Philosophie

  • Biodynamie et agriculture d'excellence

    000000000000.jpgJe crois que la biodynamie peut marcher très bien en France, parce qu'elle nécessite une certaine instruction, et les autorités ont toujours été exigeantes quant aux capacités de réflexion des agriculteurs. On pourrait penser que le but en était la soumission aux méthodes matérialistes fondées sur le critère de quantité, et la biodynamie se centre sur la qualité, et en explore les mystères. Mais peu importe: toute faculté de compréhension, même de la logique matérialiste, est bienvenue, en ce qu'elle développe l'intelligence. La biodynamie ne renvoie pas à des pensées préétablies à apprendre par cœur et à appliquer servilement, mais nécessite la capacité à réfléchir.

    Le matérialisme nie, certes, qu'il y ait aucun phénomène cosmique dans la croissance et la reproduction végétales, comme l'assure la biodynamie. Mais est-il sincère? Car il sait être incapable de prouver que tout est chimique et mécanique puisqu'il ne peut pas reproduire les phénomènes en cause – il ne peut pas créer des graines de synthèse, 00000000000.jpgpar exemple, ou faire fleurir du bois mort! La vérité est plutôt qu'il est agnostique: il admet qu'il existe des forces inconnues, à l'œuvre, mais nie qu'on puisse jamais les comprendre: à ses yeux, il s'agit de rester passif face à l'apparition des tiges, des fleurs, des fruits – face au phénomène de métamorphose des plantes. On a le droit, pensent les adeptes de ce refus, de s'appuyer sur la tradition paysanne et de se soumettre à ces forces inconnues comme le faisaient en toute ignorance, mais en s'appuyant sur leur instinct profond, les agriculteurs anciens; mais c'est un crime, que d'essayer de comprendre les métamorphoses, qui certes n'ont rien de mécanique, mais impliquent des choses trop subtiles pour l'esprit humain, ou trop dangereuses!

    Car s'il y a bien une chose que ne saisit pas le matérialisme, c'est la métamorphose. Comment on passe de la feuille à la fleur; comment on passe de la fleur au fruit. L'esprit ordinaire ne se pose pas la question: cela relève de l'évidence. On est si habitué à contempler ces phénomènes qu'on ne cherche plus à les saisir par la pensée. Mais quand Rudolf Steiner dit que la fleur surgit sous l'influence conjuguée du soleil et de certaines planètes; quand il dit que les forces terrestres suffisent à la croissance des plantes mais que la Lune seule produit en elles des graines, il frappe l'esprit: il étonne. Et là, deux possibilités existent.

    Soit l'âme a été bien formée, et l'étonnement ne crée pas de peur, et la pensée essaie de saisir la validité de telles affirmations et finit, selon moi, par en convenir; soit il crée de la peur, et le sentiment rejette toute idée de ce genre, sans attendre de la vérifier.

    Pourquoi crée-t-il de la peur? Parce que ces forces existent aussi dans le corps humain, et dans l'âme humaine, à un niveau inconscient. Le maîtrise n'est plus là, parce qu'il s'agit de forces en elles-mêmes conscientes, agissant hors de la 00000000000.jpgconscience humaine. Il s'agit de mystères, et cela fait chavirer l'esprit. On se trouve face à un abîme dont surgissent par éclairs les pensées étincelantes, et cela fait peur. On a peur de tomber. Et des conséquences.

    Car ces métamorphoses ont évidemment une portée morale, chez l'être humain. La poésie l'a souvent montré. Les fruits de la passion, les fruits de l'action sainte, nous les connaissons. Les fleurs de la pensée aussi. Ils impliquent beaucoup. Ils impliquent une possibilité, dans l'univers, de jugement. Car il y a les plantes qui fructifient, et les autres; et celles qui fructifient se lient au ciel. Cela fait peur, on voudrait que cela n'existe pas. Mais la biodynamie tend à montrer que cela existe.

    Pour le saisir, il faut de l'instruction, minimalement; pas d'endoctrinement, mais de l'instruction – l'exercice de la pensée, la faculté à discerner. Et cela complique l'exercice du gouvernement – l'existence de la pensée libre! Beaucoup aimeraient pouvoir s'en passer, chez les autres. L'archevêque de Chambéry Alexis Billiet en parlait, en son temps. J'y reviendrai.

  • Biodynamie et Occitanie

    0000000000000.pngJ'ai expliqué, dans un précédent article, pourquoi la biodynamie, qui crée des produits alimentaires d'excellence, peut soutenir profondément une économie française désindustrialisée, et est réellement rationnelle dans ses perspectives économiques. Elle l'est en général, mais je pense qu'elle l'est particulièrement pour la France, et notamment certaines régions qui vivent difficilement l'évolution économique, comme l'Occitanie ou la Corse.

    Et cela, à deux égards, sous deux rapports différents.

    D'abord, il me semble, à moi – de façon peut-être subjective – que l'esprit méridional n'est pas très adapté à la rationalisation scientifique du travail telle que la voulait Henry Ford (1863-1947). On peut bien l'y contraindre – et, mû par l'amour des machines qui étreint le monde entier, constater à cet égard des progrès –, mais en général les programmes d'industrialisation de ces régions a été un échec – a fait long feu.

    Pas seulement en France. En Italie, les industriels piémontais et lombards, à la demande du gouvernement romain, ont tâché par exemple de soutenir l'industrialisation de la Sardaigne; le résultat en a davantage été la pollution que la richesse. Et il faut admettre qu'en Corse et en Occitanie, il en va de même – en particulier dans le département de l'Aude, que j'ai eu l'honneur 00000000000.jpgd'habiter quelque temps. (Car je vis désormais à Toulouse, pour préparer le concours de l'Agrégation.) On y a fait des chapeaux, des sacs, on s'y est adonné à l'industrie textile alors que c'était un pays de bergers, mais il n'en reste que peu de choses. Quelques usines fournissent en chapeaux l'industrie du cinéma, mais cela ne suffit pas à enrichir un département, et le tourisme n'y a été qu'artificiellement nourri par les contes relatifs à Bugarach et Rennes-le-Château: là encore, cela a fait long feu.

    Même le souvenir cathare (que n'avaient guère les locaux, catholiques à la mode ordinaire) s'étiole. La solution n'est pas là, pour la vallée de l'Aude – où, passé l'effet des fantasmes sur Marie-Madeleine et les extraterrestres, on se demande ce qu'on peut faire. Il n'y a qu'à Narbonne et à Leucate, au nord-est du département, qu'on se divertit à la mer – et c'est le seul endroit qui marche vraiment, d'un point de vue économique.

    Mais curieusement, c'est aussi là qu'on trouve le vigneron qui marche le mieux aussi – et qui a ses champs justement entre Narbonne et Leucate: 0000000000000.jpgGérard Bertrand. Or, il a adopté la biodynamie, et l'affiche ouvertement.

    Le fait est que la vallée de l'Aude reste viticole, et que les vins font partie de l'excellence française: le gouvernement n'a pas pu ne pas s'apercevoir qu'elle permettait de la maintenir à un haut niveau.

    Le vin ne s'achète en effet pas seulement pour sa quantité, car ce n'est pas un produit de première nécessité: dans la viticulture, 0000000000000.jpgla réduction de la production ne nuit pas à l'autonomie alimentaire nationale. Ce qui compte est la qualité, le goût, les saveurs, et l'effet de la biodynamie a été à cet égard constaté, sinon compris.

    Mais le goût est une sensation, appartient à l'âme humaine, et, sous ce rapport, ne peut pas être mesuré mathématiquement.

    Il est donc évident que Gérard Bertrand est la locomotive qui montre le chemin aux vignerons de la vallée de l'Aude, et sans doute à toute l'Occitanie, voire à la France entière. Mais, à terme, il est probable que le maraîchage et l'élevage même seront saisis dans cette dynamique biodynamique, si je puis dire, car la quantité est politiquement nécessaire, mais la qualité est humainement indispensable. Et la biodynamie la permet vraiment, contrairement à ce que disent ceux qui, ne comprenant pas comment la qualité se créée, ne parlent soit que de quantité, soit que de tradition. De fait, la vallée de l'Aude produit également de la viande de qualité, mais les revenus sont bas, et, pour sauver les agriculteurs, je pense que la biodynamie vient à point.

    Il y a une autre raison pour laquelle les Français en général peuvent très bien réussir en biodynamie, mais je la donnerai une autre fois.

  • Les fées de Charles Perrault, anges du peuple gaulois

    00000000.jpgJ'ai évoqué la tradition médiévale qui, à l'antiquité chrétienne braquée contre le paganisme et assimilant les dieux païens aux démons, a ajouté un merveilleux d'inspiration celtique dont la frontière avec le christianisme était plus floue. Il en est né l'idée que les anciens Celtes avaient une spiritualité déjà proche du christianisme, quand ce n'était pas le cas des Romains. On la lit dans L'Astrée d'Honoré d'Urfé, qui honore à cet égard les Gaulois, et le dix-septième siècle la connaissait. Elle a pu jouer un rôle dans la Querelle des Anciens et des Modernes, au sein de laquelle Charles Perrault, l'auteur des fameux Contes de ma mère l'Oye, a pris le parti des Modernes contre Boileau.

    Dans son entourage était une certaine Mademoiselle Lhéritier, avocate de la supériorité des imaginations du monde chrétien sur les créations du paganisme antique, nous dit Catherine Magnien dans l'introduction à son édition des Contes (au Livre de Poche: 2021, p. 29). Mais ce qu'énonce en particulier cette Mlle Lhéritier est ceci: Contes pour contes, il me paraît que ceux de l'antiquité gauloise valent à peu près ceux de l'antiquité grecque; et les fées ne sont pas moins en droit de faire des prodiges que les dieux de la Fable.

    En d'autres termes, les fées sont chrétiennes, appartiennent au monde chrétien – et, au fond, leur droit à faire des prodiges est même plus grand.

    On pensait en effet que les fées appartenaient à la mythologie gauloise, et c'est sans doute le cas. Leur nom vient du latin, mais on le trouve pour la première fois chez Ausone, poète gaulois écrivant en latin. Et, comme je l'ai dit, les Bretons et les Irlandais même convertis au christianisme n'ayant pas renoncé à la croyance aux fées, le Moyen Âge français a concédé au fils d'un elfe qu'était Merlin le droit de faire des divinations justes et de conseiller un roi juste – un roi chrétien, Arthur –, bien qu'on dût admettre qu'il était fils du diable. Mais il s'était racheté par son baptême, disait-on.

    Et dans la littérature irlandaise, l'idée est clairement énoncée: les fées elles-mêmes se convertissent au christianisme, qu'elles préfèrent au druidisme – et elles sont assimilées à des anges qui n'ont qu'à demi péché, et attendent d'être réintégrés au ciel. On trouve cela dans l'histoire de saint Brendan en latin, traduite ensuite en français, au onzième siècle.

    Le Romantisme remettra l'idée à la mode, par exemple avec le Savoyard Maurice Dantand, qui parle d'anges terrestres attendant de revenir au ciel – mais qui n'hésite pas, lui, à dire que les dieux grecs et romains étaient justement ces anges! Les Bretons et les Irlandais s'en étaient gardés, ne puisant que dans leur tradition propre.

    Et les fées des contes, donc, étaient réputées les déesses des Gaulois, mais étaient souvent présentées comme chrétiennes, même au dix-septième siècle. Et Perrault les présente comme réalisant, miraculeusement, les bonnes et les mauvaises intentions, 000000000.jpgle bien et le mal qu'on a en l'âme. Celle de Cendrillon est grandiose, et la moralité présentée à la fin l'assimile à la bonne grâce: mot ambigu, qui désigne à la fois une bonne disposition de l'âme et un don de Dieu. Dans le premier cas, la fée est allégorique, dans le second, angélique. Or, l'allégorie a aussi été un moyen, pour les poètes chrétiens, de justifier le merveilleux.

    À vrai dire, les contes de Perrault ne s'inspirent pas tant qu'on pourrait croire, et qu'il le dit lui-même, des contes gaulois – de la tradition populaire. En tout cas, pas directement. Il imite souvent de contes italiens. À cet égard il rejoint Molière, qui ne faisait souvent que mettre un patin d'antiquité sur le théâtre italien. Perrault se contente de les alléger, de les rendre plus distingués, plus classiques, plus français, les Italiens passant pour fantaisistes à l'excès. Mais ils s'inspiraient, eux-mêmes, de la mythologie bretonne, qu'ils appréciaient, ou des contes populaires locaux. Perrault s'inspire aussi de certains romans médiévaux, tel Perceforest, ce qui confirme tout ce que j'ai dit. Il s'appuyait sur une tradition qui essayait d'intégrer le paganisme celtique à la philosophie chrétienne, et comme la seconde était considérée comme légitime, cela donnait aux fées une force toute particulière, malgré l'épuration des contes italiens ou médiévaux à laquelle il procédait. Il n'en restait que l'essentiel; mais il l'avait bien saisi.

  • Prophétesses et serviteurs

    0000000000000.jpgIl existe dans la culture un archétype: celle de la femme inspiratrice, la devineresse qui prophétise et que les mâles écoutent, exécutant sa parole divine! L'enchanteresse Velléda, si ma mémoire est bonne, est citée par Tacite comme inspirant ainsi les Bretons révoltés contre l'ordre romain.

    La femme est en effet le reflet aisé de la parole des dieux, à laquelle, par la profondeur de ses sentiments, la vigueur de ses intuitions, elle a directement accès. Plus profondément inséré dans la matière terrestre, le mâle a plus de force physique, mais aussi moins d'intuitions fiables. C'est donc sur les conseils de la Pythie qu'il doit agir pour faire évoluer la Terre.

    Mais à cette tradition la philosophie et la théologie ont opposé l'exercice de la pensée claire. De fait, l'insertion du corps masculin dans la matière donne aux pensées un aspect froid qui leur permet d'être libres, et de suivre la pure logique sans être troublées d'aucune bouffée intime. En tout cas c'était la vision des philosophes classiques et de la théologie chrétienne.

    Les Romantiques ont regretté cette évolution qui avait mené à un excès de rationalisme et, dans leur foulée, les Surréalistes ont explicitement rejeté la voie masculine pour renouer avec la voie féminine, intuitive et imaginative. Rudolf Steiner, de même, rappelait que l'être humain à venir réunirait les deux pôles, serait intérieurement androgyne, et qu'il y aurait une unité retrouvée entre le corps, l'âme et l'esprit. L'image d'un couple parfait replaçait Ève dans le flanc d'Adam, et de nouveau la pensée claire s'accordait avec le sentiment profond, et l'action lourde avec le sens du bien et du mal. Et ce qui permettait cette union était évidemment l'amour, au sens mystique mais aussi érotique, puisque la réunion des deux pôles était signifiée dans le couple marié – ce que rappelait aussi un Pierre Teilhard de Chardin, à sa manière: il parlait, pour la femme, de celle qui unissait l'homme au monde.

    Cependant, cette image archétypale de la femme inspiratrice ne débouche pas toujours sur de telles unions entre la pensée et le cœur, et il existe un courant, de genre New Age, qui veut simplement renverser le patriarcat et instaurer le matriarcat, lequel il prétend plus ancien et conforme à la Tradition – ce qui n'est certainement pas vrai, puisque l'humain initial n'était pas différencié sexuellement! Ce courant ne veut pas de la raison claire et veut pouvoir mépriser l'action lourde, et parle finalement 00000.jpgde Jésus comme s'il n'avait fait qu'exécuter dans sa vie les sages conseils de Marie Madeleine – effaçant Râ pour ne laisser parler qu'Isis.

    Cela s'accorde avec un certain mysticisme échevelé, qui ne veut pas vérifier par la pensée la justesse des intuitions et qui finit, au bout du compte, par assimiler tous les sentiments personnels à des inspirations sacrées. La place légitime accordée au principe féminin tourne au culte du féminin divin – et comme, sans la Raison, le sentiment se lie aisément à l'égoïsme, on en vient à vénérer des pulsions éminemment corporelles. On a beau voiler un tel matérialisme foncier par des mots ressortissant au mysticisme, les préoccupations n'en demeurent pas moins purement terrestres, puisqu'on ne dépasse pas le sensible physique vers l'esprit pur – puisqu'on n'a pas, en fait, de vie religieuse au sens propre.

    Non qu'il soit mauvais, évidemment, de chercher l'âme des choses sensibles; mais cela ne peut pas remplacer la spiritualité au vrai sens du terme, qui touche à la pensée libre: cela ne peut servir que d'étape intermédiaire. En aucun cas ce n'est la fin de l'initiation, pour ainsi dire. Et qu'il soit au fond nécessaire de passer par ce sentiment profond des choses sensibles, qu'il soit indispensable même au mâle de passer par ce pôle féminin pour appréhender pleinement le réel, ne crée pas en lui un aboutissement dernier. Certes, pour pénétrer l'esprit des choses, il faut passer par l'intuition féminine, c'est à dire le psychisme naturel; mais cela ne saurait être une fin en soi: au-delà reste Dieu, qui n'est pas sexué.

  • Le merveilleux et l'art du conte chez Charles Perrault

    81ZwOBHY+FL.jpgPréparant l'agrégation de lettres, je m'amuse à relire des œuvres qui sont à son intéressant programme, à commencer par les contes de Perrault, qui m'ont attiré déjà il y a quelques années parce que le merveilleux tel qu'il s'est déployé dans la littérature française est pour moi une question importante. On ne peut pas dire qu'il y soit très naturel, ni très facile, l'habitude ayant été de le rejeter comme une marque de croyances naïves, non civilisées.

    La filiation proclamée avec les Grecs et les Romains était à cet égard commode, pour deux raisons. D'abord parce que la prose romaine était déjà assez réaliste, nonobstant L'Âne d'or d'Apulée: les récits historiques se centraient, comme le théâtre de Racine et Corneille, sur les sentiments humains. Ensuite parce que le christianisme avait pour ainsi dire lessivé la mythologie grecque, et que le Moyen Âge ne lui accordait plus de crédit. Les récits alors repris d'Ovide, de Stace et de Virgile édulcoraient leur merveilleux, condamné par saint Augustin et les Pères de l'Église.

    Mais comme le merveilleux est un besoin universel, il a pu revenir, de deux côtés: la Bible, d'abord, qui en contient, et en a transmis aux chroniques franques et aux chansons de geste, ainsi que dans les vies de saints en vers et en prose, latine ou française. On y trouve des saints du ciel et des anges qui interviennent dans le cours des événements, et parfois des divinités agrestes antiques y figurent les démons. Par ailleurs, la mythologie celtique a aussi remis à la mode le merveilleux, après être passée par le latin, en Grande-Bretagne et en Irlande. Elle a en effet résisté à l'épuration chrétienne, de nouveau pour deux raisons.

    La première, naturellement, est que les Bretons et les Irlandais ont été convertis après les Grecs et les Romains, et donc étaient moins profondément convertis au réalisme latinLa seconde était les auteurs latins de ces peuples celtiques étaient eux-mêmes chrétiens, et ne voyaient pas la même opposition entre le christianisme et le paganisme de leurs ancêtres, que les Pères de 000000000.jpgl'Église entre ce christianisme et le paganisme méditerranéen. Sans doute parce l'opposition politique entre les chrétiens et les païens était chez eux moins forte. En tout cas, la vie de saint Brendan, moine irlandais, reprenait clairement des épisodes de la mythologie locale, et la légende du roi Arthur restait ambiguë, la figure de Merlin, devin réputé voué au Christ sans être prélat, l'exprimant tout entière.

    Cette tradition a fait naître l'idée que les Celtes étaient chrétiens sans le savoir quand les Romains étaient impies; au début du dix-septième siècle, on la trouve exprimée chez Honoré d'Urfé, à propos des Gaulois. Et en tout cas, cela donnait au merveilleux celtique une légitimité morale que n'avait pas le merveilleux d'inspiration grecque.

    Le résultat en est que, même chez les classiques français, le merveilleux d'inspiration grecque reste discret, ou peu convaincant, artificiel, l'habitude ayant été prise de le considérer comme une illusion démoniaque. Et somme toute, l'intervention divine la plus marquante, dans le théâtre de Racine, reste celle d'Athalie, inspirée de la Bible. Mais, dans les contes de Perrault, se posant comme issus de la tradition gauloise, les fées ont aussi une certaine force de suggestion que n'a pas Vénus nommée par Phèdre chez le même Racine.

    J'en donnerai des exemples une autre fois, cet article commençant à être long.

  • Le moi qui crée tout, ou la pensée illusoire des mystiques

    2155225081.2.pngIl s'est développé, sous l'influence des philosophies orientales, l'idée que le moi profond de l'être humain était celui qui créait le monde tel qu'il apparaissait. Le matérialisme s'y mêlant, on a même pu énoncer que le monde physique était créé par le cerveau; mais le cerveau étant lui-même physique, on ne voit pas comment c'est possible – car il a bien fallu qu'il soit créé avant qu'il ne crée. Cette simple vérité ramène à la dualité traditionnelle en Occident, d'un dieu créateur et d'une conscience humaine qui ne crée que des illusions. L'évêque d'Annecy Louis Rendu s'étonnait d'ailleurs de cette faculté: comment est-il possible que l'esprit puisse créer l'image du monde, et que cette image ne soit qu'un leurre? Joseph de Maistre, auparavant, l'avait dit: l'homme, par lui-même, ne crée rien, et les révolutionnaires qui pondent des constitutions idéales ne changent strictement rien à la réalité de la France, tournée vers la monarchie, le culte du seigneur de Paris.

    Qui avait créé ce penchant? Dieu. Et Dieu n'est pas le moi de chaque être humain terrestre, mais le moi de l'infini, disait Victor Hugo.

    Naturellement, cette faculté de créer des illusions rappelle que l'homme a été créé à l'image de Dieu et que, à terme, il pourrait, à son tour, créer des mondes. Mais dans les faits, seule la grâce divine peut donner à ses idées la possibilité d'une réalisation. C'est du moins la logique catholique restituée par Joseph de Maistre.

    On peut imaginer que, à terme, le moi de l'être humain se confonde véritablement avec le moi de l'infini. Et certains sans doute peuvent s'imaginer que, dès cette vie, dans les limites de leur corporéité terrestre, ils ont atteint ce niveau. Ce qui flatte l'amour-propre est aisé à croire. Ce qu'on espère, on invente facilement des théories qui en assurent la matérialisation. À cet égard, le mysticisme est très commode.

    On tombe dans la magie: si on visualise avec force ce qu'on désire, pensent certains, cela finit par devenir vrai. Si on joue un rôle qu'on maintient, on devient son masque. Si on adopte constamment la posture d'un grand initié, on finit par gagner sa vie sans travailler.

    Comme, dans les faits, on reste aussi seul dans ces pensées que le bourgeois gentilhomme quand il se croyait Grand Mamamouchi, on développe surtout la faculté à vivre aux dépends des autres, et il y a toujours des gens assez naïfs pour s'y 000000000000000.jpglaisser prendre – ou des systèmes de protection sociale assez généreux pour permettre tout de même la subsistance sur Terre. Le tout est alors d'étouffer assez sa conscience pour penser qu'on le mérite largement. Qu'on est même injustement traité, puisqu'on gagne quand même moins que ceux qui travaillent. Et pour cela, il y a, efficace, l'enivrement à partir de concepts mystiques: pour le coup, cela peut marcher.

    Pourtant, même les spiritualités orientales montrent que le moi ne se lie à la divinité que quand on n'agit plus de façon personnelle, mais quand, dans l'amour, on se voue totalement aux lois divines, dénuées d'égoïsme et d'affections physiques. Naturellement, on peut ergoter à l'infini en prétendant que si on aime des êtres corporels, c'est qu'ils sont divins, des anges du ciel, des extraterrestres cachés, des maîtres ascensionnés, que c'est donc mystique et pur. Mais les anges parfois déchoient. Une mère aime son fils même quand il est en prison; elle trouve aisément qu'il n'a pas eu de chance. Le plus sain est encore quand aucune spiritualité illusoire ne s'y mêle, et que la morale traditionnelle elle-même apparaît comme émanée du ciel, y compris quand on n'est pas arrangé par elle. Il y a finalement, là, une spiritualité plus authentique que dans le moi étendu artificiellement à l'univers entier.

  • Les saints et les dieux selon l'amertume de Julien l'Apostat

    1495275503.4.jpgIl existe une manie, chez les intellectuels, de prétendre ramener les saints du christianisme aux dieux du paganisme, à inventer que les premiers ne sont que des copies des seconds. C'est souvent dit sans preuve, et on y croit parce qu'on a envie d'y croire.

    Mais pour quelle raison? Est-ce pour rendre aux dieux païens leur force antique? Non. Car cela n'a aucunement cet effet. Dans les faits, cela ne conduit qu'à ôter aux saints du ciel leur force encore présente dans le culte catholique.

    Les plus grands philosophes antiques auraient, j'en suis persuadé, désapprouvé cette manie, et la vérité est que des gens tels que Sénèque, Cicéron, Aristote ou Platon se seraient convertis au christianisme, s'ils avaient vécu plus tard, parce qu'il était l'évolution normale du polythéisme: le polythéisme abouti et corrigé, purifié, menait forcément au christianisme.

    Cette attitude négative rappelle davantage les philosophes décadents de l'entourage de l'empereur Julien l'Apostat qui, voulant retourner au polythéisme après une conversion générale au christianisme, n'a trouvé, dans l'espace intérieur, que du vide: les dieux s'en étaient allés, laissant objectivement leur place aux saints du ciel, et aux anges. Ils n'avaient laissé derrière eux que des formes mortes, animées artificiellement par la volonté humaine – flux psychiques purement terrestres, ainsi que le disaient les chrétiens eux-mêmes, qui les appelaient démons, conformément à l'ésotérisme grec. Peu importe que les dieux avaient pu 00000000.jpgêtre vivants, dans un temps ancien: au moment où ils en parlaient, ces chrétiens avaient raison.

    Et le fait est que si les agnostiques français férus de symbolisme immortel voulaient vraiment redonner vie aux anciens dieux, lorsqu'ils se complaisent à leur assimiler les saints consacrés, que feraient-ils? Ils montreraient, à partir de là, comment ces anciens dieux protègent la République, ou feraient de Marianne non plus une simple allégorie, mais une vraie déesse, agissante et voulante, pensante et sentante. Mais comme ils veulent en réalité détruire la mythologie catholique pour ne la remplacer que par l'adoration de l'État – c'est à dire les hommes qui dirigent –, ils s'en gardent bien, méprisant même ceux qui s'y essaient. Ils voient, d'instinct, que l'allégorie de Marianne, 000000000.jpgcréée par Lamartine, vient de Marie mère de Jésus et de sa propre mère Anne, puisque son nom est composé de ces deux saintes immaculées, et cela leur déplaît. Mais ils ne veulent pas non plus qu'elle soit Vénus: au fond ils savent que cette déesse a été rejetée dans le néant, et a été remplacée, comme le disait Joseph de Maistre, par sainte Marie, ou personne.

    Ils préfèrent somme toute le vide, puisque, comme le disait Jacques de Voragine de Néron, ils ne veulent de toute façon pas de concurrence, ils ne veulent pas qu'on puisse dire qu'un être immatériel serait plus puissant que l'État. Si jamais Dieu existe encore, qu'il ne soit qu'un principe abstrait, n'intervenant aucunement dans le monde – n'empêchant aucunement qui que ce soit de régner!

    Au fond ramener les saints aux dieux morts, c'est les tuer aussi, pour ne laisser gouverner, dans le monde, que des mécanismes dont le surhomme à venir, produit conjoint de l'État et de l'Outil, se rendra le maître incontesté.

    On a souvent dit que la bourgeoisie n'a pas de mythologie; mais on lui en a trouvé une.

  • Le fantastique et la physique quantique

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    Pour accroire l'idée que la physique quantique aurait quelque chose en elle de spirituel – et que le spirituel par conséquent est englobé dans le matériel (notamment, l'infiniment petit) –, on prétend volontiers que les spiritualités orientales ont des concepts qui se recoupent avec les phénomènes observés dans cette physique des particules.

    Mais de quoi s'agit-il, en général? De l'idée selon laquelle le bien est le bien et le mal est le mal et qu'il ne faut pas les confondre, qu'énonce le Dhammapada, recueil canonique des paroles du Bouddha? Évidemment pas, puisque, à ce niveau de la matière, le bien et le mal sont parfaitement indifférents – tout comme la vie et la mort, la santé et la maladie, et tout ce qui touche qualitativement à l'existence humaine. S'agit-il alors de la connaissance des vies antérieures, du paradis et de l'enfer et des lois morales, recommandée également par le Bouddha? Pas plus, bien sûr. Ou alors de la vie retirée dans la forêt, loin des tentations des villes? Quel rapport avec la physique quantique? Il n'y en a aucun.

    Mais peut-être que l'hindouisme, plus que le bouddhisme, y trouvera son compte. Et alors, ce qu'énonce la Bhagavad-Gita, que le non-agir consiste non pas à ne pas agir mais à n'agir que selon la volonté divine, le retrouve-t-on dans la physique 00000000.jpgquantique? Pas davantage. C'est pourtant la base des conseils donnés à Arjuna par Krishna que constitue ce texte fondamental.

    La physique quantique n'a aucune base morale, et l'essence des spiritualités orientales est évidemment le monde moral, tel qu'il émane de l'ordre cosmique divin. Les Occidentaux peut-être ne le savent pas, parce qu'ils lisent peu, ou peu sérieusement: ils s'imaginent que ce qui caractérise essentiellement les spiritualités orientales, c'est le fantastique.

    Et c'est ainsi que, peut-être, on se pense justifié par les spiritualités orientales en inventant qu'on est réincarné de Cléopâtre, de Simone Veil, de Marie Madeleine ou de Napoléon – et que la physique quantique semble le confirmer, en montrant des particules qui semblent être à plusieurs moments du temps à la fois! Ou à plusieurs endroits à la fois, comme ces mages tibétains doués d'ubiquité parce qu'ils projettent des doubles d'eux-mêmes au loin. Et ainsi de suite. Non pas tout ce qui est spirituel, et permet à l'homme de vivre mieux, d'une manière plus conforme à la volonté des dieux, mais tout ce qui est magique, et fait rêver sur des capacités possibles, sur ce qu'on pourrait faire dans ce monde physique à force de yoga: voyager dans le temps, devenir immortel, être plusieurs personnes à la fois – rêveries flatteuses pour l'amour-propre, et qu'on voit aussi dans la science-fiction.

    Déjà Joseph de Maistre dénonçait cet attrait du magique chez les adeptes de Louis-Claude de Saint-Martin, francs-maçons illuminés qui rêvaient de miracles quotidiens, et tâchaient de devenir de nouveaux thaumaturges. Saint-Martin, de fait, assurait que l'homme pouvait renouer avec l'art magique des Géants bibliques. Maistre disait que la plus grande et la plus vraie des 000000.jpgmagies était, pour un jeune homme, de contrôler ses pulsions quand passait une belle femme. Et que l'immortalité vraie s'acquérait ainsi, et non par des opérations rituelles, ou des procédures quantiques. Les machines sont vides de vie, d'âme et d'esprit, lesquels sont pourtant l'essence de l'être humain. Même les machines quantiques sont dans ce cas!

    Le fantastique fait rêver, qu'il soit réalisé par des rituels ou des techniques, mais il faut se souvenir de ce qu'a accompli un vrai homme pur et saint, spirituel authentique: Milarépa. Lui aussi, assurent ses hagiographes, était un grand sorcier, et maîtrisait les éléments. Jusqu'au jour où il s'est repenti d'utiliser cet art pour assouvir ses instincts égoïstes, et a commencé à méditer pour se purifier moralement. C'est l'essence des spiritualités orientales, je pense, qui est la même que celle des spiritualités occidentales.

     

  • Charly Samson et les mystères du Bugarach

    000000000.jpgPréparant une excursion au Bugarach, montagne sacrée de la vallée de l'Aude, avec des élèves, j'ai résolu, sur le conseil de son éditeur, de lire l'ouvrage Si Bugarach m'était conté (2016), de Charly Samson – lequel j'ai rencontré, une fois. Je pensais, en effet, leur présenter les extraits évoquant les contes et légendes qu'on a forgés sur cette montagne spécifique: c'était l'occasion de peupler littérairement, si l'on peut dire, une promenade!

    On se souvient que le Bugarach est devenu célèbre quand on a prétendu, en 2012, que seuls ceux qui vivaient à ses alentours seraient sauvés de la fin du monde. On murmurait que des extraterrestres allaient venir et emporter les fidèles qui y avaient cru. Bizarre choix, pour ces extraterrestres, de sauver des gens qui se contentent de vivre dans les parages d'un gros rocher. On se serait attendu à des critères plus éthiques. À la rigueur, des gens qui vivent selon des principes moraux clairs doivent les séduire davantage que ceux qui disent croire en eux. Ou sont-ils égoïstes et vaniteux à ce point?

    Cette fantasmagorie de science-fiction est venue d'un certain Jean de Rignies, qui habitait près des sources de la Salz, et qui, buvant peut-être un peu trop de son eau salée, avait des acouphènes: c'est en tout cas mon hypothèse, non mentionnée (je dois le dire) par Charly Samson; car la nuit il entendait des bruits de rotatives, dans le sol, et a pensé qu'il y avait là des machines. Le défunt Michel Butor comparait effectivement le travail des gnomes à celui de mécaniciens d'usine: c'est bien vu. Jean de Rignies a même enregistré. Les spécialistes n'ont entendu que le bruit du magnétophone.

    Mais il en a rêvé très fort, pensant rencontrer en vision des hommes du futur et d'étranges robots gris, et un jour, dans un trou du Bugarach faisant tomber une pierre, il a entendu un bruit métallique qui lui a fait croire qu'il y avait là un vaisseau spatial. 0000000000000.jpgDes spéléologues sont descendus et ont ramené... une pierre. Le métal, c'est le sang de la roche, pour ainsi dire.

    Il y eut par ailleurs le conte traditionnel de Bug et Arach, que j'ai déjà incidemment raconté, et qui était plus réaliste, puisqu'il faisait des gnomes des esprits gouvernant le minéral. C'est logique. On peut personnifier une montagne: au Tibet, cela se fait encore, plusieurs montagnes sont des déesses. Et elles ont des nymphes à leur service, et des faunes – dont certains ont assurément l'allure de gnomes. Il y a la fée du Bugarach. Et comme on ne croit plus aux esprits, mais qu'on sent leur présence, on en fait des extraterrestres de la quatrième dimension.

    Belle blague, que cette quatrième dimension, soit dit en passant. Rudolf Steiner disait qu'elle ne faisait qu'ajouter au monde physique. Le monde spirituel ne commence, affirmait-il, que quand on retire une dimension, et non quand on en ajoute une: quand il n'y en a plus que deux. Merveilleux Steiner. Prodigieux. Tellement fin et génial. En fait, c'est exactement cela.

    Charly Samson dit qu'un jour il a vu le Buisson ardent, contre la falaise du Bugarach éclairée par le soleil: un arbre, entre les deux, flamboyait. Et de citer la Bible. Mais elle 0000000.jpgévoquait, dans cette lumière, un ange et la voix de l'Éternel, et Charly Samson ne dit pas avoir rien perçu de ce genre. Justement.

    Il raconte aussi que le poète André Chénier, que j'adore et qui a vécu à Carcassonne, est venu à Rennes-les-Bains, et au sanctuaire de Notre-Dame-de-Marceille, à Limoux; il l'a lui-même raconté, d'une façon très belle. Et ce sanctuaire est beau, aussi.

    Charly Samson présente enfin quelques vers de son cru très bien rythmés – il a écrit des chansons – et que j'ai appréciés, à ce titre.

    Et puis il chante son amour de l'Occitanie, pays de surhommes amoindri par la France au treizième siècle, lors de la croisade contre les Albigeois. Classique. Car notre homme est languedocien, et fier de l'être.

    Bugarach, dieu des Corbières, le fait rêver à ce titre, comme un emblème de ce que Chénier appelait le Bas-Languedoc: celui du sud, voulait-il sans doute dire. Qui jouxtait la Catalogne.

  • La fantasmagorie des dragons: légendes dorées et orientalisme

    000.jpgQuand j'étais petit, je lisais J. R. R. Tolkien qui assimilait le dragon au Mal, comme le faisait la tradition chrétienne. La Légende dorée de Jacques de Voragine en présente beaucoup de méchants, conformément à deux traditions majeures: la biblique, avec notamment l'Apocalypse de Jean, et la grecque, avec tous les monstres qu'attaquent les héros de la mythologie. Les dragons y symbolisent les forces élémentaires terrestres que les hommes essaient de dominer, de dompter, voire d'expulser si elles sont oppressantes, parce qu'elles empêchent l'humanité de s'arracher à l'animalité, et d'être pleinement elle-même.

    De fait, le paganisme des peuples civilisés rejoignait le christianisme en cela, qu'il y était important de gouverner ses passions – voire de les anéantir, dans le stoïcisme – plutôt que de les servir pour qu'elles livrent en retour des récompenses. Les peuples combattus par les héros grecs sacrifiaient fréquemment des êtres humains à des divinités monstrueuses dans l'espoir de gagner au pire la sécurité, au mieux des bienfaits importants – richesse et prospérité. Hercule était réputé avoir mis aux sacrifices humains, en même temps que d'avoir anéanti l'Hydre de Lerne...

    Et Tolkien était dans cette tradition, qui existait également chez les anciens Germains et Celtes, ainsi que le montrent les légendes de Sigurd, de Beowulf, de Tristan, de Lancelot, d'Yvain – tous pourfendeurs de serpents géants, souvent jeteurs de feu. Même saint Colomba, 00.jpgen Écosse, est réputé avoir vaincu le serpent diabolique du Loch Ness.

    Mais j'ai vu apparaître, dans une seconde phase de la fantasy, des esprits rusés qui voulaient renouer avec le culte des dragons. J'ai beaucoup aimé, jeune, le roman Earthsea, d'Ursula K. Le Guin, en tout cas les deux premiers tomes. Car dans le troisième, devenue taoïste, elle s'efforce de réhabiliter les dragons sur le modèle chinois. Elle les montre sages et justes, bienveillants et intelligents.

    À partir de là toute une mode s'est développée, et on a même lié le dragon à la kundalini et à Marie-Madeleine, on en a fait des divinités du bonheur terrestre, propres à plaire à ceux qui rêvaient du paradis sur Terre dans la lignée de Karl Marx, mais ayant besoin d'un langage plus fleuri que le sien. On a vu des mystiques prétendre que le Christ lui-même était un dragon, que les catholiques étaient méchants et impies d'avoir tué les dragons – d'autant plus qu'ils vivaient encore à une époque récente, assurent-ils. Car la confusion est aisée, entre les plans spirituel et physique,  dès qu'on vénère des divinités renvoyant aux forces élémentaires terrestres.

    Jacques de Voragine faisait pourtant l'éloge de ceux qui domptaient les dragons plutôt que de les tuer, créant ainsi une hiérarchie parmi les saints: saint Sylvestre, vainqueur du dragon de Rome, était supérieur à saint Georges, disait-il. Mais pour le mysticisme matérialiste cela est encore trop, de dompter ses passions, puisque sans elles le miracle du paradis terrestre est difficile à croire.

    En un sens, Karl Marx se dévoile ainsi comme renouant avec des cultes archaïques.

    Naturellement, si réhabiliter les dragons invite seulement à une meilleure connaissance du monde élémentaire, cela n'a pas d'effet mauvais. Mais les éléments n'en doivent pas moins rester dominés par la conscience morale, qu'ils ne contiennent pas, et qui, selon les anciens philosophes, vient du ciel, des étoiles. C'est ce que pensait Cicéron, et je lui donne raison. Le dragon, en soi, reste légitimement un symbole du mal.

  • Maurice Magre et son livre des lotus entrouverts

    0000000.jpgEn 1926, l'écrivain toulousain Maurice Magre (1877-1941) fit paraître un de ses ouvrages restés les plus fameux, Le Livre des lotus entr'ouverts, recueil de courts textes poétiques. Un Toulousain qui vit dans la haute vallée de l'Aude me l'a prêté, et je l'ai lu.

    Il fait surtout s'appuyer le poétique, en plus d'une langue élégante et rythmée, sur un décor oriental que je n'ai pas trouvé très utile, néanmoins. Les sultans, les empereurs de chine, les noms indiens, le jade et le saphir, j'aime assez, mais il n'y a pas pour moi de poésie authentique dans ces éléments matériels somme toute indifférents. On peut aussi bien aimer les présidents de la république française, le comte de Gruyères, les vaches savoyardes, la paille et le grain, des choses plus ordinaires sous nos latitudes. Enfin, l'exotisme a son charme, et l'Asie a la réputation d'être ancienne et mystérieuse, d'être reliée à ce que René Guénon nommait la Tradition, et qui se disait fondé sur une révélation primordiale – c'est à dire Dieu. Dieu parlant aux hommes, ou déposant dans leur cerveau l'image totale du monde secret. Je pense que Magre était sensible à ce genre d'idées.

    Et le fait est que l'Orient peut être une porte au merveilleux, parce que sa matérialité peut se prolonger vers ses croyances, sa mythologie. En Asie, le culte des esprits est assez répandu, la vie religieuse reste assez intense. 

    Et effectivement, Magre évoque parfois les nymphes asiatiques, les fantômes, les morts. Le plus beau, à cet égard, est un texte sur un monstre hideux qui s'avère être la Mort très belle, aperçue de 0000000.jpgloin dans une forêt obscure. Mais peut-être qu'il est plus fort, au fond, de percevoir les esprits dans le monde ordinaire, que le décor asiatique a quelque chose d'artificiel. Même en Asie. 

    J'ai une autre réserve: Magre tend à évoquer ses problèmes personnels, sa vie amoureuse plutôt difficile, les jolies filles qui le trahissent – lui mentent, le trompent, l'abandonnent – avec un excès de romantisme, c'est à dire qu'il tire de ces problèmes des lois générales par le biais du symbolisme oriental, en bref qu'il projette sa vie sentimentale sur l'univers entier.

    J'ai peut-être préféré, de lui, l'ouvrage précédent que j'ai lu, consacré aux mystères et légendes de la région toulousaine. Même si ce qu'il y dit reflète son affection personnelle en faveur de cette région, il s'appuie davantage sur des lieux extérieurs, des traditions objectives, pour ainsi dire. D'un autre côté, la prose est moins raffinée.

    Mais enfin, Magre était un écrivain agréable, qui a fait de très bons textes; comme je l'ai dit, celui appelé Le Délicieux Visage du monstre effrayant est excellent, et montre l'ambivalence spirituelle de la mort.

  • Physique quantique et illusions mystiques

    00000000000000000.jpgOn raconte qu'il est impossible de bien comprendre et de définir facilement la physique quantique, et qu'il y a là toute sorte de mystères. Mais effectuant un long voyage en voiture, j'écoute la radio – France-Inter, je pense –, et il y a un invité qui est un physicien doué pour communiquer ses connaissances au grand public, et il déclare, tout simplement, que la physique quantique explore les lois spécifiques de l'infiniment petit – différentes de l'infiniment moyen, dans lequel vit l'être humain. Et que, pour observer ces lois dans le monde ordinaire, il faut refroidir à l'extrême les choses.

    Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) disait que la force créatrice ne se trouvait aucunement dans l'infiniment petit, mais dans ce qui assemble les éléments pour en créer des corps accessibles aux sens normaux. 

    On pourrait croire qu'il ne connaissait pas la physique quantique, qu'elle est toute récente; mais il la connaissait très bien. Il en mesurait l'illusion.

    Car on prétend souvent que cette physique correspondrait dans ses lois avec les conceptions mystiques orientales. Mais quelle force spirituelle importante peut exister dans un monde contraire à la vie humaine, alors même que si, dans l'espace physique, 000000.jpgon cherche des esprits, on les trouve partout où des visages humains apparaissent? Cela n'a pas de sens. Dans le froid il n'y a pas de vie, donc les éléments ne suivent pas les règles du vivant, mais des principes physiques purs, dont on peut tirer des machines efficaces. Rien n'est plus efficace que ce qui est complètement mort, quand il s'agit de machines. Le mysticisme matérialiste, constatant cette pureté, pense se trouver devant quelque chose de divin. Pourtant, je le répète, rien n'incarne ou ne reflète mieux le divin, dans l'univers sensible, que l'être humain, qui a le sang chaud, et auquel par conséquent les lois quantiques ne s'appliqueraient pas sans le faire mourir aussitôt – sans chasser de son corps son esprit.

    C'est aussi à son échelle infiniment moyenne que l'être humain accueille ce divin, et non dans l'infiniment petit, où il n'en reste somme toute rien. Il ne reste que les lois terrestres au sens le plus obscur et le plus absolu, c'est à dire ce qui est le moins imprégné de divin, ou d'esprit, qu'on puisse imaginer.

    Alors pourquoi la fascination exercée par la physique quantique? 

    Les machines, d'abord: imitant le vivant en montrant plus de force physique que lui, elles fascinent l'instinct humain égoïste, qui aspire à plus de puissance. Comme lui-même est vivant, il croit que cette force promeut le vivant, ou même est son essence. Confusion moniste: l'être humain ne parvient pas à distinguer ce qui en lui relève du physique ou de l'esprit ou du vivant – il mélange tout. Les machines devraient pourtant lui apprendre à distinguer, puisque, puissantes, elles ne sont pas vivantes!

    Ensuite, peut-être, assimilation de Dieu au néant: car, comme le disait encore Teilhard de Chardin, plus on va vers l'infiniment petit, plus on va vers une poussière dénuée de sens. Et c'est une grande illusion que de croire 216303115.4.jpgqu'une machine puissante est pleine d'existence: rien n'est plus proche du néant qu'une machine. Elle en est l'affleurement, pour ainsi dire. Rien n'est plus activement, puissamment mort. Une machine est un zombi naturel.

    Mais cela a quelque chose de fantastique, qui fascine. Quand il ne reste plus rien, on peut projeter des images – c'est même un réflexe naturel. On peut donc croire que le divin se trouve dans l'infiniment petit, et les lois quantiques. C'est possible.

    Mais cela ne correspond pas à la vérité. Le divin se trouve surtout en l'homme, et le vrai mysticisme est humaniste.

  • Culte des chansonniers mystiques

    000000000000.jpgNous avons tous en nous le pressentiment des anges, mais pas forcément celui de les concevoir de façon appropriée. La question de leur nature s'est constamment posée, et comme beaucoup de gens ne sont pas parvenus à trouver une réponse satisfaisante, il s'est formé deux groupes, parmi eux: les matérialistes, qui nient leur existence, et disent que par eux l'on ne fait que cristalliser l'amour de la mère, hérité de la petite enfance: ils sont freudiens; et les spiritualistes, qui disent qu'on a élaboré l'idée d'un ange à partir des guides spirituels, initiés en tous genres – druides, mages, guérisseurs, gourous et artistes à succès.

    On pourrait croire que le premier camp, plutôt rationaliste, est plus important que l'autre, mais non: il a simplement plus droit à la parole et à sa diffusion large – par les chaires d'université, les chaînes de télévision, les grands journaux –, parce que la position en est plus intellectuelle, moins fondée sur l'émotion, et que la société a tendu à donner plus de pouvoir aux intellectuels qu'aux autres, à faire prévaloir l'intelligence sur le mysticisme. Pour quelque raison, la force publique a été regardée comme plus grande grâce à la raison que grâce à la passion. Héritage romain, sans doute.

    Dans les faits, on le sait bien, le peuple assimile constamment des acteurs et des chansonniers, des stars de la pop, à des demi-dieux ou des prophètes, et l'écrivain Pacôme Thiellement en a fait plus ou moins son miel, en prétendant que ces artistes étaient descendants des gnostiques, des hérétiques au mysticisme pur et beau – et qu'il y avait plus de spiritualité en eux que dans la tradition classique, la théologie légale, ce qui n'est évidemment pas le cas. 

    Je ne veux pas minimiser l'intérêt de cette pop culture, qui a ses beautés, et j'ai toujours aimé David Bowie et Twin Peaks, que Pacôme Thiellement aime aussi, mais je pense, tout de même, qu'il y avait plus de hauteur spirituelle chez un Pierre Teilhard de 0000000000.jpgChardin, qui était jésuite, que dans l'immense majorité des chanteurs pop – et le pense d'autant plus que Pacôme Thiellement a placé, au pinacle de la spiritualité angélique terrestre, John Lennon, et que c'est quelqu'un qui ne me parle aucunement, qui me fait simplement penser aux hippies qui rêvaient d'amour terrestre sans prendre appui sur le céleste, et donc assimilaient leurs pulsions corporelles à des élans mystiques, ce qui est plutôt ridicule. On ne peut pas étendre son désir personnel jusqu'à toucher à l'infini sans invraisemblance, et, certes, ce n'est pas dans l'irréel et l'impossibilité objective que se trouve le divin – ainsi pourtant que le prétendait Robert Heinlein dans Stranger in a Strange Land, son héros, Michael Smith, pouvant tout faire parce qu'il était lié intimement aux défunts de Mars. Heinlein voulait parler d'un ange, peut-être; mais en le matérialisant, il n'a pu se sauver que par la satire, le rire.

    Cette assimilation d'un chanteur qu'on aime à un ange (car on m'a aussi parlé de John Lennon directement comme tel) me rappelle le perroquet de Félicité, dans le conte Un Cœur simple, de Flaubert: vivant, elle l'adorait, n'ayant pas d'autre ami dans la vie, et, mort, elle le fait empailler et le vénère comme une divinité, assurant qu'il est le véritable Saint-Esprit, puisqu'une colombe ne parle pas. Il y a d'ailleurs des peuples, m'a-t-on dit, qui réellement vénèrent les perroquets, dans l'Océan pacifique. Mais une parole purement extérieure ne fait pas une expression du verbe cosmique, et c'était la plaisanterie de Flaubert. On peut, extérieurement, imiter le grand style antique et mystique des textes sacrés, et qu'il n'y ait pas grand-chose derrière. Cela se fait beaucoup – notamment, je trouve, quand il s'agit de l'Inde. Sri Aurobindo imite la Bhagavad-Gita, mais, certes, le contenu n'est vraiment pas le même. J'y reviendrai.

  • L'ange comme titre, le spirituel comme chose

    00000000.jpgIl m'est souvent arrivé, ne serait-ce que comme professeur, de lire des récits parlant de fées, et faisant agir celles-ci exactement comme des humains ordinaires. Et si je comprends que, éventuellement, on veuille humaniser des esprits sans corps, comme sont censées être les fées, je n'en reste pas moins perplexe devant un titre, un nom qui n'implique rien, n'engage à rien, comme s'il s'agissait d'un ornement, d'une décoration, à la façon d'une légion d'honneur.

    Et je pense que, pour Jésus-Christ, cela arrive souvent. Loin de concevoir le titre de Christ comme se rapportant à un dieu s'incarnant, à une entité cosmique entrant dans le corps d'un homme, il arrive fréquemment qu'on le voie comme un grade accordé au cours d'un quelconque rituel, un honneur rendu à quelque maître ascensionné – comme on dit communément.

    La manie de ramener la hiérarchie spirituelle à ce genre de titres s'est constatée déjà chez René Guénon, qui prétendait que l'expression renvoyait essentiellement à des degrés initiatiques. Somme toute simple métaphore, jusqu'au titre d'ange peut n'être qu'une façon d'imposer, y compris à soi-même, une affection personnelle, en lui donnant une sorte de légitimité, en le consacrant.

    Mais, comme André Breton, je crois à la substance spirituelle de l'image – non au sens où une affection personnelle puisse être ennoblie ou consacrée par de jolis mots, mais au sens où un esprit effectif affleure du réel physique, voire le dédouble. Il ne s'agit pas d'embellir le monde, mais de révéler ce qui spirituellement s'y trouve. Que cela embellisse le monde au sens d'un Baudelaire, qui voyait le beau esthétique même dans la laideur terrestre, n'empêche pas que le sens objectif des choses n'en soit en rien changé. Comme le disait à peu près Lovecraft, l'imagination prolonge le réel jusque dans le sens du mauvais, et cela donne une joie qui est au-delà de l'image créée. On n'enjolive rien, on révèle ce à quoi aspire l'âme: le sens caché des choses – vers le bien, comme vers le mal. La vérité est belle, disait Platon.

    Ce n'est pas dans ce qu'on préfère personnellement qu'est le divin, ou l'Esprit. Cela peut être le contraire. Et si le merveilleux consiste à tisser des illusions pour cacher le mal, et pour satisfaire un égoïsme émotionnel voulant se persuader qu'il est habité de bons esprits quoi qu'il fasse, on doit lui préférer, somme toute, le réalisme. La comédie, ou la satire, était du reste 0000000.pngpensée comme devant se moquer de telles projections – voilant le réel au lieu de le dévoiler.

    Les cérémonies initiatiques qui fardent les choses jusqu'à les rendre méconnaissables rappellent celle à laquelle participa l'excellent M. Jourdain, quand il eut le bonheur de devenir Grand Mamamouchi. Il rêvait d'un rituel qui le rendrait noble – et, à ce titre, fils des anges. La pièce de Molière se termine tragiquement, pour lui, puisqu'il reste dans son illusion, sa folie. Les forces bonnes qui animent le monde, au contraire – les anges qu'on ne voit pas et dont nul n'est propriétaire –, créent dans cette pièce les couples légitimes, les justes mariages. Ils ne se montrent pas, ne parlent qu'aux cœurs. Aucune magie ne les a inventés sur Terre, ne les a bloqués dans un mot précis, un rituel spécifique. Ils restent libres, et agissent dans la Nature, ou l'Évolution.

  • Cicéron et la république de droit divin

    00000.jpgJ'ai lu le livre III des Fins de Cicéron, publié à part aux Belles-Lettres sous le titre Le Bien et le Mal, après l'avoir acheté à Lyon au cours d'une visite rendue à ma fille, il y a déjà deux ans. L'essence de la morale et même de la spiritualité romaines s'y trouve, inspirée par les Stoïciens, sous une forme dialoguée imitée de Platon, et bien sûr, comme toujours quand on lit la philosophie romaine, on découvre que ce qu'on attribue communément (notamment en France) au christianisme émane en fait de l'ancienne Rome.

    Ce qui m'a frappé est la fin car le début, très théorique, essaie, dans la bouche de vieux Romains initiés, de traduire en mots latins les concepts philosophiques grecs, et ce n'est pas très facile à suivre. Cicéron dit en effet qu'il faut conformer son comportement à la Nature, mais il entend par là bien autre chose que nous, quand nous disons une telle chose. Nous prenons volontiers exemple, à partir de cet adage, sur le comportement des animaux et, lorsqu'on a un reste de moralité, on invente que les bêtes se comportent bien, pour éviter d'avoir à imiter leurs cruautés. Or pour Cicéron il s'agit de bien autre chose, pour la bonne et simple raison qu'il place les dieux dans la Nature. Car par ce mot il entend l'univers entier, le cosmos.

    Et il dit une chose à la fois belle et singulière, que ce que nous attendons des dieux – de l'amour, de l'indulgence, des services rendus –, nous l'attendrons forcément, dans la cité, des autres, et l'exigerons forcément de nous-mêmes, à notre tour. L'élan moral humain a son fondement dans l'imagination des dieux, foncièrement morale.

    Cela fait allusion à d'autres textes de Cicéron dans lesquels il affirme que les étoiles se comportent dans le ciel selon un mode de mesure, de paix, de sérénité, d'équilibre – que nous imitons sur terre, dans la cité, notamment lorsque nous instituons une justice. La justice est l'expression des dieux que nous concevons, parce que nous les concevons vivant dans le ciel, parmi les étoiles, parce que nous concevons les étoiles comme leur émanation première sur le plan physique. En somme, Cicéron parle d'une république de droit divin.

    Et c'était la pensée romaine. Pour Cicéron, la communauté étant à l'image de l'ensemble, étant davantage le reflet de l'univers que l'individu, elle est davantage que lui habitée par les dieux. Il faut donc être prêt à se sacrifier à elle, car elle continue, immortelle, au-delà de soi, et c'est en elle que l'on vit, au-delà de sa mort.

    Celui qui voudrait nier que la république romaine était de droit divin doit lire les récits sur sa fondation, dans laquelle les dieux interviennent effectivement, à travers les oracles. Il n'est pas vrai que la république implique l'absence de divinité au fondement 000000000000.jpgde ses lois. En fait, à Rome, c'était le contraire, on estimait que les dieux étaient davantage derrière la république que derrière les royautés arbitraires.

    C'est pourquoi cette république avait ses héros, et ses épopées, souvent magnifiques, comme celle de Lucain, rendant hommage à Pompée transfiguré après sa mort. (Il vivait sur l'orbe lunaire, dans une lumière dorée, donc parmi les dieux.)

    On critique, en France, les allusions de la république américaine à Dieu, mais c'est finalement conforme à l'esprit républicain originel. C'est la république française, qui ne l'est pas. Et pourquoi? Parce que les Français ne parviennent pas à concevoir le divin autrement qu'à travers un monarque. Ils ont ce côté césarien, transmis par la vénération des Gaulois pour Auguste. Même De Gaulle, quand il a rétabli un semblant de sacralité, s'est référé au catholicisme et à la figure césarienne. Il semble impossible, curieusement, d'en sortir. Marivaux avait beau dire que les dieux voulaient que les hommes et les femmes participent de façon égale à la création des lois, on continue à considérer que les femmes ne seront les égales des hommes que si on renie les dieux. Curieuse manie, plutôt néfaste.

  • Hautes et basses fréquences dans la réalisation mystique

    000000000.jpgIl existe de curieuses théories spiritualistes, assez différentes de ce dont je me suis nourri. Il est dit, dans certains milieux, que les âmes pures et nobles vibreraient selon de hautes fréquences, contrairement aux âmes viles, qui vibreraient sur des basses fréquences

    Cela me paraît plutôt matérialiste: je ne pense pas que les âmes vibrent, en fait, plutôt le corps vibre lorsque l'âme est éveillée. La vie de l'âme n'est pas, en soi, la vie du corps, et il n'est pas légitime, à mes yeux, de la ramener à des fréquences ondulatoires – au fond de nature physique. Au reste, Rudolf Steiner dénonçait, déjà, ce genre de confusion.

    Le plus singulier, si on veut vraiment regarder les choses sous cet angle (qui peut pour ainsi dire servir de métaphore), est que l'homme équilibré a forcément une fréquence moyenne, normale, et pas du tout une haute ni bien sûr une basse fréquence. Pourquoi rechercher de hautes fréquences – qui sont évidemment des effets de l'exaltation, de la passion – sans harmonie avec les fréquences modestes de la nature environnante, terrestre – végétale et minérale notamment? Et surtout, quel lien avec les dieux, dans ces hautes fréquences? Les dieux ne sont-ils pas aussi dans l'harmonie, dans la normalité, l'équilibre? En tout cas, n'est-ce pas le sens de l'Incarnation de Jésus-Christ, que Dieu s'est en lui placé dans une fréquence moyenne, normale, équilibrée, humaine?

    Médiocrité dorée, disait le grand poète Horace! Il l'entendait dans un bon sens. Les vrais dieux sont dans la paix de l'âme. Lorsque l'âme est excessivement enflammée, elle s'enroule sur elle-même, se referme sur son propre brasier, se coupe de la divinité réelle. C'est pourquoi très souvent les mystiques ne recherchent pas les êtres du monde spirituel, plutôt les guides passionnés, mais incarnés. Ils ne s'efforcent pas tant de dialoguer avec les anges que de rencontrer les êtres humains qui leur donnent l'impression d'être des anges, parce qu'ils ont un corps électromagnétique – plutôt qu'une âme – vibrant sur de hautes 0000.jpgfréquences. Et ce qui les fait rêver n'est pas tant ces anges que les maîtres ascensionnés – dont parlaient René Guénon et Gustav Meyrink, deux écrivains également assez mystiques.

    Et que je ne déteste pas, mais ils réduisaient trop les êtres spirituels à ces hommes dits ascensionnés. Or, je crois que les plus nobles anges ne se placent pas dans les âmes qui ont monté, mais dans celles qui, comme le disait Horace, ont entretenu en elles l'harmonie, la paix, la sérénité, l'équilibre – et qui sont parfaitement humaines, en cela, comme Jésus-Christ l'était.

    Ces âmes sont entre le Ciel et la Terre, vivent pleinement leur vie terrestre, avec toutes les valeurs morales qu'elle implique, et en même temps élèvent le regard vers le Ciel, les Anges – sans chercher à se confondre avec eux, ou même à les supplanter. L'amour d'un merveilleux qui cristallise les anges n'est pas celui du fantastique qui grandit la stature humaine sans raison valable. La sagesse chrétienne le rappelle, même si c'est parfois avec raideur.

  • Rudolf Steiner et les Cathares

    00000.jpgHarvey Spenser Lewis (1883-1939), le fondateur du Mystique et Ancien Ordre de la Rose-Croix, énonçait que Rudolf Steiner, par ses propres vertus, était parvenu à saisir des secrets rosicruciens dont lui, Lewis, connaissait l'authentique tradition. C'était agréable et sympathique, mais personnellement, je préfère les génies qui trouvent les choses par eux-mêmes aux philosophes qui conservent par devers eux les traditions symboliques et initiatiques. Je pense qu'ils sont plus fiables, puisque, comme le disait Voltaire, les traditions ne sont souvent que de vieux abus. 

    Et puis les dieux peuvent changer: évoluer. Saint Augustin le disait: de l'Ancien Testament au Nouveau, Dieu avait changé les lois – avait changé de visage, de personne. Du Père on était passé au Fils, pour ainsi dire. Et qu'est-ce qui permet de s'en apercevoir? Le Saint-Esprit. Et où se dépose-t-il? Sur les individus géniaux.

    H. S. Lewis ajoutait que Steiner savait que, au Moyen Âge, la vraie sagesse était dans des groupes combattus par l'Église catholique, les Templiers et les Cathares. Et, certes, on ne peut pas nier que Steiner ait vigoureusement condamné l'attaque, par Philippe-le-Bel, des Templiers. Pour lui, ceux-ci adoraient noblement le véritable Christ, et le roi de France était démoniaque. Dante avait les mêmes idées: cela apparaît, dans la Divine Comédie. Et Steiner saluait dans ce poème une inspiration véritablement initiatique.

    Mais il faut nuancer – comme toujours avec Steiner. Car il admettait aussi que la spiritualité des Templiers avait quelque chose de dépassé – de luciférien, comme il disait, entendant par là un mysticisme excessif, tentateur et illusoire. Et on retrouve là saint 00000000000000000000000.jpgThomas d'Aquin, dont il se réclamait essentiellement – on le retrouve dans son rejet du mysticisme oriental, mêlant illusoirement l'adoration de Dieu au sensualisme. Steiner admet que, à la fin du treizième siècle, ce qu'avaient si hautement vénéré les Templiers n'était plus ce qu'ils croyaient voir. Qu'il y avait un décalage entre le Christ et l'être de lumière qu'ils adoraient, pour ainsi dire. Léger, mais réel.

    L'Église catholique accuse l'Anthroposophie d'être gnostique, et on pourrait croire que l'Anthroposophie assume ce reproche. Il n'en est rien. Dans ce que j'ai pu lire, Steiner dit bien que la Gnose venait de traditions antérieures au Christ, et donc, à ce titre, ne le comprenait pas de façon parfaite. Qu'elle le confondait avec des concepts dont elle ne voulait pas se séparer. Ce n'est pas qu'il ait jamais justifié aucune violence, contre les gnostiques ou leurs héritiers, mais qu'il admettait simplement leur caractère déviant, non chrétien au sens pur.

    Et ce n'est pas, non plus, qu'il ait approuvé l'Église catholique dans toute sa théologie théorique: pas du tout. Il lui reprochait notamment d'avoir confondu l'âme et l'esprit, pour lui distincts. Mais je n'ai pas lu qu'il ait tellement soutenu la Gnose: non. Or, beaucoup se réclament de lui comme si c'était le cas, se fiant peut-être aux accusations fausses de l'Église catholique à son encontre.

    On peut à mon avis en tirer que le gnosticisme oriental des Cathares n'aurait pas reçu sa totale approbation, et qu'à cet égard il était, encore, dans la tradition de saint Thomas d'Aquin, et aurait démenti sa complète union de pensée avec Déodat Roché (dont j'ai parlé une fois récente) – même si celui-ci se réclamait de lui.

  • Origines du complotisme dans Marx et Freud

    00000.jpgLe complotisme vient essentiellement du besoin de merveilleux. La philosophie classique le disait, et c'est vrai, mais elle a manqué quelque chose: car ce besoin de merveilleux est légitime, en l'être humain. Et combattre frontalement le complotisme ne mène nulle part, car les amateurs de complotisme ressentent à juste titre comme légitime ce besoin de merveilleux.

    Le problème est seulement qu'il cherche à s'assouvir de façon inappropriée, dans un monde physique qui n'offre pas, même dans ses couches obscures, le merveilleux qu'on attend. Et ce qui le démontre, c'est que les deux grandes philosophies qui ont donné un semblant de justification au complotisme sont celles de Freud et Marx, qui tendent toutes deux à scruter les secrets du fonctionnement du monde et du comportement de l'homme dans les strates cachées de la matière et de la chair.

    Les ennemis du complotisme ne le disent pas, parce qu'en général ils sont matérialistes aussi: mais le fond du complotisme, ou du moins sa justification, est bien chez Freud et Marx. Le second place le diable chez les riches, le premier dans la vie sexuelle – ou il y place Dieu, puisque tout s'en explique; et même chez Marx le diable est si puissant qu'il justifie la domination éternelle du capitalisme, contrairement à ce qu'il a illogiquement prétendu.

    Car une classe sociale à même de créer une superstructure dans laquelle on trouve Dieu en a forcément les attributs. Que Marx ait décrété que ce dieu était méchant n'y change rien, c'est quand même lui qui règne, et annoncer la fin du capitalisme – d'un capitalisme qui met Dieu dans son panier – est faire preuve d'un optimisme irrationnel, de nature mystique.

    Quant à Freud, il plaçait le fondement du comportement humain dans l'érotisme, or le complotisme attribue fréquemment sans preuves d'énormes déviances sexuelles aux puissants de ce monde. 0000000.jpgCela fait vibrer. Et cela donne une image terrestre du diable, comme chez Sade.

    Mais ce n'est pas là qu'est réellement le ressort de la vie du monde. Les strates cachées qui restent dans la sphère physique peuvent exister: il peut y avoir des riches qui abusent, des pervers sexuels qui passent à l'acte; il y en a. Malheureusement, ils n'expliquent rien. Ils ne sont pas dans la sphère où se créent réellement les choses.

    Car de deux choses l'une: soit il existe bien une strate cachée du monde où se crée le mal manifesté – mais cette strate, spirituelle au sens propre, est faite des esprits mauvais qui tentent d'entrer dans les âmes humaines pour agir dans le monde, comme dans l'ancienne théologie catholique; soit il n'y a aucune strate cachée qui puisse assouvir le besoin de merveilleux. Si le besoin de merveilleux est légitime, c'est que sa butée est le monde spirituel. 

    Comme disait Chateaubriand, si le monde a besoin de merveilleux, qu'il scrute la sphère morale – le cœur humain –, car là sont les êtres célestes et infernaux qui s'affrontent. Sur Terre, le monde reste normal.

  • Valeur des vies antérieures

    00000.jpgL'autre jour, je racontais à une dame l'anecdote connue de Rudolf Steiner à qui une autre dame avait dit être la réincarnation de Marie-Madeleine. Il lui répondit être bien obligé de lui annoncer qu'elle était la vingt-quatrième qu'il rencontrait. 

    Ce qui prouve que les rêveries sur Marie-Madeleine ne sont pas si récentes qu'on croit, et que la chose en court depuis longtemps dans les milieux occultistes et mystiques. 

    Une grande sainte réputée faire l'amour a quelque chose qui rappelle Vénus. Elle pose la question de la conciliation difficile entre la sainteté et la vie sexuelle – sa force, son attrait. Saint Augustin disait qu'on projetait sur Vénus et Jupiter les mœurs qu'on voulait se justifier d'avoir, la fornication et l'adultère, mais dire cela n'est pas résoudre entièrement la question, puisque l'énigme de la cause de ces désirs demeure – Dieu n'ayant pas pu ne pas les vouloir, puisqu'ils étreignent même les êtres humains qui préféreraient ne pas en avoir.

    Mais, racontant cette anecdote, j'entendis mon interlocutrice répondre que c'était possible, que cette dame s'adressant à Steiner pouvait être la réincarnation de Marie-Madeleine; ce à quoi je concédai: Oui, il y a une chance sur vingt-quatre.

    On raconte souvent des vies antérieures glorieuses, qui justifient au fond un pouvoir en celle-ci – un titre. J'entends parler d'une autre dame encore qui affirme que dans une vie antérieure elle était une grande guide spirituelle, qui avait des centaines d'adeptes de par le monde. En cette vie, elle essaie de réitérer l'exploit; mais elle n'en a qu'une dizaine dans la haute vallée de l'Aude. 000000000000.jpgComment une telle chute a-t-elle pu être possible? Quels péchés a-t-elle commis?

    Nos vies antérieures étaient sans doute aussi banales que nos vies présentes.

    J'aime l'ironie. Mais qu'on pourfende l'illusion des glorieuses vies antérieures ne signifie pas que les vies antérieures soient inexistantes, ni qu'elles soient inutiles à évoquer. La question des péchés commis est justement importante, bien plus que ce qui, dans la vie antérieure, peut justifier telle ou telle prérogative dans la vie présente: pour cela, il  s'agit essentiellement d'égoïsme. Un mal arrive, inexplicable, triste, désespérant, injuste. Comment est-ce possible? 

    Ce qu'on a commis comme mal s'est inscrit dans l'âme, et le bien qu'on fait pour le compenser peut en purifier. Mieux encore, la souffrance subie purifie aussi. Et Spinoza disait que quand on comprenait les causes de ce qui arrive, on l'accepte – philosophiquement. Et on œuvre tout de même créativement, par la pensée et l'action, on dépasse ce qui vient du passé, et on entre courageusement dans l'avenir. Sinon, n'est-ce pas, le mal qu'on subit paraît absurde et arbitraire.

    Quant à ce qu'on a pu faire de bien dans une vie passée, comme de nourrir de sagesse des milliers d'adeptes ou de laver les pieds de Jésus avec ses cheveux, cela empêche qu'on subisse du mal en cette vie; mais le bien qu'on reçoit n'en est pas moins une grâce, face à laquelle il faut rester humble. Les quelques adeptes qu'on a gardés ne sont pas issus des nombreux adeptes qu'on a eus, mais de la bonté des dieux.

  • Jésus et le mariage obligatoire des rabbins

    00000000.jpgCertains, pour assurer que Jésus était marié, s'appuient sur la tradition rabbinique qui dit qu'un homme doit se marier, et que les rabbins étant des hommes, ils doivent en donner l'exemple.

    Mais Jésus dit qu'il ne faut pas imiter les rabbins dans leurs actions, si on doit les écouter avec respect parce qu'ils portent en eux la sagesse antique. Ils l'apprennent par cœur, et la récitent, et à ce titre méritent l'attention. Cependant, il ne faut pas agir comme eux, affirme-t-il. Donc, il ne pouvait pas se sentir obligé de se marier comme eux le faisaient. On peut même estimer que c'est à cela qu'il faisait allusion.

    Et pourquoi? Parce qu'il rejetait les liens du sang, apportant l'idée d'un lien spirituel qui unirait tous les hommes, au-delà des nations. Il ne pouvait donc pas se soucier d'avoir une progéniture. Donc de se marier. Car c'était le souci majeur de l'époque, et des rabbins.

    Il est un autre point profondément significatif, à cet égard: les écrits de saint Paul, qu'à dessein sans doute on traîne absurdement dans la boue. Car Paul, pharisien, était de cette communauté soumise aux rabbins dont est sorti le Talmud, et il devait donc bien savoir ce que recommandaient les rabbins en matière de mariage. Or, il s'opposait frontalement à 000000000000.jpgeux. Et comment aurait-il pu le faire, s'il ne s'était pas appuyé sur la pratique même de Jésus-Christ, dont on se souvenait encore? Qui aurait pu sans cela le suivre?

    Il avait, du reste, le même souci d'universalité et de descendance purement spirituelle, au-delà des nations. Il l'a énoncé explicitement. C'est à ce titre qu'il a conseillé le célibat, et l'a estimé nécessaire aux prêtres chrétiens: cela les différenciait des rabbins, comme déjà, forcément, Jésus s'était différencié d'eux – de la même manière.

    Cela relève de l'évidence la plus claire. 

    L'idée que Jésus s'est marié vient paradoxalement de saint Paul, qui focalise sur lui les ennemis du célibat. Car l'apôtre de Tarse dit que si on ne peut pas se retenir de relations sexuelles, il faut se marier. Et les hommes du commun de lire ces lignes, et de se demander qui peut bien parvenir à se passer de relations sexuelles. Donc Jésus, suivant les recommandations de Paul, quoique à l'avance, a bien dû se marier aussi...

    Mais que Paul en parle montre qu'il considérait qu'on pouvait se passer de relations sexuelles, et le fait est qu'il n'est pas le seul: à Rome, Caton d'Utique, notamment, en avait donné l'exemple. Le prophète Jérémie aussi. Un rabbin célèbre dont j'ai oublié le nom disait ne pas vouloir se marier parce que son seul amour était la torah. Eh bien, il n'a pas été exclu du rabbinat.

    Et il est vraisemblable que si Paul a cru le célibat possible, c'est que lui-même y parvenait, et encore plus vraisemblable que Jésus lui-même y était parvenu, au vu et au su de tous, précédant saint Paul qui, de son propre aveu, s'efforçait de l'imiter, pour conquérir la résurrection, la renaissance, la fécondation intérieure, l'engendrement de soi-même. Il ne connaissait d'amour que mystique, il s'unissait à l'ange, qui, puisqu'il fécondait en lui, prenait peut-être l'apparence d'une femme radieuse. Mais sans mariage terrestre.