Occitanie

  • Charly Samson et les mystères du Bugarach

    000000000.jpgPréparant une excursion au Bugarach, montagne sacrée de la vallée de l'Aude, avec des élèves, j'ai résolu, sur le conseil de son éditeur, de lire l'ouvrage Si Bugarach m'était conté (2016), de Charly Samson – lequel j'ai rencontré, une fois. Je pensais, en effet, leur présenter les extraits évoquant les contes et légendes qu'on a forgés sur cette montagne spécifique: c'était l'occasion de peupler littérairement, si l'on peut dire, une promenade!

    On se souvient que le Bugarach est devenu célèbre quand on a prétendu, en 2012, que seuls ceux qui vivaient à ses alentours seraient sauvés de la fin du monde. On murmurait que des extraterrestres allaient venir et emporter les fidèles qui y avaient cru. Bizarre choix, pour ces extraterrestres, de sauver des gens qui se contentent de vivre dans les parages d'un gros rocher. On se serait attendu à des critères plus éthiques. À la rigueur, des gens qui vivent selon des principes moraux clairs doivent les séduire davantage que ceux qui disent croire en eux. Ou sont-ils égoïstes et vaniteux à ce point?

    Cette fantasmagorie de science-fiction est venue d'un certain Jean de Rignies, qui habitait près des sources de la Salz, et qui, buvant peut-être un peu trop de son eau salée, avait des acouphènes: c'est en tout cas mon hypothèse, non mentionnée (je dois le dire) par Charly Samson; car la nuit il entendait des bruits de rotatives, dans le sol, et a pensé qu'il y avait là des machines. Le défunt Michel Butor comparait effectivement le travail des gnomes à celui de mécaniciens d'usine: c'est bien vu. Jean de Rignies a même enregistré. Les spécialistes n'ont entendu que le bruit du magnétophone.

    Mais il en a rêvé très fort, pensant rencontrer en vision des hommes du futur et d'étranges robots gris, et un jour, dans un trou du Bugarach faisant tomber une pierre, il a entendu un bruit métallique qui lui a fait croire qu'il y avait là un vaisseau spatial. 0000000000000.jpgDes spéléologues sont descendus et ont ramené... une pierre. Le métal, c'est le sang de la roche, pour ainsi dire.

    Il y eut par ailleurs le conte traditionnel de Bug et Arach, que j'ai déjà incidemment raconté, et qui était plus réaliste, puisqu'il faisait des gnomes des esprits gouvernant le minéral. C'est logique. On peut personnifier une montagne: au Tibet, cela se fait encore, plusieurs montagnes sont des déesses. Et elles ont des nymphes à leur service, et des faunes – dont certains ont assurément l'allure de gnomes. Il y a la fée du Bugarach. Et comme on ne croit plus aux esprits, mais qu'on sent leur présence, on en fait des extraterrestres de la quatrième dimension.

    Belle blague, que cette quatrième dimension, soit dit en passant. Rudolf Steiner disait qu'elle ne faisait qu'ajouter au monde physique. Le monde spirituel ne commence, affirmait-il, que quand on retire une dimension, et non quand on en ajoute une: quand il n'y en a plus que deux. Merveilleux Steiner. Prodigieux. Tellement fin et génial. En fait, c'est exactement cela.

    Charly Samson dit qu'un jour il a vu le Buisson ardent, contre la falaise du Bugarach éclairée par le soleil: un arbre, entre les deux, flamboyait. Et de citer la Bible. Mais elle 0000000.jpgévoquait, dans cette lumière, un ange et la voix de l'Éternel, et Charly Samson ne dit pas avoir rien perçu de ce genre. Justement.

    Il raconte aussi que le poète André Chénier, que j'adore et qui a vécu à Carcassonne, est venu à Rennes-les-Bains, et au sanctuaire de Notre-Dame-de-Marceille, à Limoux; il l'a lui-même raconté, d'une façon très belle. Et ce sanctuaire est beau, aussi.

    Charly Samson présente enfin quelques vers de son cru très bien rythmés – il a écrit des chansons – et que j'ai appréciés, à ce titre.

    Et puis il chante son amour de l'Occitanie, pays de surhommes amoindri par la France au treizième siècle, lors de la croisade contre les Albigeois. Classique. Car notre homme est languedocien, et fier de l'être.

    Bugarach, dieu des Corbières, le fait rêver à ce titre, comme un emblème de ce que Chénier appelait le Bas-Languedoc: celui du sud, voulait-il sans doute dire. Qui jouxtait la Catalogne.

  • Le mouton, la mitoune et le trésor de Rennes-le-Château

    000000000.jpgDans Le Guide du Razès insolite de Stéphanie Buttegeg publié en 2016 aux éditions de l'Œil du Sphinx, on découvre des faits étranges, qui se recoupent avec les fantasmagories ordinaires sur Rennes-le-Château et l'abbé Saunière. 

    Le livre raconte qu'un certain berger appelé Paris, dans les environs de ce noble village, a un jour découvert un trésor après avoir suivi une brebis égarée. Or, il existe, par ailleurs, une légende locale, présente dans un autre ouvrage, évoquant les fées qui prennent justement l'apparence de brebis, et qui se jouent ainsi des bergers. Car elles apparaissent et disparaissent, égarant les âmes, et entraînant les mortels vers des puits ou des gouffres. On les appelle, en ce lieu, les Mitounes, mot dont je ne connais pas l'origine.

    Mais il existe encore, à Rennes-le-Château, une autre tradition fabuleuse, celle de son curé Saunière ayant trouvé un trésor, d'une part, et ayant eu la vision de Marie Madeleine dans une grotte voisine, d'autre part. J'ai déjà signalé que la grotte en question était probablement celle réputée habitée par les Mitounes.

    Sans doute, on prétend que Saunière a trouvé un trésor sous l'autel de l'église de Rennes-le-Château, justement vouée à sainte Marie Madeleine. Il l'a déplacé pour en créer un autre plus neuf et, là, aurait trouvé un merveilleux  butin – ou au moins des manuscrits incroyables, recelant des secrets extraordinaires sur Jésus.

    Il est difficile de ne pas voir que deux éléments initiaux se sont mêlés confusément: la tradition du berger Paris, d'une part, celle de l'abbé Saunière, d'autre part; et le lien, étrangement, ce sont les Mitounes. Car si, sous l'autel de l'église Sainte-Marie 212.jpgMadeleine - autel qui représente justement Marie Madeleine –, on a trouvé un trésor, c'est que Marie Madeleine a guidé la main de l'abbé: c'est elle qui, en rêve, lui a donné l'idée de réparer son église – qui d'autre?

    Mais c'est aussi une bonne fée, assurément, qui a animé la brebis poursuivie par le berger Paris pour qu'il se dirige vers le trésor qu'il a trouvé. En tout cas la structure de l'histoire est la même: pris d'une inspiration subite, sans véritable fondement rationnel, un être humain effectue des mouvements, déplace son corps ou des objets, pour trouver un trésor. De même, c'est une impulsion psychique inexplicable qui a guidé l'abbé Saunière vers la grotte aux fées locale, où il a cru voir l'ombre de Marie Madeleine.

    Ainsi tout se recoupe, et on peut en tirer que ce sont les Mitounes, encore et toujours, qui ont inspiré tout cela.

    On m'a dit que sous Rennes-le-Château, dans la vallée de la Salz, on avait facilement des visions. C'est alchimique: le sel et le soufre des sources du lieu cristallisent les images de l'âme – matérialisent les rêves. L'eau chauffée par le soufre de toute façon dilate l'âme en s'imprégnant dans le corps et en se mêlant à l'eau corporelle – qui, plus qu'on ne le sait, a un rapport avec les images que l'on crée en soi. Ces images semblent alors s'arracher de soi-même, et devenir objectives, épaissies, si l'on peut dire, par le sel, et animées par le soufre. Rennes-les-Bains a connu beaucoup de visionnaires. Et ce sont les curistes qui ont rendu célèbres les environs.

    Sous la montagne, disaient les légendes locales, il y avait des anges déchus: des formes de cornes imprimées dans la roche seraient le souvenir de leur chute. Mais cela peut être aussi les cornes des brebis – ou des fées qui ont pris leur apparence! Ce sont des fées cornues, pour ainsi dire.

    Jules Michelet disait que dans les Pyrénées, la Terre restait vivante – et en voulait pour preuve les sources d'eaux chaudes. Ce 000000000.jpgsont peut-être les anges déchus encore vivants, encore remuants dans leur sommeil! Et de leur souffle il sort des mitounes, éveillant les hommes à de fabuleuses visions.

    Je ne sais si à ce peuple d'anges déchus vivant dans les Pyrénées appartient celui que H. P. Lovecraft nommait Chaugnar Faugn – extraterrestre méchant à tête d'éléphant dont il disait avoir rêvé, et auquel il assurait que les anciens Basques vouaient un culte. Son ami Frank Belknap Long en a fait une nouvelle, plus tard. Il y a toute une mythologie, dans les Pyrénées.

  • Maurice Magre et son livre des lotus entrouverts

    0000000.jpgEn 1926, l'écrivain toulousain Maurice Magre (1877-1941) fit paraître un de ses ouvrages restés les plus fameux, Le Livre des lotus entr'ouverts, recueil de courts textes poétiques. Un Toulousain qui vit dans la haute vallée de l'Aude me l'a prêté, et je l'ai lu.

    Il fait surtout s'appuyer le poétique, en plus d'une langue élégante et rythmée, sur un décor oriental que je n'ai pas trouvé très utile, néanmoins. Les sultans, les empereurs de chine, les noms indiens, le jade et le saphir, j'aime assez, mais il n'y a pas pour moi de poésie authentique dans ces éléments matériels somme toute indifférents. On peut aussi bien aimer les présidents de la république française, le comte de Gruyères, les vaches savoyardes, la paille et le grain, des choses plus ordinaires sous nos latitudes. Enfin, l'exotisme a son charme, et l'Asie a la réputation d'être ancienne et mystérieuse, d'être reliée à ce que René Guénon nommait la Tradition, et qui se disait fondé sur une révélation primordiale – c'est à dire Dieu. Dieu parlant aux hommes, ou déposant dans leur cerveau l'image totale du monde secret. Je pense que Magre était sensible à ce genre d'idées.

    Et le fait est que l'Orient peut être une porte au merveilleux, parce que sa matérialité peut se prolonger vers ses croyances, sa mythologie. En Asie, le culte des esprits est assez répandu, la vie religieuse reste assez intense. 

    Et effectivement, Magre évoque parfois les nymphes asiatiques, les fantômes, les morts. Le plus beau, à cet égard, est un texte sur un monstre hideux qui s'avère être la Mort très belle, aperçue de 0000000.jpgloin dans une forêt obscure. Mais peut-être qu'il est plus fort, au fond, de percevoir les esprits dans le monde ordinaire, que le décor asiatique a quelque chose d'artificiel. Même en Asie. 

    J'ai une autre réserve: Magre tend à évoquer ses problèmes personnels, sa vie amoureuse plutôt difficile, les jolies filles qui le trahissent – lui mentent, le trompent, l'abandonnent – avec un excès de romantisme, c'est à dire qu'il tire de ces problèmes des lois générales par le biais du symbolisme oriental, en bref qu'il projette sa vie sentimentale sur l'univers entier.

    J'ai peut-être préféré, de lui, l'ouvrage précédent que j'ai lu, consacré aux mystères et légendes de la région toulousaine. Même si ce qu'il y dit reflète son affection personnelle en faveur de cette région, il s'appuie davantage sur des lieux extérieurs, des traditions objectives, pour ainsi dire. D'un autre côté, la prose est moins raffinée.

    Mais enfin, Magre était un écrivain agréable, qui a fait de très bons textes; comme je l'ai dit, celui appelé Le Délicieux Visage du monstre effrayant est excellent, et montre l'ambivalence spirituelle de la mort.

  • Le désir de sainte Marie Madeleine: ou nouvelle réflexion sur l'histoire de Jésus

    000000000.jpgJ'ai vu passer la réflexion d'un admirateur de Marie Madeleine qui disait aimer en elle qu'elle avait accédé à Dieu par le biais du désir que le masculin inspire au féminin. Elle avait désiré physiquement Jésus, et de là était parvenue au Christ.

    Je ne sais pas très bien sur quels versets des évangiles s'appuie une telle idée, et mon sentiment est que rien ne l'y prouve, et qu'à tout prendre, si on s'appuie sur les évangiles, c'est plutôt saint Jean qui semble être dans une relation d'affection toute spéciale avec Jésus. Il est présenté comme celui que Jésus aimait, et je me dis que s'il faut, comme l'ont fait certains, imaginer un mariage de Jésus et Marie Madeleine, on ne voit pas très bien, poussant la logique plus loin, pourquoi on ne pourrait pas imaginer un mariage entre Jésus et saint Jean. Si Jésus par ce mariage avec Marie de Magdala a incidemment consacré le mariage et l'union charnelle, comme le pensent au fond ceux qui y croient, si par là il a par avance désavoué saint Paul qui déconseillait le mariage aux prêtres, on ne voit pas pourquoi, même, il n'aurait pas aussi consacré le mariage homosexuel par sa relation avec Jean.

    Car le début de l'évangile de celui-ci est très clair: son auteur a bien reconnu en Jésus-Christ la divinité, le Verbe, le Logos, il s'est fait chair à ses yeux. Et il partageait bien avec Jésus une affection qui passait par les attentions corporelles, comme les différents tableaux de la Cène le rappellent: il a sa tête sur le sein de son maître. Et lorsque celui-ci lui a intimé l'ordre de considérer sa propre mère Marie comme la sienne, cela voulait-il dire qu'ils étaient mariés? Une belle-mère, c'est une sorte de mère, n'est-ce pas.

    Mais saint Jean avait-il besoin, en réalité, de désirer physiquement Jésus pour reconnaître en lui le Christ? Et si lui n'en avait pas besoin, pourquoi Marie Madeleine en aurait-elle eu besoin? Parce qu'elle était femme, elle ne pouvait pas se hisser au-delà de 000000000.jpgsa chair et reconnaître la divinité de Jésus-Christ par sa seule âme pure, au-delà de son corps? Par son esprit, au sexe parfaitement indifférencié?

    La morale chrétienne et humaniste a permis de reconnaître l'humanité, voire la divinité enfouie dans l'âme de Joseph Merrick, l'homme-éléphant, et c'était tout le sujet du célèbre film de David Lynch; et pas seulement des hommes ont reconnu cette humanité, cette étincelle divine, dans le film: aussi des femmes, qui pourtant n'avaient pour lui aucune forme de désir physique. Elles surmontaient d'ailleurs leur dégoût, ayant constaté cette étincelle divine; mais cela n'allait, certes, pas dans le sens inverse! 

    On ne fait pas honneur à Marie Madeleine en prétendant qu'elle a eu besoin de passer par son désir charnel pour reconnaître Jésus ressuscité. Elle l'a reconnu par intuition, justement parce qu'elle l'aimait au-delà de la question masculine et féminine, parce qu'elle l'aimait comme être divin. 

    Rien ne montre qu'elle ait jamais cherché, pour autant, à se marier charnellement avec lui.

    On trouve chez Tertullien, écrivain chrétien des premiers siècles, la description d'une image que les païens, pour se moquer des chrétiens, avaient répandue dans Rome: un crucifié le postérieur nu, face à la croix, tournant le dos, avec une tête d'âne, et auquel un adepte lançait des cœurs de son souffle et de sa main. On affirmait que c'était le désir charnel qui motivait les chrétiens; on était déjà freudien. Mais il est probable que cela n'a rien de vrai, même pour Marie Madeleine.

  • De l'amour de l'Homme-Corbeau pour sa bonne cité de Limoux en Languedoc (21)

    178727439_803472327256857_1858873339664196166_n.jpgDans le dernier épisode de cette surprenante série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il racontait à ses nouveaux amis (Captain Europa et Inimön) son origine comme super-héros – véritable seconde naissance. Il venait de dire qu'après un accident de voiture il s'était retrouvé costumé miraculeusement, et debout près d'une femme lumineuse qui avait visiblement été l'instigatrice de ce prodige.

    Cependant, il tourna les yeux vers la voiture et, à sa grande stupéfaction, il se reconnut, mort, les yeux fixes et ouverts, là où il avait été l'instant d'avant.

    Il en fut horrifié, et se tourna vers la dame, qui le regarda à son tour, fixement. Soudain elle leva les bras, et le corps mort qu'il avait été se dissipa – disparut dans une fine fumée, à la façon d'une eau qui se vaporise.

    Il cria, mais elle lui posa la main sur le bras, et parla en français d'une voix douce et belle, et lui apprit que s'il retirait son costume il redeviendrait Roger Maziès mais ne pourrait plus jamais marcher, que c'était le prix à payer du don qu'elle lui faisait! Avec son costume cependant il disposait d'immenses pouvoirs, qu'il lui faudrait mettre au service de l'humanité locale – ou de toute, s'il en avait l'occasion. Et ayant dit ces mots, elle disparut dans un éclair, après avoir fait avec sa main un étrange signe.

    L'Homme-Corbeau, ébloui, mit longtemps à retrouver la vue – et, quand il la retrouva, il vit une clarté passer entre les arbres, là où il l'avait distinguée pour la première fois. Mais l'instant d'après elle s'estompa à son tour.

    Resté seul il médita longtemps sur ce qui venait de lui être dit. Puis il devint effectivement le gardien enchanté du Razès et l'ami privé des fées – lesquelles il revit, en vérité, plus tard, et qui lui expliquèrent davantage ce qui s'était passé. Mais, comme 162482645_935995157230487_8104911560943723284_n.jpghomme ordinaire, il ne pouvait plus, en effet, marcher, et handicapé il restait dans ce corps artificiel que les fées assurément lui avaient fait – dans un but mystérieux, qu'il ne lui appartenait pas de révéler, si même il l'avait jamais compris.

    Sous son identité ordinaire il avait choisi de devenir bouquiniste, car il adorait la sagesse des temps anciens, et sa pension d'invalidité lui permettait de vendre ces livres sans s'inquiéter de sa subsistance, et donc de leur rentabilité. Et il l'était à Limoux car, y étant né, il l'aimait comme une femme, une déesse au corps immense – fait de maisons, de rues, et d'humains!

    Ayant entendu ce récit, Captain Europa rit, et Inimön aussi. Tous les trois ils s'embrassèrent, et l'Homme-Corbeau prit congé de la seconde, après que le premier eut pris congé des deux autres: car tout en les saluant gracieusement il disparut, s'effaçant dans l'air – avec Sinislën qu'il tenait, et qui continuait à le maudire, en se débattant.

    L'Homme-Corbeau et Inimön promirent de se revoir pour régler les affaires importantes d'Occitanie et discuter des problèmes et des secrets de la vie qu'on y mène, puis le gardien béni du Razès rentra à Limoux, reprenant sa forme de bouquiniste handicapé, et regagnant la chambre qu'il possédait au-dessus de son aimable boutique. Il alluma son lustre, regarda par la fenêtre la façade de l'église Saint-Martin, l'admira un instant, contempla dans la vitre son visage abîmé par son accident de jadis, et dit: Joyeux Noël, Roger Maziès! Puis sur le verre apparut le visage de l'Homme-Corbeau, qui lui fit un clin d'œil.

    Et, chers amis, c'est la fin de cette belle aventure!

  • Pierre Plantard et les rois fainéants

    0000000000000.jpgJ'ai déjà indiqué que les histoires inventées par Pierre Plantard (1920-2000) sur ses glorieux ancêtres ont été portées à ma connaissance, il y a de nombreuses années à Genève, par le poète local Charles P. Marie, qui avait lu à cet effet le livre de Henry Lincoln, portant sur ce sujet. Pour ce livre, il s'était pris de passion, et il me l'avait ensuite prêté. Il rêvait, lui aussi, d'une noble ascendance, et il me montrait les arbres généalogiques qui le faisaient descendre de Mithridate.

    Mais il est curieux que Plantard ait inventé qu'il descendait des rois mérovingiens, vu qu'ils passaient pour fainéants. Contre les invasions sarrasines, notamment, ils ne faisaient rien, et leur maire du palais Pépin le Bref a simplement dû mettre leur dernier représentant dans un monastère pour pouvoir agir librement et reconquérir la Gaule du sud – avec en son sein la partie du Languedoc où Plantard prétendait qu'existait un profond mystère mérovingien: Rennes-le-Château et ses environs.

    On ne voit donc pas la logique: les mérovingiens refusent de libérer Rennes-le-Château des Sarrasins, et pourtant, affirme Plantard, ils s'y seraient réfugiés et y auraient laissé un héritier dont lui-même descendrait. Mais quand? Si c'est avant que Rennes-le-Château ait été repris par Pépin le Bref, c'est que les mérovingiens étaient les alliés des Sarrasins, de telle sorte que 000000000.jpgles destituer était plutôt normal. Si c'est après l'intervention de Pépin, on ne sait pas pourquoi celui-ci a été empêché d'y aller les chercher et de les enfermer dans un monastère pour les empêcher de se reproduire, comme l'histoire dit qu'il a fait avec les mérovingiens restés dans la Gaule du nord.

    La ruse de Pierre Plantard est d'avoir inventé que cette lignée mérovingienne réfugiée à Rennes-le-Château date en fait de l'époque de Clovis. Mais même en ce cas elle n'avait aucune légitimité à régner, puisque, deux siècles plus tard, le roi légitime a été placé dans un monastère par Pépin. Si elle était si légitime, pourquoi n'est-elle pas allée le libérer? Ou alors, pourquoi, vivant à Rennes-le-Château, n'a-t-elle pas résisté aux Sarrasins? Ou si elle l'a fait et qu'elle a échoué, pourquoi prétendre qu'elle a subsisté?

    Comme on dit, un droit non réclamé tombe en désuétude.

    Au reste, cette lignée mérovingienne en Languedoc est-elle vraisemblable? À l'époque de Clovis, Rennes-le-Château était dans le royaume des Wisigoths, qui étaient ariens. Or, les mérovingiens étaient absolument catholiques, et tenaient leur légitimité de 0000000000.jpgleur proximité avec Rome  – et ils combattaient les Wisigoths à ce titre. Quels mérovingiens auraient pu se réfugier chez eux? C'est peu crédible.

    Mais quelle gloire de toute façon tirer d'une ascendance en ces rois dit fainéants? Inconsciemment, Pierre Plantard voulait-il par là signifier qu'il ne travaillait lui-même pas beaucoup? On raconte qu'il vaguait, oisif, à Rennes-les-Bains pour prendre quelques eaux sans ordonnance médicale, et que c'est là qu'il a commencé à raconter ses histoires. Cherchant de quoi s'occuper après les traitements du matin, il visitait Rennes-le-Château et Bugarach et, encore tout enivré par l'eau chaude qui avait dilaté son âme, il rêvait sur ce qu'il voyait, stimulé sans doute par les réalisations remarquables de l'abbé Saunière dans le village antique de Guillaume de Gellone – un pair de France carolingien, non mérovingien, installé à Rennes-le-Château après les victoires de Pépin et de ses descendants.

    Rudolf Steiner dit que le corps éthérique, porteur des images intérieures et lié à l'eau corporelle, peut, dans l'eau et ses vapeurs, se détacher du corps physique. On voit alors à l'extérieur de soi ses propres rêves, qui en prennent un air objectif. Il est de tradition que les villes thermales favorisent la rêverie plus ou moins inspirée: Aix-les-Bains, par exemple, a soutenu les élans poétiques de Lamartine. Ce grand poète voyait, au-dessus du lac du Bourget, la figure immense de la femme défunte qu'il avait tant aimée!

    Pierre Plantard aurait dû faire des alexandrins, peut-être. Il aurait pu bâtir de belles épopées.

  • De la mystérieuse origine de l'Homme-Corbeau, bouquiniste ordinaire à Limoux (20)

    000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, alias Roger Maziès, alors qu'il venait d'entendre Captain Europa lui demander s'il était vrai que, sous son identité ordinaire, il était handicapé et bouquiniste à Limoux.

    L'Homme-Corbeau soupira, et dit: Oui, cela est parfaitement vrai, chers amis nouveaux. Et il est parfaitement vrai, aussi, que sous cette identité je me nomme Roger Maziès.

    L'Homme-Corbeau, ou Roger Maziès, pressé de dire la vérité, raconta ainsi qu'il avait perdu l'usage de ses jambes dans un accident de voiture, alors qu'il passait dans la forêt de Chalabre, roulant trop vite sur quelque obscure route déserte. Soudain un chevreuil avait surgi, il avait tâché de l'éviter, et était sorti de la route.

    Il fit plusieurs tonneaux dans la pente, qui n'était point raide cependant. Mais des souches d'arbres coupés défoncèrent allègrement sa voiture, et il en fut mortellement blessé. Pire encore, à demi inconscient, il ne put appeler aucun secours, son téléphone étant de toute façon gravement endommagé. Bloqué dans la carcasse de la voiture, il n'eut d'éclairs de conscience que pour comprendre qu'il n'avait aucune chance de s'en sortir.

    Comme c'était le soir, la nuit tomba bien vite, et, abandonné de tous, il sentait sa vie le quitter, voyait son sang couler de ses plaies, et le froid vint, ainsi, alors que son corps même perdait sa chaleur.

    Il attendait donc la mort, pleurant et souffrant, pensant à ce qu'il avait fait de bien et à ce qu'il avait fait de mal, et se demandant quelles peines l'attendaient au-delà de sa vie, quand, soudain, une clarté, dans la forêt, attira son attention. Elle 000000000000.jpgbougeait, et, de la brume de lumière qu'elle constituait, il vit bientôt se détacher, gracieuse, une femme belle comme il n'en avait jamais vu. Il pensa qu'il rêvait, mais elle s'approcha, glissant sur le sol comme si elle marchait sur l'air, et devint toujours plus précise, à sa vue étonnée.

    Et voici! tout près de lui elle murmura une phrase dans une langue inconnue, s'agenouilla, passa la main par la fenêtre brisée de la voiture, et le toucha. Une lumière se fit en Roger Maziès, une chaleur même en ses membres, et, chose étonnante, l'instant d'après il était debout près d'elle, dans son costume rutilant d'Homme-Corbeau, tel qu'on le connaît.

    Mais il est temps, chers amis lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite et à la fin de cette merveilleuse histoire.

  • Jaufré Rudel et ses rêves d'amour lointain

    0000000.jpgDepuis trente ans, je possédais le petit recueil de Chansons de Jaufré Rudel, publié en 1915 chez Honoré Champion, car il y a trente ans, j'habitais à Montpellier, j'étais étudiant, et j'avais pour ambition de lire toute la poésie médiévale occitane disponible, dans l'espoir non seulement de saisir l'essence de l'art d'écrire, mais aussi d'apprendre à lire toutes les langues romanes existantes.

    Finalement, je ne l'ai lu que le mois dernier.

    Jaufré Rudel était un troubadour du douzième siècle, de la lignée régnante de Blaye, en région bordelaise. Une de ses chansons, d'une grande beauté, l'a rendu particulièrement connu: appelée L'Amour de loin, elle contient une espèce de refrain évoquant justement l'amour de loin, et des images projetées dans l'âme de l'idée d'un amour à distance – forcément rêvé, forcément idéal.

    D'une manière générale, Jaufré Rudel est d'une grande délicatesse et d'un grand idéalisme, car il préfère clairement l'amour qu'il imagine à ceux qu'il vit, et qui lui ont laissé une certaine amertume au cœur. Il évoque un jour où à sa grande honte il a été surpris et moqué dans un lit où vainement il s'était glissé nu. Il proclame donc son affection pour l'amour rêvé – et une de ses chansons dit franchement qu'il veut vivre l'amour au pays des songes, la nuit.

    Cela peut confiner au mysticisme: une déception amoureuse l'a tiré, apparemment, vers un pèlerinage vers Bethléem. Il exprime le désir de s'y rendre, et il nomme Jésus-Christ comme sa visée, son but, l'objet réel de son amour fidèle.

    Selon la tradition, il s'est effectivement rendu en Orient, à la recherche d'une princesse dont il avait entendu mille belles choses, et tombé malade il est mort dans l'auberge où il résidait. Mais juste avant qu'il ne passe de vie à trépas, la dame de 000000000000.jpgses pensées, ayant entendu parler de son amour intense, est venue le voir et l'embrasser. Et elle-même est morte de chagrin, peu de temps après.

    Cependant, selon les savants, tout cela est inventé.

    Citons une belle strophe:

    Dieus que fetz tot quant ve ni vai
    E formet sest'amor de lonh
    Mi dou poder, que cor ieu n'ai,
    Qu'ieu veya sest'amor de lonh,
    Verayamen, en tals aizis,
    Si que la cambra e˙l jardis
    Mi resembles tos temps palatz!

    (Que Dieu qui fit tout ce qui va ou vient
    Et forma cet amour de loin
    Me donne le pouvoir, car je le désire,
    De voir cet amour de loin,
    Réellement, en de telles demeures
    Que la chambre et le jardin
    Me semblent constamment un palais!)

    L'amour de loin laisse espérer un monde merveilleux, sublimé, mais on ne sait pas, ici, si le poète espère voir de loin, ou atteindre les lointains de tout son corps – en tout cas cela sera beau. Quelques siècles plus tard, Jean Racine (qui vécut aussi dans l'aire occitane) dira que la distance dans l'espace permet la même idéalisation et la même purification du réel que la distance dans le temps – il voulait parler, à propos de Bajazet, de l'Empire ottoman, objet des désirs, butée des fantasmes. L'exotisme donne corps aux anges, en quelque sorte.

  • Du règne déchu de Chaugnar Faugn (19)

    0000.jpgDans le dernier épisode de cette finissante série, nous avons laissé notre récit alors que la nymphe céleste Inimön venait d'annoncer qu'elle devait protéger le pays d'un certain Chaugnar Faugn, mystérieux mentor de Sinislën.

    Qui est ce Chaugnar Faugn? osa demander l'Homme-Corbeau. Car c'est la première fois que j'en entends parler.

    - Ne prononce pas trop haut son nom, intervint Captain Europa; et Inimön fut peut-être imprudente de le dire devant toi: vois, comme à l'entendre, Sinislën s'est éveillée, ouvrant grands ses yeux flamboyants, semblant retrouver de la vigueur, une force qu'elle semblait avoir perdue. De l'abîme monte un flux qui la secoue.

    Car il s'agit d'un être terrible, auquel dès l'aube des temps les Pyrénées servirent de prison: même, elles furent par les dieux bâties dans ce dessein. Mais continuellement il s'efforce de se libérer, susurrant des mensonges aux oreilles endormies des hommes – ainsi que des fées, comme Sinislën le montre. Il leur demande des sacrifices pour se renforcer et briser ses chaînes – et se cherche des disciples toujours plus puissants, et toujours plus nombreux. Et s'il fut remis au fond de l'abîme jadis par le bon saint Sernin, fameux évêque de Toulouse, il s'est depuis remis de cette chute. Et voici! de 000000000000 (2).jpgnouveau il gravit la paroi de sa geôle, grimpant vers la surface, y pointant même le bout de sa trompe par d'obscures grottes effrayantes.

    Par bonheur, Inimön, qui est douce mais peut être aussi une vaillante guerrière, veille, et referme continuellement les trous par lesquels passe sa trompe – et combat les suppôts de cet être immonde, notamment lorsqu'ils prennent rang parmi les Gnomes. Car la magie les rend alors énormes et forts, et c'est ce qui est arrivé, en vérité, à Bug et Arach.

    - Je comprends, fit l'Homme-Corbeau. Et ne veux point en savoir plus. Sachez seulement, belle Inimön, que je serai toujours là pour vous aider, s'il le faut, contre ce Chaugnar Faugn ou ses suppôts.

    - Je le sais, fit Inimön de sa voix douce et mélodieuse. Oui, je le sais bien, Homme-Corbeau – ou devrais-je dire: Roger Maziès?

    - Tu connais mon nom de simple mortel! s'exclama l'Homme-Corbeau. Mais comment?

    À cette question, Inimön ne fit que sourire. Mais Captain Europa prit la parole, et demanda: À ce propos, Homme-Corbeau, j'ai entendu, quoique de loin, Sinislën, quand elle s'est adressée à toi. Est-il vrai que, comme elle l'a dit, sous ton identité de simple mortel tu es handicapé et exerces le métier de bouquiniste à Limoux? Comment cela est-il possible? Dis-le nous, s'il te plaît, car cela, même Inimön l'ignore, je crois.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser le récit de l'Homme-Corbeau au prochain.

  • Du renouvellement des fées (18)

    0000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale, nous avons laissé le protecteur secret de la haute vallée de l'Aude – j'ai nommé monseigneur l'Homme-Corbeau – alors qu'il venait de rendre au Père Noël libéré son célèbre attelage au bord du lac de Bugarach.

    Puis, après avoir regardé le bienfaiteur des enfants s'élancer vers les étoiles et disparaître dans les lointains de la nuit avancée, il soupira, conservant à l'œil le dernier point brillant qu'il en avait vu au loin, à l'oreille le dernier tintement de clochette qu'il en avait entendu même au-delà, et d'un coup déploya ses ailes grandes et noires. Un vent se leva, et des vagues se créèrent, sur le lac. Mais quand il eut bondi et commencé à battre l'air de ses ailes à la force incroyable, ce fut une bourrasque, qui en vint, et une vague plus haute s'incurva et retomba bruyamment sur la rive en face, l'inondant en brisant quelques branches au passage. (Les malheureuses, détachées de l'arbre nourricier, en furent plus tard réduites à nourrir de chaleur quelque poêle humain.)

    Poursuivant son vol fracassant dans le ciel qui commençait à s'éclaircir, l'Homme-Corbeau retourna bien vite au Canigou, où l'attendait le protecteur de la sainte Europe. Entrant dans la salle du trône, il eut la surprise de voir, avec lui, non pas Sinislën – qui, quoiqu'elle fût là, était ceinte de liens de lumière colorée, faisant des cercles contraignants autour de son corps –, mais une autre dame, aux traits très doux, aux yeux chatoyants – et qui lui rappela les images que l'on crée habituellement de Marie-Madeleine, la sainte amie de Jésus-Christ. Il lui demanda, ému et tremblant, si elle était elle, et l'entendant elle rit d'un rire frais, cristallin. Captain Europa à son tour sourit. Et de sa voix mélodieuse et pure la femme répondit qu'il n'en était rien, que l'Homme-Corbeau la confondait avec sa maîtresse, femme divine trônant au ciel aux côtés d'un être plus divin encore et de leurs deux plus proches amis, un homme et une femme qu'on ne saurait nommer, mais 000000000000.jpgque tous les gens avisés connaissent. Or cette maîtresse l'avait-elle à cette heure envoyée, qu'il le sût! pour la représenter sur Terre – puisqu'elle-même vivait, comme de juste, parmi les étoiles; et c'est pourquoi, sans doute, elle avait pris à ses yeux ses traits.

    Qu'il sût, également, qu'on la nommait communément Inimön la Douce, et qu'à la demande de Captain Europa elle serait dorénavant la nouvelle fée du Canigou, puisqu'elle était soumise aux justes anges du ciel. Sinislën en effet était déchue à jamais de son rang, et elle serait emmenée dans les astres pour y être jugée, malheur à elle, et y entendre la sentence et les peines rédemptrices qui lui seraient certainement infligées.

    Inimön rappela à l'Homme-Corbeau, toutefois, que son nom ne devrait jamais faire l'objet de prières particulières, car elle devait de toute façon veiller avec attention sur les hommes – notamment pour les préserver de la menace du terrible Chaugnar Faugn, le véritable mentor secret de Sinislën (quoiqu'elle ne l'eût jamais nommé, et se prétendît, évidemment, la fidèle servante de la Mère divine).

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser la suite de cette histoire à une fois prochaine.

  • Le merveilleux de Jaufré, roman occitan

    0000.jpgJ'ai lu récemment Jaufré, long récit de presque onze mille vers écrit en occitan au début du treizième siècle, et ce qui y est étonnant, c'est le naturel avec lequel le merveilleux s'y met en place, rappelant quasiment Harry Potter. Le chevalier éponyme y combat des géants avec une précision d'action inouïe, des enchaînements de coups méticuleusement décrits, avec aussi les esquives et les feintes – d'une façon assez peu répandue à cette époque, dans la littérature. Le fantastique est de même.

    À un certain moment, un oiseau immense saisit le roi Arthur dans ses pattes et l'emmène dans les hauteurs, le lâche puis le rattrape, comme dans un film hollywoodien. Ce qui est plus étonnant encore, mais cette fois dans le mauvais sens, c'est que cet épisode est expliqué d'une façon très prosaïque: l'enchanteur en titre de la cour d'Arthur s'est amusé à faire peur aux chevaliers et dames de Cardeuil. Cependant sa transformation en oiseau, et d'oiseau en homme est remarquablement présentée, de façon souple et sans heurt; on en admire l'art.

    De même, encore, des chevaliers précédés d'une fée, leur dame, surgissent à la fin d'une fontaine, et tendent une tente immense à une allure inouïe, les dévoilant de véritables elfes, tels par exemple que Tolkien les a dépeints.

    Il y a aussi de la sorcellerie: d'affreux lépreux se nourrissent de sang d'enfants pour améliorer leur sort, et Jaufré est bien sûr obliger de les affronter, voire de les tuer. Mais ce fantastique satanique, typiquement chrétien, est pensé avec une clarté singulière, dont on croit trop l'époque médiévale incapable.

    Un être affronté par Jaufré est explicitement appelé démon, et disparaît et apparaît à volonté.

    Cela prouve que les idées qui courent selon lesquelles les gens du Moyen Âge ne savaient pas faire la différence entre êtres magiques et êtres prosaïques, entre esprits manifestés et hommes incarnés, sont plutôt fausses, on était à cet égard très avisé.

    Le moins beau de notre roman médiéval n'est pas la manière dont le mariage qui fait l'objet d'une grande partie de la trame s'agence. Jaufré et Brunissen se désirent ardemment, mais la seconde refuse d'en rien montrer, et le premier ne se doute absolument pas que son sentiment est partagé. Cependant un ami commun, Mélian, que Jaufré a sauvé d'un sort atroce, s'en aperçoit, et arrange le mariage, que Brunissen feint de n'accepter qu'à contre-cœur, mais à condition qu'il soit approuvé par Arthur. Ce qu'il sera, bien sûr. Par avance, on retrouve, en plus paisible, la trame du Cid de Corneille – pièce dans laquelle, on 0000000.jpgs'en souvient, le roi Fernand organise le mariage de Rodrigue et Chimène, parce que le premier a sauvé Séville des Mores, et malgré le désir affiché de la seconde de ne pas l'épouser. Mais Fernand parvient incidemment, en la piégeant, à lui faire avouer son amour pour le Cid: il lui fait croire qu'il est mort. Il les marie donc. Jaufré ayant probablement été composé en Catalogne, il est remarquable que les deux histoires viennent d'Espagne: l'amour y est consacré par le Roi – puis par une cérémonie religieuse, toute chrétienne.

    Cependant la nuit de noces ne s'effectue que dans le château des jeunes mariés. Et le matin Mélian plaisante Jaufré sur sa nuit. On en rit, et le récit s'arrête. Tout y est idéal, beau, parfait, et même le merveilleux facile est là pour montrer cet idéal cristallisé, cette perfection perdue, rappelant l'âge d'or: alors, n'est-ce pas, les hommes fréquentaient les enchanteurs et les fées, et l'amour se prolongeait toujours en mariage! 

    Ce n'est pas un merveilleux dont le sens symbolique soit bien clair, n'en déplaise aux mânes de René Guénon: il n'est souvent là que pour le jeu. De nouveau comme dans Harry Potter, il est fait pour le plaisir, sans implication morale toujours marquée. Il peut en avoir une, quand la fée de Gibel remercie Jaufré de l'avoir sauvée d'un monstre: grâce à cela, le chevalier devient le protégé du monde élémentaire, qu'elle gouverne; mais cela peut n'avoir été mis que pour la joie du merveilleux. Art du fantastique qui manifeste beaucoup de science; mais peut-être aussi de la décadence.

  • Le combat de Capitaine Europe (17)

    eternals-makkari-header.jpgDans le dernier épisode de cette histoire fascinante, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait d'être rejoint par Captain Europa dans sa lutte contre celle qui avait enlevé le Père Noël, Dame Sinislën, maîtresse du Canigou. Ils venaient de se déclarer que seul le combat pouvait les départager.

    Alors, sans ajouter un mot, Sinislën leva les bras, laissant pendre ses larges manches, et des nuées de serpents volants, tout flamboyants, et tout pareils à de vivantes braises, s'en échappèrent, et se jetèrent sur l'Homme-Corbeau – tandis que les araignées s'élançaient sur le nouvel arrivant, qui toutefois n'avait point lâché son bras. Aussi lança-t-elle sa main gauche sur ses yeux – lesquels aussitôt jetèrent un feu bleu, dont la main en question fut repoussée et blessée, brûlée et consumée. Puis Captain birdman 001 copy - Copy.jpgEuropa renversa à terre Dame Sinislën, qui en hurla et vomit mille injures, l'accusant de mille vices de mâle abject et d'homme corrompu. Des mains de Captain Europa sortirent alors des nuées d'étoiles rangées en faisceaux, qui percutèrent bruyamment les araignées attaquantes – et les anéantirent et les détruisirent, soit d'emblée grâce à l'impact, soit juste après en se collant à elles ou en pénétrant leurs circuits et systèmes. Car ces étincelles en groupes les disloquèrent, les déchirèrent, les rompirent – et elles hurlèrent, crissèrent, s'enfuirent, moururent.

    Cependant, l'Homme-Corbeau s'employait aussi à bien faire, et sa rapidité anéantit de même les treize serpents lancés par les manches de Sinislën – soit à la main, soit par le rayon blanc de son opale frontale, soit par les feux de ses doigts gantés. Et finalement, il n'y eut plus aucun adversaire pour les deux vaillants alliés.

    Ils relevèrent alors Sinislën, que Captain Europa avait maintenue à terre du poids de son pied massif, et la contraignirent à les mener dans la geôle triste où elle 0000.jpgmaintenait prisonnier le Père Noël. Elle les y mena, et fit ouvrir la porte de sa prison.

    Le pauvre était mal en point, rongé par les punaises de son lit sans luxe, mais Captain Europa posa la main sur son épaule, lui marquant sa confiance et son amour, et saint Nicolas en fut tout revigoré, et son regard reprit tout son éclat.

    Jusqu'à son corps redevint plus épais, comme si Captain Europa lui eût transmis le feu des astres, et la force des choses qui meuvent le monde en profondeur, et lui rendent la vie.

    L'Homme-Corbeau se chargea de ramener le Père Noël à son attelage, au bord du lac de Bugarach, afin qu'il continue au plus vite sa mission, et il fut remercié une seconde fois depuis le début de sa vie par le saint patron des petits enfants, qui cependant exprima le regret de ne pouvoir le remercier mieux, puisqu'il manquait de temps. Mais l'Homme-Corbeau l'en excusa volontiers, affirmant qu'il n'avait point agi pour être remercié, mais par pur amour du bien.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Un triste destin audois

    000000000.jpgOn m'a un jour raconté dans la haute vallée de l'Aude une triste histoire vraie, dont l'auteur du récit avait été témoin, voire acteur. Il animait avec des amis un cercle mystique, si on peut dire, ou spirituel, et un informaticien parisien qui passait ses étés à Bugarach les a rencontrés, ravi. Il était passionné de kabbale et de spiritualité, et rêvait d'une autre vie, plus imprégnée de lumière céleste. Il a donc décidé de quitter son emploi et son appartement de Paris, et de vivre dans le département de l'Aude avec son pécule accumulé. Il s'est installé dans un village près de Limoux, dans une grande maison où était déjà l'auteur de mon récit. Il avait amené une grande partie de ses livres, car il en avait beaucoup.

    Mais un jour, le propriétaire du logement où tous étaient réunis a décidé d'élever les loyers, et l'essentiel du groupe est parti, laissant derrière lui, je ne sais pourquoi, le récent arrivé: peut-être est-ce lui qui a refusé de partir. Il ne se sentait pas forcément à l'aise avec les autres, ayant toujours vécu une vie rêveuse et solitaire.

    Ou était-ce parce qu'il les trouvait trop mystiques? Ou bien au contraire trop prosaïques? 

    Quelque temps plus tard, hélas, il a disparu. Il s'était passionné pour une femme partie vivre en Sibérie avec les bêtes, était comme tombé amoureux d'elle, et s'imaginait vivre en communion avec elle à distance. Elle avait pourtant eu un enfant avec un journaliste qui était venu l'interviewer et s'était installé dans son tipi, ou sa grotte, ou sa cabane, je ne sais pas très bien.

    Si la communion avec les bêtes était parfaite, était-ce un terrier? À la façon des Hobbits? Bref.

    Notre homme croyait vivre une histoire d'amour par-delà les frontières avec cette Sibérienne d'occasion (elle était venue de la Russie ordinaire, je pense), et voici que, impressionné par des contes plus ou moins véridiques la concernant, il se met à courir en chemise la nuit sur les chemins forestiers en plein hiver – comme il croyait qu'elle faisait, soit parce qu'il avait mal lu, soit parce qu'elle inventait. Car, dans leurs récits, les mystiques exaltés qui vivent avec les bêtes exagèrent facilement.

    Il y avait un film triste de Sean Penn qui rappelle le même drame, appelé Into the Wild, tiré d'une histoire vraie. Horriblement, le pauvre vagabond rêveur qui croyait pouvoir vivre seul en Alaska en regardant dans un gros livre les plantes comestibles, 000000.jpgdessinées ou prises en photo, dans le but de les cueillir de sa main alerte au cœur de la nature généreuse – ce malheureux jeune homme a été retrouvé mort, et on pense que c'est parce qu'il a confondu des plantes similaires, et mangé une qui empoisonnait – en tout cas c'est ce que le film montre.

    Notre pauvre Parisien a dû s'égarer, car il n'est jamais retourné chez lui. Prévenue, la police l'a longtemps cherché, en vain. Puis, ses restes par hasard ont été retrouvés. Les bêtes de la forêt les avaient déjà bien abîmés.

    On n'a pas pu savoir ce qui s'était passé. Ses livres ont été dispersés, recueillis par les uns ou les autres, ou donnés à Emmaüs. On ne lui connaissait peut-être pas d'héritiers. Ou bien les livres ne les intéressaient pas. Je n'en sais pas plus.

  • La providence de Capitaine Europe (16)

    00000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série incroyable, chers lecteurs, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, libérateur du Père Noël, alors qu'il s'apprêtait à avoir le sein percé par Dame Sinislën, tutelle du Canigou – et son cœur arraché, palpitant.

    L'Homme-Corbeau, alors qu'elle parlait, murmurait, en ouvrant faiblement les yeux, mais sans la regarder. Une lumière tombait de ces yeux sur le sol, projetant une couleur rouge.

    La dame du Canigou leva le bras, s'apprêtant à plonger son couteau dans le corps de son ancien ami, mais c'est alors qu'une main gantée saisit son poignet immobilisé. Elle se tourna vers l'homme à qui appartenait cette main, et qu'elle n'avait jamais vu: il venait juste de se matérialiser là, sur le pavé de son château haut perché.

    Surprise, elle le regarda, et vit un costume bleu sur lequel couraient des étoiles jaunes, lentes, douces, luisantes. Son visage était caché par un masque, et une lumière auréolait son front, dans laquelle on voyait des points colorés briller de façon singulière. Un jaillissement d'ailes transparentes était à ses épaules – mais davantage comme une flamme légère, intermittente et mouvante, que comme de véritables plumes physiques fixées à de quelconques omoplates. Tout son corps scintillait d'énergie, et ses yeux bleus ne montraient pas de prunelle, mais luisaient de façon uniforme à la fleur de son masque, d'un bleu plus foncé. Curieusement, au lieu d'être simplement cousues sur son costume, les étoiles y bougeaient, comme si un petit ciel s'y était concentré. Et ce costume d'ailleurs n'était pas de simple tissu, mais chatoyait comme s'il fût d'un métal inconnu, naturellement bleu.

    Toi! s'écria dame Sinislën. Qui es-tu? Comment oses-tu? Et comment as-tu pu?

    - Je suis Captain Europa, répondit l'homme inconnu. Je suis le protecteur de l'Europe éternelle, et le Canigou est aussi sous ma garde. Le sont encore le Razès, le Quercorb et toute l'Occitanie – avec en leur sein le mont Bugarach et le secret des deux Rennes. Et tu ne dois pas faire ce que tu t'apprêtais à faire, car c'est mal, et ceux qui m'ont donné les pouvoirs qui sont les miens ne le permettront pas.

    Sa voix avait un léger accent, comme s'il ne fût point français de naissance, mais elle n'en avait pas moins une mâle autorité, en 0000000000.jpgmême temps qu'une curieuse qualité mélodique.

    - L'Europe? demanda Sinislën. Quelle est cette plaisanterie? Ce n'est rien, que cette Europe, il n'y a là aucune identité, aucun génie, et les dieux se moquent d'elle, pour eux elle n'existe pas!

    - Détrompe-toi, répondit Captain Europa. Elle existe bien, et son ange aux cieux m'a commandé de te le dire, et de t'annoncer qu'en accord avec les dieux il avait décidé de te retirer la garde du Canigou, que tu as trop déshonoré, et de le confier à une autre.

    - Non, tu ne le feras pas! répondit, tremblante de colère, Dame Sinislën. Je t'en empêcherai.

    - Tu ne le peux, dit l'Homme-Corbeau, qui s'était levé et dirigé vers les deux êtres. Crains la puissance de Captain Europa conjuguée à la mienne.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser cet épisode, et de renvoyer au prochain, quant au combat de Captain Europa et de l'Homme-Corbeau contre Dame Sinislën et ses alliés angoissants.

  • Un guide du Razès très insolite

    000000.jpgMon ami Philippe Marlin, chef des éditions de l'Œil du Sphinx, m'a donné un livre qu'il a récemment réédité, le Guide du Razès insolite, de Stéphanie Buttegeg, qui est guide professionnelle dans la haute vallée de l'Aude. 

    De fait, le Razès est une ancienne seigneurie de cette région, sise dans le département français de l'Aude, mais qui, après la dissolution de l'Empire romain, fut intégrée à la Gothie, le royaume des Wisigoths dirigé depuis Toulouse puis depuis Barcelone; puis aux royaumes arabes qui avaient absorbé cette Gothie; puis à l'empire carolingien; puis au comté de Toulouse et au royaume d'Aragon, alternativement ou en imbrication. Cependant ce livre ne parle pas tellement de cela, faisant remonter l'histoire au mieux aux carolingiens, plus souvent à la Croisade contre les Albigeois, comme on disait autrefois – aujourd'hui plutôt les Cathares, cela fait davantage rêver.

    J'ai toujours aimé les livres consacrés aux mystères régionaux, surtout la part qu'ils contiennent de légendes enchantées, les interventions de saints du ciel, d'anges, d'ogres, de démons, de fées. Mais le livre de Stéphanie Buttegeg n'en parle pas beaucoup. Il y a une allusion aux lutins Bug et Arach qui ont reçu des pouvoirs de Jupiter pour protéger la vallée de la Sals; aux anges déchus dont les cornes auraient laissé leurs empreintes sur des rochers de Rennes-les-Bains; aux fées lavandières, et c'est tout.

    Stéphanie Buttegeg consacre beaucoup de pages aux rochers de Rennes-les-Bains, sans doute parce qu'un écrivain local, Henri Boudet (1837-1915), en a lui-même parlé, affirmant, de façon hallucinatoire, qu'ils ont été taillés et amenés là par l'Homme. Et c'est vrai, Rennes-les-Bains contient de si belles pierres, ayant de si belles formes, qu'il est difficile de croire à 00000.jpgune origine naturelle. On songe à de la sculpture. Mais souvent la nature est artiste. Un poète mystique et surréaliste à la fois, Malcolm de Chazal, a eu presque cent ans plus tard le même genre de visions pour les rochers de l'Île Maurice. Il en était plus conscient que Boudet, qui pensait faire de l'Histoire. 

    Cela dit, parfois, il découvrait peut-être de vrais menhirs, ou de vraies mines de fer, car il y en avait autrefois, dans la vallée de la Sals. On exploitait aussi le sel de l'eau. Donc il y avait beaucoup de cabanes d'ouvriers, que Boudet fait souvent remonter aux Gaulois. Poésie, poésie!

    L'autre grand écrivain local est le cathariste Déodat Roché (1877-1978), qui, lui, a imaginé des temples gnostiques dans de belles grottes. La beauté des formes naturelles manifeste les esprits des éléments, crée une impression de mystère, et les historiens fantaisistes, au lieu d'être simplement poètes, font des romans sur des temples celtiques, des églises templières, des présences maçonniques fantasmées, des restes miraculeux de communautés antiques!

    L'impression d'ensemble est que cette région était surtout imprégnée d'un catholicisme populaire, souvent naïf, et que les bizarreries locales sont issues de la simplicité d'interprétation des locaux, ou de leurs goûts personnels. Loin des grands centres, au fond plutôt délaissés, les gens du coin laissaient libre cours à leur fantaisie, sans lien avec la théologie ou la science officielles, ni rien de ce qui imprégnait les cités importantes. Les seigneurs, issus des croisades ou des guerres de religion, connaissaient mal la région, ne lui étaient pas attachés, la quittaient facilement, et le peuple, laissé à lui-même, procédait comme il pouvait, lorsqu'il édifiait des églises ou s'organisait en cités. C'est peut-être ce qui a rendu la région anticléricale et socialiste.

    Mais il y a aussi une nature vive, qui a sans doute stimulé l'imagination – de très jolis endroits déjà pyrénéens, de vastes espaces lumineux, des rochers pittoresques, des sources chaudes et des mines profondes, de quoi de toute façon faire rêver!

    Guide du Razès insolite
    Stéphanie Buttegeg
    Éditions de l'Œil du Sphinx, 2015
    420 pages
    18 €.

  • L'Homme-Corbeau vaincu (15)

    00000000.jpgDans le dernier épisode de cette minisérie de Noël s'éternisant, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors que, transformé en une nuée de corbeaux, il essayait de lutter contre des araignées-machines que la dame du Canigou, déesse insigne, avait lancées contre lui.

    Soudain, un éclair jaillit, et les corbeaux disparurent.

    À terre, l'Homme-Corbeau gisait, blessé, étendu, se tenant sur un coude, mais affaibli, l'œil fermé, quoiqu'il respirât trop bruyamment pour être inconscient, et qu'il ne faisait, visiblement, que reprendre son souffle.

    Une araignée seulement était détruite en totalité. À deux il manquait plusieurs pattes, et elles bougeaient en se traînant, et en crissant. Les trois autres n'avaient que des blessures superficielles, et pouvaient se mouvoir comme à l'accoutumée. Lentement, Sinislën s'approcha, pour donner à l'Homme-Corbeau, elle-même, le coup de grâce!

    Et elle dit: Vois-tu, Homme-Corbeau, tu n'aurais jamais dû sortir de ta boutique, tu n'aurais jamais dû prendre cette apparence de super-héros – croire que tu étais devenu une sorte d'ange terrestre, et que l'idée de ta transfiguration fût rien de plus qu'un fantasme vide. Je ne sais, en vérité, comment, de bouquiniste handicapé de Limoux, vendant tristement de vieux livres en face de l'église paroissiale (la tristement nommée Saint-Martin – car je hais ce saint, ce visionnaire insensé, ce voyant de Jésus-Christ, vil partageur de manteaux vides), je ne sais comment, te dressant de ton fauteuil roulant, tu as pu acquérir ces membres 0000.jpgpuissants que tu as, et ces nombreux pouvoirs. Je ne sais comment, non plus, tu peux mener cette vie ordinaire de boutiquier chétif et malingre, le jour, et, la nuit, te transformer en apparence de demi-dieu – quel sorcier t'a donné des membres de métal qu'anime l'électricité, ou quelle ruse t'a donné cette identité mensongère. Mais je sais que, moi aussi (et je voulais te le montrer), je peux te donner le change, te faire croire à ma bonté et à ma faiblesse – et créer des machines vivantes, prélude à une nouvelle race qui bientôt envahira le monde, mais en restant à mon service. Et je sais, aussi, que tu vas maintenant mourir, alors même que si tu t'étais soumis à moi, tu aurais pu vivre – et même dignement, et même glorieusement, car tu aurais été le serviteur de la plus puissante dame de l'univers, celle par qui transite le féminin sacré! Comme tel on t'aurait honoré, et maintenant tu ne seras plus qu'un tas de poussière – car tu n'es qu'un infâme!

    Et ayant dit ces mots elle sortit un couteau brillant de sa parure sombre.

    Les yeux écarquillés, et flamboyants, elle s'approcha, pour plonger cette lame avide dans le sein de l'Homme-Corbeau, et en arracher son cœur palpitant.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite effrayante de cette étrange aventure.

  • Le combat des araignées (14)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cette obscure série, nous avons laissé le gardien secret du Razès, futur libérateur du Père Noël capturé, alors qu'il assistait à la matérialisation, sous ses yeux, d'étranges araignées-robots, sorties d'une porte faite d'ombre.

    Soudain l'Homme-Corbeau vit apparaître, derrière la dernière araignée de la file, Sinislën même, dans l'encadrement de la porte d'ombre. Elle arborait son visage le plus froid et le plus cruel, et sa pâleur faisait quasiment d'elle le génie de la mort. Ses yeux étaient rouges comme la braise, et elle portait une armure sombre, brillant à peine à la clarté des étoiles sous son manteau pourpre. Elle parla, et voici! sa voix glacée était comme des mots de pierre, d'où ne sourdaient que des haines. Et elle dit: Jamais tu n'aurais dû venir ici, Homme-Corbeau, jamais tu n'aurais dû revenir! Dommage pour toi. Maintenant tu vas périr. Les araignées de Sultûl vont te dévorer, et te plonger dans le monde des morts. Tel est apparemment ton destin. J'aurais aimé qu'il en fût autrement, et que notre amitié pût évoluer autrement, mais personne ne pouvait l'empêcher, pas même les Dieux. Adieu, Homme-Corbeau. Heureuse de t'avoir connu. Mais il faut à présent que tu disparaisses.

    Et d'un geste de Sinislën les araignées se mirent en marche, d'un seul mouvement. L'Homme-Corbeau se mit en garde, se concentra, et un rayon blanc jaillit de son opale frontale, puissant et continu. Hélas les araignées n'en furent aucunement détruites. À peine ralentirent-elles un instant. L'Homme-Corbeau crut les entendre rire, mais peut-être était-ce le rire abominable de Sinislën. Il recula.

    Et il disparut. Son corps se fragmenta en une nuée de flocons, qui bientôt fut agitée et écartée, pendant que des corbeaux semblaient surgir, en nombre, de l'obscurité qu'elle contenait. Et ce nombre s'attaqua aux six araignées de métal sorties de l'ombre, et de leurs becs et serres les piquèrent, les blessèrent, et 0000.jpgdu sang huileux, jaune sale, coula de leurs plaies et pattes brisées.

    Mais des oiseaux morts également jonchèrent la place, et leur sang rouge coulait aussi, et l'on entendait, venant d'on ne sait où, un gémissement, dans l'air. Sinislën regardait la bataille sans rien dire, les yeux flamboyants, attendant l'issue. Et parfois un serpent jaillissait de sa main pour saisir un corbeau imprudent passé près d'elle: ou était-ce un tentacule fin, détendu de sa main infâme? Car la queue restait accrochée à ce qu'elle portait sous la manche. Et le corbeau saisi était instantanément emporté, et avalé dans l'obscurité de cette manche, et alors le gémissement reprenait.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser ce récit de cauchemar, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Le tombeau de saint Pierre aux bords de l'Aude

    0000000000.jpgIl est plaisant de remarquer que tant d'auteurs modernes ont élaboré l'idée que la haute vallée de l'Aude contiendrait le tombeau de Jésus-Christ voire de Marie-Madeleine, alors que les légendes locales ne parlent que du tombeau de saint Pierre. De fait, ils ont élaboré l'hypothèse que Marie Madeleine aurait fondé des communautés gnostiques au pied des Pyrénées, dont les cathares seraient issus, et que la persécution de ceux-ci participerait d'un complot de l'Église catholique contre les femmes instructrices. Christian Doumergue oppose, à cet égard, la tradition phallocrate, romaine et matérialiste de saint Pierre, à la tradition spiritualiste, féministe et languedocienne de Marie Madeleine – si pure, si fine!

    Mais je lis le Guide du Razès insolite de la guide locale Stéphanie Buttegeg, publié en 2016 aux éditions de l'Œil du Sphinx, et j'y trouve que dans le village haut perché de Quirbajou, au-dessus de Quillan, existe une tradition d'un tombeau de saint Pierre: le corps du fondateur de l'Église latine y reposerait, selon certains. On pourrait presque, si on était amateur de fables, prétendre qu'il n'a pas été, lui non plus, crucifié, comme le dit la tradition, mais qu'on a mis sur la croix quelqu'un à sa place, et qu'il a fondé en Pays cathare une communauté d'initiés, qui a perduré dans les montagnes autour de Quillan! Et peut-être même, pourquoi pas? que les histoires de Jésus qui n'a pas été crucifié viennent en réalité de celle de saint Pierre qui n'a pas été crucifié.

    Cependant la légende locale ne le dit pas, elle parle seulement du corps de saint Pierre. Au reste, il peut s'agir d'un autre saint Pierre: il y en a plusieurs. 

    En tout cas, cela montre que les montagnes des Pyrénées ne sont pas moins catholiques que le reste de l'ancien monde. L'idée qu'il en est autrement a été volontiers nourrie par les républicains, qui aimaient se référer au paganisme, à 000000000000.jpgdes traditions parallèles. Jules Michelet opposait à cet égard les Pyrénées à la Savoie, qui, disait-il en 1860, était foncièrement catholique. Du moins elle l'était restée (ou l'était redevenue, après 1815).

    Le désir de voir dans les traditions populaires autre chose que du catholicisme est sensible dans le livre de Stéphanie Buttegeg, qui, évoquant un triangle doré avec un œil dedans trouvé dans une église, assure qu'il s'agit d'un symbole maçonnique. Mais on le trouve dans les églises au moins depuis la Renaissance: les églises baroques de Savoie en contiennent mille, et c'est une allusion claire à l'œil de Dieu surveillant les âmes, tel qu'on le trouve décrit par exemple chez François de Sales. Stéphanie Buttegeg dit, aussi, qu'un certain taureau trouvé dans les sculptures d'une église ruinée pourrait être une allusion à Mithra. Peut-être; mais dans une église, en principe, il s'agit de saint Luc.

    On trouve également dans son livre l'idée que Bérenger Saunière aurait eu la vision de Marie-Madeleine dans une grotte de Rennes-le-Château. Je l'ai publiée ici; on l'a contestée. On m'a même fait croire que je l'avais inventée. Non, je l'avais bien lue. Je pense que l'abbé Saunière, en ce cas, a été séduit par une mitoune (fée) amoureuse de lui – car souvent les fées étaient amoureuses des curés, mystère du cœur des esprits sans corps. Et elle lui est apparue, les bras tendus, en pleurs, et comme il ne connaissait que le catholicisme de son séminaire, il a cru que c'était Marie-Madeleine. Il s'est avancé, elle s'est envolée en riant. Curieuse apparition. Mais qui peut-être l'a enrichi: là où elle était, il y avait un coffre rempli de pièces d'or, laissé là par quelque cathare pourchassé!

    Bref, j'aime les belles histoires. Mais les moins bonnes ne sont pas celles de La Légende dorée de Jacques de Voragine, et de la tradition catholique.

  • Le Père Noël attaqué à Bugarach (13)

    000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange et singulière série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de voir d'horribles formes noires se détacher d'une porte qu'il avait crue faite de matière dure et solide.

    Il s'agissait d'araignées grosses, lentes, silencieuses, effrayantes, se suivant à la file, et se touchant les pattes comme pour communiquer. Il semblait à l'Homme-Corbeau qu'elles se matérialisaient devant lui, au fur et à mesure qu'elles sortaient de la porte obscure, de ce seuil fait d'ombre, et qu'elles devenaient dures et métalliques sous ses yeux.

    Une vie luisante habitait leurs membres, le long desquels couraient des éclairs silencieux. Elles avaient assurément quelque chose qui relevait de la machine, mais il était clair qu'une vie propre les animait, et une conscience, car leurs yeux flamboyaient en se tournant vers l'Homme-Corbeau, ou au moment où leurs pattes se touchaient, et, même, l'Homme-Corbeau entendit un chuchotement venir d'elles, ou comme un lointain murmure. Et il disait, dans la langue secrète de Sinislën, que l'Homme-Corbeau avait appris à déchiffrer il y a peu: C'est lui, c'est lui, c'est lui le pervers violeur de notre maîtresse insigne, lui, le séducteur diabolique de notre belle dame. Oui, c'est lui, c'est lui, celui qui l'a contrainte, qui l'a forcée, qui l'a trompée, l'a soumise par ses charmes, ses sortilèges, ses belles paroles, et l'a humiliée, lui a fait perdre sa splendeur, a cherché à 00000000000.jpglui voler son trône pour lui-même, prétextant l'ordre supérieur des anges! C'est lui, c'est lui – continuait le chuchotement sifflant, âpre, métallique, aigu –, c'est lui, c'est lui, que nous devons abattre, déchirer, démembrer, morceler, dévorer, anéantir, mes sœurs, ce mâle immonde, cet animal dégoûtant; c'est lui, c'est lui, le souilleur de la pureté canigolienne, le corrupteur des blanches Pyrénéides, l'empoisonneur de la vierge des montagnes! Il faut le détruire, le tuer, le dissoudre, le réduire en bouillie, le mettre en pièces, l'émietter à l'infini! Oui, il faut, il faut, il faut, mes sœurs, oui il faut, il faut, il faut le réduire en bouillie, l'émietter à l'infini, le mettre en pièces, le dévorer, le démembrer, le morceler, l'anéantir.

    Et ainsi de suite. Car elles répétaient obsessionnellement la même chose, continuellement, toujours, comme une chanson, mais une chanson hideuse, pleine de rythmes mais sans mélodies gracieuses, âpre comme la mort, laide comme le mal.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Le Père Noël attaqué à Bugarach (12)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, chers lecteurs, nous avons laissé notre récit alors que l'Homme-Corbeau, gardien secret du Razès, s'élançait dans les airs vers le Canigou, où on lui avait dit qu'était enfermé l'être véritable du Père Noël sous la surveillance de Sinislën, la déesse du mont célèbre. Il se disait qu'elle devait l'attendre!

    Et de fait, vers lui il vit venir un dragon, et il reconnut celui qu'on nommait Saboul, que Sinislën s'était employé à élever dans son château, malgré les interdictions reçues d'en haut. Dans le plus grand secret, fourbe et menteuse, arrachant aux ténèbres l'œuf d'un dragon qui y avait été banni par le guerrier Dal fils d'Alar, elle avait entrepris cette œuvre de sorcière – donnant même, à Saboul, depuis l'année précédente, de nouvelles forces, de nouveaux pouvoirs.

    Cela avait été plus fort qu'elle et, soit ruse, soit folie, soit stupidité, elle n'avait pas pu s'empêcher de retomber dans ses travers antérieurs, continuant à s'efforcer de retrouver son trône perdu, et persuadée qu'on voulait lui voler ce qui lui appartenait légitimement, sans regard pour la vérité ou la raison.

    C'est ce que se dit l'Homme-Corbeau en voyant arriver vers lui le dragon Saboul – qu'il ne mit pas beaucoup de temps à abattre, malgré ses pouvoirs renouvelés. Car, furieux d'avoir été joué, d'avoir été trahi, il fit partir sans attendre le feu pur de sa pierre d'opale blanche, et le dragon le reçut en plein visage.

    Il tenta bien de répondre par un feu de ses yeux de braise et de sa bouche fumante, mais le rayon pur de l'Homme-Corbeau l'arrêta dans son mol élan, dispersant les flammes et les annihilant – et le gardien secret du Razès fut rapidement sur lui, et lui enfonça sans tarder une de ses serres dans le cou, ce qui fit jaillir un sang noir, et précipita le dragon vers le sol en un vol 6b4c878bf5fa2ed1fb8aa6153a714a50 (1).jpgtournoyant.

    L'Homme-Corbeau n'attendit pas de voir s'il allait s'écraser ou se rattraper avant de toucher le sol brun d'hiver, et continua son vol rapide vers le Canigou, arrivant bientôt en vue du château élancé et imposant de Dame Sinislën.

    Il franchit sans encombres les remparts en passant par-dessus, et se posa sur l'étage supérieur où, à sa grande surprise, ne l'attendait aucun garde. Que signifiait ce silence, cette immobilité des lieux? Il était perplexe. Le château était comme abandonné. Bug lui avait-il menti? Sinislën pourrait-elle n'être qu'une victime, à son tour? Le Doute étreignit l'Homme-Corbeau, étendant ses tentacules rouges jusqu'à son cœur.

    Il en contempla l'œil vitreux, puis, se secouant, il s'avança en détournant le regard vers la porte donnant sur l'étage inférieur, noire et lourde, immobile dans son arche de pierre. Elle semblait faite de ténèbres tendues, et une curieuse exhalaison s'en évaporait, légère et fine, à peine perceptible – mais tout de même réelle, et que l'œil aiguisé de l'Homme-Corbeau ne manqua pas de distinguer. Et puis soudain, sans qu'elle s'ouvre aucunement, de la noirceur même de la porte que l'Homme-Corbeau croyait être en métal, des formes se détachèrent, hideuses et silencieuses, dangereuses, effroyables.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser place au prochain, dans laquelle Sinislën la Vulcanienne apparaîtra aux yeux du gardien secret du Razès – Homme-Corbeau aux yeux perçants.