Occitanie

  • Templiers et cathares: quels liens ont-ils?

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    Il est étonnant que, lorsqu'il s'agit du pays dit cathare, en Occitanie, on évoque également les templiers (notamment pour Rennes-le-Château), comme s'il y avait un lien fort entre les deux, alors qu'on peut lire, dans La Chanson de la croisade albigeoise, que ce sont les Français, Simon de Montfort puis le futur roi Louis VIII, qui sont accompagnés des Templiers. Les Templiers font partie des croisés, et non de ceux que les Français persécutent. Les templiers ont combattu les cathares et les seigneurs languedociens leurs alliés. La confusion vient d'une perspective historique trop globale. Comme, après avoir anéanti les cathares, les rois de France ont anéanti les templiers, on se dit que les deux groupes étaient objectivement liés. C'est corroboré par Harvey Spenser Lewis, le fondateur de l'AMORC, qui, les embrassant dans une même sphère chatoyante, assure que les cathares et les templiers conservaient en secret l'héritage de l'initiation antique.

    Mais il n'en est pas ainsi. En tout cas du point de vue de la succession historique. Car, d'un point de vue mystique, il y avait peut-être des points communs. La tendance à vénérer une image très solaire de Jésus-Christ, à rejeter des objets du culte trop terrestres – et donc à s'opposer jusqu'à un certain point au catholicisme officiel – a pu se retrouver dans les deux cas. Un autre trait pouvait les lier: l'influence orientale. Les cathares, dit-on, venaient des Bogomiles, en Bulgarie – de chrétiens peut-être marqués par le bouddhisme: on le connaissait, en Orient. Et les templiers, pense-t-on, ont reçu de l'Orient une influence déterminante, dont certains pensent qu'elle les a amenés à négliger le Jésus historique, pour ne vénérer qu'une image très 0000000000.jpgmystique et pure du Christ – mêlée à Dieu, perdue dans sa lumière sublime; ce qui rejoint l'arianisme.

    Car, au-delà des Bogomiles, l'arianisme a certainement favorisé, aussi, le catharisme. Cette hérésie, répandue chez les Wisigoths était réputée proche en plusieurs points de l'Islam par Henry Corbin. Elle faisait du Fils un simple reflet terrestre du Père, resté supérieur. Cela portait au mysticisme, et en même temps à négliger le monde, à ne pas croire en ses métamorphoses. On attendait surtout d'en sortir pour rejoindre Dieu. À l'inverse, le roi de France voulait qu'on pût dire qu'il instituait des règles justes pour créer une cité idéale dont il fût le chef. Ces mysticismes échevelés donc le gênaient.

    Comme les templiers n'étaient pas reconnus spécialement hérétiques, c'est une rivalité directe avec le roi de France avide de leur or qui les a perdus. Mais c'est aussi parce que le catharisme amenait le Languedoc à ne plus payer ses impôts que le roi de France y est intervenu. L'ordre matériel devait s'imposer.

    En tout cas, au treizième siècle, les templiers servaient encore d'auxiliaires fidèles au Roi, ce n'est qu'au siècle suivant qu'ils seront anéantis par Philippe-le-Bel. Donc les templiers ont combattu les cathares, et il est absurde de les lier historiquement.

  • Biodynamie et Occitanie

    0000000000000.pngJ'ai expliqué, dans un précédent article, pourquoi la biodynamie, qui crée des produits alimentaires d'excellence, peut soutenir profondément une économie française désindustrialisée, et est réellement rationnelle dans ses perspectives économiques. Elle l'est en général, mais je pense qu'elle l'est particulièrement pour la France, et notamment certaines régions qui vivent difficilement l'évolution économique, comme l'Occitanie ou la Corse.

    Et cela, à deux égards, sous deux rapports différents.

    D'abord, il me semble, à moi – de façon peut-être subjective – que l'esprit méridional n'est pas très adapté à la rationalisation scientifique du travail telle que la voulait Henry Ford (1863-1947). On peut bien l'y contraindre – et, mû par l'amour des machines qui étreint le monde entier, constater à cet égard des progrès –, mais en général les programmes d'industrialisation de ces régions a été un échec – a fait long feu.

    Pas seulement en France. En Italie, les industriels piémontais et lombards, à la demande du gouvernement romain, ont tâché par exemple de soutenir l'industrialisation de la Sardaigne; le résultat en a davantage été la pollution que la richesse. Et il faut admettre qu'en Corse et en Occitanie, il en va de même – en particulier dans le département de l'Aude, que j'ai eu l'honneur 00000000000.jpgd'habiter quelque temps. (Car je vis désormais à Toulouse, pour préparer le concours de l'Agrégation.) On y a fait des chapeaux, des sacs, on s'y est adonné à l'industrie textile alors que c'était un pays de bergers, mais il n'en reste que peu de choses. Quelques usines fournissent en chapeaux l'industrie du cinéma, mais cela ne suffit pas à enrichir un département, et le tourisme n'y a été qu'artificiellement nourri par les contes relatifs à Bugarach et Rennes-le-Château: là encore, cela a fait long feu.

    Même le souvenir cathare (que n'avaient guère les locaux, catholiques à la mode ordinaire) s'étiole. La solution n'est pas là, pour la vallée de l'Aude – où, passé l'effet des fantasmes sur Marie-Madeleine et les extraterrestres, on se demande ce qu'on peut faire. Il n'y a qu'à Narbonne et à Leucate, au nord-est du département, qu'on se divertit à la mer – et c'est le seul endroit qui marche vraiment, d'un point de vue économique.

    Mais curieusement, c'est aussi là qu'on trouve le vigneron qui marche le mieux aussi – et qui a ses champs justement entre Narbonne et Leucate: 0000000000000.jpgGérard Bertrand. Or, il a adopté la biodynamie, et l'affiche ouvertement.

    Le fait est que la vallée de l'Aude reste viticole, et que les vins font partie de l'excellence française: le gouvernement n'a pas pu ne pas s'apercevoir qu'elle permettait de la maintenir à un haut niveau.

    Le vin ne s'achète en effet pas seulement pour sa quantité, car ce n'est pas un produit de première nécessité: dans la viticulture, 0000000000000.jpgla réduction de la production ne nuit pas à l'autonomie alimentaire nationale. Ce qui compte est la qualité, le goût, les saveurs, et l'effet de la biodynamie a été à cet égard constaté, sinon compris.

    Mais le goût est une sensation, appartient à l'âme humaine, et, sous ce rapport, ne peut pas être mesuré mathématiquement.

    Il est donc évident que Gérard Bertrand est la locomotive qui montre le chemin aux vignerons de la vallée de l'Aude, et sans doute à toute l'Occitanie, voire à la France entière. Mais, à terme, il est probable que le maraîchage et l'élevage même seront saisis dans cette dynamique biodynamique, si je puis dire, car la quantité est politiquement nécessaire, mais la qualité est humainement indispensable. Et la biodynamie la permet vraiment, contrairement à ce que disent ceux qui, ne comprenant pas comment la qualité se créée, ne parlent soit que de quantité, soit que de tradition. De fait, la vallée de l'Aude produit également de la viande de qualité, mais les revenus sont bas, et, pour sauver les agriculteurs, je pense que la biodynamie vient à point.

    Il y a une autre raison pour laquelle les Français en général peuvent très bien réussir en biodynamie, mais je la donnerai une autre fois.

  • Les mystères de Lagrasse: monastère public, monastère privé

    000000000000.jpgL'abbaye de Lagrasse, dans les Corbières, entre Carcassonne et Narbonne, surprend par son dédoublement.

    Il existe, en effet, une partie publique, appartenant à l'État, et une partie privée, appartenant à l'Église. La première, médiévale, est la plus ancienne et a été arrachée aux moines à la Révolution, la seconde, classique, leur a été laissée, ou restituée, pour qu'ils puissent y habiter.

    Cette abbaye était dans les temps anciens une des plus importantes d'Occident. Avant de la visiter, j'avais téléchargé, et commencé à lire une Gesta Karoli Magni ad Carcasonnam et Narbonam, texte latin du treizième siècle traduit ensuite en 0000000000.jpgprovençal, et racontant justement la fondation de l'abbaye. C'était lié aux guerres de Charlemagne dans le Languedoc contre les Sarrasins. Sept ermites d'origines diverses résidaient dans la combe où leurs successeurs se trouvent – belle et arrosée de charmantes rivières, surmontée de rochers que des pins constellent. La Gesta la décrit assez bien.

    Or, ce qui m'a surpris est que la partie publique, qui se visite à la façon d'un musée, ne contient pas d'allusions à Charlemagne: les présentations historiques sont globales et abstraites, fondées sur des évolutions mécaniques – très commodes, puisqu'elles ôtent tout sens à tout. Pour autant, cette partie publique était élégante, neuve, rutilante, et dans la boutique on ne vendait que des produits neufs, adaptés aux goûts du public ordinaire – souvent mauvais, mais l'important est la forme. Dans la partie tenue par les moines, le matériel était moins élégant, des feuilles dactylographiées à l'ancienne présentaient les faits nus – et Charlemagne était nommé. Leur boutique vendait des icônes et des chapelets et toute sorte de livres, souvent anciens, à la façon d'un bouquiniste – mais des livres en moyenne plus profonds et plus intelligents que ceux de la boutique publique. On y trouvait saint Augustin, Thomas a Kempis, Georges Bernanos, et, curieusement, la trilogie de science-fiction de C. S. Lewis et le Silmarillion de J. R. R. Tolkien! J'y suis resté 000000000000.jpgévidemment bien plus longtemps que dans l'autre, et cela m'a fait dire que tout de même les moines m'étaient plus proches que les fonctionnaires. Sans faits précis, sans actions personnelles, l'histoire est peu de chose.

    Il me semblait, même, que la boutique des moines était bien moins asservie au marché que celle des fonctionnaires, et je m'étonne toujours de ceux qui croient que l'État protège du marché: c'est loin d'être le cas. Il lui faut de l'argent, comme Stendhal le disait des instituteurs laïques!

    On peut reprocher aux moines catholiques de se lier trop au passé; mais le merveilleux de Lewis et Tolkien – si pénétré de christianisme, et en même temps si parlant, si inspiré – montre que ce n'est pas forcément le cas. Il y a un ressort puissant, dans le monde spirituel tel que le conçoivent les chrétiens, et tel que l'ont représenté Lewis et Tolkien. Il parle de forces plus importantes, dans le monde, que celles décrites par Marx et Freud – et qui sont précisément celles qui ont animé Charlemagne et ont fondé l'abbaye de Lagrasse!

  • Une excursion à Bugarach

    20210610_110025.jpegComme beaucoup de mystiques qui ont gravi le pic de Bugarach, j'ai aussi mon expérience à raconter. La première fois que je suis allé au sommet, il ne faisait pas beau. C'était avec mon fils, venu me voir dans le Languedoc. Et bien sûr, je n'ai rien vu d'extraordinaire, sinon une belle vue en haut et, surtout, une file de vautours volant ensemble, mais de façon curieuse. Car ils volaient les uns à la suite des autres, non pas en se suivant de près, mais en laissant un intervalle régulier entre eux, qui était assez long, comme si une ligne les attachait, mais très à distance, seulement ponctuée de façon éparse de leurs corps physiques. Je les voyais surgir l'un après l'autre de derrière un rocher, et suivre exactement la même ligne – comme si une route existait là, que je ne voyais pas. Et cela donne une image nouvelle des mystères de la nature.

    Car plusieurs auteurs, observant des vols organisés d'oiseaux, ont remarqué que, collectivement, ils traçaient des figures. Le cinéaste Terrence Malick s'est souvent employé à les filmer, suggérant un ordre secret des choses. Mais les vols en foule sont 20210610_113829.jpegfaciles à filmer. Les vols de mes rapaces, qui se suivaient à intervalles réguliers mais assez longs, donnent une image similaire, mais plus profonde de l'organisation d'une troupe d'oiseaux.

    À la conscience imaginative, le chemin qu'ils suivaient s'illuminait d'or, et un esprit était en lui, qu'on pouvait représenter par un être surmontant les oiseaux, et les chevauchant. Ils suivaient une direction précise, une idée qu'ils n'avaient pas, mais que leur instinct sentait, et qu'avait une personne que je ne voyais pas. Et cet instinct lumineux, on pouvait, sur chaque oiseau, le représenter sous la forme d'un lutin le chevauchant.

    J'ai vu, dans ma conscience imaginative, ces oiseaux montés de lutins armés, qui les dirigeaient de rênes invisibles. Et je ne doutais plus que c'était ce qu'on avait pris pour des extraterrestres, en ne distinguant pas bien ce qui relève de la conscience imaginative humaine de la réalité physique.

    Ces lutins sont ce qu'on appelle en occultisme les sylphes, lesquels habitent l'air, lui donnent forme, et dirigent par conséquent les oiseaux, en même 20210610_122220.jpegtemps que ceux-ci leur donnent un point d'appui dans l'espace physique, et donc, de leur vol, de leur élan, les soutiennent dans leurs efforts!

    Car la région du Bugarach en général, et le sommet du Bugarach en particulier, sont presque toujours battus de vents énergiques, et on peut s'y représenter des esprits puissants et rageurs. On dit, on raconte que les gnomes de la terre se sont dressés contre eux, il y a des millions d'années, et qu'il en est venu le mont Bugarach. Mais à son sommet rôdent toujours les ennemis, montés sur des rapaces! Le troll de Bugarach, géant pétrifié gardant la région des vents âpres, se tient ferme sous leurs assauts, après avoir jailli du sol – c'est ce qui a donné son air particulier au rocher, dont les parties les plus anciennes se trouvent au-dessus, ce qui prouve un élan spécifique, une action déterminée.

    La fée de la vallée l'a permis, dit-on. Les anges étaient d'accord. Dieu. À présent la montagne protège les bergers. Du moins elle les protégeait quand il y en avait. Depuis qu'il y en a plus, le sentiment de protection s'est étendu à l'humanité entière, dans la pensée universaliste mais peut-être mal dirigée de certains mystiques. On a parlé de dôme invisible, de fin du monde, d'extraterrestres, mais on a sans doute manqué de modestie. On a voulu dramatiser, augmenter l'importance d'un fait spirituel local, en le rendant universel. On s'est inquiété. On en a rajouté.

    Ma vision du Bugarach n'en est bien sûr pas moins fiable.

  • L'abbé Boudet lecteur de Joseph de Maistre

    000.jpgHenri Boudet (1837-1915) a été curé de Rennes-les-Bains, dans le Languedoc, pendant quarante-deux ans, et, né à Quillan et mort à Axat, était un enfant du pays. Il a publié en 1886 un livre appelé La Vraie Langue celtique et le cromlech de Rennes-les-Bains, et il est du type de ceux qu'aimait André Breton – échafaudant des théories étranges, non attestées historiquement, à partir de rapprochements subjectifs, d'alliances de mots. Il établissait par exemple un lien entre l'anglais pun et les Puniques, ou Phéniciens de Carthage; ce qui est un peu absurde, puisque le u ne se prononce pas de la même façon, du latin à l'anglais ou même au français. En latin c'est [u], en anglais [œ], en français [ü]. Mais le rapprochement est amusant justement parce qu'en anglais pun signifie jeu de mot, calembour.

    Boudet croyait en effet que l'anglais était émané du vieux celte, et que le vieux celte était lié à la langue primitive, à ce que Guénon aurait appelé la Tradition. Cela passait par l'hébreu, naturellement: vieille antienne chrétienne. Mais ce qui éclaire sur les sources de son imagination, c'est qu'en introduction il cite Joseph de Maistre (1753-1821), grand philosophe savoyard connu alors dans la France entière comme ayant tenté de refonder la légitimité du Pape et du Roi. Les curés le lisaient beaucoup, la République ne s'étant pas encore durablement installée, et se plaisaient à penser que la royauté reviendrait bientôt. Le clergé attendait de retrouver ses prérogatives perdues, et cherchait dans Joseph de Maistre de bonnes raisons d'y croire.

    Il l'avait prophétisé. Mais plus encore, il avait annoncé que la France reviendrait dans le droit chemin catholique, et l'Angleterre aussi, et qu'à elles deux elles réformeraient le monde et le rendraient accueillant au Saint-Esprit, à la Révélation Nouvelle. Il aimait beaucoup ces deux pays, la France et l'Angleterre.

    Et la raison en est son affection pour les Celtes. Il était persuadé que c'était un peuple saint, propre à recevoir singulièrement les lumières divines. Et il assimilait les Anglais et les Français aux Bretons et aux Gaulois, assurant même que certaines particularités 0000000000.jpgdu français et de l'anglais venaient des anciens Celtes, et que Charlemagne même était celte.

    Cela n'avait aucun sens et il ne connaissait pas les langues celtiques, se trompait évidemment sur Charlemagne – qui était un Germain, un Allemand. Mais son enthousiasme le portait vers certaines croyances illusoires.

    Par ailleurs il essayait de déchiffrer le réel comme s'il était un rébus, une allégorie matérielle de la volonté divine, comme l'avait recommandé son compatriote François de Sales. Le culte des anciens Celtes peut du reste venir d'un ami de celui-ci, Honoré d'Urfé: dans son Astrée, il prétendait que les Gaulois avaient toujours connu la Trinité, même avant leur conversion au christianisme. (Honoré d'Urfé était savoyard par sa mère, et a beaucoup vécu en Savoie.)

    La tentation de l'abbé Boudet de regarder les rochers de Rennes-les-Bains comme un rébus renvoyant aux anciens Celtes baignant dans la lumière divine vient sans doute de là: de Joseph de Maistre. Car c'est à peu près ce qu'il fait, il essaie de prouver que son petit pays est sacré et vibre de divinité, et que cela passe par la référence aux Celtes. Le sud de la France était pourtant occupé aussi par les Grecs et les Aquitains, ce n'était pas le cœur du monde celtique. Mais sans doute le nom de Rennes, renvoyant à la Bretagne, l'a-t-il porté à croire le contraire pour sa paroisse. Rapprochement subjectif, là encore.

    Les curistes de Rennes-les-Bains, découvrant, en même temps que les bienfaits de ses sources, les rêveries déjà surréalistes de l'abbé Boudet, ont pu être séduits, d'autant plus qu'elles plaçaient Dieu dans la nature, et qu'ils étaient venus là pour la savourer. Trait touchant. Il y a toujours un génie des lieux, et, de nature spirituelle, il suscite toujours d'ardents sentiments chez les poètes. Mais je ne pense pas que Dieu, au sens absolu, soit localisable sur Terre, ni non plus dans tel ou tel peuple. Joseph de Maistre, à cet égard, errait. Henri Boudet aussi, du coup.

  • Charly Samson et les mystères du Bugarach

    000000000.jpgPréparant une excursion au Bugarach, montagne sacrée de la vallée de l'Aude, avec des élèves, j'ai résolu, sur le conseil de son éditeur, de lire l'ouvrage Si Bugarach m'était conté (2016), de Charly Samson – lequel j'ai rencontré, une fois. Je pensais, en effet, leur présenter les extraits évoquant les contes et légendes qu'on a forgés sur cette montagne spécifique: c'était l'occasion de peupler littérairement, si l'on peut dire, une promenade!

    On se souvient que le Bugarach est devenu célèbre quand on a prétendu, en 2012, que seuls ceux qui vivaient à ses alentours seraient sauvés de la fin du monde. On murmurait que des extraterrestres allaient venir et emporter les fidèles qui y avaient cru. Bizarre choix, pour ces extraterrestres, de sauver des gens qui se contentent de vivre dans les parages d'un gros rocher. On se serait attendu à des critères plus éthiques. À la rigueur, des gens qui vivent selon des principes moraux clairs doivent les séduire davantage que ceux qui disent croire en eux. Ou sont-ils égoïstes et vaniteux à ce point?

    Cette fantasmagorie de science-fiction est venue d'un certain Jean de Rignies, qui habitait près des sources de la Salz, et qui, buvant peut-être un peu trop de son eau salée, avait des acouphènes: c'est en tout cas mon hypothèse, non mentionnée (je dois le dire) par Charly Samson; car la nuit il entendait des bruits de rotatives, dans le sol, et a pensé qu'il y avait là des machines. Le défunt Michel Butor comparait effectivement le travail des gnomes à celui de mécaniciens d'usine: c'est bien vu. Jean de Rignies a même enregistré. Les spécialistes n'ont entendu que le bruit du magnétophone.

    Mais il en a rêvé très fort, pensant rencontrer en vision des hommes du futur et d'étranges robots gris, et un jour, dans un trou du Bugarach faisant tomber une pierre, il a entendu un bruit métallique qui lui a fait croire qu'il y avait là un vaisseau spatial. 0000000000000.jpgDes spéléologues sont descendus et ont ramené... une pierre. Le métal, c'est le sang de la roche, pour ainsi dire.

    Il y eut par ailleurs le conte traditionnel de Bug et Arach, que j'ai déjà incidemment raconté, et qui était plus réaliste, puisqu'il faisait des gnomes des esprits gouvernant le minéral. C'est logique. On peut personnifier une montagne: au Tibet, cela se fait encore, plusieurs montagnes sont des déesses. Et elles ont des nymphes à leur service, et des faunes – dont certains ont assurément l'allure de gnomes. Il y a la fée du Bugarach. Et comme on ne croit plus aux esprits, mais qu'on sent leur présence, on en fait des extraterrestres de la quatrième dimension.

    Belle blague, que cette quatrième dimension, soit dit en passant. Rudolf Steiner disait qu'elle ne faisait qu'ajouter au monde physique. Le monde spirituel ne commence, affirmait-il, que quand on retire une dimension, et non quand on en ajoute une: quand il n'y en a plus que deux. Merveilleux Steiner. Prodigieux. Tellement fin et génial. En fait, c'est exactement cela.

    Charly Samson dit qu'un jour il a vu le Buisson ardent, contre la falaise du Bugarach éclairée par le soleil: un arbre, entre les deux, flamboyait. Et de citer la Bible. Mais elle 0000000.jpgévoquait, dans cette lumière, un ange et la voix de l'Éternel, et Charly Samson ne dit pas avoir rien perçu de ce genre. Justement.

    Il raconte aussi que le poète André Chénier, que j'adore et qui a vécu à Carcassonne, est venu à Rennes-les-Bains, et au sanctuaire de Notre-Dame-de-Marceille, à Limoux; il l'a lui-même raconté, d'une façon très belle. Et ce sanctuaire est beau, aussi.

    Charly Samson présente enfin quelques vers de son cru très bien rythmés – il a écrit des chansons – et que j'ai appréciés, à ce titre.

    Et puis il chante son amour de l'Occitanie, pays de surhommes amoindri par la France au treizième siècle, lors de la croisade contre les Albigeois. Classique. Car notre homme est languedocien, et fier de l'être.

    Bugarach, dieu des Corbières, le fait rêver à ce titre, comme un emblème de ce que Chénier appelait le Bas-Languedoc: celui du sud, voulait-il sans doute dire. Qui jouxtait la Catalogne.

  • Le mouton, la mitoune et le trésor de Rennes-le-Château

    000000000.jpgDans Le Guide du Razès insolite de Stéphanie Buttegeg publié en 2016 aux éditions de l'Œil du Sphinx, on découvre des faits étranges, qui se recoupent avec les fantasmagories ordinaires sur Rennes-le-Château et l'abbé Saunière. 

    Le livre raconte qu'un certain berger appelé Paris, dans les environs de ce noble village, a un jour découvert un trésor après avoir suivi une brebis égarée. Or, il existe, par ailleurs, une légende locale, présente dans un autre ouvrage, évoquant les fées qui prennent justement l'apparence de brebis, et qui se jouent ainsi des bergers. Car elles apparaissent et disparaissent, égarant les âmes, et entraînant les mortels vers des puits ou des gouffres. On les appelle, en ce lieu, les Mitounes, mot dont je ne connais pas l'origine.

    Mais il existe encore, à Rennes-le-Château, une autre tradition fabuleuse, celle de son curé Saunière ayant trouvé un trésor, d'une part, et ayant eu la vision de Marie Madeleine dans une grotte voisine, d'autre part. J'ai déjà signalé que la grotte en question était probablement celle réputée habitée par les Mitounes.

    Sans doute, on prétend que Saunière a trouvé un trésor sous l'autel de l'église de Rennes-le-Château, justement vouée à sainte Marie Madeleine. Il l'a déplacé pour en créer un autre plus neuf et, là, aurait trouvé un merveilleux  butin – ou au moins des manuscrits incroyables, recelant des secrets extraordinaires sur Jésus.

    Il est difficile de ne pas voir que deux éléments initiaux se sont mêlés confusément: la tradition du berger Paris, d'une part, celle de l'abbé Saunière, d'autre part; et le lien, étrangement, ce sont les Mitounes. Car si, sous l'autel de l'église Sainte-Marie 212.jpgMadeleine - autel qui représente justement Marie Madeleine –, on a trouvé un trésor, c'est que Marie Madeleine a guidé la main de l'abbé: c'est elle qui, en rêve, lui a donné l'idée de réparer son église – qui d'autre?

    Mais c'est aussi une bonne fée, assurément, qui a animé la brebis poursuivie par le berger Paris pour qu'il se dirige vers le trésor qu'il a trouvé. En tout cas la structure de l'histoire est la même: pris d'une inspiration subite, sans véritable fondement rationnel, un être humain effectue des mouvements, déplace son corps ou des objets, pour trouver un trésor. De même, c'est une impulsion psychique inexplicable qui a guidé l'abbé Saunière vers la grotte aux fées locale, où il a cru voir l'ombre de Marie Madeleine.

    Ainsi tout se recoupe, et on peut en tirer que ce sont les Mitounes, encore et toujours, qui ont inspiré tout cela.

    On m'a dit que sous Rennes-le-Château, dans la vallée de la Salz, on avait facilement des visions. C'est alchimique: le sel et le soufre des sources du lieu cristallisent les images de l'âme – matérialisent les rêves. L'eau chauffée par le soufre de toute façon dilate l'âme en s'imprégnant dans le corps et en se mêlant à l'eau corporelle – qui, plus qu'on ne le sait, a un rapport avec les images que l'on crée en soi. Ces images semblent alors s'arracher de soi-même, et devenir objectives, épaissies, si l'on peut dire, par le sel, et animées par le soufre. Rennes-les-Bains a connu beaucoup de visionnaires. Et ce sont les curistes qui ont rendu célèbres les environs.

    Sous la montagne, disaient les légendes locales, il y avait des anges déchus: des formes de cornes imprimées dans la roche seraient le souvenir de leur chute. Mais cela peut être aussi les cornes des brebis – ou des fées qui ont pris leur apparence! Ce sont des fées cornues, pour ainsi dire.

    Jules Michelet disait que dans les Pyrénées, la Terre restait vivante – et en voulait pour preuve les sources d'eaux chaudes. Ce 000000000.jpgsont peut-être les anges déchus encore vivants, encore remuants dans leur sommeil! Et de leur souffle il sort des mitounes, éveillant les hommes à de fabuleuses visions.

    Je ne sais si à ce peuple d'anges déchus vivant dans les Pyrénées appartient celui que H. P. Lovecraft nommait Chaugnar Faugn – extraterrestre méchant à tête d'éléphant dont il disait avoir rêvé, et auquel il assurait que les anciens Basques vouaient un culte. Son ami Frank Belknap Long en a fait une nouvelle, plus tard. Il y a toute une mythologie, dans les Pyrénées.

  • Maurice Magre et son livre des lotus entrouverts

    0000000.jpgEn 1926, l'écrivain toulousain Maurice Magre (1877-1941) fit paraître un de ses ouvrages restés les plus fameux, Le Livre des lotus entr'ouverts, recueil de courts textes poétiques. Un Toulousain qui vit dans la haute vallée de l'Aude me l'a prêté, et je l'ai lu.

    Il fait surtout s'appuyer le poétique, en plus d'une langue élégante et rythmée, sur un décor oriental que je n'ai pas trouvé très utile, néanmoins. Les sultans, les empereurs de chine, les noms indiens, le jade et le saphir, j'aime assez, mais il n'y a pas pour moi de poésie authentique dans ces éléments matériels somme toute indifférents. On peut aussi bien aimer les présidents de la république française, le comte de Gruyères, les vaches savoyardes, la paille et le grain, des choses plus ordinaires sous nos latitudes. Enfin, l'exotisme a son charme, et l'Asie a la réputation d'être ancienne et mystérieuse, d'être reliée à ce que René Guénon nommait la Tradition, et qui se disait fondé sur une révélation primordiale – c'est à dire Dieu. Dieu parlant aux hommes, ou déposant dans leur cerveau l'image totale du monde secret. Je pense que Magre était sensible à ce genre d'idées.

    Et le fait est que l'Orient peut être une porte au merveilleux, parce que sa matérialité peut se prolonger vers ses croyances, sa mythologie. En Asie, le culte des esprits est assez répandu, la vie religieuse reste assez intense. 

    Et effectivement, Magre évoque parfois les nymphes asiatiques, les fantômes, les morts. Le plus beau, à cet égard, est un texte sur un monstre hideux qui s'avère être la Mort très belle, aperçue de 0000000.jpgloin dans une forêt obscure. Mais peut-être qu'il est plus fort, au fond, de percevoir les esprits dans le monde ordinaire, que le décor asiatique a quelque chose d'artificiel. Même en Asie. 

    J'ai une autre réserve: Magre tend à évoquer ses problèmes personnels, sa vie amoureuse plutôt difficile, les jolies filles qui le trahissent – lui mentent, le trompent, l'abandonnent – avec un excès de romantisme, c'est à dire qu'il tire de ces problèmes des lois générales par le biais du symbolisme oriental, en bref qu'il projette sa vie sentimentale sur l'univers entier.

    J'ai peut-être préféré, de lui, l'ouvrage précédent que j'ai lu, consacré aux mystères et légendes de la région toulousaine. Même si ce qu'il y dit reflète son affection personnelle en faveur de cette région, il s'appuie davantage sur des lieux extérieurs, des traditions objectives, pour ainsi dire. D'un autre côté, la prose est moins raffinée.

    Mais enfin, Magre était un écrivain agréable, qui a fait de très bons textes; comme je l'ai dit, celui appelé Le Délicieux Visage du monstre effrayant est excellent, et montre l'ambivalence spirituelle de la mort.

  • Le désir de sainte Marie Madeleine: ou nouvelle réflexion sur l'histoire de Jésus

    000000000.jpgJ'ai vu passer la réflexion d'un admirateur de Marie Madeleine qui disait aimer en elle qu'elle avait accédé à Dieu par le biais du désir que le masculin inspire au féminin. Elle avait désiré physiquement Jésus, et de là était parvenue au Christ.

    Je ne sais pas très bien sur quels versets des évangiles s'appuie une telle idée, et mon sentiment est que rien ne l'y prouve, et qu'à tout prendre, si on s'appuie sur les évangiles, c'est plutôt saint Jean qui semble être dans une relation d'affection toute spéciale avec Jésus. Il est présenté comme celui que Jésus aimait, et je me dis que s'il faut, comme l'ont fait certains, imaginer un mariage de Jésus et Marie Madeleine, on ne voit pas très bien, poussant la logique plus loin, pourquoi on ne pourrait pas imaginer un mariage entre Jésus et saint Jean. Si Jésus par ce mariage avec Marie de Magdala a incidemment consacré le mariage et l'union charnelle, comme le pensent au fond ceux qui y croient, si par là il a par avance désavoué saint Paul qui déconseillait le mariage aux prêtres, on ne voit pas pourquoi, même, il n'aurait pas aussi consacré le mariage homosexuel par sa relation avec Jean.

    Car le début de l'évangile de celui-ci est très clair: son auteur a bien reconnu en Jésus-Christ la divinité, le Verbe, le Logos, il s'est fait chair à ses yeux. Et il partageait bien avec Jésus une affection qui passait par les attentions corporelles, comme les différents tableaux de la Cène le rappellent: il a sa tête sur le sein de son maître. Et lorsque celui-ci lui a intimé l'ordre de considérer sa propre mère Marie comme la sienne, cela voulait-il dire qu'ils étaient mariés? Une belle-mère, c'est une sorte de mère, n'est-ce pas.

    Mais saint Jean avait-il besoin, en réalité, de désirer physiquement Jésus pour reconnaître en lui le Christ? Et si lui n'en avait pas besoin, pourquoi Marie Madeleine en aurait-elle eu besoin? Parce qu'elle était femme, elle ne pouvait pas se hisser au-delà de 000000000.jpgsa chair et reconnaître la divinité de Jésus-Christ par sa seule âme pure, au-delà de son corps? Par son esprit, au sexe parfaitement indifférencié?

    La morale chrétienne et humaniste a permis de reconnaître l'humanité, voire la divinité enfouie dans l'âme de Joseph Merrick, l'homme-éléphant, et c'était tout le sujet du célèbre film de David Lynch; et pas seulement des hommes ont reconnu cette humanité, cette étincelle divine, dans le film: aussi des femmes, qui pourtant n'avaient pour lui aucune forme de désir physique. Elles surmontaient d'ailleurs leur dégoût, ayant constaté cette étincelle divine; mais cela n'allait, certes, pas dans le sens inverse! 

    On ne fait pas honneur à Marie Madeleine en prétendant qu'elle a eu besoin de passer par son désir charnel pour reconnaître Jésus ressuscité. Elle l'a reconnu par intuition, justement parce qu'elle l'aimait au-delà de la question masculine et féminine, parce qu'elle l'aimait comme être divin. 

    Rien ne montre qu'elle ait jamais cherché, pour autant, à se marier charnellement avec lui.

    On trouve chez Tertullien, écrivain chrétien des premiers siècles, la description d'une image que les païens, pour se moquer des chrétiens, avaient répandue dans Rome: un crucifié le postérieur nu, face à la croix, tournant le dos, avec une tête d'âne, et auquel un adepte lançait des cœurs de son souffle et de sa main. On affirmait que c'était le désir charnel qui motivait les chrétiens; on était déjà freudien. Mais il est probable que cela n'a rien de vrai, même pour Marie Madeleine.

  • De l'amour de l'Homme-Corbeau pour sa bonne cité de Limoux en Languedoc (21)

    178727439_803472327256857_1858873339664196166_n.jpgDans le dernier épisode de cette surprenante série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il racontait à ses nouveaux amis (Captain Europa et Inimön) son origine comme super-héros – véritable seconde naissance. Il venait de dire qu'après un accident de voiture il s'était retrouvé costumé miraculeusement, et debout près d'une femme lumineuse qui avait visiblement été l'instigatrice de ce prodige.

    Cependant, il tourna les yeux vers la voiture et, à sa grande stupéfaction, il se reconnut, mort, les yeux fixes et ouverts, là où il avait été l'instant d'avant.

    Il en fut horrifié, et se tourna vers la dame, qui le regarda à son tour, fixement. Soudain elle leva les bras, et le corps mort qu'il avait été se dissipa – disparut dans une fine fumée, à la façon d'une eau qui se vaporise.

    Il cria, mais elle lui posa la main sur le bras, et parla en français d'une voix douce et belle, et lui apprit que s'il retirait son costume il redeviendrait Roger Maziès mais ne pourrait plus jamais marcher, que c'était le prix à payer du don qu'elle lui faisait! Avec son costume cependant il disposait d'immenses pouvoirs, qu'il lui faudrait mettre au service de l'humanité locale – ou de toute, s'il en avait l'occasion. Et ayant dit ces mots, elle disparut dans un éclair, après avoir fait avec sa main un étrange signe.

    L'Homme-Corbeau, ébloui, mit longtemps à retrouver la vue – et, quand il la retrouva, il vit une clarté passer entre les arbres, là où il l'avait distinguée pour la première fois. Mais l'instant d'après elle s'estompa à son tour.

    Resté seul il médita longtemps sur ce qui venait de lui être dit. Puis il devint effectivement le gardien enchanté du Razès et l'ami privé des fées – lesquelles il revit, en vérité, plus tard, et qui lui expliquèrent davantage ce qui s'était passé. Mais, comme 162482645_935995157230487_8104911560943723284_n.jpghomme ordinaire, il ne pouvait plus, en effet, marcher, et handicapé il restait dans ce corps artificiel que les fées assurément lui avaient fait – dans un but mystérieux, qu'il ne lui appartenait pas de révéler, si même il l'avait jamais compris.

    Sous son identité ordinaire il avait choisi de devenir bouquiniste, car il adorait la sagesse des temps anciens, et sa pension d'invalidité lui permettait de vendre ces livres sans s'inquiéter de sa subsistance, et donc de leur rentabilité. Et il l'était à Limoux car, y étant né, il l'aimait comme une femme, une déesse au corps immense – fait de maisons, de rues, et d'humains!

    Ayant entendu ce récit, Captain Europa rit, et Inimön aussi. Tous les trois ils s'embrassèrent, et l'Homme-Corbeau prit congé de la seconde, après que le premier eut pris congé des deux autres: car tout en les saluant gracieusement il disparut, s'effaçant dans l'air – avec Sinislën qu'il tenait, et qui continuait à le maudire, en se débattant.

    L'Homme-Corbeau et Inimön promirent de se revoir pour régler les affaires importantes d'Occitanie et discuter des problèmes et des secrets de la vie qu'on y mène, puis le gardien béni du Razès rentra à Limoux, reprenant sa forme de bouquiniste handicapé, et regagnant la chambre qu'il possédait au-dessus de son aimable boutique. Il alluma son lustre, regarda par la fenêtre la façade de l'église Saint-Martin, l'admira un instant, contempla dans la vitre son visage abîmé par son accident de jadis, et dit: Joyeux Noël, Roger Maziès! Puis sur le verre apparut le visage de l'Homme-Corbeau, qui lui fit un clin d'œil.

    Et, chers amis, c'est la fin de cette belle aventure!

  • Pierre Plantard et les rois fainéants

    0000000000000.jpgJ'ai déjà indiqué que les histoires inventées par Pierre Plantard (1920-2000) sur ses glorieux ancêtres ont été portées à ma connaissance, il y a de nombreuses années à Genève, par le poète local Charles P. Marie, qui avait lu à cet effet le livre de Henry Lincoln, portant sur ce sujet. Pour ce livre, il s'était pris de passion, et il me l'avait ensuite prêté. Il rêvait, lui aussi, d'une noble ascendance, et il me montrait les arbres généalogiques qui le faisaient descendre de Mithridate.

    Mais il est curieux que Plantard ait inventé qu'il descendait des rois mérovingiens, vu qu'ils passaient pour fainéants. Contre les invasions sarrasines, notamment, ils ne faisaient rien, et leur maire du palais Pépin le Bref a simplement dû mettre leur dernier représentant dans un monastère pour pouvoir agir librement et reconquérir la Gaule du sud – avec en son sein la partie du Languedoc où Plantard prétendait qu'existait un profond mystère mérovingien: Rennes-le-Château et ses environs.

    On ne voit donc pas la logique: les mérovingiens refusent de libérer Rennes-le-Château des Sarrasins, et pourtant, affirme Plantard, ils s'y seraient réfugiés et y auraient laissé un héritier dont lui-même descendrait. Mais quand? Si c'est avant que Rennes-le-Château ait été repris par Pépin le Bref, c'est que les mérovingiens étaient les alliés des Sarrasins, de telle sorte que 000000000.jpgles destituer était plutôt normal. Si c'est après l'intervention de Pépin, on ne sait pas pourquoi celui-ci a été empêché d'y aller les chercher et de les enfermer dans un monastère pour les empêcher de se reproduire, comme l'histoire dit qu'il a fait avec les mérovingiens restés dans la Gaule du nord.

    La ruse de Pierre Plantard est d'avoir inventé que cette lignée mérovingienne réfugiée à Rennes-le-Château date en fait de l'époque de Clovis. Mais même en ce cas elle n'avait aucune légitimité à régner, puisque, deux siècles plus tard, le roi légitime a été placé dans un monastère par Pépin. Si elle était si légitime, pourquoi n'est-elle pas allée le libérer? Ou alors, pourquoi, vivant à Rennes-le-Château, n'a-t-elle pas résisté aux Sarrasins? Ou si elle l'a fait et qu'elle a échoué, pourquoi prétendre qu'elle a subsisté?

    Comme on dit, un droit non réclamé tombe en désuétude.

    Au reste, cette lignée mérovingienne en Languedoc est-elle vraisemblable? À l'époque de Clovis, Rennes-le-Château était dans le royaume des Wisigoths, qui étaient ariens. Or, les mérovingiens étaient absolument catholiques, et tenaient leur légitimité de 0000000000.jpgleur proximité avec Rome  – et ils combattaient les Wisigoths à ce titre. Quels mérovingiens auraient pu se réfugier chez eux? C'est peu crédible.

    Mais quelle gloire de toute façon tirer d'une ascendance en ces rois dit fainéants? Inconsciemment, Pierre Plantard voulait-il par là signifier qu'il ne travaillait lui-même pas beaucoup? On raconte qu'il vaguait, oisif, à Rennes-les-Bains pour prendre quelques eaux sans ordonnance médicale, et que c'est là qu'il a commencé à raconter ses histoires. Cherchant de quoi s'occuper après les traitements du matin, il visitait Rennes-le-Château et Bugarach et, encore tout enivré par l'eau chaude qui avait dilaté son âme, il rêvait sur ce qu'il voyait, stimulé sans doute par les réalisations remarquables de l'abbé Saunière dans le village antique de Guillaume de Gellone – un pair de France carolingien, non mérovingien, installé à Rennes-le-Château après les victoires de Pépin et de ses descendants.

    Rudolf Steiner dit que le corps éthérique, porteur des images intérieures et lié à l'eau corporelle, peut, dans l'eau et ses vapeurs, se détacher du corps physique. On voit alors à l'extérieur de soi ses propres rêves, qui en prennent un air objectif. Il est de tradition que les villes thermales favorisent la rêverie plus ou moins inspirée: Aix-les-Bains, par exemple, a soutenu les élans poétiques de Lamartine. Ce grand poète voyait, au-dessus du lac du Bourget, la figure immense de la femme défunte qu'il avait tant aimée!

    Pierre Plantard aurait dû faire des alexandrins, peut-être. Il aurait pu bâtir de belles épopées.

  • De la mystérieuse origine de l'Homme-Corbeau, bouquiniste ordinaire à Limoux (20)

    000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, alias Roger Maziès, alors qu'il venait d'entendre Captain Europa lui demander s'il était vrai que, sous son identité ordinaire, il était handicapé et bouquiniste à Limoux.

    L'Homme-Corbeau soupira, et dit: Oui, cela est parfaitement vrai, chers amis nouveaux. Et il est parfaitement vrai, aussi, que sous cette identité je me nomme Roger Maziès.

    L'Homme-Corbeau, ou Roger Maziès, pressé de dire la vérité, raconta ainsi qu'il avait perdu l'usage de ses jambes dans un accident de voiture, alors qu'il passait dans la forêt de Chalabre, roulant trop vite sur quelque obscure route déserte. Soudain un chevreuil avait surgi, il avait tâché de l'éviter, et était sorti de la route.

    Il fit plusieurs tonneaux dans la pente, qui n'était point raide cependant. Mais des souches d'arbres coupés défoncèrent allègrement sa voiture, et il en fut mortellement blessé. Pire encore, à demi inconscient, il ne put appeler aucun secours, son téléphone étant de toute façon gravement endommagé. Bloqué dans la carcasse de la voiture, il n'eut d'éclairs de conscience que pour comprendre qu'il n'avait aucune chance de s'en sortir.

    Comme c'était le soir, la nuit tomba bien vite, et, abandonné de tous, il sentait sa vie le quitter, voyait son sang couler de ses plaies, et le froid vint, ainsi, alors que son corps même perdait sa chaleur.

    Il attendait donc la mort, pleurant et souffrant, pensant à ce qu'il avait fait de bien et à ce qu'il avait fait de mal, et se demandant quelles peines l'attendaient au-delà de sa vie, quand, soudain, une clarté, dans la forêt, attira son attention. Elle 000000000000.jpgbougeait, et, de la brume de lumière qu'elle constituait, il vit bientôt se détacher, gracieuse, une femme belle comme il n'en avait jamais vu. Il pensa qu'il rêvait, mais elle s'approcha, glissant sur le sol comme si elle marchait sur l'air, et devint toujours plus précise, à sa vue étonnée.

    Et voici! tout près de lui elle murmura une phrase dans une langue inconnue, s'agenouilla, passa la main par la fenêtre brisée de la voiture, et le toucha. Une lumière se fit en Roger Maziès, une chaleur même en ses membres, et, chose étonnante, l'instant d'après il était debout près d'elle, dans son costume rutilant d'Homme-Corbeau, tel qu'on le connaît.

    Mais il est temps, chers amis lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite et à la fin de cette merveilleuse histoire.

  • Jaufré Rudel et ses rêves d'amour lointain

    0000000.jpgDepuis trente ans, je possédais le petit recueil de Chansons de Jaufré Rudel, publié en 1915 chez Honoré Champion, car il y a trente ans, j'habitais à Montpellier, j'étais étudiant, et j'avais pour ambition de lire toute la poésie médiévale occitane disponible, dans l'espoir non seulement de saisir l'essence de l'art d'écrire, mais aussi d'apprendre à lire toutes les langues romanes existantes.

    Finalement, je ne l'ai lu que le mois dernier.

    Jaufré Rudel était un troubadour du douzième siècle, de la lignée régnante de Blaye, en région bordelaise. Une de ses chansons, d'une grande beauté, l'a rendu particulièrement connu: appelée L'Amour de loin, elle contient une espèce de refrain évoquant justement l'amour de loin, et des images projetées dans l'âme de l'idée d'un amour à distance – forcément rêvé, forcément idéal.

    D'une manière générale, Jaufré Rudel est d'une grande délicatesse et d'un grand idéalisme, car il préfère clairement l'amour qu'il imagine à ceux qu'il vit, et qui lui ont laissé une certaine amertume au cœur. Il évoque un jour où à sa grande honte il a été surpris et moqué dans un lit où vainement il s'était glissé nu. Il proclame donc son affection pour l'amour rêvé – et une de ses chansons dit franchement qu'il veut vivre l'amour au pays des songes, la nuit.

    Cela peut confiner au mysticisme: une déception amoureuse l'a tiré, apparemment, vers un pèlerinage vers Bethléem. Il exprime le désir de s'y rendre, et il nomme Jésus-Christ comme sa visée, son but, l'objet réel de son amour fidèle.

    Selon la tradition, il s'est effectivement rendu en Orient, à la recherche d'une princesse dont il avait entendu mille belles choses, et tombé malade il est mort dans l'auberge où il résidait. Mais juste avant qu'il ne passe de vie à trépas, la dame de 000000000000.jpgses pensées, ayant entendu parler de son amour intense, est venue le voir et l'embrasser. Et elle-même est morte de chagrin, peu de temps après.

    Cependant, selon les savants, tout cela est inventé.

    Citons une belle strophe:

    Dieus que fetz tot quant ve ni vai
    E formet sest'amor de lonh
    Mi dou poder, que cor ieu n'ai,
    Qu'ieu veya sest'amor de lonh,
    Verayamen, en tals aizis,
    Si que la cambra e˙l jardis
    Mi resembles tos temps palatz!

    (Que Dieu qui fit tout ce qui va ou vient
    Et forma cet amour de loin
    Me donne le pouvoir, car je le désire,
    De voir cet amour de loin,
    Réellement, en de telles demeures
    Que la chambre et le jardin
    Me semblent constamment un palais!)

    L'amour de loin laisse espérer un monde merveilleux, sublimé, mais on ne sait pas, ici, si le poète espère voir de loin, ou atteindre les lointains de tout son corps – en tout cas cela sera beau. Quelques siècles plus tard, Jean Racine (qui vécut aussi dans l'aire occitane) dira que la distance dans l'espace permet la même idéalisation et la même purification du réel que la distance dans le temps – il voulait parler, à propos de Bajazet, de l'Empire ottoman, objet des désirs, butée des fantasmes. L'exotisme donne corps aux anges, en quelque sorte.

  • Du règne déchu de Chaugnar Faugn (19)

    0000.jpgDans le dernier épisode de cette finissante série, nous avons laissé notre récit alors que la nymphe céleste Inimön venait d'annoncer qu'elle devait protéger le pays d'un certain Chaugnar Faugn, mystérieux mentor de Sinislën.

    Qui est ce Chaugnar Faugn? osa demander l'Homme-Corbeau. Car c'est la première fois que j'en entends parler.

    - Ne prononce pas trop haut son nom, intervint Captain Europa; et Inimön fut peut-être imprudente de le dire devant toi: vois, comme à l'entendre, Sinislën s'est éveillée, ouvrant grands ses yeux flamboyants, semblant retrouver de la vigueur, une force qu'elle semblait avoir perdue. De l'abîme monte un flux qui la secoue.

    Car il s'agit d'un être terrible, auquel dès l'aube des temps les Pyrénées servirent de prison: même, elles furent par les dieux bâties dans ce dessein. Mais continuellement il s'efforce de se libérer, susurrant des mensonges aux oreilles endormies des hommes – ainsi que des fées, comme Sinislën le montre. Il leur demande des sacrifices pour se renforcer et briser ses chaînes – et se cherche des disciples toujours plus puissants, et toujours plus nombreux. Et s'il fut remis au fond de l'abîme jadis par le bon saint Sernin, fameux évêque de Toulouse, il s'est depuis remis de cette chute. Et voici! de 000000000000 (2).jpgnouveau il gravit la paroi de sa geôle, grimpant vers la surface, y pointant même le bout de sa trompe par d'obscures grottes effrayantes.

    Par bonheur, Inimön, qui est douce mais peut être aussi une vaillante guerrière, veille, et referme continuellement les trous par lesquels passe sa trompe – et combat les suppôts de cet être immonde, notamment lorsqu'ils prennent rang parmi les Gnomes. Car la magie les rend alors énormes et forts, et c'est ce qui est arrivé, en vérité, à Bug et Arach.

    - Je comprends, fit l'Homme-Corbeau. Et ne veux point en savoir plus. Sachez seulement, belle Inimön, que je serai toujours là pour vous aider, s'il le faut, contre ce Chaugnar Faugn ou ses suppôts.

    - Je le sais, fit Inimön de sa voix douce et mélodieuse. Oui, je le sais bien, Homme-Corbeau – ou devrais-je dire: Roger Maziès?

    - Tu connais mon nom de simple mortel! s'exclama l'Homme-Corbeau. Mais comment?

    À cette question, Inimön ne fit que sourire. Mais Captain Europa prit la parole, et demanda: À ce propos, Homme-Corbeau, j'ai entendu, quoique de loin, Sinislën, quand elle s'est adressée à toi. Est-il vrai que, comme elle l'a dit, sous ton identité de simple mortel tu es handicapé et exerces le métier de bouquiniste à Limoux? Comment cela est-il possible? Dis-le nous, s'il te plaît, car cela, même Inimön l'ignore, je crois.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser le récit de l'Homme-Corbeau au prochain.

  • Du renouvellement des fées (18)

    0000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale, nous avons laissé le protecteur secret de la haute vallée de l'Aude – j'ai nommé monseigneur l'Homme-Corbeau – alors qu'il venait de rendre au Père Noël libéré son célèbre attelage au bord du lac de Bugarach.

    Puis, après avoir regardé le bienfaiteur des enfants s'élancer vers les étoiles et disparaître dans les lointains de la nuit avancée, il soupira, conservant à l'œil le dernier point brillant qu'il en avait vu au loin, à l'oreille le dernier tintement de clochette qu'il en avait entendu même au-delà, et d'un coup déploya ses ailes grandes et noires. Un vent se leva, et des vagues se créèrent, sur le lac. Mais quand il eut bondi et commencé à battre l'air de ses ailes à la force incroyable, ce fut une bourrasque, qui en vint, et une vague plus haute s'incurva et retomba bruyamment sur la rive en face, l'inondant en brisant quelques branches au passage. (Les malheureuses, détachées de l'arbre nourricier, en furent plus tard réduites à nourrir de chaleur quelque poêle humain.)

    Poursuivant son vol fracassant dans le ciel qui commençait à s'éclaircir, l'Homme-Corbeau retourna bien vite au Canigou, où l'attendait le protecteur de la sainte Europe. Entrant dans la salle du trône, il eut la surprise de voir, avec lui, non pas Sinislën – qui, quoiqu'elle fût là, était ceinte de liens de lumière colorée, faisant des cercles contraignants autour de son corps –, mais une autre dame, aux traits très doux, aux yeux chatoyants – et qui lui rappela les images que l'on crée habituellement de Marie-Madeleine, la sainte amie de Jésus-Christ. Il lui demanda, ému et tremblant, si elle était elle, et l'entendant elle rit d'un rire frais, cristallin. Captain Europa à son tour sourit. Et de sa voix mélodieuse et pure la femme répondit qu'il n'en était rien, que l'Homme-Corbeau la confondait avec sa maîtresse, femme divine trônant au ciel aux côtés d'un être plus divin encore et de leurs deux plus proches amis, un homme et une femme qu'on ne saurait nommer, mais 000000000000.jpgque tous les gens avisés connaissent. Or cette maîtresse l'avait-elle à cette heure envoyée, qu'il le sût! pour la représenter sur Terre – puisqu'elle-même vivait, comme de juste, parmi les étoiles; et c'est pourquoi, sans doute, elle avait pris à ses yeux ses traits.

    Qu'il sût, également, qu'on la nommait communément Inimön la Douce, et qu'à la demande de Captain Europa elle serait dorénavant la nouvelle fée du Canigou, puisqu'elle était soumise aux justes anges du ciel. Sinislën en effet était déchue à jamais de son rang, et elle serait emmenée dans les astres pour y être jugée, malheur à elle, et y entendre la sentence et les peines rédemptrices qui lui seraient certainement infligées.

    Inimön rappela à l'Homme-Corbeau, toutefois, que son nom ne devrait jamais faire l'objet de prières particulières, car elle devait de toute façon veiller avec attention sur les hommes – notamment pour les préserver de la menace du terrible Chaugnar Faugn, le véritable mentor secret de Sinislën (quoiqu'elle ne l'eût jamais nommé, et se prétendît, évidemment, la fidèle servante de la Mère divine).

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser la suite de cette histoire à une fois prochaine.

  • Le merveilleux de Jaufré, roman occitan

    0000.jpgJ'ai lu récemment Jaufré, long récit de presque onze mille vers écrit en occitan au début du treizième siècle, et ce qui y est étonnant, c'est le naturel avec lequel le merveilleux s'y met en place, rappelant quasiment Harry Potter. Le chevalier éponyme y combat des géants avec une précision d'action inouïe, des enchaînements de coups méticuleusement décrits, avec aussi les esquives et les feintes – d'une façon assez peu répandue à cette époque, dans la littérature. Le fantastique est de même.

    À un certain moment, un oiseau immense saisit le roi Arthur dans ses pattes et l'emmène dans les hauteurs, le lâche puis le rattrape, comme dans un film hollywoodien. Ce qui est plus étonnant encore, mais cette fois dans le mauvais sens, c'est que cet épisode est expliqué d'une façon très prosaïque: l'enchanteur en titre de la cour d'Arthur s'est amusé à faire peur aux chevaliers et dames de Cardeuil. Cependant sa transformation en oiseau, et d'oiseau en homme est remarquablement présentée, de façon souple et sans heurt; on en admire l'art.

    De même, encore, des chevaliers précédés d'une fée, leur dame, surgissent à la fin d'une fontaine, et tendent une tente immense à une allure inouïe, les dévoilant de véritables elfes, tels par exemple que Tolkien les a dépeints.

    Il y a aussi de la sorcellerie: d'affreux lépreux se nourrissent de sang d'enfants pour améliorer leur sort, et Jaufré est bien sûr obliger de les affronter, voire de les tuer. Mais ce fantastique satanique, typiquement chrétien, est pensé avec une clarté singulière, dont on croit trop l'époque médiévale incapable.

    Un être affronté par Jaufré est explicitement appelé démon, et disparaît et apparaît à volonté.

    Cela prouve que les idées qui courent selon lesquelles les gens du Moyen Âge ne savaient pas faire la différence entre êtres magiques et êtres prosaïques, entre esprits manifestés et hommes incarnés, sont plutôt fausses, on était à cet égard très avisé.

    Le moins beau de notre roman médiéval n'est pas la manière dont le mariage qui fait l'objet d'une grande partie de la trame s'agence. Jaufré et Brunissen se désirent ardemment, mais la seconde refuse d'en rien montrer, et le premier ne se doute absolument pas que son sentiment est partagé. Cependant un ami commun, Mélian, que Jaufré a sauvé d'un sort atroce, s'en aperçoit, et arrange le mariage, que Brunissen feint de n'accepter qu'à contre-cœur, mais à condition qu'il soit approuvé par Arthur. Ce qu'il sera, bien sûr. Par avance, on retrouve, en plus paisible, la trame du Cid de Corneille – pièce dans laquelle, on 0000000.jpgs'en souvient, le roi Fernand organise le mariage de Rodrigue et Chimène, parce que le premier a sauvé Séville des Mores, et malgré le désir affiché de la seconde de ne pas l'épouser. Mais Fernand parvient incidemment, en la piégeant, à lui faire avouer son amour pour le Cid: il lui fait croire qu'il est mort. Il les marie donc. Jaufré ayant probablement été composé en Catalogne, il est remarquable que les deux histoires viennent d'Espagne: l'amour y est consacré par le Roi – puis par une cérémonie religieuse, toute chrétienne.

    Cependant la nuit de noces ne s'effectue que dans le château des jeunes mariés. Et le matin Mélian plaisante Jaufré sur sa nuit. On en rit, et le récit s'arrête. Tout y est idéal, beau, parfait, et même le merveilleux facile est là pour montrer cet idéal cristallisé, cette perfection perdue, rappelant l'âge d'or: alors, n'est-ce pas, les hommes fréquentaient les enchanteurs et les fées, et l'amour se prolongeait toujours en mariage! 

    Ce n'est pas un merveilleux dont le sens symbolique soit bien clair, n'en déplaise aux mânes de René Guénon: il n'est souvent là que pour le jeu. De nouveau comme dans Harry Potter, il est fait pour le plaisir, sans implication morale toujours marquée. Il peut en avoir une, quand la fée de Gibel remercie Jaufré de l'avoir sauvée d'un monstre: grâce à cela, le chevalier devient le protégé du monde élémentaire, qu'elle gouverne; mais cela peut n'avoir été mis que pour la joie du merveilleux. Art du fantastique qui manifeste beaucoup de science; mais peut-être aussi de la décadence.

  • Le combat de Capitaine Europe (17)

    eternals-makkari-header.jpgDans le dernier épisode de cette histoire fascinante, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait d'être rejoint par Captain Europa dans sa lutte contre celle qui avait enlevé le Père Noël, Dame Sinislën, maîtresse du Canigou. Ils venaient de se déclarer que seul le combat pouvait les départager.

    Alors, sans ajouter un mot, Sinislën leva les bras, laissant pendre ses larges manches, et des nuées de serpents volants, tout flamboyants, et tout pareils à de vivantes braises, s'en échappèrent, et se jetèrent sur l'Homme-Corbeau – tandis que les araignées s'élançaient sur le nouvel arrivant, qui toutefois n'avait point lâché son bras. Aussi lança-t-elle sa main gauche sur ses yeux – lesquels aussitôt jetèrent un feu bleu, dont la main en question fut repoussée et blessée, brûlée et consumée. Puis Captain birdman 001 copy - Copy.jpgEuropa renversa à terre Dame Sinislën, qui en hurla et vomit mille injures, l'accusant de mille vices de mâle abject et d'homme corrompu. Des mains de Captain Europa sortirent alors des nuées d'étoiles rangées en faisceaux, qui percutèrent bruyamment les araignées attaquantes – et les anéantirent et les détruisirent, soit d'emblée grâce à l'impact, soit juste après en se collant à elles ou en pénétrant leurs circuits et systèmes. Car ces étincelles en groupes les disloquèrent, les déchirèrent, les rompirent – et elles hurlèrent, crissèrent, s'enfuirent, moururent.

    Cependant, l'Homme-Corbeau s'employait aussi à bien faire, et sa rapidité anéantit de même les treize serpents lancés par les manches de Sinislën – soit à la main, soit par le rayon blanc de son opale frontale, soit par les feux de ses doigts gantés. Et finalement, il n'y eut plus aucun adversaire pour les deux vaillants alliés.

    Ils relevèrent alors Sinislën, que Captain Europa avait maintenue à terre du poids de son pied massif, et la contraignirent à les mener dans la geôle triste où elle 0000.jpgmaintenait prisonnier le Père Noël. Elle les y mena, et fit ouvrir la porte de sa prison.

    Le pauvre était mal en point, rongé par les punaises de son lit sans luxe, mais Captain Europa posa la main sur son épaule, lui marquant sa confiance et son amour, et saint Nicolas en fut tout revigoré, et son regard reprit tout son éclat.

    Jusqu'à son corps redevint plus épais, comme si Captain Europa lui eût transmis le feu des astres, et la force des choses qui meuvent le monde en profondeur, et lui rendent la vie.

    L'Homme-Corbeau se chargea de ramener le Père Noël à son attelage, au bord du lac de Bugarach, afin qu'il continue au plus vite sa mission, et il fut remercié une seconde fois depuis le début de sa vie par le saint patron des petits enfants, qui cependant exprima le regret de ne pouvoir le remercier mieux, puisqu'il manquait de temps. Mais l'Homme-Corbeau l'en excusa volontiers, affirmant qu'il n'avait point agi pour être remercié, mais par pur amour du bien.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Un triste destin audois

    000000000.jpgOn m'a un jour raconté dans la haute vallée de l'Aude une triste histoire vraie, dont l'auteur du récit avait été témoin, voire acteur. Il animait avec des amis un cercle mystique, si on peut dire, ou spirituel, et un informaticien parisien qui passait ses étés à Bugarach les a rencontrés, ravi. Il était passionné de kabbale et de spiritualité, et rêvait d'une autre vie, plus imprégnée de lumière céleste. Il a donc décidé de quitter son emploi et son appartement de Paris, et de vivre dans le département de l'Aude avec son pécule accumulé. Il s'est installé dans un village près de Limoux, dans une grande maison où était déjà l'auteur de mon récit. Il avait amené une grande partie de ses livres, car il en avait beaucoup.

    Mais un jour, le propriétaire du logement où tous étaient réunis a décidé d'élever les loyers, et l'essentiel du groupe est parti, laissant derrière lui, je ne sais pourquoi, le récent arrivé: peut-être est-ce lui qui a refusé de partir. Il ne se sentait pas forcément à l'aise avec les autres, ayant toujours vécu une vie rêveuse et solitaire.

    Ou était-ce parce qu'il les trouvait trop mystiques? Ou bien au contraire trop prosaïques? 

    Quelque temps plus tard, hélas, il a disparu. Il s'était passionné pour une femme partie vivre en Sibérie avec les bêtes, était comme tombé amoureux d'elle, et s'imaginait vivre en communion avec elle à distance. Elle avait pourtant eu un enfant avec un journaliste qui était venu l'interviewer et s'était installé dans son tipi, ou sa grotte, ou sa cabane, je ne sais pas très bien.

    Si la communion avec les bêtes était parfaite, était-ce un terrier? À la façon des Hobbits? Bref.

    Notre homme croyait vivre une histoire d'amour par-delà les frontières avec cette Sibérienne d'occasion (elle était venue de la Russie ordinaire, je pense), et voici que, impressionné par des contes plus ou moins véridiques la concernant, il se met à courir en chemise la nuit sur les chemins forestiers en plein hiver – comme il croyait qu'elle faisait, soit parce qu'il avait mal lu, soit parce qu'elle inventait. Car, dans leurs récits, les mystiques exaltés qui vivent avec les bêtes exagèrent facilement.

    Il y avait un film triste de Sean Penn qui rappelle le même drame, appelé Into the Wild, tiré d'une histoire vraie. Horriblement, le pauvre vagabond rêveur qui croyait pouvoir vivre seul en Alaska en regardant dans un gros livre les plantes comestibles, 000000.jpgdessinées ou prises en photo, dans le but de les cueillir de sa main alerte au cœur de la nature généreuse – ce malheureux jeune homme a été retrouvé mort, et on pense que c'est parce qu'il a confondu des plantes similaires, et mangé une qui empoisonnait – en tout cas c'est ce que le film montre.

    Notre pauvre Parisien a dû s'égarer, car il n'est jamais retourné chez lui. Prévenue, la police l'a longtemps cherché, en vain. Puis, ses restes par hasard ont été retrouvés. Les bêtes de la forêt les avaient déjà bien abîmés.

    On n'a pas pu savoir ce qui s'était passé. Ses livres ont été dispersés, recueillis par les uns ou les autres, ou donnés à Emmaüs. On ne lui connaissait peut-être pas d'héritiers. Ou bien les livres ne les intéressaient pas. Je n'en sais pas plus.

  • La providence de Capitaine Europe (16)

    00000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série incroyable, chers lecteurs, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, libérateur du Père Noël, alors qu'il s'apprêtait à avoir le sein percé par Dame Sinislën, tutelle du Canigou – et son cœur arraché, palpitant.

    L'Homme-Corbeau, alors qu'elle parlait, murmurait, en ouvrant faiblement les yeux, mais sans la regarder. Une lumière tombait de ces yeux sur le sol, projetant une couleur rouge.

    La dame du Canigou leva le bras, s'apprêtant à plonger son couteau dans le corps de son ancien ami, mais c'est alors qu'une main gantée saisit son poignet immobilisé. Elle se tourna vers l'homme à qui appartenait cette main, et qu'elle n'avait jamais vu: il venait juste de se matérialiser là, sur le pavé de son château haut perché.

    Surprise, elle le regarda, et vit un costume bleu sur lequel couraient des étoiles jaunes, lentes, douces, luisantes. Son visage était caché par un masque, et une lumière auréolait son front, dans laquelle on voyait des points colorés briller de façon singulière. Un jaillissement d'ailes transparentes était à ses épaules – mais davantage comme une flamme légère, intermittente et mouvante, que comme de véritables plumes physiques fixées à de quelconques omoplates. Tout son corps scintillait d'énergie, et ses yeux bleus ne montraient pas de prunelle, mais luisaient de façon uniforme à la fleur de son masque, d'un bleu plus foncé. Curieusement, au lieu d'être simplement cousues sur son costume, les étoiles y bougeaient, comme si un petit ciel s'y était concentré. Et ce costume d'ailleurs n'était pas de simple tissu, mais chatoyait comme s'il fût d'un métal inconnu, naturellement bleu.

    Toi! s'écria dame Sinislën. Qui es-tu? Comment oses-tu? Et comment as-tu pu?

    - Je suis Captain Europa, répondit l'homme inconnu. Je suis le protecteur de l'Europe éternelle, et le Canigou est aussi sous ma garde. Le sont encore le Razès, le Quercorb et toute l'Occitanie – avec en leur sein le mont Bugarach et le secret des deux Rennes. Et tu ne dois pas faire ce que tu t'apprêtais à faire, car c'est mal, et ceux qui m'ont donné les pouvoirs qui sont les miens ne le permettront pas.

    Sa voix avait un léger accent, comme s'il ne fût point français de naissance, mais elle n'en avait pas moins une mâle autorité, en 0000000000.jpgmême temps qu'une curieuse qualité mélodique.

    - L'Europe? demanda Sinislën. Quelle est cette plaisanterie? Ce n'est rien, que cette Europe, il n'y a là aucune identité, aucun génie, et les dieux se moquent d'elle, pour eux elle n'existe pas!

    - Détrompe-toi, répondit Captain Europa. Elle existe bien, et son ange aux cieux m'a commandé de te le dire, et de t'annoncer qu'en accord avec les dieux il avait décidé de te retirer la garde du Canigou, que tu as trop déshonoré, et de le confier à une autre.

    - Non, tu ne le feras pas! répondit, tremblante de colère, Dame Sinislën. Je t'en empêcherai.

    - Tu ne le peux, dit l'Homme-Corbeau, qui s'était levé et dirigé vers les deux êtres. Crains la puissance de Captain Europa conjuguée à la mienne.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser cet épisode, et de renvoyer au prochain, quant au combat de Captain Europa et de l'Homme-Corbeau contre Dame Sinislën et ses alliés angoissants.

  • Un guide du Razès très insolite

    000000.jpgMon ami Philippe Marlin, chef des éditions de l'Œil du Sphinx, m'a donné un livre qu'il a récemment réédité, le Guide du Razès insolite, de Stéphanie Buttegeg, qui est guide professionnelle dans la haute vallée de l'Aude. 

    De fait, le Razès est une ancienne seigneurie de cette région, sise dans le département français de l'Aude, mais qui, après la dissolution de l'Empire romain, fut intégrée à la Gothie, le royaume des Wisigoths dirigé depuis Toulouse puis depuis Barcelone; puis aux royaumes arabes qui avaient absorbé cette Gothie; puis à l'empire carolingien; puis au comté de Toulouse et au royaume d'Aragon, alternativement ou en imbrication. Cependant ce livre ne parle pas tellement de cela, faisant remonter l'histoire au mieux aux carolingiens, plus souvent à la Croisade contre les Albigeois, comme on disait autrefois – aujourd'hui plutôt les Cathares, cela fait davantage rêver.

    J'ai toujours aimé les livres consacrés aux mystères régionaux, surtout la part qu'ils contiennent de légendes enchantées, les interventions de saints du ciel, d'anges, d'ogres, de démons, de fées. Mais le livre de Stéphanie Buttegeg n'en parle pas beaucoup. Il y a une allusion aux lutins Bug et Arach qui ont reçu des pouvoirs de Jupiter pour protéger la vallée de la Sals; aux anges déchus dont les cornes auraient laissé leurs empreintes sur des rochers de Rennes-les-Bains; aux fées lavandières, et c'est tout.

    Stéphanie Buttegeg consacre beaucoup de pages aux rochers de Rennes-les-Bains, sans doute parce qu'un écrivain local, Henri Boudet (1837-1915), en a lui-même parlé, affirmant, de façon hallucinatoire, qu'ils ont été taillés et amenés là par l'Homme. Et c'est vrai, Rennes-les-Bains contient de si belles pierres, ayant de si belles formes, qu'il est difficile de croire à 00000.jpgune origine naturelle. On songe à de la sculpture. Mais souvent la nature est artiste. Un poète mystique et surréaliste à la fois, Malcolm de Chazal, a eu presque cent ans plus tard le même genre de visions pour les rochers de l'Île Maurice. Il en était plus conscient que Boudet, qui pensait faire de l'Histoire. 

    Cela dit, parfois, il découvrait peut-être de vrais menhirs, ou de vraies mines de fer, car il y en avait autrefois, dans la vallée de la Sals. On exploitait aussi le sel de l'eau. Donc il y avait beaucoup de cabanes d'ouvriers, que Boudet fait souvent remonter aux Gaulois. Poésie, poésie!

    L'autre grand écrivain local est le cathariste Déodat Roché (1877-1978), qui, lui, a imaginé des temples gnostiques dans de belles grottes. La beauté des formes naturelles manifeste les esprits des éléments, crée une impression de mystère, et les historiens fantaisistes, au lieu d'être simplement poètes, font des romans sur des temples celtiques, des églises templières, des présences maçonniques fantasmées, des restes miraculeux de communautés antiques!

    L'impression d'ensemble est que cette région était surtout imprégnée d'un catholicisme populaire, souvent naïf, et que les bizarreries locales sont issues de la simplicité d'interprétation des locaux, ou de leurs goûts personnels. Loin des grands centres, au fond plutôt délaissés, les gens du coin laissaient libre cours à leur fantaisie, sans lien avec la théologie ou la science officielles, ni rien de ce qui imprégnait les cités importantes. Les seigneurs, issus des croisades ou des guerres de religion, connaissaient mal la région, ne lui étaient pas attachés, la quittaient facilement, et le peuple, laissé à lui-même, procédait comme il pouvait, lorsqu'il édifiait des églises ou s'organisait en cités. C'est peut-être ce qui a rendu la région anticléricale et socialiste.

    Mais il y a aussi une nature vive, qui a sans doute stimulé l'imagination – de très jolis endroits déjà pyrénéens, de vastes espaces lumineux, des rochers pittoresques, des sources chaudes et des mines profondes, de quoi de toute façon faire rêver!

    Guide du Razès insolite
    Stéphanie Buttegeg
    Éditions de l'Œil du Sphinx, 2015
    420 pages
    18 €.