Littérature

  • J. R. R. Tolkien et les démons du mensonge

    000000.pngIl y a peu, j'ai évoqué la question de Dame Nature offensée par la pollution, ainsi que la dimension morale de la pollution dans l'ancien lexique religieux, me demandant dans quelle mesure le mensonge pouvait offenser la Nature, qui est réputée n'avoir pas de pensée.

    Un lien objectif entre les deux a été établi par J. R. R. Tolkien dans sa mythologie, car ses démons, au sens propre, sont désignés comme des princes du mensonge, et en même temps ils sont les pères évidents de l'industrie moderne, et par là-même les pourvoyeurs d'une effroyable pollution extérieure.

    La dimension écologique de ses écrits a été remarquée par tout le monde: Sarúman a une voix d'enjôleur et de menteur, il arrange continuellement la réalité par ses mots subtils – et en même temps il crée une industrie polluante, détruit des arbres, s'adonne à la manipulation génétique et forge des armes destructrices fondées sur l'explosion. Sauron fait, lui, de son royaume un champ de ruines et de scories ne laissant plus de place au règne végétal – et en même temps il crée l'illusion que son anneau peut être utilisé pour le bien, alors qu'il ne répand ce mensonge que pour mieux étendre son empire.

    Tolkien même a dit que Melkor le Morgoth, le premier dieu du mal à être apparu sur la Terre (évoqué dans le Silmarillion), est lié en profondeur à l'Âge de la Machine, et que ses monstres sont en réalité des créations 00000000000.jpgmécaniques - mais hideuses, et dont le souffle est pestilentiel. Et ses orcs sont des fabrications imitant les elfes pour la perdition du monde. Or, il est aussi le père de tout mensonge.

    Les machines, disait Tolkien, sont un mensonge matérialisé. Elles imitent la vie, mais ne sont pas vivantes; elles semblent merveilleuses, mais n'ont rien en elles de divin; elles sont apparemment belles, mais parce que leurs carrosseries rutilantes cachent des moteurs laids. La pollution qui résulte d'elles est pleine des mensonges qu'elles portent – est pleine des illusions de progrès et d'évolution qui justifient leur existence. Tolkien détestait les machines, leur odeur, et avait renoncé à utiliser une automobile et à en posséder une: pour lui, c'était le mal.

    Il a directement évoqué, dans son traité sur les contes de fées, leur caractère mensonger: elles ne doivent pas être dans les contes, disait-il, parce que leur existence n'est qu'éphémère. Elles changent continuellement – et ont toujours une efficacité inférieure à ce qu'on prétend. Elles ne sont que de la poudre aux yeux; et la pollution qu'elles créent le manifeste.

    Tolkien reliait ainsi la théologie médiévale et l'écologie moderne: cela a été remarqué par tous. Il n'était pas le seul. Frédéric Mistral le faisait aussi. Tout comme, en Suisse, Gonzague de Reynold. Et je gage que quand David Lynch reproche aux hommes d'avoir offensé la Nature for some reason, il songe aux pensées négatives portant la haine et la peur – pas seulement aux pollutions industrielles.

  • Statut de la littérature régionale dans la France centralisée: éducation et libertés

    000.jpgDe l'article que j'ai fait l'avant-dernière fois sur le catholicisme spontané des traditions régionales, que doit-on faire sur le plan politique? De deux choses l'une. Soit on affirme que la culture doit être laïque, ou agnostique, et il faut bien se résoudre à accepter qu'en France la culture parisienne soit prédominante, puisqu'elle est bien plus avancée, en moyenne, sur la voie de l'agnosticisme que les cultures régionales. Soit on affirme que c'est la liberté qui compte le plus, que la laïcité ne doit pas avoir d'effet sur la culture, qui doit rester entièrement libre, et on admet que, à titre individuel, on a le droit de faire le choix des traditions catholiques et du merveilleux chrétien que portaient dans leurs textes Frédéric Mistral et Anatole Le Braz.

    Le problème est évidemment celui de l'éducation. Est-elle d'abord individuelle, ou collective? Ici la loi contredit la pratique: en théorie, les familles sont libres, parce que les droits de l'homme stipulent qu'elles ont la responsabilité de l'éducation des enfants. En pratique, le Gouvernement, en France, n'a aucunement l'intention de laisser les familles diriger l'éducation des enfants, et entend bien leur imposer l'agnosticisme laïque de mise dans la culture parisienne.

    La raison en est simple: déjà le Roi imposait un gallicanisme abstrait pour faire triompher la monarchie absolue contre le féodalisme assimilé au merveilleux chrétien – à la pluralité des saints et des anges, pour ainsi dire. La République, fondée par des disciples des philosophes rationalistes, a tout intérêt, à son tour, à convertir l'ensemble des citoyens à la culture de ses fondateurs.

    Le régime est donc toujours plus ou moins: une loi, une foi, quoi qu'on dise. L'unicité de l'Éducation nationale, et des programmes d'étude, le confirme. Les traditions religieuses doivent être marginalisées et subordonnées à la tradition philosophique des Lumières.

    Mais la liberté individuelle après tout peut amener à préférer Joseph de Maistre à Montesquieu, quoi qu'on pense. Le conflit donc apparaît entre les familles qui conservent la tradition de Frédéric Mistral et de son merveilleux chrétien ou populaire en langue provençale, et la République qui ordonne de faire étudier plutôt Émile Zola et ses principes repris de la science positive, et exposés en français. C'est tout simple.

    Il est difficile de songer à un État républicain qui va laisser se répandre l'enseignement du provençal et du merveilleux chrétien et paysan de Frédéric Mistral. S'il sera amené à accepter en théorie les traditions familiales 0000.jpgpuisqu'il reste en principe démocratique, il ne fera jamais rien de lui-même dans ce sens, et profitera bien des occasions qui se présentent pour restreindre la diffusion d'une telle culture, jugée par lui contraire à ses valeurs.

    D'ailleurs avec les meilleures intentions du monde: pour ses élites, c'est là une culture nuisible à l'individu, puisqu'elle le laisse dans des illusions passéistes. Le colonialisme intérieur a des buts de civilisation: cela s'entend. Il est profondément progressiste.

    Mais la véritable évolution ne viendra que de la liberté laissée aux individus. Ce sont eux qui investissent et entreprennent. Ce sont eux qui créent. Et il est possible que, pour bien créer et entreprendre, l'inspiration des Saints du Ciel chers à Mistral soit parfois plus efficace que celle de Jean-Jacques Rousseau. Cela ne se décrète pas à l'avance; cela ne se vérifie qu'à l'expérience.

    La persistance de la tradition inaugurée par Mistral, malgré le peu d'encouragements du pouvoir central, prouve que c'est bien le cas – que Jean-Jacques Rousseau ne suffit pas. Pour vivre pleinement, pour appréhender l'humain dans sa totalité, il faut les deux – et l'application politique en est évidemment le fédéralisme.

  • Le pistolet enchanté de David Lynch

    000.jpgIl y a dans INLAND EMPIRE, de David Lynch (que j'ai revu récemment), un motif impressionnant, sublime, génial – celui d'un pistolet confié par des vieillards à un homme assailli par des événements contraires. Il a cru sa femme infidèle, et l'a abandonnée. Mais elle était hypnotisée, et était innocente.

    Ces vieillards habitent au premier étage d'un immeuble polonais, à Lodz, et ils sont manifestement des sortes de dieux, malgré leur apparence anodine. Twin Peaks, la série de David Lynch et Mark Frost, a pour habitude connue de montrer des êtres spirituels qui ont l'air d'hommes ordinaires.

    On comprend que ces vieillards sont des dieux dès les premières scènes. Un homme demande à l'un d'eux le droit de descendre. Il cherche une entrée. Cet homme est le diable: c'est lui qui hypnotise les mortels pour leur faire faire des choses, dont des malheurs surviennent.

    On comprend que ces vieillards sont des dieux aussi parce qu'ils ont parfois l'apparence d'hommes et de femmes à têtes de lapins – 00000000000000000000.jpgconversant dans une pièce étrange, symbolique, en un sens grandiose.

    Le pistolet est donc donné à un homme pour qu'il agisse contre ce diable. Il le place dans un meuble et plus tard, l'héroïne du film l'en sort, et a l'occasion de tirer sur le démon, dans un couloir dont une porte mène à la pièce des hommes-lapins. Elle doit tirer plusieurs fois: le démon prend d'abord le visage grimaçant de l'héroïne même, puis devient une tête hideuse, cauchemardesque, indistincte, avec une bouche énorme dont il coule du sang. Image de l'homme primitif, inconsciemment enfoui – le démon que chacun a en soi, et qui revient d'époques antérieures, lointaines et obscures. Cet être finit donc par mourir, et le destin est rendu aux forces bonnes: la femme induite en erreur est pardonnée, l'héroïne l'embrasse, et le couple 0000000.jpgbrisé se reforme. Moment magique.

    Les vieux récits avaient des armes données par les dieux, et elles avaient des qualités spirituelles, autant que matérielles: les anciens ne croyaient pas que si les épées n'étaient pas en même temps des talismans, elles pussent vaincre les ennemis qu'animaient des forces maléfiques. La mythologie souvent se situe dans le seul monde spirituel – le monde physique ne servant que d'appui à la compréhension extérieure. L'arme a l'allure d'une épée, mais elle jette des rayons spirituels.

    David Lynch renoue avec le style mythologique, en s'appuyant sur des images ordinaires du monde physique. Mais il refuse de rester sur les objets traditionnels et anciens, les épées et les lances: pourquoi une arme spirituelle ne 000000.jpgprendrait-elle pas, dans une conscience moderne, l'allure d'une arme moderne? Le raisonnement est juste, je l'adore. C'est ainsi qu'on crée du merveilleux moderne, ou urbain.

    Nul besoin même d'une arme futuriste: un pistolet simple suffit!

    D'un autre côté, le monde des esprits ou des dieux est étrange à la conscience matérialiste moderne; c'est peut-être pour cela que David Lynch ne cherche pas trop à se faire comprendre. La conscience moderne croit que les armes magiques sont celles de la technologie à venir. Grossière erreur, dans laquelle avec raison il ne veut pas tomber. À la rigueur, on est plus près du fétiche africain lanceur de foudres qu'on a vu dans certains films mythologiques africains. La notion de talisman est ici fondamentale. Elle est méconnue. Bien plus qu'on ne croit, il s'agit de cela dans les objets magiques des vieux récits – bien plus qu'on ne croit, les armes futuristes de la science-fiction sont aussi cela – de simples fétiches.

  • Père Ubu et les surhommes du mal

    0000000.pngJ'ai été intrigué par Ubu Roi, la pièce d'Alfred Jarry, dès ma première lecture et, l'ayant relue récemment pour des motifs professionnels, j'ai mesuré ce qu'elle avait de captivant: le fond de l'intrigue s'appuie essentiellement sur un ordre héroïque des choses, comme la littérature française l'a peu fait depuis le Moyen-Âge. Car Ubu tue le roi de Pologne Venceslas, mais son fils Bougrelas reprend finalement le pouvoir, faisant triompher le droit.

    Or, ce droit lui vient clairement du Ciel: dans une grotte, le prince a la vision de ses ancêtres rayonnants, et le fondateur de sa Maison vient en personne lui donner une épée sacrée, par laquelle il pourra récupérer sa couronne.

    L'épouse même du roi Venceslas, juste avant son assassinat, a rêvé qu'Ubu le fomentait: Venceslas, bonne pâte, ne veut pas le croire, prenant Ubu pour un homme digne et fidèle, ce qu'il n'est pas. Bon lui-même, il ne peut pas soupçonner les autres de méchanceté. Mais le rêve de Rosemonde était un clair avertissement des dieux.

    Donc, la divinité est du côté de la lignée légale, comme dans les récits médiévaux. Et Ubu est du côté du mal.

    Oui, mais la pièce ne se centre pas sur Bougrelas, mais sur Ubu et ses méfaits, sa lâcheté et son absurdité.

    Si la trame de l'histoire était elle-même absurde et sans ordre, la pièce serait mauvaise. On en voit beaucoup, de ce type. Mais le paradoxe d'une intrigue héroïque centrée sur le méchant a quelque chose de plaisant, la solidité de l'intrigue permettant de la suivre, et la drôlerie du méchant permettant de rire. Cette alliance des contraires a créé une qualité singulière, un équilibre.

    Personne en France ne voulait, à l'époque de Jarry, d'un conte de fées à la mode médiévale; mais le théâtre commençait déjà à pencher vers le chaos scénique qui, sous prétexte de rire, rend impossible toute action dramatique digne de ce nom, et l'intérêt soutenu.

    La mode des héros monstrueux, des surhommes du mal, est typique du début du vingtième siècle: on rêvait de merveilleux, mais on ne voulait pas assumer la morale traditionnelle. Il n'y avait plus qu'à créer des méchants énormes, et Ubu est l'un des premiers du genre. Il était préparé par des héros paradoxaux, comme le comte de Monte-Cristo, qui se venge en cachant honteusement son identité – mais c'est pour mieux accomplir un 000.jpgchâtiment que le Gouvernement, dupe des hommes et ayant perdu tout lien avec la divinité, est dans l'incapacité d'accomplir. Là est l'origine du super-héros.

    Pendant longtemps, le culte inconscient de l'État a fait hésiter sur l'approbation qu'on pouvait concéder à ce type de personnages. Il y avait la constatation que l'État n'était qu'une chose humaine, et le désir qu'il reste quelque chose de magique, de divin. Cela se combattait.

    On a vu des surhommes hors-la-loi, alors, comme Arsène Lupin ou Fantômas. Ubu est aussi cela, puisque des serviteurs très puissants lui permettent finalement de s'enfuir, le rendant quasi immortel. Lui aussi bénéficie d'une protection mystérieuse, dans l'ombre!

    Le surhomme légal est déchu depuis la mort des chevaliers médiévaux. Maintenant vient l'âge des super-héros vivant dans l'ombre. Longtemps ils ont été méchants. De bons peuvent désormais survenir, et faire naître de nouveaux genres de trames.

    On l'a peut-être compris plus vite en Amérique qu'en France, pays moins individualiste, comptant plus sur l'État.

  • Eugène Ionesco et sa cantatrice chauve

    00.jpgJe n'ai pas beaucoup pratiqué ce qu'on appelle le Théâtre de l'Absurde. Ou en tout cas, peu attiré par les pièces trop philosophiques, je ne l'ai pas beaucoup prisé. Quand l'expression d'idées est d'une telle importance qu'elle détruit l'action dramatique, je ne ressens rien, et m'ennuie. C'est, je pense, ce goût récent pour l'abstraction qui a ruiné le théâtre auprès du grand public, qui a préféré aller au cinéma.

    D'un autre côté, sans le Théâtre de l'Absurde, la situation aurait pu être encore pire car, face à lui, il n'y avait qu'un théâtre classique suranné, ayant perdu l'essentiel de sa vigueur depuis longtemps. L'impression de répétition à l'infini des mêmes pièces n'était pas plus propice à conserver au théâtre un public, et, dira-t-on, le Théâtre de l'Absurde lui a conservé au moins la frange intellectuelle, parisienne et philosophique qui, aujourd'hui encore, le maintient en vie.

    Mais Ionesco suscite une sympathie particulière, à cause de sa fantaisie, peut-être liée à son origine roumaine: l'intellectualisme chez lui n'étouffe pas l'inventivité, et son art garde quelque chose d'oriental, qui d'ailleurs peut laisser à l'action dramatique une progression sensible, propre à être appréhendée par l'intelligence: Rhinocéros en particulier est l'une des meilleures pièces qu'on ait écrites en français au vingtième siècle.

    Car si elle reste démonstrative, à thèse, elle n'en a pas moins une histoire qui a un début et une fin, et une évolution du meilleur au pire, de la vie heureuse 000.jpgd'une petite ville à la tragédie d'un homme seul parmi les fauves. De surcroît, elle contient du fantastique, des symboles vivants insérés dans la trame dramatique, qualité nécessaire qui a si souvent manqué au classicisme français, voire européen.

    La seule pièce qui fasse réellement exception, c'est le Faust de Goethe! En un sens, Ionesco se situe dans sa lignée.

    En langue allemande, il y a aussi Albert Steffen, méconnu. Il est même plus grandiose qu'Ionesco.

    Mais Ionesco s'est d'abord rendu célèbre par sa pochade de La Cantatrice chauve. Je l'ai découverte récemment pour des motifs professionnels. Mais je l'ai choisie, aussi, par curiosité. Il y a de bonnes blagues. Mais tant mes élèves que moi-même avons regretté qu'il n'y eût pas de trame dramatique claire. L'atmosphère désordonnée s'intensifie, il y a un rythme et de la couleur, pour ainsi dire, comme dans les pièces de Valère Novarina. Mais le chemin ne s'appuie pas sur un enjeu particulier, même mystérieux.

    La qualité de la pièce, du coup, c'est qu'elle est courte: puisque c'est une blague, il ne fallait pas qu'elle soit longue. La fin qui intervertit les personnages comme si une mécanique infinie était annoncée est émouvante, assez belle, tragique. Cela crée tout de même un fil.

    L'avenir est peut-être aux récits absurdes qui reçoivent une explication: les personnages seraient des robots manipulés par des expériences d'extraterrestres, par exemple. On a cela, dans certains films de science-fiction. Ici, l'explication manque, je pense.

  • Alan Moore et Promethea

    00.jpgJ'ai été frappé d'admiration, quand, tout jeune homme, j'ai découvert la série de comics Watchmen (1986-1987) écrite par Alan Moore et dessinée par Dave Gibbons. Tout à coup les super-héros prenaient corps, et devenaient des personnages crédibles; leurs problèmes, ancrés dans le monde réel, leur faisaient acquérir une véritable humanité.

    Toutefois, lorsque j'ai lu, ici ou là, qu'Alan Moore aurait créé une somme au-delà de laquelle le super-héros traditionnel n'était plus possible, je suis demeuré sceptique. Il manquait à Watchmen une dimension du super-héros que Jack Kirby avec Thor, Gil Kane et Jim Starlin avec Captain Marvel et Steve Ditko avec Spider-Man avaient superbement illustrée: il s'agit aussi d'un personnage symbolique, qui dédouble l'être humain physique et figure en quelque sorte son véritable moi.

    Le costume a à cet égard une importance énorme: de même que les masques du théâtre asiatique révèlent l'âme cachée de l'acteur et le font habiter par un esprit plus vrai que lui-même, de même le costume du super-héros révèle ce qu'est l'homme dans son rêve - c'est à dire dans son inconscient, ou son être spirituel. Il manifeste le double qui conduit ses actions, et avec lequel il doit se mettre consciemment en relation, s'il veut faire des miracles.

    Et c'est possible, contrairement à ce que disent les déterministes tels que Spinoza, qui assurent qu'on n'est jamais que spectateur de ses actions.

    Il y a dans Watchmen un personnage quasi divin, homme transformé par un accident radioactif; il est bleu, nu, tout-puissant. Mais explorant l'univers, il découvre sa vacuité. Le fond en est athée.

    Pourtant, Alan Moore a montré qu'il partageait mes vues symbolistes sur le super-héros dans une bande dessinée que j'ai découverte tout récemment, mais qui date du début des années 2000: celle intitulée Promethea, 0000000.jpgdessinée par J. H. Williams III et dont j'ai lu un gros tiers. Le monde imaginaire y est substantiel et, en s'y projetant, une simple mortelle devient, dans le monde physique, une héroïne sublime aux pouvoirs grandioses, qui doit beaucoup aux divinités antiques.

    On sent, je pense, l'influence de Thor, la bande dessinée de Jack Kirby dans laquelle un mortel voyage au pays des dieux sous une forme astrale qui est justement celle du fils d'Odin, et peut intervenir avec force dans l'espace physique sous cette même forme, une fois qu'elle s'est matérialisée.

    Mais peut-être que l'héroïne d'Alan Moore en fait intellectuellement trop: après la candeur de Jack Kirby gardant cachées ses pensées ésotériques, Moore se perd dans la dissertation magique et mystique, en s'appuyant sur le tarot et Aleister Crowley, l'Eliphas Lévi anglophone.

    Il y a tout de même de belles pages et de belles idées. L'héroïne est superbe. Son armure magnifique. On peut seulement regretter que le monde imaginaire apparaît comme peuplé surtout de fantasmes humains, sans lien avec une réalité spirituelle distincte. Je sais qu'il est difficile à la fois de prendre au sérieux les mythologies antiques et d'en créer une à notre époque, et Jack Kirby même, lassé par Asgard, a essayé de créer la série des New Gods, qui n'a abouti qu'à demi. Mais si le monde occulte n'est fait que de fantasmes humains, il manque de respiration, et ne se lie pas à l'infini. Or, c'est dommageable.

    Mais c'est une série à lire, pour sa subtilité.

  • La médecine et les mathématiques

    0000.jpgCe qui a opposé Didier Raoult, directeur de l'hôpital de Marseille, et les experts qui gravitent autour du Gouvernement, à Paris, nous rappelle les dangers du centralisme paralysant, mais aussi un débat ancien sur les relations entre les sciences physiques et la médecine, et les possibilités de mathématiser les remèdes et les maladies. Georges Gusdorf, dans sa somme sur le Romantisme, en parle: le débat n'a pas seulement eu lieu en Allemagne, entre les Philosophes de la Nature, dont F. W. J. von Schelling était le chef de file, et les positivistes qui l'ont finalement emporté; il a aussi eu lieu en France.

    Et Gusdorf de citer Xavier Bichat, mort à trente ans en 1802, disciple de Barthez, et profondément vitaliste: il combattait la tendance, déjà présente, à vouloir faire de la médecine une science mécanique, et à réduire les processus organiques en équations. Pour lui, ce qui fonctionnait dans un corps n'avait rien à voir avec ce qu'on observait en physique ou en chimie, et la confusion à cet égard n'était qu'un abus de langage: on ne pouvait pas mathématiser le vivant.

    Bichat n'est pas n'importe qui. Un hôpital parisien célèbre porte son nom, et il a eu une énorme importance dans la connaissance de l'anatomie humaine. Il disséquait à en perdre la santé, et c'est ainsi qu'il est mort, empoisonné par une piqûre qu'on faisait aux cadavres.

    Le vivant ne répond pas à des protocoles mécaniques ou mathématiques, et le médecin qui a affaire aux hommes ne peut pas attendre l'exécution de méthodes abstraites, fondées sur les statistiques, pour trouver un remède pratique aux maladies qu'il a sous les yeux. Il agit, réagit, suit son intuition, pratique des essais expérimentaux dont il mesure lui-même, en homme consciencieux et libre, les effets.

    On ne peut pas faire de la médecine une science exacte. Elle s'apparente bien davantage qu'on ne croit aux sciences humaines – et, à la rigueur, moi qui suis docteur en littérature, je pourrais aussi prescrire utilement des 00000.jpglistes d'œuvres à lire pour ceux qui sont en confinement et qui, ayant peur de tomber malades, en augmentent par là-même les chances – ou de l'être gravement, si cela arrive.

    En tant que docteur en littérature, je prescris des ordonnances qui ont aussi leur effet thérapeutique; je prescris la lecture des chapitres de Gusdorf sur la médecine romantique, par exemple!

    Sérieusement, le désir de tout mathématiser, même ce qui est humain et relève du vivant, relève de l'obsession – c'est aussi une maladie. Cela renvoie au désir de tout sécuriser, de tout baliser, de tout robotiser, parce qu'au fond les nombres et les machines sont plus faciles à contrôler que le vivant et les sentiments, qui relèvent de l'indicible et du mystère. C'est une forme d'athéisme scientifique, qui nie la spécificité du vivant et de l'humain, et prétend tout assujettir à la raison – les citoyens à l'État, la médecine aux protocoles fixés par les experts, la littérature aux listes de procédés rhétoriques, et les poètes au silence.

  • Juan Gimenez coronaviro defunctus

    000.jpgJuan Gimenez était un Argentin installé essentiellement à Sitges, en Espagne, et mort à septante-sept ans du coronavirus il y a quelques jours. Il était dessinateur de science-fiction, et les Humanoïdes Associés et Métal Hurlant, institutions légendaires, l'avaient employé pour réaliser des bandes dessinées d'une grande beauté, notamment avec le célèbre scénariste Alejandro Jodorowsky. Ils ont fait ensemble la Caste des Méta-Barons, mélangeant science-fiction et heroic-fantasy dans l'esprit de Dune, et le dessin était impressionnant, à la fois réaliste et onirique, les formes claires évoluant dans de fréquents nimbes de rêve. J'ai souvent contemplé les images qu'il a créées, soit dans les volumes de ce Méta-Barons, soit sur Internet, ses figures de belles guerrières armées en particulier fascinant assez. Il devait évidemment beaucoup aux dessinateurs français ou installés en France, Moebius ou Bilal. Peut-être qu'il y avait une petite froideur, dans ses œuvres, mais l'équilibre entre les lignes nettes et le nimbe incertain convient parfaitement aux récits fondés sur le merveilleux, la fantasy, l'imagination, et Gimenez était un maître. Dieu sait qui le remplacera.

  • La division par les dogmes: monopole laïque et fixité catholique en Provence et en Occitanie

    Robert_Lafont.jpgJ'ai fait allusion, récemment, aux débats qui avaient eu lieu entre les adeptes de Frédéric Mistral et les occitanistes conduits notamment par Robert Lafont et Max Rouquette (si j'ai bien compris). J'ai lu Mistral et son catholicisme est clair, il exploitait avec profondeur et piété le merveilleux chrétien – subordonnant même les fées aux anges, reconnaissant comme les catholiques médiévaux que les premières avaient péché, qu'elles étaient fautives au regard de la divinité, et que les anges de Jésus-Christ avaient été envoyés sur la Terre pour les y remplacer dans leurs divers offices.

    Si j'ai bien compris, donc, les occitanistes, autour de Montpellier, étaient hostiles au traditionalisme et au catholicisme, se voulaient universels et donc prônaient la laïcité et l'agnosticisme à la française – ce qui n'a rien en fait de bien universel, mais qu'on présente comme universel puisque non catholique et que le catholicisme à son tour a été reconnu comme non universel, après avoir lui aussi prétendu l'être. (L'universalisme des agnostiques est en fait calqué sur celui des anciens catholiques, et n'a sans doute pas plus d'authenticité.)

    L'État central profite des divisions pour imposer sa culture propre, puisque la ligne agnostique est unitaire à Paris, tandis qu'elle fait l'objet de débats dans le sud, où les catholiques mistraliens (dont sortit jadis Charles Maurras) résistent à l'agnosticisme occitanien.

    Quand je suis allé présenter à Montpellier un poète franchement à droite, très catholique, hostile aux francs-maçons, j'ai dit à l'auditoire ce qu'il en était, comme s'il s'agissait d'une blague. Je ne sais pas si cela a fait rire. En France, et notamment parmi les fonctionnaires, on prend la politique très au sérieux. Elle a quasiment été érigée en religion. Même la laïcité en est un moyen, puisqu'elle a pour but de repousser aux marges les religions qui ne se soucient pas de politique – d'ailleurs toujours suspectes. Si elles n'ont pas d'idées politiques subversives, pourquoi ne profitent-elles pas de leur plein accord avec les valeurs sacrées de la République? Elles y ont tout à gagner, d'une façon plus ou moins claire ou d'une autre, elles pourraient se faire – ô suprême bonheur! – subventionner.

    J'ai plaisanté aussi sur ceci, que le volume de poèmes que je commentais avait reçu des subventions du président de Région Laurent Wauquiez, alors qu'on disait qu'ayant remplacé à ce poste Jean-Jack Queyranne, sympathique socialiste qu'en son temps j'ai défendu, il avait cessé de subventionner les langues régionales; mais le recueil de Jam n'en a pas wauquiez.jpgsouffert. De nouveau, je suis sceptique sur l'ampleur des rires qui en sont survenus, mon public n'étant peut-être pas celui que j'avais en Savoie habituellement, plus favorable au parti de Laurent Wauquiez, ou du moins plus partagé.

    Pour moi, je le reconnais, la poésie est plus importante que la politique. Jean-Alfred Mogenet avait bien le droit d'être catholique et hostile aux francs-maçons, à mes yeux celui qui s'en soucie a complètement tort.

    En son temps, le regretté Claude Castor, historien notoirement agnostique spécialiste de Samoëns, sans doute à cause de cela s'en était pris à lui, scandalisant ses héritiers. Il est, c'est vrai, illogique de consacrer à un poète une conférence, pour le critiquer et se plaindre qu'il n'était pas dans le bon camp. Quand on regarde la poésie de près, on se moque bien de cela. Le pauvre Claude Castor avait eu du mal à se remettre de la colère de la petite-fille de Jam, qui l'avait banni en quelque sorte de la bonne société samoënsienne. Peut-être est-ce à cause de cela que, sur son lit de mort, il a demandé un prêtre catholique, étonnant ses amis agnostiques et, je pense, francs-maçons. Paix à son âme. Il était très agréable et très gentil, c'était un brave homme.

  • André Breton et son arcane 17

    0000000.jpgUne fois de plus je dois dire qu'André Breton m'a déçu. On m'annonçait que son ouvrage Arcane 17 était le plus propre à me plaire par son ésotérisme et son imagination vive, et j'aimais les extraits que j'en avais lus dans le livre de Jean-Louis Bédouin sur Breton, ou ce qu'en citait Charles Duits. Mais Bédouin et Duits ont promu les meilleures pages, et la lecture de l'ensemble m'a peu apporté.

    J'y ai trouvé Breton sympathique mais velléitaire et bavard. Il ne se départ pas d'un certain intellectualisme prudent et sceptique, qui se gardera toujours de pouvoir être soupçonné de rompre les limites de l'agnosticisme. Il fait du sentiment en faveur des mythes, des symboles, de l'art, mais il ne crée pas lui-même de nouvelles figures qui soient vivantes, et le passage le plus mythologique de son livre est peut-être celui qu'il a recopié de La Fin de Satan de Victor Hugo.

    Ce qui est troublant, est que la littérature catholique, qu'il dit détester, est remplie de ces écrits qui cherchent à animer l'âme en faveur des symboles, comme il fait lui. François de Sales en est un bel exemple, et la cécité à cet égard de Breton dévoile son ignorance de la chose. Car François de Sales évoquait, tout comme lui, les analogies et correspondances, qu'il appelait comparaisons et similitudes – et mettait ainsi en relation le haut et le bas, le visible et le caché, le connu et l'inconnu, la matière et l'esprit.

    Breton se met dans le sillage de Gérard de Nerval, mais il demeure dans un discours très logique et rationnel, il ne s'enfouit pas dans les images comme le faisait aussi Rimbaud dans Le Bateau ivre, et c'est en ce sens qu'il est velléitaire: il dit qu'il va se fondre dans la vision, mais il déroule des images qui ne sont guère que des descriptions des cartes du tarot, dont l'intérêt lui est venu de la lecture d'Eliphas Lévi, qui le fascinait voire l'obsédait. Il ne s'immerge pas dans ces images, ne les vit pas comme réalité. Il reste à l'extérieur, et c'est assez mécanique et discursif.

    Il y a aussi des phrases bancales, embarrassées par des relatives qui empêchent les principales d'aboutir, et il est beau d'avoir créé un style original, avec de longues phrases pleines de suggestivité, mais encore faut-il qu'aucune faute de grammaire ne puisse venir jeter le soupçon, ni nourrir l'idée d'un simple artifice.

    Breton s'ébahit de correspondances possibles entre les choses, mais n'entre pas dans la révélation des mystères; et s'il a pu par ses sentiments encourager de grands poètes, de grands visionnaires, s'il a pu en consacrer 0000000000000000.jpgd'autres, on peut regretter qu'il ne se soit lui-même pas davantage impliqué dans la démarche, et soit resté jusqu'au bout si maîtrisé, si digne, si professeur dans son autorité de guide et d'intellectuel parisien. Certaines idées qu'il énonce apparaissent du coup comme relativement vides, et sa cécité vis à vis du catholicisme, par exemple, a de quoi faire rire. C'était des pétitions de principe. Même Pierre Teilhard de Chardin est plus mythologique que lui, parle mieux des Grands Transparents lorsqu'il évoque le Christ évoluteur – quand Breton n'évoque comme voie de salut qu'une liberté assez abstraite.

    Son esprit allait toutefois dans le bon sens. Son idée que l'histoire ne doit pas être nationale mais mondiale est tout à fait juste. D'un point de vue scientifique, rien n'est plus sensé. À cet égard, la prétention de l'histoire nationale à l'exactitude scientifique est bien absurde. Mais enfin, l'histoire poétique n'est pas non plus définie par Breton. Il reste encore à la porte des choses, ou à la surface.

  • Workshop à Edimbourg: pensées de Rudolf Steiner sur la valeur éducative du conte

    87064616_1009883066071698_2525642405877645312_o.jpgLe 21 mars prochain, mon amie Rachel Salter, conteuse de son état, et moi animerons un workshop au Storytelling Center d’Edimbourg. Le thème en est Storytelling for Children in Rudolf Steiner's Thought: la valeur éducative des contes dans la pensée de Rudolf Steiner. Vous pouvez en découvrir, sur l’affiche ci-contre, la présentation avec le lieu, l’heure et le prix, pour ceux qui auraient, comme nous, le courage de se déplacer jusque-là!

    Les exemples seront essentiellement tirés des contes de Duncan Williamson (1928-2007), conteur de la communauté nomade qui conservait dans ses récits la tradition la plus ancienne et la plus sainte de la mythologie écossaise, évoquant des rois et des fées et ne tombant jamais dans le burlesque délirant auquel s’adonnent la plupart des conteurs francophones que j’ai vus: il gardait beaucoup de dignité, et se rapportait au monde spirituel avec fraîcheur et beauté, ne cherchait pas à en rajouter pour faire rire, même s’il avait beaucoup d’humour. Son lien avec Rudolf Steiner est donc patent, car c’est ce type de contes que le philosophe autrichien recommandait pour les enfants, sérieux et graves sans être lourds et pesants. Pour lui, en effet, les contes contenaient, sous forme allégorique ou symbolique, les vérités spirituelles et, comme je l’ai dit la semaine dernière, il rejoignait à cet égard J. R. R. Tolkien et le romantisme allemand, avec toute la tradition des Märchen que chercha à illustrer Novalis. Les êtres spirituels qui vivent sur Terre sont souvent le sujet des contes de Duncan Williamson, et ils s’y comportent comme Steiner a dit qu’ils se comportaient. C’est pour cette raison qu’un recueil de ses contes a été publié par la maison d’édition anthroposophique Floris, sise à Edimbourg et l’une des plus importantes du monde anglophone. C’est pour cette raison aussi que Rachel Salter a pu dire avec succès des contes de Duncan Williamson devant la Branche Henry Dunant, à Genève, de la Société anthroposophique suisse. Ils ont été très appréciés des personnes présentes, montrant comme l’amour des chiens subsiste au-delà de la mort, et de quelle manière les fées aiment rendre service aux pauvres gens et sont en contact permanent avec Dieu, qu’elles s’entendent très bien avec lui, contrairement à ce qu’ont dit certains. A Noël, en particulier, Dieu aime rendre visite aux fées!

    C’est sans doute à cause de cela que le poète savoyard Antoine Jacquemoud (1806-1887) a affirmé que Dieu visitait chaque soir le sommet des montagnes: là vivent des fées particulièrement nobles, c’est bien connu. Mais il ne sera pas question de la Savoie lors de ce workshop.

    Duncan Williamson ne sera pas notre seule référence, si elle sera la principale. Nous citerons également les frères Grimm (c’est plus ou moins obligatoire) et des ballades écossaises, ainsi que des comptines, car Steiner a également insisté sur la valeur formatrice de la musique.

    Son idée est que l’imagination libère l’âme et que l’imagination disciplinée, manifestant pour ainsi dire le monde spirituel, forme l’âme de la plus excellente des manières, donnant de bonnes habitudes et dispositions, qu’elle a une valeur thérapeutique et édificatrice majeure, en particulier pour les enfants de sept à quatorze ans. Alors, dit-il, le corps éthérique, fait de rythmes et d’images, domine l’être humain, et c’est par ce biais, par conséquent, qu’on doit éduquer.

    Pour moi Rudolf Steiner est le philosophe majeur du vingtième siècle, et il est marginalisé pour cette raison même, qu’il écrase la plupart des philosophes officiels, sortis des universités, de son génie. Ils ne savent pas quoi faire de ses idées, car elles ruinent leurs édifices théoriques en montrant d’emblée qu’ils spéculent sur un monde des causes qui, comme le disait Joseph de Maistre, est purement spirituel, jamais matériel, et sur lequel il ne sert à rien de spéculer: on a les moyens de le percevoir, ou pas. C’est particulièrement vrai de l’éducation, qui s’adresse à l’humain dans ses profondeurs les plus mystérieuses.

    J’ajoute que ce workshop est réalisé en relation avec des tableaux de John Slavin, peintre écossais dont j’ai plusieurs fois parlé ici, et qui a abondamment illustré les contes de Duncan 3427268154_336dccc9e2_b.jpgWilliamson. Il a aussi peint l’image qui a servi de base à l’affiche présentant notre workshop. Il met l’accent sur la licorne, symbole de l’esprit de pureté et de virginité, manifestation imaginative de l’esprit divin qui s’est incarné dans la sainte Vierge lors de l’Annonciation, selon plusieurs tableaux médiévaux d’inspiration allemande, mais, surtout, emblème de l’Ecosse. Celle-ci aime le virginal, cela se voit dans ses paysages, et aussi dans sa mythologie, ses traditions populaires qui, plus qu’aucune autre d’Europe, peut-être, restituent les vérités du monde spirituel. Duncan Williamson a montré  que les rois n’ont acquis une véritable légitimité que du jour où ils ont fait sculpter, à l’entrée de leur palais, deux magnifiques licornes. Alors l’Esprit-saint a pu descendre sur leur front, et ils ont été prêts à accueillir le christianisme. La Légende dorée montre que les rois écossais et irlandais l’ont accueilli avec une sincérité toute particulière: voyez la vie de saint Patrice par Jacques de Voragine.

    La principale organisatrice de notre workshop, celle qui a permis son existence, est Linda Williamson, la veuve du célèbre conteur, celle qui a transcrit, édité et préfacé ses contes. D’origine américaine, elle est tombée amoureuse de la tradition folklorique écossaise, et a participé à la fondation du Storytelling Center d’Edimbourg, une référence majeure. Son enthousiasme et l’élévation de son esprit ont fait des miracles, et je ne la remercierai jamais assez. D’autant plus que l’Ecosse est le premier pays où j’aie choisi d’aller en voyage, quand j’ai eu l’âge de choisir: j’y étais prédestiné, peut-être depuis une vie antérieure. Un pays magnifique et magique, fait pour les poètes. Comme en Savoie, voire davantage encore, on y est facilement aux portes du monde des elfes!

  • H. P. Lovecraft et le sens du jeu

    child.jpgPréparant un workshop à Edimbourg sur la pensée de Rudolf Steiner relative aux contes et à leur valeur éducative, et dont je reparlerai, je me concentre sur les citations et les idées qui conviennent, et trouve peut-être la solution au problème que pose la mythologie de Lovecraft à la critique. Car le débat fait rage, de savoir si elle est mythologique au sens propre, c'est à dire si elle représente symboliquement le monde de l'Esprit, ou si elle n'est qu'une spéculation scientiste. J'ai déjà cité Lovecraft évoquant le besoin de créer, par le merveilleux, l'illusion qu'on peut s'affranchir du temps et de l'espace. Ses Grands Anciens ont cette contradiction frappante, qu'ils sont insérés dans le monde physique, et que, en même temps, ils en sont libres. L'illusion désirée en effet ne fonctionne que si on respecte les lois naturelles, a-t-il déclaré également: je donne les références précises dans des articles que je lui ai consacrés ailleurs.

    Mais Rudolf Steiner dit peut-être plus clairement ce qui est en jeu ici, et qui est justement le jeu, tel que les enfants le pratiquent. Il s'agit d'inventer librement un monde qui dégage l'âme des lois physiques contraignantes (je le cite dans une traduction anglaise, à cause de mon workshop):

    The nature of the human soul is directed not only toward the preservation of the species, but also toward the development of soul and spirit. Here, two streams are expressed: progress and organic structure. In the eternal laws of existence it is written that human beings must sacrifice purely natural laws to spiritual laws. Those who understand these things will not complain, but will comprehend entirely that a counterbalance is necessary. We must have a healthy preparation for life so that we can act to external things with our brains. We must create a balance that is possible only when we are in a position to do things at a particular time that the outer world does not require and to be satisfied with the activity itself. Human nature meets that need through playing. […] Spirit and soul must be independant in play so that material things have no effect. Thus, in play children can remain unafffected by the tiring influences of the outer world. If we do not believe in an inwardly free soul, we cannot teach effectively.1

    Lovecraft a clairement dit qu'au fond de lui et de certains êtres humains les plus nobles, existe l'aspiration à la liberté, et que le jeu consistant à inventer des êtres fantastiques répond à cette aspiration. Car il s'agit bien d'un jeu. Il a été dit mille fois que Lovecraft était dans la vie un homme plein d'humour, qui aimait jouer. Il restait à cet égard enfant, éprouvait le besoin de s'arracher aux contraintes extérieures.

    Car l'expression de Steiner est frappante, quand on songe à Lovecraft: c'est pour échapper aux contraintes extérieures, au monde physique extérieur, que l'enfant joue librement, imagine des choses. Or, même si Lovecraft goo.jpgétait de compagnie agréable et plein d'humour, on sait bien qu'il détestait le monde extérieur, le trouvait insupportable et méprisable. C'est ce qui lui a donné sa réputation de reclus. Il l'était, jusqu'à un certain point. Il était reclus à Providence, après avoir refusé de vivre à New York, où était la vie moderne, le monde le plus soumis aux lois physiques qui soit, le plus contraignant, mais aussi le plus gratifiant matériellement. C'est bien cela qu'il n'aimait pas.

    Steiner, on le sait, pensait que derrière l'imagination humaine, créée par jeu, se trouvaient les lois spirituelles, les vérités du monde spirituel, les forces morales réelles qui animaient l'univers: l'imagination était le premier stade qui permettait à l'âme de les appréhender. Lovecraft, il est vrai, n'a pas été clair, à ce sujet. Il l'a été moins que Tolkien, qui pensait comme Steiner. Il a parfois parlé d'hypothèses plausibles. Pas plus. Obscurément, il gardait peut-être le secret espoir qu'il y avait bien une vie de l'âme, une vie spirituelle affranchie du temps et de l'espace. Certains écrits présentés comme fictifs le donnent à songer. On peut seulement certifier qu'en public, il admettait que rien ne le laissait supposer, que la science ne pouvait découvrir rien de tel. Et pour cause: elle ne s'intéresse qu'aux lois physiques. Elle ne peut donc pas appréhender les lois spirituelles, qui s'en affranchissent. Seule l'imagination poétique pouvait le faire. On ne saura jamais avec certitude si Lovecraft croyait comme les romantiques allemands ou Tolkien à sa valeur prospective pour l'univers même. Lui-même, je pense, était à ce sujet dans le doute.

    Note :

    1. Rudolf Steiner. The Education of the Child: Anthroposophic Press, Gt. Barrington. 1996, p. 86.

  • La tradition du merveilleux moral (Laurent Gaudé et l’épopée)

    130716871.jpgJ’ai parlé, ailleurs, du livre de Laurent Gaudé appelé La Mort du roi Tsongor, pour dire qu’il avait choisi un merveilleux comportemental: les personnages agissent d’une façon symbolique et cela crée une forme de poésie. Mais c'est irréaliste: cela relève du même irréalisme reproché par Flaubert à Hugo dans Les Misérables. Gaudé, du reste, imite beaucoup Hugo, jusque dans son style.

    Le merveilleux authentique place le monde spirituel derrière toutes les actions humaines: pas seulement les actions d'éclat auxquelles les Anciens reconnaissaient une divinité présente. Un Cicéron, par exemple, assure que seules les actions vertueuses ont une portée spirituelle: elles emmènent vers l'éternité de l'Olympe; quant aux autres, elles restent sur Terre - mais n'emmènent pas en Enfer: il n'y croyait pas. En cela, il s'opposait même aux Grecs, finalement plus proches des chrétiens médiévaux. Pline le Jeune à son tour regarde la divinité comme présente dans les actions bonnes de l'empereur Trajan: Jupiter se confond avec lui, dit-il. Quand un empereur agissait mal, comme Néron décrit par Tacite, la divinité fuyait. La tendance à l'abstraction des Stoïciens est pour beaucoup dans cette vision du monde divin. À la rigueur, Dieu n'est plus, chez ces écrivains, qu'un ornement poétique caractérisant les bonnes actions.

    Or, dans la tradition française, cette disposition romaine est particulièrement présente. Elle a commencé à éclater chez Pierre Corneille, sensible en particulier dans ses pièces historiques, les plus célèbres. La lumière morale, source de poésie et de merveilleux assourdi, est ob_fb8bdd_auguste-et-cinna-ou-la-clemence-d-augu.jpgposée sur les princes - sur Auguste dans Cinna, sur le roi d'Espagne dans Le Cid: les princes peuvent tout, même renverser le destin tragique, et rétablir la marche juste du monde. La monarchie absolue a sa source dans l'antiquité romaine, si elle s'est nourrie de théologie biblique.

    Victor Hugo a essayé de faire un mélange de merveilleux chrétien et de doctrine romaine, en inventant que tout le monde ira au Paradis, finira dans le sein de Dieu. C'est difficile à croire. Les athées trouvent cela irrationnel, les croyants le trouvent blasphématoire. Mais, imprégnés de figures du merveilleux chrétien, ses personnages sont plutôt comme ceux de Corneille ou de Gaudé, ils impressionnent par leur relation à des idées morales abstraites. D'où le rejet de Flaubert, qui se voulait réaliste, quoiqu'il aimât le merveilleux au sens propre, les manifestations imagées du monde spirituel.

    Un auteur, situé historiquement entre Hugo et Gaudé, en est comme le significatif intermédiaire: Malraux. Sa lourdeur plaquait des idées morales sur des personnages devenus par là-même irréels sans pour autant toucher vraiment au merveilleux.

    J. R. R. Tolkien a su mieux qu'eux tous concilier harmonieusement le merveilleux païen et le merveilleux chrétien: ses Hommes liés aux Elfes font des actions d'éclat tournées vers un démon 1877599452.jpgqui en même temps obsède intérieurement les Hobbits - les assiège dans leur conscience. Ce démon a en effet une action à la fois physique et psychique, et selon leur nature, les héros du Seigneur des anneaux le combattent à différents niveaux, sur différents plans. Or, ces plans s'articulent souplement, montrant la valeur profondément morale du paganisme derrière les apparences - mais justement parce que Tolkien ne reprend pas à son compte la pensée de l'ancienne Rome. Son christianisme réellement universaliste lui permet de saisir l'essence morale mal saisie du paganisme - surtout germanique, mais aussi grec.

    Comme le disait Dostoïevski, le cœur humain est le siège d'une grande bataille entre le bien et le mal - les anges et les démons. Il y a là de quoi faire des épopées. Chateaubriand l'a montré. Mais encore faut-il saisir que pour les Anciens, cette bataille se déroulait aussi extérieurement, sur le plan physique, qui n'avait rien de neutre ni de pur. Il était déjà imprégné de vie spirituelle. Les Romains les premiers ont inventé une matière qui n'était qu'une masse dénuée de direction propre. Ce n'est qu'un leurre. Un songe. Dès lors l'épopée peut aussi s'emparer du monde extérieur en y plaçant des anges et des démons, et donc s'emparer de l'histoire à la fois collective et individuelle. Mais pour cela, nul besoin, somme toute, d'inventer des mondes fictifs dans lesquels les personnages agissent selon un symbolisme illusoire et artificiel, fallacieusement défini comme fondement des mythes par un structuralisme dénué de sens.

  • Les universitaires du style

    Three_Witches_(scene_from_Macbeth)_by_William_Rimmer.jpgJ'ai été pris dans une polémique il y a quelques mois, à propos de J. R. R. Tolkien. C'était avec un universitaire qui en était officiellement spécialiste et qui avait commenté, peu de temps auparavant, un article du présent blog consacré à ce grand auteur: il m'invitait à lire un numéro de la revue Europe où il l'évoquait aussi. La présentation ne m'en a pas enthousiasmé, parce qu'elle présentait sa mythologie comme un simple fantasme, sans rapport avec une réalité spirituelle. Tolkien ne pensait pas cela, et je trouvais que c'était lui imposer une vision matérialiste de son imagination.

    Quelque temps plus tard sur Twitter on demande, donc, à cet universitaire ce qu'il pense de mes articles sur Tolkien publiés dans mon carnet de recherche, un blog de doctorant ou de docteur, de chercheur. Il répond publiquement que mon style est pompeux et que je commets des erreurs graves. En particulier, j'affirme que Tolkien n'aimait pas les représentations théâtrales des sorcières de Macbeth.

    Il le dit dans son traité sur les Contes de fées. Il parvient à lire le passage de Shakespeare, raconte-t-il, mais déteste le voir représenté.

    Ne se souvenant plus de cette parole et procédant par généralisation, l'universitaire spécialiste publie l'idée que c'est faux, parce que Tolkien a déclaré qu'il préférait les représentations de Shakespeare à sa lecture qu'il jugeait ennuyeuse.

    Il l'a effectivement déclaré dans sa correspondance, à propos d'Othello et du monologue triste de Desdemona. Mais mon propos concernait la façon dont Tolkien se défiait des êtres magiques représentés visuellement: si le Desdemona_(Othello)_by_Frederic_Leighton.jpgmot peut nommer des faits de l'âme, l'image est plus physique, et donc fait rater l'essence des êtres en question.

    Un problème peut-être trop ésotérique pour avoir été relevé comme important par les penseurs ordinaires; mais en fait très important pour Tolkien, qui n'était pas un homme ordinaire.

    J'ai cité son passage sur Macbeth, et le professeur spécialiste a supprimé toutes ses interventions.

    Je lui ai aussi reproché sa malveillance relative à mon style. Les universitaires qui n'ont jamais publié aucune œuvre littéraire, ni poésie, ni roman, ni rien de ce genre, prétendent souvent s'y connaître en style. Ils sont pourtant dénués de compétence sur le sujet. Pour affirmer le contraire, celui-ci m'a assuré qu'il faisait aussi étudier Marcel Proust, pas seulement Tolkien. Le sens de cette remarque m'a totalement échappé. Elle m'a néanmoins rappelé tous ces professeurs de lycée de ma jeunesse qui, sans fondement aucun, se posaient comme spécialistes de la beauté du style parce qu'ils diffusaient la littérature nationale...

    Peut-être voudra-t-on rappeler que les concours que passent victorieusement les professeurs ont aussi des examinateurs qui veillent au beau style.

    Vraiment? Je me souviens avoir eu de mauvaises notes, à ces concours, mais avec la mention sur la copie que mon style restait beau. Un certain Jean-Louis Backès à cause de cela avait écrit que j'allais triomphant vers le supplice infâmant. Mon détracteur a eu de bonnes notes, sans doute. Mais je ne vois pas ce que ça prouve.

  • Le gouvernement et les manuels

    1377780369.jpgUn manuel scolaire rend apparemment service aux enseignants, mais il est surtout le moyen d’imposer des lignes culturelles, pour le gouvernement. Les poèmes de Victor Hugo y sont coupés lorsqu’ils parlent de Dieu – et cela donne l’avantageuse impression (pour les dirigeants agnostiques), que Victor Hugo ne parlait guère de Dieu. Le merveilleux scientifique peut bien être proposé aux enseignants des séries technologiques, les manuels de littérature des lycées polyvalents ne le contiennent pas, on n’en trouve que dans les manuels des lycées professionnels, ce qui est révélateur de ce que ressentent les élites face à ce merveilleux scientifique – voire face au public des lycées professionnels.

    Cela me rappelle une idée de Philippe Meirieu, célèbre pédagogue ministre, selon laquelle le professeur devait se servir de Harry Potter pour amener les enfants à la grande littérature. Mais personne ne sait si Harry Potter est réellement inférieur à Victor Hugo, seul le gouvernement l'a jugé ainsi.

    Le plus étrange est le sentiment que le professeur ne peut absolument pas choisir d’avoir un manuel ou non, car les fonds pourraient après tout servir à d'autres moyens de reproduction des textes: tous les classiques sont à disposition sur Internet, et tous les établissements scolaires ont des imprimantes et des photocopieuses. Même sans avoir à faire recopier les poèmes aux élèves, les enseignants ont à présent les moyens matériels d'une liberté complète.

    Sous prétexte de protéger les auteurs, on interdit, ou on limite ces moyens nouveaux. Mais les auteurs classiques sont tous libres de droits. Le raisonnement est si dénué de discernement qu'on m'a reproché de ne pas respecter les droits d'auteur parce que j'avais imprimé et photocopié un poème de Baudelaire, auquel 3023519577.jpgj'avais adjoint des notes et des questions conçues par ma seule modeste personne. La confusion est grande, car il s'agit en fait de protéger les éditeurs, et non les auteurs.

    Les auteurs de manuels travaillent surtout pour la gloire, car cette activité leur prend beaucoup de temps, mais les paie bien moins que leurs heures de cours. La seule classe de gens qui vit des manuels scolaires est les éditeurs subventionnés, dont la subsistance dépend entièrement des achats publics. Mais le souci du Gouvernement n'est pas la subsistance des personnes concernées, mais de leurs institutions, commodes pour lui: car le contrôle exercé par l'État sur la culture enseignée passe par ces éditeurs connus, approuvés, avec lesquels les inspecteurs généraux et les ministres entretiennent des rapports étroits. Ces producteurs de manuels obtempèrent sur les lignes voulues par les fonctionnaires et leurs dirigeants élus, et c'est ainsi qu'on peut nationaliser la culture, la restreindre à ce qui est utile politiquement aux partis qui gouvernent.

    Ce n'est même pas que d'une élection à l'autre les manuels changent beaucoup, même si le gâchis commercial vient aussi de ce que chaque parti élu désire imposer sa ligne – c'est simplement que les partis de gouvernement ont des intérêts communs, fondés sur le culte de la capitale et de l'idole nationale, et la diffusion de ce qu'on appelle les valeurs de la République – mais ce serait un royaume ce serait pareil, les valeurs des rois avaient aussi leurs vertus, je suppose. D'ailleurs cette forme de propagande remonte à eux, je pense.

  • Le merveilleux au bac

    Voyageaucentrede00vernuoft_raw_0011_1.jpgLes défenseurs de l'ordre étatique assurent souvent que l'enseignement officiel, en France, est ouvert d'esprit et reste intéressé par le merveilleux, mais il n'en est rien, ou de façon marginale et relativement hypocrite. Car la philosophie républicaine tend à vider le merveilleux de son contenu et à le ramener à des lois psychologiques préétablies, dans un esprit rationaliste qui ne concède finalement rien à l'essence du merveilleux, qui le réduit constamment à une forme creuse. Et confronté aux nouveaux programmes nationaux du baccalauréat, voulus par Emmanuel Macron, je peux en témoigner.

    Car voici! un élément de merveilleux a bien été placé dans les œuvres à préparer au bac français, comme on dit: les professeurs des séries technologiques ont reçu la possibilité de travailler sur le Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, sans doute le roman le plus imaginatif que celui-ci ait écrit – celui où il a placé le plus de folie. On se souvient peut-être que les personnages découvrent, dans l'abîme des profondeurs, une mer pleine de monstres préhistoriques, et finalement aperçoivent un géant qui conduit un troupeau de mammouths. Verne affirme que le royaume souterrain a gardé le souvenir des époques antérieures, tel un monde des morts matérialisé, et que ces époques étaient pleines de formes incroyables, gigantesques et fantastiques.

    Ce roman doit être étudié à travers la problématique Science et fiction, ce qui invite à faire étudier des textes appartenant au genre du merveilleux scientifique, ce que j'ai fait à travers des récits d'explorateurs découvrant de fabuleux mondes nouveaux: Le Mammouth bleu de Luc Alberny, qui habitait comme moi le département de rosny.jpgl'Aude; Les Navigateurs de l'infini de J. H. Rosny aîné, qui était belge; Les Premiers Hommes sur la Lune de H. G. Wells, qui était anglais; Les Montagnes hallucinées de H. P. Lovecraft, qui était américain, et Autour de la Lune, encore de Jules Verne. Certains élèves étaient enthousiastes, d'autres réticents voire récalcitrants, quelques-uns moqueurs.

    Le problème de cette thématique est qu'elle était libre et réservée aux séries technologiques, auxquelles on pouvait aussi donner à étudier La Princesse de Clèves. Les manuels de littérature du lycée ne contiennent rien sur la question, entièrement orientés qu'ils sont vers les séries dites générales, et cela infériorise d'emblée le merveilleux, tout en feignant de lui donner une place. On lui donne une place, mais étroite et difficile à pratiquer, inférieure aux autres, moins légitime!

    Pour moi, je l'ai choisie parce que c'est une de mes spécialités, et je ne le regrette pas. Mais j'ai senti que cela créait des remous, dans les âmes, et que cette spécialisation dans le merveilleux me met sur une sorte de gril, dans l'éducation d'État. On y feint de croire que la grande littérature ne contient pas de merveilleux explicite, que c'est là trait matérialiste réservé aux paysans et aux ouvriers – adeptes spontanés de la science-fiction. Les intellectuels aiment mieux le merveilleux ramené aux concepts abstraits!

    C'est l'esprit français, élitiste et méprisant, quoi qu'on dise. C'est pourquoi il ne sera jamais mauvais de libéraliser ou de régionaliser l'éducation, dans le pays qu'on dirige depuis Paris.

  • Baroque et Romantisme: une idée de Georges Gusdorf

    Georges-Gusdorf-in-Wahlstatt.jpgJe me souviens avec une certaine amertume de ma soutenance de thèse notamment parce que, dans son discours inaugural, si on peut l'appeler ainsi, mon directeur de recherche m'a reproché de m'être appuyé sur un auteur que d'emblée, lors de notre premier entretien, il m'avait présenté comme une base sûre et solide: Georges Gusdorf, auteur d'une somme abondante et profonde sur le Romantisme.

    L'avait-il lue, cette somme? Car j'en reprenais des idées qui me plaisaient, et qui le faisaient bondir. La plus précise était que, pour Gusdorf, le Baroque avait préparé, annoncé, préfiguré le Romantisme. Il établissait des rapports clairs, même s'il admettait que le Baroque n'était pas allé aussi loin que le Romantisme, notamment parce qu'il n'avait pas remis en cause la philosophie traditionnelle.

    Mon directeur de thèse, Michael Kohlhauer, était-il idéologiquement marqué? Était-il peu capable de déceler des affinités de style, immergé dans des questions de doctrine? Il m'avait déclaré, lors d'un entretien, être athée. Cela l'a peut-être agacé que je relie le baroque savoyard, religieux, au Romantisme en général. Il aimait surtout dans ce dernier les remises en cause de la philosophie traditionnelle, justement – par exemple chez l'athée Senancour.

    Le fait est que le baroque savoyard est intéressant notamment à cause de François de Sales, qui confirme l'idée de Georges Gusdorf parce qu'il fondait déjà sa pensée sur l'analogie secrète entre les plans physique et spirituel. Sa différence essentielle avec le Romantisme était qu'il déconseillait aux laïcs de s'essayer à déceler ces analogies, il voulait le laisser aux religieux, seuls à même à ses yeux de lier les choses par-delà les apparences.

    On opérait en tout cas par le biais de l'amour divin, parce que lui seul saisit le lien entre le sensible et celui qui l'a créé. C'est en aimant Dieu qu'on comprend le secret de ce qu'il a créé, qu'on saisit le fond spirituel du monde physique. On se met en relation avec lui, par l'amour, au-delà des objets sensibles. Or, somme toute, même le laïc anges.jpgpeut s'y adonner, et François de Sales était original en ce qu'il lui expliquait, à lui aussi, comment s'y prendre, même s'il lui recommandait aussi la prudence.

    Ce n'était pas par la raison, qu'on parvenait à percer le voile des mystères, mais par une intuition baignée de lumière morale et guidée par l'amour divin. Or, le Romantisme a bien développé cette idée – même s'il a aussi combattu, souvent, la recommandation de prudence, parce qu'elle était jusqu'à un certain point liberticide.

    Michael Kohlhauer contestait une autre idée fondamentale de Gusdorf, une des idées auxquelles il tenait le plus: le Romantisme aspirait secrètement à créer des mythologies, des représentations symboliques de l'histoire humaine, ou des lois de la destinée. Il s'en est moqué. Tout est mythologique, on le sait depuis Barthes, prétendait-il. Non, M. Kohlhauer. Toute représentation ne renvoie pas forcément à un monde spirituel symbolisé par des images issues du monde physique. Les mythologies au sens où l'entendait Georges Gusdorf étaient cela, pas des sentiments relevant du fétichisme, comme pour Barthes.

    Mais pourquoi m'avoir posé Gusdorf comme autorité, si en le reprenant à mon compte je me le voyais reprocher? C'est incompréhensible, et grotesque.

  • Jean-Alfred Mogenet face à Rimbaud

    Millot l'enfant et la lecture cm2-0232.jpgRelisant la poésie en vers d’Arthur Rimbaud, je tombe sur le sonnet du Buffet, qui est tombé à l’épreuve du Brevet des Collèges il y a quelques années, et qui personnifie un meuble et lui ajoute une vapeur de mystère. C’est un poème célèbre, aussi parce qu’il est aisément accessible, qu’il peut être lu et étudié par des collégiens, ce qui n’est pas le cas de tous les poèmes de Rimbaud. Or, en le relisant, je me suis souvenu des poèmes savoyards de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet dit Jam, publiés en volume par mon père, qui en assuré la production, Marc Bron, qui en a assuré la traduction, et moi, qui en ai assuré l’édition. Car l’essentiel de son œuvre consiste précisément en cela, qu’elle personnifie de vieux objets et que ces personnifications débouchent sur du mystère - qu’elles s’approfondissent vers le monde moral, les objets prenant dès lors l’allure de sentinelles, de gardiens de l’ordre humain, d’anges protecteurs, de guides secrets!

    Je ne trouve pas ces poèmes indignes du Buffet de Rimbaud, si bien sûr Jam n’a jamais écrit de Bateau ivre, et cela me laisse beaucoup à songer, sur les critères des professeurs d’État, lorsqu’ils choisissent des textes pour les épreuves nationales de français. Cela paraît esthétiquement arbitraire. Et je suppose qu’il serait parfaitement légitime d’exiger que les poèmes de Jam tombent au Brevet au moins dans le village où il a vécu, Samoëns, voire dans la Savoie tout entière – ou, si on veut respecter l’organisation territoriale de l’institution éducative, dans toute l’Académie de Grenoble!

    Sans doute, les Surréalistes n’auraient pas célébré Jam comme ils ont célébré Rimbaud, car son art n’avait pas partie liée avec l’hallucination ou la voyance, même si les objets se prolongeaient bien, chez lui, vers un monde de 419576456 (1).jpgsouffles pensants, dotés de préoccupations éthiques. Il n’a pas créé d’images fabuleuses. Il n’a pu donc donner de justification aux professeurs officiels, lorsque, choisissant des textes, ils veulent paraître avancés et progressistes – tout en ne prenant guère de risques. Car même chez des auteurs réputés révolutionnaires, ils donnent l’impression de choisir de préférence les textes les plus classiques. C’est un paradoxe: dans l’institution éducative, le Romantisme et le Surréalisme semblent susciter le Classicisme et le Rationalisme, y renvoyer.

    Le progressisme d’État consiste souvent à créer de nouveaux dogmes, de nouveaux clergés, de nouvelles académies avec des idées révolutionnaires devenues banales – et servant d’alibi.

    C’est pourquoi, d’un certain point de vue, on peut toujours assumer la poésie en langue régionale, qui a bien tendance à rester dans les travées de l’imagination traditionnelle, les mythologies populaires, le folklore, voire un certain réalisme paysan. On l’a vu ailleurs avec Mistral.

    On le pourrait, du moins, si les langues régionales ne renvoyaient pas officiellement à un certain conservatisme, qu’il n’est pas séant à l’institution d’afficher, puisque sa légitimité vient de ce qu’elle prétend apporter un nouveau scintillant à un peuple qui en était dépourvu, à chasser les brumes du paganisme pour imposer les clartés de la philosophie vraie. Pour le justifier d’un point de vue poétique, on brandit l’imagination affranchie d’un Rimbaud; oui, mais dans l’institution éducative, on n’étudie guère de ce dernier que ce qui est le plus classique, ce qui est le moins marqué par la voyance.

    Au bout du compte, la tradition paysanne peut apparaître comme plus imaginative que la littérature officielle. Le conservatisme plus imaginatif que le progressisme! C’est ainsi qu’on a vu des poètes sincères attirés profondément par la tradition séculaire.

    Ceux de Jam ont plu à des gens distingués, comme le regretté Stéphane Littoz-Baritel ou le professeur Bruno Berthier. Ils ont aussi une légitimité historique.

  • Contes de Dame Hiver au château de Ripaille

    Spectacle de contes de Savoie et d'ailleurs au château de Ripaille.jpg

    Après Avully et Confignon, Rachel Salter produira un spectacle au château de Ripaille (à Thonon) pour deux dates. Il sera différent des précédents. Elle s’intéressera cette fois aux traditions de ce château, évoquant les Amédée – le Comte Vert et ses chasses, le Comte Rouge et sa mort, Bonne de Berry et ses grâces, Amédée VIII et ses prières, et les époux Engel-Gros qui ont racheté l’édifice à la Belle Époque, et y ont mis de l’art renaissant, ou de l’Art Nouveau - mais aussi des motifs Art & Crafts de William Morris.

    Comme cela tombe bien! Car, fille d’un professeur de littérature à l’université de Glasgow – spécialiste notamment de Thomas Hardy –, Rachel Salter a grandi parmi les motifs de William Morris, installés par son père dans sa sorte de manoir. On sait que, imités des tapis persans, réguliers comme les figures qu'on y tisse, quoique pas abstraits comme elles, ces motifs suggèrent beaucoup, donnent profondément à songer sur les mystères du monde végétal - qui est aussi le monde éthérique où les fées prennent forme. Rachel Salter a mesuré cette suggestivité - et que toute contemplation appuyée des fleurs placées sur un mur ou des rideaux par l’illustre décorateur – toute méditation sur ces figures fraîches, fait apparaître, dans la conscience, des visages étranges, détachés soudain de la tenture ou du papier-peint. Et leurs yeux s’allument - et voici qu’ils sourient puis parlent, rappelant l’histoire du lieu où ils se trouvent, faisant surgir dans l’âme l’image des gens qui ont vécu dans la demeure. Ils la font même bouger, la rendant sonore comme une hallucination complète, ou un film!

    Périlleuse vision! Mais chatoyante et belle.

    Les contes de Rachel Salter, cristallisant les couleurs de l’âme, emmèneront ainsi vers des passés qui débouchent sur des infinis mystérieux, donnant voix à l’esprit du lieu. S’organisant selon des pensées claires, ils rappelleront les histoires que chuchotent ceux qui savent, et mêleront au passé les symboles vrais par lesquels cOMTE ROUGE.jpgl’histoire prend sens.

    Car la forme de son spectacle sera cette fois une visite contée, emmenant le public par étapes dans les énigmes du Temps, et l’initiant aux secrets des nuits hivernales!

    Belle occasion de se réjouir tout en s’instruisant! La lumière de Noël ramènera les couleurs de la Savoie ancienne, et, dans l’esprit de Jacques Replat et de son Sanglier de la forêt de Lonnes (qui, publié en 1840, se déroule essentiellement à Ripaille au temps du Comte Rouge), cela débouchera sur le merveilleux – et l’appréhension des profondeurs du monde et de l’âme.

    Rendez-vous, donc, les mardi 24 vendredi 27 décembre prochains à 15 h, à l’entrée du Château.

     

  • Les écrits pornographiques de Boris Vian

    vian.jpgPuivert, en Occitanie, contient un magasin gratuit où on trouve de tout, qui est ouvert à tous – et propose à l'humanité d'échapper au commerce. J'y ai trouvé un volume de Boris Vian attirant, appelé Écrits pornographiques!

    J'aimais bien Vian quand j'étais jeune, et j'étais invité à l'aimer, car mon entourage en disait un bien infini, mon frère notamment l'adorait. J'ai surtout aimé L'Écume des jours, avec son univers fabuleux et métaphorique – mais dans sa fantaisie qui devait beaucoup aux écrivains anglophones, il me plaisait en général, et j'ai goûté ses poèmes fantastiques avec des monstres.

    Cependant, il avait une fantaisie excessive, qui le rendait léger. Le volume que j'ai eu gratuitement commence avec une conférence plutôt absurde, qui défend la littérature érotique parce que l'amour vaut mieux que la guerre, alors qu'on sait depuis Troie que le désir sexuel peut aussi entraîner des guerres, et que l'amour n'est pas forcément la relation sexuelle, que la pratique mécanique de la chose n'a pas forcément d'amour en elle – et qu'elle n'en crée pas, elle crée au contraire de l'amertume et de la rancœur, si elle est sans amour! Le secret de l'amour n'est donc pas l'érotisme, et le raisonnement de Vian est naïf.

    Si encore comme Vâtsyâyâna il enseignait à pratiquer le sexe avec de l'amour, pour que l'étreinte physique mène à la rencontre des âmes! Car c'est une chose possible, la sagesse orientale le dit, et même la tradition chrétienne ne l'exclut pas, puisque le mariage y est censé unir à la fois deux corps et deux âmes. Mais Vian, dans ses poèmes pornographiques, est réellement pornographique, il présente les fantasmes masculins qui attendent de la femme l'asservissement total pour plus de plaisir. C'est émoustillant, mais c'est justement la pornographie qui crée la violence, parce qu'elle en est une. Combien de femmes bafouées, asservies, servant d'esclaves sexuels, n'ont pas suscité d'armées pour les venger! Ce serait aussi une étude à faire, plus subtile et plus profonde que celle de Boris Vian. Même les guerres actuelles en Syrie se sont accompagnées de vengeances de ce type, on le sait bien. Il n'est pas possible de créer un paradis fait de pornographie, car il est foncièrement égoïste, et le paradis véritable est une cristallisation de la vivante morale dont l’univers est imprégné. Il n'existe pas de paradis terrestre, parce que la Terre est liée à l'égoïsme. Mais c'est un autre sujet, que n'aborde pas Vian.

    Cependant, si ce n'était pas un grand philosophe, il avait de la fraîcheur, et j'ai aimé une nouvelle qui parodiait plaisamment Dracula, et reprenait ses stéréotypes de façon cocasse. On retrouvait les feuillets d'un récit à la première personne près d'un corps nu, et il narrait sa mort, ses derniers instants. Rigolo. Car ces derniers instants étaient faits d'une attaque de succubes hermaphrodites, étonnant un narrateur rapidement intéressé par cette nouvelle expérience. C'était absurde, mais fin et comique. Vian avait du talent, un peu comme, en poésie, Guillaume Apollinaire.