Littérature

  • Tony Gheeraert et les moralités douteuses de Charles Perrault

    00000000000000.jpgSur son blog de chercheur, le professeur Tony Gheeraert, spécialiste de Charles Perrault, affirme que la moralité de celui-ci est douteuse, qu'on ne peut pas le prendre au sérieux lorsqu'il affirme vouloir, avec ses Contes, édifier intérieurement les enfants. Il en donne différentes preuves, tirant Perrault vers l'immoralité. Mais Perrault n'était pas un saint, ni même un religieux: il n'avait bien la moralité d'un profane. Et celle-ci peut choquer, notamment lorsqu'elle date du dix-septième siècle: Molière trouvait relativement moral que Scapin invente des mensonges pour aider des amants innocents contre leurs parents infâmes, et La Rochefoucauld trouvait légitime de chercher à se venger, quand on avait de l'honneur. La morale n'était pas forcément chrétienne, et nous n'avons gardé, des principes moraux anciens, que l'essence religieuse véhiculée par l'Église; mais l'aristocratie avait une morale plus diffuse, et Perrault n'était pas prêtre.

    Tony Gheeraert s'étonne par exemple que la moralité en vers qui suit le conte de La Barbe bleue s'en prenne à la curiosité de la jeune mariée, au lieu de faire des reproches au monstre tueur de femmes. Oui, mais dans un contexte féodal au sein duquel les hommes, héritiers des grandes maisons, avaient des droits abusifs; au sein duquel on estimait qu'il avait notamment celui de tuer une épouse infidèle, comme le rapporte Brantôme, voire de violer telle ou telle, comme il le rapporte aussi, le conseil ne pouvait pas être donné, aux seigneurs, d'être plus modérés, car la dignité seigneuriale laissait à Dieu seul la tâche de les punir, s'ils fautaient. À lui seul ils rendaient compte. C'est bien pour cela, n'est-ce pas, qu'il y a eu une révolution, c'en fut en tout cas la justification morale.

    Il est relativement illusoire de juger de la morale profane du dix-septième siècle à partir de la nôtre. Le conseil donné aux jeunes épouses de ne pas s'intéresser de trop près aux affaires de leurs maris était une constante, et s'il y a plaisanterie de la part de Perrault, elle est implicite, mais elle n'empêche pas qu'il ait repris la morale ordinaire du temps. On conseillait réellement aux épouses de ne pas s'occuper de savoir, par exemple, si leurs maris étaient adultères ou non. C'était conseillé notamment aux reines: personne ne compatissait, à l'égard de la femme de Louis XIV dont le nom a été communément oublié.

    Tony Gheeraert évoque également une moralité qu'il trouve douteuse, c'est celle de Cendrillon, dans laquelle il est dit qu'il est toujours utile d'avoir une marraine pour faire valoir ses qualités personnelles:

    C’est sans doute un grand avantage
    D’avoir de l’esprit, du courage,
    De la naissance, du bon sens,
    Et d’autres semblables talens
    Qu’on reçoit du Ciel en partage ;
    Mais vous aurez beau les avoir,
    Pour vostre avancement ce seront choses vaines
    Si vous n’avez, pour les faire valoir,
    Ou des Parrains, ou des Marraines.

    Tony Gheeraert affirme qu'il s'agit d'une plaisanterie sur le piston. Mais le dix-septième siècle ne prônait pas la méritocratie: la mode des protecteurs était alors générale. Il y a du reste plus. Si on comprend l'expression de marraine de façon religieuse, il 00000000.jpgs'agit d'une mère spirituelle, qui manifeste la volonté de Dieu. Perrault veut aussi dire que rien n'arrive si Dieu ne l'a pas décidé, et qu'on doit s'en remettre à lui. Cela peut apparaître comme très sérieux: il n'est pas immoral de dire que le talent seul ne permet rien, c'est simplement réaliste – même en démocratie. Moralité: il faut avoir la foi. C'est indispensable.

    Tony Gheeraert dénonce encore la première moralité des Fées: Perrault vante les mérites de la douceur des paroles, alors que ce sont les diamants sortis de la bouche de la jeune fille qui ont séduit le prince qui l'a épousée. Mais il est évident que personne n'a jamais cru que cela fût autre chose qu'une allégorie, et que le prince en question voyait les dons spirituels sortir de la jolie bouche de façon substantielle, à la façon de diamants et de pistoles. Il est une sorte de prince fée, pour qui la réalité est seulement morale, justement. Un prince angélique, attendant les gentilles filles au Paradis. Et si c'est venu en cette vie même, c'est une avance d'hoirie, déjà un miracle.

    Si on n'intègre pas la morale aristocratique du dix-septième siècle, mais aussi le catholicisme d'alors, qui considérait comme substantielles les actions morales, et comme peu de chose leur dimension physique, on ne peut pas comprendre en quoi les moralités de Perrault en sont bien plus qu'on ne l'admet. Bien sûr qu'il plaisante; mais il ne faut pas le tirer dans un sens subversif à l'excès, cela ne repose sur rien, ou sur rien d'autre que la volonté d'une part d'enjoliver la morale classique, d'autre part d'effacer de la mémoire collective le vieux catholicisme, alors toujours en vigueur. Il ne faut pas être trop français et trop agnostique – pas trop républicain – peut-être, pour comprendre Charles Perrault.

  • La sœur de Merlin et autres songes

    00000000000.jpgLa maison d'édition Livres du Monde a fait paraître une nouvelle édition de mon livre peut-être que je préfère, sous un nouveau titre et un nouveau format: La sœur de Merlin et autres songes de Bretagne. On peut le trouver pour le moment au format Kindle, sur Amazon ou sur le site de l'éditeur, au modeste prix de 4,99 €. Cela a été pour moi l'occasion de réviser en profondeur le texte, clarifiant notamment les allusions littéraires et culturelles qu'on m'avait signalées être plus obscures que je me l'imaginais, en faisant de mes connaissances propres un illusoire jalon de la culture ordinairement répandue. J'ai aussi clarifié quelques passages mythologiques qui, à cause de l'ambiguïté existant entre les choses extérieurement nommées, comme la mer, et l'esprit qui les anime et les habite, étaient un peu difficiles à la lecture. J'ai ajouté quelques lignes sur François de Sales tel qu'on le voit dans la cathédrale de Vitré, car depuis la première édition, j'ai beaucoup appris sur cet homme que j'aime et admire.

    Je suis extrêmement content du résultat et voudrais remercier l'éditeur, Lionel Bedin, de donner une seconde vie à ce livre qui m'est plus cher qu'aucun autre que j'aie écrit. S'il avait eu du succès j'aurais volontiers continué dans la même veine, en écrivant un récit de voyage mythologique en Corse, en Savoie, en Franche-Comté, en Provence, dans le Languedoc, au Québec, ailleurs encore; mais l'élan qui lui était propre a tout de même permis de refonder le texte et de le rendre meilleur.

    Ce n'était pas mon destin. J'étais appelé à faire autre chose, à écrire autre chose. J'ai ensuite fait une thèse, et publié un nouveau recueil de poésie, plus mythologique que les précédents. Et j'ai continué ce blog, avec ses choses propres. Et bien sûr mon métier de professeur. Mais comme je l'ai dit je suis très content de ce livre sur la Bretagne, et je verrai bien ce que je publierai ensuite.

    Je m'oriente vers des publications plus universitaires, en ce moment. C'est nécessaire professionnellement, et en même temps cela me fait acquérir des qualités nouvelles, différentes de celles consistant à faire des poèmes, 0000000000.jpgdes récits ou des satires. Je vise notamment à publier, tôt ou tard, le troisième chapitre de ma thèse de doctorat, consacré au Romantisme en Savoie, et à son orientation mythologique et héroïque, dans l'esprit du Comte Vert de Savoie, d'Antoine Jacquemoud. Un membre du jury de soutenance, Bruno Berthier, m'a conseillé de publier indépendamment ce troisième chapitre, le plus fourni, le plus original et le plus beau, et je m'y suis résolu. Il n'y a plus qu'à trouver le temps de travailler sur le texte. J'ai aussi en tête des articles académiques. J'en reparlerai s'ils aboutissent.

    Mais quoi qu'il en soit, je remercie Lionel, une fois encore, d'avoir ravivé la flamme de ce texte pour lequel j'ai une affection toute particulière. Et je conseille vivement à tout le monde de se le procurer sous ce format Kindle. Je suis persuadé qu'ils ne le regretteront pas.

  • Charles Perrault et l'effleurement des mystères – ou l'esprit de la Contre-Réforme

    000000000000000000.jpgCharles Perrault, dans ses Contes, ne cherche pas à expliquer les choses fantastiques qu'il raconte, et qu'il attribue aux fées. Pour comprendre pourquoi, il ne suffit pas de le dire rationaliste et joueur, comme tend à le faire la critique contemporaine. Il ne s'agit pas seulement – pas même vraiment de cela.

    Lui-même dit d'une part que pour faire bien passer la morale auprès des lecteurs, il faut les émouvoir, selon la logique qui était déjà celle de La Fontaine, d'autre part que l'art de bien écrire est d'épurer et de retrancher, sur le modèle en fait classique qui était déjà celui de Blaise Pascal, qu'il admirait. Lui aussi en effet fréquentait les Jansénistes. Et souvenons-nous de ce que disait Pascal d'une de ses Lettres provinciales qu'on lui reprochait d'être trop longue: Je n'ai pas eu le temps de la faire plus courte. Perrault était sensible à cet art qui suggérait et n'expliquait pas, qui effleurait les mystères sans les ramener à des raisons claires.

    Sa motivation était double: philosophique, et esthétique. L'esthétique est mieux connue. La concision est un principe fondamental du classicisme français, formalisé au dix-septième siècle, inlassablement répété depuis. Les Romantiques ont eu beau tenter de s'y opposer, invoquant la Renaissance et même le Moyen Âge, qui n'hésitaient pas à percer et à expliquer les mystères, la tendance est restée profonde, profondément ancrée dans les habitudes françaises.

    Cela vient probablement de la peur de jeter un froid dans les salons, si importants dans l'urbanité gauloise. La motivation en est principalement sociale, selon moi. Parler de mystères est mal séant, dans une compagnie au ton plus léger. 000000000.jpgCela peut en mettre mal à l'aise certains. On l'a donc banni. On peut y faire allusion, mais pas s'y appesantir, on ne doit faire qu'effleurer. C'est propre aux Français, parce qu'ils sont un peuple profondément social, toujours plus ou moins soumis à leurs princes. Et ceux-ci n'aiment pas que le peuple s'agite, et que des prophètes notamment les excitent. D'où le bannissement et l'enfermement de Fénelon et Mme Guyon; d'où aussi que, prudemment, François de Sales ait préféré rester en Savoie.

    Mais y a-t-il une justification d'ordre esthétique à cette habitude? On l'a prétendu. Et de fait, effleurer un mystère sans y pénétrer entretient ce qu'on appelle la suggestion, et a l'avantage de donner à songer. Le lecteur imagine lui-même ce qui n'a pas été dit, piqué par l'allusion floue, et cette imagination bondit sans être limitée par des explications pesantes. De mettre un frein lourd à l'imagination permet paradoxalement de la 000000000000.jpgdéchaîner en secret. D'où, du reste, la Révolution, en 1789. Si les gouvernements voulaient réellement la paix, ils laisseraient l'imagination se déployer plus librement, demandant simplement à ce qu'elle soit disciplinée, comme le voulait François de Sales même, ou l'esthétique classique antique. Mais pas française, qui agit au rebours de l'intérêt social à long terme. Trop de contraintes tuent la loi, pour ainsi dire.

    Pour ce qui est de la philosophie, cette volonté de rester silencieux peut renvoyer à l'idée catholique selon laquelle les mystères divins perdent considérablement à être rationnellement expliqués: reproche fait aux protestants. La raison humaine ne peut saisir la logique divine; il faut donc prudemment en rester au sentiment, à cet égard. Et c'est aussi ce que fait Charles Perrault, qui était bon catholique. Blaise Pascal même avait fait l'éloge de François de Sales; les Jansénistes le lisaient, l'appréciaient, comme tout le monde au dix-septième siècle.

    Les Romantiques, on le sait peut-être, croyaient que grâce aux métaphores, symboles, mythes, on pouvait saisir dans l'esprit le sens des mystères; je les en approuve. Mais Perrault était plus retenu. Cela ne signifie en rien qu'il était rationaliste, comme on l'a prétendu; en un sens, cela peut justement prouver le contraire. Il fondait tout sur l'émotion, et le rire même, qu'il recherchait, était une émotion amenant au sens caché, pour lui.

  • Jean-Claude Mayor et Marguerite Chevron dans l'almanach de Savoie 2022

    00000000000.jpgDans le n° 23 de L'Almanach des Pays de Savoie des éditions Arthéma, donc pour l'année 2022, on trouvera deux articles de ma modeste personne: un sur Jean-Claude Mayor, ancien journaliste à la Tribune de Genève, et un sur Marguerite Chevron, une poétesse catholique du dix-neuvième siècle, dans la Savoie des ducs - ou, pour mieux dire, des rois de Sardaigne. Le premier, on s'en souvient, a écrit des recueils de légendes relatifs à Genève et au Salève; pour Genève, il évoque volontiers l'époque savoyarde, l'époque où les comtes et ducs de Savoie exerçaient le pouvoir judiciaire à Genève, je dirais d'Amédée V à Charles III, mais peut-être qu'un historien pourra être plus précis. Car avant cela, on le sait, le pouvoir judiciaire était censé être exercé par le comte de Genève sous la juridiction du prince-évêque, et, après cela, Genève est devenue une république indépendante. Mais Jean-Claude Mayor aimait bien l'époque féodale, notamment parce qu'elle était pleine de légendes - remplies de merveilleux. La Maison de Genève, en particulier, était réputée liée à la fameuse Vouivre, serpent ailé et immortel, comme la ville de Milan. C'était talismanique, je pense. Les Savoie étaient plus fidèlement catholiques, dans la foulée de Charlemagne et du Saint-Empire, et leurs légendes avaient plus d'anges et de saints, moins de créatures fabuleuses et occultes. Mayor a bien sûr évoqué ces choses, et aussi le caractère princier des Savoie lorsqu'ils se rendaient à Genève. Il l'a fait, au fond, dans l'esprit des retrouvailles des Vaudois, dont il était, avec leur passé savoyard, dont a participé Ramuz. Avant Berne et Calvin, il y a eu du merveilleux, à Genève et dans le Pays de Vaud!

    Il a aussi célébré le Salève, s'appuyant à la fois sur la tradition littéraire genevoise et la savoyarde, unissant ainsi les deux peuples, même si sous sa plume des différences apparaissaient: du style élégant de John Petit-Senn, descriptif mais réaliste dans la foulée de Rousseau, aux inventions étranges des écrivains catholiques locaux, évoquant directement Dieu, il y avait un monde.

    Marguerite Chevron était une poétesse pleine de mérite, qui n'a pas appris à lire avant l'âge de quinze ans, et qui était d'origine paysanne. Elle a appris à lire dans les traités mystiques à disposition des gens ordinaires, à cette époque, tels que L'Ange conducteur. Les défenseurs des pauvres, ou du prolétariat qui s'en prennent au catholicisme me font bien rire: en Savoie, le prolétariat était catholique et royaliste. Marguerite Chevron a célébré le roi Charles-Albert et ses travaux, ou alors a mis en vers les anges, les a décrits, savamment et dans un feu poétique et romantique qu'elle confessait volontiers: exaltée, elle eût voulu 000000000000000.jpgne vivre qu'avec les purs esprits. Elle a fait leur tableau détaillé, mais les a aussi reliés à l'âme humaine, dans leurs vertus, et aussi dans leurs vices, évoquant le diable. Elle a expliqué que, quoique purement spirituels, les anges avaient des sortes d'organes, comme les hommes. Et je suppose que, pour pouvoir les connaître aussi bien, elle a aussi développé ses propres organes spirituels de perception.

    Elle a fondé une école, voulant à son tour faire bénéficier de la lecture des ouvrages pieux et de la poésie de Lamartine, où elle-même avait appris à aimer la poésie et à faire des vers. Car ce poète était couramment disponible, dans la Savoie du temps. On l'aimait, on l'approuvait, notamment parce qu'il avait chanté la Savoie et Dieu. Même s'il l'avait fait dans un esprit rousseauiste, on ne lui en voulait pas. On lui en voulait d'autant moins qu'il ne polémiquait pas contre l'Église catholique, même quand il s'affichait comme républicain. Il restait chrétien et croyant, c'est ce qui comptait. Somme toute, il se disait savoyard, et même Rousseau n'avait fait que louer les Savoyards, sans s'en dire un pour autant. Marguerite Chevron fut une grande dame, et elle est morte jeune, épuisée et pure. Morte d'avoir trop aimé Dieu, comme eût dit François de Sales. Grâces lui soient rendues.

    Un numéro 23 à lire, par conséquent! On y trouvera également une bonne présentation de François de Sales (justement) par Michel Germain, et des souvenirs du passage de Charlemagne en Maurienne: on se souvient que c'est là qu'un ange lui a donné l'épée Durandal, confiée ensuite à son neveu Roland. Moment grandiose. Les anges ne viennent-ils en France qu'en passant par la Savoie? Je tends à y croire. Bonne lecture!

  • Le courant de François de Sales et le Merveilleux dans la France classique

    0000000000000.jpgUn ouvrage du professeur Yvan Loskoutoff, La Sainte et la fée, a montré qu'il y avait une vraie filiation entre le conte de fées dit français, au dix-septième siècle, et François de Sales. Elle passe, dit-il, par Mme Guyon, mystique profondément marquée par le saint savoyard et son goût assumé pour le merveilleux: elle développait des pensées mystiques dont l'imagerie devait beaucoup aux contes, célébrant l'enfant divin et donnant à voir, en visions métaphoriques, des petits êtres comme échappés de son âme. Dans le même temps, elle assimilait Peau d'Âne, de Charles Perrault, à une histoire intérieurement édifiante: elle y voyait un sens mystique, une figure de la vie de l'âme en relation avec Dieu, déployée en conte. On se souvient qu'elle fut mise en prison, les autorités légales s'inquiétant de ce mysticisme déluré, en même temps mis à la portée de tous. Mêler le merveilleux des contes, en particulier, à la vie spirituelle apparaissait comme absurde et dangereux. Cela préfigurait, plus ou moins, les histoires fantastiques de Jacques Cazotte et de Louis-Claude de Saint-Martin: chez eux, le merveilleux relevait réellement de l'ésotérisme.

    Mais entre Mme Guyon et l'illuminisme, le nom de Fénelon doit toujours être cité: il a nourri l'inspiration de toute une tradition mystique chrétienne, et même Jean-Jacques Rousseau l'adorait.

    De fait, l'auteur des Aventures de Télémaque, excroissance artificielle mais merveilleuse de l'Odyssée d'Homère, a, dans la seconde moitié du dix-septième siècle, le premier écrit des contes en français classique dans des vues édifiantes. Il était évêque et mystique à la fois, et l'estimait utile voire nécessaire à la construction intérieure de ses élèves. Or, ce n'est rien d'autre que les principes énoncés par Perrault dans la préface à l'édition de ses Contes de 1697. Des critiques tels que Tony Gheeraert ont pu dire que ce n'était pas sincère, que ses histoires n'édifiaient pas réellement. Je n'en sais rien. Mais si son discours était convenu, il fallait bien, justement, qu'il le prît chez un autre, et il est clair que cet autre était Fénelon, ou un homme de son école.

    Les mêmes personnes, nous rappelle Yvan Loskoutoff, gravitaient autour de Fénelon et de Perrault et de Mme d'Aulnoy: fréquentaient les mêmes cercles, affranchis des milieux académiques, en rupture avec eux, et dominés nettement par les 000000000000.jpgfemmes. Or, il est incontestable que Mme Guyon a souffert d'être une femme: on ne pouvait lui confier de ministère sacerdotal, contrairement à ce qu'il en était pour François de Sales et Fénelon, tous deux évêques. Elle avait été forcée de se marier, quand François de Sales avait pu y échapper: il y avait une différence. Et, à travers une écrivaine comme Mme d'Aulnoy, on sentait toute une sensibilité féminine s'affirmer, et s'efforcer de pénétrer les mystères. Le merveilleux en était justement un moyen.

    Que tout cela soit venu de François de Sales relève de l'évidence aux esprits non prévenus, et qui l'ont lu: ce qu'on ne fait pas assez, dans les milieux académiques. Il s'adressait prioritairement aux femmes, pour commencer; écrivant, à cette fin, en français plutôt qu'en latin. Et il a explicitement énoncé, à propos d'une légende merveilleuse qu'il reprend dans le Traité de l'amour de Dieu, que si elle est difficile à croire, puisqu'elle est conforme à la vérité religieuse, il ne faut point en douter: pour lui le monde manifesté n'était qu'allégories enchevêtrées. Le merveilleux est donc possible à tout moment, Dieu fait ce qu'il veut – même si cela défie l'entendement, et les habitudes de la nature, que la raison saisit.

    Or, Perrault a aussi parlé de l'effacement de la raison face au merveilleux, dans les mêmes termes – ce qui ne l'empêchait aucunement de croire aux miracles. Sur ce paradoxe, bien conforme à la pensée de François de Sales, nous publierons incessamment un article.

  • Pierre Rabhi s'en est allé

    00000000000000.jpgPierre Rabhi s'en est allé, et nous ne le méritions pas, serais-je tenté de dire. La pluie de reproches tombée sur lui à sa mort est impressionnante, et signifie quelque chose, à la fois de la maladie qui s'est emparée de la société française, et du caractère exceptionnel du  personnage. Que s'est-il passé?

    Pierre Rabhi est né il y a quatre-vingt-trois ans en Algérie, aux confins du Sahara. Il a reçu une éducation catholique en plus de la musulmane dont il était issu, et cela a ouvert en lui quelque chose, comme précédemment en Léopold Sédar Senghor, ou en Jean-Martin Tchaptchet, qui n'étaient pas musulmans de naissance, pour ainsi dire, mais qui ont pu allier la culture européenne et la culture africaine par le biais de l'universalisme chrétien. Il évoque en 00000000000000.jpgfrançais l'atmosphère spirituelle du village de son enfance dans Le Gardien du feu, un des plus beaux livres écrits en français depuis 1950. On entre, à travers les coutumes et les croyances locales, les valeurs et les symboles, dans un monde autre, dominé par les anges, scintillant dans le ciel étoilé du désert. En un sens, c'est proche du Dune de Frank Herbert; mais Pierre Rabhi parlait de lui, et donnait l'occasion aux Français de s'arracher à leur rationalisme étriqué pour découvrir un nouvel horizon, et c'est justement ce dont certains ne veulent pas.

    Qui? Peut-être ceux qui, ayant fait des études et gravi des échelons, ont eu l'impression, à tort ou à raison, qu'il fallait se soumettre philosophiquement à une ligne préétablie pour réussir. Et qui l'ont fait. Cette ligne, elle n'est pas difficile à définir. Nous la connaissons. André Breton déjà la dénonçait. Même si, en se liant au marxisme, il s'en est lui-même rendu complice. Et le vieux colonialisme plus ou moins raciste de Jules Ferry, de Jean Macé, d'Ernest Renan se réveillait à cette pression exercée sur l'âme, d'une spiritualité africaine et, qui peut-être plus est encore, maghrébine, c'est à dire islamique, cherchant à s'insérer, à déposer des germes, même paisibles, même bienveillants, même pleins d'amour. On se regimbait là-contre, comme s'il y avait une sorte de poison. Cependant, Rabhi restait inconnu, juste un Algérien arabe devenu Français chrétien.

    Les choses ont changé avec son engagement écologique mêlé d'une spiritualité dominée par Krishnamurti mais surtout, suprême offense au dogme rationaliste à la française, teintée de l'anthroposophie de Rudolf Steiner, notamment lorsqu'il s'agissait d'agriculture: il pratiquait la biodynamie. Les choses ont changé, car il est devenu une figure rayonnante, pleine d'autorité et de 00000000000000000.jpgcharisme, faisant pièce à tous les philosophes approuvés par les jurys de l'École Normale Supérieure et d'Agrégation dont la presse subventionnée se croit obligée de commenter les livres même quand elle ne les aime pas, faisant même pièce à Michel Onfray qui, sans être normalien ni agrégé, était quand même professeur fonctionnaire et docteur de l'Université, c'est toujours quelque chose. Pierre Rabhi n'avait rien de tout cela, mais il rayonnait quand même, et c'était déjà offensant pour tous les philosophes professionnels dont la subsistance dépend finalement de l'État, ou en a dépendu tant qu'ils n'avaient pas de succès public.

    Car il est possible, en effet, qu'il faille se soumettre à une certaine ligne si on veut réussir. Sans que rien ne soit écrit à cet égard dans les lois, les pratiques tendent bien à l'exiger. Combien de penseurs officiels n'a-t-on pas vu répéter par exemple ce que disait Rudolf Steiner sans jamais le citer! C'était le cas de Henry Corbin; probablement de Heidegger. Il est le penseur le plus connu parmi tous ceux qu'on ne cite pas. Et Rabhi le popularisait, et le disait, il disait qu'il l'avait lu. Quel scandale, quand un magazine célèbre racontant sa vie après sa mort répétait qu'il était arrivé en France avec dans sa valise des livres de Platon et de Rudolf Steiner! S'il avait des livres de Steiner chez lui, au  moins qu'il ne le dise pas; s'il l'a dit, au moins qu'on ne le répète pas. Steiner est le penseur dont il faut détourner le peuple de la lecture.

    Il a à cet égard un statut comparable à celui de Joseph de Maistre. Un chroniqueur s'est amusé à dire que Rabhi était entre Jean-Jacques Rousseau et Joseph de Maistre. C'était sans doute bien vu. Et quel scandale, encore! Quand Philippe Sollers a consacré un numéro de sa revue à de Maistre, il a été traîné aussi dans la boue; dans l'Humanité, on a déclaré que de de 00000000000.jpgMaistre, il ne fallait pas parler. Cela explique sans doute qu'il ne soit pas à La Pléiade, ou qu'aucune édition de poche n'existe, pour ses œuvres; il est frappé d'ostracisme. Franc-maçon devenu jésuite, prophète du Christ et de la contre-Révolution, il démontre avec assez de force les illusions du rationalisme éternel pour qu'on sente le danger. Comme la monarchie héréditaire avait senti le danger, quand Rousseau avait publié le Contrat social et l'Émile.

    Une république incapable d'intégrer libéralement des courants de pensée aussi importants au sein de l'humanité, obligée pour se légitimer de nier leur importance, est-elle vraiment universelle dans ses principes? Rabhi a fait les frais d'une position arc-boutée sur de vieux acquis, qui peut-être n'a même pas pu intégrer le Romantisme, est souvent obligée d'édulcorer jusqu'à Hugo pour soutenir sa ligne. Mais la république française est trop grande, a un territoire trop large, pour vivre culturellement de cette façon. Joseph de Maistre a sa statue à Chambéry, les liens avec le Maghreb devenu indépendant, nous le savons, restent forts, et, comme l'a dit un professeur alsacien récemment, le couloir rhénan intègre assez libéralement, lui, la pensée de Rudolf Steiner. Si l'on veut pouvoir vivre fraternellement en France, il faut pouvoir respecter les choix personnels de Rabhi, et de ceux qui l'aiment, je pense. Les lois doivent s'appliquer; mais ce qui n'est pas écrit comme loi n'en est pas une. Chacun fait, pense, et dit ce qu'il veut. 

    Paix, quoi qu'il en soit, à l'âme du Colibri.

  • Préface au Pays des mille couleurs invisibles

    000000000000.jpgMon ami du pays cathare, Pierre-Jean Canquouët, a fait paraître le livre de sa vie aux éditions de l'Œil du Sphinx, Le Pays aux mille couleurs invisibles: le titre fait référence à une expression d'AE (George William Russell), un peintre et poète irlandais et théosophe du début du vingtième siècle, ami de Yeats mais moins perfectionniste que lui du point de vue formel, et plus mystique et exalté, plus impliqué au fond dans la vie spirituelle: ne disait-il pas qu'il avait abandonné la peinture pour être plus pleinement théosophe? Il voulait sans doute dire que l'image arrêtait l'âme. C'était une idée qu'on avait, je pense, dans la Société Théosophique de Mme Blavatsky et de ses successeurs, et une des pierres d'achoppement qui déclenchèrent finalement la scission de la section allemande, dirigée par un Rudolf Steiner qui pensait, au contraire, que l'image portait l'âme vers les cieux, si elle était pleine de beauté et de sainteté. Il reprenait en cela la doctrine catholique médiévale, telle qu'elle fut aussi énoncée par François de Sales, qui louait l'art religieux.

    Au reste, si les formes et les couleurs des tableaux d'AE émanaient de sa propre âme et de sa propre fantaisie, elles ne manquaient pas de noblesse et d'esprit religieux, de dévotion et de piété. Je ne sais qui, d'AE, de Yeats ou de Lord Dunsany, dans l'Irlande du temps, créait les images qui portaient le plus l'âme vers les cieux, dans leur littérature; mais j'aurais tendance à rester fidèle à Lord Dunsany, que je pratique depuis l'enfance. Il était le moins impliqué dans des sociétés mystiques; mais somme toute comme artiste il est peut-être celui qui a le mieux équilibré la nécessité formelle et l'imagination libre.

    Cela pour dire que Pierre-Jean Canquouët, de son côté, rend hommage surtout à AE. Mais on trouve bien une fantaisie dunsanienne, dans son livre, notamment quand il évoque une vie antérieure au sein de laquelle il était un prêtre dans un temple oriental; c'est beau, diffus, des formes colorées sortent fugitivement de la lumière du souvenir enfoui, j'aime cela. La fin du livre est également très jolie, car il imagine les divinités aztèques peupler l'atmosphère spirituelle de l'Occitanie pyrénéenne, et elles ont sous sa plume de la vie, de l'éclat. Après tout, pourquoi pas? L'important est de donner une figure au génie du lieu, et si les 00000000000.jpganges du christianisme, sous la poussée des cathares et de l'agnosticisme occitanien, ont été chassés de l'imaginaire formel, il faut bien rechercher ailleurs des figures, dans des mythologies plus à la mode: car on se souvient que Benjamin Péret fulminait, lui, contre l'art religieux - mais que, dans le même temps, il célébrait l'art religieux aztèque, comme s'il était plus, ou moins que religieux - comme s'il était une expression de la religion naturelle de Jean-Jacques Rousseau, pour ainsi dire: et qu'il engageait moins sur le plan moral que le christianisme, mais conservait sa beauté mystique. Voire l'accroissait. Et le fait est que les Pyrénées, dans leur beauté sauvage, conservent leurs pouvoirs d'évocation. On imagine donc des extraterrestres, sur le mont Bugarach, et ils ont, comme chez Lovecraft, l'allure de divinités aztèques.

    Tout cela pour dire que l'intérêt réel de ce texte m'a amené à le préfacer.

    Le milieu est essentiellement consacré à des méditations sur la Kabbale, ses nombres et ses secrets. Il est plus exigeant intellectuellement, tout en restant baigné d'émotion mystique.  C'est à lire.

    Pierre-Jean Canquouët
    Le Pays aux mille couleurs invisibles
    Éditions de l'Œil du Sphinx
    10 €

  • Charles Perrault et la doctrine de François de Sales

    000000000000.jpgDans son Introduction à la vie dévote, François de Sales dit qu'à la mort, le monde physique s'évapore: seules restent, substantielles – réelles –, les actions qu'on a accomplies, en tant que forces morales élancées dans l'univers. Les unes portent les anges, les autres les démons, et par elles on est tiré vers le Paradis, ou l'Enfer.

    Dans un précédent article, j'ai signalé que, dans les mythologies orientales et antiques, les vertus étaient personnifiées par des femmes d'une beauté radieuse, et pouvant voler dans les airs jusqu'aux étoiles – et donc portant des ailes, dans l'ancienne Rome: ce sont les Victoires.

    Elles sont évidemment proches des Anges au sexe indifférencié, emportant les Saints au Ciel: elles sont même parfaitement équivalentes. En passant des unes aux autres, on a seulement voulu effacer la dimension érotique de l'ancienne religion: le lien que Platon voyait, entre le désir et la divinité. Roland porté au Ciel dans sa Chanson éponyme est bien la suite des héros romains portés par les Victoires dans l'Olympe. C'est parfaitement clair, il n'y a nulle raison d'en douter.

    Et le fait est que les fées, dans la mythologie celtique dont elles viennent, avaient la même fonction, comme l'indique l'histoire du roi Arthur, emmenée dans La Mort du roi Artu par de mystérieuses dames vers l'Ouest et l'île d'Avalon, qui est aussi celle des Morts. Cela relève tellement de l'évidence qu'il est impossible que les philosophes médiévaux n'en aient pas été conscients. Et c'est un fait que même Charles Perrault parle des fées de cette façon: la fée marraine de Cendrillon, matérialisant les vertus de sa protégée, crée pour elle un monde beau, peut-être au-delà de cette vie – ou alors en avance d'hoirie, pour ainsi dire.

    Et si ce merveilleux déluré étonne même les spécialistes de la littérature médiévale, au fond plus sobre, il ne faut que se référer au mysticisme de François de Sales, puisque celui-ci, on l'a vu, estime que le monde physique n'est que fumée: c'est peut-être à 00000000000.jpgcause de ce genre de pensées qu'il a été rapproché du bouddhisme. Ou, plus simplement, lié au baroque.

    Le courant salésien confine à l'orientalisme, au mysticisme asiatique. C'est un fait. Si donc le monde physique n'est qu'une vapeur, il n'est guère étonnant que les forces spirituelles aient tôt fait de remplacer, par une forme de superposition, ce monde physique mort par le monde vivant des vertus et des vices: on est dans le baroque, mais dans un baroque mû par des forces morales.

    Le merveilleux devient ainsi parfaitement possible. Ce n'est même plus que la frontière entre les mondes soit effacée, puisqu'il n'existe, au fond, qu'un seul monde: celui de l'Esprit; la sphère sensible s'efface d'elle-même, au cours du récit, sous le poids de la révélation intelligible. Et qui ne sait que c'est la tendance profonde du classicisme, par exemple chez Jean Racine?

    Or, si Boileau et Perrault se détestaient, on sait que Racine et Perrault s'entendaient plutôt bien.

    Je reviendrai une autre fois sur la filiation entre François de Sales et Charles Perrault, passant, possiblement, par Mme Guyon et Fénelon, quoiqu'il ait pu le lire directement, tout le monde alors le faisait.

  • Un article sur le roi Charles-Albert dans Historia Occultæ

    00000000.jpgLa revue des éditions de l’Œil du Sphinx, Historia Occultae, vient de publier son treizième numéro, toujours dirigé par Emmanuel Thibault, et il contient un article de moi largement inspiré par un chapitre de ma thèse, consacré à Charles-Albert de Savoie, notre bon roi de Sardaigne (1829-1949), tel qu’il a agi dans la vie culturelle de son beau royaume, et tel qu’il apparaît dans la littérature francophone. Car pour l’italienne, il faudrait faire un autre travail. Naturellement, il s’agit d’auteurs essentiellement savoyards: Jean-Pierre Veyrat, Antoine Jacquemoud, qui ont, à son époque même, consacré des poèmes à ses ouvrages et à sa gloire, mais aussi Amélie Gex, Maurice Dantand, et Charles-Albert de Costa de Beauregard, historien qui lui a consacré deux livres magistraux, magnifiques, bouleversants. Un autre écrivain, plus connu – soit parce que, français, il bénéficie de la protection et des fonds de l’État parisien en faveur des universités, soit parce que (qui sait?) il est réellement supérieur à nos chers Savoyards -, un autre écrivain a consacré à Charles-Albert un texte élogieux et ému: Alfred de Vigny, dans son Journal d’un poète, publié posthumément. Tous, en bref, lui reconnaissent une forme de grandeur qui manquait aux rois de France depuis bien des lustres: ceux de son temps n’en avaient guère, ni ceux du siècle antérieur. L’ombre de Louis XIV, sans doute, écrasait ses successeurs. Mais j’avoue préférer Charles-Albert: je le trouve plus humain, plus accessible, plus romantique. Il avait au cœur un idéal chevaleresque périmé, se prenait plus ou moins pour Jeanne d’Arc, se voyait comme le héraut de l’Italie unifiée dans le catholicisme et la royauté, se pensait guidé par Dieu, et dans ses illusions mêmes il était beau. Les Espagnols l’ont célébré, quand il a traversé leur pays pour se réfugier au Portugal, où il est mort: le pays de l’extrême ouest latin était sans doute un écho, dans son esprit, à l’île d’Avalon où s’est réfugié le roi Arthur à la fin de sa vie, y demeurant immortel! De fait, si Louis XIV rêvait de ressusciter l’empereur Auguste, Charles-Albert avait davantage en vue le roi Arthur, et je préfère cela, je trouve cela plus poétique. Charles-Albert était un roi poétique. Il composait des vers. Et Veyrat l’aimait, en faisait la figure d’un ange incarné. Jacquemoud aussi. Et Vigny le disait héritier des héros des chansons de geste. C’est donc un article à lire, dans cette excellente revue!

    Elle parle aussi de l’entité tutélaire de la maison qui l’abrite, H. P. Lovecraft, un de mes écrivains préférés, et de sa mythologie démoniaque et science-fictive à la fois. Il y est notamment question du célèbre Necronomicon, dont ici même j’ai retracé la véritable genèse, telle qu’elle apparaît dans la correspondance du maître. Et enfin la revue se consacre à des figures du martinisme, de l’héritage de Martinès de Pasqually et de Louis-Claude de Saint-Martin son secrétaire. J’aime beaucoup Saint-0000000000.jpgMartin, je pense que son Crocodile (dont je parlerai un jour prochain) est une des récits fantastico-mythologiques (ou de fantasy) les plus dignes d’être pris au sérieux parmi ceux écrits en français:  les entités spirituelles s’y manifestent très nettement – notamment les mauvaises, les bonnes restant plus évanescentes. Après la profusion des féeries burlesques ou fantaisistes à l’excès qui en France allaient de Mme d’Aulnoy à Crébillon fils, il y avait une tendance profonde à renouer avec un merveilleux plus solennel, plus subtil, déjà avec Jacques Cazotte, ensuite avec son maître Saint-Martin, donc. Celui-ci, dans ses traités mystiques, est parfois trop abstrait; mais j’ai beaucoup aimé son Livre vert, recueil posthume de pensées qui touchent davantage à l’ésotérisme – et je pense que c’est le premier de ses livres que j’aie lus, de telle sorte que j’ai constamment conservé une bonne image de lui. D’ailleurs Joseph de Maistre l’appréciait, comme on sait.

    La revue des livres, alimentée tout particulièrement par Rémi Boyer, se consacre beaucoup à l’excellent Lauric Guillaud, explorateur de la mythologie américaine. Raison de plus pour se procurer le volume.

    Historia Occultæ n°13
    Édition de l’Œil du Sphinx
    292 pages
    20 €

  • Marc Escola et le merveilleux arbitraire (de Charles Perrault)

    d8b906427735f49b464add414ac2a3c1.jpgJ'ai déjà présenté Marc Escola et son travail sur les Contes de Perrault, intéressant à maints égards mais qui méconnaît, selon moi, l'importance de ce qu'on peut appeler la mythologie chrétienne chez l'auteur, alors même qu'il ne laissait pas, dans ses divers écrits, de s'en réclamer. Il allait jusqu'à l'affirmer en lien avec la mythologie populaire, et la croyance aux fées. J'ai donné l'exemple des objets dits fées, et qui, animés d'eux-mêmes, émanaient clairement des sorciers. Mais d'autres exemples peuvent être donnés, de cette mythologie chrétienne dont, chez Perrault, la critique universitaire ne peut, ou ne veut apparemment pas parler.

    Marc Escola dit notamment que le nombre sept, pour les fées de La Belle au bois dormant, est arbitraire. Est-il lassé par les symbolistes qui, certes, disent tout et n'importe quoi? Ou ignore-t-il vraiment que ce nombre revenait incessamment dans les rituels? Il y a sept péchés, sept vertus – et justement ces fées sont là pour accorder des vertus, des qualités morales à l'enfant qui vient de naître. Elles ne sont rien d'autre que ces vertus personnifiées. C'est attesté même par les apsaras orientales, également des vertus personnifiées; et les houris islamiques; et les Victoires romaines: l'idée est universelle. Non parce que les peuples primitifs se sont copiés dessus ou parce qu'il y a eu une révélation primordiale, mais parce que l'idée est vraie, quoique même les symbolistes les plus ésotériques ne comprennent pas forcément comment, ni pourquoi.

    Marc Escola dit aussi que quand le prince arrive à proximité du château endormi depuis cent ans, des locaux lui servent, sur ce château, des histoires fantastiques qui se valent toutes, et que le choix par Perrault de l'une d'entre elles est arbitraire. Mais non. Les trois premières sont relatives au monde infernal: ce serait un château de revenants, de sorciers ou d'un ogre. La quatrième dit qu'une bonne fée l'a endormi en attendant justement l'arrivée du prince. C'est la bonne version: c'est évident. D'abord parce que celui qui la fait la tient de son père qui la tenait du sien, et qu'il y a donc une filiation fiable, une suite claire de témoignages – quand les autres ne faisaient qu'inventer sans source. Ensuite, et surtout, parce que Perrault veut croire davantage aux bienfaits des fées qu'à leurs méfaits, parce qu'il croit que le merveilleux manifeste Dieu, et que, chrétien, il pense que Dieu fait plus de bien que de mal: il présente cet endormissement comme un don.

    Les dons de la fée marraine à Cendrillon sont évidemment dus à sa bonté de cœur. Pour ainsi dire, le conte met sur un même plan ce qui est terrestre et ce qui est céleste, matériel et spirituel. Du point de vue de la temporalité, la bonté de Cendrillon maltraitée est récompensée en un seul geste, alors que, en principe, c'est plus tard que l'autre monde supplée à l'injustice de 0000000000000.jpgcelui-ci. C'est donc une avance d'hoirie. Ou, dit encore autrement, Perrault précipite ce qui est donné après la mort, pour le donner avant. Comme dans le théâtre classique, la chronologie est brouillée, parce que le conte se situe hors du temps. Le prince épousant peut aussi, de cette sorte, renvoyer aux épousailles célestes évoquées par le Cantique des cantiques – et dont se nourrissait le mysticisme chrétien jusque dans les couvents. Lorsque, devenue princesse, Cendrillon pardonne à ses sœurs, c'est aussi l'âme couronnée pardonnant à ses ennemis, une fois mise au Ciel. La fée n'est dès lors que l'intermédiaire de Dieu, ramenée à une figure familière et féminine, celle de la marraine. Cependant la marraine terrestre est théologiquement une incarnation de la mère spirituelle – un visage physique donné à l'ange gardien. La citrouille métamorphosée rappelle toute la thématique de la matière transfigurée dans la Jérusalem céleste: on croyait au miracle.

    Perrault en tout cas dit qu'il y croyait, dans ses Pensées chrétiennes, et que les anges gouvernaient les éléments. La logique n'est donc pas parodique ou rationaliste; elle est juste celle de François de Sales, que tout le monde connaissait à cette époque, et sur lequel je reviendrai une prochaine fois.

  • Souvenirs de Thomas Luntz

    000000000000.jpgIl y a déjà quelque temps, un camarade d'enfance est mort: Thomas Luntz (1969-2021), avec qui j'étais à l'école Decroly, à Saint-Mandé, aux portes de Paris. Nous étions dans la même classe, et comme plusieurs d'entre nous, il a essayé de vivre une vie d'artiste: de produire, comme on dit, des biens culturels. L'école Decroly abritait volontiers des enfants d'artistes à la mode parisienne. Mathieu Kassovitz, le célèbre acteur-réalisateur, en est issu. Mais il n'était pas dans ma classe, il était plus âgé. 

    Thomas Luntz et moi n'étions pas particulièrement proches, pas particulièrement ennemis non plus, j'aimais la façon dont son nom résonnait. Après mon départ de l'école Decroly pour Annecy et son collège public très conventionnel Raoul Blanchard, je l'ai perdu de vue, avant de revoir son nom passer dans Mad Movies, si ma mémoire est bonne: il faisait des courts-métrages d'horreur et était en lien avec ce journal, consacré au cinéma fantastique. Je le lisais, et l'aimais assez. J'ai écrit à Thomas, et nous avons un peu correspondu, mais son attrait pour le gore n'était pas le mien.

    Il a publié plus tard un roman érotico-fantaisiste se passant dans l'antiquité romaine, intitulé Le Proconsul (1998). Je l'ai lu, encore, et si l'ombre de Thomas me le permet, j'aimerais faire un commentaire faisant écho à ce que j'ai déjà dit de l'école Decroly, lorsque j'ai évoqué Zep, l'auteur de bande dessinée genevois: nous y étions encouragés à créer, à libérer nos 00000000000000.jpgimaginations; mais d'un autre côté les professeurs restaient agnostiques voire athées, et n'aimaient pas le mythologique ou l'héroïque, de telle sorte qu'il y avait une impasse, une tension, une pression. Naturellement, d'elle-même, chez certains individus, l'imagination menait au mythologique, au prophétique, prenait une teinte religieuse. Même H. P. Lovecraft, matérialiste en principe, l'admettait: une petite partie de l'humanité était attirée par ce qu'on pourrait appeler l'horreur, ou l'émerveillement mystique. À quoi cela est-ce dû? Car beaucoup ont prétendu que le sentiment mystique n'avait rien de naturel. Mais cela peut l'être, et, pour moi, c'est lié aux vies antérieures; cela ne dépend pas même de la philosophie qu'on peut avoir, et qu'en général on adopte sous la pression du milieu: Lovecraft en atteste. La philosophie extérieure qu'on peut avoir s'en trouve fréquemment modifiée, nuancée, l'expérience faisant accueillir des éléments en contradiction avec elle. Moi-même, j'ai reçu une éducation athée; mais j'ai changé.

    Est-ce le destin qui m'a emmené vers Annecy, où j'ai découvert, dans l'ancienne tradition savoyarde (en particulier François de Sales), un catholicisme imaginatif qui, dans les limites de sa doctrine, acceptait de prendre au sérieux l'imagination du monde spirituel? Je l'ai aimé, et me suis consacré à lui. Je pense que cela m'a sauvé. 

    Si j'étais resté à Paris, je n'aurais eu guère de portes de sortie à l'impasse créée. Il y avait là, à ce moment, surtout la revue Métal Hurlant et sa maison d'édition des Humanoïdes Associés, dont Michel Houellebecq, dans un certain roman, a fait un véritable mouvement. Parallèlement, il y avait de la science-fiction, Michel Jeury, Stefan Wul, Gérard Klein, Philippe Curval. Mais malgré quelques réussites, cet imaginaire, marqué par les folies du Surréalisme et l'exaltation d'Arthur Rimbaud, peinait à se lier au réel, à trouver même sa cohérence interne, sa solidité ontologique. Comme on était dans la révolte généralisée, comme on reniait l'héritage classique et catholique, cela partait pour ainsi dire dans tous les sens. Encore aujourd'hui, le sympathique Alejandro 00000000000.jpgJodorowsky survit à cette période, continuant d'avoir du succès. Avec des livres mystiques, pour l'essentiel. Son dernier film, autobiographique, n'a pas eu un grand retentissement. Je l'ai vu au Grütli, et il m'a amusé, sans me transporter. Il y raconte sa rencontre avec André Breton à Santiago du Chili. Symptomatique.

    Donc, l'imagination était débridée, et largement parodique. Je parle de cela car Le Proconsul de Thomas Luntz le reflète. C'est la tradition du merveilleux français, au fond: quelque chose qui vient de Scarron et de ses parodies de Virgile, et qui s'est poursuivi avec Crébillon fils et la littérature révolutionnaire. On sait que les surréalistes aimaient cela, que Desnos et Pieyre de Mandiargues ont cultivé ce souvenir, entretenu cette tradition. On perdait jusqu'à la solidité de Victor Hugo. C'était trop. Mais au-delà de la parodie et du grotesque, Le Proconsul a de belles pages, sur Jules César méditant sur la mer Méditerranée, et contemplant le soleil couchant y brillant. Je suppose que cela a joué dans sa réédition dans la collection populaire Pocket: c'était une réussite, somme toute, pour Thomas.

    Je sais qu'il a fait d'autres choses, à la télévision, dans le cinéma, mais je ne les connais pas.

    Donc Thomas est parti. Resquiet in pace.

  • Charles Perrrault et les sorciers

    0000000000000.pngPour montrer la part de parodie de Charles Perrault dans ses Contes, Marc Escola, professeur à l'université de Lausanne, évoque, dans le livre qu'il leur a consacré dans la collection Folio, son jeu avec la notion de vraisemblance classique, notamment lorsqu'il est question d'objets dits fées. C'est un adjectif qu'on utilisait alors, et qui vient de l'ancien français. Il signifie à peu près enchantés.

    Deux objets sont concernés. Le premier est la clef de la chambre horrifique dans le conte de la Barbe Bleue: on se souvient que sa tache de sang, provoquée par sa chute dans une mare, passe de l'autre côté quand on essaie de l'effacer. Perrault dit alors, pour expliquer la chose étrange, que cette clef est fée. Il n'en dit pas davantage. Pour Marc Escola, cela n'est qu'une plaisanterie – un jeu, donc, avec l'idée de vraisemblance classique, car il s'agit d'une logique vide, d'une fausse explication. Mais je n'en crois rien. Le rapport avec le classicisme est tout autre.

    De fait, dans ses Pensées chrétiennes posthumes, Perrault le dit explicitement: les sorciers existent, ils sont une réalité. Or, il s'agit de cela ici. L'objet était fée, c'est à dire enchanté, parce qu'il agissait de lui-même, comme un fétiche africain; et comment pouvait-on rendre fée un objet? Par la sorcellerie. C'est à dire? Certes, Perrault n'en dit pas plus. Mais deux de mes ancêtres, quinze ans avant la publication de ses Contes, ont été accusés très officiellement de sorcellerie, et comme ma mère a publié les pièces du procès, j'ai pu lire ce dont on les accusait au tribunal: essentiellement, d'avoir obtenu des pouvoirs magiques par le sang d'innocents. On affirmait, en particulier, qu'Ayma Mogenet, ayant enduit le bout d'un bâton de suif mêlée de sang d'enfants, pouvait faire naitre des gouttes de glace de mares d'eau qu'elle frappait avec ce bâton. On considérait que ce sang signait un pacte avec le diable: que les enfants lui avaient été sacrifiés. De cette sorte, l'inanimé s'animait et obéissait à la volonté du magicien. Nous nous y retrouvons.

    Chez Perrault, les innocents sont, d'abord, les jeunes femmes de la Barbe Bleue: qui est bien un sorcier. Comment croire en effet que, bon catholique, notre auteur eût méprisé les procès en sorcellerie qui se faisaient encore de son temps? Cela n'a aucune vraisemblance. C'est projeter sur lui les vues de Voltaire, qui n'était pas un bon catholique.

    Et ce qui montre encore la qualité de sorcier du méchant mari, c'est justement sa barbe. Sa couleur. Elle suggère évidemment un lien avec les démons. Marc Escola prétend qu'elle renverrait à une basse extraction; c'est faire une nouvelle projection, à la Bourdieu. En fait, non: cela renvoie à l'origine 00000000000000.jpgdémoniaque que certaines maisons nobles étaient réputées avoir, justement parce que, restées plus ou moins païennes, elles se réclamaient, comme les princes antiques, d'ancêtres semi-divins. Cela leur donnait des caractéristiques bizarres, volontiers assimilées à une malédiction: leur ancêtre avait péché. C'était la mythologie médiévale; le cycle arthurien en parle.

    L'autre objet dit fée des Contes de Perrault va dans le même sens: les bottes de sept lieues de l'Ogre du Petit Poucet, nous dit-on, s'adaptent d'elles-mêmes au petit pied de l'enfant, quand il les chausse après les avoir volées au monstre. Et la raison, dit Perrault, est qu'elles sont fées: enchantées. Logique vide et parodique, dit encore Marc Escola. Mais non. L'Ogre est également sorcier, et ce qui le suggère est non seulement son titre d'Ogre, mais qu'il égorge et mange les petits enfants. L'Ogre est une sorte de démon qui a un corps, et l'Arioste en parle de cette manière, dans son très connu Roland furieux. Pourquoi Perrault s'opposerait-il à lui, alors qu'il l'a clairement lu?

    Pourquoi ne donne-t-il pas toutes ces explications lui-même, demandera-t-on. C'est assez simple: le style classique voulait suggérer, non décrire. Perrault affirme, encore dans ses Pensées chrétiennes, que son intention est d'écrire de cette manière: en retranchant, en ne laissant que quelques mots qui disent beaucoup. Cela n'autorise pas à considérer que relativement à la Démonologie, il n'usait que de parodie. Ce n'est évidemment pas le cas. La logique apparemment diffuse de ses allusions aux fées, c'est à dire au monde spirituel, s'étire dans l'occulte, et le lecteur est invité à s'y ouvrir; pas à le fuir.

  • Quelques pages dans le Myrtho n° 7 de mon ami Marcel Maillet

    0000000000000000000.jpgMon ami Marcel Maillet, célèbre poète du Chablais, tient une revue de poésie électronique appelée Myrtho, dont le septième numéro est paru: voyez-en le contenu en cliquant ici: Myrtho 07.pdf. Vous y verrez des hommages à des poètes classiques que j'aime bien sûr aussi, et qui sont parfois peu connus. C'est agréable et amusant, on découvre un tas de choses. J'ai moi aussi consacré beaucoup de temps à des poètes méconnus, mais surtout savoyards. L'hommage le plus vibrant est adressé à Guillaume Apollinaire, qui a fait de merveilleux poèmes, qui était un champion de l'art lyrique. Et puis Marcel consacre quelques pages à mon dernier recueil, Chants et conjurations, et en les relisant je suis étonné de voir que mes vers créent des images que j'ai oubliées, mais qui me plaisent et me surprennent: 

    Glissant alors sa main légère et de cristal
    Dans ma propre main lourde, elle fit un signal
    De l'autre, à ce moment un vaisseau de lumière
    Vint du ciel l'entourer d'une étrange bannière.

    J'aime assez cela. C'est mon genre: essayer de créer des images à la fois fabuleuses et remplies d'intensité morale est mon style.

    Mais sans doute je puis me laisser griser par le fabuleux même, sur le mode de Lucifer, comme disait Rudolf Steiner. Le pôle rationaliste, ahrimanien, comme disait aussi Steiner, de l'académisme universitaire m'intéresse tant que la raison est réellement concernée; mais quand je sens le parti-pris rationaliste qui refuse d'entrer dans la logique spirituelle ou religieuse des écrivains dont les départements de littérature s'occupent, j'ai du mal à garder mon calme, cela m'irrite d'emblée.

    Cet agnosticisme dogmatique mène naturellement au matérialisme, et entretient fréquemment le mensonge, sur les auteurs. On dirait qu'il n'est pas séant de parler de l'ésotérisme de Victor Hugo, du catholicisme de Charles Perrault, qu'il n'est pas convenable de lier les imaginations du monde spirituel avec une conviction philosophique ou religieuse définie. On dirait qu'il est interdit de se référer à François de Sales ou de l'étudier à l'université publique. Ou bien Louis-Claude de Saint-Martin et Éliphas Lévi, comme s'en plaignait André Breton. Mais si ces deux auteurs occultistes et francs-maçons pouvaient bien lui plaire parce qu'il aimait les choses étranges et écrivait sous la lumière de l'Ange du Bizarre, il faut bien reconnaître que François de Sales leur est supérieur sans avoir été occultiste, et que son rejet de la sphère universitaire est encore plus incohérent, encore plus en contradiction avec les prétentions universalistes de l'Université.

    Revenons cependant à Marcel et à son magazine sympathique et frais. Car la plus belle partie est peut-être occupée par ses propres vers, qui terminent le volume. J'ai adoré en particulier ce poème:

    Quel magicien
    quel jardinier céleste
    a semé dans le sous-bois
    cet archipel de fleurs légères
    brume de frêles fougères
    et d’aériennes cardamines ?
    Pour quelle visitation de l’ange ou de la fée ?
    Pour quelle annonciation 
    d’un éternel printemps ?
    S’ouvre
    dans la closerie de la clairière
    un ciel moiré de noctuelles
    et le chercheur d’énigmes s’émerveille
    qui reçoit le divin 
    et marche vers l’enfance.

    Marcel pose sous forme de question la possibilité du merveilleux chrétien ou de la féerie sanctifiée, pour ainsi dire baptisée. Et il le lie à l'enfance à venir, puisque, comme disait Goethe, le génie est celui qui retrouve son enfance en toute conscience. L'âme 00000000000.jpgest à l'état d'enfant, en réalité: comme être spirituel, ange à venir, l'homme n'est qu'un petit enfant. Et ce qui me fait plaisir, est l'écho qu'offre ce poème à ce que Marcel dit de moi et de mes vers: Rémi est resté fidèle à l'enfance, l'âge où tout est possible. Du moins, cher Marcel, j'essaie de la pénétrer de lucidité, sans perdre sa qualité. Car c'est l'équilibre à conquérir, la médiocrité dorée d'Horace, et que Steiner, encore, disait à la fois christique et profondément humain. Évidemment, cela ne plaît pas à ceux qui, n'aimant pas l'enfance, voudraient ne faire de l'être humain qu'une sorte de machine supérieure. Et qui n'aiment la poésie que quand ils peuvent la dire déraisonnable, irréelle et foolish, comme disent les Anglais. 

  • Charles Perrault et le burlesque selon Marc Escola

    000000000.jpgMarc Escola, professeur à l'université de Lausanne, a publié un commentaire des Contes de Charles Perrault chez un éditeur et dans une collection de référence. Il prend globalement le parti de dire que Perrault s'adonnait à la parodie des contes comme il s'était déjà, sur le modèle de Scarron, occupé à parodier l'épopée antique. Il rappelle de quelle manière il prenait plaisir, dans sa jeunesse, à récrire Virgile d'une façon burlesque, et émet l'hypothèse qu'il procède de la même façon avec les contes, quoiqu'il ne s'agisse pas d'un genre répertorié par la rhétorique classique, et qu'il n'y ait pas eu, à ce titre, de modèles connus avant lui dont il pût se moquer.

    Cela n'est pas impossible, et on peut voir, dans ces contes, des traits de burlesque par exemple dans les allusions aux vêtements, qui étaient à la mode du temps de Perrault même, à Paris – telles que la dentelle anglaise – ou à des armes contemporaines, telles que l'espingole. Un auteur de contes authentiques, comme certains ont voulu que fût Perrault, aurait sans doute placé des objets plus anciens, dans ces récits. Même les fées sont parfois ridiculisées, notamment la fée marraine de 0000000000.jpgCendrillon, qui est obligée de creuser elle-même la citrouille pour en faire un carrosse. Le contraste avec sa nature d'immortelle crée bien un effet comique.

    Néanmoins, je pense que Marc Escola tire trop systématiquement les choses dans ce sens. Sans doute, Charles Perrault est plein de ces plaisanteries galantes qui le faisaient par exemple rejeter de J. R. R. Tolkien, et qui préparaient, assurément, le style d'un Crébillon fils – auteur, au dix-huitième siècle, de Tanzai et Néadarné, sorte de roman merveilleux constamment mêlé d'allusions sexuelles. Ce ton galant pouvant encore être décelé chez Mme d'Aulnoy, et même chez Jacques Cazotte (l'auteur du Diable amoureux, 1772), qui cependant prenait davantage au sérieux les manifestations du monde spirituel que le merveilleux présuppose – ce qui semble, du reste, avoir rebuté le critique Jacques Barchilon. Car Cazotte s'est finalement rallié au courant théosophique de Louis-Claude de Saint-Martin, comme le raconta plus tard Charles Nodier.

    De mon point de vue, cela trahit aussi quelque chose pour Charles Perrault: le burlesque était le voile par lequel il essayait de rendre agréables ses contes à son public plutôt sceptique; mais lui-même ne l'était pas forcément autant qu'on croit, il n'était pas le rationaliste qu'a caractérisé la critique Anne Defrance dans une récente publication. Et la raison en est toute simple: Marc Escola lui-même a publié des extraits d'écrits privés, de Perrault, dans lesquels il avoue tout bonnement croire aux sorciers – dit qu'ils existent 00000000000000.jpgabsolument –, et aussi aux anges, comme esprits directeurs des éléments – et donc de la nature, ou de ses phénomènes.

    Mieux encore, il défendait les contes traditionnels comme étant chrétiens, et attaquait les fables antiques comme étant païennes, immorales, dénuées de sens. Cela n'était pas pour de rire: depuis les premiers temps chrétiens, la poésie chrétienne était allégorique explicitement, et à vocation morale, comme on peut le voir chez Prudence (au cinquième siècle). Le merveilleux devait avoir une visée morale, et la condamnation du merveilleux exceptait sa portée allégorique explicite, si elle était possible – ou sa conformité aux principes chrétiens, comme le disait jusqu'à François de Sales, quasi contemporain de Perrault.

    Tout se tient donc, car le catholicisme de Perrault est avéré. Le burlesque total pour les épopées antiques était logique; pour les contes, il ne convenait qu'autant qu'ils se rattachaient au paganisme, c'est à dire, pour Perrault même, d'une façon secondaire. Il prenait plus au sérieux qu'on ne le pense ce dont il parlait.

  • Nadine Jasmin et le merveilleux

    00000000000.jpgNadine Jasmin est l'auteur d'un article important sur les contes de fées de Mme d'Aulnoy (dont j'ai parlé récemment); elle l'a appelé Naissance du conte féminin, et placé en introduction d'un volume de contes de l'autrice célèbre, aux éditions Champion. On y trouve beaucoup de choses intéressantes, détaillées et justes, mais, comme c'est souvent le cas avec les écrivains académiques, j'ai trouvé que la question du merveilleux y était insuffisamment approfondie.

    Elle est bien traitée, certes, lorsqu'il s'agit de dire que Mme d'Aulnoy utilise ce merveilleux comme décor, ornement, joliesse relativement inutile pour le déroulement du récit. Nadine Jasmin recense les sources, antiques ou médiévales, de l'écrivaine, et montre qu'elle multiplie les monstres et les êtres enchantés, les objets magiques et les animaux fabuleux sans que ses trames le nécessitent vraiment. Un héros par exemple combat trois ou trente monstres à la fois, alors qu'un ou deux suffisaient. Trait non classique, qui fait généralement rejeter Mme d'Aulnoy, encore aujourd'hui, de la critique traditionnelle.

    Mais dans son foisonnement la célèbre conteuse se donne aussi la liberté d'être réellement mythologique – et cela ne plaît pas davantage. Cela plaît si peu, je pense, qu'on le minimise, ou qu'on n'en parle pas. Nadine Jasmin rappelle que les fées apparaissent efficacement dans les récits lors des dénouements. Elles aident à résoudre les problèmes dans le sens que la vertu mérite. Mais pas seulement. Dans le conte de Belle Belle une fée intervient pour donner à une jeune fille vertueuse des moyens qui s'avéreront prodigieux, grâce auxquels elle accomplira des miracles y compris à son profit, et qui ont été refusés à ses sœurs qui, vertueuses, ne l'étaient pas. Or, quoi qu'on dise, ce type d'interventions manifeste une conception du monde dont je suis étonné que Nadine Jasmin ne parle pas.

    Elle évoque à juste titre la présence large du féminin, de la sensibilité féminine dans ces contes, le plaisir qu'ils ont à glorifier des femmes, à créer des héroïnes, justement comme Belle Belle. J'aime cela, car c'est inhabituel, et Nadine Jasmin rappelle que cela 000000000000000.jpgva de pair avec un sensualisme qui dans les faits crée un effet de réalité important, plus que le rapport, typiquement masculin, à une nature physique plus extérieure, qui, touchant moins, saisissant moins, insère plus difficilement dans l'univers du récit: la conviction en est alors plus défaillante.

    Cependant il y a aussi le rapport avec l'Esprit, chez les écrivains, qu'ils soient hommes ou femmes. Et si on ne peut pas dire que Mme d'Aulnoy soit particulièrement chrétienne, elle n'en croit pas moins aux forces de la Providence qu'incarnent ses fées, récompensant les amants fidèles et courageux, les âmes pures et charitables. De quelle façon les fées matérialisent-elles cette Providence?

    On peut dire, comme le fait la mythologie asiatique, que les anges prennent le visage de femmes quand ils pénètrent l'atmosphère terrestre; cela ne résout pas le problème du miracle. Cependant, la volonté d'un ange modifie bien les choses, en agissant sur les éléments. Que les phénomènes dépendent mécaniquement des éléments et semblent par conséquent arriver par hasard n'y change rien.

    Et si une transformation physique en temps terrestre n'est pas possible, le temps raccourci peut montrer en une fois plusieurs vies, par exemple. Quand la représentation d'une loi spirituelle laisse de côté les détails de ses réalisations physiques pour ne se concentrer que sur ce qui la manifeste, on se croit aisément face à du fantastique; mais ce n'est pas nécessairement le cas. J'y reviendrai, à l'occasion.

    Toujours est-il qu'on parle trop peu, dans la critique universitaire, de ces problèmes, résolus trop aisément par l'ordinaire symbolisme. Dans les faits, c'est plus complexe.

  • Voltaire, Jésus et la Tradition

    000000000000000.jpgIl semble souvent que se réclamer de Jésus-Christ soit être fidèle à la Tradition; mais lui-même contestait que la Tradition fût sainte. Il reprochait aux Pharisiens (ou hommes religieux de son temps et du lieu où il vivait) de se réclamer de cette Tradition même quand en réalité elle contredisait les commandements divins.

    Il en a donné la possibilité: il a montré que cela pouvait arriver. Une tradition même très ancienne, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, peut aller contre la volonté de Dieu!

    C'est, somme toute, de cet esprit christique de lien direct avec la divinité présente et vivante, au-delà de ce qu'indique l'impulsion venue du passé – c'est de cet esprit qu'est venu l'humanisme occidental, le sens de soi, la liberté de jugement, et jusqu'à la philosophie des Lumières. C'en est au point où Chateaubriand affirmait que Liberté, Égalité et Fraternité étaient la réalisation politique du christianisme. Plus tard, Rudolf Steiner aura la même idée. (Et de fait, la devise émane de Fénelon, qui était christique en ce qu'il pouvait contester l'action du roi de droit divin au nom d'une justice supérieure, émanée de la divinité.)

    En tout cas lorsque Voltaire, dans Zadig, condamnait les traditions les plus sacrées en les assimilant à de vieux abus, il participait du même esprit. J'ai déjà montré le lien probable entre Voltaire et François de Sales: il vivait dans le diocèse qu'avait 00000000000.jpgdirigé le saint savoyard, et la pensée de celui-ci imprégnait le clergé local, que Voltaire fréquentait. Il était un proche du curé de Ferney, son fief. Et le fait est que François de Sales valorisait le lien intime et privé avec la divinité, quoique sous la direction spirituelle des prêtres, et ne mettait pas trop en avant la tradition dogmatique et théorique. C'est ce qui dut plaire, aussi, à Rousseau, chez les prêtres savoyards qu'il fréquenta à Cluses et Turin et qu'il peignit en les unifiant sous la figure du célèbre Vicaire, dans son Émile. Au fond, ce lien avec le Christ, expression vivante de la divinité, est le véritable christianisme, et le courant qui le mêle à la Tradition en prétendant que les vérités chrétiennes n'émanent pas tant de Yahvé parlant à Moïse et de Jésus-Christ parlant à ses disciples que d'une révélation primordiale, n'est pas particulièrement chrétien – il faut l'avouer. Du reste, René Guénon, qui allait dans ce sens, s'est finalement converti à l'Islam, effectivement plus traditionaliste.

    Au vingtième siècle, Pierre Teilhard de Chardin à son tour a tenté d'établir un lien entre les forces cosmiques et le Christ, et de saisir Son action non à l'origine du monde, mais dans son devenir. Et de Le voir non dans une tradition consacrée – marquée par 000000000000.jpgle classicisme –, mais dans les phénomènes mêmes, et leur mystère. Et surtout Rudolf Steiner proposa de donner le moyen de sonder Dieu sans se référer nécessairement à la Tradition, assurant qu'une tradition pouvait aller contre la volonté divine – au moins parce que, comme le disait saint Augustin, celle-ci pouvait changer de visage avec le temps. De telle sorte que la tradition est utile, et peut faire l'objet d'une connaissance, mais ne saurait servir de base fondamentale et indiscutable à la pensée ou à l'action. Elle sert de rampe, de garde-fou, peut-être; mais, comme le disaient les Romantiques, seul l'éclair venu des cieux, mystérieux et subtil, sans limites et éternel, est véritablement fiable. C'est aux prophètes et aux poètes de le saisir et de le décrire – ne serait-ce qu'allusivement. Comme le disait Victor Hugo, aucun gardien de la Tradition ne peut les empêcher de plonger l'œil dans la lumière, et d'en revenir avec des fragments de couleurs faisant sens. C'est dans la prospective imaginative, quoique sous le dais de l'inspiration, que l'humanité peut saisir son destin, et sa spécificité.

  • Maupassant et l'héroïsme normand

    0000000000000.jpgL'an passé, j'ai donné des nouvelles de Guy de Maupassant à lire à mes élèves, et j'ai été frappé par sa capacité à montrer l'héroïsme chez les gens les plus socialement abjects, et dans les situations les plus misérables. Il s'agissait essentiellement de nouvelles relatives à l'occupation prussienne de 1870, et il y avait par exemple une prostituée juive très patriote qui a tué un Allemand odieux, méprisant souverainement la France et les Françaises, s'est enfuie, et a finalement trouvé à se marier dans une bonne famille, grâce à cet acte héroïque. Deux pêcheurs parisiens ordinaires sont pris par les Allemands alors qu'ils se rendent bêtement à la pêche et refusent de leur donner les laissez-passer que les militaires français leur ont confiés justement à cet effet; ils sont fusillés, et n'en sont ni effrayés ni désespérés. Et ainsi de suite.

    Maupassant avait le chic, comme on dit, pour montrer le miracle des belles actions au sein du réalisme le plus banal, et je pense qu'il l'avait davantage que Zola, l'autre grand naturaliste du temps, car celui-ci croyait moins visiblement aux belles actions, à la lumière morale dans le monde; et lorsqu'il la mettait tout de même en scène, elle s'insérait moins bien dans son réalisme – semblait s'imposer davantage de l'extérieur, avec moins de naturel, comme s'il ne croyait pas sincèrement à une vie morale réelle, cachée dans les choses.

    Au fond Maupassant était plus ésotériste. Il tenait de son maître Flaubert la secrète conviction qu'au fond du réel quelque chose de miraculeux pouvait se passer. Flaubert pensait que dans la réalité la plus ordinaire le sang du Christ avait coulé, y diffusant l'Esprit: il l'a dit, dans une lettre. Il a protégé et soutenu son compatriote (normand) Maupassant, mais a contesté la validité des principes théoriques de Zola, s'il n'a pas contesté la valeur de ses romans. À son tour Victor Hugo a marqué sa détestation de Zola, puisque, pour lui, le réel n'était que le voile cachant des forces morales activement en présence, dans la foulée du Romantisme; et il est clair que l'influence de Hugo sur Maupassant fut grande. C'est de lui, peut-être, qu'il tenait sa légère tendance à l'ésotérisme, son goût pour les manifestations de l'Esprit dans 0000000000.pngles choses, ainsi que le montre Le Horla, chef-d'œuvre d'équilibre entre la nécessité du réel et la suggestion du spirituel – même si, sur le même sujet, un Lovecraft a fait encore mieux.

    De fait, ma curiosité naturelle tendrait volontiers à demander à Maupassant, si elle le pouvait, d'où vient cette aspiration patriotique chez des âmes apparemment vulgaires, que rien ne prédisposait à elle; d'où vient ce miracle? À quelle profondeur trouve-t-on sa source, dans l'inconscient humain?

    Dans Le Horla, il explore les possibles causes du double intime, évoquant un être extraterrestre; mais cet être est une sorte de vampire. La source du patriotisme, quelle est-elle? Peut-on croire, avec Marx, que la phase du prolétariat avec les lois physiques lui donne des vertus sans pareilles? Cicéron disait que le sens du sacrifice à la communauté venait des étoiles, où vivaient les dieux. Maupassant tend à dire qu'il y vit surtout des vampires intimes, prêts à envahir la Terre. L'origine des sentiments purs reste ainsi un mystère. Cela peut réjouir les agnostiques, qui préfèrent laisser les marxistes croire que le peuple est spontanément en phase avec les vertus universelles. Mais cela me paraît arbitraire et ne satisfait en rien ma curiosité. Je continue à être attiré par l'idée de Cicéron, de préférence à Marx. Ou à celle de Flaubert, parlant du sang du Christ qui a imprégné la Terre lors de la Crucifixion. Mais il y a alors un rapport avec Cicéron par Pierre Teilhard de Chardin, qui faisait du Christ un centre cosmique. Et je ne crois pas qu'on puisse lui en vouloir d'avoir donné une explication vraisemblable au mystère du sentiment patriotique, du sens du sacrifice de soi. Cela satisfait au contraire une curiosité bien légitime. 

  • Madame d'Aulnoy et les Sept Doués, ou l'origine du super-héros

    000000000.jpgJ'ai déjà dit que j'avais lu les contes de Mme d'Aulnoy avec beaucoup d'intérêt, prenant de plus en plus goût pour eux au fur et à mesure de leur lecture. Le dernier du recueil qui m'est échu s'appelle Belle Belle et contient un motif bien connu, mais pas toujours clair dans son origine ni dans ses manifestations: celle des hommes extraordinaires, disposant de dons fabuleux, propres à aider le héros à surmonter ses épreuves. Autant que ma mémoire fonctionne, il me semble qu'on le trouve dans les aventures du baron de Münchhausen. Avant elles, Mme d'Aulnoy a fait de même dans ce conte Belle Belle, de la manière qui suit.

    L'héroïne est la jeune fille d'un seigneur frontalier désargenté auquel le roi demande de lui fournir un fils pour son armée, ou de l'argent. La plus jeune de ses trois filles, puisqu'il n'a pas de fils, s'offre à se déguiser en homme et, sur son chemin vers le palais, elle rencontre une fée qui lui offre un cheval merveilleux, lequel lui indique sept doués, qui pourront l'aider dans ses épreuves. L'un a une force immense, pouvant porter des masses incroyables; l'autre va plus vite que n'importe qui au monde, à la course; le troisième ne rate jamais sa cible quand il tire; le quatrième a une ouïe démesurée; le cinquième a un souffle qui emporte tout; le sixième peut boire toute l'eau du monde, et le septième manger tout ce qu'on peut trouver à manger, où que ce soit. Grâce à eux, Belle Belle, qui a pris à la cour du roi le nom de Chevalier Fortuné, va pouvoir vaincre un dragon qui menace le royaume puis récupérer les biens du roi volés par l'empereur Matapa, qui est voisin.

    Mme d'Aulnoy les appelle, donc, les Sept Doués, selon le principe ancien qui assimilait les pouvoirs extraordinaires à des dons du ciel. Mais ils ne sont pas sans rappeler des équipes de super-héros telles que les X-Men – auxquels Jack Kirby, leur créateur, attribuait ce type de pouvoirs, mis au service d'un télépathe cloué sur une chaise roulante. De même, les Sept Doués remédient 000000000000.jpgà la relative faiblesse de la femme armée. Et son cheval qui lui parle et sait tout lui tient lieu de force télépathique. Mais il lui a été donné par une fée, une sorte de déesse païenne gauloise, tandis que Jack Kirby suggérait que les dons de ses héros venaient de l'âge atomique – d'irradiations secrètes.

    On y croyait, dans un sens déjà transhumaniste. On croyait que l'énergie atomique pouvait sanctifier les êtres humains, les décupler, les augmenter, et leur donner ce que les dieux autrefois donnaient aux héros – les épées magiques, les chevaux parlants, les sublimes grâces qui les distinguaient des autres hommes. On ne voyait pas, je pense, que cela les rendrait plutôt malades, et qu'il y avait une différence entre les dons que pouvait faire le diable à Faust, par exemple, et ceux que pouvait faire une bonne fée, ou un ange. On était dans la logique amorale de l'ancienne mythologie, du reste dégénérée.

    Chez Mme d'Aulnoy, le royaume de féerie se sépare encore en bons et mauvais génies. Il y a les bonnes fées, qui font figure d'anges terrestres, et les enchanteurs méchants, qui font figure de démons vivant aussi à la surface. Sur Terre des échos des anges et des démons existent, dans un monde spirituel terrestre, juste derrière les apparences; c'est là que se situe le conte de fées. Tolkien le savait parfaitement, même s'il n'aimait pas forcément Mme d'Aulnoy: la tradition en venait du Moyen Âge, dont il était spécialiste.

    La fin de Belle Belle voit arriver la fée sur un char tiré par des moutons constellés de pierreries, et avec elle sont le père et les sœurs de Belle Belle; le cheval merveilleux, qui avait disparu quelques jours, les précède, et tout se fond dans la joie, la lumière, la richesse, la beauté, comme si le monde physique pouvait s'angéliser à l'extrême. C'est le rôle des contes de fées, de l'imprégner de forces morales qui le transfigurent. En principe, les histoires de super-héros n'ont pas d'autre légitimité; si elles cherchent à justifier le transhumanisme, elles sont absurdes.

  • La révélation du génie (Perspectives, XCV)

    0000000000.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Conseil des hauts anges, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'ai entendu des anges planétaires me demander si j'avais pris la mesure pleine de ma mission, et que je n'en avais fait, en réponse, que balbutier.

    Soloñ me regarda d'un air sévère, et me demanda si j'avais pris effectivement la mesure de l'Homme Divisé! Alors une foule d'images inonda ma mémoire. Je reconnus tous les détails de la vie de Rémi Mogenet, dans son monde illusoire – je partageai avec lui tous les souvenirs qu'il conservait, de la vie trompeuse qu'il menait, de l'espace physique qu'il tenait pour vrai!

    Et je connus le mystère de l'Homme Divisé – et voici que je fus bouleversé, et je compris ce qu'il adviendrait, s'il n'était pas résolu, si le nœud de l'intrigue n'était point dénoué – et ce qu'il adviendrait, s'il l'était, et je tombai à genoux, bouleversé et meurtri, car je saisis enfin la mesure de ce mystère, relativement à la destinée des Génies, au peuple auquel j'appartenais. Et en abondance mes larmes coulèrent de mes yeux, et je me remplis d'amertume, et le désespoir ne fut pas loin, et l'incompréhension fut profonde.

    Quel Dieu avait pu créer ce monde? me demandai-je.

    Mais il ne servait à rien de se plaindre. Car, avec toutes ces révélations, celle de ce que je devais faire fut soudain la plus claire de toutes!

    Et pourtant la douleur, oui la peine subsistait, et c'est le plus dur, de devoir agir alors qu'on sait que même en n'accomplissant que ce qu'on doit faire, aucune issue ne pourra être heureuse.

    Je me relevai la tête basse, et murmurai – cette fois distinctement: «Oui. Oui. Oui, j'ai compris.» Et lentement, les joues ruisselantes de pleurs, je plaçai mes yeux sur mes cinq interlocuteurs – les trois êtres ailés, et Ithälun et Solcüm. Et ils me regardaient bienveillants, mais de la tristesse et une immense compassion étaient dans leurs yeux, surtout pour les trois premiers; car les deux autres, puisqu'ils étaient de ma race, partageaient mes soucis – et un feu sombre était dans leur regard, au-delà de sa clarté apparente. Pour les anges – ou les êtres qu'on appelle communément tels, et que mon peuple appelle Dormïns –, ils souffraient moins, leur destin n'étant pas lié à la Terre comme est le nôtre.

    «Oui, j'ai compris», renchéris-je, «j'ai compris, et ferai ce que je dois, sans faute. Je le jure, et l'assure.» Mais ayant dit ces mots, je me détournai, et partis, sans dire adieu.

    Je me dirigeai vers le capitaine des chevaux, qui était sous les ordres privés d'Ithälun, et lui demandai si on avait prévu pour moi une monture. Et il m'en donna une, me tendant les rênes sans rien dire. Il se nommait Astacön, et était gris pommelé. Sa robe était belle, mais je la regardai à peine.

    Me hissant sur sa souple encolure, je m'en fus.

    Je traversai d'abord une forêt. Les arbres penchèrent vers moi des branches menaçantes. Des ombres glissèrent à leur long, et à leurs extrémités s'épaissirent. Elles devinrent des hommes qui brandissaient des lances, nus dans leurs corps noirs. Je tirai mon épée, et la grâce d'Ithälun, qui l'avait bénie, jeta un éclair. Sans parler, sans rien dire, implacablement, je découpai vif comme la foudre les huit ombres ainsi condensées, et elles s'enfuirent en hurlant.

    Je fus dans des montagnes. Des rochers devant moi se dressèrent: d'abord je pensai que la pente progressivement me les montrait, puis m'aperçus qu'ils se mouvaient, et prenaient la forme d'hommes monstrueux, pareils à de grands singes, qui tenaient des gourdins. Rapide comme l'éclair, je tirai mon épée, bénie par Ithälun, et elle jeta un éclair; et avant qu'ils eussent pu faire un geste je les rompis et les détruisis – les effritai, les éboulai –, et ils s'enfuirent en grondant, lorsqu'ils le purent.

    (À suivre.)

  • Les contes de fées de madame d'Aulnoy

    00000000000000.jpgDepuis ma jeunesse estudiantine, j'étais curieux des contes de fées de Mme d'Aulnoy (1651-1705). Les programmateurs de l'Agrégation de Lettres ayant eu l'idée inattendue d'en imposer une sélection cette année, j'ai eu l'occasion de les découvrir.

    Je me crois plus ou moins spécialiste du merveilleux, même quand il n'est inséré qu'accessoirement dans la grande littérature. Assez abondant chez Fénelon et La Fontaine, il l'est davantage encore chez Mme d'Aulnoy, il l'est autant que chez les auteurs modernes de fantasy qui en contiennent le plus. Les programmateurs du concours démontrent ainsi qu'en France, le merveilleux a été aussi abondant qu'ailleurs, et qu'eux-mêmes ne lui sont pas hostiles: pas du tout.

    Bariolé et chargé, celui de Mme d'Aulnoy me rappelle celui de Sophie Audouin-Mamikonian, l'équivalent français de J. K. Rowling dont je lisais la série Tara à ma fille, quand elle était petite. J'ai bien dû lire des auteurs de fantasy équivalents, quand j'étais petit moi-même. Mais il y avait généralement chez eux une cruauté, une noirceur philosophique que Mme d'Aulnoy n'affiche pas particulièrement. Et quand la philosophie était plus chrétienne, comme chez Tolkien, le merveilleux était pris plus au sérieux, plus profondément lié à la religion.

    Car Mme d'Aulnoy s'appuie sur le merveilleux gaulois, tel qu'il était déployé dans la littérature médiévale, mais avec tout le plaisir du jeu qu'on observe chez les auteurs les plus récents – je dirais postérieurs à Tolkien: dans sa lignée, mais plus légers.

    Souvent son merveilleux est ornemental et sert à décorer plaisamment des contes moraux, satiriques ou galants. À la rigueur, certains d'entre eux pourraient s'en passer.

    Mais quand il devient central dans l'évolution narrative – quand, par exemple, la transformation d'êtres laids en êtres beaux par 00000000000.jpgles fées est absolument nécessaire à l'histoire d'amour –, un phénomène curieux se produit, qui m'a fasciné – notamment dans le récit du Rameau d'or. Car l'amour parfait semble s'accomplir dans un monde parallèle, rêvé, où les âmes prennent une forme idéale, et se rencontrent. L'aspect curieux de la chose est qu'en rien l'individu ne reste seul, au sein de ce beau songe: grâce aux fées, on peut y vivre à deux.

    Mais on n'y vit qu'à deux. Les parents sont laissés dans le monde ordinaire, où les amants sont crus morts, puisque disparus dans un autre. Le reste de l'humanité s'est envolé, pour le couple béni.

    C'est beau, et en même temps il y a quelque chose d'illusoire et de triste, dans cette idée. Cela me rappelle Pierre Teilhard de Chardin disant que le couple était une étape nécessaire à l'appréhension du Christ, esprit de l'humanité entière – et même, ultérieurement, du Père, esprit de tout l'univers créé. Il n'était pas une fin en soi, comme il peut l'être dans le paganisme, ou l'hédonisme. Cependant, le pouvoir de la fée ne s'étend pas plus loin.

    Et sous ce rapport ce conte assez beau et émouvant, mais inquiétant, fait songer à Lord Dunsany (1878-1957) et à sa Fille du roi des Elfes (1924). On se souvient qu'il se termine par l'intégration par Jupiter de deux amants dans un grand globe de lumière hors du monde. Cet Irlandais optimiste, amateur de merveilleux, de nature et de traditions celtiques est peut-être l'auteur qui se rapproche le plus de madame d'Aulnoy. C'est un compliment, pour les deux.