Littérature

  • Nadine Jasmin et le merveilleux

    00000000000.jpgNadine Jasmin est l'auteur d'un article important sur les contes de fées de Mme d'Aulnoy (dont j'ai parlé récemment); elle l'a appelé Naissance du conte féminin, et placé en introduction d'un volume de contes de l'autrice célèbre, aux éditions Champion. On y trouve beaucoup de choses intéressantes, détaillées et justes, mais, comme c'est souvent le cas avec les écrivains académiques, j'ai trouvé que la question du merveilleux y était insuffisamment approfondie.

    Elle est bien traitée, certes, lorsqu'il s'agit de dire que Mme d'Aulnoy utilise ce merveilleux comme décor, ornement, joliesse relativement inutile pour le déroulement du récit. Nadine Jasmin recense les sources, antiques ou médiévales, de l'écrivaine, et montre qu'elle multiplie les monstres et les êtres enchantés, les objets magiques et les animaux fabuleux sans que ses trames le nécessitent vraiment. Un héros par exemple combat trois ou trente monstres à la fois, alors qu'un ou deux suffisaient. Trait non classique, qui fait généralement rejeter Mme d'Aulnoy, encore aujourd'hui, de la critique traditionnelle.

    Mais dans son foisonnement la célèbre conteuse se donne aussi la liberté d'être réellement mythologique – et cela ne plaît pas davantage. Cela plaît si peu, je pense, qu'on le minimise, ou qu'on n'en parle pas. Nadine Jasmin rappelle que les fées apparaissent efficacement dans les récits lors des dénouements. Elles aident à résoudre les problèmes dans le sens que la vertu mérite. Mais pas seulement. Dans le conte de Belle Belle une fée intervient pour donner à une jeune fille vertueuse des moyens qui s'avéreront prodigieux, grâce auxquels elle accomplira des miracles y compris à son profit, et qui ont été refusés à ses sœurs qui, vertueuses, ne l'étaient pas. Or, quoi qu'on dise, ce type d'interventions manifeste une conception du monde dont je suis étonné que Nadine Jasmin ne parle pas.

    Elle évoque à juste titre la présence large du féminin, de la sensibilité féminine dans ces contes, le plaisir qu'ils ont à glorifier des femmes, à créer des héroïnes, justement comme Belle Belle. J'aime cela, car c'est inhabituel, et Nadine Jasmin rappelle que cela 000000000000000.jpgva de pair avec un sensualisme qui dans les faits crée un effet de réalité important, plus que le rapport, typiquement masculin, à une nature physique plus extérieure, qui, touchant moins, saisissant moins, insère plus difficilement dans l'univers du récit: la conviction en est alors plus défaillante.

    Cependant il y a aussi le rapport avec l'Esprit, chez les écrivains, qu'ils soient hommes ou femmes. Et si on ne peut pas dire que Mme d'Aulnoy soit particulièrement chrétienne, elle n'en croit pas moins aux forces de la Providence qu'incarnent ses fées, récompensant les amants fidèles et courageux, les âmes pures et charitables. De quelle façon les fées matérialisent-elles cette Providence?

    On peut dire, comme le fait la mythologie asiatique, que les anges prennent le visage de femmes quand ils pénètrent l'atmosphère terrestre; cela ne résout pas le problème du miracle. Cependant, la volonté d'un ange modifie bien les choses, en agissant sur les éléments. Que les phénomènes dépendent mécaniquement des éléments et semblent par conséquent arriver par hasard n'y change rien.

    Et si une transformation physique en temps terrestre n'est pas possible, le temps raccourci peut montrer en une fois plusieurs vies, par exemple. Quand la représentation d'une loi spirituelle laisse de côté les détails de ses réalisations physiques pour ne se concentrer que sur ce qui la manifeste, on se croit aisément face à du fantastique; mais ce n'est pas nécessairement le cas. J'y reviendrai, à l'occasion.

    Toujours est-il qu'on parle trop peu, dans la critique universitaire, de ces problèmes, résolus trop aisément par l'ordinaire symbolisme. Dans les faits, c'est plus complexe.

  • Voltaire, Jésus et la Tradition

    000000000000000.jpgIl semble souvent que se réclamer de Jésus-Christ soit être fidèle à la Tradition; mais lui-même contestait que la Tradition fût sainte. Il reprochait aux Pharisiens (ou hommes religieux de son temps et du lieu où il vivait) de se réclamer de cette Tradition même quand en réalité elle contredisait les commandements divins.

    Il en a donné la possibilité: il a montré que cela pouvait arriver. Une tradition même très ancienne, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, peut aller contre la volonté de Dieu!

    C'est, somme toute, de cet esprit christique de lien direct avec la divinité présente et vivante, au-delà de ce qu'indique l'impulsion venue du passé – c'est de cet esprit qu'est venu l'humanisme occidental, le sens de soi, la liberté de jugement, et jusqu'à la philosophie des Lumières. C'en est au point où Chateaubriand affirmait que Liberté, Égalité et Fraternité étaient la réalisation politique du christianisme. Plus tard, Rudolf Steiner aura la même idée. (Et de fait, la devise émane de Fénelon, qui était christique en ce qu'il pouvait contester l'action du roi de droit divin au nom d'une justice supérieure, émanée de la divinité.)

    En tout cas lorsque Voltaire, dans Zadig, condamnait les traditions les plus sacrées en les assimilant à de vieux abus, il participait du même esprit. J'ai déjà montré le lien probable entre Voltaire et François de Sales: il vivait dans le diocèse qu'avait 00000000000.jpgdirigé le saint savoyard, et la pensée de celui-ci imprégnait le clergé local, que Voltaire fréquentait. Il était un proche du curé de Ferney, son fief. Et le fait est que François de Sales valorisait le lien intime et privé avec la divinité, quoique sous la direction spirituelle des prêtres, et ne mettait pas trop en avant la tradition dogmatique et théorique. C'est ce qui dut plaire, aussi, à Rousseau, chez les prêtres savoyards qu'il fréquenta à Cluses et Turin et qu'il peignit en les unifiant sous la figure du célèbre Vicaire, dans son Émile. Au fond, ce lien avec le Christ, expression vivante de la divinité, est le véritable christianisme, et le courant qui le mêle à la Tradition en prétendant que les vérités chrétiennes n'émanent pas tant de Yahvé parlant à Moïse et de Jésus-Christ parlant à ses disciples que d'une révélation primordiale, n'est pas particulièrement chrétien – il faut l'avouer. Du reste, René Guénon, qui allait dans ce sens, s'est finalement converti à l'Islam, effectivement plus traditionaliste.

    Au vingtième siècle, Pierre Teilhard de Chardin à son tour a tenté d'établir un lien entre les forces cosmiques et le Christ, et de saisir Son action non à l'origine du monde, mais dans son devenir. Et de Le voir non dans une tradition consacrée – marquée par 000000000000.jpgle classicisme –, mais dans les phénomènes mêmes, et leur mystère. Et surtout Rudolf Steiner proposa de donner le moyen de sonder Dieu sans se référer nécessairement à la Tradition, assurant qu'une tradition pouvait aller contre la volonté divine – au moins parce que, comme le disait saint Augustin, celle-ci pouvait changer de visage avec le temps. De telle sorte que la tradition est utile, et peut faire l'objet d'une connaissance, mais ne saurait servir de base fondamentale et indiscutable à la pensée ou à l'action. Elle sert de rampe, de garde-fou, peut-être; mais, comme le disaient les Romantiques, seul l'éclair venu des cieux, mystérieux et subtil, sans limites et éternel, est véritablement fiable. C'est aux prophètes et aux poètes de le saisir et de le décrire – ne serait-ce qu'allusivement. Comme le disait Victor Hugo, aucun gardien de la Tradition ne peut les empêcher de plonger l'œil dans la lumière, et d'en revenir avec des fragments de couleurs faisant sens. C'est dans la prospective imaginative, quoique sous le dais de l'inspiration, que l'humanité peut saisir son destin, et sa spécificité.

  • Maupassant et l'héroïsme normand

    0000000000000.jpgL'an passé, j'ai donné des nouvelles de Guy de Maupassant à lire à mes élèves, et j'ai été frappé par sa capacité à montrer l'héroïsme chez les gens les plus socialement abjects, et dans les situations les plus misérables. Il s'agissait essentiellement de nouvelles relatives à l'occupation prussienne de 1870, et il y avait par exemple une prostituée juive très patriote qui a tué un Allemand odieux, méprisant souverainement la France et les Françaises, s'est enfuie, et a finalement trouvé à se marier dans une bonne famille, grâce à cet acte héroïque. Deux pêcheurs parisiens ordinaires sont pris par les Allemands alors qu'ils se rendent bêtement à la pêche et refusent de leur donner les laissez-passer que les militaires français leur ont confiés justement à cet effet; ils sont fusillés, et n'en sont ni effrayés ni désespérés. Et ainsi de suite.

    Maupassant avait le chic, comme on dit, pour montrer le miracle des belles actions au sein du réalisme le plus banal, et je pense qu'il l'avait davantage que Zola, l'autre grand naturaliste du temps, car celui-ci croyait moins visiblement aux belles actions, à la lumière morale dans le monde; et lorsqu'il la mettait tout de même en scène, elle s'insérait moins bien dans son réalisme – semblait s'imposer davantage de l'extérieur, avec moins de naturel, comme s'il ne croyait pas sincèrement à une vie morale réelle, cachée dans les choses.

    Au fond Maupassant était plus ésotériste. Il tenait de son maître Flaubert la secrète conviction qu'au fond du réel quelque chose de miraculeux pouvait se passer. Flaubert pensait que dans la réalité la plus ordinaire le sang du Christ avait coulé, y diffusant l'Esprit: il l'a dit, dans une lettre. Il a protégé et soutenu son compatriote (normand) Maupassant, mais a contesté la validité des principes théoriques de Zola, s'il n'a pas contesté la valeur de ses romans. À son tour Victor Hugo a marqué sa détestation de Zola, puisque, pour lui, le réel n'était que le voile cachant des forces morales activement en présence, dans la foulée du Romantisme; et il est clair que l'influence de Hugo sur Maupassant fut grande. C'est de lui, peut-être, qu'il tenait sa légère tendance à l'ésotérisme, son goût pour les manifestations de l'Esprit dans 0000000000.pngles choses, ainsi que le montre Le Horla, chef-d'œuvre d'équilibre entre la nécessité du réel et la suggestion du spirituel – même si, sur le même sujet, un Lovecraft a fait encore mieux.

    De fait, ma curiosité naturelle tendrait volontiers à demander à Maupassant, si elle le pouvait, d'où vient cette aspiration patriotique chez des âmes apparemment vulgaires, que rien ne prédisposait à elle; d'où vient ce miracle? À quelle profondeur trouve-t-on sa source, dans l'inconscient humain?

    Dans Le Horla, il explore les possibles causes du double intime, évoquant un être extraterrestre; mais cet être est une sorte de vampire. La source du patriotisme, quelle est-elle? Peut-on croire, avec Marx, que la phase du prolétariat avec les lois physiques lui donne des vertus sans pareilles? Cicéron disait que le sens du sacrifice à la communauté venait des étoiles, où vivaient les dieux. Maupassant tend à dire qu'il y vit surtout des vampires intimes, prêts à envahir la Terre. L'origine des sentiments purs reste ainsi un mystère. Cela peut réjouir les agnostiques, qui préfèrent laisser les marxistes croire que le peuple est spontanément en phase avec les vertus universelles. Mais cela me paraît arbitraire et ne satisfait en rien ma curiosité. Je continue à être attiré par l'idée de Cicéron, de préférence à Marx. Ou à celle de Flaubert, parlant du sang du Christ qui a imprégné la Terre lors de la Crucifixion. Mais il y a alors un rapport avec Cicéron par Pierre Teilhard de Chardin, qui faisait du Christ un centre cosmique. Et je ne crois pas qu'on puisse lui en vouloir d'avoir donné une explication vraisemblable au mystère du sentiment patriotique, du sens du sacrifice de soi. Cela satisfait au contraire une curiosité bien légitime. 

  • Madame d'Aulnoy et les Sept Doués, ou l'origine du super-héros

    000000000.jpgJ'ai déjà dit que j'avais lu les contes de Mme d'Aulnoy avec beaucoup d'intérêt, prenant de plus en plus goût pour eux au fur et à mesure de leur lecture. Le dernier du recueil qui m'est échu s'appelle Belle Belle et contient un motif bien connu, mais pas toujours clair dans son origine ni dans ses manifestations: celle des hommes extraordinaires, disposant de dons fabuleux, propres à aider le héros à surmonter ses épreuves. Autant que ma mémoire fonctionne, il me semble qu'on le trouve dans les aventures du baron de Münchhausen. Avant elles, Mme d'Aulnoy a fait de même dans ce conte Belle Belle, de la manière qui suit.

    L'héroïne est la jeune fille d'un seigneur frontalier désargenté auquel le roi demande de lui fournir un fils pour son armée, ou de l'argent. La plus jeune de ses trois filles, puisqu'il n'a pas de fils, s'offre à se déguiser en homme et, sur son chemin vers le palais, elle rencontre une fée qui lui offre un cheval merveilleux, lequel lui indique sept doués, qui pourront l'aider dans ses épreuves. L'un a une force immense, pouvant porter des masses incroyables; l'autre va plus vite que n'importe qui au monde, à la course; le troisième ne rate jamais sa cible quand il tire; le quatrième a une ouïe démesurée; le cinquième a un souffle qui emporte tout; le sixième peut boire toute l'eau du monde, et le septième manger tout ce qu'on peut trouver à manger, où que ce soit. Grâce à eux, Belle Belle, qui a pris à la cour du roi le nom de Chevalier Fortuné, va pouvoir vaincre un dragon qui menace le royaume puis récupérer les biens du roi volés par l'empereur Matapa, qui est voisin.

    Mme d'Aulnoy les appelle, donc, les Sept Doués, selon le principe ancien qui assimilait les pouvoirs extraordinaires à des dons du ciel. Mais ils ne sont pas sans rappeler des équipes de super-héros telles que les X-Men – auxquels Jack Kirby, leur créateur, attribuait ce type de pouvoirs, mis au service d'un télépathe cloué sur une chaise roulante. De même, les Sept Doués remédient 000000000000.jpgà la relative faiblesse de la femme armée. Et son cheval qui lui parle et sait tout lui tient lieu de force télépathique. Mais il lui a été donné par une fée, une sorte de déesse païenne gauloise, tandis que Jack Kirby suggérait que les dons de ses héros venaient de l'âge atomique – d'irradiations secrètes.

    On y croyait, dans un sens déjà transhumaniste. On croyait que l'énergie atomique pouvait sanctifier les êtres humains, les décupler, les augmenter, et leur donner ce que les dieux autrefois donnaient aux héros – les épées magiques, les chevaux parlants, les sublimes grâces qui les distinguaient des autres hommes. On ne voyait pas, je pense, que cela les rendrait plutôt malades, et qu'il y avait une différence entre les dons que pouvait faire le diable à Faust, par exemple, et ceux que pouvait faire une bonne fée, ou un ange. On était dans la logique amorale de l'ancienne mythologie, du reste dégénérée.

    Chez Mme d'Aulnoy, le royaume de féerie se sépare encore en bons et mauvais génies. Il y a les bonnes fées, qui font figure d'anges terrestres, et les enchanteurs méchants, qui font figure de démons vivant aussi à la surface. Sur Terre des échos des anges et des démons existent, dans un monde spirituel terrestre, juste derrière les apparences; c'est là que se situe le conte de fées. Tolkien le savait parfaitement, même s'il n'aimait pas forcément Mme d'Aulnoy: la tradition en venait du Moyen Âge, dont il était spécialiste.

    La fin de Belle Belle voit arriver la fée sur un char tiré par des moutons constellés de pierreries, et avec elle sont le père et les sœurs de Belle Belle; le cheval merveilleux, qui avait disparu quelques jours, les précède, et tout se fond dans la joie, la lumière, la richesse, la beauté, comme si le monde physique pouvait s'angéliser à l'extrême. C'est le rôle des contes de fées, de l'imprégner de forces morales qui le transfigurent. En principe, les histoires de super-héros n'ont pas d'autre légitimité; si elles cherchent à justifier le transhumanisme, elles sont absurdes.

  • La révélation du génie (Perspectives, XCV)

    0000000000.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Conseil des hauts anges, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'ai entendu des anges planétaires me demander si j'avais pris la mesure pleine de ma mission, et que je n'en avais fait, en réponse, que balbutier.

    Soloñ me regarda d'un air sévère, et me demanda si j'avais pris effectivement la mesure de l'Homme Divisé! Alors une foule d'images inonda ma mémoire. Je reconnus tous les détails de la vie de Rémi Mogenet, dans son monde illusoire – je partageai avec lui tous les souvenirs qu'il conservait, de la vie trompeuse qu'il menait, de l'espace physique qu'il tenait pour vrai!

    Et je connus le mystère de l'Homme Divisé – et voici que je fus bouleversé, et je compris ce qu'il adviendrait, s'il n'était pas résolu, si le nœud de l'intrigue n'était point dénoué – et ce qu'il adviendrait, s'il l'était, et je tombai à genoux, bouleversé et meurtri, car je saisis enfin la mesure de ce mystère, relativement à la destinée des Génies, au peuple auquel j'appartenais. Et en abondance mes larmes coulèrent de mes yeux, et je me remplis d'amertume, et le désespoir ne fut pas loin, et l'incompréhension fut profonde.

    Quel Dieu avait pu créer ce monde? me demandai-je.

    Mais il ne servait à rien de se plaindre. Car, avec toutes ces révélations, celle de ce que je devais faire fut soudain la plus claire de toutes!

    Et pourtant la douleur, oui la peine subsistait, et c'est le plus dur, de devoir agir alors qu'on sait que même en n'accomplissant que ce qu'on doit faire, aucune issue ne pourra être heureuse.

    Je me relevai la tête basse, et murmurai – cette fois distinctement: «Oui. Oui. Oui, j'ai compris.» Et lentement, les joues ruisselantes de pleurs, je plaçai mes yeux sur mes cinq interlocuteurs – les trois êtres ailés, et Ithälun et Solcüm. Et ils me regardaient bienveillants, mais de la tristesse et une immense compassion étaient dans leurs yeux, surtout pour les trois premiers; car les deux autres, puisqu'ils étaient de ma race, partageaient mes soucis – et un feu sombre était dans leur regard, au-delà de sa clarté apparente. Pour les anges – ou les êtres qu'on appelle communément tels, et que mon peuple appelle Dormïns –, ils souffraient moins, leur destin n'étant pas lié à la Terre comme est le nôtre.

    «Oui, j'ai compris», renchéris-je, «j'ai compris, et ferai ce que je dois, sans faute. Je le jure, et l'assure.» Mais ayant dit ces mots, je me détournai, et partis, sans dire adieu.

    Je me dirigeai vers le capitaine des chevaux, qui était sous les ordres privés d'Ithälun, et lui demandai si on avait prévu pour moi une monture. Et il m'en donna une, me tendant les rênes sans rien dire. Il se nommait Astacön, et était gris pommelé. Sa robe était belle, mais je la regardai à peine.

    Me hissant sur sa souple encolure, je m'en fus.

    Je traversai d'abord une forêt. Les arbres penchèrent vers moi des branches menaçantes. Des ombres glissèrent à leur long, et à leurs extrémités s'épaissirent. Elles devinrent des hommes qui brandissaient des lances, nus dans leurs corps noirs. Je tirai mon épée, et la grâce d'Ithälun, qui l'avait bénie, jeta un éclair. Sans parler, sans rien dire, implacablement, je découpai vif comme la foudre les huit ombres ainsi condensées, et elles s'enfuirent en hurlant.

    Je fus dans des montagnes. Des rochers devant moi se dressèrent: d'abord je pensai que la pente progressivement me les montrait, puis m'aperçus qu'ils se mouvaient, et prenaient la forme d'hommes monstrueux, pareils à de grands singes, qui tenaient des gourdins. Rapide comme l'éclair, je tirai mon épée, bénie par Ithälun, et elle jeta un éclair; et avant qu'ils eussent pu faire un geste je les rompis et les détruisis – les effritai, les éboulai –, et ils s'enfuirent en grondant, lorsqu'ils le purent.

    (À suivre.)

  • Les contes de fées de madame d'Aulnoy

    00000000000000.jpgDepuis ma jeunesse estudiantine, j'étais curieux des contes de fées de Mme d'Aulnoy (1651-1705). Les programmateurs de l'Agrégation de Lettres ayant eu l'idée inattendue d'en imposer une sélection cette année, j'ai eu l'occasion de les découvrir.

    Je me crois plus ou moins spécialiste du merveilleux, même quand il n'est inséré qu'accessoirement dans la grande littérature. Assez abondant chez Fénelon et La Fontaine, il l'est davantage encore chez Mme d'Aulnoy, il l'est autant que chez les auteurs modernes de fantasy qui en contiennent le plus. Les programmateurs du concours démontrent ainsi qu'en France, le merveilleux a été aussi abondant qu'ailleurs, et qu'eux-mêmes ne lui sont pas hostiles: pas du tout.

    Bariolé et chargé, celui de Mme d'Aulnoy me rappelle celui de Sophie Audouin-Mamikonian, l'équivalent français de J. K. Rowling dont je lisais la série Tara à ma fille, quand elle était petite. J'ai bien dû lire des auteurs de fantasy équivalents, quand j'étais petit moi-même. Mais il y avait généralement chez eux une cruauté, une noirceur philosophique que Mme d'Aulnoy n'affiche pas particulièrement. Et quand la philosophie était plus chrétienne, comme chez Tolkien, le merveilleux était pris plus au sérieux, plus profondément lié à la religion.

    Car Mme d'Aulnoy s'appuie sur le merveilleux gaulois, tel qu'il était déployé dans la littérature médiévale, mais avec tout le plaisir du jeu qu'on observe chez les auteurs les plus récents – je dirais postérieurs à Tolkien: dans sa lignée, mais plus légers.

    Souvent son merveilleux est ornemental et sert à décorer plaisamment des contes moraux, satiriques ou galants. À la rigueur, certains d'entre eux pourraient s'en passer.

    Mais quand il devient central dans l'évolution narrative – quand, par exemple, la transformation d'êtres laids en êtres beaux par 00000000000.jpgles fées est absolument nécessaire à l'histoire d'amour –, un phénomène curieux se produit, qui m'a fasciné – notamment dans le récit du Rameau d'or. Car l'amour parfait semble s'accomplir dans un monde parallèle, rêvé, où les âmes prennent une forme idéale, et se rencontrent. L'aspect curieux de la chose est qu'en rien l'individu ne reste seul, au sein de ce beau songe: grâce aux fées, on peut y vivre à deux.

    Mais on n'y vit qu'à deux. Les parents sont laissés dans le monde ordinaire, où les amants sont crus morts, puisque disparus dans un autre. Le reste de l'humanité s'est envolé, pour le couple béni.

    C'est beau, et en même temps il y a quelque chose d'illusoire et de triste, dans cette idée. Cela me rappelle Pierre Teilhard de Chardin disant que le couple était une étape nécessaire à l'appréhension du Christ, esprit de l'humanité entière – et même, ultérieurement, du Père, esprit de tout l'univers créé. Il n'était pas une fin en soi, comme il peut l'être dans le paganisme, ou l'hédonisme. Cependant, le pouvoir de la fée ne s'étend pas plus loin.

    Et sous ce rapport ce conte assez beau et émouvant, mais inquiétant, fait songer à Lord Dunsany (1878-1957) et à sa Fille du roi des Elfes (1924). On se souvient qu'il se termine par l'intégration par Jupiter de deux amants dans un grand globe de lumière hors du monde. Cet Irlandais optimiste, amateur de merveilleux, de nature et de traditions celtiques est peut-être l'auteur qui se rapproche le plus de madame d'Aulnoy. C'est un compliment, pour les deux.

  • Jean-Paul Sartre et la satire comme principe constitutif de l'univers

    0000000000.jpgÀ l'agrégation de Lettres, cette année, il y a un recueil de nouvelles de Jean-Paul Sartre que je n'avais jamais lues, rassemblées sous le titre Le Mur (1939).

    Les Mots (1964) éclipsent le reste de son œuvre lorsqu'il s'agit d'avoir un regard satirique sur la vie, et La Nausée (1938), lorsqu'il s'agit de l'expérience du néant. Ces nouvelles, écrites peu de temps après le second titre, sont intéressantes et agréables à lire, parfois amusantes, elles ont une portée satirique claire, elles émanent de la tradition qui a commencé avec Horace, et qui a triomphé en France et dans ce que Stephen R. Donaldson appelle le mainstream – nihiliste et moqueur, affectant l'intelligence suprême de ne croire à aucune illusion émanée des sens ou des traditions religieuse, de ne rien concéder à ce que Sartre appelait la pensée magique.

    Il est remarquable que Sartre, à cet égard, apparaissent comme une figure fondatrice non pas seulement pour les Français, mais pour tout l'Occident.

    La nouvelle la plus parlante et la plus marquante est celle dont, avant de la lire cet été, j'avais déjà entendu parler, L'Enfance d'un chef. Un certain Lucien Fleurier fait l'expérience, enfant, du néant, et joue ensuite à être un bon fils qui aime sa maman, puis un bon élève qui écoute ses professeurs – et l'adolescence le voit attiré par une figure surréaliste appelée Achille Bergère, évoquant André Breton. C'est l'occasion pour Sartre de se moquer du Surréalisme, qui dominait alors la vie culturelle. Le but d'Achille Bergère, artiste fantasque, est essentiellement d'attirer Lucien dans son lit, et toutes ses manières d'émancipateur d'âmes mènent à cela. Il parviendra à son but, avec la bénédiction des parents de Lucien, petits entrepreneurs provinciaux naïfs, et flattés de l'intérêt que Bergère porte à leur fils.

    Mais Lucien n'a pas ressenti grand-chose, durant sa nuit d'amour avec lui, et il a très peur qu'on l'assimile à une tapette. Il plante là notre artiste, reste terrifié à l'idée de le croiser dans Paris, et se met à fréquenter des phalangistes de l'Action française, parmi 0000000000000000.jpglesquels il commence à exceller par la rigueur de son antisémitisme, ainsi que par sa cruauté et son absence totale d'empathie, d'amour à l'égard de son prochain – surtout juif.

    Il parvient à séduire, grâce à son autorité dans ce cercle criminel qui bat à mort des passants innocents, une jeune fille délurée qui jure être plutôt de gauche mais qu'assurément l'aura de Lucien fascine par-delà les idées. Il ne l'aime pas, mais en jouit à satiété, content de lui-même.

    Finalement il devient un phalangiste de haut rang, et prévoit déjà de reprendre glorieusement l'entreprise de son père – songeant à sa probable mort prochaine – et être le chef d'une troupe d'ouvriers soumis et respectueux.

    À un premier niveau, la satire est évidente: la bourgeoisie française est visée, et Sartre amuse à ses dépends. Pas seulement la bourgeoisie dite de droite, mais aussi l'avant-garde et les artistes, qui cherchent juste à enfumer leurs candides disciples.

    À un niveau plus profond, Sartre veut montrer que les chefs d'entreprise, ou capitalistes, sont illégitimes et s'imposent par le mal, la cruauté, le racisme, le mépris, l'inhumanité.

    Et à un niveau ultime, il s'agit aussi de montrer de quelle manière l'expérience du néant amène l'être humain à s'inventer des mondes, à se créer des figures du bien et du mal qui émanent en fait de son égoïsme et de son besoin d'exister, de s'attribuer une pensée, de l'esprit!

    Je n'ai pas trouvé que c'était toujours de bon goût, mais il est constant que, parallèlement aux courants qui exaltaient les artistes et les adeptes, il y a eu des satiristes qui ramenaient aux réalités. C'est nécessaire, pour éviter l'illusion, ou simplement l'excès. Horace a bien fini par la satire philosophique, après avoir composé de juvéniles Odes. Et il y dénonce les poètes exaltés. Pas forcément les guerriers fanatiques, néanmoins.

    Mais de là à en faire une philosophie... On n'invente pas tout, dans la pensée magique. Souvent on trouve, aussi, le sens secret des choses! Le capital, par exemple, sert à créer, à puiser dans ses idées diffuses ce qu'on peut ajouter à la vie. Il ne consiste pas seulement à asservir les ouvriers!

  • Parution officielle du Comte Vert de Savoie

    000000000000000.jpgLe 12 juillet dernier, Le Comte Vert de Savoie, poème héroïque d'Antoine Jacquemoud, a été officiellement mis en vente, après une période de souscription fructueuse. On peut le trouver sur Amazon, au prix de 17,94 €. Le Tour Livres, dont je suis le directeur littéraire, l'a réédité.

    Il a été publié une première fois en 1844 mais il était depuis introuvable. À l'heure où je vous parle, les souscripteurs l'ont reçu ou devraient le recevoir incessamment. J'ai quelques soucis avec les souscripteurs suisses, Amazon refusant de livrer les livres chez eux; je ne sais pas pourquoi mais je suppose que c'est un problème commercial. Un esprit avisé saura me le dire quelque jour prochain.

    Je rappelle que ce poème en douze chants et en alexandrins fait l'éloge du comte de Savoie Amédée VI, qui vivait et régnait au quatorzième siècle dans les trois départements français de Savoie, de Haute-Savoie et de l'Ain, ainsi qu'en Suisse dans le Valais francophone, dans le Pays de Vaud, et en Italie dans le Val d'Aoste et en Piémont – bref sur trois pays dits nationaux actuels.

    Il était aimé des anciens Savoisiens, et c'est sur lui, en général, que s'est concentrée leur littérature épique. En tout cas en 1838 l'Académie de Savoie a lancé un concours de poésie à sa gloire, et Antoine Jacquemoud l'a gagné, pour la vigueur de son imagination, la justesse de sa langue et la noblesse de ses conceptions.

    Il a adopté complètement la mythologie traditionnelle savoisienne, dynastique et catholique, qui faisait des princes de Savoie des protecteurs de leur peuple, non seulement de leur vivant mais après leur mort, et qui les mettait en relation intime avec les anges de Dieu. Mais, plus que cela, romantique, il a créé le portrait d'un individu héroïque qui n'était pas en relation mécaniquement avec la divinité, parce que son sang l'y obligeait, parce que l'hérédité l'y contraignait, mais par choix personnel, par amour de l'idée pure – de l'idée pure du vrai Dieu –, sa foi personnelle. En ce sens, il était pleinement chrétien, et le christianisme pour la 0000000000.pngdynastie savoisienne n'était pas un simple succédané, déguisé, du paganisme, mais une vraie religion nouvelle, qui accordait à l'être humain et à son libre arbitre, à ses choix et à ses capacités de jugement une importance spécifique, parfaitement comprise par Jacquemoud et annonçant évidemment la liberté moderne.

    Sans doute, pour Jacquemoud et la plupart des Savoisiens, la liberté faisait tourner le cœur vers Dieu, et renforçait le lien qu'on établissait avec lui. Mais ils n'étaient pas sans savoir qu'elle faisait courir le risque de l'impiété et du déni fou. Jacquemoud constate que dans les plaines d'en bas (la France), cela a eu de funestes effets. Mais il assure qu'en Savoie on a su conserver le lien avec les traditions antiques tout en développant l'individualité libre, et qu'à ce titre la Savoie est un pays béni, visité quotidiennement par Dieu, et que le Comte Vert en est un représentant parfait, dès le Moyen-Âge!

    C'est ce que j'ai essayé de faire ressortir dans ma préface.

    J'ai placé aussi des notes, pour faciliter la compréhension. Et en tout cas le livre est maintenant disponible, après bien des tribulations! Car c'est dès 2016 que le projet est né, à la demande d'un éditeur qui s'est finalement défaussé, sans donner de raison. Je l'ai donc édité moi-même, dans ma propre maison, et le fait est qu'éditer un poème héroïque n'est pas chose aisée, cela ne se fait plus guère. Seuls les grands éditeurs parisiens, apparemment, en connaissent les tenants et les aboutissants.

    Mais enfin, moi aussi, maintenant.

  • Les fées de Charles Perrault, anges du peuple gaulois

    00000000.jpgJ'ai évoqué la tradition médiévale qui, à l'antiquité chrétienne braquée contre le paganisme et assimilant les dieux païens aux démons, a ajouté un merveilleux d'inspiration celtique dont la frontière avec le christianisme était plus floue. Il en est né l'idée que les anciens Celtes avaient une spiritualité déjà proche du christianisme, quand ce n'était pas le cas des Romains. On la lit dans L'Astrée d'Honoré d'Urfé, qui honore à cet égard les Gaulois, et le dix-septième siècle la connaissait. Elle a pu jouer un rôle dans la Querelle des Anciens et des Modernes, au sein de laquelle Charles Perrault, l'auteur des fameux Contes de ma mère l'Oye, a pris le parti des Modernes contre Boileau.

    Dans son entourage était une certaine Mademoiselle Lhéritier, avocate de la supériorité des imaginations du monde chrétien sur les créations du paganisme antique, nous dit Catherine Magnien dans l'introduction à son édition des Contes (au Livre de Poche: 2021, p. 29). Mais ce qu'énonce en particulier cette Mlle Lhéritier est ceci: Contes pour contes, il me paraît que ceux de l'antiquité gauloise valent à peu près ceux de l'antiquité grecque; et les fées ne sont pas moins en droit de faire des prodiges que les dieux de la Fable.

    En d'autres termes, les fées sont chrétiennes, appartiennent au monde chrétien – et, au fond, leur droit à faire des prodiges est même plus grand.

    On pensait en effet que les fées appartenaient à la mythologie gauloise, et c'est sans doute le cas. Leur nom vient du latin, mais on le trouve pour la première fois chez Ausone, poète gaulois écrivant en latin. Et, comme je l'ai dit, les Bretons et les Irlandais même convertis au christianisme n'ayant pas renoncé à la croyance aux fées, le Moyen Âge français a concédé au fils d'un elfe qu'était Merlin le droit de faire des divinations justes et de conseiller un roi juste – un roi chrétien, Arthur –, bien qu'on dût admettre qu'il était fils du diable. Mais il s'était racheté par son baptême, disait-on.

    Et dans la littérature irlandaise, l'idée est clairement énoncée: les fées elles-mêmes se convertissent au christianisme, qu'elles préfèrent au druidisme – et elles sont assimilées à des anges qui n'ont qu'à demi péché, et attendent d'être réintégrés au ciel. On trouve cela dans l'histoire de saint Brendan en latin, traduite ensuite en français, au onzième siècle.

    Le Romantisme remettra l'idée à la mode, par exemple avec le Savoyard Maurice Dantand, qui parle d'anges terrestres attendant de revenir au ciel – mais qui n'hésite pas, lui, à dire que les dieux grecs et romains étaient justement ces anges! Les Bretons et les Irlandais s'en étaient gardés, ne puisant que dans leur tradition propre.

    Et les fées des contes, donc, étaient réputées les déesses des Gaulois, mais étaient souvent présentées comme chrétiennes, même au dix-septième siècle. Et Perrault les présente comme réalisant, miraculeusement, les bonnes et les mauvaises intentions, 000000000.jpgle bien et le mal qu'on a en l'âme. Celle de Cendrillon est grandiose, et la moralité présentée à la fin l'assimile à la bonne grâce: mot ambigu, qui désigne à la fois une bonne disposition de l'âme et un don de Dieu. Dans le premier cas, la fée est allégorique, dans le second, angélique. Or, l'allégorie a aussi été un moyen, pour les poètes chrétiens, de justifier le merveilleux.

    À vrai dire, les contes de Perrault ne s'inspirent pas tant qu'on pourrait croire, et qu'il le dit lui-même, des contes gaulois – de la tradition populaire. En tout cas, pas directement. Il imite souvent de contes italiens. À cet égard il rejoint Molière, qui ne faisait souvent que mettre un patin d'antiquité sur le théâtre italien. Perrault se contente de les alléger, de les rendre plus distingués, plus classiques, plus français, les Italiens passant pour fantaisistes à l'excès. Mais ils s'inspiraient, eux-mêmes, de la mythologie bretonne, qu'ils appréciaient, ou des contes populaires locaux. Perrault s'inspire aussi de certains romans médiévaux, tel Perceforest, ce qui confirme tout ce que j'ai dit. Il s'appuyait sur une tradition qui essayait d'intégrer le paganisme celtique à la philosophie chrétienne, et comme la seconde était considérée comme légitime, cela donnait aux fées une force toute particulière, malgré l'épuration des contes italiens ou médiévaux à laquelle il procédait. Il n'en restait que l'essentiel; mais il l'avait bien saisi.

  • Prophétesses et serviteurs

    0000000000000.jpgIl existe dans la culture un archétype: celle de la femme inspiratrice, la devineresse qui prophétise et que les mâles écoutent, exécutant sa parole divine! L'enchanteresse Velléda, si ma mémoire est bonne, est citée par Tacite comme inspirant ainsi les Bretons révoltés contre l'ordre romain.

    La femme est en effet le reflet aisé de la parole des dieux, à laquelle, par la profondeur de ses sentiments, la vigueur de ses intuitions, elle a directement accès. Plus profondément inséré dans la matière terrestre, le mâle a plus de force physique, mais aussi moins d'intuitions fiables. C'est donc sur les conseils de la Pythie qu'il doit agir pour faire évoluer la Terre.

    Mais à cette tradition la philosophie et la théologie ont opposé l'exercice de la pensée claire. De fait, l'insertion du corps masculin dans la matière donne aux pensées un aspect froid qui leur permet d'être libres, et de suivre la pure logique sans être troublées d'aucune bouffée intime. En tout cas c'était la vision des philosophes classiques et de la théologie chrétienne.

    Les Romantiques ont regretté cette évolution qui avait mené à un excès de rationalisme et, dans leur foulée, les Surréalistes ont explicitement rejeté la voie masculine pour renouer avec la voie féminine, intuitive et imaginative. Rudolf Steiner, de même, rappelait que l'être humain à venir réunirait les deux pôles, serait intérieurement androgyne, et qu'il y aurait une unité retrouvée entre le corps, l'âme et l'esprit. L'image d'un couple parfait replaçait Ève dans le flanc d'Adam, et de nouveau la pensée claire s'accordait avec le sentiment profond, et l'action lourde avec le sens du bien et du mal. Et ce qui permettait cette union était évidemment l'amour, au sens mystique mais aussi érotique, puisque la réunion des deux pôles était signifiée dans le couple marié – ce que rappelait aussi un Pierre Teilhard de Chardin, à sa manière: il parlait, pour la femme, de celle qui unissait l'homme au monde.

    Cependant, cette image archétypale de la femme inspiratrice ne débouche pas toujours sur de telles unions entre la pensée et le cœur, et il existe un courant, de genre New Age, qui veut simplement renverser le patriarcat et instaurer le matriarcat, lequel il prétend plus ancien et conforme à la Tradition – ce qui n'est certainement pas vrai, puisque l'humain initial n'était pas différencié sexuellement! Ce courant ne veut pas de la raison claire et veut pouvoir mépriser l'action lourde, et parle finalement 00000.jpgde Jésus comme s'il n'avait fait qu'exécuter dans sa vie les sages conseils de Marie Madeleine – effaçant Râ pour ne laisser parler qu'Isis.

    Cela s'accorde avec un certain mysticisme échevelé, qui ne veut pas vérifier par la pensée la justesse des intuitions et qui finit, au bout du compte, par assimiler tous les sentiments personnels à des inspirations sacrées. La place légitime accordée au principe féminin tourne au culte du féminin divin – et comme, sans la Raison, le sentiment se lie aisément à l'égoïsme, on en vient à vénérer des pulsions éminemment corporelles. On a beau voiler un tel matérialisme foncier par des mots ressortissant au mysticisme, les préoccupations n'en demeurent pas moins purement terrestres, puisqu'on ne dépasse pas le sensible physique vers l'esprit pur – puisqu'on n'a pas, en fait, de vie religieuse au sens propre.

    Non qu'il soit mauvais, évidemment, de chercher l'âme des choses sensibles; mais cela ne peut pas remplacer la spiritualité au vrai sens du terme, qui touche à la pensée libre: cela ne peut servir que d'étape intermédiaire. En aucun cas ce n'est la fin de l'initiation, pour ainsi dire. Et qu'il soit au fond nécessaire de passer par ce sentiment profond des choses sensibles, qu'il soit indispensable même au mâle de passer par ce pôle féminin pour appréhender pleinement le réel, ne crée pas en lui un aboutissement dernier. Certes, pour pénétrer l'esprit des choses, il faut passer par l'intuition féminine, c'est à dire le psychisme naturel; mais cela ne saurait être une fin en soi: au-delà reste Dieu, qui n'est pas sexué.

  • Le merveilleux et l'art du conte chez Charles Perrault

    81ZwOBHY+FL.jpgPréparant l'agrégation de lettres, je m'amuse à relire des œuvres qui sont à son intéressant programme, à commencer par les contes de Perrault, qui m'ont attiré déjà il y a quelques années parce que le merveilleux tel qu'il s'est déployé dans la littérature française est pour moi une question importante. On ne peut pas dire qu'il y soit très naturel, ni très facile, l'habitude ayant été de le rejeter comme une marque de croyances naïves, non civilisées.

    La filiation proclamée avec les Grecs et les Romains était à cet égard commode, pour deux raisons. D'abord parce que la prose romaine était déjà assez réaliste, nonobstant L'Âne d'or d'Apulée: les récits historiques se centraient, comme le théâtre de Racine et Corneille, sur les sentiments humains. Ensuite parce que le christianisme avait pour ainsi dire lessivé la mythologie grecque, et que le Moyen Âge ne lui accordait plus de crédit. Les récits alors repris d'Ovide, de Stace et de Virgile édulcoraient leur merveilleux, condamné par saint Augustin et les Pères de l'Église.

    Mais comme le merveilleux est un besoin universel, il a pu revenir, de deux côtés: la Bible, d'abord, qui en contient, et en a transmis aux chroniques franques et aux chansons de geste, ainsi que dans les vies de saints en vers et en prose, latine ou française. On y trouve des saints du ciel et des anges qui interviennent dans le cours des événements, et parfois des divinités agrestes antiques y figurent les démons. Par ailleurs, la mythologie celtique a aussi remis à la mode le merveilleux, après être passée par le latin, en Grande-Bretagne et en Irlande. Elle a en effet résisté à l'épuration chrétienne, de nouveau pour deux raisons.

    La première, naturellement, est que les Bretons et les Irlandais ont été convertis après les Grecs et les Romains, et donc étaient moins profondément convertis au réalisme latinLa seconde était les auteurs latins de ces peuples celtiques étaient eux-mêmes chrétiens, et ne voyaient pas la même opposition entre le christianisme et le paganisme de leurs ancêtres, que les Pères de 000000000.jpgl'Église entre ce christianisme et le paganisme méditerranéen. Sans doute parce l'opposition politique entre les chrétiens et les païens était chez eux moins forte. En tout cas, la vie de saint Brendan, moine irlandais, reprenait clairement des épisodes de la mythologie locale, et la légende du roi Arthur restait ambiguë, la figure de Merlin, devin réputé voué au Christ sans être prélat, l'exprimant tout entière.

    Cette tradition a fait naître l'idée que les Celtes étaient chrétiens sans le savoir quand les Romains étaient impies; au début du dix-septième siècle, on la trouve exprimée chez Honoré d'Urfé, à propos des Gaulois. Et en tout cas, cela donnait au merveilleux celtique une légitimité morale que n'avait pas le merveilleux d'inspiration grecque.

    Le résultat en est que, même chez les classiques français, le merveilleux d'inspiration grecque reste discret, ou peu convaincant, artificiel, l'habitude ayant été prise de le considérer comme une illusion démoniaque. Et somme toute, l'intervention divine la plus marquante, dans le théâtre de Racine, reste celle d'Athalie, inspirée de la Bible. Mais, dans les contes de Perrault, se posant comme issus de la tradition gauloise, les fées ont aussi une certaine force de suggestion que n'a pas Vénus nommée par Phèdre chez le même Racine.

    J'en donnerai des exemples une autre fois, cet article commençant à être long.

  • L'anéantissement de l'Homme-Dragon (Perspectives, XCIII)

    0000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Bataille céleste, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'elfe fin, je venais d'assister à la bataille la plus extraordinaire qui fût jamais, et qu'un miracle venait d'enserrer l'homme-dragon Taclamïn dans des cercles se resserrant, et le faisant hurler de douleur et supplier qu'on l'épargne.

    Alors je vis un être ailé apparaître devant le monstre, et voici! il plongea la main dans le cœur de Taclamïn – au-dessous de son œil rouge, dans la partie la plus noire, la plus obscure de son corps de fumée. Et je vis l'ange retirer un éclat de ce corps maudit, luisant doucement dans sa main – et qui avait des reflets rouges, jaunes et bleus.

    L'ange le prit et le serra contre sa poitrine, où il entra lentement, avant de disparaître tout à fait. Quand il retira sa main, elle était vide. Cependant il l'agita, et des fragments de lumière tombèrent, neige, jusqu'au sol.

    Pendant ce temps le monstre Taclamïn avait cessé ses plaintes et tenait le menton baissé, inconscient. La nuée dont était fait son corps s'apaisa, et se laissa dissiper tout à fait par les cercles se resserrant. Et sans que Taclamïn fît entendre aucun son nouveau, il disparut bientôt dans un point flamboyant des cercles verts resserrés à l'extrême – et où bientôt la teinte verte elle-même disparut, pour ne laisser briller qu'un globe étincelant.

    Il n'était pas plus gros qu'une balle de tennis; et l'ange le prit, et s'éleva vers les hauteurs, et bientôt on ne vit plus que ce globe, pareil à une étoile qui s'élançait vers les lointains des astres. Et puis il se fondit à son tour dans l'azur profond, et la robe de l'ange jeta un dernier reflet blanc, et ce fut tout.

    Revenu à moi après cette vision incroyable, je descendis vite les étages de la cour par un escalier étroit en pierre, et courus, après être sorti par la porte désertée, vers mon cheval ailé Isniëcsil, qui, tombé à terre, avait été oublié de moi durant le mystère de l'anéantissement de l'Homme-Dragon. Je me précipitai vers lui, et l'atteignis rapidement, tant sont véloces les jambes des elfes. Dans ma conscience de simple mortel qui subsistait, ou parfois resurgissait, je m'étonnais de me voir, moi-même, glisser sur l'herbe plus que courir sur la terre, car tels sont les génies, que le sol ne les attache pas comme les hommes de chair et de sang.

    Isniëcsil s'était lourdement abattu. Il peinait à se remettre debout. Je craignis qu'il n'eût une patte brisée.

    Mais ses ailes avaient ralenti sa chute. Et il n'avait, en vérité, que de superficielles blessures.

    La plus grave était une plaie à son flanc, probablement faite par la main de Taclamïn au plus fort de la bataille. Je la soignai, une fois la bête remise debout; et en peu de jours nous pûmes quitter ces lieux. Avant cela, nous fûmes bien aidés par les habitants de la ville voisine, qui, tout heureux que nous eussions débarrassé la vallée de l'Elfe-Démon, nous faisaient fête et nous donnaient tout ce dont nous pouvions avoir besoin pour nous remettre et retrouver nos forces.

    Et puis, au bout de sept jours, nous les saluâmes, et repartîmes, pour faire face, comme on dit, à de nouvelles aventures. Et voici que maintenant, après toutes ces années passées avec mon cheval chéri (car il s'en est encore écoulé beaucoup, après cette victoire sur l'un des plus formidables démons de la Terre), il était allongé sur le sol, cette fois mortellement blessé, tombé du ciel après un nouvel affrontement contre le Diable – soit que, vieilli, il n'eût plus la force d'antan, soit, simplement, que son heure fût venue, et qu'il n'y eût plus rien à dire ni à faire, qu'à constater son départ de ce monde, et à l'honorer comme je pouvais.

    (À suivre.)

  • La métaphore selon Proust

    000000000.jpgMa fille lisait Marcel Proust, et je me faisais la réflexion que je n'avais jamais lu Le Temps retrouvé, le dernier volume de son cycle célèbre. Après l'avoir lu elle me l'a prêté, et j'en ai lu une bonne partie, en tout cas je suis allé jusqu'à l'endroit où il définit l'art, et comment selon lui il permet d'accéder à l'éternité.

    On en restitue généralement la partie la plus ordinaire, qui semble donner raison à Blaise Cendrars énonçant, dans Le Lotissement du ciel, que Proust se nourrissait d'illusions: les sensations identiques, d'une époque à l'autre de la vie, unissent le présent au passé, et donnent le sentiment qu'il existe un monde qui les transcende, hors du temps. On reconnaît le thème de la madeleine. Mais cela va plus loin, car poursuivant sa réflexion, Proust parle de la littérature qui met en rapport, au-delà d'elles-mêmes, des choses sur la base d'une qualité commune et qui, à ce titre, domine la matière pour accéder à l'idée pure. Et de mentionner en ce sens la métaphore, qui touche à l'éternité, donc, parce qu'elle saisit l'esprit des choses, le monde spirituel au-delà de l'espace et du temps.

    Lisant cela, je l'ai trouvé grandiose et parfaitement juste. Et il m'a semblé saisir, même, la source du charme infini de la prose de Proust, qui emporte les choses, les souvenirs dans un grand rêve éveillé, qui spiritualise le monde et le hisse vers la sphère de 000000000000000000000.jpgl'esprit sans lui faire perdre ses formes. Elle l'emmène vers un temps sans fin touchant à la féerie – et il est significatif, précisément, que Proust ait adoré, comme il le dit lui-même, les contes des Mille et une Nuits.

    Le monde de ces contes, de fait, se situe dans un espace de métaphores déployées, et devenues à leur tour substances, à ce titre reflets de l'esprit pur, reflets plus vrais que le monde extérieur – fenêtre par conséquent de l'éternité. Mais le génie de Proust est d'avoir, par son système de mises en relations ontologiques débouchant sur une philosophie générale de la vie, fait de l'existence contemporaine une sorte de suite des Mille et une Nuits – un espace dans lequel cette existence devient à son tour conte. Le monde spirituel est celui où les idées sont vivantes, ou les choses, des pensées, en tout cas le monde de l'art fait se rencontrer les phénomènes physiques et la sphère intelligible, comme eût dit Corbin, et tout à coup jusqu'à la vie qu'on a menée devient un prodige, s'inscrit dans quelque grandiose hiérohistoire – prend un sens au regard des dieux.

    À ce titre, Proust, dans ce dernier volume de son cycle, se déchaîne contre le réalisme, le dit faux et mensonger, mais aussi contre l'engagement politique – à ce titre, il est encore romantique, et préfigure le Surréalisme. Car la métaphore comme entrée dans le monde spirituel, dans l'infini des mystères, a été aussi brandie par André Breton. Dans le cœur le monde s'approfondit, et dans le monde on reconnaît son âme – et c'est ainsi que l'art se déploie, comme expérience mystique et religieuse. Ces explications m'ont donné à saisir pourquoi j'avais trouvé Proust si beau.

  • Loaf nous quitte

    0000000000.jpgQuand j'étais jeune, je fréquentais, à Annecy, des musiciens du genre punk – ou alors des artistes liés aux Beaux-Arts, car il y en a une école dans la ville. Il y avait de bonnes choses et de moins bonnes, mais une des meilleures était le personnage surnommé Loaf, et dont le vrai nom était Lionel Darvey. Il tenait un fanzine rock intitulé Shaglatoo, consacré aux concerts dans les environs, et il y publiait des textes, et il était bon avec moi, très gentil, car il publiait mes poèmes, et disait les aimer. C'était une âme très sensible, très belle, et il était passionné de rock. Dans la vie il était machiniste au Centre Bonlieu, complexe annécien de salles de spectacles. Je l'aimais beaucoup, il était toujours plein de bonté.

    Extérieurement il avait l'air d'un biker ou d'un membre des Motorheads, d'un punk américain, mais en fait il était très agréable, paisible et souriant.

    Un jour, je me souviens, il a accepté de publier dans son fanzine un récit de fantasy, de genre poétique, que j'avais écrit, et un gars que je connaissais aussi, dont le nom était Francis Ribard, a critiqué mon texte, il a déclaré que la fantasy était stérile parce que dénuée de réalité. Elle était surtout, dans mon cas, faite de style fleuri, et donnait à personnifier des lieux, des saisons, elle était de nature mythologique. Et cela ne lui plaisait pas. Il s'est mis à faire l'éloge de la science-fiction qui, elle, s'appuyait sur le réel, posait des problèmes sociaux, et n'entrait pas, surtout, dans les mystères des elfes et des anges, comme je le faisais dans mes textes, mais restait rationnelle.

    C'était un milieu qui se voulait artiste et ouvert d'esprit mais avait les mêmes préjugés matérialistes que la bourgeoisie dominante. L'alternatif ne va pas jusqu'à remettre en cause la vision du monde habituelle, en général; il se contente d'avoir des 000000000.jpgsolutions radicales aux problèmes sociaux.

    J'ai proposé à Loaf une réponse à ces critiques, vantant l'art pur comme transformant bien plus sûrement et plus profondément la vie que les engagements politiques de convention. Il a accepté.

    À sa publication le détracteur était furieux, mais enfin, Loaf m'avait permis de m'exprimer. Par la suite, Shaglatoo a arrêté de me publier, voulant se recentrer sur sa vocation première, et éviter de se perdre dans des polémiques abstraites. Et moi j'ai arrêté de fréquenter ce milieu. Mais j'ai gardé ma reconnaissance à Loaf.

    Récemment j'ai renoué, par Facebook, avec un ancien ami commun, le peintre Thierry Xavier, qui, proche de Loaf, a annoncé sa mort, d'un cancer des poumons. J'ai été ému. Je l'aimais. J'ai eu des pensées pour lui. Il continue son chemin, et ses sentiments purs l'aident certainement, lui servent certainement de véhicule, dans l'autre monde – de merkaba, comme on dit. Requiet in pace.

  • L'abbé Boudet lecteur de Joseph de Maistre

    000.jpgHenri Boudet (1837-1915) a été curé de Rennes-les-Bains, dans le Languedoc, pendant quarante-deux ans, et, né à Quillan et mort à Axat, était un enfant du pays. Il a publié en 1886 un livre appelé La Vraie Langue celtique et le cromlech de Rennes-les-Bains, et il est du type de ceux qu'aimait André Breton – échafaudant des théories étranges, non attestées historiquement, à partir de rapprochements subjectifs, d'alliances de mots. Il établissait par exemple un lien entre l'anglais pun et les Puniques, ou Phéniciens de Carthage; ce qui est un peu absurde, puisque le u ne se prononce pas de la même façon, du latin à l'anglais ou même au français. En latin c'est [u], en anglais [œ], en français [ü]. Mais le rapprochement est amusant justement parce qu'en anglais pun signifie jeu de mot, calembour.

    Boudet croyait en effet que l'anglais était émané du vieux celte, et que le vieux celte était lié à la langue primitive, à ce que Guénon aurait appelé la Tradition. Cela passait par l'hébreu, naturellement: vieille antienne chrétienne. Mais ce qui éclaire sur les sources de son imagination, c'est qu'en introduction il cite Joseph de Maistre (1753-1821), grand philosophe savoyard connu alors dans la France entière comme ayant tenté de refonder la légitimité du Pape et du Roi. Les curés le lisaient beaucoup, la République ne s'étant pas encore durablement installée, et se plaisaient à penser que la royauté reviendrait bientôt. Le clergé attendait de retrouver ses prérogatives perdues, et cherchait dans Joseph de Maistre de bonnes raisons d'y croire.

    Il l'avait prophétisé. Mais plus encore, il avait annoncé que la France reviendrait dans le droit chemin catholique, et l'Angleterre aussi, et qu'à elles deux elles réformeraient le monde et le rendraient accueillant au Saint-Esprit, à la Révélation Nouvelle. Il aimait beaucoup ces deux pays, la France et l'Angleterre.

    Et la raison en est son affection pour les Celtes. Il était persuadé que c'était un peuple saint, propre à recevoir singulièrement les lumières divines. Et il assimilait les Anglais et les Français aux Bretons et aux Gaulois, assurant même que certaines particularités 0000000000.jpgdu français et de l'anglais venaient des anciens Celtes, et que Charlemagne même était celte.

    Cela n'avait aucun sens et il ne connaissait pas les langues celtiques, se trompait évidemment sur Charlemagne – qui était un Germain, un Allemand. Mais son enthousiasme le portait vers certaines croyances illusoires.

    Par ailleurs il essayait de déchiffrer le réel comme s'il était un rébus, une allégorie matérielle de la volonté divine, comme l'avait recommandé son compatriote François de Sales. Le culte des anciens Celtes peut du reste venir d'un ami de celui-ci, Honoré d'Urfé: dans son Astrée, il prétendait que les Gaulois avaient toujours connu la Trinité, même avant leur conversion au christianisme. (Honoré d'Urfé était savoyard par sa mère, et a beaucoup vécu en Savoie.)

    La tentation de l'abbé Boudet de regarder les rochers de Rennes-les-Bains comme un rébus renvoyant aux anciens Celtes baignant dans la lumière divine vient sans doute de là: de Joseph de Maistre. Car c'est à peu près ce qu'il fait, il essaie de prouver que son petit pays est sacré et vibre de divinité, et que cela passe par la référence aux Celtes. Le sud de la France était pourtant occupé aussi par les Grecs et les Aquitains, ce n'était pas le cœur du monde celtique. Mais sans doute le nom de Rennes, renvoyant à la Bretagne, l'a-t-il porté à croire le contraire pour sa paroisse. Rapprochement subjectif, là encore.

    Les curistes de Rennes-les-Bains, découvrant, en même temps que les bienfaits de ses sources, les rêveries déjà surréalistes de l'abbé Boudet, ont pu être séduits, d'autant plus qu'elles plaçaient Dieu dans la nature, et qu'ils étaient venus là pour la savourer. Trait touchant. Il y a toujours un génie des lieux, et, de nature spirituelle, il suscite toujours d'ardents sentiments chez les poètes. Mais je ne pense pas que Dieu, au sens absolu, soit localisable sur Terre, ni non plus dans tel ou tel peuple. Joseph de Maistre, à cet égard, errait. Henri Boudet aussi, du coup.

  • Le fantastique et la physique quantique

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    Pour accroire l'idée que la physique quantique aurait quelque chose en elle de spirituel – et que le spirituel par conséquent est englobé dans le matériel (notamment, l'infiniment petit) –, on prétend volontiers que les spiritualités orientales ont des concepts qui se recoupent avec les phénomènes observés dans cette physique des particules.

    Mais de quoi s'agit-il, en général? De l'idée selon laquelle le bien est le bien et le mal est le mal et qu'il ne faut pas les confondre, qu'énonce le Dhammapada, recueil canonique des paroles du Bouddha? Évidemment pas, puisque, à ce niveau de la matière, le bien et le mal sont parfaitement indifférents – tout comme la vie et la mort, la santé et la maladie, et tout ce qui touche qualitativement à l'existence humaine. S'agit-il alors de la connaissance des vies antérieures, du paradis et de l'enfer et des lois morales, recommandée également par le Bouddha? Pas plus, bien sûr. Ou alors de la vie retirée dans la forêt, loin des tentations des villes? Quel rapport avec la physique quantique? Il n'y en a aucun.

    Mais peut-être que l'hindouisme, plus que le bouddhisme, y trouvera son compte. Et alors, ce qu'énonce la Bhagavad-Gita, que le non-agir consiste non pas à ne pas agir mais à n'agir que selon la volonté divine, le retrouve-t-on dans la physique 00000000.jpgquantique? Pas davantage. C'est pourtant la base des conseils donnés à Arjuna par Krishna que constitue ce texte fondamental.

    La physique quantique n'a aucune base morale, et l'essence des spiritualités orientales est évidemment le monde moral, tel qu'il émane de l'ordre cosmique divin. Les Occidentaux peut-être ne le savent pas, parce qu'ils lisent peu, ou peu sérieusement: ils s'imaginent que ce qui caractérise essentiellement les spiritualités orientales, c'est le fantastique.

    Et c'est ainsi que, peut-être, on se pense justifié par les spiritualités orientales en inventant qu'on est réincarné de Cléopâtre, de Simone Veil, de Marie Madeleine ou de Napoléon – et que la physique quantique semble le confirmer, en montrant des particules qui semblent être à plusieurs moments du temps à la fois! Ou à plusieurs endroits à la fois, comme ces mages tibétains doués d'ubiquité parce qu'ils projettent des doubles d'eux-mêmes au loin. Et ainsi de suite. Non pas tout ce qui est spirituel, et permet à l'homme de vivre mieux, d'une manière plus conforme à la volonté des dieux, mais tout ce qui est magique, et fait rêver sur des capacités possibles, sur ce qu'on pourrait faire dans ce monde physique à force de yoga: voyager dans le temps, devenir immortel, être plusieurs personnes à la fois – rêveries flatteuses pour l'amour-propre, et qu'on voit aussi dans la science-fiction.

    Déjà Joseph de Maistre dénonçait cet attrait du magique chez les adeptes de Louis-Claude de Saint-Martin, francs-maçons illuminés qui rêvaient de miracles quotidiens, et tâchaient de devenir de nouveaux thaumaturges. Saint-Martin, de fait, assurait que l'homme pouvait renouer avec l'art magique des Géants bibliques. Maistre disait que la plus grande et la plus vraie des 000000.jpgmagies était, pour un jeune homme, de contrôler ses pulsions quand passait une belle femme. Et que l'immortalité vraie s'acquérait ainsi, et non par des opérations rituelles, ou des procédures quantiques. Les machines sont vides de vie, d'âme et d'esprit, lesquels sont pourtant l'essence de l'être humain. Même les machines quantiques sont dans ce cas!

    Le fantastique fait rêver, qu'il soit réalisé par des rituels ou des techniques, mais il faut se souvenir de ce qu'a accompli un vrai homme pur et saint, spirituel authentique: Milarépa. Lui aussi, assurent ses hagiographes, était un grand sorcier, et maîtrisait les éléments. Jusqu'au jour où il s'est repenti d'utiliser cet art pour assouvir ses instincts égoïstes, et a commencé à méditer pour se purifier moralement. C'est l'essence des spiritualités orientales, je pense, qui est la même que celle des spiritualités occidentales.

     

  • Charly Samson et les mystères du Bugarach

    000000000.jpgPréparant une excursion au Bugarach, montagne sacrée de la vallée de l'Aude, avec des élèves, j'ai résolu, sur le conseil de son éditeur, de lire l'ouvrage Si Bugarach m'était conté (2016), de Charly Samson – lequel j'ai rencontré, une fois. Je pensais, en effet, leur présenter les extraits évoquant les contes et légendes qu'on a forgés sur cette montagne spécifique: c'était l'occasion de peupler littérairement, si l'on peut dire, une promenade!

    On se souvient que le Bugarach est devenu célèbre quand on a prétendu, en 2012, que seuls ceux qui vivaient à ses alentours seraient sauvés de la fin du monde. On murmurait que des extraterrestres allaient venir et emporter les fidèles qui y avaient cru. Bizarre choix, pour ces extraterrestres, de sauver des gens qui se contentent de vivre dans les parages d'un gros rocher. On se serait attendu à des critères plus éthiques. À la rigueur, des gens qui vivent selon des principes moraux clairs doivent les séduire davantage que ceux qui disent croire en eux. Ou sont-ils égoïstes et vaniteux à ce point?

    Cette fantasmagorie de science-fiction est venue d'un certain Jean de Rignies, qui habitait près des sources de la Salz, et qui, buvant peut-être un peu trop de son eau salée, avait des acouphènes: c'est en tout cas mon hypothèse, non mentionnée (je dois le dire) par Charly Samson; car la nuit il entendait des bruits de rotatives, dans le sol, et a pensé qu'il y avait là des machines. Le défunt Michel Butor comparait effectivement le travail des gnomes à celui de mécaniciens d'usine: c'est bien vu. Jean de Rignies a même enregistré. Les spécialistes n'ont entendu que le bruit du magnétophone.

    Mais il en a rêvé très fort, pensant rencontrer en vision des hommes du futur et d'étranges robots gris, et un jour, dans un trou du Bugarach faisant tomber une pierre, il a entendu un bruit métallique qui lui a fait croire qu'il y avait là un vaisseau spatial. 0000000000000.jpgDes spéléologues sont descendus et ont ramené... une pierre. Le métal, c'est le sang de la roche, pour ainsi dire.

    Il y eut par ailleurs le conte traditionnel de Bug et Arach, que j'ai déjà incidemment raconté, et qui était plus réaliste, puisqu'il faisait des gnomes des esprits gouvernant le minéral. C'est logique. On peut personnifier une montagne: au Tibet, cela se fait encore, plusieurs montagnes sont des déesses. Et elles ont des nymphes à leur service, et des faunes – dont certains ont assurément l'allure de gnomes. Il y a la fée du Bugarach. Et comme on ne croit plus aux esprits, mais qu'on sent leur présence, on en fait des extraterrestres de la quatrième dimension.

    Belle blague, que cette quatrième dimension, soit dit en passant. Rudolf Steiner disait qu'elle ne faisait qu'ajouter au monde physique. Le monde spirituel ne commence, affirmait-il, que quand on retire une dimension, et non quand on en ajoute une: quand il n'y en a plus que deux. Merveilleux Steiner. Prodigieux. Tellement fin et génial. En fait, c'est exactement cela.

    Charly Samson dit qu'un jour il a vu le Buisson ardent, contre la falaise du Bugarach éclairée par le soleil: un arbre, entre les deux, flamboyait. Et de citer la Bible. Mais elle 0000000.jpgévoquait, dans cette lumière, un ange et la voix de l'Éternel, et Charly Samson ne dit pas avoir rien perçu de ce genre. Justement.

    Il raconte aussi que le poète André Chénier, que j'adore et qui a vécu à Carcassonne, est venu à Rennes-les-Bains, et au sanctuaire de Notre-Dame-de-Marceille, à Limoux; il l'a lui-même raconté, d'une façon très belle. Et ce sanctuaire est beau, aussi.

    Charly Samson présente enfin quelques vers de son cru très bien rythmés – il a écrit des chansons – et que j'ai appréciés, à ce titre.

    Et puis il chante son amour de l'Occitanie, pays de surhommes amoindri par la France au treizième siècle, lors de la croisade contre les Albigeois. Classique. Car notre homme est languedocien, et fier de l'être.

    Bugarach, dieu des Corbières, le fait rêver à ce titre, comme un emblème de ce que Chénier appelait le Bas-Languedoc: celui du sud, voulait-il sans doute dire. Qui jouxtait la Catalogne.

  • Le mouton, la mitoune et le trésor de Rennes-le-Château

    000000000.jpgDans Le Guide du Razès insolite de Stéphanie Buttegeg publié en 2016 aux éditions de l'Œil du Sphinx, on découvre des faits étranges, qui se recoupent avec les fantasmagories ordinaires sur Rennes-le-Château et l'abbé Saunière. 

    Le livre raconte qu'un certain berger appelé Paris, dans les environs de ce noble village, a un jour découvert un trésor après avoir suivi une brebis égarée. Or, il existe, par ailleurs, une légende locale, présente dans un autre ouvrage, évoquant les fées qui prennent justement l'apparence de brebis, et qui se jouent ainsi des bergers. Car elles apparaissent et disparaissent, égarant les âmes, et entraînant les mortels vers des puits ou des gouffres. On les appelle, en ce lieu, les Mitounes, mot dont je ne connais pas l'origine.

    Mais il existe encore, à Rennes-le-Château, une autre tradition fabuleuse, celle de son curé Saunière ayant trouvé un trésor, d'une part, et ayant eu la vision de Marie Madeleine dans une grotte voisine, d'autre part. J'ai déjà signalé que la grotte en question était probablement celle réputée habitée par les Mitounes.

    Sans doute, on prétend que Saunière a trouvé un trésor sous l'autel de l'église de Rennes-le-Château, justement vouée à sainte Marie Madeleine. Il l'a déplacé pour en créer un autre plus neuf et, là, aurait trouvé un merveilleux  butin – ou au moins des manuscrits incroyables, recelant des secrets extraordinaires sur Jésus.

    Il est difficile de ne pas voir que deux éléments initiaux se sont mêlés confusément: la tradition du berger Paris, d'une part, celle de l'abbé Saunière, d'autre part; et le lien, étrangement, ce sont les Mitounes. Car si, sous l'autel de l'église Sainte-Marie 212.jpgMadeleine - autel qui représente justement Marie Madeleine –, on a trouvé un trésor, c'est que Marie Madeleine a guidé la main de l'abbé: c'est elle qui, en rêve, lui a donné l'idée de réparer son église – qui d'autre?

    Mais c'est aussi une bonne fée, assurément, qui a animé la brebis poursuivie par le berger Paris pour qu'il se dirige vers le trésor qu'il a trouvé. En tout cas la structure de l'histoire est la même: pris d'une inspiration subite, sans véritable fondement rationnel, un être humain effectue des mouvements, déplace son corps ou des objets, pour trouver un trésor. De même, c'est une impulsion psychique inexplicable qui a guidé l'abbé Saunière vers la grotte aux fées locale, où il a cru voir l'ombre de Marie Madeleine.

    Ainsi tout se recoupe, et on peut en tirer que ce sont les Mitounes, encore et toujours, qui ont inspiré tout cela.

    On m'a dit que sous Rennes-le-Château, dans la vallée de la Salz, on avait facilement des visions. C'est alchimique: le sel et le soufre des sources du lieu cristallisent les images de l'âme – matérialisent les rêves. L'eau chauffée par le soufre de toute façon dilate l'âme en s'imprégnant dans le corps et en se mêlant à l'eau corporelle – qui, plus qu'on ne le sait, a un rapport avec les images que l'on crée en soi. Ces images semblent alors s'arracher de soi-même, et devenir objectives, épaissies, si l'on peut dire, par le sel, et animées par le soufre. Rennes-les-Bains a connu beaucoup de visionnaires. Et ce sont les curistes qui ont rendu célèbres les environs.

    Sous la montagne, disaient les légendes locales, il y avait des anges déchus: des formes de cornes imprimées dans la roche seraient le souvenir de leur chute. Mais cela peut être aussi les cornes des brebis – ou des fées qui ont pris leur apparence! Ce sont des fées cornues, pour ainsi dire.

    Jules Michelet disait que dans les Pyrénées, la Terre restait vivante – et en voulait pour preuve les sources d'eaux chaudes. Ce 000000000.jpgsont peut-être les anges déchus encore vivants, encore remuants dans leur sommeil! Et de leur souffle il sort des mitounes, éveillant les hommes à de fabuleuses visions.

    Je ne sais si à ce peuple d'anges déchus vivant dans les Pyrénées appartient celui que H. P. Lovecraft nommait Chaugnar Faugn – extraterrestre méchant à tête d'éléphant dont il disait avoir rêvé, et auquel il assurait que les anciens Basques vouaient un culte. Son ami Frank Belknap Long en a fait une nouvelle, plus tard. Il y a toute une mythologie, dans les Pyrénées.

  • La fantasmagorie des dragons: légendes dorées et orientalisme

    000.jpgQuand j'étais petit, je lisais J. R. R. Tolkien qui assimilait le dragon au Mal, comme le faisait la tradition chrétienne. La Légende dorée de Jacques de Voragine en présente beaucoup de méchants, conformément à deux traditions majeures: la biblique, avec notamment l'Apocalypse de Jean, et la grecque, avec tous les monstres qu'attaquent les héros de la mythologie. Les dragons y symbolisent les forces élémentaires terrestres que les hommes essaient de dominer, de dompter, voire d'expulser si elles sont oppressantes, parce qu'elles empêchent l'humanité de s'arracher à l'animalité, et d'être pleinement elle-même.

    De fait, le paganisme des peuples civilisés rejoignait le christianisme en cela, qu'il y était important de gouverner ses passions – voire de les anéantir, dans le stoïcisme – plutôt que de les servir pour qu'elles livrent en retour des récompenses. Les peuples combattus par les héros grecs sacrifiaient fréquemment des êtres humains à des divinités monstrueuses dans l'espoir de gagner au pire la sécurité, au mieux des bienfaits importants – richesse et prospérité. Hercule était réputé avoir mis aux sacrifices humains, en même temps que d'avoir anéanti l'Hydre de Lerne...

    Et Tolkien était dans cette tradition, qui existait également chez les anciens Germains et Celtes, ainsi que le montrent les légendes de Sigurd, de Beowulf, de Tristan, de Lancelot, d'Yvain – tous pourfendeurs de serpents géants, souvent jeteurs de feu. Même saint Colomba, 00.jpgen Écosse, est réputé avoir vaincu le serpent diabolique du Loch Ness.

    Mais j'ai vu apparaître, dans une seconde phase de la fantasy, des esprits rusés qui voulaient renouer avec le culte des dragons. J'ai beaucoup aimé, jeune, le roman Earthsea, d'Ursula K. Le Guin, en tout cas les deux premiers tomes. Car dans le troisième, devenue taoïste, elle s'efforce de réhabiliter les dragons sur le modèle chinois. Elle les montre sages et justes, bienveillants et intelligents.

    À partir de là toute une mode s'est développée, et on a même lié le dragon à la kundalini et à Marie-Madeleine, on en a fait des divinités du bonheur terrestre, propres à plaire à ceux qui rêvaient du paradis sur Terre dans la lignée de Karl Marx, mais ayant besoin d'un langage plus fleuri que le sien. On a vu des mystiques prétendre que le Christ lui-même était un dragon, que les catholiques étaient méchants et impies d'avoir tué les dragons – d'autant plus qu'ils vivaient encore à une époque récente, assurent-ils. Car la confusion est aisée, entre les plans spirituel et physique,  dès qu'on vénère des divinités renvoyant aux forces élémentaires terrestres.

    Jacques de Voragine faisait pourtant l'éloge de ceux qui domptaient les dragons plutôt que de les tuer, créant ainsi une hiérarchie parmi les saints: saint Sylvestre, vainqueur du dragon de Rome, était supérieur à saint Georges, disait-il. Mais pour le mysticisme matérialiste cela est encore trop, de dompter ses passions, puisque sans elles le miracle du paradis terrestre est difficile à croire.

    En un sens, Karl Marx se dévoile ainsi comme renouant avec des cultes archaïques.

    Naturellement, si réhabiliter les dragons invite seulement à une meilleure connaissance du monde élémentaire, cela n'a pas d'effet mauvais. Mais les éléments n'en doivent pas moins rester dominés par la conscience morale, qu'ils ne contiennent pas, et qui, selon les anciens philosophes, vient du ciel, des étoiles. C'est ce que pensait Cicéron, et je lui donne raison. Le dragon, en soi, reste légitimement un symbole du mal.

  • Maurice Magre et son livre des lotus entrouverts

    0000000.jpgEn 1926, l'écrivain toulousain Maurice Magre (1877-1941) fit paraître un de ses ouvrages restés les plus fameux, Le Livre des lotus entr'ouverts, recueil de courts textes poétiques. Un Toulousain qui vit dans la haute vallée de l'Aude me l'a prêté, et je l'ai lu.

    Il fait surtout s'appuyer le poétique, en plus d'une langue élégante et rythmée, sur un décor oriental que je n'ai pas trouvé très utile, néanmoins. Les sultans, les empereurs de chine, les noms indiens, le jade et le saphir, j'aime assez, mais il n'y a pas pour moi de poésie authentique dans ces éléments matériels somme toute indifférents. On peut aussi bien aimer les présidents de la république française, le comte de Gruyères, les vaches savoyardes, la paille et le grain, des choses plus ordinaires sous nos latitudes. Enfin, l'exotisme a son charme, et l'Asie a la réputation d'être ancienne et mystérieuse, d'être reliée à ce que René Guénon nommait la Tradition, et qui se disait fondé sur une révélation primordiale – c'est à dire Dieu. Dieu parlant aux hommes, ou déposant dans leur cerveau l'image totale du monde secret. Je pense que Magre était sensible à ce genre d'idées.

    Et le fait est que l'Orient peut être une porte au merveilleux, parce que sa matérialité peut se prolonger vers ses croyances, sa mythologie. En Asie, le culte des esprits est assez répandu, la vie religieuse reste assez intense. 

    Et effectivement, Magre évoque parfois les nymphes asiatiques, les fantômes, les morts. Le plus beau, à cet égard, est un texte sur un monstre hideux qui s'avère être la Mort très belle, aperçue de 0000000.jpgloin dans une forêt obscure. Mais peut-être qu'il est plus fort, au fond, de percevoir les esprits dans le monde ordinaire, que le décor asiatique a quelque chose d'artificiel. Même en Asie. 

    J'ai une autre réserve: Magre tend à évoquer ses problèmes personnels, sa vie amoureuse plutôt difficile, les jolies filles qui le trahissent – lui mentent, le trompent, l'abandonnent – avec un excès de romantisme, c'est à dire qu'il tire de ces problèmes des lois générales par le biais du symbolisme oriental, en bref qu'il projette sa vie sentimentale sur l'univers entier.

    J'ai peut-être préféré, de lui, l'ouvrage précédent que j'ai lu, consacré aux mystères et légendes de la région toulousaine. Même si ce qu'il y dit reflète son affection personnelle en faveur de cette région, il s'appuie davantage sur des lieux extérieurs, des traditions objectives, pour ainsi dire. D'un autre côté, la prose est moins raffinée.

    Mais enfin, Magre était un écrivain agréable, qui a fait de très bons textes; comme je l'ai dit, celui appelé Le Délicieux Visage du monstre effrayant est excellent, et montre l'ambivalence spirituelle de la mort.