Italie

  • Réédition du Comte Vert de Savoie d'Antoine Jacquemoud

    Le Comte Vert de Savoie, poème héroïque en douze chants.jpgLe document nécessaire à la prochaine réédition, avec préface et notes, du Comte Vert de Savoie, poème héroïque d'Antoine Jacquemoud, est enfin prêt: il paraîtra bientôt chez Le Tour Livres. Une souscription préalable est lancée, à un prix avantageux!

    Ce poème en alexandrins et en douze chants a remporté le prix de poésie de l'Académie de Savoie de 1838. Il témoigne d'une époque qui voulait restaurer le lustre de la Maison de Savoie, voire l'auréoler de gloire.

    Composé sur le modèle formel antique, il est cependant plus fait d'épisodes marquants de la vie d'Amédée VI que d'une intrigue distincte. Il est surtout une illustration lyrique de la gloire du Comte Vert et, à travers lui, de la Savoie et de sa dynastie régnante, voire de l'Église catholique. Et tout un chant est consacré au roi d'alors, Charles-Albert de Savoie.

    Jacquemoud est entré avec enthousiasme dans la logique de l'Académie de Savoie – logique romantique, de restauration de la mythologie médiévale et de la glorification du Volksgeist, le génie du peuple, puisque, à cette époque, les Savoisiens figuraient une nation distincte, dont on essayait de saisir l'âme.

    À travers ce poème et son personnage principal, c'est ce que fait Jacquemoud: pour lui, Amédée VI incarne le génie national. Il assure, du reste, que Dieu visite chaque soir les montagnes de Savoie, et que de la plaine ne vient rien de bien, seulement une corruption manifeste.

    Pour illustrer sa pensée mystique, il a entouré le Comte Vert d'anges, en particulier un de rang très élevé qui tout au long de sa vie le protège. Mais la nature alpine a aussi ses esprits élémentaires appelés anges, déclenchant en effet les tempêtes selon les commandements de Dieu. Le poème est rempli d'une mythologie christianisée assez belle. Même ses victoires accueillent Amédée VI en chantant, à sa mort. Et son épée bien sûr le regrette. On est quasiment dans la fantasy.

    Jacquemoud était très imaginatif: c'était sa qualité principale. Il était intelligent, aussi, et il a rédigé une abondante introduction tentant de justifier, en 1844, le genre épique. Le merveilleux doit être chrétien, le sujet humain, et tout de même l'épopée est encore possible en Savoie, dit-il, parce qu'on y a conservé les antiques vertus, dont est fait l'héroïsme. 

    Il passe en revue les tentatives d'épopées en langue française ou italienne depuis la Renaissance, et donne son avis sur ce qui peut permettre à ce genre de réussir à son époque. C'est passionnant.

    Certains ont trouvé son style amphigourique: il brillait plus, peut-être, par sa riche imagination. Moi, je l'ai toujours aimé – surpris, quand, pour la première fois, je l'ai découvert après l'avoir acheté chez un bouquiniste annécien: Bon de souscription Le Comte Vert de Savoie.jpgje ne m'attendais pas à des qualités si hautes.

    Jacquemoud a fait de la poésie dans sa jeunesse; ensuite, il a fait de la politique. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, s'il rendait bien hommage aux princes de Savoie, s'il avait conservé le romantisme dynastique des poètes de son temps, il était plutôt progressiste et libéral, et favorable au rattachement à la France. C'est lui qui a créé la chanson dans laquelle l'Isère coule vers le pays du cœur.

    Un épisode se passe en Suisse, à Sion: Amédée VI a défendu son évêque contre une fronde populaire menée par les nobles. Il est assez beau. Le reste se passe en France, en Savoie, en Italie et dans l'Empire byzantin, où Amédée VI a beaucoup guerroyé.

    Je vous recommande vivement de vous procurer au plus vite ce magnifique ouvrage, dès qu'il sera paru, ou d'y souscrire, immédiatement. Les illustrations de ce billet présentent le texte et les conditions de souscription. Si vous cliquez dessus, la taille s'en augmente. Il est possible de recopier à la main le bon de souscription, ou d'obtenir les coordonnées bancaires appropriées pour son achat à distance.

    Antoine Jacquemoud
    Le Comte Vert de Savoie
    Le Tour Livres
    302 pages
    17 € (13 € en souscription, franco de port)

  • Lignées des académies provinciales

    Académie_de_Savoie_(Chambéry).JPGLors de ma soutenance de thèse, un membre du jury m'a fait remarquer que, pour alimenter ma réflexion sur l'Académie de Savoie (créée en 1820) et mesurer ses liens possibles avec le Romantisme, j'aurais dû la comparer avec les académies provinciales qui en France avaient aussi vu le jour alors. Cela m'a un peu étonné, car, dans ma thèse, j'ai établi des rapports qui m'ont semblé plus légitimes, avec d'autres institutions.

    L'Académie de Savoie n'a pas, organiquement, de relation particulière avec la France, car elle émane de l'Académie de Turin, dont était membre un des fondateurs, le comte Mouxy de Loche. Ontologiquement, elle se réclamait de l'Académie florimontane, créée en Savoie (à Annecy) au début du dix-septième siècle - avant même l'Académie française. Et j'ai étudié la relation au Romantisme à travers la fondation, à la même période, de l'Université de Bavière, bien sûr d'une plus grande ampleur, mais dont le caractère romantique est avéré et qui, sous cet aspect, a été étudiée par Georges Gusdorf, spécialiste de la question.

    Quoique créée sous des auspices catholiques par le roi de Bavière, cette université a accueilli des Philosophes de la Nature qui pouvaient être protestants voire panthéistes, comme Schelling, et, en tout cas, s'efforçaient de mettre dynamiquement en relation les principes religieux et les phénomènes naturels. Georges Gusdorf ne parle aucunement de cette manière de l'université française dans les temp,s qui ont suivi la chute de Napoléon - ni, bien sûr, des académies provinciales, dont le caractère romantique n'est pas avéré.

    Sans doute, Gusdorf prend trop comme s'il allait de soi que le Romantisme, en France, s'était fait d'abord à Paris parce que la culture était centralisée, aussi regrettable cela fût-il à ses yeux. Il méconnaît les efforts romantiques des régions francophones non françaises, comme le Québec, la Belgique, la Suisse et la Savoie - Frederic_Mistral.jpgnégligeant d'évoquer bien des auteurs qui y ont vécu, se contentant de parler des seuls Joseph de Maistre et Amiel. Mais il évoque encore moins les auteurs régionaux de France même - l'essor du Félibrige, les Francs-Comtois, les Bretons...

    Cependant, je ne pense pas que les académies provinciales de France aient eu la moindre influence sur l'Académie de Savoie, et il n'était, certes, pas de mon sujet d'aborder la question du romantisme régional en général.

    Il est vrai que j'ai comparé, notamment dans le chapitre politique, la littérature savoisienne à la littérature provençale - emblématique: j'ai souvent nommé Frédéric Mistral, parfois cité Paul Mariéton. Mais plusieurs auteurs dont je m'occupais avaient aussi écrit en dialecte - et puis la comparaison avec ces auteurs était légitime, parce que, dans les deux cas (provençal et savoyard), la prégnance du merveilleux populaire était patente.

    Je ne pense pas que j'avais réellement à citer et étudier les académies provinciales de France, lorsqu'il s'agissait de la Savoie. D'un point de vue scientifique, il était, à la rigueur, plus légitime d'étudier l'Académie de Turin, ou d'autres académies italiennes. J'ai l'impression que la science est souvent brouillée par la question nationale, dans l'université française. Peut-être ailleurs aussi.

  • Spiritualité d'État: Albert Blanc et l'Italie laïque

    Savoie-la-France-l-Italie.jpgMa thèse de doctorat m'a amené à m'intéresser à un personnage curieux, Savoyard appelé Albert Blanc (1835-1904) dont la correspondance avec l'éditeur François Buloz, Savoyard installé à Paris, a été publiée par Christian Sorrel. Il était franc-maçon et soutenait ardemment l'Italie unifiée et libérale préparée conjointement par Cavour, Victor-Emmanuel II et Garibaldi, de telle sorte que, tout à sa haine de la France conservatrice et catholique de Napoléon III, il a défendu le maintien, en 1860, de la Savoie dans le royaume de Sardaigne. Mais, acquise à l'Église, à son grand dam, la Savoie choisira, naïvement, la France impériale.

    Blanc était naïf aussi, car il était persuadé que la puissance de l'Église était définitivement caduque, qu'elle n'exerçait plus aucun rayonnement. Il prenait, en partie, ses désirs pour des réalités, exagérant une tendance indéniable. Il proclame ainsi que la lumière viendra du sud, pris dans l'effervescence du temps!

    Quant à la Savoie, il a beau nier que la question linguistique soit importante, croyant qu'elle pourra parler français même dans le royaume d'Italie, ses compatriotes n'en sont pas convaincus. On avait beau leur ordonner de lire les auteurs italiens, ils gardaient un accès plus direct à la littérature française. Comme Xavier de Maistre le disait, n'étant pas assez italien pour lire Dante, il se contentait du Tasse et de l'Arioste. Et il connaissait très bien Racine et Corneille.

    Mais ce qui m'a frappé, chez cet Albert Blanc qui après 1860 s'est installé à Turin, c'est une remarque étrange, selon laquelle l'État détaché de l'Église ne laissera pas réellement de place à celle-ci: ces braves catholiques se font une grande illusion quand ils comptent que l'État, se bornant au temporel, laissera à l'Église le spirituel tout entier, c'est à dire le plein pouvoir sur les âmes […]; je n'admets pas la division en spirituel et temporel; ce qui revient à dire que le pouvoir, quelque libéral qu'en soit l'exercice, repose toujours sur un principe aussi bien que sur une force […]. À Rome, le Roi, le Parlement auront donc en réalité une sorte de souveraineté spirituelle positivement contraire à celle du Pape; ils représenteront la liberté en face de l'autorité repliée sur elle-même au Vatican; ils seront la liberté de conscience, le libre examen, rom.jpgle rationalisme; ces dogmes, contraires à ceux du catholicisme, il est impossible que l'État, que la nation laïque ne les fasse pas prévaloir autant que possible dans ses universités, dans ses écoles, ses propagandes de toute sorte […].

    C'est franc, c'est honnête, c'est explicite: la laïcité ne laisse pas neutre l'État, mais l'amène à imposer de nouveaux dogmes, supérieurs aux anciens - et contraires aussi à eux. Certes, on peut dire que si le dogme est la liberté complète, l'État ne l'impose pas tant qu'il ne la garantit. Il rappelle simplement aux citoyens le principe juridique pour éviter de se donner trop de travail de police: c'est préventif.

    Cependant, il y a un mot qui me laisse perplexe, c'est rationalisme. D'un côté, on peut dire que la raison étant donnée à chacun, elle garantit la liberté. Donc le rationalisme est nécessaire. Mais en réalité, la pensée ne se tient pas toute seule: elle s'appuie sur le sentiment du vrai. Or, chacun a son sentiment différent du vrai. Donc, imposer le rationalisme, c'est nier la liberté de chacun d'avoir son propre sentiment. Cela revient, en effet, à imposer les pensées qu'on trouve rationnelles, ou raisonnables. Cela amène à nier la liberté de croire à la Trinité, puisqu'elle ne s'explique pas par la raison, selon l'Église même!

    La liberté de l'intuition est la seule valable et c'est pourquoi sans doute aucun dogme n'a à être imposé, dans un État libre. Mais nous ne sommes encore qu'à l'aube de la liberté politique. Nous en sommes encore à croire que la liberté ne s'obtient que par la contrainte d'autrui.