Savoyard de la Tribune - Page 5

  • Alfred de Musset et les caprices de Marianne

    0000000000.pngJ'ai lu tous les poèmes d'Alfred de Musset plus d'une fois, ayant étudié son œuvre complète lorsque j'essayais de devenir agrégé de français, et j'ai souvent été frappé par le destin de ce poète, qui avait encore une écriture classique mais laissait monter en lui des images fortes et singulières – que néanmoins il interprétait mal, trop marqué qu'il était par le classicisme, la doctrine traditionnelle. Comme l'a dit Théophile Gautier, le plus beau était ses Nuits, dont les images étaient incroyables, mais qui tendaient à l'allégorie. On se souvient que l'un d'eux se fondait sur l'idée du double, dont Musset disait qu'il le poursuivait, qu'il en avait la vision. Mais finalement le poème se termine par l'affirmation que ce double était sa solitude. Les romantiques français avaient de ces interprétations qui devaient encore beaucoup à Corneille et à Racine – pour qui les êtres fantastiques étaient l'expression idéelle des passions, des états d'âme.

    Dans Lorenzaccio, la pièce de Musset la plus justement célèbre, il y a aussi un double, qui apparaît; c'est impressionnant et beau, même si cela tourne encore trop à la philosophie classique. Sur le modèle de Shakespeare, qu'il imitait, Musset déployait des images fabuleuses, mais ramenées à des concepts. Dans Les Caprices de Marianne, relue récemment pour des motifs professionnels, une figure d'équilibriste annonce un passage connu de So Spracht Zarathoustra de Nietzsche – et Musset y met des détails rutilants, évoquant les brodequins dorés du personnage, qu'assaillent des deux côtés des méchants qui veulent le faire tomber, et qui symbolisent les jaloux, les envieux, les rigoristes, toute sorte de gens. L'image est riche et belle, et l'équilibriste est comme un elfe ou un ange qu'attaquent des démons dignes de la peinture de Goya. J. R. R. Tolkien dit aussi que les elfes marchent sur des cordes sans souci aucun – pendant que les orcs tendent leurs bras vers eux depuis leurs gouffres!

    D'autres images d'une richesse incroyable, dans ces Caprices de Marianne, constellent les dialogues, comme celle du voyageur qui veut gagner la rive idéale, avatar intellectualisé du pays enchanté – de l'île d'Avalon où selon les Celtes les fées accueillaient les héros défunts, personnifiant au fond leurs victoires.

    Naturellement, ce n'était là qu'ornements rhétoriques, puisque, dans la trame de la pièce, aucune intervention divine ne se manifeste, et que seules les passions ordinaires animent l'action – notamment la vanité et l'égoïsme, images.jpgou le goût trouble de la débauche et du mal, chez l'héroïne. Musset ne pousse pas plus avant sa recherche, et même David Lynch, dans Blue Velvet, allait plus loin dans cette passion pour le mal, les méchants, qui habite chacun de nous, et se manifeste souvent dans le sentiment d'amour des dames – volontiers éprises de gangsters, d'hommes violents, parce qu'ils sont forts.

    Cela étonnait Musset, qui n'y comprenait rien, et se sentait, pauvre poète frêle et pur! délaissé et trahi. Il n'y a pas vraiment survécu, ne trouvant jamais la solution, et ne se soutenant, stylistiquement, que par les classes de rhétorique qui existaient alors, brillantes et belles, et où il avait excellé. Finalement, il est devenu alcoolique, perdant son énergie de jeunesse avec l'âge et les déceptions – et, lors de son discours d'entrée à l'Académie française, on l'a dit une ruine.

    Ce destin de poète romantique, tragique et bref, aurait pu susciter la sympathie des Décadents, mais son style et ses idées classiques lui ont attiré le mépris de Baudelaire et Rimbaud.

    Il reste le théâtre, imagé et original.

    (Le dessin ci-dessus est de David Lynch.)

  • Jean-Charles Mogenet, maire de Samoëns

    0000000.jpgJuste avant le Confinement – dès le premier tour des élections municipales françaises, mon cousin Jean-Charles Mogenet a été élu maire de Samoëns, le village ancestral, à une écrasante et surprenante majorité: le maire précédent, Jean-Jacques Grandcollot, avait eu deux mandats successifs, et était réputé très solide. Il avait été professeur de mathématiques au collège cantonal, après être venu de Paris, et était même passé du socialisme au gaullisme afin d'être plus facilement élu, dans un lieu où le socialisme a toujours été honni.

    Je ne veux pas le critiquer, car il nous a accueillis gentiment, mon ami Marc Bron et moi, quand nous avons cherché à présenter au public le livre que nous avions réalisé sur la poésie en patois de mon arrière-grand-oncle (un autre Mogenet, prénommé Jean-Alfred). Mais le fait est qu'il a fondé sa carrière sur l'idée de dynamiser économiquement la station de ski, et que cela a beaucoup plu pendant un certain temps, car c'était pour les locaux l'occasion de rester au pays et d'y travailler, de s'y enrichir. Sa mesure la plus marquante a été d'accueillir le Club Med, institution célèbre qui devait rapporter des millions.

    C'est ce que les entreprises dominatrices promettent toujours pour qu'on facilite leurs projets, leur donne les autorisations nécessaires – voire des subventions déguisées, par exemple en transports publics. Très tôt 0000000000000.jpgnéanmoins des problèmes sont apparus, notamment pour l'environnement, que le Club Med respectait bien mal, ce qui lui a valu plusieurs procès parce qu'il polluait les sources et dérangeait la vie séculaire de Samoëns, faite aussi d'agriculture, d'écotourisme, de traditions, de tranquillité appréciée par une clientèle un peu chic. Finalement il est apparu que la gloire d'accueillir le Club Med était cher payée.

    Très tôt, mon cousin, élu de l'opposition, s'est opposé sur ce sujet à son rival – et les débats ont dû être vifs, car un jour, il s'est confié à moi, il n'en pouvait plus de la dureté du monde politique, de ce qu'on lui lançait à la figure pour le faire taire, des tensions entre les gens. Jean-Charles est très connu pour sa gentillesse, et est toujours souriant, doux, calme, ayant été excellemment éduqué par ses parents. Son père a du reste aussi été maire, et même Conseiller général, et, quand je rencontrais des Savoyards du cru, comme on dit, on me demandait souvent si je lui étais lié – il était très célèbre.

    Jean-Charles était donc doux et franc, et ne comprenait pas l'arrogance et la brutalité de ses concurrents, citadins plus accoutumés à jouer des coudes – à la compétition sociale.

    Mais finalement, il a tenu bon, et ça a payé, il s'est imposé, surpris lui-même par son score écrasant. Un jour les fils du destin se sont tendus vers lui, et cela a été un torrent – un rush. Au fond tout le monde le voulait, mais sans oser y croire, on avait peur de perdre les avantages acquis, et on se soumettait à l'autorité apparemment la plus forte. Cela faisait hurler mon père – qui ne comprenait pas l'amertume du destin, car lui aussi aurait voulu 00000000000.jpgêtre maire, ou du moins qu'un membre de la famille le fût: il a quelque chose de clanique.

    Jean-Charles Mogenet est bûcheron de métier, il coupe les arbres qui sont en trop (il y en a plus que les écologistes rêveurs venus des villes ne s'en rendent compte, car il faut aérer les forêts), et le fait en respectant le plus possible l'environnement, ce qui lui coûte plus cher. Il trouve absurde que pour bâtir à Samoëns, on fasse venir du bois d'Afrique. Et puis il joue très bien du cor des Alpes. Son père était déjà un phare de la fanfare municipale, ils ont tous deux une âme d'artiste. Je l'écoutais, petit, jouer les glorieux Allobroges le 15 août, jour de l'Assomption, et c'était beau et poétique, cela s'enfonçait dans la légende. La Vierge montée au ciel protégeait les Savoyards! Et la légende continue, je pense...

  • Peire Vidal et l'éclat secret du Carcassès

    000000000.jpgDepuis l'époque où je vivais à Montpellier, j'avais ce recueil bilingue des poésies occitanes de Peire Vidal, un troubadour de la fin du douzième siècle, originaire de Toulouse et qui a passé du temps dans le Carcassès – ou région de Carcassonne: il nomme des lieux qui désormais me sont familiers, comme Pennautier ou Montbel, leur donnant une profondeur humaine, les peuplant de ses songes – et m'expliquant certaines allusions de la culture locale.

    Car dans la cité médiévale de Carcassonne, j'ai vu, l'an passé, un spectacle moyenâgeux avec des chevaux et des épées, et il y avait une guerrière appelée la Louve. Je me demandais d'où on avait tiré cela. Mais c'est probablement de Peire Vidal, qui était amoureux d'une femme de Pennautier qu'il appelait Loba (Pennautier est dans les environs de Carcassonne). Ce spectacle chantait la valeur des seigneurs du sud, proches du peuple, contre la morgue des seigneurs du nord, vils envahisseurs: c'était régionaliste et républicain à la fois.

    Républicain, Peire Vidal ne l'était pas spécialement car, descendant assez clair des anciens bardes, il chantait les seigneurs qui l'accueillaient, et blâmait ceux qui ne voulaient pas de lui. Le roi de France est détesté, et le roi d'Aragon est aimé: limitrophe et proche d'eux par la langue, l'Aragon était pour les Languedociens un espoir. Déçu: il n'a pas résisté, face aux Français, lors de la croisade albigeoise. Mais Peire Vidal sentait déjà les tensions entre le nord et le sud, et il en faisait part.

    Il a aussi beaucoup vécu en Italie, et sa philosophie prépare le Dolce Stil Nuovo et l'œuvre même de Dante, avec laquelle il est en phase, quoiqu'il ait moins d'imagination. Dante aussi détestait les rois de France et faisait l'éloge des rois d'Aragon, ainsi que de l'Empereur. Mais surtout, le culte du corps des belles dames se mêle pareillement à des références chrétiennes, à l'évocation de Charlemagne, à des allusions à la Bible et à l'esprit des croisades, à la volonté de libérer les lieux saints. Peire Vidal proclame que le corps de son aimée lui rappelle la divinité – mais son amour est sans avenir, car la dame n'en a cure. Et, après avoir défendu contre ses détracteurs sa position 0000000000.jpgd'amoureux transi qui ne reçoit rien, il finit par avouer son échec, et fait des reproches à sa dame, avant de se taire. Le recueil est du moins construit ainsi.

    Sa Vie, présente à la fin du recueil, révèle qu'il chanta ses amours auprès des femmes des seigneurs qui l'employaient, et que les couples ne faisaient qu'en rire, même si lui était persuadé qu'il touchait. Ce n'était pas dans le sens qu'il croyait: comme on admirait son talent, il distrayait les cours.

    Il était habile dans ses rythmes, la concision de son expression, ses rimes riches et sonnantes. Ses vers créent une atmosphère riche et profonde, et confinent au fabuleux quand, prenant exemple sur Gauvain, Roland ou d'illustres croisés, il se vante d'être le plus grand chevalier du monde, un véritable conquérant. Poète qui s'appuyait sur le rêve de soi, il n'était pas rabroué pour autant, on pensait que cela faisait partie du plaisir qu'on avait à l'écouter. Il faisait rire sans le vouloir. Mais c'est le lot des poètes. Et il n'y a pas lieu de s'en plaindre. Il ne tient qu'à eux de devenir lucides sans perdre leur génie, comme le fit plus tard Dante.

    J'avais commencé autrefois le recueil, je l'ai maintenant fini, c'était beau et sympathique, cela met un brouillard doré dans les plaines vertes du Carcassès.

  • Le trône de Taclamïn le Grand (Perspectives, LXXXIII)

    000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Capture de mon moi des astres, dans lequel je dis m'être réveillé, après avoir reçu un coup étourdissant, sur le sol d'une salle royale où se tenaient des chevaliers et des conseillers maléfiques.

    Le plus impressionnant toutefois restait Taclamïn, toujours surmonté de sa double flamme figurant comme deux ailes célestes. Elle en était du moins le souvenir certain, et dans sa rougeur légère on distinguait parfois le fil de plumes d'or, brillant comme un reflet – ou quelque spectre oublié qui, de moment en moment, croit pouvoir revenir sous les yeux des mortels.

    Le regard ardent de Taclamïn jetait devant lui d'autres lueurs, semblant être des lampes accrochées à son front; il rayonnait et défiait en quelque sorte la lumière répandue dans la salle depuis de curieux diamants incrustés dans des piliers de marbre: eux aussi luisaient, faisant émaner d'eux une clarté singulière, qui semblait ondoyer, ou palpiter, procéder par vagues, comme s'il se fût agi d'un souffle. Une vie était dans ces pierres, comme si un être céleste y avait été capturé, dont le cœur, en battant, créait la lumière dont avait besoin Taclamïn. Assurément les rayons des étoiles y avaient été enroulés, et un cœur y demeurant, un point central, doué de conscience et pareil aux génies des lampes, dans les contes orientaux. La clarté en était rutilante, pleine de curieux éclats scintillants. Une neige eût pu aussi lui servir de comparaison. L'art de Taclamïn ou de ses conseillers était véritablement consommé.

    Au plafond, des mosaïques polies représentaient des êtres effrayants, mais couronnés et glorieux, qui étaient sans doute de la famille du maître des lieux. Leur forme était repoussante, imprécise, inquiétante, mais ils tenaient des sceptres étincelants, et des êtres planétaires étaient assemblés autour d'eux agenouillés et soumis. Je reconnus le visage de ces êtres retardataires qui ont rejeté le chemin normal des hauts anges sous prétexte d'acquérir des vertus divines (et plus hautes encore), et qui à leur tour furent rejetés du ciel et confinés sur terre, mis en prison et sous la garde des génies, si cela est possible. Taclamïn et sa mère adoraient ces êtres qui étaient pour eux des cousins, et s'efforçaient certainement de les libérer et de leur donner les moyens de regagner les trônes perdus – persuadés qu'ils avaient été traités injustement, comme eux l'étaient!

    Des ombres torturées étaient représentées sortant de leur bouche, et se dirigeant vers le pays des hommes; on les voyait entourer ceux-ci, tenir leurs bras, s'enfouir dans leurs corps par leurs bouches et leurs nez, leurs yeux et leurs oreilles, et devenir leurs véritables conducteurs, tandis que les anges étaient tués, soumis ou enchaînés, repoussés au loin. C'était le projet de ces êtres, à moins que ce tableau ne racontât quelque chose qui était déjà arrivé... Je ne saurais le dire, mais c'était plus qu'effrayant, si l'on y songeait bien, c'était véritablement épouvantable.

    Les pensées qui avaient présidé à un tel tableau devaient, elles-mêmes, être montées d'un abîme, et, en un sens, je plaignis ceux qui l'avaient placé sur le plafond d'une salle royale, et ceux qui trônaient dans cette salle sous ces signes affreux. Je devais plaindre en particulier le vil Silesïn, maître officiel de cette tour mais jouet dans les mains de sa mère, la cruelle Doulad, qui se tenait derrière lui. Je ne savais pas encore, quand je la vis, que c'était là son nom; mais qu'elle fût sa mère aux yeux cruels, entièrement rouges et munis seulement d'une étoile d'or où aurait dû se trouver la prunelle, je n'en doutai guère, car elle semblait être plus vieille que lui, plus mûre, et en même temps lui ressemblait beaucoup: il lui avait emprunté ses traits durs et beaux à la fois, froids et splendides, orgueilleux, arrogants et purs, pareils à ceux des dieux. Mais sans la bonté qu'on leur prête, et marqués par l'égoïsme le plus profond. Leurs mâchoires carrées vibraient de tension, comme s'ils n'avaient jamais pu desserrer les dents, et leurs yeux, comme je l'ai dit, jetaient d'âpres feux!

    (À suivre.)

  • Gonzague de Reynold et le roi des Nuithons

    000000.jpgIl y a, dans les Contes et légendes de la Suisse héroïque (1913) de Gonzague de Reynold (1880-1970), un récit étrange, qui évoque un trésor caché dans le lit de la Sarine et gardé par des Nains dont le roi se nomme Nuithon. Un rapport existe peut-être avec le peuple germanique des Nuithons, cité par Tacite, mais au Moyen Âge, on a parlé de Notons pour désigner des sortes de démons: Chrétien de Troyes y fait allusion dans Yvain. Les philologues établissent, eux, un lien avec Neptune, et le fait est que les êtres fabuleux dont le nom ressemble à celui-là sont généralement liés à l'eau: on connaît, à Genève, la Pierre à Niton, demeure du bon génie du lac – et peut-être de la cité!

    En son temps, James Fazy (1794-1878) avait célébré cet esprit qu'on représente souvent comme un homme petit. Jeune, il avait composé un roman sur les barons d'Yvoire, dans lequel il assurait que Niton était un génie descendu des montagnes, et qu'il avait bâti le château d'Yvoire pour surveiller les passages sur le lac. Ensuite on l'avait canonisé sous la forme de saint Niton, quoiqu'il remontât à l'époque des Allobroges, et puis il avait disparu. Mais il continue à animer le lac, ses vagues, ses flots, et si on veut échapper aux tempêtes il faut lui rendre hommage!

    Ce qui est quoi qu'il en soit remarquable, dans l'allégorie de Gonzague de Reynold, est que son Nuithon est clairement le génie de la Suisse profonde et pérenne contre les dieux venus d'ailleurs. Car, ayant entendu parler de son trésor, ceux de l'Olympe et ceux d'Asgard envoient des émissaires armés pour s'en emparer. Sur les bords de la Sarine se rencontrent les Centaures venus de Grèce et les Walkyries venues de Suède pour décider du sort du trésor. Ils se battent, et même si les Walkyries ne sont que trois, elles balaient aisément l'assaut des nombreux Centaures. Toutefois Nuithon parvient à garder le trésor.

    Les dieux décident de s'unir et demandent à un certain Ogo, géant des montagnes né à l'époque où les montagnes sont nées, de s'emparer du trésor. Cet Ogo renvoie probablement aux Alpes primitives, antérieures à l'apparition de la vie en Suisse, et donc de l'humanité, de la société. Nuithon, rusé, se déguise, et demande à Ogo de l'aider à traverser une rivière. Il le tue alors d'un coup de couteau à la nuque. Ensuite, seul maître du trésor, il 0000.jpgle distribue aux hommes, pour qui au fond il le gardait, puisqu'il était bon et sage: c'était les dieux païens, qui ne l'étaient pas, et lui, mystérieusement, se liait au seul vrai Dieu.

    C'est l'être le plus lié aux éléments qui est le plus christique, et Reynold s'emploie à réécrire divers mythes pour glorifier la Suisse: Sigurd par exemple vient attaquer Nuithon à son tour, mais il est pareillement tué. On se souvient que le Sigurd de la mythologie scandinave attaque un Nain ayant pris la forme d'un Dragon pour s'emparer de son trésor. Wagner l'a raconté. Mais on reconnaît aussi, avec Ogo sur la rivière, le mythe réécrit de saint Christophe. Au reste Ogo n'est pas méchant, et Nuithon apparaît comme impitoyable. Mais il a une mission. L'ambiguïté morale du récit le rend très moderne – curieux, fort, surprenant, bien plus original qu'on pourrait croire.

    La figure du Nuithon restera avec Gonzague de Reynold jusqu'à la fin de sa vie: de même qu'en Norvège on représente le génie local sous les traits d'un troll au long nez et aux yeux entièrement noirs, on peut représenter le génie de la Suisse sous les traits de Nuithon. Plusieurs liens du reste existent, entre la Suisse et la Scandinavie, et Reynold s'emploie à les rappeler: une partie de la population suisse, montre-t-il, vient de Suède.

    Le merveilleux y est en tout cas encore très vigoureux, à en croire l'écrivain fribourgeois!

  • André Breton et la science imaginative

    00000.jpgLa question de la méthode scientifique est une grande obsession de notre temps. On compte sur elle, au fond, pour résoudre tous nos problèmes, et Charles Duits pourfendait la tendance à ne voir qu'en la résolution sanitaire l'avenir de l'être humain. Son véritable avenir, disait-il, était son être individuel immortel, et il fallait aussi une science pour en résoudre les mystères. Une science morale et spirituelle, en quelque sorte, dont la seule femme vraiment noire qui lui avait parlé en songe, ou en transe, donnait les grandes lignes, dans son langage inimitable – dont il a fait finalement un livre.

    Mais dès 1924, dans son célèbre Manifeste du surréalisme, son maître André Breton avait pourfendu le rationalisme qui prétendait répondre à toutes les questions par la seule voie de l'expérience extérieure. Il écrivait: Le rationalisme absolu qui reste de mode ne permet de considérer que des faits relevant étroitement de notre expérience. Les fins logiques, par contre, nous échappent. Inutile d’ajouter que l’expérience même s’est vu assigner des limites. Elle tourne dans une cage d’où il est de plus en plus difficile de la faire sortir. Elle s’appuie, elle aussi, sur l’utilité immédiate, et elle est gardée par le bon sens. Sous couleur de civilisation, sous prétexte de progrès, on est parvenu à bannir de l’esprit tout ce qui se peut taxer à tort de superstition, de chimère, à proscrire tout mode de recherche de la vérité qui n’est pas l’usage. […] L’imagination est peut-être sur le point de reprendre ses droits. Si les profondeurs de notre esprit recèlent d’étranges forces capables d’augmenter celles de la surface, ou de lutter victorieusement contre elles, il y a tout intérêt à les capter, à les capter d’abord, pour les soumettre ensuite, s’il y a lieu, au contrôle de notre raison. Les analystes eux-mêmes n’ont qu’à y gagner. Mais il importe d’observer qu’aucun moyen n’est désigné a priori pour la conduite de cette entreprise, que jusqu’à nouvel ordre elle peut passer pour être aussi bien du ressort des poètes que des savants et que son succès ne dépend pas des voies plus ou moins capricieuses qui seront suivies.

    Un passage grandiose, qu'à vrai dire j'ai trouvé dans un manuel de français. Breton y met sur le même plan le poète et le savant, laissant entendre que par la voie de l'imagination poétique (c'est à dire inspirée), on peut trouver des choses que la science matérialiste ne peut pas trouver. Que les analystes aient tout à y gagner, selon lui, montre que cette démarche fondée sur l'imagination poétique est complémentaire – comme au fond sont complémentaires les médecines obtenues par cette voie, soit dans les temps anciens, comme la médecine chinoise ou la médecine indienne, soit dans des temps plus récents, comme la médecine romantique ou l'anthroposophique.

    Naturellement, cette voie fondée sur l'imagination prospective, qui prétend sonder par l'imagination et l'intuition conjuguées les mystères des forces qui agissent derrière les apparences, apparaîtra comme mauvaise, voire 0000.jpgdangereuse aux ennemis qui demeurent d'André Breton. Celui-ci, de fait, se plaignait que les auteurs ésotériques comme Louis-Claude de Saint-Martin et Éliphas Lévi ne fussent pas étudiés à l'Université. Pour lui, l'aspiration à la mythologie du romantisme allemand était bonne, et pouvait réellement révéler des choses utiles.

    Au reste, de façon inattendue, Descartes lui donnait raison. Car s'il a précisé une méthode sûre pour la science, il admettait que par son inspiration le poète pouvait aussi trouver de grandes vérités. Il restait, pour le coup, à en préciser la méthode. Breton s'y est essayé, et il ne l'a pas si mal fait.

  • La fille de Fantômas

    000000.jpgCe n'est pas, chers lecteurs, un nouvel épisode de la geste du génie de Paris contre Fantômas, que je présente aujourd'hui, mais bien le roman La Fille de Fantômas, par Pierre Souvestre et Marcel Allain, paru en 1911 en France. J'en ai trouvé une réédition de 1972 à la Croix-Rouge de Limoux, et comme j'étais curieux de ce personnage mythique, réputé lié aux super-héros, vanté par Blaise Cendrars et Robert Desnos et admiré par les surréalistes, j'ai lu cet ouvrage intéressant.

    Il se passe en Afrique du Sud, pays d'origine de Fantômas, qui y est à la recherche de sa fille, déguisée en garçon depuis sa naissance par sa nourrice pour qu'elle échappe à son père et à son influence pernicieuse.

    Car Fantômas est un dangereux criminel – si, contrairement à ce qu'on peut voir sur les images du temps, il ne porte pas spécialement de masque. Il tue à foison, et pour pas grand-chose, se gorgeant de meurtres, nageant dans le sang de groupes qu'il extermine à lui seul, sans besoin de complices. Il répand la peste sur un navire, achève les blessés – poignardant les hommes et balançant le reste à la mer, dit le texte. Sans justification particulière.

    Mais la vérité est que ce sont les auteurs qui aiment ces tableaux sanglants, car même quand Fantômas ne tue pas, il y a des morts terribles, comme celle de l'innocent boxeur noir que des blancs, le croyant coupable d'un meurtre, lynchent à coups de revolvers en commençant par les bras et les jambes. Le sang gicle partout, dit le texte – qui se fait un malin plaisir de massacrer les innocents dans un récit endiablé et cruel, au rythme intense. Cela n'empêche pas les actions d'en être invraisemblables, notamment parce que la psychologie est sommaire et absurde. Même l'inspecteur Juve, policier français qui combat Fantômas, est dénué de sens commun, puisque, en laissant partir Fantômas pour retrouver son ami Fandor, il lui donne l'occasion de commettre mille meurtres – sans se poser aucunement la question de sa responsabilité propre. Lui non plus n'a pas de conscience morale perceptible...

    L'atmosphère est violente et funèbre, et à vrai dire elle est assez remplie d'événements extraordinaires et inattendus pour tenir continuellement en haleine, malgré 0000.jpgl'emploi bizarre de l'imparfait à la place du passé simple, sans doute ressenti comme caduc. Pour autant, les auteurs n'ont pas osé utiliser le passé composé, comme on le fait dans la vie courante, ayant probablement peur de passer pour familiers. Il leur restait donc l'imparfait – un peu comme dans les copies de mes élèves lorsque, ne connaissant pas la conjugaison du passé simple et n'osant utiliser un passé composé dont leurs instituteurs leur ont dit qu'il était incorrect, utilisent, donc, l'imparfait à tort et à travers. Encore un drame à la française, issu de l'académisme ubuesque auquel nous reconnaissons le pays que nous aimons tous...

    Le fantastique parfois affleure, car ce Fantômas a une force surhumaine – herculéenne, dit le texte: il a la puissance du diable, dont il semble être l'incarnation. Mais cela n'est pas dit. Et après tout les gens peuvent être très forts sans que le monde des esprits soit de la partie. La fille de Fantômas commande aux serpents en sifflant, ce qui est extraordinaire, mais pas surnaturel.

    Un roman palpitant, mais pas toujours de bon goût; et qui a sa poésie, mais qui manque de suggestivité.

  • CXLVIII: la destruction du Grand Vert

    0000000.jpegLa dernière fois, chers lecteurs, dans cette saga étrange et singulière, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il domptait un robot vert énorme, et s'apprêtait à le tuer; toutefois, il l'avait entendu gémir. Mais il ne voulait pas l'épargner – car trop de vies étaient en jeu.

    D'ailleurs Aclanïm n'était qu'une machine, et son âme, si elle en avait une, retournerait dans le monde obscur dont elle avait été arrachée. (C'était le monde des âmes défuntes, mêlées pour leurs péchés aux ombres démoniaques; Fantômas y avait accès, et y puisait les souffles dont il avait besoin pour animer ses robots.) Sans s'arrêter donc au désespoir qu'il voyait sombrement flamboyer dans l'œil qui restait au monstre – sans se laisser émouvoir non plus par son sort triste et dur –, le Génie d'or se précipita vers la tête d'acier et, d'un coup tournoyant de son sceptre enchanté, il la lui brisa comme il eût fait d'un globe de cristal.

    Or, s'y tenait caché un gnome. Il était assis dans cette tête, tenant des commandes, envoyant le feu dans les membres de la machine. Sur le tableau de bord, devant lui, s'étoilaient des voyants de différentes couleurs, et des boutons les allumaient et les éteignaient quand il les pressait. On eût dit des pierreries brillant de leur propre feu, et cela avait de la beauté; car l'art de Fantômas était profond, puisait aux êtres obscurs dont l'existence précédait celle de l'humanité, et aux hommes les réalisations en sont étonnantes. D'aucuns ont dit que ces êtres étaient des hommes d'une autre planète bien plus avancés dans l'Évolution que ceux de la Terre, et ce n'est point tout à fait exact, mais point tout à fait faux non plus, en un sens, et si on ne le prend pas trop littéralement, cela a de la vérité. Il reste important de savoir que ces êtres sont toujours vivants, quoiqu'ils n'aient plus de corps distincts, s'ils n'en ont jamais eu un. Car ils se mêlaient dès l'origine à l'air, voire n'arboraient que des reflets aux tons changeants, faits apparemment d'eau luisante, ou de nappes ondoyantes, comme s'ils avaient eu le pouvoir de durcir les ondes et de s'en faire des corps semblables à des miroirs. Toutefois étaient-ils sous cet abord assimilés aussi à des illusions, car ils disparaissaient aisément de la vue, dès qu'ils ne voulaient pas qu'on les vît.

    Le gnome à vrai dire les avait connus, et appartenait à un peuple qui s'était allié à Fantômas, lorsqu'il leur avait rendu visite dans leur royaume sous la terre. Il faudrait, assurément, qu'un jour le Génie d'or rende à son tour visite à ces gens, pour savoir s'ils persistaient à nuire aux hommes, et à s'allier à leurs ennemis. Il y songea, en le reconnaissant.

    Mais des gerbes d'étincelles jaillirent du tableau de bord endommagé, et le gnome fut projeté par un souffle d'explosion, hors de cette tête brisée qui fumait abondamment. Il n'en mourut pas, mais roula sur le sol, et se releva aussitôt, tandis que le robot s'écroulait à son tour, dans un grand fracas et en répandant des morceaux de son corps brisé sur le macadam.

    Avec ses petites jambes, mais en boitant, le petit être noirâtre se glissa parmi les débris de la tour et de la machine tombée, et le Génie d'or voulut l'attraper et le ligoter de 000.jpgses liens cachés – créés à la façon de fils d'araignée par l'émeraude brillante de son bâton, quand il l'en commandait – et déjà des rayons ondoyants s'en échappaient, se durcissant en s'étirant et en s'allongeant vers le gnome, comme pour le saisir dans de vivants rets. Mais l'être obscur alors se transforma: ses jambes s'allongèrent jusqu'à devenir deux queues de serpents, et voici qu'il se tortilla, et disparut sous les gravats amoncelés.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui verra le Génie d'or affronter le grand robot rouge, ennemi de la tour Eiffel.

  • J. R. R. Tolkien et les démons du mensonge

    000000.pngIl y a peu, j'ai évoqué la question de Dame Nature offensée par la pollution, ainsi que la dimension morale de la pollution dans l'ancien lexique religieux, me demandant dans quelle mesure le mensonge pouvait offenser la Nature, qui est réputée n'avoir pas de pensée.

    Un lien objectif entre les deux a été établi par J. R. R. Tolkien dans sa mythologie, car ses démons, au sens propre, sont désignés comme des princes du mensonge, et en même temps ils sont les pères évidents de l'industrie moderne, et par là-même les pourvoyeurs d'une effroyable pollution extérieure.

    La dimension écologique de ses écrits a été remarquée par tout le monde: Sarúman a une voix d'enjôleur et de menteur, il arrange continuellement la réalité par ses mots subtils – et en même temps il crée une industrie polluante, détruit des arbres, s'adonne à la manipulation génétique et forge des armes destructrices fondées sur l'explosion. Sauron fait, lui, de son royaume un champ de ruines et de scories ne laissant plus de place au règne végétal – et en même temps il crée l'illusion que son anneau peut être utilisé pour le bien, alors qu'il ne répand ce mensonge que pour mieux étendre son empire.

    Tolkien même a dit que Melkor le Morgoth, le premier dieu du mal à être apparu sur la Terre (évoqué dans le Silmarillion), est lié en profondeur à l'Âge de la Machine, et que ses monstres sont en réalité des créations 00000000000.jpgmécaniques - mais hideuses, et dont le souffle est pestilentiel. Et ses orcs sont des fabrications imitant les elfes pour la perdition du monde. Or, il est aussi le père de tout mensonge.

    Les machines, disait Tolkien, sont un mensonge matérialisé. Elles imitent la vie, mais ne sont pas vivantes; elles semblent merveilleuses, mais n'ont rien en elles de divin; elles sont apparemment belles, mais parce que leurs carrosseries rutilantes cachent des moteurs laids. La pollution qui résulte d'elles est pleine des mensonges qu'elles portent – est pleine des illusions de progrès et d'évolution qui justifient leur existence. Tolkien détestait les machines, leur odeur, et avait renoncé à utiliser une automobile et à en posséder une: pour lui, c'était le mal.

    Il a directement évoqué, dans son traité sur les contes de fées, leur caractère mensonger: elles ne doivent pas être dans les contes, disait-il, parce que leur existence n'est qu'éphémère. Elles changent continuellement – et ont toujours une efficacité inférieure à ce qu'on prétend. Elles ne sont que de la poudre aux yeux; et la pollution qu'elles créent le manifeste.

    Tolkien reliait ainsi la théologie médiévale et l'écologie moderne: cela a été remarqué par tous. Il n'était pas le seul. Frédéric Mistral le faisait aussi. Tout comme, en Suisse, Gonzague de Reynold. Et je gage que quand David Lynch reproche aux hommes d'avoir offensé la Nature for some reason, il songe aux pensées négatives portant la haine et la peur – pas seulement aux pollutions industrielles.

  • David Lynch et les révoltes de Dame Nature

    00000000000.jpgPendant le confinement lié au coronavirus, David Lynch, interviewé, a brièvement fait savoir que pour lui la pandémie était issue d'une révolte de Mère Nature, à laquelle on faisait trop de mal, et que les confinés devaient méditer, ou s'adonner à l'écriture d'un poème, ou une autre activité artistique. En plus simple, il reprenait, dans les grandes lignes, ce que Rudolf Steiner disait des pandémies en général – mais qu'il n'a dit que dans diverses conférences, à différentes époques de sa vie.

    Cependant David Lynch n'a pas l'habitude d'entrer dans le détail ésotérique des choses, il préfère les suggérer – refuse de les dire explicitement. Il laisse la possibilité, dans ses films, que même les esprits qui possèdent des êtres humains et les font mal agir soient de simples allégories – tout en affirmant que les univers qu'il crée sont bien réels. En introduction d'un épisode de Twin Peaks, il faisait dire à la Dame à la Bûche (sorte de clairvoyante énigmatique, de seer) que l'univers de Twin Peaks était au-delà de la porte de feu – ce que bien peu de gens comprendront, affirmait-elle. Mais en 0000000000.jpgoccultisme, au-delà du feu est le monde spirituel, le pays des esprits – anges ou démons. Il ne veut pas faire référence explicitement à l'occultisme, mais il y pense.

    Le mal que nous faisons à la Nature est connu: on a même émis l'hypothèse que le coronavirus était lié à des nuages de pollution, que ceux-ci le véhiculaient. Mais on ne sait pas à proprement parler si c'est le mal qu'on fait à la Nature qui a donné naissance au coronavirus. Les pandémies médiévales étaient-elles liées à des feux de cheminée? Car on refuse parfois de l'admettre, mais la pollution de l'air n'est pas si nouvelle qu'on croit: la vallée de Chamonix était déjà autrefois pleine de fumées qui abîmaient les poumons, et Horace-Bénédict de Saussure dit que l'air à la fois froid, humide et fumeux laissait une espérance de vie réduite aux Chamoniards...

    Je pense, néanmoins, que Lynch est ici plus mystique, plus évasif; que si la pollution est impliquée, il s'agit aussi de pollution spirituelle – que le mot doit garder ici son sens religieux d'impureté morale 0000000000000000000000.jpgs'exprimant physiquement. On se souvient que Steiner disait que le mal fait aux animaux pouvait rejaillir sous forme de bacilles, de maladies épidémiques. C'est en fait karmique, et David Lynch croit réellement au karma, on peut en trouver mille preuves dans ses films. Peut-être que le mal qu'on fait au règne végétal aussi a un tel effet karmique.

    Mais le mensonge fait-il du mal à la Nature? Car Steiner disait que son effet karmique pouvait être une maladie. Pour la plupart des êtres humains, la Nature n'a cure de la vérité, donc une telle idée est absurde. La vérité n'est pour eux qu'une catégorie de la subjectivité humaine. Mais cela signifie beaucoup. Car quoique les êtres humains disent sur leurs valeurs et leur éthique, au moment d'agir, ils ne suivent que ce qu'ils croient être les lois de la Nature. Et la croyance que le mensonge ne change rien au monde extérieur peut amener à mentir si l'intérêt personnel y trouve son compte. On ne devrait donc pas se plaindre de la croyance qu'un mensonge dérègle les lois naturelles si on déteste le mensonge. Et n'est-il pas réellement détestable, ne le ressent-on pas réellement comme tel?

    Comment pourrait-il dérégler les lois naturelles? demandera-t-on. La Nature peut-elle mentir? Mais n'y a-t-il pas un lien entre ce qu'on ressent comme étant la Nature normale, et la vérité d'une parole? Une parole normale peut-elle être un mensonge? Les deux lois ne fonctionnent-elles pas ici sous un rapport au moins d'analogie? J'y reviendrai à l'occasion, en m'appuyant sur Tolkien, dont les démons étaient des menteurs en même temps que d'impénitents pollueurs.

  • Statut de la littérature régionale dans la France centralisée: éducation et libertés

    000.jpgDe l'article que j'ai fait l'avant-dernière fois sur le catholicisme spontané des traditions régionales, que doit-on faire sur le plan politique? De deux choses l'une. Soit on affirme que la culture doit être laïque, ou agnostique, et il faut bien se résoudre à accepter qu'en France la culture parisienne soit prédominante, puisqu'elle est bien plus avancée, en moyenne, sur la voie de l'agnosticisme que les cultures régionales. Soit on affirme que c'est la liberté qui compte le plus, que la laïcité ne doit pas avoir d'effet sur la culture, qui doit rester entièrement libre, et on admet que, à titre individuel, on a le droit de faire le choix des traditions catholiques et du merveilleux chrétien que portaient dans leurs textes Frédéric Mistral et Anatole Le Braz.

    Le problème est évidemment celui de l'éducation. Est-elle d'abord individuelle, ou collective? Ici la loi contredit la pratique: en théorie, les familles sont libres, parce que les droits de l'homme stipulent qu'elles ont la responsabilité de l'éducation des enfants. En pratique, le Gouvernement, en France, n'a aucunement l'intention de laisser les familles diriger l'éducation des enfants, et entend bien leur imposer l'agnosticisme laïque de mise dans la culture parisienne.

    La raison en est simple: déjà le Roi imposait un gallicanisme abstrait pour faire triompher la monarchie absolue contre le féodalisme assimilé au merveilleux chrétien – à la pluralité des saints et des anges, pour ainsi dire. La République, fondée par des disciples des philosophes rationalistes, a tout intérêt, à son tour, à convertir l'ensemble des citoyens à la culture de ses fondateurs.

    Le régime est donc toujours plus ou moins: une loi, une foi, quoi qu'on dise. L'unicité de l'Éducation nationale, et des programmes d'étude, le confirme. Les traditions religieuses doivent être marginalisées et subordonnées à la tradition philosophique des Lumières.

    Mais la liberté individuelle après tout peut amener à préférer Joseph de Maistre à Montesquieu, quoi qu'on pense. Le conflit donc apparaît entre les familles qui conservent la tradition de Frédéric Mistral et de son merveilleux chrétien ou populaire en langue provençale, et la République qui ordonne de faire étudier plutôt Émile Zola et ses principes repris de la science positive, et exposés en français. C'est tout simple.

    Il est difficile de songer à un État républicain qui va laisser se répandre l'enseignement du provençal et du merveilleux chrétien et paysan de Frédéric Mistral. S'il sera amené à accepter en théorie les traditions familiales 0000.jpgpuisqu'il reste en principe démocratique, il ne fera jamais rien de lui-même dans ce sens, et profitera bien des occasions qui se présentent pour restreindre la diffusion d'une telle culture, jugée par lui contraire à ses valeurs.

    D'ailleurs avec les meilleures intentions du monde: pour ses élites, c'est là une culture nuisible à l'individu, puisqu'elle le laisse dans des illusions passéistes. Le colonialisme intérieur a des buts de civilisation: cela s'entend. Il est profondément progressiste.

    Mais la véritable évolution ne viendra que de la liberté laissée aux individus. Ce sont eux qui investissent et entreprennent. Ce sont eux qui créent. Et il est possible que, pour bien créer et entreprendre, l'inspiration des Saints du Ciel chers à Mistral soit parfois plus efficace que celle de Jean-Jacques Rousseau. Cela ne se décrète pas à l'avance; cela ne se vérifie qu'à l'expérience.

    La persistance de la tradition inaugurée par Mistral, malgré le peu d'encouragements du pouvoir central, prouve que c'est bien le cas – que Jean-Jacques Rousseau ne suffit pas. Pour vivre pleinement, pour appréhender l'humain dans sa totalité, il faut les deux – et l'application politique en est évidemment le fédéralisme.

  • La capture de mon moi des astres (Perspectives, LXXXII)

    tacl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Surgissement des dragons, dans lequel je dis avoir vu devant moi (c'est à dire devant mon double elfique, dans une dimension parallèle) deux chevaliers montés sur deux dragons ailés – dont je n'aurais pas pensé que, brisant les règles de chevalerie de mise dans le monde des Génies, ils oseraient m'attaquer ensemble.

    Mais Tocúl fils d'Arnil en dépassant son maître partit sur ma gauche, tandis que Taclamïn continuait à se diriger droit vers moi d'un vol tranquille et calme, déviant à peine sur ma droite en faisant une courbe; et lentement son dragon ouvrait sa gueule, me laissant voir son gosier de braise.

    Tocúl fit soudain jaillir de ses mains un filet que je n'avais point vu et qui, doré et clair, semblait animé de vie propre, et planer dans les airs en se dirigeant consciemment vers moi, puis en m'entourant soigneusement de toutes ses parties, à la façon d'une raie enveloppant une proie, au fond de l'eau. Brusquement il s'aplatit sur moi, et m'enserra. Je ne pouvais plus bouger, ni mon bon cheval, lui aussi prisonnier. Mais les vertus du filet nous empêchèrent de tomber au sol.

    Brièvement je me débattis, avant de constater la vanité de cet effort. Cela donna toutefois à Taclamïn le temps d'arriver jusqu'à moi, et de me donner un coup de poing magistral de sa main gantée d'argent, ce qui fit jaillir un éclair à mes yeux, avant que ne fusse complètement étourdi, et ne visse mille étincelles tourner en moi en furie. Une formidable douleur étreignait ma mâchoire, mais je n'en entendis pas moins une grossière injure à mon encontre de Taclamïn, dès qu'il m'eut frappé.

    Puis je me sentis saisi et emporté, pris aussi mon cheval, mais je ne distinguai que peu de chose; tout tournait autour de moi – j'étais sonné, comme on dit, et mes pensées embrouillées me paraissaient éclater et courir en tous sens sans que pusse déceler en elles le moindre sens. Les voix de mes ennemis fulguraient comme des coups de tonnerre pleines de haine à mes oreilles endolories, et je me demandai si je survivrais à cette capture, et ce que ces maufaés me voulaient.

    Reprenant finalement mes esprits, je vis que j'étais couché sur des dalles blanches, les mains liées derrière moi. Mais comme mes jambes étaient libres, je tâchai sans tarder de relever mon buste pour m'asseoir, ce que je parvins à faire. Je regardai alors calmement autour de moi, ne voulant pas montrer de peur. Les chevaliers de Taclamïn à quelque distance m'entouraient, placés dans une salle, et le visage invisible, caché par un heaume fermé; leurs yeux mêmes n'étaient guère dans leurs visières que des reflets bizarres, et ils ne bougeaient pas. On eût dit des statues, ou ce que les mortels nomment des robots, et qu'ils fussent éteints, à l'arrêt – ou, comme on dit, en veille.

    Mais sur un dais qu'on pouvait gravir de cinq marches, devant moi était un trône doré, et sur ce trôné doré était assis Taclamïn. Et debout à sa droite était Tocúl le Borgne, et, à sa gauche, assis sur un siège en retrait, était un homme dont je n'ai pas encore parlé, mage noir de l'entourage de la mère de Taclamïn, cousin infâme nommé Silesïn le Fourbe, et fils de Ducmïn l'Acerbe. Ses yeux perçants rayonnaient de haine et de raillerie mêlées, et dès que je l'eus vu je mesurai le mal qui était en lui, et qui formait autour de sa tête une ombre sombre, dans laquelle il me semblait parfois apercevoir un éclat, comme un œil. Certainement il avait accueilli un être de l'abîme par goût de la fausse puissance que sa race donne aux imprudents qui se vouent à eux. Le corps de Silesïn vibrait, et une électricité singulière l'habitait, laissait parfois courir des étincelles dans ses yeux ou au bout de ses doigts, qui sur ses genoux en tressautaient. Sa bouche aussi semblait contenir un feu, quand il l'entrouvrait. Il appartenait assurément à une race très ancienne, lui-même, quoique son apparence humaine pût donner le change aux naïfs.

    (À suivre.)

  • Laïcité culturelle et littératures régionales: la longueur d'avance de Paris

    00000.jpgIl est une réalité qui est difficile à avaler pour ceux qui aiment les langues et cultures régionales et qui en même temps sont partisans de l'agnosticisme philosophique et de la suppression, dans la vie spirituelle, des allusions au christianisme et plus généralement à la Bible. Cette réalité toute simple, dont on ne doute pas à Paris, c'est que les cultures régionales sont plus enracinées, en moyenne, dans le catholicisme, que la culture parisienne.

    Et il n'en est pas ainsi seulement depuis la Révolution. Le gallicanisme émanant de la Maison de France tendait déjà au rationalisme, tendait déjà à s'accorder avec la philosophie stoïcienne – avec Sénèque –, tendait déjà à faire de Dieu une abstraction, et des saints thaumaturges un fantasme. Déjà, au sein même du 0000000.jpgcatholicisme, Paris s'opposait aux provinces, plus marquées par le merveilleux et le culte des saints guérisseurs, par la tradition médiévale et ce qui émanait des Francs: car ceux-ci vénéraient saint Martin, saint visionnaire et thaumaturge dont le tombeau guérissait de mille maladies, mais les Romains classiques n'étaient pas dans cet horizon, ils restaient fidèles à l'ancienne tradition latine, et à l'empereur Auguste.

    Avec l'essor de la philosophie agnostique, l'opposition entre Paris et les provinces a été encore plus nette et franche. Comme la République a consacré la philosophie des Lumières (prétextant à cette fin la laïcité), le conflit est apparu dès 1793 et les guerres de Vendée.

    À presque tous cela semble un progrès: intellectuellement, on l'assume joyeusement. Mais beaucoup n'en restent pas moins attachés aux cultures locales et familiales, qui étaient généralement bien différentes – bien plus marquées, qu'on le veuille ou non, par le catholicisme populaire.

    Pris dans une contradiction, leur effort est souvent de montrer que la littérature régionale n'est pas si traditionaliste qu'on croit: que Frédéric Mistral n'était pas un simple catholique chantre des vieux métiers et de la paysannerie, des saints provençaux et de la Vierge Marie. Il était plus nuancé, affirment-ils.

    Oui, d'accord, personne n'est parfaitement assujetti à un modèle préconçu, cela s'entend. Mais si on compare Mistral avec la plupart des auteurs parisiens de son temps, il était réellement plus proche de l'Église catholique. Même si on le compare à Léon Bloy, on découvre chez lui un catholicisme plus tranquille et plus traditionnel, moins marqué par le gallicanisme et la théologie abstraite.

    Et ce n'est pas tout de même un cas isolé: tout le Félibrige, fondé par Mistral et quelques amis, était parrainé par les évêques locaux, qui voyaient dans ce chant de la vieille Provence aussi un hommage rendu aux saints protecteurs du lieu, et de leur reine virginale à tous.

    Même le félibre Jean-Henri Fabre, peu attiré par le catholicisme, a été rejeté par l'instruction laïque parce que son 000000.jpgspiritualisme, disait-on, le rendait complice de l'Église romaine. Son rejet des théories à la mode à Paris, son goût pour l'observation précise des insectes en action et son idée d'une intelligence de la nature choquaient et choquent toujours les partisans d'une culture laïque, c'est à dire agnostique. Qu'il ait été félibre et proche de Mistral n'arrange évidemment rien.

    Il faut donc bien se rendre à l'évidence, même si l'exemple provençal peut paraître isolé. Il ne l'est pas. À la rigueur, en Provence, il y a eu plus de républicains qu'en Bretagne ou en Savoie. Il est donc inutile de chercher d'autres exemples. Et ma thèse de doctorat a montré que l'ancienne Savoie allait aussi dans ce sens.

    Les historiens officiels s'en sont scandalisés. Mais c'est la vie.

  • L'école et l'égalité en France, au sein du Confinement

    000000.jpgLa loi dit que l'instruction obligatoire n'existe en France que jusqu'à seize ans, et elle est sans doute rationnelle, mais il est curieux que tant de lois ne soient pas suivies dans leur esprit par les gouvernements qui sont censés veiller à leur exécution, ou projeter de les changer si elles leur déplaisent. Car un professeur de l'instruction publique reçoit continuellement des injonctions pour garder les élèves bien au-delà de l'âge légal non pas seulement dans son cours, mais même dans l'établissement où il travaille, et dont il n'a pourtant pas la charge globale.

    Combien j'ai vu d'élèves qui, ayant seize ans ou plus, ne se plaisaient apparemment pas en cours, puisqu'ils cherchaient plutôt à entraver son déroulement, et que, pour autant, il était proscrit de mettre à la porte même pour une séance, la loi l'interdisant au professeur (bien qu'officiellement il soit maître de sa classe – encore une contradiction).

    On raconte même que quand un élève de seize ou plus ne vient plus en cours sans avoir de justification valable, ce n'est pas à l'administration du lycée de s'interroger sur sa volonté de continuer à venir ou non, mais aux professeurs de le contraindre à venir, en le mettant en retenue. Il ne s'agit pas de prévenir les parents: ils sont généralement au courant; mais de demander aux professeurs de faire la police officieuse.

    À l'armée, raconte-t-on, on laisse aux simples soldats les actions sur lesquelles le règlement pourrait trouver à redire. Peut-être que c'est pareil dans l'administration civile.

    Pendant le confinement, l'inquiétude du Gouvernement était grande, de laisser les enfants des catégories sociales dites défavorisées dans leurs familles, sans contact avec les professeurs fonctionnaires. Pourquoi? Il a parlé d'égalité. Mais on peut soupçonner qu'il a surtout peur de la marginalisation, et donc de naissances de 0000000000.pngcommunautés autonomes, et incontrôlables par sa police. Car en France, si l'État n'est pas policier, c'est qu'on a instruit à la population de se soumettre d'elle-même, on lui a enjoint de recevoir avec joie ou au moins résignation les directives d'un Gouvernement qui n'a que le bien du peuple en tête, et l'égalité pour tous. Mais si les enfants sont éloignés de l'école, ils ne sentiront plus le lien organique avec le Gouvernement, et leur faire payer des impôts sera très difficile, et plus généralement leur faire respecter la loi.

    L'identification du peuple au Gouvernement est de fait très moyenne. Si dans le monde il y a pire, il y a aussi mieux. En France, l'État est volontiers regardé comme lointain, et artificiel.

    L'école sert ce que les choses n'empirent pas. Autrefois elle servait à les améliorer, mais cela n'a marché que brièvement, et maintenant on est davantage sur la défensive - on essaie surtout de sauver les meubles.

    Dans la logique du Gouvernement, toutefois, cette préoccupation n'est en rien contraire au souci de l'égalité. Ce dernier n'est pas simplement, comme on pourrait croire, la face jolie et plutôt mensongère d'une action gouvernementale surtout soucieuse de survie. La logique est de dire que le salut de l'être humain vient de son adhésion à l'État: celui-ci est la voie par laquelle l'humanité s'accomplit dans son être spirituel profond, tout comme dans son être matériel. Il n'y a qu'une seule chose, du reste, disent les philosophes officiels: le bien-être matériel crée le bien-être spirituel. Car l'État étant terrestre, sa divinisation se confond avec le matérialisme théorique.

    On n'imagine pas possible que des communautés prennent effectivement leur autonomie, et se débrouillent correctement dans une sorte de médiocrité dorée, laissant le soin aux individus de se sauver par eux-mêmes. Ce serait l'Apocalypse. La seconde mort de Dieu. Donc il est nécessaire de tout faire pour ramener les jeunes au lycée, même quand ils ont passé seize ans.

    La question se pose dès lors de savoir pourquoi on ne change pas la loi. Est-ce pour donner l'illusion de la liberté? C'est vrai qu'on parle moins de celle-ci que de l'égalité. Elle fait peur à des âmes qui, je pense, vénèrent l'État plus qu'il n'est sensé.

  • Les lavandières du Rhône et le mystère du Drac

    00000000000.jpgLisant Lou Poèmo dou Rose (Poème du Rhône) de Frédéric Mistral, je découvre, en note, une tradition qui ne laisse pas de lier les idées à l'infini. Il y est question du Drac, une divinité du Rhône dont le souvenir s'est maintenu par delà la conversion au christianisme – des saints et des chevaliers étant même censés l'avoir vaincue. C'en est le bon génie, assure Mistral. Il a tantôt une apparence humaine, tantôt celle d'un serpent. Et il est lié aux lavandières.

    Gervais de Tilbury, Anglais installé à Arles, a raconté à son sujet une légende, dans un livre écrit en latin au treizième siècle: une lavandière des bords du Rhône a été attirée par le dieu, et placée dans sa grotte pour qu'elle s'occupe de son fils, acquis avec une femme morte. Elle y est restée sept ans.

    Mais la note merveilleuse alors survient: les lavandières des Saintes-Maries de la Mer, au bord du Rhône, ont un Drac sculpté sur leur battoir, en souvenir, paraît-il, de cette légende. Oui. Ou alors la légende a été inventée pour justifier un rituel magique: les lavandières sculptaient le Drac sur leur battoir pour capter la force purificatrice de l'eau. Le Drac sculpté est un talisman. Beaucoup de symboles ont été placés sur les outils et les armes, pour capter les forces utiles à leur emploi efficace. Les mots gravés sur les épées les faisaient forgées par les elfes, ou par Vulcain: à côté de l'épée visible, il y avait, plus importante, l'épée invisible, dont l'autre n'était que le support. Même le forgeron humain n'avait été, en ce cas, que le bras d'un dieu. C'était la pensée méconnue et mal comprise des anciens.

    Or, cela crée une relation particulière entre les lavandières et le génie du Rhône: celles-ci étaient ses servantes – la matérialisation des nymphes de l'eau. C'est ce que signifie la légende.

    Le fait est que la tradition populaire a souvent assimilé les lavandières à des fées – ou les fées à des lavandières. Cas de dédoublement démonique, si l'on peut dire: lorsque la lavandière est possédée par les forces du génie de 000.jpgl'eau, elle devient à son tour la fée qui nettoie et purifie, par delà la manifestation physique de la tache effacée sur le vêtement sale. Les voyants percevaient l'être magique dont la mortelle n'était, pour ainsi dire, que le véhicule. Ou une image intermédiaire, de sexe féminin.

    Car que l'eau purifie spirituellement est indiqué simplement par Ovide, qui parle d'un mortel tombé dans l'eau du Tibre, et qui, y ayant perdu son corps périssable, n'a gardé, purifié, que celui du dieu qu'il était au-delà: il s'agit d'Énée, ancêtre mythique des Romains.

    Les lavandières, à leur mesure, rendaient un corps neuf, à l'homme habillé. Elles avaient un pouvoir sacré de purification. Par elles l'homme se hissait vers les dieux, avec un corps digne d'eux.

    Cela nous rappelle Jean-Alfred Mogenet, le poète patoisant de Samoëns, qui disait que le balai était magique parce qu'il purifiait des illusions et rendait l'esprit à lui-même, en chassant les saletés visibles et en mettant de l'ordre dans la maison. On attendait, autrefois, du vêtement davantage qu'aujourd'hui, et les femmes le savaient, le ressentaient: il devait représenter, aux yeux, le moi caché, profond, intérieur, et aider l'homme à devenir ce qu'il était réellement, au-delà de sa peau. Il n'avait pas seulement une fonction pratique, il avait aussi une dimension psychique.

    Que les femmes le ressentaient plus que les hommes se voit à leur souci de la parure, et au culte de la robe: car l'âme n'a pas de jambes. Le pantalon est plus matérialiste, plus utilitaire.

  • CXLVII: au cœur du combat, pour le Génie d'or

    000000000000000000.jpgLa dernière fois, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il s'employait constamment à sauver des Parisiens de la mort, assaillis par un robot qui s'efforçait de faire tomber de son épaule puissante la tour Montparnasse.

    Voyant cependant qu'il ne pourrait sauver toutes ces vies dont le péril s'accroissait, il décida de s'opposer frontalement à l'œuvre destructrice d'Aclanïm, et, se plaçant de l'autre côté de la tour, appuya de son côté sur le béton pour stabiliser l'édifice. Dès lors, si celui-ci continua de trembler, il cessa de vaciller, et Aclanïm le robot se sentit bloqué dans sa vile entreprise, il perçut que son action n'avait plus l'effet espéré.

    Le Génie d'or, suspendu à son bâton dans les airs, appuyait de sa main libre à la même hauteur que l'épaule du géant, vingt-cinq mètres environ au-dessus du sol, et empêchait ainsi l'édifice de s'écrouler, donnant le temps à ses occupants de sortir par la porte d'en bas après avoir pris l'escalier ou même l'ascenseur – bien que, parmi les vingt-cinq que compte la tour Montparnasse, treize de ces machines endommagées fussent désormais inutilisables.

    Furieux de se sentir ainsi contré, Aclanïm lâcha prise et, se servant de ses rétrofusées pour accélérer sa course et s'appuyer sur l'air, il fit le tour de la tour en un instant pour s'en prendre directement au Génie d'or. Or, celui-ci, comprenant qu'accepter la bataille était donner du répit aux Parisiens que le monstre n'attaquerait plus, s'employa à faire face à cet assaut, pour mieux occuper l'infâme destructeur.

    Aclanïm allongea son bras d'acier à une vitesse stupéfiante, pour un être aussi massif, et se saisit du Génie d'or, qui n'eut pas le temps de se dématérialiser; or, le monstre le serrait trop fortement dans sa main pour qu'il le pût encore, car quand son corps était ainsi saisi par un objet extérieur, il en perdait le contrôle et ne pouvait plus le wallpapersden.com_marvel-eternals-artwork_1400x1050.jpgchanger en brume, le dissiper. Un charme était sur lui, qui l'empêchait d'agir en ce sens.

    Comme le monstre avait laissé ses bras libres, il jeta un rayon vert de son sceptre sur l'œil droit d'Aclanïm, qui était gros et jaune, hideux et vitreux. Grâce à sa volonté, qui commandait directement ce rayon, le Génie d'or le rendit assez fin et pur pour briser la coque de l'œil traversée de foudres. Une flamme en sortit, puis de la fumée, et le monstre desserra brièvement son étreinte, comme surpris. Le Génie d'or prit son élan, et abattit la pointe inférieure de son bâton sur le doigt du robot qui était le plus proche de son menton, et voici qu'il le transperça, et le brisa à son tour, car aucun acier terrestre ne pouvait résister à la puissance de son bâton magique.

    La main du monstre eut un tremblement, et de ses bras le Génie d'or écarta les autres doigts, et se dégagea. Aclanïm ne s'attendait pas à telle vivacité et à une telle force de la part du Génie d'or; il poussa un gémissement, dans lequel son ennemi perçut le désir d'être épargné, déjà. Mais Solcum ne pouvait prendre le risque d'hésiter, et de ce qu'on appelle la fausse bonté: trop de vies de femmes et d'hommes mortels étaient en jeu, et six autres robots géants, chacun d'une teinte différente, ravageaient Paris en d'autres endroits, sans nul autre salut que lui pour ses habitants.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la destruction finale du robot vert et la découverte en son sein d'un étrange pilote caché.

  • Les livres de Spinoza ont-ils vraiment pu traduire sa pensée?

    000.jpgJ'ai publié ailleurs un article sur l'idée de Spinoza selon laquelle la pensée n'avait aucune influence sur le corps, ni le corps sur la pensée: chacun va son train, prétendait le philosophe hollandais, et les causes de chacun ne se trouvent que dans le passé de chacun – remontant à l'infini vers une source toujours fuyante, donc inconnue , voire inexistante. En termes rigoureux, en réalité, on dirait que les choses arrivent sans cause, mais selon une succession mécanique pas forcément causale. Le sentiment de l'absurde qui s'est fait jour dans la philosophie moderne vient bien de là: de cette idée de Spinoza. Les choses se succèdent sans cause réelle!

    J'ai rapporté l'exemple qu'il donne pour contrer une objection: les temples. N'émanent-ils pas de la pensée? admet-il qu'on pourra lui objecter. L'exemple est bien choisi: il est ironique. Spinoza ne croyait pas que les religions eussent de véritables pensées. Il rétorque donc que les ressources de la nature sont inconnues, et que les principes de construction des temples peuvent s'y trouver.

    Mais la question se pose aussi des livres de Spinoza mêmes. La pensée a-t-elle présidé à leur confection? A-t-elle eu une influence dans le choix des mots écrits? Si on en croit Spinoza: non. Donc la pensée de Spinoza, n'ayant pas eu d'influence sur les mots qu'on peut lire, ne peut pas se manifester à travers eux. Donc ce n'est pas la pensée de Spinoza qui affirme que la pensée n'a pas d'influence sur l'action corporelle. Donc l'action corporelle de Spinoza peut avoir été influencée par sa pensée, et ses mots la manifester. Donc la pensée peut bien influencer l'action corporelle, et Spinoza a tort.

    Ce n'est pas possible autrement: s'il a raison, ce n'est pas sa pensée qu'il a exprimée; si c'est sa pensée qu'il a exprimée, il a tort – son action démontre le contraire de ce qu'il affirme.

    En vérité, les philosophes qui ne cessent de parler d'action déterminée, de mécanique corporelle et matérielle absolue, s'excluent volontiers eux-mêmes de ces lois restrictives: en un sens, à les écouter, ils sont les seuls à leur échapper – leur intelligence les plaçant, en quelque sorte, hors du temps et de l'espace.

    Le matérialisme renvoie souvent à l'orgueil du philosophe qui l'énonce, seul esprit à se reconnaître pour tel. Les autres sont surtout des automates; lui seul, dans sa solitude superbe, agit en pensant. Lui seul écrit des livres qui ont du sens; les autres (surtout les religieux) ne sont guère que le fruit des affections corporelles – comme disait Spinoza.

    Mais c'est peut-être aussi le déterminisme, qui les pousse à énoncer leurs pensées, qui n'ont ainsi aucune valeur objective. Notamment, ils répètent ce que disent leurs examinateurs, quand ils passent les concours. Et Spinoza est très à la mode.

  • Le pistolet enchanté de David Lynch

    000.jpgIl y a dans INLAND EMPIRE, de David Lynch (que j'ai revu récemment), un motif impressionnant, sublime, génial – celui d'un pistolet confié par des vieillards à un homme assailli par des événements contraires. Il a cru sa femme infidèle, et l'a abandonnée. Mais elle était hypnotisée, et était innocente.

    Ces vieillards habitent au premier étage d'un immeuble polonais, à Lodz, et ils sont manifestement des sortes de dieux, malgré leur apparence anodine. Twin Peaks, la série de David Lynch et Mark Frost, a pour habitude connue de montrer des êtres spirituels qui ont l'air d'hommes ordinaires.

    On comprend que ces vieillards sont des dieux dès les premières scènes. Un homme demande à l'un d'eux le droit de descendre. Il cherche une entrée. Cet homme est le diable: c'est lui qui hypnotise les mortels pour leur faire faire des choses, dont des malheurs surviennent.

    On comprend que ces vieillards sont des dieux aussi parce qu'ils ont parfois l'apparence d'hommes et de femmes à têtes de lapins – 00000000000000000000.jpgconversant dans une pièce étrange, symbolique, en un sens grandiose.

    Le pistolet est donc donné à un homme pour qu'il agisse contre ce diable. Il le place dans un meuble et plus tard, l'héroïne du film l'en sort, et a l'occasion de tirer sur le démon, dans un couloir dont une porte mène à la pièce des hommes-lapins. Elle doit tirer plusieurs fois: le démon prend d'abord le visage grimaçant de l'héroïne même, puis devient une tête hideuse, cauchemardesque, indistincte, avec une bouche énorme dont il coule du sang. Image de l'homme primitif, inconsciemment enfoui – le démon que chacun a en soi, et qui revient d'époques antérieures, lointaines et obscures. Cet être finit donc par mourir, et le destin est rendu aux forces bonnes: la femme induite en erreur est pardonnée, l'héroïne l'embrasse, et le couple 0000000.jpgbrisé se reforme. Moment magique.

    Les vieux récits avaient des armes données par les dieux, et elles avaient des qualités spirituelles, autant que matérielles: les anciens ne croyaient pas que si les épées n'étaient pas en même temps des talismans, elles pussent vaincre les ennemis qu'animaient des forces maléfiques. La mythologie souvent se situe dans le seul monde spirituel – le monde physique ne servant que d'appui à la compréhension extérieure. L'arme a l'allure d'une épée, mais elle jette des rayons spirituels.

    David Lynch renoue avec le style mythologique, en s'appuyant sur des images ordinaires du monde physique. Mais il refuse de rester sur les objets traditionnels et anciens, les épées et les lances: pourquoi une arme spirituelle ne 000000.jpgprendrait-elle pas, dans une conscience moderne, l'allure d'une arme moderne? Le raisonnement est juste, je l'adore. C'est ainsi qu'on crée du merveilleux moderne, ou urbain.

    Nul besoin même d'une arme futuriste: un pistolet simple suffit!

    D'un autre côté, le monde des esprits ou des dieux est étrange à la conscience matérialiste moderne; c'est peut-être pour cela que David Lynch ne cherche pas trop à se faire comprendre. La conscience moderne croit que les armes magiques sont celles de la technologie à venir. Grossière erreur, dans laquelle avec raison il ne veut pas tomber. À la rigueur, on est plus près du fétiche africain lanceur de foudres qu'on a vu dans certains films mythologiques africains. La notion de talisman est ici fondamentale. Elle est méconnue. Bien plus qu'on ne croit, il s'agit de cela dans les objets magiques des vieux récits – bien plus qu'on ne croit, les armes futuristes de la science-fiction sont aussi cela – de simples fétiches.

  • Père Ubu et les surhommes du mal

    0000000.pngJ'ai été intrigué par Ubu Roi, la pièce d'Alfred Jarry, dès ma première lecture et, l'ayant relue récemment pour des motifs professionnels, j'ai mesuré ce qu'elle avait de captivant: le fond de l'intrigue s'appuie essentiellement sur un ordre héroïque des choses, comme la littérature française l'a peu fait depuis le Moyen-Âge. Car Ubu tue le roi de Pologne Venceslas, mais son fils Bougrelas reprend finalement le pouvoir, faisant triompher le droit.

    Or, ce droit lui vient clairement du Ciel: dans une grotte, le prince a la vision de ses ancêtres rayonnants, et le fondateur de sa Maison vient en personne lui donner une épée sacrée, par laquelle il pourra récupérer sa couronne.

    L'épouse même du roi Venceslas, juste avant son assassinat, a rêvé qu'Ubu le fomentait: Venceslas, bonne pâte, ne veut pas le croire, prenant Ubu pour un homme digne et fidèle, ce qu'il n'est pas. Bon lui-même, il ne peut pas soupçonner les autres de méchanceté. Mais le rêve de Rosemonde était un clair avertissement des dieux.

    Donc, la divinité est du côté de la lignée légale, comme dans les récits médiévaux. Et Ubu est du côté du mal.

    Oui, mais la pièce ne se centre pas sur Bougrelas, mais sur Ubu et ses méfaits, sa lâcheté et son absurdité.

    Si la trame de l'histoire était elle-même absurde et sans ordre, la pièce serait mauvaise. On en voit beaucoup, de ce type. Mais le paradoxe d'une intrigue héroïque centrée sur le méchant a quelque chose de plaisant, la solidité de l'intrigue permettant de la suivre, et la drôlerie du méchant permettant de rire. Cette alliance des contraires a créé une qualité singulière, un équilibre.

    Personne en France ne voulait, à l'époque de Jarry, d'un conte de fées à la mode médiévale; mais le théâtre commençait déjà à pencher vers le chaos scénique qui, sous prétexte de rire, rend impossible toute action dramatique digne de ce nom, et l'intérêt soutenu.

    La mode des héros monstrueux, des surhommes du mal, est typique du début du vingtième siècle: on rêvait de merveilleux, mais on ne voulait pas assumer la morale traditionnelle. Il n'y avait plus qu'à créer des méchants énormes, et Ubu est l'un des premiers du genre. Il était préparé par des héros paradoxaux, comme le comte de Monte-Cristo, qui se venge en cachant honteusement son identité – mais c'est pour mieux accomplir un 000.jpgchâtiment que le Gouvernement, dupe des hommes et ayant perdu tout lien avec la divinité, est dans l'incapacité d'accomplir. Là est l'origine du super-héros.

    Pendant longtemps, le culte inconscient de l'État a fait hésiter sur l'approbation qu'on pouvait concéder à ce type de personnages. Il y avait la constatation que l'État n'était qu'une chose humaine, et le désir qu'il reste quelque chose de magique, de divin. Cela se combattait.

    On a vu des surhommes hors-la-loi, alors, comme Arsène Lupin ou Fantômas. Ubu est aussi cela, puisque des serviteurs très puissants lui permettent finalement de s'enfuir, le rendant quasi immortel. Lui aussi bénéficie d'une protection mystérieuse, dans l'ombre!

    Le surhomme légal est déchu depuis la mort des chevaliers médiévaux. Maintenant vient l'âge des super-héros vivant dans l'ombre. Longtemps ils ont été méchants. De bons peuvent désormais survenir, et faire naître de nouveaux genres de trames.

    On l'a peut-être compris plus vite en Amérique qu'en France, pays moins individualiste, comptant plus sur l'État.

  • Le surgissement des dragons (Perspectives, LXXXI)

    000000000000 (2).jpgCe texte fait suite à celui appelé La Première attaque de Taclamïn, dans lequel je parle de l'attaque dont mon double démonique fit l'objet, de la part de chevaliers dont je m'échappai en volant dans les airs, grâce à mon cheval ailé.

    Il y avait, à mi-hauteur de la tour, une terrasse, ornée de lanternes jaunes des plus gracieuses, et ceinte d'un parapet surmonté d'élégantes sculptures, représentant des animaux ou des guerriers saints, ailés et de la race des Dormïns, mais dont le visage fier était déformé par l'orgueil et le désir. Je les voyais, intrigué, de loin; j'étais étonné qu'un sculpteur eût osé donner de telles passions à des êtres aussi nobles. On reconnaissait leurs noms, en effet, à leurs armoiries; il y avait là Dal, Alar, Dëlïndor, Diénïn et d'autres encore. Mais l'artiste avait marqué leurs traits d'une fierté sans limites, avait même épaissi leurs muscles, multiplié leurs pierreries, leurs ors et leurs ornements, sur leurs armes et leurs hauberts, et ce n'était en rien conforme à la tradition, qui les montre modestes et simples, humbles et sans prétention, pleins d'attention pour autrui et dont la force s'appuyait surtout sur une volonté qu'habitaient des êtres purs, auxquels ils rendaient constamment hommage, étant des gens qui priaient et méditaient sur les mystères du ciel. Leur but était essentiellement de donner leur corps et leurs membres à des entités sublimes, mais sur ce parapet, on eût dit qu'ils tiraient leur force d'eux-mêmes, qu'ils étaient eux-mêmes les dieux. Il y avait là une manifeste hérésie, dont certainement le seigneur de la tour était coupable.

    Bientôt mon attention fut surtout attirée par un mouvement que je découvris sur cette terrasse. Car, surgissant de l'arrière de la tour, où devait se trouver une porte que je ne voyais pas, un dragon ailé que montait un fier chevalier couronné d'or marcha quelques pas, monta sur le parapet puis s'élança dans les airs pour voler vers moi. Et le chevalier avait aussi l'épée nue, et je reconnus un être d'une grande noblesse, car ses yeux fulguraient à travers le heaume fermé, et une double flamme ornait ses épaules, souvenir d'ailes divines. Le feu qu'il exhalait était tel qu'une obscurité était autour de lui, comme s'il repoussait par son éclat la clarté du soleil (qui alors se couchait), et ce génie m'apparut comme ayant des origines célestes, comme étant de la race de ceux que les hommes appellent les anges, habitants des étoiles – de Vénus, de Mercure voire de la Lune. On comprend, comme je le compris plus tard moi-même, qu'il s'agissait de Taclamïn, seigneur de la tour, sans doute accouru en oyant dire que je montais un cheval ailé et que moi aussi j'étais d'une haute origine, trop élevée pour ses chevaliers – quoique point trop pour lui, loin de là!

    Derrière lui, je vis un autre dragon ailé s'élancer – celui, je l'appris également plus tard, du demi-géant Tocúl le Borgne, fidèle bras droit du seigneur dela tour, habile comme personne ne l'est à dompter et à monter les dragons ailés – fils de la Terre et du Ver d'Abîme. Deux guerriers fiers ainsi s'apprêtaient à m'affronter, et je vis tôt que la rapidité de leur vol ne permettrait pas à mon brave Isniecsil de les semer s'il les fuyait – et d'ailleurs j'avais foi en ma force, et voulais l'exercer contre ces ennemis, ne les pensant pas assez fourbes pour m'attaquer ensemble.

    (À suivre.)