l'année précédente, de nouvelles forces, de nouveaux pouvoirs.

    Cela avait été plus fort qu'elle et, soit ruse, soit folie, soit stupidité, elle n'avait pas pu s'empêcher de retomber dans ses travers antérieurs, continuant à s'efforcer de retrouver son trône perdu, et persuadée qu'on voulait lui voler ce qui lui appartenait légitimement, sans regard pour la vérité ou la raison.

    C'est ce que se dit l'Homme-Corbeau en voyant arriver vers lui le dragon Saboul – qu'il ne mit pas beaucoup de temps à abattre, malgré ses pouvoirs renouvelés. Car, furieux d'avoir été joué, d'avoir été trahi, il fit partir sans attendre le feu pur de sa pierre d'opale blanche, et le dragon le reçut en plein visage.

    Il tenta bien de répondre par un feu de ses yeux de braise et de sa bouche fumante, mais le rayon pur de l'Homme-Corbeau l'arrêta dans son mol élan, dispersant les flammes et les annihilant – et le gardien secret du Razès fut rapidement sur lui, et lui enfonça sans tarder une de ses serres dans le cou, ce qui fit jaillir un sang noir, et précipita le dragon vers le sol en un vol 6b4c878bf5fa2ed1fb8aa6153a714a50 (1).jpgtournoyant.

    L'Homme-Corbeau n'attendit pas de voir s'il allait s'écraser ou se rattraper avant de toucher le sol brun d'hiver, et continua son vol rapide vers le Canigou, arrivant bientôt en vue du château élancé et imposant de Dame Sinislën.

    Il franchit sans encombres les remparts en passant par-dessus, et se posa sur l'étage supérieur où, à sa grande surprise, ne l'attendait aucun garde. Que signifiait ce silence, cette immobilité des lieux? Il était perplexe. Le château était comme abandonné. Bug lui avait-il menti? Sinislën pourrait-elle n'être qu'une victime, à son tour? Le Doute étreignit l'Homme-Corbeau, étendant ses tentacules rouges jusqu'à son cœur.

    Il en contempla l'œil vitreux, puis, se secouant, il s'avança en détournant le regard vers la porte donnant sur l'étage inférieur, noire et lourde, immobile dans son arche de pierre. Elle semblait faite de ténèbres tendues, et une curieuse exhalaison s'en évaporait, légère et fine, à peine perceptible – mais tout de même réelle, et que l'œil aiguisé de l'Homme-Corbeau ne manqua pas de distinguer. Et puis soudain, sans qu'elle s'ouvre aucunement, de la noirceur même de la porte que l'Homme-Corbeau croyait être en métal, des formes se détachèrent, hideuses et silencieuses, dangereuses, effroyables.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser place au prochain, dans laquelle Sinislën la Vulcanienne apparaîtra aux yeux du gardien secret du Razès – Homme-Corbeau aux yeux perçants.

  • Rudolf Steiner et les Cathares

    00000.jpgHarvey Spenser Lewis (1883-1939), le fondateur du Mystique et Ancien Ordre de la Rose-Croix, énonçait que Rudolf Steiner, par ses propres vertus, était parvenu à saisir des secrets rosicruciens dont lui, Lewis, connaissait l'authentique tradition. C'était agréable et sympathique, mais personnellement, je préfère les génies qui trouvent les choses par eux-mêmes aux philosophes qui conservent par devers eux les traditions symboliques et initiatiques. Je pense qu'ils sont plus fiables, puisque, comme le disait Voltaire, les traditions ne sont souvent que de vieux abus. 

    Et puis les dieux peuvent changer: évoluer. Saint Augustin le disait: de l'Ancien Testament au Nouveau, Dieu avait changé les lois – avait changé de visage, de personne. Du Père on était passé au Fils, pour ainsi dire. Et qu'est-ce qui permet de s'en apercevoir? Le Saint-Esprit. Et où se dépose-t-il? Sur les individus géniaux.

    H. S. Lewis ajoutait que Steiner savait que, au Moyen Âge, la vraie sagesse était dans des groupes combattus par l'Église catholique, les Templiers et les Cathares. Et, certes, on ne peut pas nier que Steiner ait vigoureusement condamné l'attaque, par Philippe-le-Bel, des Templiers. Pour lui, ceux-ci adoraient noblement le véritable Christ, et le roi de France était démoniaque. Dante avait les mêmes idées: cela apparaît, dans la Divine Comédie. Et Steiner saluait dans ce poème une inspiration véritablement initiatique.

    Mais il faut nuancer – comme toujours avec Steiner. Car il admettait aussi que la spiritualité des Templiers avait quelque chose de dépassé – de luciférien, comme il disait, entendant par là un mysticisme excessif, tentateur et illusoire. Et on retrouve là saint 00000000000000000000000.jpgThomas d'Aquin, dont il se réclamait essentiellement – on le retrouve dans son rejet du mysticisme oriental, mêlant illusoirement l'adoration de Dieu au sensualisme. Steiner admet que, à la fin du treizième siècle, ce qu'avaient si hautement vénéré les Templiers n'était plus ce qu'ils croyaient voir. Qu'il y avait un décalage entre le Christ et l'être de lumière qu'ils adoraient, pour ainsi dire. Léger, mais réel.

    L'Église catholique accuse l'Anthroposophie d'être gnostique, et on pourrait croire que l'Anthroposophie assume ce reproche. Il n'en est rien. Dans ce que j'ai pu lire, Steiner dit bien que la Gnose venait de traditions antérieures au Christ, et donc, à ce titre, ne le comprenait pas de façon parfaite. Qu'elle le confondait avec des concepts dont elle ne voulait pas se séparer. Ce n'est pas qu'il ait jamais justifié aucune violence, contre les gnostiques ou leurs héritiers, mais qu'il admettait simplement leur caractère déviant, non chrétien au sens pur.

    Et ce n'est pas, non plus, qu'il ait approuvé l'Église catholique dans toute sa théologie théorique: pas du tout. Il lui reprochait notamment d'avoir confondu l'âme et l'esprit, pour lui distincts. Mais je n'ai pas lu qu'il ait tellement soutenu la Gnose: non. Or, beaucoup se réclament de lui comme si c'était le cas, se fiant peut-être aux accusations fausses de l'Église catholique à son encontre.

    On peut à mon avis en tirer que le gnosticisme oriental des Cathares n'aurait pas reçu sa totale approbation, et qu'à cet égard il était, encore, dans la tradition de saint Thomas d'Aquin, et aurait démenti sa complète union de pensée avec Déodat Roché (dont j'ai parlé une fois récente) – même si celui-ci se réclamait de lui.

  • Philippe Jaccottet parti

    00000000.jpgÀ l'âge de nonante-cinq ans, un grand poète suisse qui vivait en France s'en est allé, et de beaux hommages lui ont été rendus – comme poète par Jean-Noël Cuénod, comme traducteur par Pascal Décaillet, mes blogueurs préférés. J'ai lu Philippe Jaccottet à plusieurs reprises, lui ai même écrit pour lui faire part de mon travail sur Victor Bérard, dont il avait repris la traduction de l'Odyssée en atténuant son rationalisme – en étant plus fidèle à l'esprit d'Homère, plein de merveilleux et de rêves.

    Toutefois Jaccottet restait un poète de la ligne classique, et ce n'est pas sur la traduction de Leconte de Lisle, celle qui plonge le plus dans le fabuleux (et qui est sans doute ma préférée), qu'il s'est appuyé. Il voulait retrouver Racine ou Chénier, plus peut-être qu'Homère tel que l'ont conçu les Romantiques et les Parnassiens, sorte de prophète de la poésie païenne, mage des temps antiques. 

    Pour moi, Jaccottet restait en ce sens le disciple, peut-être inconscient, de son aîné vaudois Charles-Ferdinand Ramuz, qui intégrait le merveilleux à une vision subjective – celle de ses personnages, dont il reprenait les croyances. C'est ce que j'ai appelé son impressionnisme, même si on ne m'a pas forcément approuvé. Cela faisait effleurer le monde spirituel, sans y pénétrer. Cela promettait, cela suggérait, c'était quand même beau.

    Mais la mort de Philippe Jaccottet, après celle de Julien Gracq, de Jean-Vincent Verdonnet, d'Yves Bonnefoy, donne le sentiment d'une fin d'époque, de la fin d'une époque poétique qui ressuscitait, après les élans surréalistes, le classicisme dans la lignée de 0000000000.jpgPaul Valéry, au fond le plus grand de tous – le plus grand de tous les poètes néoclassiques, comme on pourrait dire. Celui en tout cas que j'ai le plus aimé, parce que, au-delà de sa rigueur de style et de sa netteté et élévation de pensée, il restait incroyablement imagé – notamment dans La Jeune Parque, immense poème. 

    Immense poème qui a énervé André Breton, justement parce qu'il était immense, et semblait démontrer que l'alexandrin et les règles classiques avaient encore une valeur, pouvaient encore porter l'inspiration, la poésie, l'art.

    Et de fait, Jaccottet a écrit de beaux poèmes, suggestifs et pleins de songes, qui rimaient classiquement. Plein de songes et d'attente, d'attente d'un autre monde, plus pur, plus beau, plus solaire. Où le regard toutefois ne distinguait pas forcément très bien les formes.

    Ses poèmes ont été placés une année au programme de l'Agrégation de Littérature comparée, une consécration, et dans la collection de la Pléiade, autre consécration. C'est beau, pour lui, pour la Suisse, pour la littérature, pour les lecteurs, car la poésie reste absolument nécessaire au monde. Paris a approuvé Jaccottet. Or on sait qu'on n'y approuve pas beaucoup les poètes qui, dans la lumière solaire ou lunaire, distinguent des formes particulières, fussent-elles celles d'une jeune parque.

    Le néoclassicisme s'en est-il allé avec Jaccottet? Même Christian Bobin évoque davantage les anges. Mais enfin, il reste pur et net, et son style a gagné d'être contraint par ce qu'on peut appeler le modèle jaccottétien.

  • Le Père Noël à Bugarach (11)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cet étrange récit, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il interrogeait Bug le Troll pour savoir où était l'être véritable du Père Noël au-delà de sa dépouille vide déjà récupérée. Bug venait d'ironiser sur ce qu'il pourrait bien lui faire s'il refusait de le lui dire.

    - Écoute, répliqua l'Homme-Corbeau, écoute bien: si tu me dis la vérité, je t'épargnerai. Mais si tu me la caches, je ne pourrai simplement pas répondre de mes actes, car la vie du Père Noël est en jeu, et son âme. Et je ne peux permettre aucun retard dans le règlement de cette mission, entends-tu?

    - Bien, fit Bug. Je vais donc te le dire. Mais tu seras surpris et déçu, Homme-Corbeau. Oui, tu le seras. Car nous n'avons pas commis ce crime de notre propre chef, je dois te le dire: comment cela eût-il été possible? Ne sommes-nous pas, en dernière instance, les serviteurs de la dame auguste qui trône en haut du Canigou? De dame Sinislën que tu pensais aimer, et dont tu pensais qu'elle t'aimait? Oui, c'est elle qui nous a demandé d'accomplir ce méfait, d'effectuer cette mission, et maintenant si tu veux récupérer l'être véritable du Père Noël, il faut que tu te rendes chez elle, car c'est là qu'il est, et non ici! Il y a peu, elle est venue le chercher, ou plutôt un de ses démons volant sur l'air grâce à un bâton enchanté – comme qui dirait une motocyclette de l'air. Il l'a emporté, et il est maintenant chez elle, dans son palais, où elle le tient, comme l'an passé, enfermé! Car elle a recommencé son méfait, même si cette fois elle BIRDMAN.jpgespérait s'en cacher en se servant de nous. Elle t'a menti, Homme-Corbeau, et elle était réellement complice, l'an passé, elle n'a jamais digéré sa défaite. Débrouille-toi avec cela, maintenant!

    Ayant entendu ces mots, l'Homme-Corbeau ne sut que dire. Il lâcha, tremblant, Bug, qui en éclata de rire. Et la colère de l'Homme-Corbeau revint, et il jeta son pied sur la figure du troll, qui en tomba au sol, malgré la dureté de sa peau et de son corps. Il n'en fut d'ailleurs pas blessé autrement que d'un bleu, si tant est qu'une peau de pierre puisse avoir un bleu!

    Mais l'Homme-Corbeau n'attendit pas de voir ce qui s'en adviendrait. Et tandis qu'Arach se relevait avec peine de sa chute douloureuse, il s'élança, prit son vol, et fonça vers le Canigou, où l'attendait certainement celle qu'il prenait, celle qu'il avait prise pour sa bien-aimée.

    Mais il est temps, agréables lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette fabuleuse histoire.

  • Saint Thomas d'Aquin et les Cathares selon Déodat Roché

    00000000000.jpgEn Occitanie, un grand animateur de la renaissance cathare fut Déodat Roché (1877-1978), à la fois franc-maçon du Grand Orient de France et anthroposophe du premier cercle – ce qui normalement n'est pas trop permis. Originaire d'Arques, village de l'Aude tout proche de Rennes-le-Château et de tous les lieux célèbres de la haute vallée de l'Aude et de la vallée de la Sals, il s'est passionné pour les Cathares, nombreux dans la région au Moyen Âge et qui, soutenus par l'aristocratie locale, avaient suscité une guerre avec les Français proprement dits, impliqués dans la croisade voulue par le pape Innocent III. Il a créé un très beau musée et une belle association dans son village natal, et a écrit de nombreux livres intéressants dont, voyant que je partais m'installer dans ce Pays cathare, mon ami genevois François Gautier m'a donné plusieurs titres – et je les ai parcourus.

    Et j'avoue n'avoir pas été totalement convaincu, même si certaines choses m'ont charmé, notamment l'idée que les Cathares s'exprimaient en symboles, en contes, en histoires fabuleuses – ce qui plaît toujours à un poète. Car Déodat Roché, ébloui par Rudolf Steiner, et aimant les Cathares d'une affection toute locale, a eu tendance à attribuer aux seconds les idées et pensées du premier, comme s'ils ne faisaient qu'un. Mais le fondement en est sans doute surtout en Roché même.

    Il en est une marque probante.

    En vérité, pour les Anthroposophes – parce que Steiner lui-même l'a suggéré – il existe un lien étroit entre le fondateur de l'Anthroposophie et saint 0000000000000.pngThomas d'Aquin. Or celui-ci, dominicain, n'était pas d'accord avec les Cathares sur le rejet de principe du monde physique, et l'a dit, l'a écrit. Il suivait en cela saint Augustin, ennemi des Manichéens, dont selon Roché étaient issus les Cathares. Et le fait est que les Dominicains ont lutté contre les Cathares, en général. Mais, pris en étau par ce constat, Roché a énoncé que la spiritualité de saint Thomas d'Aquin était proche de celle des Cathares. Ce qui n'a pas beaucoup de vraisemblance, car ce noble théologien mettait en avant la pensée solide et logique, dans la foulée d'Aristote, plus que le symbolisme mystique. Il aimait bien sûr les anges et le monde divin, les sentiments qu'ils inspiraient, mais il était classique, et s'appuyait rationnellement sur l'Écriture sainte, pour illustrer ses propos, et non sur ses révélations intimes. C'est sur la base des textes sacrés qu'il évoquait les anges, les démons, le paradis, l'enfer!

    Je n'ai pas lu d'écrit de Steiner sur les Cathares; j'ai pourtant beaucoup lu Steiner. Il n'en parlait sans doute pas beaucoup. Mais on peut deviner ce qu'il pensait de la question en s'appuyant sur ce qu'il énonçait des Templiers et de la Gnose, avec lesquels les Cathares ne sont pas sans raison liés par la tradition philosophique et historique.

    J'y reviendrai, une autre fois.

  • Origines du complotisme dans Marx et Freud

    00000.jpgLe complotisme vient essentiellement du besoin de merveilleux. La philosophie classique le disait, et c'est vrai, mais elle a manqué quelque chose: car ce besoin de merveilleux est légitime, en l'être humain. Et combattre frontalement le complotisme ne mène nulle part, car les amateurs de complotisme ressentent à juste titre comme légitime ce besoin de merveilleux.

    Le problème est seulement qu'il cherche à s'assouvir de façon inappropriée, dans un monde physique qui n'offre pas, même dans ses couches obscures, le merveilleux qu'on attend. Et ce qui le démontre, c'est que les deux grandes philosophies qui ont donné un semblant de justification au complotisme sont celles de Freud et Marx, qui tendent toutes deux à scruter les secrets du fonctionnement du monde et du comportement de l'homme dans les strates cachées de la matière et de la chair.

    Les ennemis du complotisme ne le disent pas, parce qu'en général ils sont matérialistes aussi: mais le fond du complotisme, ou du moins sa justification, est bien chez Freud et Marx. Le second place le diable chez les riches, le premier dans la vie sexuelle – ou il y place Dieu, puisque tout s'en explique; et même chez Marx le diable est si puissant qu'il justifie la domination éternelle du capitalisme, contrairement à ce qu'il a illogiquement prétendu.

    Car une classe sociale à même de créer une superstructure dans laquelle on trouve Dieu en a forcément les attributs. Que Marx ait décrété que ce dieu était méchant n'y change rien, c'est quand même lui qui règne, et annoncer la fin du capitalisme – d'un capitalisme qui met Dieu dans son panier – est faire preuve d'un optimisme irrationnel, de nature mystique.

    Quant à Freud, il plaçait le fondement du comportement humain dans l'érotisme, or le complotisme attribue fréquemment sans preuves d'énormes déviances sexuelles aux puissants de ce monde. 0000000.jpgCela fait vibrer. Et cela donne une image terrestre du diable, comme chez Sade.

    Mais ce n'est pas là qu'est réellement le ressort de la vie du monde. Les strates cachées qui restent dans la sphère physique peuvent exister: il peut y avoir des riches qui abusent, des pervers sexuels qui passent à l'acte; il y en a. Malheureusement, ils n'expliquent rien. Ils ne sont pas dans la sphère où se créent réellement les choses.

    Car de deux choses l'une: soit il existe bien une strate cachée du monde où se crée le mal manifesté – mais cette strate, spirituelle au sens propre, est faite des esprits mauvais qui tentent d'entrer dans les âmes humaines pour agir dans le monde, comme dans l'ancienne théologie catholique; soit il n'y a aucune strate cachée qui puisse assouvir le besoin de merveilleux. Si le besoin de merveilleux est légitime, c'est que sa butée est le monde spirituel. 

    Comme disait Chateaubriand, si le monde a besoin de merveilleux, qu'il scrute la sphère morale – le cœur humain –, car là sont les êtres célestes et infernaux qui s'affrontent. Sur Terre, le monde reste normal.

  • Les eaux thermales de Rennes-les-Bains, ou l'illusion des vapeurs

    FB_IMG_1613238899254.jpgRennes-les-Bains, station thermale de l'Aude, en Occitanie, est déjà dans les Pyrénées, massif si rempli de sources d'eau chaude que Jules Michelet (1798-1874) disait qu'y couvait la chaleur d'une personne. Le cœur de quelque géant foudroyé par Jupiter y bat encore. Le sang qui sort de ses veines n'est pas mort.

    C'est peut-être ce qui poussait H. P. Lovecraft (1890-1937) à imaginer, dans ces Pyrénées, de menaçantes entités maléfiques, ou Maurice Magre (1877-1941), de divines nymphes.

    Cependant les stations thermales n'en sont pas toutes florissantes. Plusieurs se languissent, et de petites villes nées de leur exploitation, au cœur des montagnes, sont à présent tristement vides, abandonnées. Dans le département de l'Aude, c'est venu s'ajouter à la ruine de l'industrie textile car, en contrebas de Rennes-les-Bains, on trouve les villes de Couiza et Espéraza, désertées et ruinées par la fermeture de fabriques de chapeaux et de sacs.

    Rennes-les-Bains n'a plus son ancien lustre, mais beaucoup continuent de raconter ses fables. On cite le livre d'un de ses curés du dix-neuvième siècle, Henri Boudet (1837-1915), qui, type de savant qu'aurait aimé André Breton, a prétendu qu'un cromlech géant était constitué par les rochers naturels des environs, et que le patois local serait celtique et proche de la langue originelle, laquelle serait en même temps l'anglais et l'hébreu. Cela fait rêver, mais la présence inattendue de l'anglais met forcément la puce à l'oreille.

    Joseph de Maistre aussi prétendait que l'anglais venait du celte, et c'est sans doute chez lui que Boudet a trouvé cette idée fausse. Maistre cherchait un peu trop les Celtes où il n'y avait manifestement que des Germains – liant absurdement 0000.jpgCharlemagne à la Gaule éternelle.

    Mais il y a plus: c'est que les Anglais ont toujours été de grands amateurs d'eaux thermales, et qu'ils ont beaucoup fait pour le succès de celles des Pyrénées autant que pour celles des Alpes, à Aix-en-Savoie aussi bien qu'à Rennes-les-Bains.

    L'abbé Boudet a dû en rencontrer quelques-uns dès son temps. Or, dans les sources d'eau naturellement chaudes de Rennes-les-Bains, quand elles baignaient agréablement les membres, que pouvait-on faire sinon créer une substance à ses rêves? Dans la vapeur diluant l'eau même du corps, les fantasmes personnels se déploient à l'extérieur de soi – et advient ce qu'on appelle des visions. C'est ainsi que sont nés les fantasmes relatifs à Rennes-le-Château et à Bugarach, tout proches de Rennes-les-Bains, et que visitaient les curistes quand ils ne se baignaient pas. C'est dans ces eaux chaudes qu'agissaient les esprits élémentaires que j'ai appelés les Mitounes, expression de la vie des lieux. Je les ai nommées telles, parce que les paysans locaux les nommaient telles.

    Les rêveries mystiques liées aux cathares qui peuplaient cette région autrefois partagent avec cette eau chaude une dimension sensuelle évidente, qui renvoie encore aux Mitounes, et à ce que Michelet concevait dans les Pyrénées. Plus qu'on ne croit, un lieu peut suggérer des fantaisies, et la sensualité n'étant pas portée à la vérification, on a tôt fait de les assimiler à d'authentiques visions. Mais, de mon point de vue, la clairvoyance montre surtout ce que voyait Lovecraft, ou Michelet. La source des illusions est plus spirituelle, certes, que l'illusion même.

  • Le Père Noël à Bugarach (10)

    0000000000.jpgDans le dernier épisode de cette sanglante série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, gardien secret du Razès, alors qu'il se précipitait vers le Pic de Bugarach pour venger le Père Noël du lamentable forfait commis contre lui par les deux trolls Arach et Bug.

    Au moment où il devait percuter la roche et, aurait-on dit, lamentablement s'y écraser, voici! l'Homme-Corbeau joignit ses mains longues, les pointa vers l'ouverture pratiquée naguère par Bug, et un rayon fulgurant en sortit, qui fit exploser la roche et agrandit le trou – l'agrandit suffisamment pour laisser passer le svelte corps du gardien du Razès, et lui permettre d'entrer dans la montagne. Là, en effet, se tenaient, dans une énorme caverne, Bug et Arach son frère.

    Pressés l'un contre l'autre parce qu'Arach essayait de consoler Bug et de le soigner en enserrant sa main blessée d'un bandage blanc, ils regardèrent interloqués ce feu qui détruisait leur roche, puis l'Homme-Corbeau fondre sur eux. Étonnés de cette puissance – inconnue en ces lieux depuis le départ de saint Guillaume –, ils ne firent aucun mouvement. Bug même s'arrêta de gémir, et les deux étaient stupéfiés.

    D'abord le Génie du Razès se jeta sur Arach qui l'avait tant insulté et, faisant mine de lui donner un coup de poing, lui donna inopinément un coup d'aile, rapide comme rien ne l'est en ce monde; et ce fut tout juste si Arach ne fut pas tranché en deux.

    Mais sa peau était dure, c'était un troll. Elle était presque semblable à la pierre, et il en fut simplement projeté sur la pierre qui servait de mur à l'arrière de la grotte, et le choc en fut retentissant, et des pierres tombèrent du plafond, et l'Homme-000000000.jpgCorbeau se jeta sur Bug, qui se mit à implorer sa clémence, terrifié et gémissant.

    Alors l'Homme-Corbeau d'une voix rageuse demanda où était le véritable Père Noël, au-delà de la dépouille vide par laquelle Bug l'avait remplacé. Celui-ci d'une voix tremblante répondit qu'il se trouvait ailleurs. Où? demanda en criant l'Homme-Corbeau.
    - Je ne peux te le dire, répondit Bug.
    - Parle, ou je t'arrache les doigts qui te restent, entra en furie l'Homme-Corbeau.
    - Je ne peux te le dire, répéta le troll, car si je te le disais, tu me tuerais de colère, tu me tuerais de déception, tu me tuerais pour passer sur moi ta rage.
    - Tu ferais mieux de parler, car je ne te lâcherai pas jusqu'à ce que tu l'aies fait, et comme ma colère est illimitée, il ne restera rien de toi qu'une bouillie sanglante, si tu ne me le dis pas.
    - Oserais-tu torturer et malmener un prisonnier, toi qu'on dit si juste, si soumis au service du bien? ironisa Bug.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette violente histoire.

  • Valeur des vies antérieures

    00000.jpgL'autre jour, je racontais à une dame l'anecdote connue de Rudolf Steiner à qui une autre dame avait dit être la réincarnation de Marie-Madeleine. Il lui répondit être bien obligé de lui annoncer qu'elle était la vingt-quatrième qu'il rencontrait. 

    Ce qui prouve que les rêveries sur Marie-Madeleine ne sont pas si récentes qu'on croit, et que la chose en court depuis longtemps dans les milieux occultistes et mystiques. 

    Une grande sainte réputée faire l'amour a quelque chose qui rappelle Vénus. Elle pose la question de la conciliation difficile entre la sainteté et la vie sexuelle – sa force, son attrait. Saint Augustin disait qu'on projetait sur Vénus et Jupiter les mœurs qu'on voulait se justifier d'avoir, la fornication et l'adultère, mais dire cela n'est pas résoudre entièrement la question, puisque l'énigme de la cause de ces désirs demeure – Dieu n'ayant pas pu ne pas les vouloir, puisqu'ils étreignent même les êtres humains qui préféreraient ne pas en avoir.

    Mais, racontant cette anecdote, j'entendis mon interlocutrice répondre que c'était possible, que cette dame s'adressant à Steiner pouvait être la réincarnation de Marie-Madeleine; ce à quoi je concédai: Oui, il y a une chance sur vingt-quatre.

    On raconte souvent des vies antérieures glorieuses, qui justifient au fond un pouvoir en celle-ci – un titre. J'entends parler d'une autre dame encore qui affirme que dans une vie antérieure elle était une grande guide spirituelle, qui avait des centaines d'adeptes de par le monde. En cette vie, elle essaie de réitérer l'exploit; mais elle n'en a qu'une dizaine dans la haute vallée de l'Aude. 000000000000.jpgComment une telle chute a-t-elle pu être possible? Quels péchés a-t-elle commis?

    Nos vies antérieures étaient sans doute aussi banales que nos vies présentes.

    J'aime l'ironie. Mais qu'on pourfende l'illusion des glorieuses vies antérieures ne signifie pas que les vies antérieures soient inexistantes, ni qu'elles soient inutiles à évoquer. La question des péchés commis est justement importante, bien plus que ce qui, dans la vie antérieure, peut justifier telle ou telle prérogative dans la vie présente: pour cela, il  s'agit essentiellement d'égoïsme. Un mal arrive, inexplicable, triste, désespérant, injuste. Comment est-ce possible? 

    Ce qu'on a commis comme mal s'est inscrit dans l'âme, et le bien qu'on fait pour le compenser peut en purifier. Mieux encore, la souffrance subie purifie aussi. Et Spinoza disait que quand on comprenait les causes de ce qui arrive, on l'accepte – philosophiquement. Et on œuvre tout de même créativement, par la pensée et l'action, on dépasse ce qui vient du passé, et on entre courageusement dans l'avenir. Sinon, n'est-ce pas, le mal qu'on subit paraît absurde et arbitraire.

    Quant à ce qu'on a pu faire de bien dans une vie passée, comme de nourrir de sagesse des milliers d'adeptes ou de laver les pieds de Jésus avec ses cheveux, cela empêche qu'on subisse du mal en cette vie; mais le bien qu'on reçoit n'en est pas moins une grâce, face à laquelle il faut rester humble. Les quelques adeptes qu'on a gardés ne sont pas issus des nombreux adeptes qu'on a eus, mais de la bonté des dieux.

  • Jésus et le mariage obligatoire des rabbins

    00000000.jpgCertains, pour assurer que Jésus était marié, s'appuient sur la tradition rabbinique qui dit qu'un homme doit se marier, et que les rabbins étant des hommes, ils doivent en donner l'exemple.

    Mais Jésus dit qu'il ne faut pas imiter les rabbins dans leurs actions, si on doit les écouter avec respect parce qu'ils portent en eux la sagesse antique. Ils l'apprennent par cœur, et la récitent, et à ce titre méritent l'attention. Cependant, il ne faut pas agir comme eux, affirme-t-il. Donc, il ne pouvait pas se sentir obligé de se marier comme eux le faisaient. On peut même estimer que c'est à cela qu'il faisait allusion.

    Et pourquoi? Parce qu'il rejetait les liens du sang, apportant l'idée d'un lien spirituel qui unirait tous les hommes, au-delà des nations. Il ne pouvait donc pas se soucier d'avoir une progéniture. Donc de se marier. Car c'était le souci majeur de l'époque, et des rabbins.

    Il est un autre point profondément significatif, à cet égard: les écrits de saint Paul, qu'à dessein sans doute on traîne absurdement dans la boue. Car Paul, pharisien, était de cette communauté soumise aux rabbins dont est sorti le Talmud, et il devait donc bien savoir ce que recommandaient les rabbins en matière de mariage. Or, il s'opposait frontalement à 000000000000.jpgeux. Et comment aurait-il pu le faire, s'il ne s'était pas appuyé sur la pratique même de Jésus-Christ, dont on se souvenait encore? Qui aurait pu sans cela le suivre?

    Il avait, du reste, le même souci d'universalité et de descendance purement spirituelle, au-delà des nations. Il l'a énoncé explicitement. C'est à ce titre qu'il a conseillé le célibat, et l'a estimé nécessaire aux prêtres chrétiens: cela les différenciait des rabbins, comme déjà, forcément, Jésus s'était différencié d'eux – de la même manière.

    Cela relève de l'évidence la plus claire. 

    L'idée que Jésus s'est marié vient paradoxalement de saint Paul, qui focalise sur lui les ennemis du célibat. Car l'apôtre de Tarse dit que si on ne peut pas se retenir de relations sexuelles, il faut se marier. Et les hommes du commun de lire ces lignes, et de se demander qui peut bien parvenir à se passer de relations sexuelles. Donc Jésus, suivant les recommandations de Paul, quoique à l'avance, a bien dû se marier aussi...

    Mais que Paul en parle montre qu'il considérait qu'on pouvait se passer de relations sexuelles, et le fait est qu'il n'est pas le seul: à Rome, Caton d'Utique, notamment, en avait donné l'exemple. Le prophète Jérémie aussi. Un rabbin célèbre dont j'ai oublié le nom disait ne pas vouloir se marier parce que son seul amour était la torah. Eh bien, il n'a pas été exclu du rabbinat.

    Et il est vraisemblable que si Paul a cru le célibat possible, c'est que lui-même y parvenait, et encore plus vraisemblable que Jésus lui-même y était parvenu, au vu et au su de tous, précédant saint Paul qui, de son propre aveu, s'efforçait de l'imiter, pour conquérir la résurrection, la renaissance, la fécondation intérieure, l'engendrement de soi-même. Il ne connaissait d'amour que mystique, il s'unissait à l'ange, qui, puisqu'il fécondait en lui, prenait peut-être l'apparence d'une femme radieuse. Mais sans mariage terrestre.

  • Le Père Noël à Bugarach (9)

    000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette mini-série auguste, nous avons laissé notre récit alors que nous racontions comment l'Homme-Corbeau, gardien secret du Razès, avait acquis l'opale jeteuse d'éclairs blancs dont il ornait son front.

    Et c'est par cette arme sainte qu'il venait d'anéantir le second doigt de l'horrible Bug, qui en hurla désespéré. Et Arach se fit entendre: il se fondit en insultes obscènes – auxquelles, grave, l'Homme-Corbeau ne répondit pas. Mais il recueillit le Père Noël et son attelage qui menaçait maintenant de tomber, puisque le doigt-câble de Bug ne le retenait plus, et l'emporta au bord du lac de Bugarach, récemment creusé. Il pensait, ainsi, que les rennes pourraient se calmer, se rassurer, boire, reprendre souffle, et il espérait que le Père Noël aussi reprendrait ses esprits. Il se pencha sur lui au doux son du clapotis de l'eau froide, en cette nuit étoilée d'hiver. Mais le regard de saint Nicolas restait toujours vide. Son âme avait réellement été volée, l'avait été complètement.

    L'Homme-Corbeau, comprenant qu'il n'y avait rien à faire – et voyant que les rennes, calmement, buvaient à présent l'onde du lac –, se dressa, et son regard ardent jetait des éclairs, et il serrait les dents de rage, de dépit, et l'esprit de la vengeance monta en lui des profondeurs, et le remplit d'un feu noir.

    D'un coup il déploya ses ailes, immenses dans la nuit, faisant ombre aux étoiles, et on les entendit claquer. Plus d'un habitant crut à un coup de canon. À un avion défiant le mur du son. Quelques illuminés pensèrent à une nouvelle soucoupe volante; quelques révoltés maudirent l'armée française et ses machines de mort; quelques angoissés se crurent spécialement visés par un obus prochain; quelques exaltés imaginèrent une attaque des Russes. Mais ce n'était que l'Homme-Corbeau qui prenait son vol, furieux, avide de vengeance, indigné, pressé de châtier justement les deux trolls coupables d'un horrible crime.

    À la rigueur, celui qui aurait conçu une étoile filante frappant l'air de sa célérité aurait été davantage 00000000.jpgdans le vrai, car, né une seconde fois des anges et en particulier d'Isis, l'Homme-Corbeau avait, dans sa nature, un rapport étroit avec les météores. Mais celui-ci parlait, avait une voix; car c'est en criant sa haine qu'il se précipita vers la falaise du pic, annonçant aux deux malfaiteurs leur mort prochaine.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode terrible, pour renvoyer au prochain, quant à l'affrontement fatal entre l'Homme-Corbeau et ses deux ennemis affreux.

  • Napoléon au pays des fées

    000000000.jpgIl y a, dans le musée Masséna de la Ville de Nice, un air de féerie impériale autour des souvenirs de Napoléon. On y voit, néoclassiques, des nymphes en bronze tenir des chandeliers, et les membres de la famille régnante nimbés de splendeur se posent comme des surhommes, Napoléon Bonaparte bien sûr au premier chef. On se souvient que lors de son couronnement (dont ce musée conserve une représentation célèbre, je crois par François Gérard), Napoléon a revêtu une robe parsemée d'abeilles d'or. Allusion, dit-on, aux mérovingiens: les premiers rois francs n'auraient pas eu le lys pour emblème, mais l'abeille. Bien avant Pierre Plantard, Napoléon se réclamait des mérovingiens!

    Ces abeilles d'or avaient certainement, pour les vieux Francs, une dimension magique, un peu comme la pluie d'or en laquelle Jupiter s'était transformé pour pouvoir s'unir à Danaé et concevoir Persée, héros parfait. Je ne connais aucune légende de dieu transformé en abeilles pour engendrer en une mortelle la lignée de Mérovée, mais le fait est que, nous le savons, les rois eux-mêmes avaient l'idée qu'ils descendaient d'une divinité païenne, un homme-serpent, un triton, car il vivait dans l'eau – dans la mer, je crois.

    Et Napoléon a créé un faste néoclassique sans fantaisie ni réussite durable, pour donner l'impression qu'il vivait parmi les vivants esprits de la France, ou de la Terre, ou de l'Europe, et peut-être que son seul problème a été de ne pas trouver de poète à même de lui créer une mythologie convaincante. Il courtisait Chateaubriand, mais celui-ci ne voulait pas voir en Napoléon l'incarnation de forces bonnes – même s'il lui accordait du génie, une forme de grandeur –, parce qu'il le trouvait cruel et despotique, et surtout non soumis à la religion catholique comme les rois.

    Peut-être que ses origines corses lui donnaient un lien avec les êtres magiques dont l'île orne ses légendes, notamment les 000000000000.pngOgres, ou Orci, réputés à l'origine de bien des choses locales

    Et puis il y avait le lien avec l'Égypte, sa dimension pharaonique, et sa prétention à sonder les destinées, et à s'en rendre maître, à contrôler les éléments, les forces naturelles! Il y avait en lui le sentiment des puissances terrestres, et le désir de briller comme si un flux de lumière venu des profondeurs l'avait nimbé et habillé, couronné. Il était chtonien, comme on dit, et ce n'est pas de la clarté céleste que s'entourait son front, mais des ors des souterrains cachés, des tombeaux égyptiens où dormait encore Isis!

    En un sens, il a donné de l'énergie à une France vieillissante, dont le souffle royal était éteint – était arrivé au bout de son élan. Mais en un autre, cette énergie volcanique a laissé derrière elle des scories qui ensuite ont figé la France, l'ont sclérosée. Et si Napoléon a bien donné l'impression qu'il avait partie liée avec le pays des fées, il a aussi donné l'impression qu'il était illusoire, et qu'il ne participait pas réellement des grandes destinées, de l'ordre universel, de l'évolution de l'Homme.

  • Le Père Noël à Bugarach (8)

    00000.jpgDans le dernier épisode de cette mini-série de Noël, nous avons laissé le Père Noël alors que juste devant lui l'Homme-Corbeau, son libérateur, venait de détruire un des deux doigts de Bug le Troll sortis à l'air libre après des siècles de confinement sous la roche du pic aux mille soucoupes volantes.

    Des roches tombèrent du sommet du pic, tant il s'agitait sous la pression de Bug blessé. Mais l'Homme-Corbeau ne s'en inquiéta pas davantage, car ses ailes le protégeaient, et les pierres roulèrent de chaque côté de cet égide de jais aux longues plumes dures comme du métal.

    Il s'employa alors à couper le doigt qui maintenait le Père Noël contre la paroi de pierre.

    Et le vivant câble se resserra, et comme il était enroulé autour du cou du malheureux, l'Homme-Corbeau craignit qu'il ne l'étouffât voire ne le brisât – et déjà les pores dentus de ce doigt maléfique creusaient sa chair qui en devenait sanglante, menaçant même de l'égorger.

    Vite il s'affaira, et de sa griffe fine et précise il le coupa sans toucher la chair de saint Nicolas, ce qui relevait assurément de l'exploit. Puis il consuma le morceau détaché qui tentait de l'attaquer, en jetant, toujours depuis sa pierre d'opale au feu blanc, un trait pur jailli de sa seule pensée.

    Douée en effet d'âme, cette pierre, réagissant à la sienne, lui obéissait. On eût pu dire que son feu était fait de sa pensée – mais dans la mesure où, par la grâce des anges, elle était liée aux astres.

    Un être sublime la lui avait donnée, lorsqu'il avait reçu son nouveau corps; à peine avait-il pu distinguer ses traits, lorsqu'il l'avait vu dans la lumière, et que, plaçant sad5yupe4-b891e8fd-3470-4762-b1ed-c26b46167811.jpg main devant ses yeux éblouis, il tâchait de voir s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme. Mais il n'était ni l'un ni l'autre – ou plutôt il était les deux, il était les deux à la fois.

    Et il avait tendu une main gracieuse, et sur la paume était cette pierre flamboyante; et d'instinct, sans réfléchir, l'Homme-Corbeau avait aussi tendu sa main, et avait pris cette pierre et l'avait placée sur son front – où elle s'était aussitôt incrustée, sans qu'il en ressentît aucun mal. C'était comme si elle avait toujours fait partie de lui. Et dès qu'elle fut ainsi posée sur lui, il vit des mondes fabuleux, comme si elle était un œil – mais un œil qui plonge dans l'Invisible, et y distingue tout, miraculeusement.

    Et des rayons en sortaient, qui chassaient les ombres et dissolvaient l'apparence illusoire des choses, et montraient le monde à nu.

    Mais aussi des éclairs en jaillirent, qui détruisirent les choses mauvaises, contre lesquelles le cœur de l'Homme-Corbeau se tournait.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser place au prochain, dans lequel la suite de la bataille de Bugarach sera exposée.

  • Jésus prophète mahométan

    00000000000.jpgL'idée de certains, que Jésus aurait été marié, rappelle une chose simple, c'est le prophète Muhammad, qui lui a été marié. Chez les chrétiens qui attribuent une femme et des enfants à Jésus, y a-t-il un Islam mal assumé?

    Il y a là une logique. Les chrétiens imprégnés de l'idée de Jésus marié sont souvent imprégnés de traditions orientales, et qu'est d'autre l'Islam qu'une branche du christianisme imprégnée de tradition orientale? 

    On raconte que les cathares croyaient Jésus marié, notamment avec Marie-Madeleine. Un ancien chroniqueur affirme qu'il est saint que Béziers ait été prise le jour de la Sainte-Marie de Magdala parce que les hérétiques à son sujet y blasphémaient. Or, Béziers a appartenu aux royaumes arabes, avec tout le Languedoc, et il est simple de considérer que le christianisme cathare du Languedoc a été influencé par les figures de la tradition mahométane, et en a reçu une coloration spécifique.

    Même s'il fallait se référer plutôt à l'arianisme wisigoth, pour cette région nommée d'abord la Gothie, cela peut aisément se relier à l'Islam – d'abord parce que les commentateurs ont globalement dit que l'arianisme et l'Islam avaient beaucoup de traits communs (notamment la référence à la gnose), ensuite parce que même si on ne sait pas ce que l'arianisme pensait de Jésus et de ses relations avec Marie-Madeleine, on sait qu'il considérait que le Fils n'était pas consubstantiel au Père, et donc que Jésus n'avait nul besoin d'incarner la perfection sur Terre. Il pouvait être marié, cela ne changeait rien – il n'était pas, dieu incarné, au-delà des sexes ou de la nature terrestre.

    Mais il faut se poser la question d'un christianisme qui ne donnerait pas la possibilité à l'être humain de spiritualiser entièrement la relation amoureuse. Car qu'il y ait eu de l'amour entre Jésus et Marie-Madeleine ne fait aucun doute; mais les catholiques ont estimé qu'il s'exerçait sur un plan entièrement supérieur, où le corps physique n'agissait plus. 

    Et c'est là le mystère propre au christianisme, selon moi: il promet un corps glorieux qui ne pèche plus, mais reste quand même réel, substantiel – pleinement présent au monde. Il ne promet pas, comme les Orientaux, une dissolution dans la splendeur universelle – lumineuse selon les optimistes, après tout ténébreuse selon les athées, qui en un sens sont ici lucides. (Car qu'est-ce qu'un paradis dans lequel on n'existerait plus comme individu – ou être pensant –, sinon un enfer?)

    Si on veut dire que Marie-Madeleine était elle-même une initiée de haut rang, il faut savoir que, dans la tradition islamique, Aïcha, troisième épouse de 2042358300.jpgMahomet, est dans le même cas, et qu'elle a enseigné des choses saintes, et qu'elle est nommée Mère des Croyants. Autant dire incarnation de la Mère divine! Manifestation d'Isis! 

    Il est après tout possible que l'idée de Marie-Madeleine femme de Jésus soit venue du modèle d'Aïcha femme de Mahomet. Que cela ait été conscient ou pas, c'est très vraisemblable.

  • Rudolf Steiner et les couleurs

    0000000.jpgToujours issu de la collection privée de mon ami languedocien Pierre-Jean Canquouët, un livre de Rudolf Steiner appelé Nature des couleurs, recueil de conférences paru aux Éditions Anthroposophiques Romandes, m'est passé par après page sous les yeux. Il part essentiellement du rejet par Goethe de la théorie des couleurs de Newton. Son propos est de dire qu'on n'assume absolument pas la nature spirituelle des couleurs. 

    Car la théorie matérialiste énonce qu'elles émanent d'une vibration physique qui touche l'œil et les crée dans le cerveau et donc dans l'âme, mais Goethe et Steiner font remarquer que la couleur prise en soi n'est absolument pas définie par cette explication. L'âme ne ressent pas de façon égale les couleurs: Steiner dit que le rouge semble venir vers son observateur, et que le bleu semble fuir. Que le rouge agresse, que le bleu apaise. Pourquoi? La théorie de Newton n'en dit rien. 

    Et pourtant, ces valeurs spirituelles des couleurs – dont, je crois, a parlé aussi Kandinsky, justement sous l'influence de Steiner –, ces valeurs spirituelles des couleurs ont imprégné l'ancienne peinture, la peinture médiévale religieuse, avant qu'on en perde le sens, et qu'on soumette l'art au désir de reproduire les formes extérieures. 

    Or la perspective, qui essaie de créer une image du monde en trois dimensions alors que la peinture n'en a que deux, crée une simple illusion, relève du trompe-l'œil. Mais l'art véritable ne relève pas du trompe-l'œil, il s'appuie sur l'âme humaine pour manifester la vie spirituelle, dit Steiner – et je suis entièrement d'accord.

    Steiner dit dès lors que la couleur est en réalité issue des anges qui font des allers et retours entre la lumière et l'obscurité – des esprits qui font des rondes entre le lumineux et l'obscur selon la forme de la lemniscate. 

    Les anges sont des messagers entre le haut et le bas, entre la clarté et les ténèbres, et cela crée la couleur. Mais les couleurs, restant angéliques, sont attirées vers les hauteurs – et nous retrouvons saint Augustin affirmant que la chaleur a une pesanteur 000000000.jpgqui la tire vers le ciel, et il voulait par là désigner l'âme. 

    L'homme, même, est un équilibre entre ce qui est soumis à la pesanteur et ce qui est tiré vers les hauteurs. Son âme porte les couleurs: les anges la visitent.

    Dans le monde extérieur, les couleurs sont donc la trace de l'action créatrice des anges: elles manifestent dans les choses leur action passée – remontant à des millénaires, à des millions d'années. C'est magnifique.

    Cela explique l'art anthroposophique, qui fait souvent jaser: Steiner pensait qu'en pénétrant spirituellement les couleurs, on pouvait y déceler des formes, et donc tracer des lignes, faire apparaître des entités, des êtres. Car s'il rejetait comme l'art moderne l'idée que l'art reproduit la nature physique, il rejetait aussi ceux qui jetaient d'une façon déraisonnable, illusoire, délirante, des flaques de couleurs sur la toile. 

    Il disait que la peinture était ainsi à l'aube d'un renouveau, renouant avec la peinture médiévale religieuse, mais par un autre bout, et voyait dans l'impressionnisme et surtout dans l'expressionnisme les prémices d'un tel retour. Et ma foi, tout cela est simplement génial, profondément vrai. Je suis complètement d'accord. J'ai dû rencontrer Rudolf Steiner juste avant de naître, dans quelque sphère planétaire, pour être aussi d'accord avec lui sur tout.

  • Le Père Noël à Bugarach (7)

    0000.jpgDans le dernier épisode de cette terrible série, nous avons laissé le Père Noël alors que, ligoté sur la paroi du pic de Bugarach par un doigt étiré de Bug le Troll, il était secouru par l'Homme-Corbeau s'efforçant de trancher ce doigt de son rayon frontal blanc, dur et fin comme une lancette.

    On se souvient que Bug était parvenu à faire sortir un second doigt, qui fouillait la chair du Père Noël et y était enfoncé. Bug resserra le doigt qui maintenait immobiles saint Nicolas et son attelage, et libéra le doigt enfoncé.

    Un flot de sang jaillit de la chair du Père Noël, qui en tressauta. Mais il ne cria pas, ne fit mine d'aucun éveil intime – signe qu'il était déjà bien aspiré dans le doigt de Bug, qui était aussi un tube: il avait la faculté de s'ouvrir au bout, et de sucer, à la façon d'un tuyau, la vie de ceux qu'il entendait déguster par ce biais, vampire d'un nouveau genre.

    Le bout ouvert se referma, se constitua en une pointe dure et noire, à la façon d'un ongle ou d'une griffe, et se jeta sur l'Homme-Corbeau, tentant de le transpercer à la poitrine, au cœur, pour boire sa vie aussi, mais plus rapidement, en le tuant tout de suite! Car il n'avait pas de temps à perdre avec ce menu fretin: il méprisait cet homme qu'avaient transformé des fées, mais qui n'était qu'un mortel de l'époque dégénérée dans laquelle les saint Guillaume de Gellone étaient loin d'avoir subsisté.

    Cependant l'Homme-Corbeau, tout modeste qu'il fût de sa lignée, n'était point dénué de tours, et son agilité lui permit d'éviter le doigt lancé de Bug. Car il se tourna de côté, et derechef lança un rayon blanc de son opale frontale, mais cette fois sur ce doigt 000000000000.jpgque, tout fin qu'il fût, il ne manqua pas.

    Le tube vivant s'était jeté sur la paroi de pierre après s'être arraché du corps du Père Noël, faisant une boucle, et en manquant l'Homme-Corbeau il s'écrasa sur le roc – et le sursaut qu'il fit, l'arrêt qu'il dut faire en percutant la surface dure de la montagne permit à l'Homme-Corbeau de jeter son feu en y plaçant toute sa force, toute sa puissance. Le bout du doigt en fut consumé, sa pointe émoussée, sa griffe éradiquée.

    Un second cri retentit dans la montagne – et des injures jaillirent aussi comme des traits acérés, venant d'Arach le frère de Bug. Car il ressentait les peines et les douleurs de son frère Bug, dont il était jumeau, et avec lequel il ne formait pour ainsi dire qu'une seule âme.

    Mais les menaces n'impressionnèrent pas l'Homme-Corbeau – qui était passé par les portes de la mort, déjà une fois en cette vie! Il fit jaillir ses propres griffes au bout de ses doigts comme des serres, saisit le doigt blessé du monstre, puis le déchira, le rompit, le coupa, le lacéra à la vitesse de l'éclair – et un sang noir en bondit, mélange du sang de saint Nicolas et de celui de Bug même, et une puanteur aussitôt s'exhala, comme si des esprits mauvais s'enfuyaient en hurlant de cette chair infâme.

    Mais il est temps, chers amis lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette série brutale et sanglante.