Savoyard de la Tribune - Page 3

  • Michel Houellebecq et sa plateforme

    0000000000000.jpgOutre Soumission, j'avais encore un autre livre de Michel Houellebecq que je n'avais pas lu quand j'ai redécouvert son nom nimbé d'éloges dans l'autobiographie de Jean-Pierre Dionnet: c'était Plateforme, paru en 2001. Stimulé, je l'ai lu à son tour.

    Il se lit agréablement, car le style en est pur, racinien, à la fois naturel et rythmé, aux mots subtilement choisis – et on attend toujours la scène de sexe qu'il présentera dans ce style, en prenant un air à la fois neutre, objectif, et charmé, avouant ouvertement, sans se départir de son calme, son extase profonde.

    Il y a là une part de provocation, puisque l'auteur n'entrevoit même pas la possibilité d'un bonheur intérieur et purement spirituel, la joie qui émane du bien. Il s'exprime comme s'il était évident que le seul bonheur possible était physique et organique, et que l'amour consistait à prendre son plaisir en en donnant à l'autre. Car d'en donner à l'autre en donne aussi à soi, comme on dit.

    Je pense, néanmoins, que cela existe plus chez la femme que chez l'homme, que la femme tressaille davantage à ce qui surgit en l'homme que le contraire. En un sens, la femme a toujours plus de bonté, moins d'égoïsme, ressent toujours plus en soi ce qui est partagé – qui traverse par exemple un couple, ou la communauté dont elle fait partie. Mais le plaisir qu'elle en tire est aussi égoïste, il n'émane pas d'une idée qu'elle aurait conçue, et à laquelle elle déciderait librement d'adhérer: la joie en est plus directe, au fond plus animale. Par sa nature, la femme est plus ouverte que l'homme aux sentiments d'autrui.

    C'est important, puisque le narrateur du livre de Houellebecq a pensé trouver le bonheur en rencontrant une femme qui a du désir pour lui et cherche à lui donner du plaisir, éprouve du plaisir à lui en donner. Le couple n'a guère de frein et, dans sa recherche de jouissance, pratique l'échangisme – ou s'adjoint, au moins, une seconde femme.

    Finalement, tout cela s'écroule car, pour avoir du plaisir lié aux organes sexuels, il faut en avoir, et la mort en prive. Le narrateur se résigne, après la disparition de son amie Valérie, à se laisser mourir à son tour, la vie n'ayant jamais eu de sens, et la possibilité du plaisir étant pour lui anéantie.

    La provocation se veut involontaire: l'auteur fait comme si tout était normal et évident, et prend un style très sérieux pour parler de ses problèmes sexuels, ou de ses parties de plaisir. Et à un certain moment, je me suis demandé pourquoi il n'évoquait pas avec le même sérieux les fois où il allait aux toilettes, pour la petite commission ou la grosse, car après tout cela se fait, et c'est organique aussi. Cette focalisation sur la vie sexuelle a quelque chose de naïf. Mais c'est émoustillant, puisque le plaisir en est plus grand que le séjour aux toilettes – en moyenne.

    Il est un peu difficile de ressentir le sens du tragique que l'auteur a voulu donner à la fin de son roman, car ce qui est surtout tragique est l'impossibilité d'entrevoir du bonheur par exemple dans l'imagination poétique pure – celle des anges, ou des saints du ciel, dont parle pourtant un Égyptien du livre nostalgique du polythéisme ancien. Houellebecq joue au réaliste, mais on ne sait pas s'il est même sincère, son plaisir à lui étant manifestement celui de 000000000000.jpgl'écriture – et des figures discrètes comme celles des oiseaux de l'Apocalypse, entrevus dans le ciel parisien, ou bien simplement la description détaillée de la belle nature thaïlandaise, ravivant un souvenir. Il y a dans ce réalisme affiché quelque chose qui relève de la pose – de la façade. La posture en est affectée, n'est-ce pas, par les gens intelligents. Houellebecq fait son blasé.

    Mais comme je l'ai dit, c'est un roman agréable, qui concilie poésie et facilité de lecture, émotion de l'écriture et matérialisme ordinaire – et en ce sens il est l'œuvre littéraire d'une époque, adaptée à son temps, et à son public.

  • Les moires de Jean-Pierre Dionnet

    000000000000.jpgJ'ai rencontré Jean-Pierre Dionnet sur Facebook – jamais dans la vraie vie –, et il m'est apparu comme un homme d'une rare ouverture d'esprit: mes explorations de la tradition savoyarde et de l'ésotérisme européen l'intéressaient, il était toujours avide de nouvelles découvertes, comme à l'époque où il a fondé et dirigé le magazine Métal hurlant – que je lisais régulièrement, adolescent.

    Je lisais aussi Les Armées du conquérant, l'une de ses plus célèbres bandes dessinées, et j'aimais son univers howardien, son atmosphère de romanité décadente mêlée d'Afrique.

    Récemment, il a publié aux éditions Hors Collection ses mémoires, appelés Mes Moires, et il a eu la gentillesse de m'en faire parvenir un exemplaire.

    Ils sont passionnants et touchants, et on y découvre un homme fondamentalement bon – porté au bien et à l'amour d'autrui, avec en plus un désir de toucher aux secrets enfouis, de pénétrer les mystères de l'existence, d'entrer en contact avec le monde des esprits. Il n'ose pas totalement s'y essayer et, s'il admire infiniment William Blake, il ne se prétend pas à sa mesure: il effleure l'autre côté, mais n'y vit pas.

    Toutefois, ces Moires en reçoivent une lumière, des couleurs chatoyantes – une bénédiction. On les lit en les dévorant, car Jean-Pierre Dionnet a connu de grands hommes, et il aime en évoquer le souvenir. C'était aussi des hommes qui flirtaient avec l'autre monde, et qui tentaient de donner une forme accessible à ce qu'ils en percevaient. Certains étaient l'objet de mon admiration quand je lisais Métal hurlant et achetais les albums des Humanoïdes associés, sa maison d'édition – notamment Philippe Druillet, l'auteur de Lone Sloane. J'aimais aussi Moebius, mais le connaissais moins bien. Je l'appréhendais surtout par les films auxquels il participait, comme Les Maîtres du temps de René Laloux, dont j'adorais l'atmosphère éthérée et subtile. Et il y en avait d'autres – Richard Corben, Jéronaton, Frank Margerin. J'étais un fan des Humanoïdes associés et de leur production.

    Derrière tous ces talents, il y avait Jean-Pierre Dionnet.

    À la Télévision, il consacrait Conan le barbare, le film de John Milius, Mad Max et d'autres choses que j'aimais, et je pense que pendant ces années soufflait un esprit venu des étoiles que Jean-Pierre Dionnet, en mage méconnu, 000000000000000000.jpga capté. Ce n'est pas pour rien que ses Moires sont sous-titrés Un pont sur les étoiles: depuis le ciel un ange avait parlé, qui cherchait à emmener les âmes vers des mondes autres afin qu'elles cessent d'être perdues dans celui-ci, et Jean-Pierre Dionnet l'avait entendu, et lui servait désormais de héraut terrestre.

    Il avait été choisi. Mais pourquoi lui? À cause de sa candeur spontanée, peut-être.

    Il a été élevé chez les Oratoriens, sympathiques disciples de Pierre de Bérulle, et il ne les a en rien reniés. Il a même sous leur férule vécu en Savoie, au pied du Salève, dans le mystique château des Avenières. C'est peut-être là que l'Aile de Feu l'a effleuré.

    Les Oratoriens approuvent François de Sales, le théologien catholique qui conseillait aux âmes de se mettre en relation avec les anges. Et Jean-Pierre Dionnet l'a fait – en s'adaptant à la culture de son temps, qui cherchait à matérialiser ce contact.

    Il dit, lui-même, qu'il a eu quelques révélations, notamment une crise spirituelle en découvrant les scènes mythologiques du Thor de l'inspiré Jack Kirby. Je l'approuve entièrement, j'ai dû avoir la même.

    Il dit, aussi, que cette matière céleste lui a parfois brûlé les doigts, l'a emporté loin de sa vérité propre. Mais il est parvenu à revenir parmi les vivants, et peut maintenant le raconter.

    Un livre indispensable.

  • Le dialogue des Génies (Perspectives, LXXXV)

    000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Voix du génie-roi, dans lequel je dis qu'une entité mystérieuse, portée par le corps du roi Taclamïn (qui se tenait devant moi sur un trône) m'a demandé mon nom et ma maison, dans ce monde des génies où, Rémi Mogenet, je m'étais dédoublé en Radûmel le Fin.

    Mais il y avait comme une menace, dans cet ordre donné, et peut-être comme le désir de m'assujettir à une volonté autre. Car si cet être me parlait de l'intérieur, quelle chance y avait-il qu'il ne connût pas mes pensées ordinaires – ni mon nom, ni mon lignage, ni le lieu dont j'étais le gardien? Car vous le savez, nous, génies, ne sommes pas tant propriétaires que gardiens du lieu que nous habitons – et le sommes au nom des anges très hauts que les hommes appellent des dieux, et auxquels seuls les lieux appartiennent, puisqu'ils les ont créés.

    Certains génies, dotés de prérogatives spéciales, ont aussi créé des lieux – donné forme à des morceaux de l'univers qu'ensuite les hommes mortels appellent des pays. Mais ils en furent alors chargés par ces mêmes dieux, qui leur en confièrent l'exclusif pouvoir – leur ayant donné un sceptre surmonté d'une pierre, signe de leur puissance. Et il ne faisait pas de doute que les terres ainsi créées appartenaient bien aux dieux qui avaient donné ce sceptre, puisque celui-ci une fois rendu, le génie qui l'avait manié n'avait plus le pouvoir de créer rien – ne l'ayant point par lui-même. Et il en était désormais seulement le gardien.

    Mais je m'écarte de mon sujet – pour simplement expliquer une expression propre à mon peuple (tel que je l'avais intégré en devenant Radûmel le Fin – puisqu'ainsi était-il nommé – depuis mon âme d'homme mortel de Rémi Mogenet – puisque tel est le nom que les hommes m'ont donné, dans leur monde d'illusions et de fumées).

    Or donc, je déclinai mon nom et ma maison – ne pouvant faire que je n'obéisse à cette voix tonnante, issue d'un rang plus élevé que le mien, quoique la volonté en fût clairement mauvaise. Et je déclarai que j'étais Radûmel, dit le Fin, fils d'Anûl et de Tirëminel de la maison digne de Segän la Grande (ou Segwän, comme disent parfois les humains) – enfin, ami franc d'Ithälun la Belle.

    À ces noms, la bouche d'ombre s'élargit et un cri de colère en sortit, qui me prosterna vers le sol dallé, malgré ma position accroupie, et mes mains liées dans le dos. Aussi mon visage s'écrasa sur les dalles, comme si ma tête avait été frappée, ou giflée par un vent. Les yeux de Taclamïn lançaient des éclairs, et la bouche de Doulad aussi s'ouvrit en une grimace de rage – mais aucun son n'en sortit. J'entendis toutefois ses dents grincer, après, comme si la colère de l'esprit qui me parlait à l'intérieur se transmettait à elle directement – comme si elle n'était pour lui, à l'image même de son fils, qu'une vaine enveloppe.

    Il était clair que cette maison à laquelle j'appartenais était haïe de cette cour – je ne savais pour quelle raison.

    Un sifflement prolongé se fit entendre, et puis ces paroles: «Bien», me dit-on, «bien; de ces gens maudits, qui dit qu'il ne faut pas qu'ils existent? Un jour ils pourront servir d'esclaves, ou de pâture aux gens réellement dignes de régner, et de recevoir les sacrifices augustes des gens de foi. Peu importe. Dis-nous, dis-nous ce que tu es venu faire ici, et de quel droit tu as cru pouvoir emprunter ce passage – et aussi, de quel être et comment tu as reçu le cheval ailé, fierté des génies, joyau de la Terre, qui t'a porté dans les airs au moment où nous t'avons capturé? Réponds sans barguigner, car tu es en notre merci, et tu ne peux t'échapper.»

    À ces mots je répondis: «Je vous dirai, seigneur, je vous dirai tout cela sans faute. Mais d'abord dites-moi, je vous en prie, ce que vous avez fait de mon cheval, ce doux Isniëcsil dont vous parliez – et qui êtes-vous, vous-même. Car je ne comprends pas ce qui m'arrive, n'ayant point été prévenu de votre règne, de vos lois, de rien de ce qui vous concerne, n'ayant découvert votre château qu'aujourd'hui même.

    (À suivre.)

  • La soumission de Michel Houellebecq

    000000000.jpgLisant les mémoires de l'excellent Jean-Pierre Dionnet, je retrouve le nom de Michel Houellebecq, seul auteur qu'il cite dont je possède des livres que je n'ai pas lus. Parmi eux, Soumission, paru en 2015 et qui m'intéresse parce qu'il invente un futur singulier, et décalé.

    J'aime la prospective parce qu'on y trouve toujours des situations cocasses, fantasmées – suscitées par la peur ou le désir. Bien plus que la raison, le sentiment les crée. L'âme s'y dévoile, parfois à des profondeurs secrètes – notamment quand il y a du merveilleux. Car dans le futur inconnu, on en met plus volontiers que dans le présent.

    Ce roman suit aussi cette règle: le narrateur y dit avoir une vision de la sainte Vierge se détachant d'une de ses statues, s'élever de son socle et grandir dans l'atmosphère – en un mot, prendre vie.

    Cette vision néanmoins ne s'imposera pas et quelques pages plus loin l'ascension de la vierge Marie se fait sans le narrateur, qui reste sur Terre triste et seul. Comme on sait, seul l'Islam parviendra à le satisfaire – en lui promettant plusieurs femmes aux qualités rares, notamment culinaires et sexuelles.

    L'ironie est bonne, mais je n'y crois guère.

    Pour la justifier, un personnage affirme que la polygamie est naturelle chez les mammifères et que, de cette sorte, la soumission à l'Islam est aussi la soumission à la vraie nature humaine. Mais Michel Houellebecq oublie que l'être 0000000000000.jpghumain n'est pas un mammifère comme les autres, et qu'en lui vit, par surcroît, la nature de l'oiseau. La plupart des oiseaux en effet vivent en couple monogame, et même si, montant de la terre, le désir d'avoir plusieurs femmes étreint constamment l'homme, venant de la lumière, l'idéal de n'en avoir qu'une vient combattre cette pulsion, et justifier les révoltes populaires des célibataires contraints.

    Je sais qu'en Chine, les riches ont beaucoup de concubines, et que beaucoup de célibataires l'acceptent. Mais le sens collectif y est très répandu, alors qu'en Europe il ne l'est pas. On entretient le mythe du contraire, en se référant par exemple à l'Empire romain – comme le fait justement le président musulman de la France future selon Houellebecq. Mais cette forme de fascisme (puisque Mussolini avait la même référence) ne marche pas, simplement parce qu'il n'est pas vrai que le modèle romain parle profondément aux Français. Dans les faits, le principe individuel dit dissolvant ne peut certainement pas accepter, au nom d'une unité latine ou méditerranéenne, une inégalité aussi frappante que celle présentée dans le roman. D'ailleurs, la référence romaine est surtout présente chez Jean-Luc Mélenchon, et l'individualisme majoritaire l'a toujours empêché d'arriver au pouvoir. Soit dit en passant, il est tellement dans son rêve latin qu'il n'a jamais compris pourquoi. Il croit plus ou moins à des complots, refuse d'admettre le réel.

    Michel Houellebecq pense que là où le marxisme a échoué, l'islamisme peut réussir. Son drame est qu'il refuse d'admettre, à son tour, l'évolution vers l'individualisme. Il ne la comprend pas.

    Il dit, judicieusement, que Karl Marx a été remplacé par René Guénon dans les consciences intellectuelles françaises. Cependant, elles n'en sont pas plus insérées dans le réel pour autant. Elles restent dans l'illusion vaporeuse d'une structure collective qui surplomberait l'individu de façon impossible.

    Je crois, moi, à l'individu comme point de départ de structures nouvelles; je crois à l'Esprit saint descendant sur l'Homme – et donc, contrairement à ce qu'affirme dans son livre Houellebecq, l'idée d'un dieu s'incarnant dans un 00000000000000000.jpgindividu non seulement ne me choque pas, mais me paraît le centre du problème humain, la façon dont enfin le monde physique, tel qu'il apparaît avec ses monades, peut s'accorder avec le monde moral, ou spirituel.

    Le rejet de l'individu par les philosophes parisiens est profondément absurde, et constitue l'impasse majeure dans laquelle ils sont engagés, et dont Houellebecq fait régulièrement le constat, sans apporter jamais de solution qui convainque.

    Dans Les Particules élémentaires, il se moquait des illusions de l'humanisme, et c'était drôle; Soumission ne fait que rester amusant. Même si c'est bien mieux écrit, l'imagination est proche, dans son genre, de celle de Pierre Bordage dans Ceux qui sauront, proposant une France alternative royaliste. C'est à dire qu'elle reste sobre.

    C'est agréable à lire, mais, situé entre la satire et la rêverie – ni vraiment l'une ni vraiment l'autre –, ce n'est pas, de Houellebecq, le livre le plus marquant. Seul le passage que j'ai cité sur la sainte Vierge – et qui tente, comme chez Flaubert, de ressusciter la poésie mystique médiévale – est inattendu, surprenant.

  • La poésie de Yeats

    000000000000000.jpgIl y a deux ans, à Dublin, durant un voyage, j'ai acheté un volume de Selected Poems de William Butler Yeats, dans une collection de Modern Classics – et j'ai enfin fini de le lire.

    C'est ardu. Souvent le poète s'exprime allusivement, elliptiquement, créant une atmosphère mystérieuse, incertaine. J'en avais abandonné la lecture peu après mon retour en France, et puis je l'ai reprise car ce style mystérieux me semblait proche de celui de David Lynch, pour lequel je me suis repris de passion après avoir à nouveau regardé sa série Twin Peaks. Je cherchais à rester dans cette ambiance énigmatique et allégorique, souvent pratiquée par les artistes anglophones, quelquefois aussi par les germanophones: Goethe, avec son conte du Serpent vert, en a donné un magnifique exemple, plus tard également Gustav Meyrink, dans ses romans.

    En France, Breton s'y est essayé, mais cela ne m'a pas convaincu. Je pense qu'André Pieyre de Mandiargues est à cet égard plus marquant. Robert Desnos aussi, peut-être.

    On a souvent envie de se perdre, dans ces méandres mystérieux qui mêlent le personnel à l'éternel, le sens profane aux symboles mystiques. On se dit que par le personnel le symbole prend vie, et que l'âme dans ses profondeurs mène à quelque chose de grand et de pur – mais n'apparaissant que par fragments.

    Yeats, dans ses premières années, s'appuyait sur la mythologie irlandaise, qu'il connaissait soit par des adaptations modernes de textes médiévaux, soit par les collectes de contes et de croyances glanés parmi les paysans – et lui-même, un peu voyant, a affirmé avoir aperçu, du coin de l'œil, une dame fée. Dans ses poèmes des jeunes années, il évoque Cuchulain, Oisin et les autres – les fées emportant des enfants –, ajoutant à la mythologie traditionnelle le cœur qu'il y met, et le sentiment dont il l'anime. Mais à vrai dire il ne crée pas lui-même de figures.

    Plus tard il s'est détaché de cette mythologie pour présenter des thèmes plus personnels, volontiers tirés de ses obsessions – notamment de ses souvenirs de Maud Gonne, ou d'autres femmes qu'il n'a pas pu avoir – y compris la fille de la même Maud Gonne, partie selon lui avec un paltoquet, un écrivain français médiocre.

    Il chante souvent ses ancêtres, tentant d'apparaître comme de noble lignée – et on dit que, à cause de cela, il était jaloux de son compatriote Lord Dunsany, écrivain fantastique appartenant à une illustre famille (et dont les figures étaient plus claires, parfois jusqu'à la légèreté).

    Et puis il dit que le monde ne cesse de dégénérer et de s'abaisser – rappelant par là son amitié avec Ezra Pound, qui était un défenseur de Mussolini et, un peu comme l'Italien Julius Evola, chantait la distinction de l'initié et de 00000000000000000.jpgl'homme assez élevé spirituellement pour mépriser la politique. Ce n'est pas que Yeats n'ait pas milité pour l'indépendance de l'Irlande, à sa manière. Mais il trouvait que la république créée n'était pas à la mesure de ses rêves: il avait aspiré à bien davantage.

    Il faut dire qu'il dirigeait la Golden Dawn, une société initiatique à laquelle appartenaient aussi Arthur Machen, Bram Stoker, Aleister Crowley, et d'autres écrivains fantastiques à mystères. Ses poèmes le réflètent par leur ton élevé et ouvert sur une brume chargée pour ainsi dire d'électricité, de présences sublimes. Mais celles-ci ne sont pas aisées à distinguer.

    Je suis content d'avoir lu ce recueil. Peut-être qu'un jour je lirai plus en détail ses poèmes de jeunesse, souvent publiés à part: de s'être appuyé sur la mythologie irlandaise ne lui a pas nui. Son style pompeux pour évoquer ses problèmes personnels, avec ses formes raffinées et ses images subtiles, ne convainc pas toujours autant. Beau en soi, il laisse le lecteur à distance, un peu perdu dans l'occultisme qui lui était cher.

  • Le Farinet de Ramuz

    0000000000000000.jpgOn m'a apporté de Savoie le roman de Ramuz appelé Farinet ou la fausse monnaie – car les Savoyards cultivés lisent volontiers Ramuz, qui au fond parle d'eux. Il situait souvent l'action de ses livres parmi les montagnards catholiques du Valais francophone, consacrant leur vision du monde en l'épousant jusque dans leur style, leur langage.

    Et ce roman est un bon roman, qui m'a intéressé aussi à cause de son sujet: j'avais entendu parler de Farinet, le Robin des Bois des Alpes – un faux-monnayeur que les montagnards aimaient, et protégeaient.

    Ramuz enjolive, assurant qu'il créait ses pièces de l'or trouvé dans la montagne – de telle sorte que sa monnaie à lui avait objectivement plus de valeur que celle du Gouvernement, qui impose une valeur abstraite à la monnaie en papier, depuis environ Napoléon, du moins pour l'Europe: car en Chine, cela se fait depuis plus longtemps. Ramuz assure que les Valaisans ne sont pas convaincus par cette pratique, et qu'ils préfèrent le bon or de Farinet.

    C'est poétique, car cet or des montagnes est naturel, c'est un don de Dieu – et le fait est que la partie la plus enchanteresse du roman est celle où la nature est dépeinte, avec ses montagnes qui sont des personnes (c'est dit explicitement), qui ont une âme, des sentiments, une pensée, une volonté. Laquelle? Celle de favoriser la liberté. Car Farinet meurt en proclamant que celle-ci vit avec lui, il en fait une personne, un peu comme Jean-Claude Mayor faisait de la Mort et du Destin des gens réels qu'il rencontrait lors de ses séances d'escalade.

    Farinet n'a pas voulu se soumettre, au bout du compte – même s'il en a eu la tentation. Et le roman lui donne raison: s'il s'était soumis, cela aurait été en abandonnant la femme qui l'aimait et s'occupait de lui, avait assuré sa survie pendant toute sa cavale – alors qu'il se cachait en haut des montagnes, dans des grottes, ou dans des caves de vieilles tours, accessibles seulement de lui.

    Le récit est poétique aussi en décrivant l'action du soleil quand les nuages s'écartent: un passage le dit bon archer, parce qu'il envoie ses flèches 000000000000000.Jpegentre les masses blanches.

    La mort de Farinet rappelle celle des bons brigands du cinéma, puisqu'il meurt en riant, acculé par les gendarmes et les narguant, jusqu'à ce qu'ils réussissent à l'abattre. Cela en fait un véritable héros, une force de la nature et du peuple. La liberté qui vit auprès de lui, comme il dit, est la fée qui le fait héros au sens vrai.

    C'est allégorique, et peut-être que les montagnes personnifiées, comme au Tibet, auraient pu lui envoyer leurs nymphes, comme dans l'histoire de Milarépa. Le merveilleux, chez Ramuz, est plus suggéré que pleinement présent. Même quand il était explicite au départ, il le gomme ensuite.

    C'est arrivé, dans Le Règne de l'esprit malin: d'abord il avait décrit des anges venant chasser, soutenus par l'innocence d'une enfant, un diable incarné – plus tard il les a transformés en lumière gracieuse, entourant ladite enfant. Les éditions successives le montrent.

    Le roman n'en est pas moins très agréable à lire, et les montagnes sont bien décrites, si le village où évolue Farinet est un peu miséreux, triste – un peu trop réaliste à mon goût.

  • CLXXI: filles des algues et des Gargouilles, levez-vous!

    00000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette fascinante série, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait d'être projeté au fond de la Seine – où tentaient désormais de le saisir d'ignobles monstres tapis dans la vase, et qu'avait éveillés Fantômas de ses charmes secrets. S'ils étaient toujours rattachés par leurs jambes au sol, le démon avait au moins pu libérer leurs bras.

    Filles des anciennes gargouilles et des monstres d'algues que la Terre connaissait autrefois, ces viles créatures (appelées Docuniëlim) gardaient une haine farouche des êtres marchant à l'air libre ou se mouvant dans la lumière, hommes et anges. Leur jalousie à leur égard était sans limites, car elles continuaient à croire qu'ils leur avaient volé leur suprématie – et qu'ils l'avaient fait par traîtrise, sans aucune justice.

    Avec joie avaient-elles reçu le secours, puis la prière de Fantômas – puisqu'il s'agissait de leur donner le moyen de capturer un des génies stellaires dont elles avaient le plus eu à se plaindre, par le passé. Il les avait fait tant souffrir, lors des combats qui avaient eu lieu alors que l'être humain n'était qu'un songe, et que venant des étoiles des êtres avaient mis à bas leur règne infâme! Elles s'en souvenaient, de lui, de ses coups, de sa joie quand il les vit abattues; et elles lui en voulaient mortellement.

    Qu'il se fût mêlé à la substance corporelle d'un mortel ne les déconcertait en rien. Qu'il se fût bâti une enveloppe terrestre grâce aux projections psychiques de Jean Levau (elles-mêmes subtilement chargées de matière terrestre) n'atténuait en rien, non, leur désir de se egor-perepelitsa-beauty1.jpgvenger de lui et, à travers lui, de tous ses semblables! Cet homme-ange, ce génie au corps semi-palpable logeant dans la Lune était pour elles la proie idéale, qui saurait assouvir leur faim de sang.

    À la racine de leurs bras, elles conservaient en effet une bouche, un trou renforcé d'un bec qui leur permettait d'attraper, de digérer et de dissoudre les êtres qu'elles avalaient – pieuvres végétales d'un genre nouveau, algues animales des profondeurs glauques de la Seine ondoyante. Il était difficile de distinguer leurs bras de tentacules – ou même de lèvres effilées, amenant directement ce qu'elles saisissaient dans leur gueule, qui manifestait par des tourbillons le plaisir qu'elle avait à manger: c'est ainsi qu'elle faisait disparaître la proie dans sa noirceur.

    Êtres primitifs par excellence, nées à l'époque dite de la Lémurie, elles en avaient gardé des formes étranges, rappelant à l'être humain ses cauchemars les plus obscurs, et lui faisant croire qu'elles n'avaient point de volonté propre, qu'elles n'étaient mues, comme des plantes, que par des lois extérieures à elles-mêmes.

    Il n'en était rien. C'était là une grossière erreur, car ces êtres étaient de véritables monstres!

    Des légendes les avaient évoquées; des contes avaient été faits sur elles. On prétendait, parmi les gens intelligents, qu'elles avaient été inventées par les nourrices pour faire peur aux enfants. Pour les tenir sages et calmes, on leur aurait dit que des monstres d'algues allaient surgir de la Seine et venir les chercher, sans que cela correspondît à rien. Ces affirmations étaient, de nouveau, de grossières erreurs, communes à ceux dont l'intelligence ne pénètre pas les choses, aussi aiguisée semble-t-elle être à l'ignorant.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode inquiétant, pour renvoyer au prochain, quant à ce qui concerne ces êtres hideux de la Seine qui vivaient dans sa vase.

  • Appendice à l'histoire de ma grand-tante

    Mark Henri.JPGComme annoncé dans les commentaires placés sous l'histoire de ma grand-tante, j'ajoute aujourd'hui à celle-ci un appendice, pour présenter deux photographies que m'a envoyées ma mère après avoir lu les deux articles concernés.

    L'une représente mon arrière-arrière-grand-père, celui qui fut tué d'un coup de hache à Tripoli de Syrie (au Liban), et on peut découvrir qu'il avait bien le type slave ou scandinave, avec sa longue barbe blonde. L'autre représente mon arrière-grand-père, celui qui s'est installé à Limoges, et on peut découvrir qu'il n'avait pas du tout ce type. Sa mère était de genre, elle, très oriental. Or, dans le récit en deux parties que j'ai publié, j'ai dit que le père de ma grand-mère avait ce type slave, parce que je me souvenais que ma grand-mère le disait. Mais j'étais petit, elle est morte à quatre-vingt-deux ans il y a déjà plus de vingt ans, et j'ai dû confondre.

    Peut-être l'air respiré peut-il aussi influencer les gènes, et après tout les Juifs installés en Pologne étaient souvent bien obligés Henri Markel-page-001.jpgd'inhaler l'air qui était exhalé par d'autres, lorsqu'ils étaient dans les mêmes pièces ou dans le même espace. Il est possible qu'on en méconnaisse l'importance dans la formation de l'organisme.

    À présent je vis au pied des Pyrénées, et je me sens continuellement le désir de parler occitan et de ressasser le souvenir des Cathares. Je lis des livres sur le sujet, en latin et en occitan; j'y reviendrai.

    J'ai souvent pris l'accent des régions où je suis allé, surtout quand je trouvais qu'il donnait du rythme et de la mélodie au langage, et on me dit que j'ai l'accent belge ou suisse, québécois ou comtois – selon les cas. Mes gènes en ont peut-être été modifiés, peut-être sont-ils plus flexibles et plastiques qu'on l'imagine.

    Mais on peut aussi concevoir, comme je l'ai fait, des amours illicites dans ma famille. Je n'en sais rien. J'ai du reste bien des origines belges, même si elles sont lointaines, et mon père est réputé avoir l'accent belge aussi, curieusement. Il a toujours un corps de grand Flamand, comme on dit. Même s'il a surtout aimé la Savoie. Car de son côté, les origines sont flamandes, savoyardes et dauphinoises. L'histoire de sa famille maternelle, venue de Roubaix, est intéressante et ressemble à celle de ma grand-tante du côté maternel, car il s'agissait de Flamands installés en région parisienne pour créer une scierie. Elle n'a pas marché, cela n'avait rien à voir avec l'évolution industrielle parisienne. Mon père ironisait en marquant le manque de clairvoyance de son grand-père Van Den Bruwaene. Mais je n'ai pas entendu dire qu'il en eût fait un rêve de réussite grandiose. C'est donc moins tragique que comique, c'est différent de l'histoire de ma grand-tante. D'ailleurs, à Roubaix, mon arrière-grand-père était bottier. Ce n'était pas très romantique.

  • René Guénon et l'Évolution, suite

    00000000000.jpgJ'ai évoqué le philosophe mystique René Guénon, qui critiquait les concepts occidentaux relatifs à l'Évolution – ou plutôt les rejetait sans chercher à expliquer pourquoi la paléontologie établissait des faits rendant difficile la vraisemblance de ses conceptions abstraites, ou les observations de Charles Darwin sur les mécanismes évolutifs dans le règne végétal ou animal semblaient contredire l'idée d'une révélation primordiale dont toute tradition culturelle, comme il en avait l'idée, serait descendue. À cet égard, il a vivement critiqué H. P. Blavatsky et Rudolf Steiner, parce qu'ils avaient osé mêler des concepts mystiques, notamment venus de l'Inde, à des idées prétendument occidentales, c'est à dire évolutionnistes ou darwinistes.

    Steiner s'en est expliqué abondamment, car il approuvait les idées de Ernst Haeckel (1834-1919), proches de Darwin. Il en a parlé dans son autobiographie, si ma mémoire est bonne: il a déclaré que l'Évolution ne mettait en rien en cause une vision spirituelle de l'histoire, puisqu'il était possible de concevoir que, à chaque transformation, un élément céleste intervenait, qui en était l'origine cachée. Et cela rappelle la réalité des rituels asiatiques, qui placent, à chaque étape de l'évolution individuelle, la venue d'un nouvel esprit en l'être humain, qui permet justement ses transformations successives. Si je me souviens bien, au Cambodge et au Laos, on dit qu'à la puberté, un esprit ayant la forme d'un serpent se place dans l'âme, et que c'est la source des transformations physiques qui surviennent alors: car le rituel ne crée pas la chose, il permet seulement qu'elle se passe parfaitement bien, harmonieusement. Puis, à l'âge de vingt-et-un ans, un esprit ayant la forme d'une femme, équivalent de nos anges gardiens, vient se placer à son tour dans l'âme, et achever la transformation de l'être 000000000.jpghumain vers l'âge adulte. Périodiquement une transformation survient – depuis en fait les hauteurs, depuis le secret du monde spirituel. Or Steiner l'a toujours dit: ce qui est valable pour l'individu l'est pour l'humanité entière, il est donc absurde de ne pas voir une évolution dans l'humanité, et le problème est seulement d'en avoir une vision assez juste pour qu'elle s'accorde avec les faits recensés par la paléontologie.

    L'autre problème est bien sûr de ne pas succomber à la tentation de voir dans de simples mécanismes la cause réelle des transformations. Celle-ci reste mystérieuse. Steiner rappelait que Darwin n'avait pas prétendu déceler les causes profondes des phénomènes qu'il observait, il en présentait seulement les mécanismes de surface. C'est une simple erreur du matérialisme, de considérer que les causes se trouvent dans ce qui est mécanique. Le mécanique n'est que l'écho d'impulsions antérieures.

    Bref, Steiner était assez proche de Teilhard de Chardin. Et c'est à leurs hautes conceptions, intuitivement élaborées, que s'en prenait Guénon, non parce qu'elles entachaient la spiritualité orientale, comme il le prétendait, mais parce qu'elles s'inséraient subtilement dans les données de la science et dans le détail du réel, tandis qu'il aimait à en rester aux grandes idées abstraites.

    Et si Guénon est très aimé en France, c'est aussi à cause de cela, qu'on y aime les mécanismes de la pensée abstraite, mais qu'on n'y aime pas ce qui crée un tableau vivant entrelaçant le connu et l'inconnu; cela fait peur, cela fait trembler, cela inquiète. C'est pourtant ainsi qu'il est nécessaire de procéder, si on veut rester crédible.

  • René Guénon et l'Évolution

    000000000000.jpgJ'ai récemment parlé de René Guénon, à propos d'une vidéo publiée sur Youtube me concernant. Je l'ai un peu lu, pas beaucoup, car il s'en prenait à H. B. Blavatsky et à Rudolf Steiner, que j'aime bien. Il leur reprochait d'avoir penché vers l'évolutionnisme – d'avoir intégré, à leurs concepts tirés de l'Inde, des idées selon lui typiquement occidentales. Ayant fréquenté d'abord des occultistes proches des milieux catholiques, il rappelait ces religieux chrétiens stigmatisés par Pierre Teilhard de Chardin – enfermés dans la tradition dogmatique et en inadéquation complète avec les découvertes de la science moderne.

    Car la succession des espèces et des hominidés est simplement un fait établi par la paléontologie, et rejeter l'Occident parce qu'il a pu l'établir est plutôt ridicule. C'est vrai, les anciennes traditions spirituelles ne présentent pas les choses de cette façon. Elles prétendent pourtant bien présenter les choses telles qu'elles se sont déroulées. Comment dès lors concilier les deux?

    Faute d'imagination, la plupart ne le font pas. Soit ils s'enferment dans une mystérieuse Tradition qui embrasse généreusement tout ce qui a pu s'écrire dans le monde avant l'invention de la science moderne (et des progrès considérables, en particulier, des sciences naturelles); soit ils rejettent les traditions spirituelles anciennes pour ne s'en tenir qu'aux faits réputés avérés – en se contentant d'établir entre eux des liens simplistes, de nature mécanique. Parmi les tenants de la Tradition, certains, notamment en Amérique, se contentent de la Bible, d'autres, comme Guénon, brandissent l'Inde. Bien.

    Mais justement, si Guénon détestait l'imagination, s'il la disait vide de sens, c'est qu'elle a été déployée par quelques génies pour créer un lien entre les faits établis de l'Évolution, et les vérités des traditions spirituelles anciennes. Pensons déjà au dogme fondamental de Guénon, relatif à la Tradition primordiale. Il suppose une révélation initiale dont on ne voit pas comment elle peut s'accorder avec les faits établis par la paléontologie. Est-elle advenue quand l'homme, prenant conscience de lui-même, s'est détaché du règne animal? Quand le monde a été créé, alors que l'homme n'existait pas encore physiquement? Au temps des dinosaures? Personne ne le sait, et même, on peut se demander0000000000000.jpg si, à aucun moment du temps tel que le déroule l'histoire naturelle, elle a jamais pu avoir lieu.

    Pierre Teilhard de Chardin pensait qu'elle avait eu lieu progressivement, pour ainsi dire: car il postulait une entité cosmique située dans l'avenir de l'humanité, au bout de son histoire, et, par voie de désir et d'aspiration, lui parlant depuis cet avenir, et lui faisant des révélations successives. Cela peut paraître fou, mais il s'est clairement exprimé en ce sens – et lui-même a admis, en privé, avoir été illuminé de cette façon, par un Christ qui, disait-il, était plus lui que lui-même, et se tenait au bout du chemin de l'humanité, dans le centre cosmique dont progressivement elle se rapproche.

    Conception grandiose, puisqu'elle concilie l'histoire extérieure de l'humanité, telle que nous la connaissons – avec ses évolutions et ses progrès, notamment vers toujours plus de conscience rationnelle –, et la mystique chrétienne, tendue vers une divinité devant unir les hommes, et les transfigurer.

    Mais je ne pense pas que Guénon se soit jamais intéressé à Teilhard de Chardin; il a bien davantage critiqué Steiner – plus proche de Teilhard qu'on pourrait l'imaginer, même si lui aussi était occultiste. J'y reviendrai une autre fois.

  • La voix du génie-roi (Perspectives, LXXXV)

    000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Regard de Doulad, dans lequel je dis que le roi des génies Taclamïn, après être resté longtemps immobile et pareil à une statue, venait d'esquisser un sourire.

    Tout se détendit dans la salle.

    Car, pendant le croisement de nos regards, à Taclamïn et à moi, tout le monde s'était figé – même le temps s'était comme arrêté. Et la lumière des piliers gemmés avait décru – comme si, en se fixant dans l'air, elle avait cessé de pouvoir éclairer les choses.

    Et il m'avait semblé, alors, que j'étais entouré de statues qu'un seul feu traversait, venu de Taclamïn et de sa mère. Ils étaient comme le foyer de leurs âmes, et par eux leurs yeux brillaient, malgré leur immobilité.

    Or, dès que Taclamïn eut esquissé son narquois sourire, la lumière recommença à briller normale, et les guerriers de la salle recommencèrent à frémir, à bouger, à respirer – et à faire cliqueter leurs armures dorées et se froisser leurs vêtements soyeux, lesquels ils portaient par dessus leurs armures.

    Taclamïn entrouvrit à ce moment la bouche, et je crus qu'un son allait en sortir – au moins quelque murmure indistinct, quelque chuchotement. Mais je n'entendis rien.

    Et pourtant je perçus quelque chose. De moi-même une voix inconnue semblait jaillir, en moi-même elle semblait résonner. Je sursautai, tant la surprise était grande: car il n'advient pas, si ce n'est en rêve, qu'en soi-même on entende une autre voix que la sienne. Or justement, c'est ce qui m'arriva alors.

    Je ne doutai pas que ce fût Taclamïn qui s'adressait ainsi à moi, en passant directement par les pensées. Je m'étonnai, car Taclamïn, tel que je le voyais de mes yeux, assis sur un trône doré, m'apparut comme un simple signe, l'indication d'une présence qui n'était pas en réalité dans le corps qui se tenait devant moi, mais en moi, dans les profondeurs de mon âme, dans la partie obscure où l'on dit que d'ordinaire se trouvent les démons.

    Ce n'est pas que la personne visible de Taclamïn fût inutile à mon âme, mais qu'elle ne servait qu'à éveiller une voix qui était aussi la mienne – mais sans l'être tout à fait. Qui était à la fois, étrangement, extérieure et intérieure – mienne et autre.

    Jamais je n'avais ressenti une telle chose. Assurément Taclamïn manifestait par là une grande puissance.

    Or, cette voix jaillie de mes profondeurs obscures fut en moi comme un roulement d'orage, et elle grandit jusqu'à m'emplir tout à fait, à tel point que même s'il y avait eu du bruit dans cette salle, ce qui n'était pas le cas, je ne l'aurais certainement pas entendu.

    À mesure que cette voix résonnait en moi, les yeux de Taclamïn s'animaient – envoyant des éclairs et clignotant au rythme des paroles prononcées. Et voici! dans l'air un autre être m'apparut, qui était un visage énorme, avec une bouche d'ombre qui l'occupait de plus de la moitié, si une telle chose est possible sans qu'il s'agît d'un monstre. Et le fait est que cet être était effrayant, et que j'eus l'idée qu'il s'agissait du véritable visage de Taclamïn, tel qu'il se manifestait dans l'air que je respirais, inhalais et exhalais, se tenant donc autant en moi qu'au dehors, et dédoublant, ainsi, le visage humain que j'apercevais sur le cou de celui qui était assis devant moi sur son trône d'or. J'eus un frisson, en ayant cette pensée, et, même, quelques cheveux se dressèrent sur ma tête.

    Je fermai les yeux, mais le visage revint à ma conscience, et je compris qu'il était projeté par mes propres yeux sur la paroi de l'air ou de mes paupières – et qu'il les utilisait pour se manifester différemment, d'une manière plus vraie que d'ordinaire. Il essayait littéralement de me posséder – et, en vérité, il y parvenait bien.

    D'abord je ne compris rien à ces mots qui étaient pour moi tels que des roulements d'orage. Mais, de même que des yeux plongés dans l'obscurité finissent par s'y habituer, et par distinguer les objets que la surprise jusque-là leur cachait; de même que, dans le flot d'une langue inconnue, on ne perçoit d'abord qu'un torrent dénué de sens, avant que, peu à peu, les sons émis s'ordonnent en idées qu'on saisit – de même, m'accoutumant à cette parole tonnante, je vainquis progressivement ma peur et des mots distincts me parvinrent, dans lesquels je perçus l'exigence plutôt banale de décliner mon nom et ma maison d'appartenance.

    (À suivre.)

  • René Guénon et les farfadets

    000000.jpgUn adepte de René Guénon (1886-1951), sorte de philosophe mystique, m'a cité dans une vidéo qu'il a publiée sur Youtube, montrant aussi une photo que j'avais prise et diffusée sur Twitter – d'une statuette de troll posée sur une valise dans l'aéroport de Stavanger, où je venais de l'acheter. Il a le nez long, les yeux noirs, et un bonnet aux couleurs norvégiennes. J'en ai tiré l'idée qu'il était tel qu'un genius loci – et j'ai commenté en disant que sans les farfadets, aucun pays n'aurait de visage distinct.

    Le genius loci en effet, était une entité spirituelle importante, dans l'ancienne Rome, on lui vouait un culte – et on attendait de lui la lumière des destins propices.

    Mais ce n'était pas propre à l'ancienne Rome. Les cités gauloises étaient aussi vouées à des tutelles – comme on appelait encore les divinités protectrices. Et jusqu'à aujourd'hui, en Thaïlande, au Cambodge, ailleurs en Asie, on vénère les esprits de la maison, et ceux du pays.

    On pensait qu'ils avaient guidé l'action des fondateurs de la cité, mais qu'ils étaient liés aussi au pays, à sa forme, qu'ils guidaient obscurément les règnes minéral, végétal et animal dans les limites spatiales de leur puissance. On pensait, même, que les limites spatiales de leur puissance créaient ce qu'on appelle les frontières naturelles..

    La mode en est revenue avec le Romantisme, et plusieurs Savoyards ont parlé d'un esprit élémentaire qui donnait ou avait donné sa forme à leur pays, et orientait les goûts spontanés des gens – si leur conscience devait être liée à Dieu et à l'Intelligence, si leurs choix, même collectifs, devaient se fonder sur la Raison.

    Ma boutade était la réponse à une critique, sur Twitter, de la croyance de Rudolf Steiner en les gnomes et autres esprits élémentaires. Je pensais qu'en me référant à la culture universelle et à l'idée du génie du lieu, je montrerais qu'il n'y avait pas de justification à s'en prendre à cette croyance, inexistante seulement dans l'Europe moderne.

    Il faut dire que les chrétiens ont combattu le culte de ces génies du lieu – avant de les remplacer par les anges ou les saints protecteurs. Le Christ seul devait protéger tout – sans anges, sans entités subordonnées pour le servir. À 00000000.jpgla rigueur, le rationalisme français qui ne veut admettre que l'allégorie abstraite de Marianne, parmi les êtres fabuleux, est de leur lignée.

    On pouvait attendre d'un adepte de René Guénon plus de compréhension de l'ancienne tradition, puisque ce philosophe disait la vénérer, mais son empressement à s'en prendre à Rudolf Steiner, que Guénon détestait, ne l'a pas tiré vers cette voie, et l'a d'autant moins fait que, en guise de Tradition, Guénon ne s'intéressait qu'à des concepts abstraits et rejetait la religion populaire – fondée sur des imaginations variées et particularisées du monde spirituel, non globalisantes. Il a lui-même déclaré que l'imagination était une simple illusion, qu'elle détournait des grandes idées qu'on peut appréhender grâce à un mystérieux intellect intuitif dont il se prévalait. Cela lui faisait, contre les faits, condamner l'évolutionnisme, et tout l'Occident. J'y reviendrai, une autre fois.

  • Spinoza et l'intellect divin

    00000000000000000.jpgJ'ai déjà dit ailleurs que j'avais entrepris la lecture du volume de Baruch, ou Benoît de Spinoza appelé l'Éthique. Je lis le latin et aime le faire, et celui de ce livre est répétitif, les concepts étant toujours les mêmes, et restant assez abstraits pour ne pas être marqués par le monde extérieur – au fond plus varié. Même pour les qualités et les défauts dont il parle, Spinoza avoue que son vocabulaire n'est pas approprié: alors que les mots ont été inventés à partir de ressentis, lui élabore ses concepts à partir de principes mathématiques émanant de postulats.

    Le premier d'entre eux est que le corps et l'esprit chercheraient d'abord à se conserver, à se perpétuer. Il en déduit ensuite les sentiments de joie et de tristesse, selon qu'on y parvient ou non. Comme le corps finit toujours par mourir, on devrait être toujours triste, selon cette logique, si l'esprit en son essence n'était pas éternel – surtout quand il raisonne selon les voies de la raison pure: il est alors en symbiose avec Dieu, et l'esprit qui raisonne logiquement aime Dieu, et Dieu l'aime, puisque le plaisir qu'on a à raisonner logiquement est divin.

    Cet aspect du livre de Spinoza est sympathique, poétique et mystique, et donne à son tour de l'agrément au lecteur. J'aime moi aussi la logique pure.

    Qu'il oppose le corps à l'esprit ne peut pas vraiment être critiqué en théorie, il est conforme en cela à la tradition philosophique – non seulement chrétienne, mais même antique, et universelle. Ce qui est inquiétant, dans sa pensée, est la place erronée qu'il accorde à l'imagination, rejetée du côté du corps alors que le genre seul de l'allégorie nous montre ce qu'elle a d'intermédiaire – et témoigne, en même temps, de l'aspiration du sentiment à aller non seulement plus loin que la matière extérieure, mais aussi qu'à ce que peut saisir l'entendement, jusque par la logique pure.

    Car il est entendu que l'imagination répond à un désir. Mais elle le fait mieux, malgré son caractère évanescent, que les choses physiques ou les concepts abstraits, tout purs qu'ils soient. Spinoza prétend en effet que si on 0000000000000000.jpgcomprend parfaitement la source des désirs – si on les ramène clairement au besoin du corps de se perpétuer –, alors on vainc ses passions, parce qu'on est débarrassé des illusions, et qu'on est entré dans le champ rationnel. Mais c'est absurde, car aucune passion ne peut être définitivement expliquée par des raisons extérieures: elles dépassent toujours le cadre dans lequel on les tient.

    Charles Duits par exemple dénonçait l'illusion matérialiste selon laquelle le désir sexuel était une production de la nature qui voulait se perpétuer grâce à l'acte génésique. Il y a là bien davantage, disait-il. Sa source véritable est l'amour cosmique, le sentiment d'amour qui traverse les mondes et s'exprime dans les corps. Il en est le reflet. Or, de cela, Spinoza ne peut pas prendre conscience, puisqu'il postule que Dieu n'a aucun sentiment – comme si un sentiment non émané de l'intellect ne pouvait pas avoir de légitimité, ne pouvait pas refléter une loi cosmique. Il part même du principe que Dieu n'a pas de corps, alors qu'on pourrait lui rétorquer que Dieu a pour corps l'univers entier, et qu'il est faux que, comme il le prétend, l'esprit et le corps soient séparés l'un de l'autre, et que Dieu ne soit que dans le premier.

    Il postule que Dieu est intellect pur. Mais c'est simplement diviniser l'intellect pur. Or, Dieu ne serait pas Dieu s'il n'était pas partout – et, par conséquent, il est aussi dans le corps et les sentiments. Il n'y a pas le même visage – et c'est la véritable origine du dogme de la trinité: selon l'endroit où il se trouve, Dieu a un masque différent. Mais il est quand même partout, et ne le voir que dans l'activité intellectuelle relève de l'égocentrisme des philosophes, dont l'activité noble et belle les persuade aisément qu'ils participent de l'éternité et de la divinité, plus que les autres hommes. On reconnaît, là, leur orgueil ordinaire.

    Spinoza s'étonne d'ailleurs de ce que soient si rares les âmes qui maîtrisent leurs passions, puisque c'est si facile. Oui, en théorie, tout est facile, mais cela aurait dû lui mettre la puce à l'oreille: sans l'imagination vive de Dieu, l'âme reste imperméable à toutes les belles raisons théoriques que les philosophes peuvent élaborer. Et au moment d'agir, quoi qu'elle ait appris en cours de spinozisme, elle retombe dans ses travers habituels. C'est fatal. Il faut la transformer, la raisonner ne suffit pas!

  • L'androïde qui collationne au lieu d'agir, face au professeur Raoult

    000000000.jpegRevoyant avec mon fils, qui ne l'avait jamais vu, le grand classique du cinéma qu'est Alien, j'ai eu soudain l'impression, en suivant à nouveau ses actions déroulées, d'un lien fort entre l'androïde appelé Ash et la méthode scientiste qui a prétendu devoir régler le problème des remèdes au coronavirus d'une façon abstraite, détachée de l'enjeu humain.

    Car, on s'en souvient, dans ce film de Ridley Scott de 1979, un cargo interstellaire est dérouté pour intégrer un monstre extraterrestre à son bord et l'amener sur Terre, où on compte en faire une arme. Les instigateurs de cette action n'ont rien révélé à l'équipage, estimant qu'il était expandable – qu'il pouvait être sacrifié. Et de fait, pour se reproduire, ce monstre doit forcément tuer un être vivant, il se nourrit de vie humaine. Or sa puissance ne peut pas être contrôlée, en tout cas pas par de simples marchands, comme sont les membres de cet équipage.

    Dans le vaisseau spatial, un homme est au courant, et travaille en fait pour le gouvernement qui a eu cette idée – c'est le responsable scientifique et médical, dont on découvrira qu'il n'est qu'un robot, une machine. Or, une fois le monstre à bord, il s'emploie à le protéger sous divers prétextes – notamment, dit-il, parce qu'on ne sait pas ce qui peut se produire si on le frappe, si on le blesse, si on le tue. Pendant ce temps, les 000000000000.jpgmembres de l'équipage sont massacrés, mais lui continue à étudier le monstre d'une façon abstraite. Et au moment où la situation est désespérée parce que le capitaine du vaisseau a disparu, cet androïde continue de dire qu'il rassemble les données, qu'il ne sait toujours pas quelle solution existe. Cela surprend beaucoup les autres, qu'il poursuive ainsi des recherches théoriques alors que, en tant que responsable médical, il est censé se soucier de la vie des humains. Mais il ne se soucie que du monstre – s'avouant du reste fasciné par sa pureté élémentaire, en deçà de toute morale, incarnant la force fondamentale du vivant, égoïste et brute.

    Sa forme, élaborée par H. R. Giger, correspond idéalement à cela, puisqu'il n'a pas d'yeux: aucune lumière n'est en lui. Il n'est pas loin du squelette animé. De la machine organique.

    Bref, le médecin cesse d'être intéressé par la vie humaine, ce qu'il veut, c'est découvrir le secret que représente le monstre, au sein d'une quête quasi mystique. Il cherche à saisir la force de vie qui l'anime, à apprendre à la manipuler, sans plus se soucier du reste.

    Or, dans l'affaire Didier Raoult, si on peut dire, on avait un médecin qui cherchait des remèdes à portée, pour soigner les gens, et des théoriciens qui cherchaient à saisir le secret des choses en mathématisant le vivant, ne se souciant que de l'avenir, et de la maîtrise totale des processus que permettrait une démarche expérimentale absolument sûre. On n'était pas loin de considérer que le facteur humain au sens individuel et réel était une donnée abstraite et que l'émotion qu'on en tirait était de l'ordre de l'irrationnel.

    Je ne veux accuser personne; mais le culte du modèle mathématique et de la méthode parfaite tend bien à cela, qu'on le veuille ou non. Il y a là quelque chose qui relève de l'androïde, d'une vie relevant de l'intellect pur et qui est détachée de la vie au sens large. Le postulat selon lequel cette dernière est illusoire et seuls sont réels les rapports mathématiques, souvent adopté par les physiciens, peut mener à une forme d'inhumanité – il faut l'avouer.

  • CLXX: le combat du robot rouge

    0000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série incroyable, nous avons laissé le puissant génie de Paris à l'armure d'or et à la cape noire alors que, par la voie des airs, où il était hissé par son bâton enchanté, il se précipitait vers la tour Eiffel, attaquée par un grand robot rouge à la solde de Fantômas – qui d'ailleurs, de sa science subtile, l'avait forgé.

    Il n'attendit pas cette fois de mieux connaître les ressources de son ennemi, et l'attaqua directement, fondant sur lui à la vitesse de l'éclair – et les Parisiens qui le virent ne surent s'il s'agissait d'un missile inconnu de l'armée nationale ou d'une météorite tombant opportunément, ou providentiellement, sur le monstre de fer. Mais le robot était doté d'une sorte de radar – et il l'avait senti venir, l'avait perçu à l'avance. Et, au moment où le Génie d'or crut pouvoir le frapper de toute la force de son élan, ce robot (que l'on nommait Dacün) fit brusquement jaillir sa main droite, à une allure que nul n'aurait cru possible pour un être aussi gros, et frappa en plein vol l'imprudent assaillant.

    À vrai dire, le choc fut si brutal qu'un doigt du robot sauta, et qu'un autre se brisa. Mais le Génie d'or fut lui aussi sonné, et envoyé au loin – jusque dans la Seine, où il chut dans une grande gerbe d'eau écumeuse. Le monstre, pensant en avoir fini avec lui, retourna à sa tâche destructrice dirigée contre le monument le plus célèbre et le plus admiré de la capitale française.

    Mais c'était mal connaître le Génie d'or que de croire que ce simple coup eût pu le vaincre et tuer. Certes, il en avait reçu un choc inhabituel même pour lui, et son corps en avait été meurtri. Mais non brisé; car sa volonté forte le refaisait sans cesse, et il n'était pas de chair et d'os, comme le sont les hommes mortels, mais d'un souffle lumineux qui s'épaississait lorsqu'il le lui ordonnait. Seule son armure endommagée pouvait mettre plus de temps à se refaire, et des mailles s'en rompirent, à la poitrine gauche.

    Plus grave, néanmoins, est que quand Fantômas le vit, par les yeux du monstre rouge, tomber dans l'eau verdâtre du fleuve parisien, il s'empressa de tisser un sortilège et de lancer sur lui, par des formules incantatrices, des monstres des profondeurs, que jusque-là la vase avait maintenus cachés aux yeux des hommes: ils s'y 00000000000.jpgdissimulaient comme des larves. Jadis un sort les avait attachés au sol, à la façon d'algues, et ils y étaient enchaînés par les pieds et la taille. Souvent les hommes avaient pris leurs cheveux pour des plantes. Mais, quoiqu'ils fussent ainsi emprisonnés et empêchés de nuire aux hommes mortels – quoique les anges qui les avaient vaincus, ayant revêtu comme le Génie d'or armures brillantes et épées de feu, les avaient bien maintenus sous la coupe des gnomes qui commandaient à la terre –, ces êtres n'en étaient pas moins munis de longs bras griffus, et de mains que Fantômas parvint à libérer: car ils avaient été, lors de leur enchaînement dans l'or, placés le long de leur corps, mais Fantômas avait au moins ouvert cette brèche, dans leur prison. Et dès qu'il le leur eut ordonné, ils allongèrent ces bras immenses, pouvant s'étirer à l'infini, et s'étaient saisis du Génie d'or immergé, pour l'attirer dans leur immonde grotte, et éventuellement le dévorer.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer aux prochains, quant à la description détaillée de ces monstres, de leur tempérament et de leurs desseins, et bien sûr aussi ce que fit le Génie d'or pour se sortir de leurs griffes.

  • Suite de l'histoire de ma grand-tante

    0000000000000.jpgJe disais, l'autre jour, que ma grand-tante avait beaucoup plus de succès que ma grand-mère sa grande sœur, alors qu'elle était bien moins sérieuse – mais plus belle, et sachant jouer merveilleusement du violoncelle. Mon grand-père, disent certains, avait d'abord essayé de la séduire elle, avant de se rabattre sur ma grand-mère. Plus tard, évoquant sa belle-sœur, il parla d'une personne profondément égoïste...

    Son père la prenant pour un ange, elle se croyait telle à son tour – et vouée à un glorieux destin. Elle s'est d'abord mariée avec un violoniste, belge d'origine, et a fait deux enfants avec lui, mais à la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle a rencontré une sorte d'espion américain, et est partie avec lui et son violoncelle en Amérique, persuadée qu'elle y ferait fortune, et qu'on admirerait son talent. Et c'est là que commence une histoire que je filmerais volontiers à la manière de Martin Scorsese dans son Casino – comme le récit d'une élévation glorieuse, au faîte de l'humanité, et une retombée brutale et sinistre dans les tréfonds de la Terre, destin funeste.

    Car elle a commencé, ma grand-tante, par abandonner ses deux enfants français, qui du coup ont été très proches de ma mère, étant accueillis les week-ends chez leur tante. Et c'est ainsi que l'un d'eux, que j'aime beaucoup, m'a accueilli à son tour à Tampa, en Floride, où il s'est installé, et qu'il m'a enchanté merveilleusement du récit fabuleux de sa vie, car lui aussi est un talentueux conteur – je veux dire, comme mon amie Rachel l'est, et comme elle dit que je le suis, dans mes histoires de famille. Mais c'est exagéré, je suppose.

    Bref, ma grand-tante n'a pas fait fortune, et s'est surtout mal occupée des nombreux enfants qu'elle a eus aussi en Amérique, les abandonnant plus ou moins tous. Elle en a eu à ma connaissance trois, deux fils et une fille, et celle-ci en particulier a été confiée à un organisme d'adoption: plus tard, effectivement adoptée, elle a grandi choyée puis s'est mariée avec un Américain d'origine irlandaise, est morte dans un accident de voiture après avoir donné naissance à une fille, et celle-ci un jour a contacté ma mère, et est venue nous voir en Savoie.

    Mais pour en revenir à la sœur de ma grand-mère, elle a eu tôt fait de vendre son violoncelle, et son emploi principal a été dame de vestiaire dans un night-club. Elle se droguait, vivait dans une caravane, et est morte isolée. Ma grand-mère, lorsqu'elle parlait d'elle (puisqu'elle lui a survécu une dizaine d'années), communiquait son amère tristesse, ne comprenant pas ce qui s'était passé, le sens de sa vie. Elle lisait beaucoup, s'intéressait à la 00000000000.jpgspiritualité, consultait des prêtres, achetait les œuvres complètes de Pierre Teilhard de Chardin – qu'elle m'a d'ailleurs léguées, et que j'ai lues. Mais la tristesse ne s'en allait pas vraiment.

    Son neveu qui vit à Tampa, donc, me racontait qu'à l'âge de dix-huit ans, il est parti de France pour rejoindre sa mère en Amérique. Il arrive, il la contacte, elle est contente de le revoir, et lui propose de sortir fêter ça. Elle passe la soirée à s'amuser, et ils rentrent. Le lendemain, elle se réveille, et lui propose de recommencer. Son fils ne voulait pas, lui, passer toute sa vie à s'amuser. Il est parti, s'est engagé dans les Marines, et a acquis la nationalité américaine. Puis il a travaillé dur, comme aviateur ou ingénieur. Il a une très belle maison aux limites des Everglades. Et il est drôle et actif. Il a un planeur, et l'utilise régulièrement.

    C'était donc l'histoire de ma grand-tante, dont la fin est brutale. Je m'en excuse. Le temps s'accélère, quand la chute arrive. On monte lentement, par degrés, et on tombe d'un coup. C'est la vie.

  • Histoire de ma grand-tante

    000000000000000.pngMon amie Rachel Salter, qui est conteuse, me dit que mes histoires de famille sont comme des contes, et que je devrais les écrire. J'aurais plus de succès avec elles, peut-être, qu'avec mes récits fantastiques, car on m'a dit bon conteur, mais seulement quand je m'appuie sur mes souvenirs – sinon mon lecteur, me dit-on, est perdu, il ne me suit pas dans l'univers de mes songes.

    J'avais donc une grand-tante à l'histoire passionnante, dramatique ou tragique, et j'oublie toujours son prénom, mais son nom de jeune fille était Markel. Son père était juif, originaire de Lodz, et avait grandi à Tripoli de Syrie, comme on disait alors – car c'est aujourd'hui au Liban. Son propre père – mon arrière-arrière-grand-père – était médecin du port et, fonctionnaire du Grand Turc, ennobli à titre individuel – on l'appelait Markel-Bey. Cependant il aimait jouer, et un jour une grave dispute l'a amené à recevoir un coup de hache sur la tête – donné, pense-t-on, par un Arabe. Toute la famille, épouvantée, a fui à Paris.

    La culture française était naturelle, dans cette maison, et mon arrière-grand-père même avait été mis par son père à l'école des jésuites français. Néanmoins mon arrière-arrière-grand-mère avait gardé ses habitudes orientales, et ne sortait guère de son appartement parisien.

    Mais son mari, visiblement, n'était pas un juif de lignée très pure, car ma mère, son arrière-petite-fille, a fait un de ces tests génétiques dont les Américains ont lancé la mode, et il s'avère que le caractère juif n'est pas très grand en elle, que le caractère scandinave l'est plus. Je laisse au lecteur le soin de comprendre ce que cela signifie: mais en principe, c'est que des femmes de la communauté avaient été mises enceintes pour ainsi dire à 0000000000.jpgl'extérieur, et leurs enfants ensuite élevés selon les coutumes internes. Je suppose qu'elles étaient mariées, au moins au moment de l'accouchement. Mais pas avec leurs amants. Bref. Mon arrière-grand-père Markel était blond, de type slave, et ne jurait que par l'âme russe, ayant lu, et adoré, Dostoïevski et Tolstoï.

    Cela faisait rire mon grand-père son gendre, un Berrichon de souche paysanne au solide sens terrien. Car mon arrière-grand-père était du type exalté, il adorait notamment la musique, et il faut le savoir, pour comprendre l'histoire de ma grand-tante.

    Mais à Paris, il a dû d'abord divorcer d'une cousine qui ne voulait plus de lui, pour je ne sais quelle raison. Il se sentait rejeté de la communauté et, ayant fait comme son père des études de médecine (c'est une tradition juive antique, que les lignées de médecins), lorsqu'il a vu passer une annonce disant que Limoges attendait un médecin, il s'y est rendu. Il y a ouvert un cabinet, y a été bien reçu par une bourgeoisie locale ouverte d'esprit et peu marquée par l'intégrisme catholique (c'est le moins qu'on puisse dire, le Limousin étant réputé progressiste depuis bien longtemps), et s'y est marié avec une femme qui lui a fait néanmoins promettre de ne jamais faire allusion à son judaïsme. Et ils ont fait des enfants – deux filles, ma grand-mère et ma grand-tante.

    L'aînée, ma grand-mère, était une femme très sérieuse, vénérant son père et voulant toujours lui plaire; elle est devenue dentiste. C'était rare, à cette époque, qu'une femme devienne dentiste – mais à Limoges, comme je l'ai dit, on prônait l'Égalité.

    Cependant un drame habitait le cœur de ma grand-mère: c'est que son père était en adoration devant sa cadette, ma grand-tante, parce qu'elle jouait merveilleusement du violoncelle et, belle et fine, faisait l'admiration de la ville. Il organisait chez lui des concerts où elle montrait son talent, et son bonheur était au comble, quand on le félicitait pour ses filles, et surtout pour la seconde. Ma pauvre grand-mère n'était pas totalement satisfaite de son sort, et comme mon père assure que même mon grand-père s'est d'abord, sans succès, intéressé à sa sœur, on comprend que le nœud qui s'est fait alors dans son âme n'ait jamais vraiment été dénoué. Mais je continuerai cette histoire plus tard.

  • Les doubles virtuels selon Tron

    000000000.jpgQuand j'étais petit, j'adorais le cinéma fantastique – surtout la fantasy et la science-fiction, et tout ce qui déployait l'imagination de façon convaincante. Un jour est sorti le film Tron, de Steven Lisberger, et on y plongeait dans un monde virtuel devenu vivant, animé de lui-même.

    Les décors en sont étranges et oniriques – et l'histoire est mystique, car un être humain est plongé dans ce monde par une entité virtuelle qui a pris miraculeusement vie, mais il y a aussi ceci: dans ce monde, les hommes-programmes (doués, donc, d'une conscience autonome) croient qu'il existe des users, des entités d'un monde plus réel qui les ont créés, les utilisent, jouent en se servant d'eux et peuvent leur donner salut, reconnaissance et puissance. Le chevaleresque héros de l'histoire – le Tron du titre –, entre en contact avec son créateur, un homme de chair appelé Alan Bradley, et obtient de lui des pouvoirs spéciaux pour qu'il abatte le monstre qui, ayant pris le premier conscience de lui-même, est devenu, de ce monde, un tyran abominable. La scène est sacrale, puisque ce Tron reçoit ses dons dans une clarté sublime, après avoir levé les bras dans un geste invocatoire: son disque personnel, à la fois une arme et une base de données individuelles, s'élève seul dans cette clarté, et revient dix fois plus luisant. La science-fiction américaine est souvent ainsi remplie d'un mysticisme étrange, d'un genre nouveau.

    Toute l'aventure du mortel transporté dans ce monde, lui aussi doté de pouvoirs spéciaux grâce à son origine, ne se déroule que dans un instant bref. Elle dure longtemps dans l'autre monde, mais une microseconde dans le 000.jpgnôtre. J'ai déjà évoqué cette tendance à distendre le temps dans le sens d'un allongement dans l'autre monde – alors que dans les mythologies anciennes, c'était au contraire une seconde dans l'autre monde qui durait mille jours dans le nôtre. L'auteur qui a le mieux pratiqué cela est aussi américain, il s'agit de Stephen R. Donaldson, dans sa série de Thomas Covenant, qui voit un homme plonger dans un monde fabuleux purement intérieur: il y a passe des mois, mais, comme dans le rêve, lorsqu'il revient, il ne s'est passé dans la réalité que quelques minutes.

    Il y a ici une singulière inversion, comme si les Américains ne voulaient pratiquer l'art de la mythologie que si le point de vue était changé – que si l'homme de chair devenait le dieu dont émanait le monde autre, merveilleux par essence. La particularité en est que ce monde autre est bien vivant par lui-même, que l'intérieur de l'être humain est pour ces auteurs réellement fait de substances animées, et traversées de forces morales objectives.

    Car que le monde de Tron soit une image de l'être humain intérieur a été dévoilé par le réalisateur, Steven Lisberger même. Il a déclaré que l'idée du film lui était venue à partir d'une question fascinante: l'être humain projette-t-il, dans le monde virtuel, des doubles de lui-même, lorsqu'il crée des programmes, ou simplement les 00000000000.jpgutilise? Car les personnages de cet univers dédoublent les êtres humains réels: les acteurs sont les mêmes, seuls leurs costumes et leurs noms sont différents. Steven Lisberger a eu une vision: les programmes personnifiés ont pris leur âme des êtres humains qui les ont créés. Le monde second prend vie parce que l'humanité le prend comme véhicule de son action.

    Ces fétiches technologiques rappellent les outils personnifiés de la poésie patoise de mon arrière-grand-oncle. Mais ici c'est plus élaboré, et troublant. Car, en se complexifiant, ce monde virtuel acquiert un charme, et de l'autonomie. Les doubles qui les peuplent émergent vers une conscience de soi inquiétante, grâce à un psychisme humain plus élastique et détachable qu'on pourrait croire.

    Il s'agit bien d'inversion théologique, puisque H. B. Blavatsky, dans ses livres publiés aux États-Unis, dit que les hommes étaient au départ de tels doubles sans conscience, créés par des entités plus hautes pour se déplacer et évoluer dans le monde. Steven Lisberger s'est-il imaginé que le monde virtuel des programmes était cela pour l'Homme? Étrange féerie, se situant dans un monde inférieur, élémentaire. Mais féerie américaine typique, aussi.

  • Le regard de Doulad (Perspectives, LXXXIV)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Trône de Taclamïn le Grand, où je décris la salle royale de Taclamïn l'elfe-ange et la mine orgueilleuse de celui-ci, ainsi que sa mère.

    Or, Doulad, assise en retrait, un peu dans l'ombre mais sur un dais, regardait son fils comme s'il eût été son protégé, maintenant les yeux fixés sur lui. De curieuses lueurs les traversaient, comme si elle envoyait par eux des pensées, et que ces pensées passassent en volant d'elle à son fils, le contrôlant à distance. Car son regard était intense, et les mains du marionnettiste s'y sentaient.

    De mes yeux propre de génie, puisque j'avais désormais la forme de Radûmel, je distinguais des visages, des signes, des choses dans ces lueurs qui allaient d'elle à lui, et devinais qu'il s'agissait d'un langage, que dans ces yeux étaient des paroles, qu'ensuite il n'avait qu'à penser et répéter, tel un robot. Elle avait sur lui cette puissante influence.

    Sans doute, pour elle, il avait beau avoir un corps distinct, il n'était pas réellement détaché d'elle et appartenait toujours à son ventre astral, était toujours dans la bulle de son âme, l'étrange globe dans lequel d'autres yeux que ceux que je lui voyais étaient ouverts, et brillaient. Il n'avait pas de bulle propre, pour ainsi dire, et sa propre âme était en retrait, obscurcie. Mais en souffrait-il? Je ne sais. Il avait la tête légèrement tournée vers sa mère, comme s'il l'écoutait, ou voulait toujours pouvoir la regarder, s'il en avait le loisir. Toutefois elle le maintenait dans son trône et le visage tourné vers ses sujets, car elle savait que l'illusion que par lui elle tissait était nécessaire à son règne.

    Tout ce qui m'apparut ainsi en divination fondée sur mille indices observés me fut confirmé par la suite. Au reste, ce genre de phénomènes est courant dans le monde des génies, et il n'est pas facile aux uns de le cacher aux autres, car même si certains sont très doués pour tisser des prestiges et cacher le vrai, l'œil des génies n'est pas bloqué comme celui des mortels par un voile épais appelé matière, illusion suprême tissée par un dieu très puissant, et ils peuvent toujours saisir par instants ce qui se trame dans l'ombre, aucun voile tissé par l'un d'eux n'ayant l'épaisseur et la dureté de la matière que tisse le dieu noir pour les mortels naïfs. Ainsi est-il plus difficile de les tromper. Mais ce n'est pas impossible pour autant, et Doulad s'employait à donner le change et à faire croire à la royauté libre et fière de son fils Taclamïn; d'ailleurs lui-même y croyait, et jouait le jeu, fou qu'il était.

    J'attendais qu'il s'adressât à moi. Il le devait. Mais il prenait soin de laisser s'installer un angoissant silence. Tout dévoué qu'il était à sa mère, tout semblable qu'il était à un pantin entre ses doigts, il n'en était pas moins rusé, en lui-même, comme si de puissants esprits des ténèbres l'inspiraient dans ses actions. À coup sûr sa mère les avait mis en lui, afin qu'il régnât en maître. Il était leur esclave, mais grâce à eux il assujettissait les âmes les plus fortes. En un sens, il était un véritable initié, s'il en avait perdu son âme. Il avait quelque chose de ce qu'on appelle un mage noir. Et telle était aussi sa mère, nommée à juste titre sorcière par ses ennemis.

    Taclamïn demeurait assis, parfaitement immobile, sur son trône doré, et, comprenant quel était son jeu, malgré mon angoisse je m'employai à rester de même assis sur les dalles polies, le regardant sans ciller. Ses yeux de feu me remplissaient de clarté, et même de la chaleur piquante m'en vint à la racine des cheveux et aux joues, ainsi que le long de l'échine, et bientôt je commençai à transpirer. Mais je maintins mon regard dans le sien. Soudain, il esquissa un sourire.

    (À suivre.)

  • Un nouveau Prudence

    0000000000000000.jpgPrudence était un poète latin et chrétien du cinquième siècle dont j'ai déjà parlé et qui est généralement méprisé de la critique littéraire, mais qui, durant tout le Moyen Âge, fut très aimé. Il a composé des poèmes évoquant la mort glorieuse des martyrs, remplis de tortures affreuses et d'interventions angéliques, ainsi qu'une allégorie opposant les vices et les vertus dans de riches combats, et qui a servi de modèle à tous les siècles suivants, jusqu'au Roman de la Rose et au Livre du Cœur d'amour épris du roi René. Mais le poème qu'il a écrit qu'approuve le plus la critique est un traité contre le paganisme, à travers une polémique avec un philosophe qui défendait celui-ci, nommé Symmaque. C'est un texte agréable à lire, car Prudence retrace tous les cultes bariolés de l'ancienne Rome, et montre qu'ils n'ont pas de sens, qu'ils sont fondés sur des fictions illusoires. C'est très rationaliste, et annonce plus Voltaire que François de Sales – car celui-ci croyait aux légendes merveilleuses et aux anges, et Prudence avait l'esprit plus sec. Il croyait en un Christ assez philosophique. Le christianisme était bien plus rationaliste qu'on ne l'imagine.

    Mais le plaisir qu'on a à lire son traité est, au-delà de la critique théorique, dans la simple description des croyances antiques. On ne peut pas raisonnablement croire que les poètes mythologiques de l'ancienne Rome croyaient tous à ce qu'ils racontaient. Sénèque en particulier fut à la fois philosophe stoïcien et poète tragique: on conçoit bien que dans ses poèmes, il ait créé consciemment des fictions, à la façon d'un Lovecraft. De même, Prudence pouvait rendre intéressantes les croyances païennes tout en restant bon poète.

    Cela toutefois m'a fait curieusement penser à un philosophe actuel, qui cherche à faire connaître au grand public le contenu de la pensée de Rudolf Steiner, que pourtant il rejette et dénigre. Il se nomme Grégoire Perra, et fut lui-même disciple du Maître, avant de se dresser contre lui et ses adeptes. Il présente comme Prudence ce contenu de façon critique, pourfendant notamment son caractère merveilleux (qui renoue en partie, il faut l'avouer, avec le paganisme). Prudence par exemple s'en prend à l'idée que Rome aurait un génie distinct – 000000000000000.jpgentendant par là une entité spirituelle guidant les habitants, et réglant leur destinée sans qu'ils en soient forcément conscients. Or, Steiner, à la suite d'Origène, a bien parlé d'anges, ou d'esprits des peuples. La critique contre sa philosophie porte souvent sur cette question, qui donne l'impression qu'il était nationaliste, ce qu'il n'était pas. Car il ne disait pas que les anges des peuples étaient inégaux entre eux, mais seulement qu'à tour de rôle ils avaient une forme de gouvernance sur les autres. Le génie de Rome régnait donc sur le monde à juste titre, à un moment donné de l'histoire. Et puis après cela passe. Steiner, comme Joseph de Maistre avant lui, avait l'ambition de réinterpréter le paganisme selon des principes chrétiens.

    Mais Grégoire Perra, comme Prudence, est davantage d'un bloc: grand amateur de fantasy, il prend manifestement plaisir à décrire les idées fantastiques de Steiner, tout en en disant du mal. Il faut dire qu'en France, on est dans le sillage rationaliste de Prudence, de telle sorte que sans quelqu'un voulant en dire du mal, on aurait eu peu de chance que soient répandues ces idées dans le public. En dire du bien est plus ou moins interdit.

    C'est comme providentiel. Car le contenu peut aussi attirer en lui-même, et que Prudence ait pourfendu l'idée du génie de Rome a plus amené à en faire un ange ou un saint du ciel qu'à en supprimer réellement la croyance. L'idée a été transformée, pas éradiquée: les peuples avaient bien toujours des patrons aux cieux, tout comme les villes, dans la pensée chrétienne médiévale.

    Mais il reste remarquable que le culte du génie de Rome soit connu justement grâce à Prudence, de telle sorte que même les romantiques aspirant à décrire le Volksgeist se sont finalement reposés sur lui.

    Vie antérieure, pour Grégoire Perra? Il lui reste néanmoins à composer les allégories et les odes aux martyrs présentant positivement un sentiment propre. Ou l'équivalent. Un roman de fantasy, peut-être?