Occitanie

  • Le mystère du roman de Jaufre

    00000.jpgIl existe un grand roman arthurien en occitan du douzième siècle appelé Jaufre, et l'arrière-fond en est très intéressant, car, en principe, il a été créé pour le roi d'Aragon, et son occitan émane soit d'un Catalan, soit d'un Languedocien du sud, c'est à dire des terres qui dépendaient du roi d'Aragon.

    Il n'est pas mystérieux et noble comme les romans de Chrétien de Troyes, car plus loin de l'esprit breton, de la mythologie celtique. Son fantastique est abondant, mais n'est repris que de loin des anciens Celtes, et l'esprit chrétien y domine: le héros y affronte des sorciers, et les signes du christianisme suffisent souvent à les vaincre, comme plus tard dans Dracula. Cela a du reste une force propre.

    La tradition bretonne y est plutôt artificielle, et un commentateur a judicieusement énoncé que ce roman faisait pressentir l'Orlando Furioso de l'Arioste, rempli d'un merveilleux inspiré de celui des anciens Bretons, mais purement allégorique, et assez peu ressenti de l'intérieur. La comparaison est d'autant plus appropriée qu'Ariosto a prétendu retracer l'histoire des fondateurs de la maison régnante de Ferrare, pour laquelle il composait son poème, et que Jaufre est le fondateur supposé, légendaire, de la maison d'Aragon.

    Son nom est d'origine germanique, et cela jure avec les récits plus directement issus des Bretons, dans lesquels, comme de juste, on ne trouve que des noms d'origine celtique, ou presque.

    D'autres traits troublants manifestent une illustration recherchée de l'esprit d'Aragon. Le grand ennemi de Jaufre, dans toute la première partie du poème, est un certain méchant chevalier appelé Taulat. Il fait gravir une montagne, pour le pur plaisir de nuire, à un noble chevalier qu'il fouette pendant ce temps, et recommence dès que celui-ci a guéri de ses plaies. Or, dans l'ancien comté de Foix, juste en face du fameux pic de Montségur, est 0000.jpgune montagne assez arrondie précisément appelée Taulat. Il faut savoir que les rois d'Aragon considéraient les comtes de Foix comme leurs vassaux – partageant cette prétention avec les comtes de Toulouse, ce qui occasionnait des conflits. On ne sait si le rapport existe ou si c'est une coïncidence – et on ne sait, au cas où le rapport existe, si la montagne a été nommée d'après l'histoire du roman ou si le poète a utilisé un nom préexistant. C'est assez mystérieux. Mais il est certain que Taulat ne sonne pas non plus breton.

    Ce roman de Jaufre, agréable et plutôt long, est une probable tentative des rois d'Aragon de se créer une mythologie, et il est significatif qu'il soit en occitan plutôt qu'en catalan, qui ne fut utilisé dans la littérature qu'à partir du siècle suivant. À l'origine, l'Occitanie et la Catalogne étaient profondément liées, et les montagnes ne les séparaient pas. Cela explique que, plus tard, le roi d'Aragon soit venu au secours de l'Occitanie contre la France.

    Ce roman manifeste aussi l'esprit des Pyrénées, tendu vers la création de mythologies originales, comme si la fée du massif parlait encore aux hommes – aux rois, aux poètes, aux prêtres, à tous ceux qui avaient pour l'entendre une oreille suffisamment attentive!

  • Chants et conjurations: un nouveau recueil de poésie

    0000.jpgJ'ai la joie de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil de poésie: Chants et Conjurations. Il est paru aux éditions de l'Œil du Sphinx, tenues par mon ami Philippe Marlin, passionné de Jacques Bergier, de H. P. Lovecraft et des mystères de Rennes-le-Château.

    Mieux encore, il est préfacé par l'excellent Jean-Noël Cuénod, poète et ancien journaliste à la Tribune de Genève, un homme dont j'aime les textes, et dont j'avoue que j'adore la préface, totalement dans ma ligne. Ce n'est pas un hasard si ses termes mêmes se recoupent avec le texte de quatrième de couverture: on y retrouve l'Imaginal cher à Henry Corbin, car ma démarche est celle-ci: porter par les rythmes traditionnels les images puisées au fond de soi, afin qu'elles s'objectivent et deviennent mythologie.

    Je suis fier de ce recueil, heureux d'avoir collaboré avec des personnes que j'estime excellentes, qui ont des références culturelles que je chéris: Corbin, Bergier, Lovecraft, donc.

    Le recueil est assez abondant et, malgré une domination du vers classique, d'un style assez varié, avec le genre hugolien du discours cosmique mêlé d'images grandioses, le genre épique de La Légende des siècles également hugolien, des vers plus lyriques, des contes à la manière médiévale, des sonnets, des poèmes inspirés par l'Oulipo, d'autres par le Surréalisme, des ballades à la mode de Villon et Charles d'Orléans, des poèmes en vers libres plus évanescents et plus modernes, des chants de la nature à la façon de Lamartine, il y a un peu de tout.

    Beaucoup de ces poèmes ont été composés à l'occasion des réunions des Poètes de la Cité, que j'ai longtemps présidées, 00000.jpgfixant des thèmes ou des formes, et m'astreignant à les suivre et à les exécuter. Vous le savez, les Poètes de la Cité sont une association genevoise, et donc c'est un recueil profondément genevois. C'est pourquoi la préface de Jean-Noël Cuénod, l'un des écrivains genevois que j'aime le plus, me fait infiniment plaisir.

    Pour autant, l'éditeur est plutôt parisien et amateur de littérature fantastique, de la poésie de Lovecraft ou de Clark Ashton Smith, et c'est aussi toute ma culture d'origine, car je suis né à Paris et ai commencé à lire des livres issus de cette ligne, elle a formé mon style, et peut-être mes idées. J'ai composé des vers inspiré par ceux de Tolkien, de Lovecraft, de Robert E. Howard, de Smith, et accessoirement ceux des poètes classiques français, et je suis heureux de ce nouveau livre et de sa forme: elle correspond à ma sensibilité profonde.

    On peut en écouter lire un poème accompagné de musique dans un document visuel créé à l'occasion de sa parution, et le commander directement sur Amazon, au prix modeste de 10 €, pour 167 pages. La couverture, excellente et très moderne, est de Marie Maître.

    (On me signale que depuis la Suisse il est impossible de l'acheter sur Amazon. J'invite ceux qui voudraient se le procurer à m'écrire, je peux le leur envoyer en échange d'un virement.)

  • La vision de l'abbé Saunière et Marie-Madeleine à Rennes-le-Château

    0000.jpg

    On raconte* que Bérenger Saunière, le distingué curé de Rennes-le-Château, a vu un jour en vision Marie Madeleine dans une grotte proche – laquelle on peut distinguer depuis l'espèce de promenade fortifiée, ou belvédère, qu'il a bâti au sommet de la colline. Comme pour un château, il y a mis des tours, dont l'une s'appelle justement Magdala.

    On a là une magnifique vue sur un grand plateau entouré de montagnes, et l'impression de l'infini est vive – et cette sorte d'immense cirque, de toute beauté, semble habitée par un esprit dont le corps serait de lumière, et remplirait le lieu de sa splendeur vive. On imagine, à la place de jambes, une robe de clarté recouvrant et bénissant tout – et des mains aux nombreux doigts s'étendant jusqu'à Rennes-le-Château, la touchant, la caressant.

    Et c'est sans doute ce qui a fait naître cette vision de Marie-Madeleine – dont, pour l'abbé, cet être avait le visage tout simplement parce que son église lui était dédiée.

    Ce qui ne prouve pas qu'elle y soit jamais venue. Il n'y a nul besoin, pour dédier une église à un saint, que celui-ci s'y soit rendu. Bien au contraire, les historiens ont tendu à établir que beaucoup de saints n'ont fait que donner un visage nouveau à une divinité antérieure, plus humain, plus prosaïque, plus clair – et en même temps plus moral: je ne le dis pas pour blâmer. Car après tout le saint et la divinité qu'il a remplacée peuvent habiter ensemble, dans la même étoile, sous la coupe du même ange.

    Cependant, dans le cas de l'abbé Saunière, les choses sont simples, car les histoires paysannes parlent, pour la même grotte où il a eu sa vision, de fées malicieuses, appelées localement mitounes. Frédéric Mistral justement affirme que les fées vivent sous terre, et qu'on accède à leur règne par des failles dans la roche. Au fond, elles cristallisent la belle lumière des lieux jusqu'à lui donner forme. La Terre les emprisonne, et c'est le sens du mythe.

    Et il est très probable qu'on ait confondu ces fées anciennes et Marie-Madeleine – ou, pour mieux dire, qu'on ait assimilé les premières à la seconde. Car le contraire n'est pas vraisemblable: Marie-Madeleine n'a pas pu être 0000.jpgprise pour une fée, car on attribue localement aux fées de mauvais tours, et quelle sainte en a jamais fait? La croyance aux fées, plus ancienne que la vision de Béranger Saunière, est au fond plus fiable.

    Les mauvais tours des fées correspondent encore à ce qu'énonce Mistral, qui affirme que ces radieuses créatures sont devenues nuisibles après être tombées amoureuses de mortels, et que Dieu les a remplacées par ses anges pour cette raison.

    Cela a ici du sens: la fée de la grotte a été remplacée par Marie-Madeleine, et l'ancien lieu de culte a changé, il se fait maintenant dans l'église, au vu et au su de tous, protégé par le seigneur du château. Le christianisme a eu cet effet. Il maintient à distance les fées devenues méchantes – ou les contraint à se faire douces, dans la lumière de l'église! Marie-Madeleine, depuis le ciel, a dompté les fées locales: c'est ce qu'on peut dire. Elles ont ainsi pris son visage, et c'est pourquoi Saunière les a prises pour elle.

    *Certains le disent, mais il semble qu'ils l'aient inventé, et que Bérenger Saunière n'ait jamais eu une prétention pareille. C'est ce que m'annoncent des lecteurs de ce modeste blog. De fait, en cherchant ici ou là, il semble que la personne ayant eu cette vision serait plutôt une dame appelée Elizabeth van Buren, laquelle en a eu beaucoup sur Rennes-le-Château et Bugarach. Mais on peut comprendre qu'elle a eu aussi la vision de Saunière ayant la vision de Marie-Madeleine dans la grotte dite du Fournet, rebaptisée de la Madeleine par les adeptes de la dame en question, si j'ai bien compris la chose, si j'ai bien suivi le fil. Au reste, cela ne change rien au fond de mon propos. La vision de Marie-Madeleine a dans tous les cas été inspirée par les Mitounes. Et peut-être même celle de Bérenger Saunière ayant la vision de Marie-Madeleine! Elle aussi est inspirée par la vision d'une mitoune mâle adorant une mitoune femelle – et peut-être lui chantant des chants d'amour courtois. Car le modèle troubadouresque semble aussi venir des Mitounes – quoique pas forcément, pour le coup, celles de Rennes-le-Château.

  • Guillaume de Gellone et l'Occitanie

    000000.jpgBérenger Saunière a un jour prétendu avoir découvert, au cours de ses fouilles à Rennes-le-Château, une moulure datant des Wisigoths, et les historiens spécialistes ont ensuite dit qu'elle était carolingienne – qu'elle datait de Charlemagne ou de son fils Louis. Et le fait est que les plus anciens documents relatifs à Rennes-le-Château ne mentionnent comme seigneur que Guillaume de Gellone, le célèbre pair de Charlemagne appelé plus communément Guillaume d'Orange, et qu'ont chanté de magnifiques chansons de geste en français.

    Il était un conquérant, surtout actif, selon la tradition, sous le paresseux Louis, et repoussait les Sarrasins à Nîmes, Orange, Arles, partout en Provence et en Occitanie. Ses chansons de geste ne contiennent pas énormément de merveilleux, moins que le cycle de Roland, mais ses ennemis sont souvent des sortes de sorciers qu'il renverse, et il combat volontiers des monstres de la mythologie grecque: en plus légal et officiel, il a un rapport avec Conan le barbare ou Salomon Kane, les héros de Robert E. Howard.

    Il y a là une belle mythologie, qu'il faut intégrer et cultiver, même si elle ne crée pas de spécificité occitanienne face à la France – puisque, au contraire, elle unit Paris à l'Occitanie en légitimant les rois francs jusqu'aux Pyrénées. C'est peut-être animés par ces poèmes narratifs que les Français se sont croisés contre les cathares et les vaudois, et sont venus en Occitanie. Simon de Montfort a pu se prendre pour Guillaume d'Orange.

    Mais on sait que Frédéric Mistral, tout en cultivant le souvenir des divinités païennes, n'a pas désavoué la mythologie catholique, et a rendu hommage à Guillaume d'Orange en le mêlant intimement au Drac, divinité du Rhône: il les a délibérément confondus, réalisant un syncrétisme.

    On peut avoir le sentiment que c'est une démarche typiquement provençale, et que le Languedoc est resté hostile au catholicisme, au moins dans la sphère littéraire. Sur ce point Magre s'opposait certainement à Mistral.

    Le problème est de savoir ce qu'on proposera à la place de la geste de Guillaume. S'il n'y a rien de précis, si notamment on ne parvient pas à incarner des vertus locales dans un héros – si ces vertus se dissolvent dans la 000000.jpgmultitude des personnages et des références, ou bien sont déplacées vers des figures dont le lien avec la région n'est pas clair, on risque l'émiettement et la place unitaire restera occupée par Guillaume de Gellone.

    Naturellement, dira-t-on, la littérature médiévale était plus ou moins dans l'interdiction de composer une épopée en l'honneur d'Alaric, le roi arien des Wisigoths. S'il y en a eu une, écrite éventuellement à Toulouse, il n'en est rien resté. C'était pourtant l'habitude des rois germaniques d'avoir des bardes, en allemand ou en latin, chantant leurs exploits. Charlemagne et son fils Louis en ont eu, justement en latin – c'est ainsi qu'on les connaît encore. Même Clovis et Gontran ont eu Grégoire de Tours. Alaric, on ne sait pas. L'évêque de Clermont-Ferrand Sidoine Apollinaire a un peu parlé de lui, mais ce n'est pas à la mesure de ce qu'a fait son ami Grégoire.

    On est parfois obligé d'accepter la destinée, et de s'appuyer sur ce qui existe.

  • Le serpent intérieur selon René Guénon

    000000.jpgJ'ai marqué ne pas être convaincu, philosophiquement, par René Guénon, mais il faut reconnaître que sa prose constellée de symboles a un éclat singulier. C'est justement dû à la force propre aux symboles – qui demeure souvent par-delà les siècles, même lorsqu'on ne les comprend pas pleinement, et qu'on les ramène à des concepts abstraits, ou bien à des jalons de la vie terrestre.

    En réalité, comme le disait Rudolf Steiner, ils sont la manifestation imaginative d'une vie spirituelle qui est en amont du monde physique, et leur éclat en vient. C'est du lien tissé avec les astres vivants, pour ainsi dire, que les symboles tirent leur puissance – et la poésie qui s'appuie sur eux, leur beauté. À cet égard, Guénon est une sorte de poète symboliste dans la lignée de Mallarmé – et me rappelle, plus encore, feu mon ami Robert Marteau, qui se délectait du rayonnement propre aux vieux symboles religieux, et en tirait de très beaux textes. Car lui aussi se réclamait de la Tradition.

    Mais Guénon ne croyait pas en un monde spirituel accessible à l'entendement – il pensait qu'une divinité insaisissable avait inspiré les symboles aux hommes, et que, par conséquent, il n'y avait pas d'anges. Il n'y avait pas non plus de vies successives, et il prétendait, contre toute apparence, que les vrais Hindous ne croyaient ni aux vies successives, ni aux esprits sans corps des différentes sphères célestes. Il fait penser aux Sadducéens qui, s'appuyant sur la Bible, disaient qu'il n'y avait ni anges, ni résurrection. Les rabbins, essentiellement pharisiens, les qualifiaient d'hérétiques.

    Mais l'intellectualisme en un sens donne raison à Guénon, et il partageait ce trait avec la philosophie occidentale – que pourtant il disait rejeter.

    Cela avait peu de sens. Même l'Islam, auquel il s'était converti, contient une angélologie élaborée, liée aux planètes – ce qui est à prendre au sens littéral, et pas comme symboles de l'initiation. Du reste l'initiation consiste à s'unir aux anges hiérarchisés, par le biais des symboles qui en émanent, et pas autre chose.

    Cependant, en soi, les symboles évoqués par Guénon sont souvent magnifiques, et c'est en particulier le cas du serpent lové dans le bas du corps humain, et qui, pouvant se dresser dans la colonne vertébrale, permet 000000000000000000.jpgjustement l'initiation: l'inconscient alors s'éclaire, et on s'unit à son propre esprit secret, qui est au fond le Double. C'est aussi, au-delà, l'Ange. En Asie, pour cette raison, on s'unit, à l'âge de quatorze ans, à un esprit à forme de serpent qui est comme un guide, au sein des rituels initiatiques.

    En principe, il est lié à la Lune; et à ce qu'en Inde on appelle la kundalini. Quatorze ans est l'éveil, n'est-ce pas, de la vie sexuelle. Une grande chose, parce que d'un grand enjeu – puisqu'elle est si difficile à maîtriser. Mais on en tire aussi un éveil, dit le symbole évoqué par Guénon.

    Le Talmud affirme qu'à la mort, l'ange gardien arrache l'âme du corps, et que cela fait très mal. Or, elle est située dans la colonne vertébrale, est-il précisé.

    Mais je suppose que si le serpent s'est dressé jusqu'à l'occiput, comme on voit dans les représentations des initiés d'Asie, cela fait beaucoup moins mal, puisque la chose s'est déjà faite durant la vie. Le plus douloureux, est quand il faut aller le chercher dans les profondeurs – où, comme aurait dit Freud, on l'a refoulé.

    En montant vers la tête, cet être prend un visage humain. Il se manifeste tel qu'il est réellement. Dans l'évolution individuelle, en Asie, cela n'arrive pas avant vingt-et-un ans. Alors, l'ange prend l'allure d'une femme – d'une fée. De fait, même chez les Arabes, avant la conversion à l'Islam, les anges étaient des femmes, des houris. C'est lié probablement à l'amour courtois de l'Occitanie médiévale. Mais cela devra donner lieu à un autre article.

  • Carcassonne, ville et cité

    00000.jpgOn vante la Cité de Carcassonne, restaurée par Viollet-le-Duc et visitée par des millions de touristes, mais elle est en dehors de la ville normale, moderne et ordinaire de Carcassonne, laquelle il m'est venu l'idée de visiter aussi, avec ma fille, quand elle est venue me voir en Pays cathare. J'ai été surpris, je l'avoue, par son caractère sinistre. Que ses habitants me pardonnent, s'ils l'aiment, mais c'était samedi et il y avait très peu de monde dans les rues – et il n'y avait guère, se croisant, que deux rues relativement occupées par des magasins ouverts. De surcroît, dans ces deux rues, beaucoup de gens visiblement au chômage, ayant un air d'errance et de désarroi au visage, que Dieu les aide!

    La ville sinon était sombre et déserte et s'effritait visiblement, les façades défraîchies s'apprêtant à tomber en ruines sous le poids des touffes d'herbe s'amassant sur les corniches, ou simplement du vent. De vieux hôtels particuliers, jadis somptueux, n'étaient plus, abandonnés, que l'ombre d'eux-mêmes. Le crépis morcelé laissait en mille endroits à nu les murailles.

    La municipalité ne manque pas d'argent, car la seule partie neuve et élégante de la ville est faite des places et des jardins publics. Mais le fait est que les habitants s'en sont allés, et que la ville est sur la voie d'un de ces irrémédiables déclins qui étonnent le touriste amateur de la vieille Grèce ou de la vieille Rome, quand il passe entre leurs ruines.

    Je n'en connais pas la raison, n'ayant pas étudié l'histoire récente du lieu. Les cités proches de la maison que j'ai achetée dans le même département ont aussi été désertées par leurs habitants, parce que les usines qui y 0000000.jpgétaient ont fermé. Je suppose qu'une raison proche a éteint l'activité carcassonnaise. Consacrées au textile, on a pu leur imposer, plus ou moins tactiquement, des normes environnementales qui les ont achevées. On destinait le département au tourisme, et les usines gênaient. Qu'elles aillent polluer en Chine, s'est-on peut-être dit.

    Mais le tourisme reste modeste, dans l'Aude, sauf sans doute à Narbonne, devenue la plus grosse ville du département, et qui a plutôt belle allure. 

    J'ai entendu dire que près de Limoux, à Alet, une eau suffisamment riche pour être vendue était déversée dans la rivière parce que des associations empêchaient, par toute sorte de procédures, une entreprise de la mettre en bouteille. Je suppose qu'elles pensent que l'eau est à tout le monde – mais à tout le monde aussi, l'argent donné par l'État pour les tribunaux, la police, les écoles, et que d'autres lui fournissent en mettant bien l'eau en bouteille, par exemple à Évian. Car la Haute-Savoie paie plus d'impôts, en volume, qu'elle ne reçoit d'argent en retour, mais l'Aude est dans le cas contraire. Et à mon avis, s'il ne faut pas chercher à s'enrichir, il faut au moins chercher l'équilibre.

  • L'héritage cathare

    000000.jpgMon goût pour le merveilleux ne trouve pas toujours à se combler dans les récits qu'on fait des cathares, car ils sont majoritairement historiques, et ajoutent peu de miracles aux faits objectifs. Comme leur persécution date du treizième siècle, et qu'on ne créait alors plus de merveilleux comme dans les époques antérieures, il n'est pas courant d'en trouver en ce qui les concerne. On raconte l'histoire de Charlemagne en y mêlant des anges, l'histoire d'Arthur en y mêlant des fées, mais l'histoire des cathares n'est ordinairement mêlée ni des uns ni des autres.

    Ce n'est pas même les idées de Déodat Roché sur ce que concevaient les cathares qui le changent, d'une part parce que des pensées privées ne font pas le merveilleux, d'autre part parce qu'il leur attribuait les concepts anthroposophiques de Rudolf Steiner, sans qu'on sache si réellement les cathares les partageaient. Car la certitude qu'il avait qu'il en était bien ainsi peut simplement venir de son amour pour les uns et les autres, un amour enthousiaste lui faisant croire à une similarité de conceptions.

    Maurice Magre, j'en ai parlé, imagine que les cathares possédaient le Graal, qu'il décrit comme une coupe d'émeraude contenant le sang séché du Christ, dont il émane un grand rayonnement spirituel, permettant à la fois la vie longue, les guérisons rapides et la propension au bien. C'est beau, et intéressant, et en réalité c'est le premier récit relatif aux cathares que j'aie lu qui contienne du merveilleux.

    J'ai vu qu'il était l'auteur, également, de la légende d'Esclarmonde de Foix ressuscitant sous la forme d'une colombe dans le bûcher de Montségur.

    Et on me dit que des légendes populaires sur les cathares contiennent à leur tour du merveilleux. On me parle notamment du seigneur Garneau d'Espéraza, tué dans l'attaque des croisés contre son château. Son ombre lumineuse est restée pour protéger sa cité.

    Il faut néanmoins remarquer que beaucoup de seigneurs attaqués par les croisés n'étaient pas cathares pour autant, et que les seigneurs étaient d'une façon générale présumés protecteurs de leur cité après leur mort. On le disait aussi des princes de Savoie. Surtout quand le peuple gardait d'eux un bon souvenir. C'était le modèle d'Auguste, également divinisé après sa mort, et devenu protecteur éternel de Rome.

    Il n'y a pas même besoin d'être grand prince. Une légende savoyarde évoque en ce sens le comte de Langin, dans le Chablais: après qu'il eut chassé un sanglier monstrueux et diabolique de la forêt des Voirons et fondé le sanctuaire de Notre-Dame au sommet de la montagne, il revint protéger les Savoyards contre les Bernois, deux siècles plus tard. Son ombre lumineuse est apparue dans le ciel suivie de guerriers angéliques! Le rapport avec la religion existe, pas aussi direct qu'on pourrait croire.

    J'attends de découvrir d'autres légendes intéressantes, notamment chez Magre. Mais j'avoue déjà lier les splendeurs de Foix à ses cathares. On se souvient que ses comtes sont devenus rois de Navarre, et que parmi eux 000000.jpgil y eut un certain Gaston Phébus – porteur d'un nom significatif, puisque les cathares étaient réputés adorateurs cachés du Soleil invaincu. Ce Gaston Phébus est l'auteur élégant d'un traité de chasse raffiné, et sa cour, paraît-il, resplendissait de beauté et de grâce. Je veux bien gager que cette gloire du comté de Foix vient de l'éclat cathare, qu'il a matérialisé dans ses limites. Mais en vérité je pense aussi que la lumière en vient des Pyrénées, de la déesse des montagnes que Magre appelle Ilixone – et qui a donné, paraît-il, son nom à Luchon. L'un ne contredit pas forcément l'autre: le catharisme a pu être un prétexte, ou l'occasion d'insérer la lumière d'Ilixone et de l'esprit des Pyrénées dans la pratique religieuse chrétienne. La colère du Pape et des Français peut s'expliquer ainsi – ils étaient jaloux. Ce qui était propre aux Pyrénées n'était pas propre à toute la chrétienté, logiquement, et en même temps était splendide.

    De fait on contemple les montagnes qui montent en escalier depuis Foix vers Andorre, et on sent que là est une porte divine, magique – qu'encerclent les nuées du domaine auguste de la Déesse. C'est incontestable. Et Foix en bénéficie certainement. Des rayons en viennent – sortant de ces nuées, et s'y cristallisant, suscitant l'admiration des touristes.

  • La chanson de la légende de sainte Foi d'Agen

    000000.jpgInstallé en Occitanie, j'ai résolu de lire tous les livres en occitan que j'ai achetés il y a trente ans quand j'habitais Montpellier, et je possédais, justement, l'édition savante du plus ancien texte occitan qu'on ait conservé: La Chanson de sainte Foi d'Agen, d'un auteur inconnu, et datant du onzième siècle. On pense qu'il fut écrit dans les environs de Narbonne, car la langue correspond.

    Il s'agit du récit en vers de la légende de la dame nommée dans le titre: comme dans les chansons de geste, les vers sont rangés en laisses inégales assonantiques, ce qui était généralement, même dans la France du nord, la plus ancienne forme des poèmes narratifs évoquant la vie des saints. Ceux-ci sont antérieurs aux chansons de geste, qui en sont une version guerrière et carolingienne.

    Ces chansons hagiographiques sont clairement des adaptations romanes (en langue vulgaire) des poèmes en latin de Prudence, composés au cinquième siècle, et que louera encore Jacques de Voragine dans sa Légende dorée, au treizième. Les chansons de geste, de même, seront essentiellement les adaptations romanes des poèmes latins faits à la gloire de Louis le Pieux et de son père Charlemagne. Ceux-ci étaient surtout composés par des Germains, des Francs. Mais Prudence était espagnol et son inspiration est plus classique et plus biblique – et il en va de même de cette Chanson de sainte Foi d'Agen.

    À la mort de la sainte, martyrisée sous Dioclétien, un ange apparaît, et souffle le feu qui la consumait: on l'avait mise nue sur une grille. Il lui a même apporté un drap doré, annonciateur de sa glorieuse résurrection. De façon surprenante, cela n'empêche pas les soldats de lui couper la tête. Mais son sang est d'un rouge pur, et son corps reste incorruptible. Je me disais, en lisant cela, que cette pure mythologie chrétienne a manqué à Joseph Delteil lorsqu'il a décrit la mort de Jeanne d'Arc, chez lui plus réaliste. 0000.jpgSans doute il a été plus inventif dans son langage, lorsqu'il a rapporté les visions supposées de l'héroïne; mais il a moins objectivé le mythe, ou le symbole, ou le fantasme religieux – en a moins fait une mythologie.

    Car ensuite, l'auteur de la Chanson évoque les horribles chefs romains qui ont attaqué des chrétiens, mettant dans leur armée les Amazones, les Pygmées et les Satyres, et les présentant comme brûlés en enfer par des dragons en compagnie de Pharaon, dès leur mort lamentable survenue. Il affirme même que Dieu a détruit leurs lignées, en guise de châtiment – alors même qu'ils voulaient justement s'immortaliser par elles: il n'en reste plus rien, dit-il! Châtiment étrange, à la fois mystique et historique, et c'est assez beau, car cela rejoint l'Apocalypse. Cela rappelle Robert E. Howard, qui mêlait le mythe et l'histoire en rationalisant le premier et en repoussant les limites de la seconde – et c'est l'essence de l'art chrétien, plus appréciable qu'on ne le dit généralement.

    L'auteur n'est du reste pas aussi naïf qu'on pourrait croire, puisqu'il admet que l'ange a été une vision de saint Caprais, premier évêque d'Agen selon la légende; mais pour lui cette vision était une réalité. Même si la doctrine du poème peut paraître simpliste à certains, sa représentation en récit et en symboles ne manque pas de grandiose.

    Aujourd'hui, dit l'auteur, sainte Foi protège Agen, et le peuple, ayant abandonné le culte des dieux romains, la vénère elle avec raison. Ses restes guérissent, sauvent, bénissent. Louée soit-elle.

  • Carcassonne et ses légendes fondatrices

    Dame_carcas.jpgAu treizième siècle, à l'époque des croisades contre les Albigeois, les Languedociens se pensaient différents des Français, et cela venait de leur langue, mais aussi, sans doute, du royaume wisigoth. Je ne crois pas que cela venait des Arabes venus jusqu'à Poitiers, mais il y avait un lien profond entre les royaumes arabes et les Wisigoths, pour deux raisons.

    D'abord, parce que les Arabes avaient vaincu les Wisigoths, et donc se pensaient leurs successeurs légitimes. Ensuite, parce que l'arianisme des Wisigoths les éloignait des Francs et les rapprochait des musulmans, comme cela a été dit par Henry Corbin. L'influence franque – et, sans doute, la tendance proprement chrétienne demeurée dans l'arianisme – a suscité la Reconquête espagnole – même lorsqu'elle a pu être le fait de Wisigoths de souche.

    Il est donc très intéressant que dans les traditions locales, Carcassonne doive son nom à une Sarrasine appelée Dame Carcas – qui, après la mort de son mari calife, aurait longtemps résisté aux Francs, avant de se rendre.

    Était-elle réellement arabe? Les Francs n'appelaient pas Sarrasins forcément ce que nous appellerions tel, et leurs préoccupations ethniques étaient plus limitées que nous ne parvenons à le concevoir: pour eux, les peuples étaient subordonnés à la religion; et ils se distinguaient surtout des Wisigoths ariens par le catholicisme romain. De même, ils pouvaient aisément confondre les musulmans wisigoths ou arabes, ou les musulmans et les ariens: les noms qu'ils leur donnaient émanaient de courants majoritaires, à peu près comme quand ils ont appelé les Germains des Allemands, parce qu'ils combattaient surtout les Alamans, parmi les Germains. D'un point de vue historique, eux-mêmes étaient des Germains vivant en Gaule.

    Dame Carcas est réputée avoir donné une âme à Carcassonne en tenant en respect Charlemagne: c'est là l'extraordinaire de la chose. Ce génie féminin, de nature au fond élémentaire, rappelle les fées qui protégeaient les châteaux anciens, avant qu'ils ne fussent pris par des princes modernes.

    Car finalement Carcas a épousé un comte carolingien, et s'est convertie au christianisme – miracle de l'amour qui, lui, rappelle le mariage de la princesse sarrasine d'Orange avec le pair Guillaume de Gellone dans La Prise d'Orange, chanson de geste qui le raconte. La Sarrasine était constamment aussi la sorcière, ou la femme orientale issue d'une civilisation plus haute, plus raffinée, mais ne connaissant pas Dieu au sens vrai.

    Elle place Carcassonne peut-être dans la lumière de Vénus, puisque la cité, selon une autre légende, aurait été fondée par le fils de cette déesse, le Troyen Énée.

    Mais il restait encore à se lier à Jésus-Christ, et quand Charlemagne, admiratif de la résistance de Carcas, s'en est allé, la dame d'elle-même s'est rendue, et ralliée à lui. Elle l'a fait librement, sous le possible coup d'une illumination!

    Et il y a là, dans cette dame à la fois hérétique et indomptable, tout ce qui vivra après dans l'âme des cathares et des troubadours.

    Il y a peut-être aussi ce qui vivait, comme force élémentaire, dans l'Aude même, comme rivière fondatrice. Le nom du département, pour le coup, aurait un vrai sens.

    L'Aragon, au départ, n'était qu'une rivière; ensuite c'est devenu un royaume.

    Le destin de l'Aude? On ne sait.

    (Comme l'indique le premier commentaire ci-dessous, la première image de cet article vient de Wikipedia et est libre de droits; la seconde a été supprimée, faute d'une autorisation des héritiers de son créateur.  Elle représentait un élément de festival local, une figure géante en pâte à papier.)

  • Le temple caché de Rennes-le-Château

    00000.jpgOn a cherché, paraît-il, dans la colline de Rennes-le-Château, sous l'église, les restes d'un temple enfoui, dédié au Soleil invaincu. On n'a rien trouvé. On a dit aussi que le Graal y était, comme Maurice Magre l'a fait pour Montségur.

    Il y a ici deux choses, que je crois qu'il faut bien distinguer. Contrairement à ce que croient peut-être certains, les temples cachés sous les églises sont en réalité très communs, très ordinaires, on peut en visiter, et les Genevois le savent parfaitement, puisque sous la cathédrale Saint-Pierre de leur ville, des fouilles ont été faites, qui ont permis d'établir l'existence, antérieure à l'église, d'un temple païen datant des Allobroges – les fameux Celtes du lieu.

    Cela n'a rien de fantastique, on peut même voir les restes du dieu vénéré: on a découvert le squelette d'un homme, dont ce temple était en fait le tombeau. Adéquatement, les archéologues ont appelé cet homme un 000000000000000000000000000000000.jpghéros: il était probablement assimilé au fils ou à l'incarnation d'un dieu, ou en tout cas était monté au ciel après sa mort, à la façon d'Hercule ou d'Énée.

    On a construit la maquette du petit temple, et on peut y comprendre aisément comment on y procédait aux sacrifices et aux fumigations – dans lesquelles le visage du héros apparaissait, et guérissait ou guidait les vivants, comme le font tous les dieux.

    Vraiment, quoi d'étonnant à cela? Il ne faut pas à cet égard manquer de science historique. Car tout le monde peut visiter ces fondations de la cathédrale genevoise, et voir de ses propres yeux tout ce que je viens de raconter.

    Ce qui est ici étonnant, c'est la simplicité de la chose: son évidence. Les temples antiques étaient des tombeaux érigés pour des hommes qui avaient incarné des dieux, et qui après leur mort créaient un lien entre le ciel et la 0000000000.jpgterre. Peut-être même ce héros allobroge avait-il incarné une entité solaire, de telle sorte que le temple genevois était voué au soleil – pourquoi pas? Saint Pierre, qui l'a remplacé, était bien solaire aussi – en tout cas il tenait en main les clefs d'or du ciel.

    On m'a dit, également, que le temple caché de Rennes-le-Château s'étirait en souterrains mystérieux. Mais là encore, rien de sensationnel: la colline de Chartres, en Beauce, en est remplie, juste sous la célèbre cathédrale – dont l'importance est attestée, puisque Chartres est issue de la tribu des Carnutes, dont la forêt abritait la réunion annuelle des druides gaulois. Ils se rassemblaient probablement où se tient aujourd'hui la cathédrale – peut-être logeaient dans les souterrains retrouvés, où leurs mystères en ce cas se déroulaient. Je ne sais pas si on peut les visiter, car je n'y suis pas allé, j'ai seulement lu cela dans un livre.

    Quant au Graal, il ne faut pas s'y tromper: ce qu'on peut comprendre de ce qu'il est ne se ramène à rien de prosaïque, ni de physique. Richard Wagner, en le plaçant à Montserrat, en Catalogne, le disait sis dans une dimension parallèle, dans laquelle le temps se fait espace. C'est le monde astral. Il est lié à un lieu, mais en un autre sens n'a pas d'étendue propre, est utopique. On ne peut pas le toucher avec les mains. Il brille dans le cœur de l'homme, et se cristallise ici ou là dans le rayonnement stellaire. Il n'est pas ce que certains ont dit. Il n'a rien de matériel, ni de charnel. Il est autre chose.

    Peut-être est-il dans l'inventivité du décor de l'église de Rennes-le-Château – et, en ce sens, dans les profondeurs de l'âme de l'abbé Saunière, ou de la colline où il vivait. Mais je ne crois pas qu'on puisse le trouver en creusant. La commune de Rennes-le-Château n'a pas eu tort d'interdire en son sein les fouilles sauvages, comme elle l'a fait.

  • Le trésor des Albigeois selon Maurice Magre

    0000.gifMon ami Pierre-Jean Canquouët, qui adore les livres et les mystères et habite tout près de chez moi, me prête des ouvrages passionnants, notamment relatifs à l'Occitanie, où je vis, et il est un grand connaisseur d'un auteur toulousain que je voulais découvrir, Maurice Magre (1877-1941). Il est l'un de ceux en effet qui ont créé la mythologie cathare – la légende des cathares protecteurs du pays, ou soleils brillant sur la région. Il l'a fait en particulier avec le roman Le Trésor des Albigeois, dont Pierre-Jean m'a offert un exemplaire. Et je l'ai lu.

    Il semble qu'entre 1920 et 1940 il y ait eu une littérature occitanienne avide de merveilleux, et j'ai déjà parlé en ce sens de Luc Alberny, de Carcassonne, et de Joseph Delteil, de Limoux. Magre, dans le roman précité, présente les légendes traditionnelles de l'ancien comté de Toulouse avec le sentiment du patriote, l'intrigue semblant surtout un prétexte: le narrateur, Michel de Bramevaque, suit une sorte d'initiation qui l'amène à la vérité éternelle du pays toulousain, mais l'enjeu pour sa vie n'en est pas clair, et le récit participe du picaresque.

    C'est d'autant plus le cas que Magre est amer et satirique. En Savoie, cinquante ans auparavant, Jacques Replat emmenait aussi dans la mythologie locale à la faveur d'excursions initiatiques; mais il était rempli d'un chaleureux humour, qui ne se permettait pas la haine des institutions consacrées – s'il s'autorisait une mise à distance. Replat aimait les fées, mais cela ne l'amenait pas à haïr l'Église catholique. Peut-être parce qu'en Savoie elle ne les pourchassait que mollement, et que les croisades et l'inquisition n'y ont pas été vivaces comme en Occitanie: il y avait donc moins lieu de se révolter, ou de se rebeller.

    Il faut reconnaître que la réaction de Magre va jusqu'à l'impiété, puisqu'il affirme que les dieux se soucient peu des humains. En cela, il rappelle les auteurs fantastiques américains de son temps (Lovecraft, Smith, Howard), qui adoraient le merveilleux mais ne croyaient pas du tout en un Dieu plein d'amour. Certains passages (relatifs notamment au lac qui s'étendrait sous la basilique Saint-Sernin de Toulouse) font vraiment penser à Lovecraft: avec son entité abyssale, esprit vivant de Toulouse, qui plonge ses racines jusqu'au centre du monde, Magre peint un authentique Grand Ancien!

    Toutefois, c'est un autre contemporain impressionnant que surtout il rappelle, Gustav Meyrink: il y a chez les deux auteurs une fascination pour l'occulte qui les fait aller dans plusieurs sens à la fois, dans une 0000000000.jpgrevue des secrets légendaires qui ressortit à l'étourdissement – et, il faut bien le dire, une philosophie fondamentale qui, manquant de squelette, fait pencher vers l'amertume, le doute, le nihilisme, le désespoir.

    Magre crée des figures fantastiques incroyables, vives et frappantes, mais il ne s'attarde pas sur elles, préférant passer de l'une à l'autre, et relativisant d'ailleurs leur importance. Le Saint-Graal, en tant que tel, n'est qu'un vain talisman, affirme-t-il après l'avoir décrit d'une manière fascinante, avec son pouvoir de rayonnement salvateur sur les corps et les âmes: car il en fait un objet, une coupe d'émeraude contenant le sang du Christ, conformément à la tradition médiévale. Il dit qu'il était dans la montagne de Montségur quand les cathares y vivaient, avant d'être sauvé des croisés par quatre initiés qui l'ont caché. Mais finalement, Magre parle de cette puissance du Graal comme étant le propre des âmes saintes, rayonnantes après leur mort, et donnant au pays sa bénédiction, sa beauté, sa pureté. C'est beau.

    Est belle aussi l'évocation d'une déesse mystérieuse personnifiant l'élan de l'âme vers l'Esprit-Saint, et vivant dans les Pyrénées. Elle se nomme Ilixone, et j'adorerais mieux la connaître. Cette Diane d'Occitanie s'annonce comme éblouissante. Tout un monde d'elfes la suit en cortège, je pense.

    C'est un bien beau livre, en somme, que celui de Maurice Magre.

  • Un conte cathare de cyclopes

    0000.jpgJean-François Bladé (1827-1900) est connu pour ses Contes de Gascogne, lesquels il a recueillis auprès de conteurs authentiques, et traduits. Certains reprennent des éléments de la mythologie grecque, de façon surprenante pour la France traditionnelle: les contes y sont plus souvent d'origine celtique ou germanique, et le peuple n'y connaissait guère la mythologie grecque, sinon de façon déformée et adaptée: il appelait Hercule un héros réalisant localement d'autres choses que les Douze Travaux.

    J'ai étudié en particulier, pour satisfaire à des obligations professionnelles, Le Conte du Bécut, qui reprend presque littéralement l'épisode de l'Odyssée d'Homère relatif au cyclope Polyphème. Dans les deux cas, un homme surprend par ruse un géant qui n'a qu'un œil au front en lui plantant une tige dans cet œil, et parvient à s'échapper en se mêlant aux moutons qu'il garde. Les différences sont intéressantes. Dans le conte rapporté par Bladé, l'homme en question n'est pas un héros connu, mais un jeune homme parti au pays des Bécuts pour en ramener des cornes d'or de moutons et de bœufs justement gardés par les monstres. Ce pays n'est pas une île, mais s'étend à travers des montagnes, et comme chez Homère les immondes dévorent les humains après les avoir fait rôtir sur une broche.

    La différence majeure est la suivante: le jeune homme n'est pas accompagné de fidèles soldats qu'il dirige, mais de sa sœur, qui espérait le sauver par sa foi: suivant les conseils de sa mère, elle garde avec elle une petite croix d'argent, et récite régulièrement des prières, ce que déteste le Bécut: l'entendant, il l'attrape, la dévêt, la rôtit, la mange.

    Oui, mais sa foi et la croix la protègent et au lieu que, comme chez Homère, le monstre vomisse durant son sommeil le sang des hommes mangés mêlé au vin, c'est la petite fille qu'il rejette, entière et pure, sans tache et nue! Ensuite, une fois échappé avec elle, son frère l'habille de peaux de mouton et de bœuf. La dimension 0000000000.jpgalchimique et les idées de résurrection et de purification qui sous-tendent cet épisode ajouté n'auront échappé à personne.

    Déodat Roché, anthroposophe spécialiste des cathares, prétendait que c'était là un conte cathare. Je n'en sais rien. Je vois surtout un mélange de mythologie grecque et de christianisme pur. Je ne vois rien d'hérétique dans l'épisode de la fille, seulement une figure inspirée par les principes bibliques, telles qu'ils sont réellement, dans leur essence ésotérique bien connue dans les temps anciens.

    Quant à la mythologie grecque, je la suppose transmise par les Arabes. Car les contes des Mille et une Nuits contiennent aussi des éléments de mythologie grecque, et notamment cette histoire de cyclope, dans le récit de Sindbad. La tradition arabe avait conservé la tradition grecque ancienne, oubliée en Occident.

    Si le catharisme est la superposition ou l'articulation du paganisme grec transmis par l'arabisme et du merveilleux chrétien traditionnel, je veux bien dire ce conte cathare.

    Il y a sans doute au moins quelque chose de cela dans la culture propre à l'Occitanie – il faut l'admettre.

  • Le tombeau de Marie-Madeleine

    000000.jpgOn a beaucoup disserté pour savoir où se trouvait vraiment le tombeau de Marie-Madeleine.

    Grégoire de Tours, qui vivait au sixième siècle, dit qu'elle a été ensevelie avec Marie, mère de Jésus, à Éphèse, et cela a à la fois du sens, et de la vraisemblance.

    Du sens, car il y avait là un grand centre de mystère voué à Diane, la vierge lunaire, qui avait évidemment un lien avec la virginité, Isis, la féminité sacrée, et ce que les Orientaux appellent la kundalini – comme Charles Duits l'a montré dans son ouvrage magistral La Seule Femme vraiment noire, lequel présente le féminin sacré comme la voie naturelle, pour notre époque, vers la divinité, ou le Christ.

    Et de la vraisemblance, car les Juifs se sentaient liés à l'empire d'Alexandre – à ce qui restait de l'empire grec –, et il n'est pas vraisemblable qu'en particulier les femmes, parmi eux, soient allées ailleurs dans leurs voyages. À la rigueur, quelques hommes courageux et aventureux allaient à Rome, nouvelle capitale de l'empire. C'est le cas de saint Pierre et saint Paul. Mais la France et le Pays de Galles, invoqués comme possibles lieux de sépulture de la sainte, n'étaient pas alors des destinations courantes.

    Je préfère, à cette idée, celle d'avatars: ces dames avaient dans ces terres des équivalents – des fées qui les représentaient, des doubles. Cela semble plus incroyable au matérialisme ordinaire, mais en fait, cela l'est moins. 00000000.jpgEt que la Marie-Madeleine de Provence soit venue sur un radeau qui glissait tout seul sur la mer n'indique pas tant le miracle relatif aux personnages de la Bible, à l'esprit aiguisé, que le merveilleux mythologique – une fée marchant sur l'eau par l'intermédiaire d'un surf éthérique. Telle Calypso, on la voyait pénétrer dans son royaume par une grotte, et on l'a prise pour une sainte, parce qu'elle laissait derrière elle une lumière pleine de bonnes odeurs.

    Je ne pense même pas que cette nymphe date de l'époque de Jésus et Marie-Madeleine, mais plutôt de l'époque à laquelle la légende provençale a été inventée, qu'elle a été vue comme en état second avec le visage de Marie-Madeleine, et qu'on a interprété cette lumière à face humaine qui glissait sur l'eau selon la tradition religieuse du temps. Mais sur la mer elle était plutôt un reflet, au-delà des siècles, des pensées de cette Marie-Madeleine, envoyées vers l'ouest depuis Éphèse – elle n'était pas corporelle. De son vivant, peut-être, elle a songé aux peuples qu'éclairait le soleil couchant, et cela a pris la forme de femmes qui lui ressemblaient, et qui volaient sur l'eau, ou se voyaient au sommet des montagnes – lançant des signes aux hommes. Elle-même, physiquement, ne s'est cependant pas rendue plus loin que la Grèce.

    Et quand on a la vision d'elle dans ces lieux où on la dit venue, on n'a en fait que la vision de ses pensées cristallisées dans la lumière.

    On assimile celles-ci à des femmes physiques parce qu'on est pétri de matérialisme historique, qu'on ne comprend l'humanité que physiquement, et qu'on ne mesure pas l'importance des pensées, des rêves, des visions – et des êtres spirituels qui, en s'approchant de la Terre, y déploient des images luisantes et de vivants symboles!

    A fortiori, Marie-Madeleine n'a pas, comme l'assurent certains historiens, fait des enfants avec Jésus (en Occitanie 0000000.jpgou ailleurs), sinon spirituels: leur union mystique, si parfaite et si pure qu'aux visionnaires elle est apparue comme physique, a engendré des pensées, qui sont entrées dans les cœurs. Ils ont, oui, engendré des pensées dont le germe sublime a été déposé par le Christ dans l'âme de sa disciple, et qu'elle a nourries jusqu'à maturation. Ensuite elles se sont détachées d'elle, et ont fécondé d'autres âmes, dans d'autres lieux.

    À la conscience imaginative, cela peut apparaître comme une union physique parce que, réellement, cette union mystique eut lieu. Mais en un sens, cela ne se déroulait nulle part. Richard Wagner le dit du sanctuaire du Graal: le temps s'y faisait espace – on faisait quelques pas, et on était déjà loin. De même, l'étendue où agissait l'esprit de Marie-Madeleine.

  • Double visite à Rennes-le-Château

    107806229_10158145490097420_7715635240610545885_o.jpgJ'ai dit ce que je pensais de la tradition inaugurée par L'Énigme sacrée, un livre romanesque sur Rennes-le-Château et son célèbre abbé Bérenger Saunière. Mais je n'ai pas fait le récit de ma double visite sur les lieux mêmes.

    Autrefois, je ne connaissais pas la France du sud-ouest. Je connaissais l'est de la Lorraine à la Provence, le centre – surtout berrichon –, l'ouest breton et normand, et Paris. Mais j'ai déménagé en Occitanie, et cela a été l'occasion de la découvrir – et de me rendre à Rennes-le-Château, qui m'a surpris: car c'était en fait très intéressant, plus que je ne m'y attendais, plus même que le livre qui me l'avait fait connaître vingt ans auparavant.

    Et ce qui m'a surtout frappé, c'est le décor coloré et vivace de l'église, tel que Bérenger Saunière l'a conçu, avec ses anges rutilants et son diable spectaculaire, ses mille ornements élégants et féeriques. On sentait une ferveur 107796362_10158146930157420_8364215314274686640_o.jpgtoute poétique à l'égard des figures de la mythologie catholique – en particulier Marie Madeleine, à laquelle l'église est dédiée.

    La place du merveilleux y est inhabituellement grande, pour une église – d'ordinaire plus sobre, et fondée sur le souvenir historique des saints, des prêtres, des grands hommes de l'Institution. Saunière aimait les anges et les saints anciens et mystérieux, et pour moi son style vibre du même enthousiasme que l'Art Nouveau, les Préraphaélites, l'architecture de Gaudí et la poésie de son compatriote Jacint Verdaguer – ou la basilique Notre-Dame de Fourvière, à Lyon, la cathédrale Saint-Pierre de Rennes, en Bretagne. Cela correspond à une volonté de rénover le merveilleux chrétien – ses couleurs chatoyantes, ses formes élancées et enchanteresses.

    De voir cela dans une église de village est étonnant, mais il y a plus: Saunière a fait bâtir un jardin avec une maison et des tours dans un style directement Art Nouveau, et il se comportait dans sa paroisse en grand seigneur.

    Or, ses ennuis ont commencé quand l'évêque s'est plaint de n'avoir pas reçu la part de l'argent qu'il recevait ou trouvait, et il l'a interdit d'officier – et l'a fait remplacer. Mais le nouveau curé n'avait pas son succès, et les dames continuaient de venir écouter ses sermons, délivrés dans la chapelle de l'élégante maison qu'il avait bâtie dans son parc pour recevoir ses illustres visiteurs.

    Il faut dire qu'il était actif politiquement, et proclamait la grandeur des rois de France et la nullité de la République. Cela alimentait autour de lui une certaine effervescence.

    Il faisait des fouilles pour trouver des tombeaux d'anciens seigneurs, et on a commencé à murmurer qu'il avait trouvé un trésor. Il semble qu'il ait surtout bénéficié des largesses des dames, qu'il séduisait par son charme – et qu'il se soit aussi rendu coupable d'escroqueries, de trafic de messes: il en promettait plus qu'il ne pouvait en faire. Il avait ce 118306480_10158258302657420_8649696882559809480_o.jpgcôté arrogant et brigand des Chouans, qui a fait rêver en Bretagne et en Vendée.

    Originaire d'un village tout proche dont son père avait été maire, il faisait somptueusement de sa petite cure un centre mystique, dont il était la lumière. Comme il était inventif et talentueux – comme il avait même du génie –, toute sorte de légendes sont nées sur lui – car le génie a une origine mystérieuse, et au lieu de la voir dans la divinité, on essaie de la placer dans des traditions terrestres antérieures. Comme il y a tout près une grotte dite de la Madeleine, on a songé à un temple, à un centre de mystère, et on a fouillé en ce sens; mais cela n'a rien donné. On a songé aussi au Graal.

    Or le Graal est peut-être surtout une coupe formée par la ronde des anges dans les airs – et à laquelle l'abbé Saunière a pu porter ses lèvres.

    Il y avait une tendance générale de l'époque au retour du merveilleux, comme si les anges faisaient résonner des chants qu'on n'avait plus entendus depuis longtemps. Rennes-le-Château le manifeste avec beaucoup de grâce. C'est sa principale qualité, et cela explique qu'on ait rêvé sur ce lieu, ou qu'on l'ait mêlé à des rêves plus globaux. Cela l'explique principalement.

  • L'Énigme sacrée, ou l'histoire d'un besoin

    00000.jpgJ'ai exprimé récemment mon scepticisme à la lecture de L'Énigme sacrée, le livre qui a révélé l'existence de l'abbé Saunière, de Rennes-le-Château et de Pierre Plantard au monde. Mais il a eu un immense succès, notamment grâce au Da Vinci Code, roman qui en a repris les thèses. Pourquoi?

    J'ai exprimé mon scepticisme en comparant l'histoire romanesque racontée dans ce livre aux éléments de mythologie française et chrétienne, dont je suis un adepte. Mais ce livre n'est pas paru dans une telle ambiance, il n'est pas paru au Moyen-Âge.

    À l'époque de sa parution, le public était nourri de matérialisme historique, et d'une version des faits reposant sur la mécanique des rapports humains. En replaçant dans l'histoire européenne et française des personnages légendaires, les auteurs du livre faisaient rêver, même si le merveilleux en avait été supprimé. D'ailleurs, cela arrangeait bien le lecteur ordinaire, pour qui le merveilleux est le signe de la fiction. Il reste spontanément matérialiste, même quand il a le goût des secrets, des énigmes et du romanesque.

    Le merveilleux n'en était pas moins suggéré, faisant dans le livre comme un brouillard, ou un fond sonore. Il y avait déjà le secret des initiations de Jésus et Marie-Madeleine. On les disait issus de grands centres de mystères, où l'on suppose que toute sorte de phénomènes magiques surviennent, où l'on affirme que les âmes se hissent à un niveau divin – même si, derrière ces mots, on ne place pas toujours des figures très concrètes. Déjà René Guénon, le principal occultiste français, ne parlait des dieux que comme de principes abstraits, et focalisait le besoin de merveilleux sur de mystérieuses lignées d'initiés, qu'il disait conformes dans leurs principes de vie aux archétypes divins. Cela donnait à ces gens obscurs, n'ayant pas laissé de documents administratifs, une aura ressortissant au fantastique, et L'Énigme sacrée faisait pareil avec les templiers, ou plusieurs sociétés secrètes aux noms poétiques et aux rituels inconnus – et même l'abbé Saunière, le curé de Rennes-le-Château, était effectivement nimbé de merveilleux, parce que, dans son église, il avait créé 0000000000.jpgde rutilantes décorations pleines d'anges, et installé sous le bénitier un gros diable à la figure aussi frappante qu'expressive. D'où venait sa capacité au merveilleux, à une époque dominée par le Naturalisme, c'était une nouvelle énigme, mais, au lieu de chercher la réponse dans les profondeurs de l'âme de l'abbé – et dans les liens entre les âmes et les dieux –, on établissait un lien historique avec des initiés qui se seraient transmis des secrets divins, et jusqu'au Saint-Graal était de la partie!

    Cependant, derrière le goût général du romanesque et des énigmes policières, il y avait encore autre chose, de spécifique à cette histoire, et qui est lié à ce que Charles Duits a exposé dans son livre La Seule Femme vraiment noire – mais de de manière bien plus frappante que Henry Lincoln et ses amis: ce qu'on appelle la voie du féminin divin. J'y reviendrai une prochaine fois.

  • Rennes-le-Château et ses mystères

    000000000.jpgDepuis de nombreuses années, j'entends parler de Rennes-le-Château et de l'abbé Saunière. Un poète genevois appelé Charles P. Marie (aujourd'hui disparu) m'a un jour prêté le fameux livre L'Énigme sacrée (de Lincoln, Leigh et Baigent), dont il faisait grand cas. Je l'ai parcouru et ai découvert l'existence de ce mystère d'Occitanie, et des théories sur Jésus et Marie-Madeleine qui auraient donné naissance à la lignée des mérovingiens aboutissant à Pierre Plantard. Ce dernier vivant à Annemasse, cela m'amusait bien.

    Je ne savais pas que plus tard j'habiterais et travaillerais au pied de Rennes-le-Château. Depuis, je m'y suis rendu deux fois.

    Avant de dire ce que j'en ai pensé, je dirai ce que je pense du livre en question. Car il est important au moins en ce qu'il a déclenché un engouement incroyable en faveur de ce qu'on appelle le Pays cathare, notamment en Grande-Bretagne. On est venu en masse s'installer au pied des Pyrénées – et comme l'économie locale, dominée par la culture de la vigne, était relativement molle, une effervescence quasi magique est apparue, dont il reste des traces.

    Ce fut généralement des feux de paille. La mode s'en est vite étiolée, et les entreprises créées à cette occasion sont peu nombreuses à s'être installées dans la durée.

    Pourtant l'engouement à un moment donné fut si énorme qu'on crut à une nouvelle ère spirituelle, inaugurée depuis le département français de l'Aude (depuis devenu le plus pauvre de France, sans qu'on sache si cela a un rapport)!

    Mais pour moi, je n'ai pas été profondément frappé par ces mystères, qui manquaient singulièrement de merveilleux au sens propre. Aucun ange n'intervenait, ni aucun elfe, et le mystère de Jésus en était ramené à de l'humain banal.

    Le pire n'était pas forcément l'idée que le fils de Marie aurait survécu à la Crucifixion et serait devenu un falot père de famille – mais que les mérovingiens descendraient de lui et auraient donné naissance à Pierre Plantard!

    Prétendre descendre des rois a toujours quelque chose de ridicule. Notamment en République. 0000000.jpgMon ami Charles P. Marie, à son tour, établissait des généalogies qui le faisaient remonter au roi Mithridate, qu'a chanté Jean Racine. Il y avait un lien évident avec l'extrême-droite, à laquelle appartenaient et mon ami, et Plantard, et l'abbé Saunière même. D'ailleurs dans ma famille aussi, on a prétendu que les Mogenet descendaient des Plantagenêt. La belle affaire. Il n'en faut pas moins travailler pour vivre.

    Certains ont dit que tout cela était néopaïen. Voire. La mythologie mérovingienne ancienne établit que Mérovée descendait d'un dieu serpent de la mer – à la façon des rois du Cambodge. C'est en réalité mille fois plus intéressant que ce qu'a raconté Plantard, qui n'a rien ajouté à la mythologie française. Je trouve même que la mythologie carolingienne, avec ses anges parlant à Charlemagne, est plus intéressante que ce qu'il a dit – bien qu'il ait clairement voulu la saper.

    Donc, je n'ai pas été séduit. Mais pourquoi le public l'a été, c'est une question importante, sur laquelle je reviendrai.

  • Suite de l'histoire de saint Louis et du Minotaure

    saint louis.jpgRécemment, j'ai assuré avoir eu une révélation sur une aventure glorieuse du roi saint Louis en Pays cathare: au-dessus du château de Peyrepertuse, dans les Corbières, est un plan rocheux incliné à l'extrême, où il s'est tenu debout pour affronter le minotaure qui terrorisait là le peuple. Le monstre demandait, comme de juste, des sacrifices de jeunes filles, étant le fils du minotaure plus connu qui logeait autrefois en Grèce, sur l'île de Crète, et que Thésée, on le sait bien, tua avec l'aide d'Ariane.

    Je ne sais pas à vrai dire comment il a engendré un fils, mais c'est un fait est que ce second minotaure habitait sur les rochers de Peyrepertuse, et ravageait les cités s'il n'avait pas ce qu'il voulait – aussi lui accordait-on les sacrifices demandés. Mais le peuple, quand il entendit dire que saint Louis était de passage en Occitanie, fit envoyer des vœux de salut par un délégué, et livrer par lui ses doléances. Le Roi l'écouta avec attention, puis vint jusqu'au château de Peyrepertuse et demanda au seigneur du lieu, Guillaume, pourquoi il ne faisait rien pour débarrasser son château et ses villes de la menace du monstre. Celui-ci avoua son impuissance, et prétendit que le minotaure était invincible, qu'il habitait là depuis l'aube des temps, était plus ancien que les hommes, était comme un dieu en cet endroit austère, et qu'on ne pouvait rien faire d'autre que le respecter. Entendant ces paroles, le roi saint Louis devint rouge, et fit d'amers reproches à Guillaume de Peyrepertuse, et le traita même de fou. Il ordonna qu'il s'ôte de sa vue et parte en exil, et s'arma.

    On lui fit des reproches, à son tour, Robert d'Artois son frère lui dit qu'il ne pouvait pas affronter lui-même le minotaure – et qu'il devait le laisser faire à quelqu'un d'autre, à un chevalier vaillant qui combattrait pour lui. Mais saint Louis ne voulut pas, arguant du fait qu'il était roi, et que, nouveau maître du château, il devait montrer sa bravoure. D'ailleurs, il était écrit – l'évêque de Carcassonne le lui avait dit – que seul un roi pourrait vaincre le monstre – qui avait aussi un statut royal, de par son ancienneté et sa noblesse.

    Les armes de Louis étaient rutilantes, et dans son haubert finement maillé il brillait dans les salles du château où il passait pour se rendre sur le plan incliné. On pensait qu'il n'y tiendrait jamais debout, et qu'il ne pourrait jamais grimper la pente, armé comme il était, mais on eut une immense surprise: car saint Louis se mit à marcher sur le plan incliné comme s'il était horizontal – et lui-même se tenait debout à angle droit, comme si la pesanteur n'avait aucune prise sur son corps. Il échappait aux lois habituelles que la Terre impose aux choses qui viennent d'elle – comme s'il était entré dans une autre dimension, aux principes inconnus.

    Il monta vers le sommet de la roche et, derrière, le minotaure apparut, immense, cornu, puissant et cruel comme un diable. Le combat s'ensuivit. Et pourquoi le décrire en détail? Le monstre était bien plus fort que saint Louis 00000000000.jpgmais, malgré son armure, le roi de France était plus vif, plus léger. Et, en tournant autour de la bête à corps d'homme, il lui enfonça à plusieurs reprises son épée dans les flancs, avant de lui couper la tête, une fois cet ennemi affaibli. Il ne prit, de son côté, qu'un seul coup au front, et le heaume luisant ne put faire qu'il ne saignât de l'arcade sourcilière, tant la main du minotaure était lourde et âpre.

    On acclama le roi, on le remercia, et c'est ainsi que le peuple à l'entour commença à payer joyeusement l'impôt, pour être bien protégé par le roi de France et ses chevaliers. Car il n'y eut plus de sacrifices humains, et les jeunes filles désormais trouvèrent toutes des maris à leur gré, ou devinrent nonnes si elles voulaient rester vierges, selon leurs vœux propres, exprimés librement. Telle est, en effet, la vertu du roi de France, du moins le dit-on.

  • Le château de Peyrepertuse, ou saint Louis combattant le Minotaure

    0000000000.jpgJe suis allé deux fois au château de Peyrepertuse, dans le département gaulois de l'Aude, et il est localement très connu, appartenant à la liste des châteaux dits cathares, parce qu'il a subi le siège des Français pendant la croisade contre ceux-ci, et l'a fait pour deux raisons. La première est qu'il a pu, dans les faits, abriter des cathares. La seconde (en fait plus importante) est qu'il dépendait du roi d'Aragon, qui, dans cette croisade, s'opposait aux Français, parce qu'il ne croyait pas justifié de s'en prendre aux cathares.

    Le royaume d'Aragon était issu d'un comté établi, selon la tradition, par Charlemagne pour défendre les Pyrénées contre les Maures. On ne sait si le comte était lui-même franc, wisigoth ou autre chose, mais à l'origine il portait bien un nom germanique. Par la suite, il a été baptisé selon des noms qu'on trouve dans le Nouveau Testament – Pierre, ou Jacques.

    Il y a eu un moment où ces comtes ont pris leur indépendance et se sont proclamés rois: ils ne dépendaient plus d'un empereur. Cela leur permit de passer des alliances avec certains princes musulmans, au grand dam des Français et du pape.

    Il y a un air oriental, païen et troubadour dans cette lignée de rois pyrénéens, éteinte après que l'ultime héritière eut épousé le roi de Castille. Le royaume, en tant que tel, a été supprimé au dix-huitième siècle, ce qui a occasionné des révoltes à Barcelone, la capitale. Car l'essentiel de l'Aragon était constitué par les Catalans – et on 00000000.jpgcomprend mieux la situation en Catalogne aujourd'hui, quand on sait cela. On comprend mieux aussi la situation au treizième siècle, puisqu'une bonne partie de l'actuelle France était alors aragonaise. Non seulement le Roussillon, détaché de la Catalogne au dix-septième siècle par Louis XIV, mais aussi une partie de l'Occitanie proprement dite, notamment le sud du département de l'Aude et la vallée des Corbières – où se dresse le château de Peyrepertuse, donc, un des plus importants de la région.

    Or, c'est finalement saint Louis qui l'a pris, au treizième siècle, et fait reculer le roi d'Aragon vers le sud, mais il l'a aussi rebâti, à sa manière caractéristique. Car le château impressionne pour deux raisons. La première est qu'il est perché au sommet d'une crête de rochers aigus, et domine des abîmes: il se voit de loin, se mêle à la montagne, et fait songer. La seconde est qu'il est gros et, surtout, admirablement bâti, pour ce qu'il en reste, dans le style français déjà rationnel et rigoureux, avec de petites pierres blanches parfaitement alignées et des lignes gothiques – ce qui, dans cette région proche de la Méditerranée, est inattendu.

    Il y a deux châteaux, en fait, plantés sur deux rochers distincts: un gros, un petit, et le gros a une église vouée à la vierge Marie, et le petit une chapelle vouée à saint Georges: deux saints habituels chez les guerriers, mais la sainte Vierge est la patronne de la France et de tous les catholiques, et saint Georges est le patron de la Catalogne. Au-dessus des ruines assez abondantes encore, un plan rocheux incliné reçoit en juin des touffes d'herbe d'un vert pur et splendide, et cela plonge dans un monde de visions: on se dit qu'au bout, il y a quelque chose – tout en haut. Or, une révélation m'en est venue: c'est là, sur ce plan dangereusement incliné, où un homme peut à peine se tenir debout, que saint Louis a abattu jadis un minotaure – de la lignée dite de Minos. Mais j'en parlerai une autre fois.

  • Une chronique du temps des cathares

    000000000000.jpgJ'y ai déjà fait plusieurs fois allusion: j'ai lu une chronique latine du treizième siècle qui présente les événements de la croisade contre les cathares. Elle a été écrite par un curé important du comté de Toulouse, Guillaume de Puylaurens, et prend parti pour le roi de France contre les seigneurs occitans, lesquels protégeaient les cathares, et d'autres hérétiques. L'auteur avait beau être natif de Toulouse et aimer sincèrement sa famille comtale, il restait du parti de l'Église catholique, et attribuait les malheurs d'Occitanie au laxisme des seigneurs locaux – au premier rang desquels, donc, le comte de Toulouse, qui ne protégeait pas, disait-il, l'évêque local: car le peuple, séduit par les hérésies, ne versait plus la dîme due au clergé, et le danger sur les routes pour l'évêque était constant, le comte de Toulouse ne prenant pas même la peine de fournir des escortes.

    L'histoire racontée par la chronique est horrible, les croisades tuant sauvagement toute sorte de gens, et surtout détruisant ce qu'on pourrait nommer une civilisation, faite d'amour profane et de mysticisme libre, mêlant les chants aux dames et les rêveries orientales sur Jésus-Christ, autorisant la traduction en occitan du Nouveau Testament, créant une atmosphère douce et belle – à laquelle était certainement lié l'esprit des Pyrénées, longtemps resté indépendant du monde romain. Car les principaux seigneurs impliqués contre le roi de France, au cours de cette croisade, étaient le comte de Toulouse, le comte de Foix et le roi d'Aragon. Ils liaient Toulouse à Barcelone par le biais de Foix et d'Andorre, dont le seigneur était comme le gardien d'un Passage.

    Je suis allé à Foix et Andorre, et ce sont des lieux merveilleux, qui m'ont beaucoup parlé, comme si j'y avais déjà été. Il y avait là une femme, qui faisait l'objet d'une dispute, et j'en ai eu la vision. Mais quelle est-elle, je ne sais plus.

    Ce que raconte surtout la chronique, c'est la chute de la maison de Toulouse, dont le comté est finalement revenu au roi de France, et dont la lignée s'est éteinte. Guillaume de Puylaurens confirme que le peuple adorait cette famille, et détestait les Français menés par Simon de Montfort. Quand le dernier comte est mort, la tristesse fut immense. Mais le prestige du roi de France d'un autre côté était assez grand pour que le peuple se console de ce nouveau prince dès son arrivée.

    Le comte de Foix tenta de résister en s'appuyant sur ses châteaux inexpugnables des montagnes, mais il dut lui aussi se soumettre, et, tout en gardant d'importantes prérogatives, devenir l'obligé du roi de France.

    Pour Guillaume de Puylaurens, l'Occitanie est une nation – mais l'Église romaine ne regardait pas comme nécessaire que le chef d'une nation en fût issu; elle aspirait au contraire à recréer l'Empire romain, un pays dont 0000.jpgla structure politique surplomberait les nations. C'est la véritable origine de la France, et le mythe de la nation française unifiée fut inventé pour échapper à l'influence de Rome. L'Occitanie était regardée comme issue des Wisigoths, même si ceux-ci restaient éternellement blâmés pour leur appartenance à l'arianisme – auquel, du reste, on rattachait le catharisme. Guillaume de Puylaurens était dans une contradiction manifeste.

    Mais il était un pragmatique, et la puissance du roi de France, bien organisée, héritant de l'ancienne Rome, rationalisée et au positionnement clair, était faite pour durer, et s'imposer dans le monde moderne. L'Occitanie avait quelque chose d'archaïque et de féerique qui la ramenait vers le paganisme antique – elle touchait même à l'Islam, auquel s'alliait parfois le roi d'Aragon, tout en participant avec le roi de Castille à la fameuse Reconquête espagnole. Ce n'était pas fait pour durer, même si le rêve en est resté, et si la Culture en a rallumé le flambeau depuis le Romantisme.

  • La visite de Montségur

    0000000.jpgMes enfants sont venus me visiter dans ma nouvelle région, et cela a été, pour eux comme pour moi, l'occasion de la découvrir. Car nous avons toujours aimé les visites naturelles et culturelles, les avons toujours pratiquées. Pas seulement en vacances, au loin: même en Savoie, en Suisse et aux alentours, nous avons parcouru les lieux.

    Et à présent nous les parcourions dans ce qu'on appelle le pays cathare, avec ses châteaux célèbres: Peyrepertuse, Montségur, Puilaurens, Quéribus, Puivert, Foix; avec ses cités: Carcassonne, Foix, Toulouse, Rennes-le-Château; et avec ses montagnes: le Cardou, le Bugarach, et celles qui entourent Ax-les-Thermes. Sans essayer de suivre la chronologie, puisque j'ai parfois visité deux fois de suite ces lieux, mes enfants n'étant pas venus me voir au même moment, j'évoquerai ici, porté par le souvenir et les idées qui m'en viennent, ce que ces visites m'ont inspiré.

    Et je commencerai par Montségur, qui était mythique, car mon amie Rachel Salter et ses amis propres, marqués par le souvenir cathare, en parlaient beaucoup. C'est là, en effet, qu'eut lieu un brûlement de cathares important, au treizième siècle, et c'est là, aussi, que les derniers cathares s'étaient réfugiés, vivant au sommet d'une montagne, sous les murailles d'un château perché sur une falaise, dans des maisons s'étageant sur les pentes comme les villages tibétains.

    Et de fait, l'atmosphère est véritablement tibétaine, car, depuis cette sommité, on peut admirer, tout autour, un paysage d'une grande beauté, dont les lointains se fondent dans le ciel bleu (en général), rempli de magnifiques montagnes et de vallées s'étendant à l'infini – car impossibles à distinguer du ciel dans l'éclat lumineux de l'air.

    Il est évident que, dans un tel lieu, la spiritualité sera spécifique. La force de la lumière est si grande qu'on peut y percevoir, sans passer par les textes, les présences divines, et de quelle manière elles ont formé les montagnes, qui leur servaient pour ainsi dire de coquilles. Certaines montagnes environnantes sont si hautes que même en juin, des plaques de neige s'y voient encore – et leurs rochers purs et brillants indiquent les astres, comme des doigts.

    On comprend que les catholiques romains (et français) n'aient pas compris la vie spirituelle d'un lieu semblable, qui laissait toute son importance à l'appréhension des forces de la nature reflétant la volonté divine. À Rome et à la Sorbonne, on raisonnait logiquement à partir des textes; à Montségur, on contemplait les cycles cosmiques et 0000000.jpghumains à partir des vagues de lumière roulant sur les Pyrénées.

    Il y eut une spiritualité pyrénéenne que ne comprirent ni les Français ni les Romains, et qui leur apparut comme opposée à la raison. Eux vivaient dans des cités où l'on discute, où l'on ergote, et cette liberté de l'âme dans la lumière au sommet des montagnes leur paraissait dangereuse et mauvaise.

    Une amie de mon amie, pianiste appelée Dévayani Canquouët, a créé une composition riche et sonore, romantique et belle, pour rappeler la clarté intérieure du lieu. J'ai eu l'occasion de l'écouter plusieurs fois. Elle ne fait pas état, dans ses notes musicales, de l'atmosphère propre à la combustion, au pied du pech, de deux cents cathares, une fois le château pris et soumis aux rois de France. Moment horrible, sinistre, qu'il est difficile de se représenter.

    Même l'installation, par la suite, d'un seigneur d'Île de France (Guy de Lévis) dans un lieu aussi austère étonne. Le contraste est grand.

    Le rationalisme ainsi imposé à l'Occitanie a-t-il donné de grands résultats? Il semble avoir plus coupé la dynamique propre à la région qu'apporté une dynamique nouvelle. J'y reviendrai, à l'occasion.