Savoyard de la Tribune - Page 7

  • Spider-Man et les machines hallucinatoires

    02.jpgJe suis allé voir (pour ainsi dire en famille), à Limoux, le dernier film Spider-Man, Far From Home (il était en Europe), et je dirai d'abord que j'ai respiré, enfin: pour m'y rendre, il n'y avait personne sur la route, et le trajet fut rapide, quoique j'habite à la campagne – et qui plus est ce n'était pas cher. Car il s'agit d'un cinéma subventionné par le Conseil départemental, qui maintient des salles dans les petites villes de l'Aude.

    Cela me rappelle le cinéma dit La Trace, à Villard, près de Boëge, même si Limoux compte davantage d'habitants. Ma fille, récemment en visite, a dit que la région lui rappelait Kampot, au Cambodge, telle que nous l'avons vue il y a plusieurs années. Elle habite en Haute-Savoie ou à Lyon, et le contraste l'a frappée. Mais je suis content, j'avais besoin de changer de vie.

    Ce qui m'a frappé, moi, dans la dernière production des studios Marvel, c'est que l'histoire commençait par de la mythologie et de l'ésotérisme, comme on en trouve effectivement dans les vieux comic books: un super-héros très joli, à l'armure verte et luisante et au casque tout rond, arrivait d'une dimension parallèle pour combattre des monstres élémentaires s'apprêtant à envahir la Terre après avoir détruit son monde futuriste, et pour ainsi dire elfique. Il leur envoyait de belles rafales de feu vert, et volait autour d'eux, c'était magnifique. Le seul défaut était que les monstres élémentaires n'étaient pas crédibles, ils étaient stéréotypés.

    Et le fait est qu'ils étaient faux. Car c'était une escroquerie, en réalité le super-héros de la dimension parallèle n'était qu'un savant fou qui avait mis au point des machines aptes à créer des hallucinations collectives par projections holographiques, et la mythologie se réduisait à des objets conjecturaux, même s'ils restaient bien fabuleux. Je veux dire: il n'y avait pas de fantasy au sens propre, de mystères de la nature; le merveilleux 01.jpgétait concentré dans l'artefact, donnant du grain à moudre à ceux qui croient que les machines sont miraculeuses et peuvent tout faire, à ceux qui veulent rattacher le mysticisme à leur matérialisme foncier.

    Cela n'empêchait pas les moments d'hallucination du héros Spider-Man d'être amusants et psychédéliques, il était perdu dans des réalités virtuelles assez incroyables. Et bien sûr, ses combats contre des machines volantes, des drones venus de l'espace, étaient agréables à suivre aussi. Je ne suis pas contre le merveilleux appliqué aux outils, je le trouve chatoyant. Mais il est trompeur, surtout quand on l'oppose, fallacieusement, au merveilleux naturel pour dire qu'il est plus vrai – et d'ailleurs il est moins glorieux, car aucune machine humaine n'a encore fait tourner une planète sur elle-même. Il y a en lui moins d'âme, car les machines vivantes de la nature sont maniées par des anges, et non par de simples mortels. Mais il y en a qui aiment le merveilleux, et manquent de l'humilité nécessaire à la considération des anges. Cela arrive souvent, en Amérique.

  • L'ennemi s'appelant Légion (Perspectives, LXXII)

    legion.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Péril des chauves-souris géantes, dans lequel je raconte avoir participé à une bataille cosmique contre des hommes-chauves-souris sous la forme d'un guerrier céleste appelé Radumel, comme mon double astral. Je disais que le roi elfe Othëcal venait de venger une femme de son peuple en tuant son tueur.

    La fureur du roi elfe ne fut pas apaisée pour autant, et il creusa de son épée étincelante une véritable tranchée, dans l'essaim des hommes-chauves-souris, s'enfonçant dans leurs rangs. C'était là pauvre imprudence, car bientôt la troupe se referma sur lui, le cernant d'en bas, d'en haut, de la droite, de la gauche, de devant, de derrière - et nous le crûmes perdu, bien qu'il brillât encore comme une étoile dans leur obscurité multiple. Mais ses guerriers se précipitèrent à son secours, ouvrant une brèche, et Ithälun et moi en fîmes de même, protégeant les chevaliers qui protégeaient leur roi.

    Le combat continua ainsi pendant un long moment, et tantôt nous avancions, tantôt nous reculions, et des troupes fraîches suppléaient à la fatigue des troupes fatiguées, et il en allait de même des autres, car, de derrière la montagne, toujours leur nuée noire se reformait, leur peuple semblant surgir des profondeurs d'une façon inépuisable, à la façon d'un jet de pétrole sortant de son puits. Mais l'ardeur des guerriers du bien ne semblait pas non plus devoir s'épuiser, puisqu'ils la tenaient du rayonnement des étoiles, et on ne pouvait savoir si cette bataille s'arrêterait, ou si elle continuerait jusqu'à la fin des temps.

    Le long moment dont je parlais s'étendit en heures, peut-être en jours, car Radumel mon double céleste ne vivait pas le temps comme nous, simples mortels. La bataille cosmique faisait un bruit qui résonnait jusque dans les astres, à ce qu'il me paraissait, et les montagnes sous nous en tremblaient. Car quand Radumel mon double faisait vibrer la corde de son arc et laissait partir une flèche pareille à la foudre, le tonnerre retentissait, et les hommes-chauves-souris étaient dispersés, et plusieurs tombaient au sol, comme effectivement frappés par un éclair venu du ciel. Et il en allait de même des deux autres héros de cette armée du bien, Ithälun et Othëcal, qui valaient, pour chacun d'eux, au moins vingt hommes-chauves-souris, tant leur puissance était grande.

    Mais l'ennemi était vraiment nombreux. On ne voyait pas finir sa nuée ténébreuse, qui à présent obscurcissait les étoiles et la lune (car la nuit était tombée). Seuls quelques rayons parfois traversaient leur épaisseur armée, aussitôt chassés par de nouvelles ombres ailées. Le désespoir commença à entrer dans le cœur de Radumel, qui était également le mien. Mais au fond de son âme, là où était le souvenir du mortel que j'avais été, il y avait aussi de la peur. Car l'assemblée volante des chauves-souris à tête d'hommes prenait la forme d'un monstre géant muni de mille tentacules, et je sentais que je découvrais là la véritable forme du terrible Mardon, dont le spectre se tenait derrière eux, et les dirigeait, à distance et par la force de la pensée seule, si grand était son pouvoir. Aussi Ithälun s'exclama: «C'est Mardon! Regardez donc. C'est lui.» Et Othëcal, levant les yeux, le perçut à son tour, et pâlit, et moi, ou Radumel mon double, fîmes: «Oui», et sentîmes quelque chose se nouer dans notre ventre.

    (À suivre.)

  • Rudolf Steiner: cultures et Évolution

    Johann-Wolfgang-von-Goethe.jpgJ'ai beau avoir, ailleurs, expliqué que pour Rudolf Steiner, seul l'individu comptait, et non les groupes humains, on a, sans prendre en compte mes arguments, attaqué ma propre position en assurant que les Anthroposophes propageaient son racisme, en même temps qu'ils le niaient! Quelle en est la logique, on ne sait pas: si les Anthroposophes nient le racisme de Steiner, ils ne peuvent pas le propager, quand ils s'expriment eux-mêmes - ils admettent bien, puisqu'ils disent aimer Steiner, que le racisme est mauvais.

    Et le fait est que pour Steiner les hommes étaient égaux devant Dieu, et donc en droit. Il approuvait entièrement à cet égard l'adage révolutionnaire. Il voulait, dans l'Allemagne de son temps, que les Juifs aient les mêmes droits que les autres, et a perdu beaucoup d'abonnés à une revue qu'il dirigeait à Berlin en défendant le capitaine Dreyfus.

    Mais il y en a qui lui en veulent d'avoir donné des réponses claires à des problèmes qu'ils prennent plaisir à agiter à l'infini dans des groupes choisis, des clubs pleins d'agrément qui veulent davantage poser des questions que trouver des réponses - peut-être, parce qu'une fois la réponse trouvée, l'individu est laissé à sa seule responsabilité, et ne peut justement plus s'appuyer sur le groupe et sa confortable chaleur. Ils lui font donc mille reproches – et depuis les horreurs d'Adolf Hitler, on aime bien évoquer le racisme, dès qu'on veut faire des reproches à quelqu'un, même si, dans les faits, Steiner a justement défendu les Juifs contre ceux qui voulaient, individuellement, leur retirer leurs droits, et ont préparé la venue d'Hitler!

    Ce qu'il faut bien admettre, c'est qu'il n'a accordé aucun droit particulier aux groupes en tant que tels, parce qu'il ne pensait pas que les traditions culturelles, prises à un moment donné, étaient dans le même état de perfection. Il pensait que, selon les temps, chaque culture apportait sa spécificité, et enrichissait l'humanité. Au bout du compte – à la fin des temps –, les courants culturels sont parfaitement égaux. Mais pris à des moments Wagner_3815.jpgprécis, certains sont plus actifs et riches que d'autres. Par exemple, la culture latine, à l'époque de l'empereur Auguste, était particulièrement riche, et l'humanité gagnait à se laisser pénétrer par elle. À l'époque d'Alexandre, c'était la culture grecque. Pendant longtemps, cela a été la culture française. Et puis, oui, Steiner le pensait, à son époque, c'était la culture allemande, avec Goethe, Novalis, Fichte. Non pas toute la culture telle qu'elle se faisait en Allemagne, mais le classicisme et le romantisme allemands, dont tous les gens sensés admettent qu'ils ont réellement ravivé la culture européenne et même mondiale. Car jusqu'au cinéma américain contemporain émane de Wagner – et de Goethe et Novalis, par-delà.

    Qu'il soit beaucoup attaqué en France se comprend aussi par ceci, que beaucoup de Français n'admettent pas que leur culture classique, jadis si rayonnante, n'ait plus le même rayonnement – que la France, comme agent providentiel de l'évolution humaine, n'ait plus le même rôle qu'autrefois. C'est dur à admettre, mais la défaite de 1940, Pascal Décaillet l'a dit avec raison, a manifesté cette tendance des temps. La culture des pays de langue germanique, avec en son sein l'anglais, tend à s'imposer, et à apporter sa spécificité. C'est ainsi. Tout change.

  • Le théâtre francophone de Karl Müller-Friedberg

    Karl_Mueller_Friedberg.jpgMon ami Jean-Vital de Muralt, grand amateur d'histoire et de littérature suisses, m'a fait découvrir un personnage très intéressant, appelé Karl Müller-Friedberg (1755-1836), homme politique qui fonda le premier théâtre permanent de Saint-Gall, en 1803, et qui, probablement à cette occasion, composa au moins deux pièces que mon ami m'a fait lire, la Fille de seize ans et la Prise de Sainte-Lucie. Elles sont, en effet, en français (je lis bien mal l'allemand), comme c'était souvent encore le cas dans le monde allemand à cette époque. Le style en est celui du drame bourgeois, tel que le concevait Diderot, explicitement cité. Le milieu est bourgeois, mais le ton est sérieux.

    La première de ces deux pièces est compliquée, et fait triompher l'amour au-delà des conventions, représentées par une femme qui ne pense qu'à son statut social, vile intrigante. Les personnages sont moralement polarisés. La seconde pièce est à mes yeux plus amusante et originale, car elle est centrée sur un Suisse qui s'est autrefois marié avec une Française, et lui a fait une fille, mais a dû partir pour rétablir sa situation, après des catastrophes inopinées.

    La Française, le croyant mort, part s'installer sur l'île de la Réunion, et la fille grandit. Soudain, les Anglais arrivent, menaçant d'être odieux. Mais, parmi eux, le Suisse, qui s'est engagé dans l'armée anglaise. Il calme et pacifie tout le monde grâce à son ouverture d'esprit, il est l'instrument de la Providence, le ferment de l'avenir unifié pour l'humanité heureuse. En plus, il reconnaît sa femme et sa fille, et cela se termine idéalement.

    Cela me rappelle les idées de Joseph de Maistre, qui assurait que la France était le peuple élu par excellence, et que la langue française était divine par essence, mais que le monde ne pourrait être sauvé que si les Anglais se convertissaient au catholicisme – et si les Français bien sûr revenaient à cette religion de façon claire et franche. flag.jpgMüller-Friedberg était catholique aussi, et défenseur des droits des moniales, dans la Suisse envahie par la France républicaine.

    Maistre, lui, s'est fait connaître en publiant ses premiers livres depuis la Suisse, car il a fui la Savoie envahie à Genève et à Lausanne, où il a fréquenté notamment Germaine de Staël, s'initiant à la culture allemande. En un sens, c'est vrai que la Suisse a quelque chose de providentiel, qu'elle unit les éléments allemands, gaulois et latins.

    J'ai quand même regretté qu'il n'y eût pas de merveilleux, chez Müller-Friedberg, qu'il restât trop l'élève de Diderot. Il aurait pu faire du Suisse sauveur le fils d'un ange, ou l'ami d'un archange - comme, en Savoie, le poète Jacquemoud l'avait fait pour Amédée VI, le Comte Vert. Pourquoi hésiter? Au moins c'est là parler franchement. Mais la pièce m'a quand même amusé, et je remercie Jean-Vital de me l'avoir fait parvenir.

  • Les atomes étincelants de H. P. Blavatsky

    atomo.jpgPierre Teilhard de Chardin disait que même les atomes avaient une ébauche de psychisme, et que leur polarité, négative ou positive, en était la manifestation. Car ce que l'être humain ressent comme sympathie ou antipathie ressortit bien à la vie de son âme. Et en même temps, il n'y a pas, derrière, plus de profondeur que dans la polarité négative ou positive des atomes: ce n'est pas plus justifié d'un point de vue moral, cela aussi relève de l'arbitraire apparent, de l'absurde.

    La confusion est souvent grande, chez les esprits. On ne saisit pas que l'âme a plusieurs strates, tout comme le monde spirituel, et que Teilhard de Chardin, en parlant d'ébauche de psychisme, voulait justement désigner la vie de l'âme obscure, en deçà de la conscience morale et du lien de pensée avec les dieux. Il s'agit de vie élémentaire.

    Mais dans cette vie élémentaire, il y a des liens avec les mondes supérieurs, et la polarité des atomes émane bien de points psychiques plus vastes et plus conscients d'eux-mêmes. En quelque sorte, les anges habitent le monde élémentaire, ou peuvent l'habiter. C'est ce que l'ésotériste H. P. Blavatsky a essayé d'exprimer dans les lignes atomic.jpgsuivantes, commentant un texte sacré et d'une haute antiquité – du moins l'a-t-elle présenté comme tel –, les Stances de Dzyan: The “fiery Wind” is the incandescent Cosmic dust which only follows magnetically, as the iron filings follow the magnet, the directing thought of the “Creative Forces.” Yet, this cosmic dust is something more; for every atom in the Universe has the potentiality of self-consciousness in it, and is, like the Monads of Leibnitz, a Universe in itself, and for itself. It is an atom and an angel. (The Secret Doctrine, Theosophical University Press, p. 107.) Il n'y a pas d'atomes qui ne renvoient pas à une conscience cosmique, et n'est pas susceptible de la contenir par reflets.

    Cette idée a l'intérêt de révéler ce qui est en germe dans la fascination que les atomes exercent sur l'humanité, et ce qu'elle lui attribue spontanément. Plusieurs artistes l'ont manifesté, par exemple le romancier gnostique David Lindsay, dans A Voyage to Arcturus: il parle d'étincelles dont est chargé un torrent et qui disparaissent dans les berges, avant de se raréfier; or, dit-il, c'est ce qui donne vie au sol, fait pousser les fleurs! Il a raison.

    Le plus célèbre George Lucas avait l'intention, dans sa série de films Star Wars, de développer l'idée curieuse des microscopiques midi-chloriens, porteurs d'une force spirituelle supérieure. Ce sont des microbes qui manifestent atomique.jpgles anges, somme toute – les habitants de ce qu'il nomme la Force, et qui l'animent et sont Elle. Pour moi, l'influence, directe ou indirecte, de Blavatsky est patente.

    Celle-ci dit aussi (p. 108): “Dzyu becomes Fohat”–the expression itself shows it. Dzyu is the one real (magical) knowledge, or Occult Wisdom; which, dealing with eternal truths and primal causes, becomes almost omnipotence when applied in the right direction. Its antithesis is Dzyu-mi, that whih deals with illusions and false appearances only, as in our exoteric modern science. Le sens même de Dzyan apparaît... Le psychisme des atomes, et l'approfondissement de ce psychisme vers la nappe des forces angéliques créatrices, relève d'une sagesse secrète, de l'ésotérisme. C'est, au fond, l'expression générale de ce qui perce dans les récits ressortissant à l'imaginaire, même quand leurs auteurs ne sont pas convaincus par cette expression générale. Un cas remarquable était C. S. Lewis, qui maniait les concepts ésotériques pour justifier dans ses récits ses imaginations fabuleuses, mais qui rejetait dans sa vie l'ésotérisme. Curieuse dissociation de l'artiste, si l'on peut dire.

  • CXXXVIII: la défaite des cauchemars

    remi 01.jpgDans le dernier épisode de cette série d'horreur, nous avons laissé le Génie d'or à sa bataille contre les trois cauchemars qui hantaient son âme, pendant son évanouissement, et alors qu'il subissait d'importantes opérations chirurgicales; il venait de mettre à terre le démon jaune, et l'avait laissé tranquille, sans se douter qu'il préparait sa revanche et exagérait sa blessure, pour se faire plaindre et mieux tromper l'ennemi.

    Le spectre rougeâtre de toute façon avançait vers le Génie d'or pour le frapper de sa lance, et même si don Solcum s'était douté de la rouerie du monstre jaune, il n'eût pas agi autrement qu'il ne le fit pour se préparer à ce nouvel assaut – si ce n'est qu'il eût montré plus de vigilance. Car le spectre avançait à grande allure, et le génie doré de Paris, en voyant sa rapidité, savait qu'il aurait fort à faire pour parer ses coups. Et, de fait, quand il leva son arme, il fut vif comme l'éclair, et atteignit le Génie d'or au bras, sans qu'il pût rien faire contre, si ce n'est bouger légèrement à gauche, pour que le coup ne touchât point son cœur.

    Il sentit la pointe entrer dans son bras, donc, et la douleur en fut vive; il se comprit tout de suite paralysé de ce bras, car la lance contenait un poison qui avait cet effet – et le spectre, en le regardant, avait l'œil vitreux enflammé, comme traversé d'une joie mauvaise, et semblait se réjouir infiniment du mal qu'il lui faisait. Le Génie hésita un instant, fut même plongé dans le doute, le coup lui faisant presque moins mal que ce regard horrible, et cette hésitation lui fut fatale, car elle l'empêcha de percevoir le démon jaune, qui rampait derrière lui, et lui asséna un coup atroce de sa hache sur la jambe. Et, croyez-le si vous voulez, elle fut tranchée.

    Le Génie d'or tomba, et il se sut à la merci de ses ennemis. Le monstre bleu même se releva, et les trois l'entourèrent, ricanant, exultant, bavant déjà de joie cruelle. Car ils entendaient le découper, et le manger. Le démon bleu voulait les membres, le jaune le cœur, le rouge la tête avec sa cervelle, et Solcum fut sur le point de connaître le sort le plus épouvantable qu'un homme puisse connaître.

    Mais il se passa alors quelque chose d'extraordinaire. Car le génie doré de Paris prit son épée de sa main gauche, s'appuya dessus et, en un éclair, se plaça debout sur la jambe qui lui restait entière, la droite. Et, se tenant en équilibre sur ce seul pied qui lui restait, il donna trois coups à ses ennemis – inattendus, profonds, nets –, et voici! remi 01.jpgils s'écroulèrent à terre. Car le monstre bleu avait eu les hanches tranchées, et n'avait plus aucune jambe pour se mouvoir, mais n'était plus qu'un tronc; le gnome jaunâtre avait eu le cœur transpercé, et ne respirait plus; et le spectre rouge, sachez-le, avait eu sa tête tranchée d'un coup.

    Comment le Génie d'or avait-il trouvé en lui de telles ressources, qu'il pût vaincre si rapidement des ennemis apparemment invincibles, c'est ce qu'on ne saura jamais. Mais l'œil exercé de l'initié aguerri eût pu peut-être voir, alors qu'il était à terre, un rayon de lumière en forme de fée lui déposer un baiser au front, ou lui placer une main au cœur!

    Et il advint que, lui vainqueur, chose incroyable à dire, son bras fut instantanément délivré du sortilège qui le maintenait paralysé, et que sa jambe gauche lui fut instantanément restituée, elle réapparut – ou repoussa à une vitesse impossible à estimer, Dieu sait ce qu'il en est.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui relatera le nouveau départ du Génie d'or vers la forteresse de Fantômas.

  • Histoire du débat des Savoyards et des Savoisiens

    pingon.jpgJ'ai déjà mentionné les reproches qu'on m'a faits, lors de ma soutenance de thèse, relativement à la différence entre Savoyard et Savoisien. On fait comme si c'était scientifique, que cette différence, et il y a là quelque chose de radicalement illogique. Car ce débat a été initié par Jean de Pingon – romancier, pamphlétaire, fondateur du mouvement indépendantiste de la Ligue savoisienne. C'est lui, qui a tenu à proscrire le mot Savoyard parce qu'il le jugeait insultant – qu'il renvoyait à ce que les anciens Romains appelaient une plèbe, alors qu'il regardait la Savoie comme ayant été un peuple à part entière, avec son aristocratie et son unité globale, embrassant toutes les classes sociales.

    Je m'en souviens d'autant mieux que, je ne le cacherai pas, je l'ai fréquenté avant qu'il ne lance ce débat dans le public, et qu'il avait déjà cette opinion, qu'il développait volontiers devant moi. Et le fait est qu'au dix-neuvième siècle, le mot savoisien renvoyait bien au sentiment national propre à la Savoie, que les historiens faisaient remonter aux Allobroges ou aux Burgondes.

    Mais on utilisait Savoyard aussi pour l'aristocratie, et le prince Eugène rapporte, dans ses mémoires, qu'on l'avait présenté comme Savoyard. C'est le mot qu'il utilise. Il n'a pas l'air de le trouver insultant.

    L'incohérence des historiens à cet égard est qu'ils ont estimé que Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait. Oui, mais ensuite, ils veulent que, dans les thèses de doctorat, on évoque le débat qu'il a lancé, en prenant partie contre lui. Si Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait, pourquoi participer à un débat qu'il a lancé? C'est incompréhensible.

    Cela montre qu'il y a un fond de vérité dans ce qu'il a énoncé, et que les intellectuels d'État sont simplement chargés de le contredire, et de proclamer que le mot de Savoisien est impropre, que seul le mot de Savoyard musee savoisien.jpgl'est. C'est du reste dans ce sens très politique que vont les dictionnaires les plus récents. À croire que leur confection est subventionnée par le gouvernement!

    Eh, c'est le cas. Et moi qui croyais qu'ils émanaient de sages bénévoles...

    Car les plus anciens dictionnaires disent que Savoyard et Savoisien sont simplement synonymes. Mais Jean de Pingon a fait évoluer les choses... On l'a puni en proscrivant le mot de Savoisien, ou en le restreignant aux indépendantistes. Même le Musée savoisien de Chambéry du coup devient suspect...

    Tout cela montre que l'histoire et les sciences humaines en général doivent se dégager de la politique, et ne pas se sentir obligées d'entrer dans des débats sur la forme que doit prendre le corps collectif. Elles doivent avoir un point de vue humain global, et se moquer des nations ou des États, qui n'ont réellement aucune valeur scientifique. Qu'importe à l'historien objectif que la Savoie prenne ou non son indépendance? Cela ne le regarde pas. Moi-même j'y suis relativement indifférent, je ne m'intéresse qu'aux faits, physiques ou psychiques – à l'histoire, et à la poésie.

  • Un soir dans le Quercorb

    moon-setting-over-forest-debbie-homewood.jpgJe promène les chiens de mon amie Rachel dans les prés d'un village du Quercorb, en Occitanie, et il y a peu de lampadaires: j'en ai déjà parlé. Mais il s'ensuit que la lumière est très pure et, l'autre soir, j'étais admiratif du ciel: à ma gauche, vers le nord, la lune gibbeuse brillait au-dessus des arbres noirs et dans un ciel bleuté et métallique. Elle était grosse, et me regardait de son œil attentif, plein d'attentes pour l'avenir. À ma droite, la crête noire des arbres était brandie devant un ciel doré, pur et transparent, s'étendant à l'infini, et semblant contenir des elfes, des fées.

    Rudolf Steiner explique que les êtres lucifériens se distinguent en particulier le soir, dans le rougeoiement du ciel et de l'air, sur les nuages rutilants. Ils offrent à l'œil une beauté infinie, mais l'homme est bloqué sur terre, entre les crêtes des arbres et les collines. Son corps appartient au monde noir, à Ahriman.

    Car pour Steiner deux êtres dangereux pour l'être humain existent, dans le monde spirituel. L'un est celui que les chrétiens connaissent bien, et qui inspire les passions viles, Satan. L'autre appartient à l'air et suscite d'autres genres de tentations, propres au mysticisme, et donnant envie de mépriser la Terre, de s'enorgueillir de voir plus haut et plus loin qu'elle – par exemple par la vision de l'ouest du soir. Là est Lucifer.

    Je me souviens que, vivant à Montpellier, j'y admirais tout particulièrement les couchers de soleil, que peut-être la Savoie, du fond de ses vallées, ne propose pas à l'âme sensitive avec la même splendeur. J'imaginais, dans les americ4.jpgflamboiements, des combats célestes entre le dieu du jour et la déesse de la nuit, des jalousies profondes, des disputes de ce couple cosmique. J'en faisais des poèmes, et certains ont été publiés dans mon recueil de La Nef de la première étoile. À cette époque, eût dit Steiner, j'étais luciférien, je me perdais dans la contemplation des cieux, et refusais plus ou moins de m'atteler à des choses terrestres. On se demandait, autour de moi, si je n'allais pas devenir moine, et je me le demandais aussi. J'étais dans une ville active et populeuse, mais j'y étais comme un ermite. Et je rêvais d'habiter à la campagne, pour composer plus librement mes vers.

    Je me rends compte que, dans le village où je me suis installé, je suis plus ou moins dans cette situation que j'espérais. Je suis dans une nature qui rend visible l'opposition grandiose entre le Ciel et la Terre, quand, le soir, les arbres noirs se dessinent sur le ciel bleu qu'éclaire la Lune, ou le ciel d'or que le Soleil crée. Il ne reste, pour équilibrer cela, que l'être humain, dont l'œil brille quand il fait face aux astres, et dont les jambes sont sombres comme les troncs, quand il marche la nuit. Mais l'opposition n'est plus tout à fait celle que je concevais quand j'habitais Montpellier et que j'avais beaucoup lu Tolkien, mais pas Steiner.

    Ce qui permet aux gnomes de la Terre et aux fées de l'air de s'unir et de servir l'être humain, c'est la figure de l'Homme transfiguré – c'est-à-dire le Christ cosmique, ou éthérique, que l'ésotérisme décrit. C'est aussi pour agir au service de l'être humain, à vrai dire, que je me suis installé en Occitanie, pas pour contempler sans but les beautés du ciel – pas seulement pour cela, du moins!

  • L'Écho de plumes n° 5 des Poètes de la Cité est sorti

    kim.jpgJ'ai la joie de vous annoncer que la société des Poètes de la Cité, que je préside encore pour quelques mois (j'ai annoncé que, ayant déménagé en Occitanie, je préférais laisser cette noble fonction à quelqu'un d'autre), viennent de publier un nouveau numéro de leur magazine en ligne, Écho de plumes: c'est le n° 5. On peut le télécharger depuis notre site, et on y trouve quatre sortes de choses - outre l'excellente introduction du trésorier et principal responsable, délégué à la confection de ce noble magazine, Giovanni Errichelli.

    La première est le magnifique discours d'Agnès Kim, veuve du poète coréen Sang-Tai Kim, donné le 24 mars dans le canton de Genève, lors d'un hommage rendu par notre société au grand homme. Il est retranscrit en entier, et éclaire magnifiquement sur la méthode et les pensées de feu son époux, concentré comme en général les poètes asiatiques sur la qualité spirituelle de l'image, métaphorique ou symbolique.

    La seconde sorte de choses est les poèmes du groupe des mardis, avec des contraintes amusantes et des improvisations de bon goût. On y trouve les excellents Cathy Cohen, Brigitte Frank, Yann Cherelle, Hyacinthe Reisch.

    La troisième sorte de choses mélange les poèmes qui ont été récités le 24 mars (soit dans le corps du spectacle, soit lors des tréteaux libres), les salter.jpgpoèmes composés à l'occasion des réunions à thèmes, et les inédits des poètes, qu'ils ont bien voulu donner. On trouve là les noms glorieux de l'exquise Rachel Salter, de l'élégante Linda Stroun, du subtil Hyacinthe Reisch, du profond Yann Cherelle, de l'ample Dominique Vallée, de l'abondante Aline Dedeyan, du superbe Giovanni Errichelli, du pompeux Rémi Mogenet, du gracieux Galliano Perut, de l'inspirée Émilie Bilman, de la glorieuse Brigitte Frank, de l'ardente Bluette Staeger et de l'inspiré Albert Anor.

    La quatrième et dernière catégorie de choses est constituée par les images offertes par les poètes, sous la forme de dessins, photographies, tableaux, que sais-je? C'est très beau.

    Bref, c'est un numéro particulièrement riche, que je vous recommande infiniment. Hâtez-vous de le télécharger: le succès s'annonce si grand que peut-être au bout du millième téléchargement nous ferons payer!

  • Le péril des chauves-souris géantes (Perspectives, LXXI)

    Camazotz_Gargoyle_Card.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Nouveau Bond de Pégase, dans lequel j'évoque le caractère indicible des souvenirs de mon double divin, auquel je me suis intimement mêlé au cours de mon voyage au pays des génies. Dès que j'en parle, c'est par métaphores, je ne désigne pas de réalité physique, comme j'en ai pourtant l'air.

    Mais je ne mens pas, quand je dis que, monté sur un cheval volant, je foulais une route de lumière colorée comme un arc-en-ciel et, passant par-dessus la terre, m’élançais sans retenue vers la montagne de ma destinée, où je devais trouver le secret de l’Homme Divisé – et de le réunir.

    Du moins croyais-je – grisé par ma nouvelle nature et ma nouvelle personne, le nouveau corps, le nouveau masque que j’arborais – que ce serait une voie rapide et sans obstacle. Mais à tout état il est un danger, à toute métamorphose il est une réponse du Malin, de Mardon – et des ennemis nouveaux, d’une essence adaptée et plus haute, d'une certaine manière elle aussi métamorphosée! Et j’avais beau être désormais du même peuple qu’Ithälun et le Génie d’or, je n’étais pas forcément mieux armé pour affronter les terribles chauves-souris à corps d’hommes et à crocs de lion, portant des lances parcourues d’éclairs, qui se dressèrent bientôt devant moi, après avoir surgi du détour d’un sommet, d’une montagne que je m’apprêtais à longer et à dépasser.

    Sans doute étaient-ils sortis d’une grotte. Car le jour déclinait rapidement, à mes yeux devenus scintillants, pour qui le temps n’était point le même, et se confondait aisément avec la nuit – et je voyais souvent le soleil, la lune et les étoiles ensemble, dans ce monde nouveau, plus différent encore de la terre périssable qu’il ne l’avait été jusque-là, alors que je n’étais encore que le modeste poète nommé Rémi Mogenet que personne ne connaît ni n’admire, à raison. Et, sentant les premiers souffles de la nuit, percevant ses ombres, ces êtres s'étaient, comme leurs cousines mortelles, arrachés à leur abri souterrain, et s'étaient mus vers l'air libre en troupe.

    Ou avaient-ils, de toute façon, obéi à un signal? Car ils avaient un air menaçant, et étaient comme une armée en marche. Sans attendre ils se précipitaient sur moi et mes compagnons, Ithälun et Othëcal que suivaient ses meilleurs guerriers – hommes ou femmes, tous montés sur des chevaux ailés de feu.

    En hurlant les monstres volèrent, portés par leurs ailes énormes, et leurs visages, mélanges d'hommes et de bêtes, étaient terrifiants, et sans ambages le combat s'engagea, car nous brandissions des boucliers pour parer leurs coups, et nous leur en donnâmes à notre tour, perçant les cœurs et tranchant les membres, ou simplement ruinant les ailes et les forçant à se poser à terre. Certains s'y écrasèrent, leurs ailes ne les portant plus...

    Plusieurs d'entre nous reçurent des blessures, et même deux chevaliers d'Othëcal périrent, un homme et une femme, et mon cœur fut brisé quand je vis la femme s'écrouler, car elle était plus belle qu'on ne saurait dire. Et même Othëcal cria, et se précipita furieux vers le monstre qui l'avait tuée, et lui trancha la tête de haut en bas, en mettant en pièces la protection de métal qu'il avait placée sur son crâne dans l'espoir d'éviter les coups meurtriers. Mais quel heaume aurait pu résister à la fureur flamboyante d'Othëcal, et à son épée rutilante, qui s'enfonça jusqu'au cou de l'être horrible, lui rompant les dents, faisant sortir ses yeux de la tête, et laissant les deux pans de sa tête coupée tomber sur ses épaules, affreusement?

    (À suivre.)

  • Idées passéistes et tabous légitimes

    dune 1.jpgJ'ai lu par hasard, sur un forum consacré à Frank Herbert et à ses romans, une discussion relative à un article que j'ai publié ici. On m'y accusait de défendre les écrivains qui avaient envie d'avoir des idées passéistes, dans le sens où le leur interdire était limiter leur inspiration. Surtout, j'ai dit que la religiosité était pourchassée en France dans la littérature, et que, dans les faits, elle avait beaucoup nourri la science-fiction, au moins au travers de la théologie classique, et que cette restriction, sous couvert d'empêcher de défendre les idées passéistes, avait eu pour effet de créer un obstacle à la vie culturelle en général et à l'essor de la science-fiction en particulier.

    Les critiques qui m'étaient adressées avaient une forme singulièrement ordinaire: elles contenaient des insultes, et prétendaient que mes idées étaient peu claires, alors qu'il était simple de considérer que les restrictions idéologiques limitaient la liberté de l'artiste et la variété de son inspiration. L'Union soviétique en a donné assez d'exemples pour que cela soit parfaitement clair pour tout le monde.

    Mais il s'agit bien sûr de montrer patte blanche aux gardiens de l'humanisme républicain, quand on ose imaginer quelque chose: pas de marxisme, bien sûr, mais de bienséance humaniste et républicaine!

    C'est assez typique. Pour s'excuser de m'avoir cité, l'initiateur de la discussion évoquait l'idée de l'Homme Oméga (que j'ai bien sûr prise chez Pierre Teilhard de Chardin), en la disant intéressante mais certainement pas de moi. Oui, mais je l'ai adoptée, et illustrée, et j'en ai fait le fondement du motif du super-héros, et même, dans un livre collectif récent, j'ai donné ma version de la chose à travers le personnage de Captain Corsica.

    Cette idée, je l'ai développée en la liant à Frank Herbert, où d'ailleurs elle n'est pas très solidement illustrée, parce que Herbert, sceptique, dénonçait en réalité le mythe de l'empereur surhumain, issu de l'ancienne Rome. Du moins restait-il ambigu, parce que justement, américain, il avait le sens du mythe et du récit épique, et ne voulait pas détruire la possibilité que l'Homme Oméga fût une réalité.

    Or, mon article visait à démontrer que la science-fiction française n'avait pas la même vitalité que l'américaine parce qu'elle affiche son rationalisme pour montrer patte blanche aux autorités humanistes et républicaines, et s'empêche donc de proposer à la foi du lecteur la possibilité d'un surhomme impérial. Avec ses lourds sabots, elle dune 2.jpgcondamne, anéantissant toute perspective de développement dans l'imaginaire – ou privant de substance morale cet imaginaire, le laissant à la rêverie évanescente.

    Il y a des exceptions, bien sûr. Beaucoup d'écrivains français sont quand même parvenus à cristalliser quelque chose à cet égard, soit qu'ils aient trouvé dans le classicisme républicain assez de motifs de foi pour construire une épopée (cas rare mais avéré), soit qu'ils se soient, à l'exemple des Américains, affranchis de tout dogme, même progressiste: Charles Duits en est l'idéal modèle (il était d'ailleurs de nationalité américaine, quoique francophone).

    Bref, les barrières restent fortes, dans les milieux littéraires, excessivement tournés vers Paris et sa vie culturelle subventionnée par la France entière.

  • Savoyard et savoisien à l'Université

    remi 01.jpgJe me souviens encore que, durant ma soutenance de thèse – plutôt à la fin, comme pour conclure sur le fond du problème que posait mon travail –, on m'a reproché de ne pas poser la question politique impliquée par l'emploi du mot savoisien. Il semblait presque qu'on m'avait inventé des défauts pour justifier qu'on s'en prît à moi à cause de mon indifférence à cette question. Ce n'est pas qu'on m'accusait d'être indépendantiste, on me reprochait de ne pas avoir parlé contre les indépendantistes. Cela démontrait que j'étais de leur côté. Si je les laissais naturellement croître sans m'opposer à eux, si je laissais la nature séparatiste du peuple se déployer librement, c'est que je n'étais pas républicain.

    La République, c'est d'imposer la nation rationaliste, peut-être!

    Je répondais que j'avais utilisé les deux mots, savoyard et savoisien, sans connotation, sans implication particulière, simplement pour éviter les répétitions, ou alors pour me replacer dans le contexte de l'ancienne Savoie – où, dans l'aristocratie, qui effectivement croyait à la nationalité savoisienne, on utilisait le mot savoisien. Le fond du problème était que, aux yeux des universitaires, ce mot était dangereux et fallacieux, puisque le peuple se sentait français avant tout. Il fallait donc utiliser le mot savoyard. Mais le peuple ne se sentait pas forcément français avant tout, ce n'est pas vrai, on ne peut pas l'affirmer.

    Cela rappelle le jour où le footballeur Zinédine Zidane a accepté l'hommage officiel de l'État algérien. Mais vous, en tant que Kabyle, vous n'avez pas de rapport avec cet État, vous préférez la France qui a libéré la Kabylie, lui disait-on. Il répondait qu'il recevait cet hommage avec bienveillance, que l'État algérien représentait aussi les Kabyles. Le colonialisme français avait toujours le même argumentaire. L'État turinois représentait bien les Savoyards avant 1860, cela ne fait aucun doute, les rois de Sardaigne étaient bien les rois des Savoyards.

    Pour me défendre, encore, je disais avoir utilisé savoisien comme Paul Guichonnet avait utilisé Hexagone pour France, pour varier les mots. Bruno Berthier me dit que ça n'a rien à voir, que Hexagone ne porte pas en lui de connotation politique. Bien sûr que si, je réplique, il renvoie à la perfection mathématique dont les historiens remi 01.jpgpatriotes veulent nimber la République française, il désigne une forme idéale qu'il est interdit de changer. Chez Paul Guichonnet, grand patriote hexagonal, c'était patent, c'était évident.

    Bruno Berthier a bien été obligé d'en convenir.

    Mais cette forme de la France républicaine, justement, est le prétexte pour me faire des reproches vides de sens. Il y a une sorte d'idolâtrie, à son endroit, qui empêche simplement d'avoir des vues lucides sur la question – calmes et intelligentes, sages et pures. On en revient toujours à la politique, au lieu de regarder les faits.

  • Monstres pétrifiés à Cabrespine

    20190709_170238.jpgJ’ai évoqué les formes étranges du Gouffre de Cabrespine dans la région de Carcassonne, ressemblant à des méduses ou des pieuvres de pierre – mais géantes. Le fait est qu’il existe toute une tradition de monstres pétrifiés, dans les légendes et la mythologie. En Tarentaise, un rocher était appelé le Sarrasin, comme un homme changé en pierre. Dans la haute vallée de l’Arve, un autre était réputé un château pétrifié par un ange parce que son propriétaire se comportait mal. Et dans l’ésotérisme juif, Salomon était censé avoir enfermé des monstres dans des pierres, des démons dans des rochers. Ensuite ils prennent leurs formes!

    Cette tradition se retrouvait au fond chez Lovecraft, mais inversée, car l’écrivain américain montrait comment la magie noire alliée avec la technologie sauvage réveillait, libérait ces entités des éléments où elles étaient enfermées. Le Nécronomicon qu’il avait inventé n’avait pas d’autre objet, et Cthulhu attendait en rêvant dans sa cité de R’lyeh, où il était tenu enfermé, où il était toujours endormi, au fond de la mer, et passait d’une certaine façon pour mort; or, il était aussi la personnification des forces primitives de la mer, enfermées dans le minéral, bloquées par la protection que constitue l’élément terrestre.

    L’ésotériste Louis-Claude de Saint-Martin a eu une réflexion rappelant cela: le monde physique a été construit pour protéger l’homme de l’emprise des mauvais esprits, des démons. En un sens, la Terre leur sert de prison, salutaire pour l’homme. Car sans elle, il serait l’esclave de ces entités plus puissantes, plus hautes. C’est aussi un thème lovecraftien, car Lovecraft lisait de l’ésotérisme, quoiqu’il n’en aimât pas le ton mystique, religieux.

    Il racontait que les scientifiques, en prétendant trouver les secrets de la matière, étaient contraints de la détruire, de la diviser, et que, ce faisant, ils libéraient les puissances qui y étaient encloses, si dangereuses pour l’être humain. Son âme n’étant pas prête à vivre avec elles, il a besoin de se protéger par le monde physique et la rationalité, ce qu’il contrôle par son esprit. La curiosité stérile de la science l’expose à un péril mortel. Cela 20190709_170315.jpgrappelle encore la libération des forces de l’atome, dans l’industrie et l’armement nucléaires, plaisamment représentées par des monstres dans la culture populaire japonaise, ou même dans un récit que j’ai constitué ici-même avec l’infographiste Régis Brindeau, qui a fait les images. J’opposais un monstre né de la catastrophe de Fukushima à Captain Corsica.

    Lovecraft ne voyait pas d’issue: il ne distinguait pas quelles forces l’homme pourrait développer pour contrer cette invasion horrible. Steiner disait qu’il devrait, pour compenser ce surgissement, développer significativement ses forces morales – ne serait-ce que pour maîtriser l’énergie nucléaire dont il avait prévu l’apparition prochaine –, et que, pour cela, il devait appréhender le monde spirituel, mettre sa pensée claire au sein du divin, et ne plus l'en dégager comme il le faisait depuis plusieurs siècles – ne plus reculer face à lui de crainte d’être emporté. Il rejetait l’idée que pénétrer le monde des esprits de sa pleine conscience fût sacrilège ou diabolique – comme même Lovecraft l’admettait implicitement.

    Dans le Gouffre de Cabrespine, les explorateurs peut-être libèrent les monstres enclos. Ils nous montrent des choses frappantes par leur proximité avec le monde spirituel. Pour éviter la confusion intérieure, sans doute il est nécessaire d’explorer intérieurement ce monde des formes pures, des idées vivantes, qui donne naissance aux corps sensibles. Sinon, comme Lovecraft, on n’aura que la sensation d’un immonde chaos – ou, comme Sartre, d’un univers totalement absurde. Du coup, tout deviendra permis, sous prétexte de liberté, puisque tout est dénué de sens. On pourra libérer les forces des profondeurs pour son propre intérêt, de façon égoïste, sans en rendre compte à qui que ce soit.

  • CXXXVII: le combat des cauchemars

    Monster-water-tentacles-claws-art-picture_m.jpgDans le dernier épisode de cette psychédélique série, nous avons laissé le Génie d'or alors que, sous sa forme astrale, il affrontait des cauchemars vivants, des matérialisations de ses élans de peur, de doute, de honte. Il venait de briser de son épée divine celle d'un monstre bleu aux membres étonnamment maigres.

    Cependant, il en fallait davantage pour décontenancer le monstre affreux, qui allongea démesurément ses deux bras, jusqu'à les transformer en tentacules. Et, sous cette forme, ils s'enroulèrent autour du corps et du cou du Génie d'or, qui ne put éviter cette attaque. Immobilisé, il vit arriver le second monstre avec sa hache de bronze – riant du mal qu'il allait faire, s'apprêtant à l'abattre, profitant de sa soumission aux tentacules de pieuvre de l'être bleu!

    Le Génie d'or, néanmoins, n'eut pas assez peur pour ne pas réagir. Usant de sa puissance de détente musculaire, et rassemblant toute sa volonté, il s'élança vers les hauteurs, étirant encore les bras du monstre bleu, mais échappant à la course horizontale du monstre jaune: il lui passa par-dessus, sautant vers l'avant tout en tournant sur lui-même, afin de dérouler de son corps les bras du bleu. Et lorsque celui-ci, étiré à l'excès et surpris de cette initiative, eut relâché son étreinte, le Génie d'or leva son épée et coupa en deux les deux bras, qui laissèrent s'échapper des gerbes de brume grasse et noire, tandis que leur propriétaire poussait un horrible cri Goetheanum (2).pngaigu. Puis, le Génie d'or se retourna vers son second assaillant, qui l'avait suivi dans sa course nouvelle, afin de lui faire face.

    Il ne le laissa pas porter le premier coup mais, avec courage, le devança, lançant la pointe de son épée vers lui. Cette fois, pourtant, ce fut l'ennemi qui para. Il leva sa hache et détourna le coup d'épée. Puis, avec beaucoup de ruse, il lança son gros pied jaune à trois orteils vers la poitrine de Don Solcum, et l'atteignit d'une façon retentissante, avec un gros bruit qui résonna dans tout l'espace, et dans un énorme rire, qui fit se dresser les cheveux sur la tête au Génie d'or.

    Plus encore, le coup lui coupa le souffle, et il fut rejeté loin en arrière, manquant même de lâcher son épée. S'il n'avait pas été protégé par son brillant haubert, il eût eu les côtes brisées, à coup sûr, ou les poumons perforés. Tant était grande l'étonnante force de ce gnome perpétuellement grimaçant!

    Mais le Génie d'or justement était protégé de son armure forgée des anges, et il n'eut rien de rompu, il put revenir aussitôt à l'attaque. Il le fit en feintant de son épée, faisant lever au gnome sa hache, et lui donnant, à son tour, un magistral coup de pied, mais au visage, ce qui mit fin au rire hideux de cette bête, et l'envoya au sol.

    Il n'était pas assommé, mais au moins gémissant, et il rampait pour échapper au Génie d'or, qui pourtant le laissa tranquille, ne se doutant pas de son âme rusée et menteuse, et qu'il préparait une nouvelle attaque, n'étant pas si blessé qu'il voulait le faire croire; cela se mêlait aussi du plaisir qu'il avait à se faire plaindre. Tel était le caractère de cet être visqueux, répugnant.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser au suivant la fin de cette intense bataille.

  • C. S. Lewis proche de H. P. Lovecraft

    lewis.jpgLes spécialistes pourraient penser que l'athée H. P. Lovecraft et le croyant C. S. Lewis ont peu en commun, mais ce serait rester à la surface des choses, que de juger d'auteurs selon leur philosophie affichée. D'un point de vue esthétique ou ésotérique fondamental, ils sont remarquablement proches, comme l'atteste ce passage de Perelandra de Lewis, qui est fascinant: We tend to think about non-human intelligences in two distinct categories which we label 'scientific' and 'supernatural' respectively. We think, in one mood, of Mr. Well's Martians (very unlike the real Malacandrians, by the bye), or his Selenites. In quite a different mood we let our minds loose on the possibility of angels, ghosts, fairies, and the like. But the very moment we are compelled to recognise a creature in either class as real the distinction begins to get blurred: and whien it is a creature like an eldil the distinction vanishes altogether. These things were not animals-to that extent one had to classify them with the second group; but they had some kind of material vehicle whose presence could (in principle) be scientifically verified. To that extent they belonged to the first group. The distinction between natural and supernatural, in fact, broke down; and when it had done so, one realised how great a comfort it had been-how it had eased the burden of intolerable strangeness which this universe imposes on us by dividing it into two halves and encouraging the mind never to think of both in the same context. (C. S. Lewis, Voyage to Venus, London, Pan Books, 1953, p. 6-7.)

    Lovecraft a eu de telles pensées: ses Grands Anciens sont de nature mythologique, mais ils intègrent les données scientifiques, et ne tombent pas dans les lieux communs du merveilleux ordinaire: ils ont aussi quelque chose de naturel. Le vrai merveilleux n'est ni dans les figures abstraites, ni dans les spéculations sur le monde physique, mais dans un entre-deux où le physique et le spirituel sont mêlés – ont fusionné, dans un équilibre parfait. Il est fait de ce qu'on appelle l'éthérique et l'astral, à mi-chemin entre le physique et le spirituel purs – et de ce que ne veulent pas, comme le dit Lewis, regarder ni les savants matérialistes, ni les théologiens. lewis 02.jpgIls ne le veulent pas, parce que c'est l'accès à une vision suprasensible, même sous le voile de la fable, et qu'elle leur fait peur.

    Cependant, Lewis lui aussi avait un peu peur de ce regard plongé dans le mystère, et il se rassurait en se disant que les imaginations avaient une valeur allégorique, intellectuelle. À l'époque de l'écriture de Perelandra, il était sous l'influence de J. R. R. Tolkien, qui croyait à ce monde intermédiaire des anges et des elfes, qui le pensait substantiel. Car Lewis était terriblement influençable, et ce fut à la fois sa chance et son infortune. Sous le rayonnement d'esprits comme Owen Barfield ou Tolkien, il devenait génial; par lui-même, il tendait à se parodier, à parodier le génie.

    Lovecraft était génial par lui-même. Sa supériorité par rapport à Lewis vient de ce qu'il ne voilait pas ses visions sous un discours moral fait au fond pour rassurer, justifier, expliquer; il mettait son lecteur d'emblée face aux monstres. Son athéisme était justement ce qui le lui permettait: rejetant les discours lénifiants des religions, il était pur dans son invention fantastique, montrait nus les mystères.

    Mais le passage que j'ai cité manifeste aussi que Lewis put être génial, à l'occasion.

  • Gouffre de Cabrespine

    Cabrespine 01.jpgPuisque j’ai emménagé en Occitanie dans la région de Carcassonne, je fais du tourisme avec les membres de ma famille que j’accueille, et, après avoir visité la Cité de Carcassonne, assisté à un spectacle de chevaliers, exploré la Maison Hantée et visité la Basilique Saint-Nazaire, je suis allé au Gouffre de Cabrespine, immense et comme dévoilant que la montagne est creuse. Il y avait un Philosophe de la Nature allemand, peut-être Oken, qui disait que les cristaux, les gemmes, étaient des fleurs ou des fruits de la pierre, et certaines formations de cette grotte énorme le rendent patent. Les minéralogistes, selon le guide présent, n’expliquent pas certains cristaux qui ont l’air de fleurs, ou de gros flocons de neige. La forme est inattendue, mais féerique, et on croirait vraiment être au pays des Nains, ou des Gnomes, tel que Tolkien l’a peint. Ce qu’a créé la pierre sous la poussée, dit-on, de l’eau – ou même seule, directement –, est si varié qu’il est impossible de croire qu’elle obéit à des lois physiques générales, abstraites, et que, à sa manière, comme le disait Teilhard de Chardin, la pierre n’ait pas aussi sa vie propre, ses saisons propres, et ses voies pour créer des fleurs et des fruits qui lui sont propres. Car l’auteur du Phénomène humain affirmait que même le minéral avait sa part de psychisme...

    On avait l’impression d’être à l’intérieur d’un immense organisme, le corps d’un géant, et la taille de la cavité était sidérante. Les trous par lesquels les explorateurs s’enfonçaient semblaient être des bouches ou l’ouverture d’artères, et leurs mystères étaient sans nom.

    Pourtant, comme Horace-Bénédict de Saussure explorant la grotte de Balme près de Cluses, on ne pouvait croire à des fées physiques, et, en un sens, les formations naturelles suffisaient à l’émerveillement. Mais elles étaient, justement, si étonnantes, qu’on pressentait leur présence, la présence des Nains, sourde et obscure, par-delà les rideaux de calcite tombant du plafond. Au cœur de la terre, les forces cosmiques semblent s’exprimer sans voile, et l’on dit que ces grottes ont été imitées par les bâtisseurs des cathédrales gothiques – cela, d’autant plus Cabrespine 02.jpgqu’elles ont servi de lieux de culte, parce que les puissances célestes s’y voyaient sans ambages, sans brume, la terre épousant sans faille leurs souffles.

    L’air dans ce gouffre est d’une limpidité fabuleuse, et la lumière s’y répand sans obstacle. Les formes lointaines en éclatent d’autant plus aisément à la vue, et les couleurs en jaillissent d’autant mieux. Car on y voit du rouge, du blanc, et les pierres épaisses y sont transparentes, laissant passer les rayons des lampes. Alors, elles rougissent comme une main.

    Beaucoup de formes rappellent les méduses, les pieuvres, comme si les forces fondamentales qui ont créé ces êtres imprégnaient dans les profondeurs la roche, comme si la puissance éthérique était la même au sein du vivant qu’au sein du minéral.

    Mais qu’est-ce à dire? Le vivant se forge dans l’eau, dans le liquide, ne serait-ce qu’amniotique; et justement ces formes émanent du travail de l’eau, comme si les mêmes forces habitaient toujours l’élément liquide, qui tendaient à lui faire donner naissance à des êtres vivants. Mais d’où viennent ces forces, si ce n’est de l’air? On ne les y voit pas, mais elles sont là. Rudolf Steiner disait que la forme cristalline des flocons de neige venait de la forme même de l’air, rempli soudain de glace; et, au-delà, c’est la chaleur qui a ces formes. Or, les fleurs de cristal à l’origine inexpliquée surgissent justement quand la grotte a en elle de la chaleur. Elle anime, elle engendre, elle donne la vie. Car la roche est vivante, et quand il y a de l’eau et de la chaleur, même quand il n’y a pas de végétation, l’éthérique est présent, il est actif.

  • Le merveilleux de Jean-François Deffayet

    sixt 01.jpgJ'ai dit, récemment, que je présenterais les Contes et légendes de Sixt-Fer-à-Cheval et de la vallée du Giffre de Jean-François Deffayet, conteur giffriote (ils ont été publiés chez mon père, la maison Le Tour Livres). Il est de la famille de Dominique Deffayet, spécialiste du parler local que j'ai rencontrée il y a plus de vingt ans pour évoquer la mémoire de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet et qui m'a donné la photocopie de presque tous ses poèmes, composés en patois savoyard: c'est ainsi que le projet de les éditer en volume avec une traduction a commencé.

    Les contes de Jean-François Deffayet viennent, dit-il, de sa grand-mère, ils ont un caractère d'authenticité. On y trouve abondance de merveilleux - et l'idée que les fées du Fer-à-Cheval ont enseigné aux mortels l'art de la tomme, le fromage local. Le fromage est généralement regardé comme d'origine céleste; en Corse, la recette du brocciu a été enseignée aux bergers par les ogres...

    Il y a aussi, chez Jean-François Deffayet, le Sarvant, que lui appelle Charvan, les Giffriotes ayant tendance à chuinter; mais dans son conte, il n'habite pas une maison, il est l'esprit protecteur d'un lac. Il n'en a pas moins du pouvoir sur les étables.

    On trouve également, dans le recueil, des fantômes, des sorcières, le diable – ce qu'on trouve habituellement dans les contes. On ne rencontre pas beaucoup de merveilleux chrétien, mais une place forcément est faite au Sixt_fer_à_cheval_4.JPGfondateur de l'abbaye de Sixt et donc de son village (il a fait coloniser la vallée par des Alamans au douzième siècle), Ponce de Faucigny, portant le titre de bienheureux – parce qu'il vit dans la lumière céleste, bien sûr. Il a créé une vallée adjacente, en jetant sur une falaise une perle de son chapelet – si grand était son pouvoir!

    Car ce qui m'a le plus frappé, chez Jean-François Deffayet, c'est qu'il ne lésine pas sur le fabuleux – et, de surcroît, sait parfaitement le mettre en place, l'introduire dans ses récits, notamment en le ponctuant de phénomènes lumineux étonnants. Il est excellent lorsqu'il s'agit en particulier de faire apparaître le merveilleux dans la pénombre. Une pierre soulevée jette des rayons étincelants depuis des joyaux habités par un serpent magique, lui-même fait d'or et d'émeraudes, et les maisons laissent voir, aux portes, des clartés dont sortent des formes étranges, comme dans un cauchemar: En fin de journée, il grimpe le pas du Boret. La nuit tombe. Lorsqu'il arrive en vue du fameux chalet [de la sorcière], il fait sombre, juste un rayon de lumière bleue, d'un bleu étrange, envoûtant et mystérieux qui sort comme un jet sous la porte et par chaque jointure du mantelage […]. Avec la sensation d'avoir une carline […] dans la gorge, il dirige sa main vers la poignée en fer rouillé, tourne sans frapper. La porte s'ouvre, la source lumineuse l'aveugle. Mais il distingue malgré tout une forme dans le fond. [Il s'agit d'une sorcière, qui sort progressivement de la lumière, et que l'homme qui est entré doit vaincre; pour cela, il sort de son sac un chat noir et le met sous son nez.] Elle recule sans s'en apercevoir dans son propre piège. Quand elle n'est plus qu'à un mètre de la lumière, d'un geste brusque, il lui jette l'animal dans les bras. Surprise, elle recule d'un pas dans la lumière. Soudain, le plancher s'ouvre, il y a un courant d'air énorme qui passe et la vilaine bascule à l'intérieur d'un immense trou béant (in « Le Chat noir », op. cit., p. 43-44).

    Jean-François Deffayet a un art certain pour donner corps et substance au monde magique. C'est ce que j'aime chez lui. Cette clarté d'un bleu bizarre est sublime, car elle est comme une faille dans le voile de la matière, elle fait entrevoir un monde autre, elle est comme l'entrée d'un gouffre. En arrière-plan, l'enjeu du récit est moral, et la lumière lui donne une substance; mais on ne sait laquelle précisément, rien n'est donné à l'avance, car la chose est vécue intérieurement, et imaginativement.

    Bref, Jean-François Deffayet est un maître conteur.

  • Le nouveau bond de Pégase (Perspectives, LXX)

    moi.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Métamorphose de moi, dans lequel je raconte m'être transformé en un génie que connaissaient bien les autres génies, et qui me semblait être plus moi que moi-même, si une telle chose est possible. Et sous cette forme on m'invita à m'envoler vers la destinée.

    Ithälun et moi saisîmes des chevaux piaffant que nous tendait Othëcal et, délaissant la voiture volante qui nous avait jusque-là servi de véhicule, nous montâmes dessus, et nous élançâmes vers l'ouest – bondissant par dessus les rivières, traversant les prés à la façon de foudres! Et soudain, nous frappâmes l'air lui-même des sabots de nos montures, et je ne fus pas surpris de les voir fouler les vents, et d'apercevoir, à leurs flancs, des ailes de lumière. Ils étaient pareils à Pégase, et nous emportaient vers l'ouest rutilant. Mais tout se passait comme si j'avais déjà monté de tels chevaux, et que j'eusse appris à les maîtriser parfaitement. Car le mien m'obéissait bien.

    J’étais autre que je ne suis, mais je n’étais pas différent de moi, je me sentais complètement l'autre, et mes souvenirs étaient les siens, je les avais moi, ils étaient aussi miens. Mais comment pourrais-je vous les dire? Ils étaient fabuleux, dépassant tout ce que vous pouvez imaginer. Les mots peinent à les dire, car ils sont faits pour la réalité mortelle, et ces souvenirs appartenaient à un monde immortel.

    Radumel était en somme mon double divin, tel qu’en parlent les traditions ésotériques les plus séculaires et les plus consacrées. Conscient du monde des anges et de l’éclat des dieux, il regardait leur visage en face, et n’était point anéanti.

    En même temps, le croirez-vous? il avait en lui l’expérience de la mortalité, il se souvenait d’avoir été moi, l’humble Rémi Mogenet. Il tirait de cette mémoire du monde ordinaire, physique, une étonnante capacité à voir clair en ce qui l’entourait, à penser les choses par lui-même, à ne pas être le simple réceptacle des pensées qui tombaient des étoiles comme des flocons de neige, ainsi que, à présent, je pouvais m’en apercevoir, quand, par ses yeux, je regardais les autres êtres de ce monde des génies...

    Il ne sert à rien d’essayer de décrire en détails les souvenirs de cet être appelé Radumel, qui étaient comme une nébuleuse d'astres révélés – et ressemblaient de toute façon à ce que j’ai déjà décrit, à ce que j’avais entrevu juste avant ma métamorphose. Ils étaient encore plus indicibles, néanmoins, si cela est possible. Si la conscience élargie de Radumel ne les avait pas adoucis et ordonnés en un tout cohérent, familier et clair, je serais certainement devenu fou, ou stupide, car leurs éclats fusaient comme des hallucinations terrifiantes, et étaient autant de monstres abominables au regard des mortels. Le vrai visage des anges, ou même des génies, a de quoi épouvanter, car il défie toute raison, il se forge au mépris de toute géométrie que l’entendement puisse saisir, et la vision imparfaite et non préparée de ces êtres a depuis toujours fait surgir en l’âme l’image des démons et des monstres les plus insupportables, les plus affreux. Le cœur se brise, l’âme se morcelle à leur vue, et bien des siècles s'écouleront, bien des millénaires, avant que l’homme ait appris à les voir. Quand je restitue ce que m'ont montré ses yeux, je le fais en grande partie par métaphores, par symboles, utilisant les mots pour saisir ce qu’ils peuvent saisir de leur nature – de la nature de ces gens –, et la rapporter à ce qui a un lien avec elle dans le monde terrestre - qu'ordinairement ces mots désignent. Il ne faut pas, certes, me prendre dans un sens littéral, dans ce que j’énonce. Ce serait une erreur.

    (À suivre.)

  • Homéopathie et démocratie

    weledahippo editorialmedium.jpgL’homéopathie n’est pas utilisée seulement pour les êtres humains mais aussi pour les animaux et les plantes et parler d’effet placebo est ridicule. Qu’il existe souvent n’est pas à mettre en doute, mais en réalité il existe aussi pour les médicaments chimiques à l’effet prétendument avéré, la crédulité des gens à l’égard des machines et des méthodes matérialistes étant patente. Dès qu’un antibiotique ne marche plus parce que son effet placebo est passé, on invente des théories sur des virus mutants, sans saisir que l’organisme aime aussi être pris par surprise, que l’antibiotique a la valeur pour lui d’un coup de fouet, et que les statistiques peuvent le manifester tant qu’il n’est pas utilisé en masse, parce qu’alors, comme les coups de fouet qui se répètent, il perd son efficacité: tel Mithridate invulnérable aux poisons parce qu’il en avait pris à petites doses tout au long de sa vie, l’antibiotique cesse de faire réagir le corps lorsque son ingestion est régulière, et la cause n’en est pas forcément les fantasmes des biologistes.

    Les vins biodynamiques remportent des prix connus d’œnologie, et la biodynamie est fondée sur l’homéopathie. Mais déjà Georges Gusdorf avait montré la cécité de l’Académie de Médecine de Paris, qui, comme l’Église catholique (dont au fond toutes les institutions françaises sont spirituellement issues), tient superstitieusement à ses dogmes. L’homéopathie est d’origine allemande, et prend sa source dans la Philosophie biodynamie-12-624x413.jpgde la Nature qui voulait regarder les forces que portent les éléments, au-delà de leur enveloppe physique. C’est une démarche complètement juste et sensée, car ce qui compte dans l’action d’un homme, c’est l’âme qui utilise le corps, et il en va de même du reste de l’univers, dont l’homme est un rejeton.

    Rudolf Steiner, sans doute, a indiqué des limites à l’homéopathie: les dilutions excessives ne portent plus la force en question; l’excès de spiritualisme nuit à la médecine, c’est entendu. Mais l’excès de matérialisme aussi.

    Ce qui est néanmoins consternant, c’est la conception dogmatique et élitiste de la médecine officielle, de la médecine d’État, qui se comporte, à nouveau, comme les évêques catholiques médiévaux, en imposant au peuple des vérités prétendument prouvées par des institutions subventionnées. Où est la démocratie? On sait bien qu’en Suisse, le remboursement des médecines alternatives a été soumis à un vote populaire, qui a marqué le souhait qu’il soit effectif. En France, les divins prophètes de la sainte République règlent le problème à la place des gens, comme le roi autrefois guérissait des écrouelles. Peu importent leurs choix: le Ministre décide de tout. L’Académie de Médecine est réputée infaillible, comme pape.jpgle Pape. Y a-t-il quelque chose qu’on appelle la liberté, au pays des Droits de l’Homme? On peut en douter.

    Les choix médicaux ont un fondement culturel, et dépendent de la liberté de conscience. Les gens sont quand même aptes à juger: ils n’ont pas à subir des diktats inspirés par une Science sacralisée. Que veut dire la laïcité si les institutions d'État sont regardées comme la bouche de la vérité ultime, on ne sait pas.

  • Jean du Pré face aux femmes-biches

    20190628_215033.jpgComme prévu, je suis allé au spectacle de Rachel Salter à Villelongue-d'Aude, et elle a ému son public par trois contes et deux chansons, dont un des aspects remarquables est que l'une d'elles était en occitan: il s'agit d'une création originale d'artistes de ses amis, évoquant le mystère d'une rivière à passer. Ce qui est remarquable est que Rachel Salter est écossaise et qu'on aurait pu penser absurde de parler occitan avec l'accent anglais, mais en réalité, elle le prononce mieux que la plupart des francophones, étant douée en langues et parlant aussi très bien espagnol - et comprenant mieux, comme souvent les étrangers, la variété linguistique des régions que les Français eux-mêmes, qui s'imaginent bizarrement qu'il existe une fusion totale du territoire français et de la langue de Paris.

    Rachel Salter a aussi conté un conte traditionnel du Quercorb, la seigneurie verdoyante qu'elle habite au pied des Pyrénées, et la fin était émouvante: une fée a quitté son mari mortel qui l'avait traitée de folle et de dame d'eau, mais elle revient voir ses enfants; or quand ceux-ci l'annoncent au père, il n'y croit pas, il dit qu'elle est morte. Ils lui tendent un piège en l'attachant et en la recouvrant de tissus, mais quand on les ouvre, il n'y a plus rien - qu'une larme. C'est triste et tragique, la fuite des fées. Le monde doit survivre sans elles. Mais peut-être que les mortels peuvent devenir des hommes-fées, des elfes, comme les super-héros dont je me plais à raconter les histoires ici-même?

    Rachel Salter m'a surtout impressionné par le conte qu'elle a créé, écrit de sa propre plume - ou élaboré de sa propre imagination. Il s'agit de l'histoire d'un certain Jean du Pré qui tombe amoureux d'une femme aux yeux étranges et profonds, et qui lui rétorque qu'il doit la laisser fuir et disparaître un jour par semaine s'il veut l'épouser. Il donne son accord mais dès que le moment vient de la laisser, il est torturé de jalousie et d'inquiétude, il a des sueurs froides, il a des sueurs chaudes, se retourne sans fin sur son lit. La seconde fois qu'elle disparaît, il n'en peut plus, il se lève, et voit le vieux fusil que son père lui a légué; et l'arme lui parle, l'invitant à la saisir pour aller tuer dans la forêt.

    Il le fait, et s'enfonce dans les ténèbres. Il voit les habits de sa femme accrochés à une branche et son sang ne fait qu'un tour, qu'est-ce que cela? Mille pensées horribles le traversent. 

    Soudain, il voit une biche exquise au pelage argenté. Il épaule son fusil, vise, mais la bête se retourne et le regarde. Et au-delà de sa fureur, il distingue les doux yeux de sa femme, qu'il aime toujours. Elle lui parle et cernunnos.jpgl'invite à la suivre. Il s'exécute et, d'expérience en expérience intime, il se change lui-même en cerf aux bois dorés, disparaissant avec elle dans le bleu - comme disent les Américains.

    Ce qui est beau, dans ce conte, c'est la fusion entre les motifs symboliques et la psychologie: non la réduction des premiers à la seconde, mais leur alimentation par elle, leur revitalisation. Les figures traditionnelles parlaient directement aux peuples anciens, sans passer par l'exploration intérieure, parce qu'elles étaient ressenties d'emblée comme intérieures autant qu'extérieures. Mais pour l'auditeur moderne, il est nécessaire de les relier à la vie intime telle qu'il la reconnaît, par exemple par l'appréhension de la jalousie, ou du goût du meurtre - mais aussi, dans un sens plus mystique, par le sentiment d'unité entre l'homme et la nature: car le jeune chasseur se sent dilaté, dans son âme, jusqu'à ne plus reconnaître la frontière entre sa peau et la forêt - juste avant de se métamorphoser. Or, cela passe par le féminin en lui-même, l'intuition, l'oubli du masculin conquérant et rationaliste, qui ne fantasme que des choses physiques et donc négatives, au lieu d'imaginer, lorsqu'il est ignorant, un miracle, un épanouissement spirituel - une union entre l'homme et les animaux.

    Un jour, peut-être, Rachel Salter publiera ses contes en volume et, à la manière de William Beckford et de Charles Duits, eux aussi anglophones, elle apportera à la littérature française ce qui lui manque de profondeur et de mystère, de merveilleux. Les étrangers le font souvent, le français tendant à se scléroser. La Renaissance venait des Italiens, le Romantisme des Allemands et des Anglais, le Surréalisme de l'Europe entière...