Savoyard de la Tribune - Page 2

  • Poésie utile, poésie engagée: Horace face au matérialisme moderne

    00000.jpgQuelle est la place de la poésie dans la société moderne? Dans la cité antique, le poète romain Horace lui en donnait une de premier ordre. Il en parle dans ses Épîtres.

    Ce n'est pas que, comme dans la poésie dite engagée, il fasse de la poésie le relais des partis politiques: pas du tout. La subordination de la poésie à la politique est une des marques les plus éclatantes de la ruine de la poésie – et en même temps de la prétention de l'État à assumer un rôle spirituel et culturel central. C'est au fond une honte, pour la Civilisation, un indice majeur de décadence.

    Pour Horace, il s'agit de tout autre chose: la poésie est centrale dans la vie culturelle et spirituelle, et celle-ci est nécessaire à l'humanité jusque dans la sphère pratique. 

    Elle apprend aux enfants, dit-il, à aimer les actes héroïques, à avoir des modèles; elle est indispensable à l'éducation. Mais elle est également essentielle pour l'agriculture et la médecine, à cause des formules et conjurations: on commandait, ou cherchait à commander aux esprits élémentaires, lorsqu'on forgeait des vers, et la vitalité corporelle et végétale en dépendait. Les métiers eux-mêmes avaient besoin de poésie pour être efficaces. La matière ne se plie pas sans invocations magiques, et le mythe d'Amphion, qui a construit Thèbes en ordonnant aux pierres de s'assembler et de se souder, le rappelle.

    La poésie enseigne aussi, ajoute le grand poète classique, à prier les dieux. La prière, à cette époque, se faisait en vers, non en prose comme dans la tradition chrétienne. Il faudrait d'ailleurs s'interroger sur la signification de cette évolution. La prose insiste sur le sens, et c'est ce que le christianisme a fait. Mais les dieux y sont-ils sensibles? En Asie, on estime que l'âme ne s'élève vers eux que si les rythmes le permettent, que si les rythmes l'y portent. C'est à un tel point que les prières se font souvent dans une langue inconnue: en Thaïlande le Bouddha est invoqué en pali, mais cela importe peu, car le son seul suffit à édifier intérieurement l'être humain.

    C'est donc déjà le christianisme qui, par ses prières en prose et son refus d'invoquer les esprits élémentaires, a diminué l'importance de la poésie. Le rationalisme a poursuivi son œuvre, le matérialisme l'a achevée.

    Le Romantisme a tâché de lui rendre son rôle mystique, mais cela n'a pas suffi à lui rendre son ancienne place. Le Surréalisme a assuré vouloir la remettre au premier plan, mais sans entrer dans des considérations spirituelles et religieuses claires: et cela l'a soumise finalement au socialisme révolutionnaire, comme chez Aragon et Éluard. Cela l'a mise dans le train de la politique, sans l000.jpga faire entrer directement dans la vie ordinaire. La velléité en est restée théorique.

    Je crois, moi, qu'Horace avait entièrement raison. C'est sa voie que j'ai essayé de suivre dans mon dernier recueil, Chants et conjurations, lesquels contiennent des prières et des invocations à plusieurs sortes de dieux – Bastet, Vénus, Mercure, Isis, le Génie de la Liberté, le bienheureux Ponce de Faucigny, saint François de Sales, les anges en général (et notamment ceux qui étaient censés protéger une association d'agriculture biodynamique dont j'ai été président) –, mais aussi une illustration évangélique – conte de Noël en vers, à l'ancienne manière. Je me suis dit qu'il était ridicule de chasser le christianisme de la poésie, qu'à cet égard l'agnosticisme officiel attentait à la liberté et à la Civilisation. 

    De ce recueil, je conseille donc vivement la lecture!

  • Le Père Noël à Bugarach (2)

    00000000000.jpgDans le dernier épisode de ce conte annuel de Noël, nous avons laissé Guillaume de Gellone alors qu'il venait de refermer la porte des trolls de Bugarach, malencontreusement ouverte par eux avec le secours de quelques sorciers humains.

    Par la suite Guillaume est devenu seigneur du fief, afin de bien surveiller son ouvrage. Et on sait qu'il est le premier seigneur connu de Rennes-le-Château – qui n'est pas loin et qui, surtout, est une belle élévation depuis laquelle on peut surveiller le pic de Bugarach et les autres montagnes environnantes, lesquelles contiennent, dans leurs profondeurs, des trolls et des mitounes, des êtres violents et barbares ou bien de rusées ensorceleuses.

    Pour ces dernières, qui ont voulu le séduire, Guillaume les a du reste assagies, elles sont devenues bien meilleures après qu'il s'est occupé d'elles. Elles se sont mises, sous sa direction, dans la lumière de sainte Marie Madeleine, la fameuse repentie.

    Et c'est pourquoi l'église de Rennes-le-Château a été dédiée à celle-ci: revenant du ciel (où elle était installée depuis son départ de la terre) à la demande du seigneur Guillaume de Gellone, elle a instruit les Mitounes et leur a appris à être bonnes – et à méditer, comme elle, sur les saintes Écritures et la 00000000000.jpgmort de Jésus-Christ, sur la Croix. Car c'est ainsi qu'elle est représentée à Rennes-le-Château, selon les visions authentiques des anciens sages bien meilleures et plus fiables que celles des sages nouveaux qui prétendent corriger les anciens (mais en racontant les choses selon ce qui leur fait plaisir, pour l'essentiel).

    Les mitounes de Rennes-le-Château en ont été adoucies, amendées, et depuis, elles sont douces et bonnes – elles le sont si profondément qu'on les prend souvent pour Marie-Madeleine même. Elles ont pris son visage, à force de vivre dans sa lumière. Car il faut savoir que les Mitounes n'ont pas de visage très distinct: elles peuvent en changer à volonté, en principe. Mais elles ont développé tant d'amour pour Marie-Madeleine qu'elles ont imité en tout point sa forme, ce qui explique que beaucoup d'hommes les aient prises pour la sainte. Cependant elles n'ont pas sa pureté: certaines d'entre elles restent joueuses et malicieuses, et continuent de s'amuser de la naïveté des hommes en prenant toute sorte de formes trompeuses.

    Plus tard, Guillaume de Gellone est devenu religieux, à son tour – totalement imprégné de l'ange qui vivait en lui, vivait avec lui, et le guidait dans sa vie de guerrier preux. Mais il faut dire que malgré tous ses efforts il ne put jamais convertir au bien, comme il avait fait avec les Mitounes, les trolls Bug et Arach, qui sont restés ses ennemis, ses ennemis irréductibles jusqu'au bout, êtres abominables, sorciers infernaux qui ont appris des Mitounes à tisser des illusions aussi, se faisant passer auprès des hommes pour d'absurdes sauveurs venus d'une autre planète. Cependant ils ne l'ont pas fait pour jouer, mais pour servir d'obscurs et égoïstes desseins, en vrais démons qu'ils sont.

    Mais ces explications ont pris de la place, et nous devons remettre à la prochaine fois le récit du Père Noël capturé proprement dit.

  • Le Père Noël à Bugarach (1)

    000000000000.jpgChaque année, le Père Noël est freiné dans sa mission par des exhalaisons terrestres malignes, qui font souffrir ses rennes et lui-même le tourmentent, car dans ces exhalaisons se trouvent des êtres maléfiques qui en profitent pour s'arracher à la terre où on les a jadis confinés, ils parviennent à se recouvrir de ces exhalaisons comme d'un vêtement les protégeant des rayons des étoiles – lesquels leur font si mal.

    Et il faut dire une chose: ces exhalaisons sont créées par les passions humaines – les mensonges, les peurs, les haines, tout ce qui est négatif dans l'âme, et justement s'en exhale. Ils donnent aux monstres une force, un corps, un pouvoir de résister aux êtres d'en haut qui les surveillent, d'échapper brièvement à leur action. Il leur donne une puissance inconnue autrefois, quand l'homme ne commettait pas toutes les fautes qu'il commet aujourd'hui, et qu'il ne recevait que de belles visites, comme celle du Père Noël. Car alors, rien ne faisait obstacle à sa course 000000000000.jpgdans les vapeurs qui s'élevaient de la terre, et il se rendait très souvent dans les villages, entrait très souvent dans les maisons, passait tout près des toits. Ce n'est plus le cas, cependant.

    Or, cette année, saint Nicolas a été particulièrement gêné dans sa mission habituelle par deux trolls effroyables – nommés Bug et Arach, violeurs bien connus des nuits languedociennes. Il passait, la nuit du 24 au 25 décembre, au-dessus de leur antre, nommé communément le pic de Bugarach – montagne des Corbières arides, dans le département français de l'Aude.

    Des fables ont été racontées sur elle: des extraterrestres y auraient une base, et ils s'apprêtaient à emmener les âmes pures dans leur soucoupe volante. Il n'en est rien. Le pic de Bugarach, énorme rocher incliné, est en réalité le couvercle soulevé d'un royaume de trolls très dangereux. Leur puissance leur a permis, il y a de nombreux siècles, de soulever la dalle posée sur leur 00000000.jpgempire par l'archange saint Michel, à l'époque où il abattit les démons et vainquit les dragons.

    Il y avait, dans cette vallée, il y a très longtemps, des sacrifices humains, destinés à conférer à ces trolls une puissance nouvelle, et à les amener à la partager avec certains mortels pervers et ambitieux – ceux qui avaient établi cette coutume du sacrifice humain. Et les trolls, grâce à cette nourriture pour eux apprêtée, étaient parvenus à soulever le plafond de leur prison, et c'est ce qui donne au pic de Bugarach sa forme si spécifique.

    Ils n'ont pas pu achever leur entreprise, bien sûr: un ange de l'armée de Michel a guidé jusque-là le fameux Guillaume de Gellone, lui a confié une épée fulgurante, et après avoir repoussé leurs assauts il a blessé mortellement, ou du moins gravement ces deux trolls immondes, qui ont dû rebrousser chemin – se réfugier dans leur vieil antre. Puis, prêtant sa bouche à l'ange, il a refermé, en la scellant d'un enchantement puissant, la porte de leur royaume maudit, érigeant même une muraille nouvelle pour bloquer l'ouverture récemment pratiquée, ce qui a rendu leur prison finalement encore plus solide qu'avant. Car l'ange, passant par Guillaume, ordonna à la roche de se reformer, et elle ne put qu'obéir.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, avant de revenir, la prochaine fois, au drame du Père Noël cette année.

  • Cercamon et les hérésies

    00000000000000000000000.jpgContinuant de lire les textes occitans que contient ma bibliothèque, j'ai parcouru les pages des Poésies de Cercamon, troubadour limousin du douzième siècle, parues en 1922 chez Honoré Champion. C'est très intéressant, à trois titres.

    D'abord, il fait, comme les autres troubadours, de la femme la dispensatrice de bienfaits sublimes, même quand on ne s'unit pas à elle charnellement. Ce n'est pas qu'il ne désire pas cette union charnelle, mais la relation même à distance lui prodigue un remède à ses maux – le comble dans ses vides intimes.

    Ensuite il blâme les mauvais troubadours qui, matérialistes, ne pensent qu'à séduire les femmes par de belles paroles, à les corrompre pour leur plaisir propre, purs égoïstes. Il est moraliste et, en fait, chrétien.

    Car la troisième chose remarquable de son petit recueil est que, dans un éloge funèbre à un comte de Poitiers trépassé, il prie Dieu de bien vouloir exonérer celui-ci de ses fautes, et de l'arracher à l'enfer. Visiblement ce comte avait des qualités suffisantes pour motiver Cercamon à demander pour lui cette grâce, mais il avait aussi commis beaucoup de péchés, car l'enfer est plus souvent, dans les faits, évoqué que le paradis, à son sujet.

    Mais il y a plus. Cercamon évoque de mystérieux Sarrasins présents dans l'ancien duché d'Aquitaine, dans des villes de l'ouest français – Sarrasins qu'il présente comme devant être combattus. Son vocabulaire est celui des chansons de geste, mais il s'applique au douzième siècle, non à l'époque de Charlemagne et de ses héritiers immédiats. Nous avons vu qu'à cet égard un Peire Vidal, languedocien, évoque les royaumes arabes et turcs, de façon attendue, logique, normale. Mais Cercamon parle, lui, de Sarrasins en France, et il est douteux que, ethniquement, cela ait un sens. Il y a fort à parier qu'il faille prendre le mot dans un sens religieux, et qu'il ait voulu désigner par là des hérétiques.

    Il est très possible qu'il ait voulu désigner par là ceux que nous appelons cathares, et qu'à cette époque on appelait aussi ariens, c'est à dire héritiers de l'hérésie à laquelle avaient adhéré les Wisigoths. Comme ceux-ci avaient été conquis, effectivement, par les Sarrasins et qu'ils s'étaient mêlés à eux, il n'est pas invraisemblable que le mot de Sarrasins unisse en réalité tout ce monde dont le christianisme teinté d'Orient ne respectait pas la doctrine fondamentale du catholicisme. Car, on le sait, l'Islam concède 000000.jpgque Jésus était un grand prophète fils d'un ange; mais il ne lui accorde pas le statut de divinité que les catholiques lui accordaient – et, à ce titre, a fait dire à plusieurs commentateurs que l'Islam était une branche détachée du christianisme en fait proche de l'arianisme. 

    Ces débats paraissent obscurs, mais ils sont importants pour l'histoire de l'Occident, car l'alliance entre Dieu et l'Homme n'est pas la confusion mystique entre les plans spirituel et matériel: il laisse au divin et à l'humain toute leur place, et donc autorise l'étude précise du monde physique, d'un côté, la théologie spéculative et la philosophie abstraite, de l'autre. Or, il est malheureusement indéniable que les progrès de l'humanité, depuis cinq ou six siècles, ne sont guère présents que là – dans l'exploration des propriétés de la matière, d'une part, et dans la pensée logique affinée de la philosophie, de Descartes à Hegel. Cette pensée pure, détachée des affects, est la caractéristique de l'Occident moderne, et un René Guénon, nostalgique de la gnose islamique, a eu beau la critiquer, il semble bien, comme le reconnaissait Pierre Teilhard de Chardin, qu'elle soit une étape fondamentale dans l'évolution humaine.

    Or, il faut bien avouer que Cercamon se situait, quoiqu'en occitan, dans cette foulée occidentale issue d'Augustin d'Hippone et qui allait être consacrée, quelques décennies plus tard, par saint Thomas d'Aquin.

  • Napoléon à Nice: souvenirs d'un attentat

    20201029_114515.jpgLe jeudi 29 octobre dernier, jour de l'attentat de la basilique Notre-Dame-de-l'Assomption de Nice, j'étais dans cette ville en visite, et voici ce que j'ai ressenti: le modèle républicain plus ou moins ruiné, morcelé, émietté, pulvérisé. Car je venais de Juan-les-Pins, où je logeais, et j'avais pris le train, et le contrôleur a engagé une conversation parce que je n'étais pas en règle, et il a énoncé qu'on ne contrôlait plus rien, que l'État était défaillant, et que moi, professeur dans l'instruction publique, je devais bien le savoir!

    Et voici ce que j'ai vu, et ce que je crois savoir: l'éducation a supprimé l'autorité issue de la traduction catholique sans la remplacer par une autorité nouvelle authentique, et en feignant de croire au rationalisme éducatif – c'est à dire que, en expliquant bien les choses, les enfants seraient convaincus que les valeurs de la République étaient parfaites, et que la Nation serait unie! On a feint de le croire, dis-je, car on ne s'est jamais posé la question de ce qu'était un enfant – on a juste rêvé à des valeurs nouvelles, et on s'est juste occupé de miner l'autorité catholique. On s'en est occupé parce qu'on croyait qu'il y aurait une tradition philosophique qui serait plus forte, plus grande, plus vaste, mais on ne s'est pas donné les moyens pédagogiques de la faire exister.

    Et on ne l'a pas fait parce que cela demandait des efforts, et que les efforts, c'est fatigant.

    De surcroît on n'impose pas des valeurs qui ne seraient pas en résonance avec l'ordre du monde, et on ne croyait pas réellement que celles-ci l'étaient, on n'a pas fait l'effort de vérifier qu'elles l'étaient.

    J'ai visité, le même triste jour, le musée de la ville, et on y voyait les ors rutilants de l'époque napoléonienne – on y voyait même Napoléon divinisé, et je me demandais quelle mythologie il faudrait pour tourner les enfants vers les valeurs de la République, et si Napoléon ne pouvait pas au moins être un héros envoyé aux hommes par un dieu républicain, puis guidé par les anges de la Liberté, de l'Égalité et de la Fraternité – comme le voulait à peu près Victor Hugo.

    Car entre les rationalistes qui ne veulent pas de mythologie et les traditionalistes qui ne veulent pas d'idées nouvelles, la république française est écrasée dans le néant. C'est à se demander si les rationalistes ne s'en sont pas pris au catholicisme par 1160_xl.jpghaine de la mythologie, s'ils ont vraiment quelque chose à proposer.

    Napoléon a essayé de créer une mythologie qui le justifierait, mais elle aussi s'est émiettée. Elle avait pourtant une certaine beauté, comme le montrait le musée de Nice. Mais elle était artificielle, figée, déjà classique au moment de sa création.

    Toutefois, on voyait des statuettes de l'Empereur monté sur un cheval blanc et entouré d'une cape rouge qui lui faisait comme une flamme, et je les ai aimées, j'ai failli en acheter une. Pour élever les âmes vers les valeurs de la République, cela m'a semblé mieux que les beaux discours. C'est à dire mieux que rien, en pédagogie. Car un discours peut toujours être contesté, les valeurs de la République peuvent toujours être discutées. Est-on assez naïf pour croire que ce n'est pas le cas? Les enfants aiment les images fortes, le merveilleux, le lien avec le ciel, mais ils ne sont pas pour autant stupides!

    Il faudra réformer en profondeur l'éducation, et mettre fin aux illusions du rationalisme. Elles minent la République, en rendant l'éducation inopérante, et en ne créant qu'une autorité factice.

  • CLXXVII: l'épisode du robot bleu

    eternals-640x361 (2).jpgDans le dernier épisode de cette geste étrange, nous avons laissé le gardien secret de Paris appelé Génie d'or alors qu'il venait de vaincre un nouveau robot de Fantômas et s'être lui-même soigné des plaies qu'il en avait reçues.

    Il tourna le regard vers le nord; au-dessus des immeubles de la rue Reynouard la tête d'un robot bleu se voyait, dépassant des toits. Il faisait trembler le sol bétonné à chaque pas, et détruisait en passant, de ses gros poings carrés, les beaux édifices s'élevant à droite et à gauche de son chemin fatal. Dans une pluie de débris ils s'écroulaient, soulevant des nuées de poussière et créant un fracas terrible; et, quand son coup se contentait de s'enfoncer dans une façade sans y faire rien d'autre qu'un trou, il complétait son œuvre de destruction rageuse en assénant un grand coup depuis les hauteurs, en plaçant son poing derrière lui. Et alors les immeubles s'en écroulaient d'autant plus vite, et on voyait les habitants qui n'avaient pas pu fuir tomber avec les gravats ou être éjectés et propulsés à la façon de pantins. Leurs cris mêmes, horrible chose à dire, étaient noyés dans le tonnerre des bâtiments ruinés, et leurs vies semblaient ne plus signifier rien.

    Parfois aussi il lançait, après avoir pris de l'élan, son énorme pied à la base des édifices, puis les achevait d'un coup d'épaule. Et ils s'en effondraient plus effroyablement encore, tuant et broyant, écrasant et assassinant, à la façon d'un monstre de l'enfer que l'art mécanique serait parvenu à matérialiser, après qu'ils avaient été rejetés dans l'abîme par Hercule et les autres héros, ou même les saints de la religion du Christ. Car on dit que non seulement le roi Arthur abattit dans sa jeunesse un ogre qui infestait le Mont-Saint-Michel, mais que Charlemagne tua des géants en Occitanie, et saint Louis abattit un minotaure en Aragon, saint Marcel un dragon à Paris, et que sainte Geneviève chassa les gargouilles qui infestaient la Seine, et que, durant des siècles, grâce à l'action de ces preux chevaliers du vrai Dieu, les créatures de l'enfer se sont cachées, rejetées, confinées dans les profondeurs. Mais enfin, l'art magique de la technologie leur a donné un nouveau corps, une nouvelle voie de sortie, car il leur a permis d'agir sans rompre le serment qui les maintenait sous terre. En effet, les machines mêmes étant faites de matière terrestre, et étant animées par de l'énergie terrestre, les démons, dit-on, ont le droit de s'y lover, et par elles d'agir à la surface, rendue perméable à l'abîme eternals-makkari-header.jpgpar l'invention de ces engins du diable.

    Mais d'aucuns, je le sais, n'hésitent pas à qualifier ces idées de superstitions, affirmant que ces monstres jamais ne furent, alors même que le Génie d'or, il y a de cela de nombreux siècles, les a directement combattus en compagnie de sa mère la nymphe Sëgwan, guerrière accomplie qui sortait de la rivière de Seine tout armée, quand elle combattait les ogres. Il reconnaissait, dans les monstres de fer auxquels il s'opposait, la présence des mêmes larves horribles qu'il avait dû, en un autre temps, abattre, et qui avaient fait naître la légende des monstres abattus par des saints et des héros, dont il était en réalité le parangon et l'archétype, lui-même!

    Or ces robots immondes, aberrations de la nature suscitées par l'ignoble Fantômas, préparaient la venue de ténèbres plus profondes, car ils rompaient les sortilèges qui les avaient maintenus dans les profondeurs, et il faudrait, un jour, revenir les affronter. Mais pour l'heure il suffisait bien d'observer ce robot bleu qui ruinait Paris dans son arrondissement seizième, et faisait fuir les foules devant lui dans l'épouvante.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode pour renvoyer au prochain, quant à cette effroyable histoire qui voit massacrer sans rémission les malheureux Parisiens.

  • Richard Corben et Den

    Den1a_06012003.jpgL'auteur américain de bandes dessinées Richard Corben est mort il y a quelques jours et c'était un de mes artistes préférés quand j'étais adolescent, je l'adorais. Il créait des histoires fascinantes, notamment Den et Bloodstar. La première transportait des mortels ordinaires, et même chétifs et nuls, dans un monde parallèle où ils devenaient des surhommes musclés et imberbes combattant des monstres et séduisant des femmes, et je reconnais maintenant qu'il y avait là une forme de vice, en moi, quand j'aimais l'illusion de cette métamorphose qui au lieu de renoncer à la chair la sublimait, l'enjolivait. Je m'identifiais à Den, et fantasmais mille conquêtes de son genre. 

    Car Richard Corben créait un monde incroyable en ce qu'il mêlait le réalisme le plus convaincant et la capacité à transfigurer les choses, à les rendre pures, dorées, voluptueuses – propres à combler les désirs.

    Il y a une bonne idée au départ: le monde parallèle, astral ou éthérique – spirituel –, a des capacités supérieures au monde physique, parce que la pensée est libre des lois extérieures – et que c'est en pensée qu'on y entre. On peut s'imaginer aisément plus beau, plus fort, plus intelligent dans une sphère que rien ne limite – et rêver tout éveillé de soi-même. Mais lorsqu'on dessine, il reste difficile de rendre ce monde immatériel. La tentation est grande de s'appuyer sur les valeurs physiques, corporelles et charnelles, pour traduire ce sentiment diffus – et il faut reconnaître que la coutume en est très américaine, cela fait partie de la tendance propre à cet Extrême-Occident qui domine le monde.

    Corben se fondait sur cela dans son art, consciemment ou non, rejoignant d'autres grands illustrateurs de fantasy qui alliaient des chairs fantasmagoriques et des suggestions plus intérieures et mystérieuses, tels Frank Frazetta ou Boris Vallejo. Mais de surcroît Corben créait des histoires, de véritables mythes – car Den est devenu un héros archétypal, presque comme Conan, ou Tarzan.

    Au reste, le lien avec Conan s'est affirmé dans une superbe adaptation d'une nouvelle de Robert E. Howard – Bloodstar, donc. C'était mon album préféré, tous dessinateurs confondus, et il était d'autant plus beau qu'il était moins fantasmatique et plus dur – 1a420dd08ecc134d830b2f2617ad84f9.jpgpuisque le héros, quoique musclé et blond, se sacrifiait pour sa communauté, affrontant sans peur de sa mort certaine un monstre énorme et hideux qui le mettait en pièces, et qu'il parvenait tout de même à vaincre. Howard avait présenté cette histoire, si ma mémoire est bonne, comme le souvenir d'une vie antérieure qui se finissait mal, et c'était bien émouvant et beau, grandiose et tragique. Le monde était plus pur, plus coloré, plus luisant, mais cette fois sans illusion, les lois réelles du monde moral n'étant pas déformées par les fantasmes. Un chef-d'œuvre. 

    Howard, de fait, était un grand homme, et Corben l'avait vu.

    J'aimais aussi son adaptation des Mille et une Nuits, sensuelle et féerique, car tout de même j'étais amateur de figures plus éthérées, plus fines, plus pures que dans Den. Ces contes demeuraient assez ancrés dans la vie physique pour lui convenir – comme ils avaient convenu à la France hédoniste des Lumières. Ils n'en gardaient pas moins de la grâce.

    Corben a réalisé de grandes choses, il était un grand artiste.

  • Philippe Marlin et The Watan Origin

    0000000.jpgMon ami l'éditeur Philippe Marlin m'a donné un livre qu'il a écrit, intitulé The Watan Origin. La géopolitique au regard de la science, de l'ésotérisme et de la littérature (2016). Le titre fait allusion à une histoire racontée par René Guénon (1886-1951) et, avant lui, par Alexandre Saint-Yves d'Alveydre (1842-1909), selon laquelle il existerait un alphabet primordial, antérieur à celui des Égyptiens et des Juifs, et que certains mystérieux initiés connaîtraient. Philippe Marlin en a ensuite rêvé, et dans son rêve la chose était en anglais.

    Dans cet ouvrage, l'auteur expose différentes merveilles des théories scientifiques actuellement à la mode, et les perspectives des nouvelles inventions – ou des devins modernes qui tentent de prédire l'avenir pour dire, souvent, que l'époque est horrible. Il y a des histoires plaisantes sur le pays cathare et ses mystères – et la plus belle est celle dont j'ai déjà parlé, et qu'a probablement créée Maurice Magre (1877-1941): le Graal serait dans la montagne de Montségur, et on raconte qu'un certain Otto Rahn (1904-1939), proche de Himmler, l'aurait cherché.

    Il y a aussi les extraterrestres de Bugarach, comme de juste, et toute sorte de fantaisies inspirées par les Mitounes, ainsi que je l'ai dit ailleurs. (De mon point de vue, elles sont l'essence des mystères pyrénéens.)

    Philippe Marlin présente à ses lecteurs la pensée de Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), et comme je l'aime infiniment, j'en ai été heureux. Il en dit du bien, montrant que le divin jésuite a synthétisé le christianisme et la science la plus moderne, y compris la physique quantique, pour donner à la Création un dynamisme nouveau, tout en gardant le Christ comme horizon de l'Évolution. C'est beau. Magnifique.

    Or il y a, au début du livre, une étonnante citation d'un certain Philippe Solal, qui déclare que dans la Noosphère toutes les pensées ne sont pas humaines. 

    La Noosphère, rappelons-le, est, pour Teilhard de Chardin, la sphère psychique qui entoure la Terre et est faite de l'activité pensante humaine. Mais Philippe Solal affirme qu'elle contient aussi des pensées d'êtres non incarnés, ce qui est fort et beau, 00000000000.pngcar cela justifie et explique les anges, les elfes et les extraterrestres. On renoue avec Victor Hugo disant que l'échelle des êtres continue au-dessus de l'humanité dans l'invisible – alors que des générations de  matérialistes se sont disputés entre ceux qui croyaient que l'homme était le seul être pensant et ceux qui croyaient que les extraterrestres étaient des êtres physiques comme nous. Pour la première fois depuis le Romantisme, un homme ose dire, comme le faisait la Scolastique, qu'il existe aussi des personnes sans corps physique, des êtres pensants sans cerveaux!

    Car Teilhard de Chardin, à la manière catholique habituelle, ne se frottait pas à la question des anges. Mais voici qu'un savant utilise le vocabulaire scientifique pour parler d'eux à son tour.

    Le livre de Philippe Marlin est agréable et plaisant; il touche au divin par affleurements – citant même Lovecraft affirmant que par le rêve on s'affranchit parfois du monde physique, pour entrer dans un autre. D'où l'écriture Watan, sans doute.

  • Gnosticisme et catharisme

    00000.jpgJ'ai émis l'idée, dans un article précédent, que le lien profond entre l'Occitanie et le catharisme était probablement dû à la gnose telle que les Arabes l'avaient installée dans cette région de France. Le roi d'Aragon, en Espagne, a aussi soutenu les cathares; et il s'alliait volontiers avec certains Arabes.

    J'ai dit, par ailleurs, que la pensée claire était une marque de spiritualité profonde, parce qu'elle est l'alliance de l'esprit humain avec l'univers, qui voit les choses indépendamment des sentiments personnels ou de l'instinct corporel – à un niveau supérieur, assimilable à l'Ange. Socrate déjà l'exprimait avec son démon intime, qu'il suivait seul. L'émancipation de la pensée humaine devait être confirmée par le mystère de l'Incarnation, qui la bénissait, et lui donnait les moyens de s'affranchir des contingences – ou, comme le disait Spinoza, des affects.

    Il n'y avait plus besoin dès lors de gourou: par ses propres forces intérieures, l'être humain pouvait pénétrer les mystères. Déjà, l'un des premiers, saint Augustin en avait montré les effets; puis saint Thomas d'Aquin – et jusqu'à François de Sales, Joseph de Maistre et Pierre Teilhard de Chardin en livrent des traces, dans la tradition catholique.

    Mais la philosophie profane même en a été changée. Et il y a en elle plus de manifestation de l'évolution humaine vers le divin que les religieux ne veulent bien l'admettre. Un souffle passait sur Descartes, Pascal, Voltaire, Rousseau, Hegel, Galilée, tant d'autres.

    Cependant les mystiques ont bien vu ce que cela avait fait perdre. Ils ont bien vu que les cathares, par exemple, avaient un lien avec la Nature, qui est devenue étrangère à la tradition catholique et à la philosophie occidentale. Le rejet de la gnose a eu cet effet, cet effet négatif. Entre la matière étudiée rationnellement par les savants et la pensée pure des philosophes, il y a les éléments, et ils contiennent aussi quelque chose de spirituel. L'Église catholique l'assimilait aux démons, la philosophie moderne aux forces mécaniques productrices d'illusions nécessaires: le lien est évident. La gnose y voyait davantage, et cela explique sans doute que des âmes romantiques, aimant la nature et l'amour, se détournent de la théologie et de la philosophie classiques, et, à la suite des surréalistes, sondent les hérésies pour y retrouver l'émerveillement païen OIP.jpgface aux phénomènes – et concéder aux esprits élémentaires une beauté, une sainteté, une noblesse qu'on leur a niée. Breton rêvait de Mélusine, de Gaulle de la fée de la France, Charles Duits de la grande déesse noire, et les poètes ne veulent plus avoir à renoncer à ce monde pur et beau qui anime leur cœur en secret.

    Et ils ont raison. Une fois la raison bien développée, il est temps de retourner aux mystères de la Nature – de ce monde intermédiaire entre la matière et l'idée, qui explique comment l'on va de l'une à l'autre, par quelle alchimie. C'est ce que Michel Maffesoli appelle la tendance dionysiaque, et elle est à accueillir. Mais pas sous forme de conflit. Se protéger, c'est bien, régresser, non. Et il s'agit de conserver, dans ces bacchanales nouvelles, les acquis de la raison, afin de distinguer clairement, et le monde élémentaire, et le ciel intellectuel hiérarchisé en anges: comme chez Tolkien on passe souplement des elfes terrestres aux puissances célestes, on doit pouvoir aller librement et harmonieusement de l'un à l'autre.

    Car c'est dans la Nature que l'on trouve la vie – et que la pensée s'enflamme, pour percer de nouveaux mystères. La sécheresse de la pensée classique a montré qu'elle a aussi besoin de poésie, pour éviter de rester à la surface, dans l'abstraction, ou d'aboutir à des impasses, parce que l'humanité a été perdue en route – la pensée abstraite pouvant être captée pour ainsi dire par la lumière cosmique sans que le cœur l'ait suivie.

  • La psychologie selon Rudolf Steiner

    00000.jpgMe sachant adepte de Rudolf Steiner, mon ami Pierre-Jean Canquouët m'offre les livres de lui qu'il possède, et un volume, recueil de conférences, se nomme Études psychologiques. Culture pratique de la pensée. Nervosité et le Moi. Tempéraments. Je l'ai lu avec beaucoup d'intérêt et d'enthousiasme, comme généralement je lis Steiner – d'autant plus qu'il aborde des questions pédagogiques et ce que l'étude des tempéraments peut indiquer aux éducateurs pour les aider à effectuer leur métier. Il ne s'agit pas, comme je l'ai lu ici ou là, de classer les élèves selon des qualités qu'ils auraient, mais de faire apparaître leurs tendances profondes, et de trouver des voies d'action pour enseigner auprès d'eux, en même temps que de corriger les excès de ces tendances.

    Le tempérament, dit Steiner, est la partie de l'être humain intermédiaire entre l'esprit profond, immortel, tel qu'il se retrouve de vie en vie, et le corps physique tel qu'il apparaît avec ses traits héréditaires, ses lois héritées de sa famille. Il y a, précise-t-il, quatre tempéraments: le colérique, qui s'appuie sur la volonté personnelle, le moi; le sanguin, qui s'appuie sur le corps des émotions et impulsions, appelé par lui corps astral; le flegmatique, qui s'appuie sur le corps de vie, et témoigne d'une bonne santé extérieure, mais d'une nonchalance intérieure qui peut s'avérer nuisible; et le mélancolique, qui oppose, à l'âme, un corps ressenti comme lourd et difficile à manier, à soulever. Tous ces tempéraments, assure-t-il, sont beaux en soi, car ils témoignent de la diversité de la vie et de l'humanité, et il n'y a pas, jamais à les combattre en tant que tels; il faut juste chercher à corriger les défauts qui leur sont inhérents: la fureur pour les colériques, l'inconstance et l'instabilité pour les sanguins, la paresse et la mollesse pour les flegmatiques, la tristesse et la douleur pour les mélancoliques. À l'inverse, donc, les colériques ont une force personnelle appréciable, les sanguins une sorte de poésie face à la vie, les flegmatiques restent calmes et corporellement sains, et les mélancoliques sont solidement ancrés dans le concret.

    Le paradoxe, en éducation, est qu'on ne doit pas compenser les défauts des tempéraments par des impulsions contraires, mais en poussant le plus loin possible les tendances propres, afin que l'enfant en constate lui-même les limites. Au colérique, il faut opposer une assurance ferme, qui le rassurera, et des exercices 0000.jpgdifficiles, des obstacles, qui l'apaiseront comme un mur apaise finalement un homme lancé à l'assaut du monde! Devant le sanguin, on place de l'affection, et quelques objets sans importance, afin qu'il puisse passer de l'un à l'autre. Au flegmatique, on présente des personnes motivées par ceci ou cela, pour qu'elles le stimulent. Au mélancolique, on raconte d'horribles malheurs, afin qu'il se lasse de sa propre tristesse.

    Tout cela me paraît lumineux et sage, et je ne comprends pas qu'on ait attaqué Steiner sur ces sujets. La vérité est que c'est un peu plus compliqué que de dresser des lois générales inopérantes comme celles que l'on dresse ordinairement, du type: l'enfant cherche à voir les limites. Il est clair qu'on se focalise ici sur les colériques, qui entrent facilement en concurrence avec les professeurs, et qui attendent d'eux une fermeté égale, en intensité, à leur ardeur propre. Évidemment, ce sont eux qui posent le plus de problèmes aux professeurs qui ont un tempérament différent.

    Steiner parle aussi de la nervosité généralisée à l'époque moderne, consécutive à un corps de vie, ou éthérique, affaibli. Le remède, dit-il, en est l'exercice de la mémoire. C'est grâce à la mémoire qu'on peut renforcer son rythme intime et son corps de vie, et donc cesser de passer avec angoisse d'une chose à l'autre, ou de reculer avec terreur face aux tâches à accomplir. Elle donne une assise, aussi curieux que cela paraisse aux esprits simples.

    Cela m'a paru beau, et je n'ai pas d'autres commentaires à faire, tout m'a semblé parfaitement juste.

  • La transfiguration de Radûmel (Perspectives, XC)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Combat des Titans, dans lequel je rapporte qu'il m'est constamment difficile de traduire en mots humains ce que j'ai vécu dans le changeant et troublant pays des génies sous les traits de l'elfe Radûmel, au cheval ailé vaillant affrontant un terrible homme-dragon dans les hauteurs du ciel!

    Quoi qu'il en soit, et pour en revenir à mon récit, je tremblais pour Isniëcsil resté seul face à ces monstres, et me maudissais de ne rien pouvoir faire, cloué au sol – si l'on peut dire, puisque j'étais dans une tour qui par ses poutres, ses pierres et ses dalles surélevait ce sol d'au moins trois cents pieds! Mais cela ne suffisait certes pas à atteindre le lieu élevé où s'étaient rendus mon cher cheval ailé et ses ennemis redoutables.

    De toute façon j'eus bientôt fort à faire – et ma part de devoir à remplir. Car les hommes de Taclamïn restés sur place et vivants, après avoir eux aussi contemplé leur maître gravissant les airs sous sa forme de dragon attaqué par un cheval de clarté, furent rappelés à l'ordre par quelque capitaine au cœur ferme, et ils me regardèrent, et s'avancèrent vers moi l'épée nue, afin de me régler mon compte.

    Ils étaient sept, et je me demandai comment j'allais faire. Mais je remarquai leur étrange lenteur, ou leur curieuse lourdeur – comme si l'éloignement de leur maître leur avait ôté de la vie, et avait embrumé leur esprit et rendu leurs corps plus pesants. Ils étaient tels que des machines vides d'énergie, un volant de voiture sans assistance électrique – et leurs traits tombaient et leurs yeux étaient éteints, et leur âme atone semblait amorphe.

    Tout au contraire je sentis ma vigueur renaître, devenir plus vive – et il me sembla que mes yeux brillaient, car de la clarté s'étendait devant eux, je voyais s'éclairer autour de moi les choses, devenues plus nettes, plus brillantes, jusqu'à rendre diaphanes les armures des ennemis. Leurs défauts s'indiquaient à moi à la façon de trous béants, leurs mailles faibles et lâches me sautaient aux yeux – et même les flux de vie qui irriguaient leurs membres luisaient sous mon regard ainsi que l'auraient fait des lignes de lumière colorée, et je distinguais les bras et les jambes que remplissait un feu défaillant, mais aussi les cœurs mal nourris de clarté sainte, et les veines exsangues, et les âmes mornes et affaissées. Tout m'apparaissait en vision, et la vie pour moi avait soudain perdu tous ses secrets. Dans les crânes mêmes, les pensées obscurcies avaient pris la forme de brouillards épais, spectres vagues qu'agitait une volonté amoindrie, et qui s'échappaient des têtes comme des fumées malades.

    Et dès lors je me sentis prêt à abattre ces sept êtres à moi seul. Car n'était-ce pas quelque ange qui m'indiquant leurs défauts pointait du doigt pour moi les vices de leurs armures, les faiblesses de leurs corps, et me donnait ainsi le pouvoir de les écraser en quelques instants malgré leur nombre? Je me savais transfiguré – et j'en eus la preuve, quand je vis se refléter, sur les épées et les cuirasses de ces Orcs, le feu de mon regard pareil à la clarté d'une lampe, et que je vis mon corps même, comme en un miroir, s'y revêtir d'un éclat inconnu, propre à impressionner jusqu'au fils d'un dieu.

    Un doigt du ciel m'avait assurément touché – et maintenant que l'idée s'en fortifiait, le souvenir en resurgit, fugace: je ne l'avais pas remarqué sur le moment, mais j'avais bien vu une aile de lumière m'effleurer, et un être venir d'en haut et y repartir – je dirais à la vitesse de l'éclair si, dans ma mémoire, le temps n'avait pas semblé s'être brusquement arrêté, le soleil se fixer dans l'espace, l'instant devenir éternel! Une main était sortie de l'infini, oui, et un doigt s'était allongé – et maintenant je devenais l'être humain que je devais être, si je voulais faire le bien auquel j'aspirais.

    (À suivre.)

  • De l'origine du catharisme en Occitanie

    000000.jpgOn pense que le catharisme vient de Bulgarie, et a des liens avec le bouddhisme. Certains disent qu'il émane des manichéens, et c'est possible aussi. Mais les cathares ont été particulièrement importants en Occitanie, et il faudrait se demander pourquoi. Car ce n'est pas tout de proposer une doctrine: elle se répand si elle trouve un bon accueil. Et il serait un peu court de prétendre que le bon accueil vient d'une excellence locale, parce que la doctrine est excellente. Dans les faits c'est plus complexe, car les concepts n'ont pas en eux-mêmes tant de force, et il s'agit aussi de mettre en relation des tempéraments, des atmosphères spirituelles.

    De la réalité, une doctrine n'est jamais que l'ombre, et le monde échappe toujours, dans son incessant mouvement, aux pensées fixes. À l'inverse, aucun être humain ne vit suffisamment dans la sphère intellectuelle pure pour reconnaître aisément le vrai quand il le voit. A fortiori, un groupe en est complètement incapable.

    Un écrivain appelé Christian Doumergue attribue le goût de l'Occitanie pour le catharisme à la tradition gnostique qu'y aurait instaurée Marie Madeleine. Mais cela pose d'innombrables problèmes. La gnose est d'origine grecque et néoplatonicienne, et Marie Madeleine était juive. On a cru voir dans l'expression d'Épouse du Christ, attachée à Marie Madeleine dans l'évangile de Philippe, quelque chose de gnostique, mais elle renvoie assez clairement au Cantique des cantiques, dans laquelle Israël est regardée comme l'épouse mystique de Yahvé. Et le nom de Christ n'était pas un joli ornement donné à l'issue d'un rituel maçonnique, il désignait une divinité en tant qu'elle s'unissait à un homme, mais en soi stellaire, cosmique: il s'agit de nouveau de Yahvé. De Dieu. C'est le mystère de l'Incarnation.

    Si Marie Madeleine avait été la petite amie de Jésus, on l'aurait nommée telle. Ici, le titre indique autre chose. Une union intime avec l'être divin incarné dans Jésus, et donc ne passant pas par le corps physique de Jésus.

    Par ailleurs, Christian Doumergue d'un côté dit que Marie Madeleine a délivré un enseignement gnostique proscrit par l'Église catholique, de l'autre qu'elle l'a fait en Occitanie parce que la tradition l'a fait débarquer en Provence. Or, il s'agit d'une tradition catholique: l'orthodoxe la dit morte à Éphèse après y avoir vécu. Quel besoin avaient les évêques romains de dire qu'elle avait débarqué en Provence, s'ils ne voulaient pas de son enseignement? Éphèse, c'est plus loin, on en est aisément à l'abri.

    Mais l'Occitanie, même par rapport à la Provence, a une spécificité historique reconnue: comme l'Espagne, elle a été gouvernée par des califes – des rois arabes, musulmans. Et c'est la véritable source, sans doute, de l'attrait de 1161416736.4.jpgla région pour la gnose et donc pour le catharisme. Car la persistance de la gnose dans l'Islam et le monde arabe est attestée, Henry Corbin en a parlé. On peut l'y déceler, chez les philosophes. Il y a une lignée grecque qui est restée dans le monde arabe, penchée vers les mystères des éléments, de la nature spirituelle de la Terre, et qui a resurgi dans l'Occitanie médiévale. C'est passé par la Perse, où des sages grecs s'étaient enfuis, réfugiés.

    Ce que rejetait l'Église catholique, dans cette tradition, c'était la confusion présumée, dans le monde des éléments, du divin et de l'humain. Pour elle, il y avait d'un côté les anges et Dieu – les personnes sans corps –, et de l'autre les hommes, les plantes et les bêtes, qui disposaient d'un corps physique. Or la gnose tendait à refuser cela, de refuser à la fois de regarder la matière comme existante, et à la fois de considérer les anges comme de véritables personnes douées de liberté – elle les considérait plutôt comme des symboles des vertus, ou des noms de Dieu.

    En un sens, c'est du catholicisme que sont nées à la fois la pensée claire et les sciences physiques. Et il y avait une tendance, dans le Languedoc, à refuser cette évolution. Non pas issue de Marie-Madeleine, mais de la Gothie intégrée à l'empire arabe. Or, la pensée claire, même spirituellement, est un progrès pour l'être humain. Cela le rend le compagnon des anges. Non plus un simple rouage de la machine divine.

  • Christophe Soucques à Puivert

    00000.jpgDans la haute vallée de l'Aude on rencontre beaucoup d'artistes et d'écrivains – des gens mystiques, venus au pied des Pyrénées respirer l'air pur, recevoir la lumière des anges, savourer le souvenir cathare, rêver à l'ailleurs – et profiter des avantages d'une région qui, appauvrie par la désindustrialisation, offre de nombreux logements bon marché. Ce qui est beau, c'est que ces artistes et philosophes assument la quête spirituelle – tandis que, à Paris, on affecte volontiers le matérialisme et l'athéisme. Ce qui parfois l'est moins, c'est la stérilité, le mysticisme se perdant facilement dans les nuées.

    J'ai déjà évoqué ma rencontre, il y a deux ans à Alet, avec le peintre John Slavin, et je dois évoquer aujourd'hui celle du peintre Christophe Soucques – à Puivert, dans son atelier, ouvert ce jour-là à la demande de ses mécènes.

    Ses tableaux, très professionnels, m'ont surpris par leur qualité. J'avais entendu parler du peintre, mais d'une manière où perçait la jalousie – et sous un angle relativement prosaïque.

    Dans des mondes de brume noire ou rouge des formes dorées apparaissent – révélant des êtres mystérieux, insectes sacrés, maisons semblables à des temples, chemins lancés vers l'infini, barques suspendues dans 0.jpgl'espace, hommes et femmes au visage voilé. Monde abstrait, sans traits humains distincts, étrange comme un rêve – inspiré néanmoins par les cultes tibétain, amérindien ou égyptien.

    L'attrait des traditions non chrétiennes est que la mythologie y est viscérale, imprécise, non édulcorée par le discours – théologique ou philosophique. L'intellectualisme semble souvent avoir vidé tant la Bible que les poètes antiques de leur substance fondamentale, et détaché leurs figures des profondeurs de l'âme, pour les placer dans les hauteurs sèches du cerveau. Un peintre inspiré, qui cherche en lui-même le reflet des étoiles et de leur vie mystérieuse, répugne à s'appuyer sur le christianisme et le classicisme. Il penche vers les traditions plus enracinées dans l'abîme des cœurs, et Christophe Soucques en donne l'exemple, à l'instar de nombreux artistes de la vallée de l'Aude: car c'est mus par un rejet du classicisme doublé d'une aspiration à l'Esprit, que souvent ils s'y sont installés.

    Christophe Soucques crée des cités enchantées suspendues dans les sombres tréfonds – clairement initiatiques. Les regarder et les méditer fait naître en soi l'or qui transperce les peurs, et les surmonte pour gagner 000000.jpgle sommet de pyramides inconnues. Il y a de l'alchimie dans les teintes posées sur la toile. Souvent, les figures qu'il y place sont en trois dimensions, ajoutées, collées, statuettes énigmatiques sortant d'une nuée vermeille. On effectue alors une rencontre, faisant surgir en soi le souvenir d'une vie ancienne, au fond prénatale.

    Il taille également dans des baguettes des sortes de fétiches abstraits, emmenant l'âme en élans fins et étroits, jalonnés de bandes de couleur. À leurs pieds des hommes-fourmis font presque entendre un grondement sourd, dans leur activité obscure – qui consiste certainement à forger le squelette, et qu'on entend parfois, lorsque le cœur est dans un silence total. Ils font volontiers peur, mais en réalité ils rendent service, et Christophe Soucques nous les rend familiers, presque agréables.

    Ils s'apparentent aux gnomes; mais leur forme n'est pas stéréotypée: elle émane chez l'artiste d'un sentiment profond.

    Je suis heureux d'avoir découvert son œuvre.

  • Le visage de Captain France

    124838107_2063034247164416_1172931686214681188_n.jpgSur un autre blog, dépendant aussi de Tamedia, j'ai élaboré le mythe de Captain France, protecteur de l'éternel Hexagone, en le prétendant né de l'union secrète entre Charles de Gaulle et la bonne fée de la France, advenue dans un monde parallèle, une dimension autre. Ils se sont aimés, comme des amants. Et dix lunes plus tard, un demi-dieu en est né, qui ensuite est intervenu dans les affaires humaines, pour lutter notamment contre le démon du coronavirus. Il l'a vaincu, mais temporairement seulement.

    Certains ont dit que cette histoire était sans âme, n'était pas née des profondeurs du cœur; je n'en crois rien. Une muse, croyez-le bien, était sur moi, quand j'ai enchaîné ces récits étranges. Si elle me parlait, cela passait bien par le cœur. Les anges sont une réalité, et ils protègent réellement les cités; et entre les anges et les hommes souvent des formes se cristallisent, qui ne protègent plus en théorie, mais dans la vie même de la Terre, dans l'espace physique.

    Les unions entre les mortels valeureux ou vertueux et les esprits féminins des choses sont aussi des réalités, comme le rappelle l'amour qui eut lieu entre Ulysse et Calypso, et entre toutes les dévotes et la personne divine du Christ, appelée par elles leur époux.

    Naturellement, ce sont des réalités invisibles, qu'on ne perçoit qu'en passant par son âme. Il ne s'agit pas de réalités visibles sur lesquelles on verse un sentiment assez ardent pour leur donner un visage magique qu'on sort en fait de soi-même. Il s'agit d'autre chose.

    Et le devinerez-vous? la figure a assez bien marché pour qu'un abonné de la page Facebook Captain Savoy donne à ce Captain France un visage visible, crée son image visuelle. C'est celle qui est en tête de ce billet. L'amour de la France a peut-être trouvé une voie d'expression, une voie d'arrachement au rejet du patriotisme des classes intellectuelles modernes.

    D'où vient-il? Sans doute de ce qu'il reposait sur l'illusion d'un roi, ou d'un homme incarnant sur Terre l'esprit collectif, national. Les présidents essaient d'entretenir à leur profit cette illusion, et tout le monde s'en plaint, 00000.jpgpersonne ne croit que cela soit crédible. Non pas tellement, comme le pensent la plupart des gens, que les présidents effectifs ne soient pas dignes d'un tel honneur, et qu'on pourrait trouver le divin représentant du peuple ailleurs; mais qu'au fond aucun mortel ne peut remplir convenablement cet office. Il faut passer par une forme plus pure, celle du super-héros, il faut passer par la fiction, par des êtres intermédiaires entre des anges et des hommes parce que dans leur corps même ils sont pareils aux elfes, vivant dans l'astral plus que dans le terrestre. Et c'est ce que j'ai fait avec Captain France et le démon du coronavirus.

    D'autres internautes ont salué cette invention, et se sont écriés enfin librement, sans plus de complexes: Vive la France! Il n'y a pas même, dans cette figure que j'ai créée, l'alibi de la République, comme pour le Garde républicain créé par d'autres. Non: c'est juste la France, le pays des Francs!

    Une nouvelle ère débute-t-elle?

  • Le mystère du roman de Jaufre

    00000.jpgIl existe un grand roman arthurien en occitan du douzième siècle appelé Jaufre, et l'arrière-fond en est très intéressant, car, en principe, il a été créé pour le roi d'Aragon, et son occitan émane soit d'un Catalan, soit d'un Languedocien du sud, c'est à dire des terres qui dépendaient du roi d'Aragon.

    Il n'est pas mystérieux et noble comme les romans de Chrétien de Troyes, car plus loin de l'esprit breton, de la mythologie celtique. Son fantastique est abondant, mais n'est repris que de loin des anciens Celtes, et l'esprit chrétien y domine: le héros y affronte des sorciers, et les signes du christianisme suffisent souvent à les vaincre, comme plus tard dans Dracula. Cela a du reste une force propre.

    La tradition bretonne y est plutôt artificielle, et un commentateur a judicieusement énoncé que ce roman faisait pressentir l'Orlando Furioso de l'Arioste, rempli d'un merveilleux inspiré de celui des anciens Bretons, mais purement allégorique, et assez peu ressenti de l'intérieur. La comparaison est d'autant plus appropriée qu'Ariosto a prétendu retracer l'histoire des fondateurs de la maison régnante de Ferrare, pour laquelle il composait son poème, et que Jaufre est le fondateur supposé, légendaire, de la maison d'Aragon.

    Son nom est d'origine germanique, et cela jure avec les récits plus directement issus des Bretons, dans lesquels, comme de juste, on ne trouve que des noms d'origine celtique, ou presque.

    D'autres traits troublants manifestent une illustration recherchée de l'esprit d'Aragon. Le grand ennemi de Jaufre, dans toute la première partie du poème, est un certain méchant chevalier appelé Taulat. Il fait gravir une montagne, pour le pur plaisir de nuire, à un noble chevalier qu'il fouette pendant ce temps, et recommence dès que celui-ci a guéri de ses plaies. Or, dans l'ancien comté de Foix, juste en face du fameux pic de Montségur, est 0000.jpgune montagne assez arrondie précisément appelée Taulat. Il faut savoir que les rois d'Aragon considéraient les comtes de Foix comme leurs vassaux – partageant cette prétention avec les comtes de Toulouse, ce qui occasionnait des conflits. On ne sait si le rapport existe ou si c'est une coïncidence – et on ne sait, au cas où le rapport existe, si la montagne a été nommée d'après l'histoire du roman ou si le poète a utilisé un nom préexistant. C'est assez mystérieux. Mais il est certain que Taulat ne sonne pas non plus breton.

    Ce roman de Jaufre, agréable et plutôt long, est une probable tentative des rois d'Aragon de se créer une mythologie, et il est significatif qu'il soit en occitan plutôt qu'en catalan, qui ne fut utilisé dans la littérature qu'à partir du siècle suivant. À l'origine, l'Occitanie et la Catalogne étaient profondément liées, et les montagnes ne les séparaient pas. Cela explique que, plus tard, le roi d'Aragon soit venu au secours de l'Occitanie contre la France.

    Ce roman manifeste aussi l'esprit des Pyrénées, tendu vers la création de mythologies originales, comme si la fée du massif parlait encore aux hommes – aux rois, aux poètes, aux prêtres, à tous ceux qui avaient pour l'entendre une oreille suffisamment attentive!

  • CLXXVI: la défaite du robot vert

    000000.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé notre héros, le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait d'apparaître clairement, pour la première fois, à une troupe de Parisiens amassés sur les ponts et les berges de la Seine.

    Et quand cet être parut, il importait peu de connaître réellement sa nature – s'il était un surhomme du futur qui, par des moyens techniques inconnus, avait remonté le temps et maintenant volait dans les airs comme s'ils étaient pour lui de l'eau; s'il était quelque ange revêtu d'une combinaison, pour mieux se rendre visible aux simples mortels; ou s'il était un de ces génies antiques, gardiens des cités, ayant pris l'apparence d'un héros de bande dessinée. Tout ce qui importait, c'est qu'en le voyant parcourir le ciel parisien, et laisser derrière lui une traîne d'étincelles dans un flux vert, on retrouvait l'espoir, l'enthousiasme, l'amour pour l'humanité et le monde – et que Paris, enfin, renouait avec sa propre âme!

    Mais pour le Génie d'or, la tâche était loin d'être achevée – les sacrifices loin d'être tous accomplis. Et son élan le porta, en effet, vers le robot vert de Fantômas, mais le maintenant dans l'air avec prudence, afin d'éviter, cette fois, la mauvaise surprise d'un coup inopiné. Sa course étant plus lente, lorsque les antennes du robot lui signalèrent sa présence et l'amenèrent à allonger la main pour le frapper comme il avait fait précédemment, le Génie d'or effectua soudain un cercle rapide pour l'éviter, puis s'élança vers le crâne lisse et poli de la machine humanoïde, pour, dans sa rage, le briser d'un seul coup de son puissant bâton cosmique.

    Une gerbe d'étincelles jaillit de la faille ainsi créée, puis une fumée noire cracha ses volutes, et, après avoir tremblé et titubé, d'un seul coup le robot s'écroula. De nouveau de la tête défoncée surgit un hideux gnome, mais cette fois le Génie d'or – Solcum le Preux – était prêt. S'abaissant jusqu'au sol il plaça ses pieds devant lui, et, se mettant en garde, attendit de voir si ce petit être mou disposait d'importants pouvoirs.

    Or, sous ses yeux, le nain se transforma en un serpent extrêmement vif, dont les yeux brillants étaient rouges. Avant qu'il n'eût eu le temps de réagir, le monstre enroula ses anneaux sur sa cuisse, monta le long de son corps, puis, de sa bouche effilée qui avait pris la forme d'un bec, il asséna un violent coup au ventre protégé de Don 00000.jpgSolcum. Deux de ses mailles sautèrent, et un trou se fit dans la peau du Génie. Il jura, et une eau de lumière surgit, s'écoulant de la plaie. Car, nous l'avons déjà vu, de telle sorte était son sang.

    Le chevalier de la Lune prit le serpent dans la main gauche, et pressa sa gueule de ses doigts puissants; il lui ordonna aussitôt de reprendre sa forme de nain, et de se soumettre à lui. Mais le serpent ne fit que siffler, et cracher un venin qui, au contact de la cuirasse dorée du Génie, fuma et dégagea une nauséabonde odeur. De nouveau l'armure du Génie fut abîmée, et du sang clair apparut, dans un tremblement du corps; car il l'avait touché à la poitrine. Pris de colère le Génie pressa la main davantage, et la tête du monstre fut écrasée dans sa paume. Inerte, le serpent s'affaissa, et tomba sans vie quand le Génie la rouvrit.

    Alors il plaça, contre ses deux plaies, où un filet de lumière liquide continuait à fuir, son joyau vert, et une fumée en jaillit, mais il ne cria pas. Et quand il le retira, les plaies étaient closes; le liquide ne coulait plus.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la lutte que le Génie d'or mena contre le robot bleu.

  • Chants et conjurations: un nouveau recueil de poésie

    0000.jpgJ'ai la joie de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil de poésie: Chants et Conjurations. Il est paru aux éditions de l'Œil du Sphinx, tenues par mon ami Philippe Marlin, passionné de Jacques Bergier, de H. P. Lovecraft et des mystères de Rennes-le-Château.

    Mieux encore, il est préfacé par l'excellent Jean-Noël Cuénod, poète et ancien journaliste à la Tribune de Genève, un homme dont j'aime les textes, et dont j'avoue que j'adore la préface, totalement dans ma ligne. Ce n'est pas un hasard si ses termes mêmes se recoupent avec le texte de quatrième de couverture: on y retrouve l'Imaginal cher à Henry Corbin, car ma démarche est celle-ci: porter par les rythmes traditionnels les images puisées au fond de soi, afin qu'elles s'objectivent et deviennent mythologie.

    Je suis fier de ce recueil, heureux d'avoir collaboré avec des personnes que j'estime excellentes, qui ont des références culturelles que je chéris: Corbin, Bergier, Lovecraft, donc.

    Le recueil est assez abondant et, malgré une domination du vers classique, d'un style assez varié, avec le genre hugolien du discours cosmique mêlé d'images grandioses, le genre épique de La Légende des siècles également hugolien, des vers plus lyriques, des contes à la manière médiévale, des sonnets, des poèmes inspirés par l'Oulipo, d'autres par le Surréalisme, des ballades à la mode de Villon et Charles d'Orléans, des poèmes en vers libres plus évanescents et plus modernes, des chants de la nature à la façon de Lamartine, il y a un peu de tout.

    Beaucoup de ces poèmes ont été composés à l'occasion des réunions des Poètes de la Cité, que j'ai longtemps présidées, 00000.jpgfixant des thèmes ou des formes, et m'astreignant à les suivre et à les exécuter. Vous le savez, les Poètes de la Cité sont une association genevoise, et donc c'est un recueil profondément genevois. C'est pourquoi la préface de Jean-Noël Cuénod, l'un des écrivains genevois que j'aime le plus, me fait infiniment plaisir.

    Pour autant, l'éditeur est plutôt parisien et amateur de littérature fantastique, de la poésie de Lovecraft ou de Clark Ashton Smith, et c'est aussi toute ma culture d'origine, car je suis né à Paris et ai commencé à lire des livres issus de cette ligne, elle a formé mon style, et peut-être mes idées. J'ai composé des vers inspiré par ceux de Tolkien, de Lovecraft, de Robert E. Howard, de Smith, et accessoirement ceux des poètes classiques français, et je suis heureux de ce nouveau livre et de sa forme: elle correspond à ma sensibilité profonde.

    On peut en écouter lire un poème accompagné de musique dans un document visuel créé à l'occasion de sa parution, et le commander directement sur Amazon, au prix modeste de 10 €, pour 167 pages. La couverture, excellente et très moderne, est de Marie Maître.

    (On me signale que depuis la Suisse il est impossible de l'acheter sur Amazon. J'invite ceux qui voudraient se le procurer à m'écrire, je peux le leur envoyer en échange d'un virement.)

  • La vision de l'abbé Saunière et Marie-Madeleine à Rennes-le-Château

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    On raconte* que Bérenger Saunière, le distingué curé de Rennes-le-Château, a vu un jour en vision Marie Madeleine dans une grotte proche – laquelle on peut distinguer depuis l'espèce de promenade fortifiée, ou belvédère, qu'il a bâti au sommet de la colline. Comme pour un château, il y a mis des tours, dont l'une s'appelle justement Magdala.

    On a là une magnifique vue sur un grand plateau entouré de montagnes, et l'impression de l'infini est vive – et cette sorte d'immense cirque, de toute beauté, semble habitée par un esprit dont le corps serait de lumière, et remplirait le lieu de sa splendeur vive. On imagine, à la place de jambes, une robe de clarté recouvrant et bénissant tout – et des mains aux nombreux doigts s'étendant jusqu'à Rennes-le-Château, la touchant, la caressant.

    Et c'est sans doute ce qui a fait naître cette vision de Marie-Madeleine – dont, pour l'abbé, cet être avait le visage tout simplement parce que son église lui était dédiée.

    Ce qui ne prouve pas qu'elle y soit jamais venue. Il n'y a nul besoin, pour dédier une église à un saint, que celui-ci s'y soit rendu. Bien au contraire, les historiens ont tendu à établir que beaucoup de saints n'ont fait que donner un visage nouveau à une divinité antérieure, plus humain, plus prosaïque, plus clair – et en même temps plus moral: je ne le dis pas pour blâmer. Car après tout le saint et la divinité qu'il a remplacée peuvent habiter ensemble, dans la même étoile, sous la coupe du même ange.

    Cependant, dans le cas de l'abbé Saunière, les choses sont simples, car les histoires paysannes parlent, pour la même grotte où il a eu sa vision, de fées malicieuses, appelées localement mitounes. Frédéric Mistral justement affirme que les fées vivent sous terre, et qu'on accède à leur règne par des failles dans la roche. Au fond, elles cristallisent la belle lumière des lieux jusqu'à lui donner forme. La Terre les emprisonne, et c'est le sens du mythe.

    Et il est très probable qu'on ait confondu ces fées anciennes et Marie-Madeleine – ou, pour mieux dire, qu'on ait assimilé les premières à la seconde. Car le contraire n'est pas vraisemblable: Marie-Madeleine n'a pas pu être 0000.jpgprise pour une fée, car on attribue localement aux fées de mauvais tours, et quelle sainte en a jamais fait? La croyance aux fées, plus ancienne que la vision de Béranger Saunière, est au fond plus fiable.

    Les mauvais tours des fées correspondent encore à ce qu'énonce Mistral, qui affirme que ces radieuses créatures sont devenues nuisibles après être tombées amoureuses de mortels, et que Dieu les a remplacées par ses anges pour cette raison.

    Cela a ici du sens: la fée de la grotte a été remplacée par Marie-Madeleine, et l'ancien lieu de culte a changé, il se fait maintenant dans l'église, au vu et au su de tous, protégé par le seigneur du château. Le christianisme a eu cet effet. Il maintient à distance les fées devenues méchantes – ou les contraint à se faire douces, dans la lumière de l'église! Marie-Madeleine, depuis le ciel, a dompté les fées locales: c'est ce qu'on peut dire. Elles ont ainsi pris son visage, et c'est pourquoi Saunière les a prises pour elle.

    *Certains le disent, mais il semble qu'ils l'aient inventé, et que Bérenger Saunière n'ait jamais eu une prétention pareille. C'est ce que m'annoncent des lecteurs de ce modeste blog. De fait, en cherchant ici ou là, il semble que la personne ayant eu cette vision serait plutôt une dame appelée Elizabeth van Buren, laquelle en a eu beaucoup sur Rennes-le-Château et Bugarach. Mais on peut comprendre qu'elle a eu aussi la vision de Saunière ayant la vision de Marie-Madeleine dans la grotte dite du Fournet, rebaptisée de la Madeleine par les adeptes de la dame en question, si j'ai bien compris la chose, si j'ai bien suivi le fil. Au reste, cela ne change rien au fond de mon propos. La vision de Marie-Madeleine a dans tous les cas été inspirée par les Mitounes. Et peut-être même celle de Bérenger Saunière ayant la vision de Marie-Madeleine! Elle aussi est inspirée par la vision d'une mitoune mâle adorant une mitoune femelle – et peut-être lui chantant des chants d'amour courtois. Car le modèle troubadouresque semble aussi venir des Mitounes – quoique pas forcément, pour le coup, celles de Rennes-le-Château.

  • Almanach des pays de Savoie 2021: Julien Gracq, Eugène Labiche et Antoine Jacquemoud (et annonce sur le Comte Vert)

    00000.jpgL'Almanach des Pays de Savoie 2021 des éditions Arthéma contient cette année trois articles que j'ai écrits: un sur les impressions de Julien Gracq relatives aux rives françaises du Léman, un sur la pièce d'Eugène Labiche sur Chamonix et le mont-Blanc, et un sur l'épopée du Comte Vert de Savoie, un poème héroïque de 1844 d'un certain Savoyard appelé Antoine Jacquemoud, qui s'est ensuite tourné vers l'action politique: il était tout jeune. J'aime son poème en douze chants et en alexandrins, car même si le style n'est pas excessivement élégant, il crée des images flamboyantes et fabuleuses, illustrant d'une très belle manière la mythologie dynastique et catholique de l'ancienne Savoie. C'est à un point que je souhaite depuis de nombreuses années le rééditer.

    Mais qui lit encore des épopées en vers alexandrins? Même La Fin de Satan de Victor Hugo et La Chute d'un ange de Lamartine ne sont lues que par quelques érudits passionnés. Dont je suis, je pense. Et sans doute Le Comte Vert de Savoie est plus classique, moins échevelé, moins cosmique.

    Mais à cause de cela il est souvent plus parlant, plus chatoyant, plus riche en symboles charmants. Il peuple la Savoie d'anges dirigeant les tempêtes, de Dieu visitant les montagnes, d'archanges parlant aux comtes, d'armes étincelantes et douées de pensée, de héros.

    J'ai fait donc de nombreuses recherches infructueuses d'éditeurs, ceux même que l'idée intéressait se sont à la fin défaussés. Or, je peux annoncer que je vais peu à peu reprendre l'entreprise Le Tour Livres, qui fabrique des livres 00000.jpgsans avoir le statut de maison d'édition: mon père l'a créée, avec parfois mon soutien, je veux dire en heures de travail, pas toujours, bien sûr, parfaitement efficaces: j'ai fait des erreurs. Mais à présent, mon père, voulant goûter à la contemplation de la vie et des montagnes entre lesquelles il habite, veut me laisser, étape par étape, son entreprise, et je m'efforce de la prendre en main. Deux titres sont en préparation, dont cette réédition du Comte Vert de Savoie. Avec une préface et des notes de ma main, 0000000.jpgsur le modèle critique des universités.

    Je lancerai une souscription, la répercutant ici même, et j'espère qu'elle motivera des lecteurs. La société d'aujourd'hui a besoin de repères, et, sans vouloir retourner à la tradition catholique et savoisienne forcément, le modèle qu'elle proposait peut aider à en bâtir un nouveau qui soit solide et ferme. Car il l'était, solide et ferme.

    Bien sûr, il ne faut pas se river à la tradition: il faut voir ce qui en elle doit évoluer, selon le mot de Voltaire disant qu'un vieil abus est toujours sacré: oui, les traditions sont souvent des erreurs entrées dans les habitudes. Mais dans le duché de Savoie, la mythologie, créée à l'origine par tâtonnements plus ou moins inspirés, était parvenue à une forme stable et harmonieuse, unitaire et cohérente, et, sans la regarder pour autant comme un horizon indépassable, elle peut porter encore, servir de socle. En un sens, sa stabilité intrinsèque n'empêchant pas le merveilleux doit interroger sur les limites d'une culture moderne qui soit est dans le délire surréaliste vide, soit dans le rationalisme creux parce que dénué de perspectives spirituelles authentiques. Le Comte Vert est un héros, 0000000.jpget la culture a besoin de héros. Charles de Gaulle ne suffit pas; il en faut d'autres, et, surtout, il faut qu'ils soient liés aux anges, aux esprits cosmiques. En un sens, le Comte Vert était en son temps un super-héros, et il faut retrouver la voie du vrai héros, lié aux forces cosmiques!

    J'inviterai donc sous peu tout le monde à souscrire, et la publication d'un article sur Jacquemoud et son épopée dans l'Almanach cité est le point de départ du projet, que j'appellerai Souscription Comte Vert.

  • Le combat des Titans (Perspectives, LXXXIX)

    00.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Délivrance de Radûmel, dans lequel je rapporte que sous les traits de mon double elfique, Radûmel le Fin, j'ai vu un géant tué devenir un dragon vivant.

    Sous cette forme de serpent avait-il traversé les espaces stellaires – avait-il nagé dans la mer infinie dont les vagues charrient des astres! Et maintenant, privé de son corps humain (quoique sa tête le rappelât toujours), qu'allait-il faire? S'enfuir? Disparaître dans le ciel noir? Se fondre dans des nuées lointaines?

    Or voici qu'il m'attaqua de nouveau, à ma plus grande surprise: il n'était pas aussi vaincu que je le croyais. Car je le vis ouvrir sa gueule énorme et du feu commencer à y germer: à coup sûr il comptait bien, jetant une flamme sur moi, me consumer!

    Et certainement je serais mort et aurais été réduit en cendres, si Isniëcsil, se transformant à son tour, n'avait débordé instantanément de son corps propre, et n'était devenu, lui, une flamme blanche à forme de cheval – et aux yeux, là aussi, terriblement humains, dans leur éblouissante lumière.

    Et je compris alors que ces deux êtres se connaissaient, en ce qu'ils étaient, secrètement, d'un rang égal; qu'ils s'étaient rencontrés parmi les étoiles (dont ils étaient issus), et qu'Isniëcsil avait été envoyé sur Terre justement pour remédier à la présence en son sein de Taclamïn.

    Car un combat cosmique eut lieu alors, et le toit du château de Taclamïn disparut pulvérisé, et les deux combattants s'élevèrent dans les airs – bientôt rejoints par les dragons de Taclamïn et de Tocúl le Borgne, lequel montait l'un d'eux.

    Je compris, encore, que ces dragons avaient été tirés de la nature même de Taclamïn, qu'ils étaient en quelque sorte ses rejetons. De sa propre obscurité maladive étaient-ils sortis, lorsqu'il les avait réveillés dans les profondeurs de sa tour – lorsqu'il avait ouvert une porte les libérant de leur vieille geôle. Car il avait, voici! plongé les mains dans le corps d'un géant et pris les dragons tout jeunes, qui étaient nés de lui, puis les avait élevés. Et en vérité il en avait auparavant posé le germe, et le géant mort n'avait fait que leur donner corps.

    Et je ne sais si vous pouvez comprendre ce que je dis, mais l'action de Taclamïn alors se dédoubla, et c'est à la fois de sa tour et de lui-même, qu'il fit naître ces monstres. Ainsi en est-il souvent, au pays des génies: l'intérieur et l'extérieur se croisent, s'inversent et se mêlent – bientôt se brouillant ils ne font plus qu'un, et ce qu'on dit de ceci peut aussi se dire de cela.

    Pour cette raison beaucoup n'y voient que liens confus que seul le chaos dirige, établissant des rapports entre tout et n'importe quoi: le discernement supérieur nécessaire au regard jeté dans ce monde ne leur est point disponible.

    Et il se trouve que les mots peinent à exprimer ces choses, car ils sont ceux de mortels qui les lient essentiellement à ce qui se trame, à ce qui se joue à l'extérieur d'eux-mêmes – dans le monde illusoire qui leur apparaît comme vrai –, et je ne peux m'exprimer qu'approximativement, pour peindre un monde qui au contraire (nouvelle inversion inattendue) est d'autant plus vrai qu'il semble fictif.

    (À suivre.)