Philosophie

  • Pic de La Mirandole et ses Conclusions

    00000.jpgGrand amateur de kabbale, mon ami Pierre-Jean Canquouët m'a, outre donné plusieurs livres de Maurice Magre, prêté les 900 Conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques de Jean Pic de La Mirandole, philosophe italien du quinzième siècle. Elles ont été publiées aux éditions Allia en version bilingue, et comme je lis du latin tous les jours, je me suis dit que ce serait pour moi une excellente lecture. N'ai-je pas déjà lu Spinoza, autre philosophe plutôt moderne écrivant en latin? C'est aussi un enjeu du latin, de pouvoir lire des écrivains de la Renaissance, souvent intéressants.

    Le point commun entre Pic et Spinoza est d'ailleurs clair: leur latin philosophique est assez abstrait – il se ressent de la Scolastique, et je ne l'ai pas toujours compris. Mais il sert chez l'Italien à désigner des mystères que j'ai souvent reconnus – et approuvés.

    Souvent aussi, ai-je eu l'impression, il essaie de convaincre, dans sa juvénile naïveté, que, par son intelligence, il a pu résoudre les problèmes les plus ardus, et damer le pion à des kabbalistes émérites. Il est mort en effet à trente ans, et ses Conclusions ont été présentées aux théologiens de Rome alors qu'il était tout jeune. Il a d'ailleurs été condamné, et pourchassé.

    Outre qu'il puise dans le Zohar ses pensées, sa prétention à percer les énigmes les plus obscures par son brillant intellect a pu susciter ce rejet. Au lieu de laisser vivre les symboles, il assure plus d'une fois en avoir saisi le sens, ce qui était contraire à la tradition catholique, qui ne voulait pas que l'intellect les pénètre.

    J'ai noté les plus nobles aphorismes à ma portée, et j'en citerai quelques-uns, afin de donner de l'ensemble une idée. On trouve par exemple: Triplex proportio, Arithmetica, Geometrica et Harmonica, tres nobis Themidos filias indicat, iudicii, iustitiae, pacisque existentes symbola (la triple proportion arithmétique, géométrique et harmonique nous indique les trois filles de Thémis, symboles existants du jugement, de la justice et de la paix). Cela rappelle évidemment Cicéron et Boèce assurant que l'harmonie des étoiles, et leur nombre et leurs rapports, ont inspiré aux hommes leurs lois.

    On trouve également: Animae partiales non immediate, ut dicunt Ægyptii, sed mediantibus totalibus animis daemoniacis ab intellectuali splendore illuminantur (les âmes partielles sont illuminées par la splendeur 00000000.jpgintellectuelle non de façon directe, comme le disent les Égyptiens, mais par l'intermédiaire de la totalité des âmes démoniaques). C'est une idée profonde, paradoxale et effrayante, mais qui rappelle l'idée de H. P. Blavatsky que Dieu n'est rien d'autre que le concert harmonieux des anges hiérarchisés, et que rien ne vient de lui à l'homme, sinon par l'intermédiaire d'eux.

    On trouve encore: Quicquid est a Luna supra, purum est lumen, et illud est substantia orbium mundanorum (tout ce qui est au-dessus de la Lune est pure lumière, et ceci est la substance des orbes planétaires). On pensait, sans doute avec raison, que le ciel était hiérarchisé, et qu'au-dessus du cercle lunaire vivaient les anges dans une lumière qui pour eux était substance: C. S. Lewis dit à peu près la même chose, dans sa célèbre trilogie planétaire.

    Et puis: Vbicumque uita, ibi anima, ubicumque anima, ibi mens (partout où il y a de la vie, il y a de l'âme, partout où il y a de l'âme, il y a de l'esprit). La continuité entre la vie, l'âme et l'esprit est clairement indiquée par Pic de La Mirandole, contre le sentiment matérialiste qui fait de la vie une qualité de la matière. Mais de même que les elfes chez Tolkien sont plus apparentés aux anges qu'aux hommes (il le dit lui-même), de même, la vie est ouverte sur le monde de l'âme et de l'esprit – et finalement la matière est morte, en soi.

    Pic était donc un grand occultiste, et tirait ses connaissances de ses lectures abondantes, de la philosophie néoplatonicienne, de la théologie catholique, de la tradition juive ou musulmane. Il cite même un Isaac de Narbonne, et cela m'a intrigué, car j'habite près de la ville dont ce philosophe juif était originaire (ou où il habitait). L'Occitanie, comme l'Espagne médiévale, participait de cet esprit aristotélicien qui faisait prévaloir la philosophie, dans le monde arabe. Les troubadours et les cathares sont certainement liés à cela, comme je l'ai déjà suggéré, et le redirai à l'occasion.

  • Le serpent intérieur selon René Guénon

    000000.jpgJ'ai marqué ne pas être convaincu, philosophiquement, par René Guénon, mais il faut reconnaître que sa prose constellée de symboles a un éclat singulier. C'est justement dû à la force propre aux symboles – qui demeure souvent par-delà les siècles, même lorsqu'on ne les comprend pas pleinement, et qu'on les ramène à des concepts abstraits, ou bien à des jalons de la vie terrestre.

    En réalité, comme le disait Rudolf Steiner, ils sont la manifestation imaginative d'une vie spirituelle qui est en amont du monde physique, et leur éclat en vient. C'est du lien tissé avec les astres vivants, pour ainsi dire, que les symboles tirent leur puissance – et la poésie qui s'appuie sur eux, leur beauté. À cet égard, Guénon est une sorte de poète symboliste dans la lignée de Mallarmé – et me rappelle, plus encore, feu mon ami Robert Marteau, qui se délectait du rayonnement propre aux vieux symboles religieux, et en tirait de très beaux textes. Car lui aussi se réclamait de la Tradition.

    Mais Guénon ne croyait pas en un monde spirituel accessible à l'entendement – il pensait qu'une divinité insaisissable avait inspiré les symboles aux hommes, et que, par conséquent, il n'y avait pas d'anges. Il n'y avait pas non plus de vies successives, et il prétendait, contre toute apparence, que les vrais Hindous ne croyaient ni aux vies successives, ni aux esprits sans corps des différentes sphères célestes. Il fait penser aux Sadducéens qui, s'appuyant sur la Bible, disaient qu'il n'y avait ni anges, ni résurrection. Les rabbins, essentiellement pharisiens, les qualifiaient d'hérétiques.

    Mais l'intellectualisme en un sens donne raison à Guénon, et il partageait ce trait avec la philosophie occidentale – que pourtant il disait rejeter.

    Cela avait peu de sens. Même l'Islam, auquel il s'était converti, contient une angélologie élaborée, liée aux planètes – ce qui est à prendre au sens littéral, et pas comme symboles de l'initiation. Du reste l'initiation consiste à s'unir aux anges hiérarchisés, par le biais des symboles qui en émanent, et pas autre chose.

    Cependant, en soi, les symboles évoqués par Guénon sont souvent magnifiques, et c'est en particulier le cas du serpent lové dans le bas du corps humain, et qui, pouvant se dresser dans la colonne vertébrale, permet 000000000000000000.jpgjustement l'initiation: l'inconscient alors s'éclaire, et on s'unit à son propre esprit secret, qui est au fond le Double. C'est aussi, au-delà, l'Ange. En Asie, pour cette raison, on s'unit, à l'âge de quatorze ans, à un esprit à forme de serpent qui est comme un guide, au sein des rituels initiatiques.

    En principe, il est lié à la Lune; et à ce qu'en Inde on appelle la kundalini. Quatorze ans est l'éveil, n'est-ce pas, de la vie sexuelle. Une grande chose, parce que d'un grand enjeu – puisqu'elle est si difficile à maîtriser. Mais on en tire aussi un éveil, dit le symbole évoqué par Guénon.

    Le Talmud affirme qu'à la mort, l'ange gardien arrache l'âme du corps, et que cela fait très mal. Or, elle est située dans la colonne vertébrale, est-il précisé.

    Mais je suppose que si le serpent s'est dressé jusqu'à l'occiput, comme on voit dans les représentations des initiés d'Asie, cela fait beaucoup moins mal, puisque la chose s'est déjà faite durant la vie. Le plus douloureux, est quand il faut aller le chercher dans les profondeurs – où, comme aurait dit Freud, on l'a refoulé.

    En montant vers la tête, cet être prend un visage humain. Il se manifeste tel qu'il est réellement. Dans l'évolution individuelle, en Asie, cela n'arrive pas avant vingt-et-un ans. Alors, l'ange prend l'allure d'une femme – d'une fée. De fait, même chez les Arabes, avant la conversion à l'Islam, les anges étaient des femmes, des houris. C'est lié probablement à l'amour courtois de l'Occitanie médiévale. Mais cela devra donner lieu à un autre article.

  • René Guénon, roi du monde

    000000000000.jpgComme mes détracteurs guénoniens m'accusaient de critiquer Guénon sans l'avoir bien lu, j'ai acheté Le Roi du monde (1927), car un ami me l'avait présenté comme une sorte de roman fantastique. Et de fait, comme H. P. Lovecraft et Robert E. Howard, il reprend l'histoire du monde occulte habituelle, telle que les théosophes l'ont présentée – avec un éveil de l'humanité à la conscience commençant dans une cité polaire que Guénon appelle Thulé, puis se poursuivant dans l'Atlantide, enfin perdurant dans les civilisations historiques que nous connaissons tous. À la rigueur, cela peut n'être que de l'histoire parallèle, mais Guénon assure qu'à l'origine de la civilisation humaine il y a eu une Révélation, et que, depuis, la Tradition ne cesse d'en dégénérer. Toutefois, il existe un lieu secret, caché, sans doute souterrain, appelé l'Agarttha, qui aurait conservé la Tradition dans sa pureté originelle.

    Pour prouver l'existence de cette révélation première, il s'emploie à tisser des liens de symboles entre différentes traditions toutes plus ou moins dégénérées, mais gardant toutes aussi (surtout en Orient) des traces de la lumière éblouissante de la civilisation polaire et axiale de l'aube humaine. Cette nuée de figures crée comme un chapelet de pierreries posé sur l'histoire des traditions initiatiques et religieuses: c'est plutôt joli.

    Mais souvent, tout de même, il en fait trop, voit des rapports entre mille choses disparates, et effectue des rapprochements rappelant celui qu'on a établi entre les marabouts et les bouts de ficelle, et entre les seconds et les selles de cheval. Le foisonnement peut friser le ridicule, surtout quand il donne des explications qui ont l'air très sérieuses, mais qui soit relèvent de la plate évidence, soit résonnent du vocabulaire mystérieux dont certains affectent de nimber leurs sentiments personnels. René Guénon donne l'impression de poser – de jouer au grand initié.

    Et de fait, ce dont il raconte l'histoire, c'est une sorte de franc-maçonnerie universelle, et on a un peu de mal à en voir l'intérêt pour l'humanité entière. Mais le plus étonnant est son présupposé d'une révélation primordiale – dont on ne voit pas qui a bien pu la produire, puisqu'il assure que la hiérarchie des anges n'est qu'un symbole des degrés initiatiques dans les sociétés humaines. Ce miracle suprême et fondamental est-il advenu par hasard, ou un dieu présidait-il à sa réalisation? On n'en sait rien. Mais que ce soit un miracle, on n'en saurait douter, car c'est mal connu, mais pour l'Église catholique, il n'y a pas de plus haut miracle que celui des révélations mystiques!

    Ce qui est ennuyeux est qu'il critique H. P. Blavatsky, qui, elle, a expliqué en détail l'action des anges dans l'histoire humaine, et de quelle manière la connaissance était passée d'eux aux hommes. Guénon l'accuse 000000.jpgd'affabuler, mais elle au moins essaie d'expliquer, tandis que lui reste dans le vague d'un miracle supposé. Or, c'est ce vague, beaucoup pratiqué par l'Église catholique, qui a poussé les historiens à préférer la solide conception d'une connaissance au contraire bâtie progressivement, et s'améliorant toujours.

    De fait, si on veut prouver qu'il y a eu une révélation primordiale, la première obligation est d'expliquer ce prodige, et pas de critiquer ceux qui l'ont fait.

    Mais je suppose que ce refus de s'expliquer, en un sens peu scientifique, satisfait les esprits portés au mysticisme qui ne veulent pas de la science moderne – et ne veulent pas pénétrer, de leur intelligence, les mystères divins. Ils préfèrent apparemment en rester à une sorte de fiction pratique, un monde autonome et désuet fait de traditions théoriques et de symboles abstraits. Pierre Teilhard de Chardin les dénonçait, en recommandant de saisir, dans les données de la science, où Dieu pouvait agir, et non de se réfugier dans de confuses traditions.

    Cela crée en moi l'image d'initiés rassemblés dans une chambre privée du château de Versailles. C'est typiquement français. Cela explique sans doute le succès de Guénon à Paris.

  • Un cycle de conférences de Rudolf Steiner

    000000000.jpgJ'ai lu un recueil de conférences de Rudolf Steiner consacré aux Mythes et mystères égyptiens, et plusieurs choses m'ont frappé.

    La première est le refus de ramener les vieux symboles à des idées prosaïques, et en ce sens Steiner était beaucoup plus proche qu'on ne saurait le croire de David Lynch, le cinéaste célèbre, qui refuse de donner des interprétations accessibles à l'entendement de ses films. Steiner, rappelle son épouse dans une préface, détestait les explications données aux contes et aux légendes, parce que, comme David Lynch, il a un point de vue totalement opposé à l'intellectuel qui cherche ces explications. Pour lui, le symbole n'a pas été créé dans un but conscient, pour illustrer une idée et faire naître certains sentiments: cela n'a rien à voir. Dans les faits, les symboles sont simplement nés de perceptions du monde spirituel, elles en sont l'effet imaginatif, ou plastique. Naturellement, si on les contemple, on remonte à ces perceptions; mais il n'y a jamais eu d'intention derrière, sinon providentielle. Il s'agissait de donner forme à un sentiment, manifestant l'action réelle des dieux – Isis ou Osiris, ici.

    Le second point est le refus de la nostalgie d'une quelconque tradition, et l'idée impressionnante que ce n'est pas seulement le monde physique, extérieur, qui a évolué, changé de visage – mais aussi le monde spirituel, qui n'a absolument rien d'immuable. C'est même parce qu'il est évolutif que le monde physique a changé de forme, puisque de celui-ci, il est continuellement la cause. Cela rejette dans les cordes, si on peut dire, les tenants d'une mystérieuse et illusoire Tradition qui souvent s'en prennent à Steiner, parce qu'il dit des choses sur le monde spirituel qui sont différentes de celles que disent les anciens Indiens, par exemple. Mais il affirme, lui-même, que la venue du Christ sur la Terre a changé le visage du monde spirituel en tant qu'il est en relation avec l'être humain – qu'elle a même changé spirituellement la Terre, l'a irriguée d'une force nouvelle, d'une qualité inconnue. Les anges ont changé de forme, pour ainsi dire, et les anciens dieux ont réellement été remplacés par des dieux nouveaux – liés à ceux que les chrétiens ont vénérés sous les noms des saints anges, ou simplement des saints du ciel. Il ne s'agit pas seulement d'une évolution pour ainsi dire idéologique, qui a fait passer de Python à Apollon puis saint Georges, mais d'un changement substantiel au sein du monde des esprits, où vivent Python, Apollon et saint Georges. Et il est vrai, il l'admet, que les formes des anciens dieux sont 0000000000000.jpgdésormais vides, de telle sorte que les percevoir est percevoir une strate du monde spirituel vide de divinité, qui est comme un tombeau, et où ne se se meuvent que des esprits qui sont comme morts, quoiqu'en soi un esprit ne puisse mourir: c'est un paradoxe. C'est là ce que vivent ceux qu'on nommait autrefois les anges déchus, les démons.

    Il dit, aussi, qu'on peut encore percevoir ces êtres, mais qu'ils ne sont pas importants à percevoir. Et il dit, enfin, qu'il ne faut pas rejeter le monde moderne et sa science, mais ajouter, à la seconde, l'esprit vivant, trouver où il se manifeste. Il ne remet en rien en cause les avancées de la science moderne; et il rejette l'idée qu'il serait important de connaître un quelconque dogme anthroposophique – un quelconque tableau de la hiérarchie des anges, par exemple. L'important n'est pas là, et la méditation sur la hiérarchie des anges n'est pas faite pour qu'on la retienne par cœur et qu'on la fasse remplacer le tableau des molécules, elle est faite pour nourrir le sentiment de l'esprit, et enseigner à le distinguer dans la vie quotidienne, ou dans les lois physiques.

    Il entend ajouter quelque chose, proposer quelque chose de complémentaire; et s'il est vrai que nombre de ses adeptes ne le comprennent pas et s'appuient sur lui pour rejeter la science moderne, il est vrai aussi que ses détracteurs, qu'ils soient spiritualistes ou matérialistes, ne veulent simplement pas s'ouvrir à la réalité ou même à la possibilité du monde spirituel dans la vie ordinaire, peut-être par peur de ce que cela implique moralement.

  • Michel Houellebecq et le communisme

    000000.jpgDans son roman Plateforme, Michel Houellebecq évoque le communisme, tel qu'il s'est matérialisé à Cuba. Un vieux Cubain sincèrement communiste y raconte l'échec profond du rêve des fondateurs, à cause de l'égoïsme humain spontané. Les Cubains n'ayant pas plus que n'importe qui le sens du collectif, dès que quelque chose était à tout le monde chacun le prenait pour soi, le mettait chez lui, l'offrait à ses enfants, à ses parents, à ses cousins – et, de cette sorte, les usines se vidaient de tout leur matériel, volé par les particuliers pour leur entourage.

    Car Houellebecq reste quand même convaincu que la base sociale de l'humanité existe, à travers la famille. Il le dit dans Soumission: si l'islamisme marche mieux que le communisme, c'est parce qu'il s'appuie sur la famille, cellule collective fondamentale. C'est en fait donner raison aux royalistes qui fondaient l'État sur l'hérédité et la notion de lignée, c'est à dire de famille. Or, cela n'a pas marché non plus, et l'illusion persiste, en lui, qu'il existe chez l'individu un instinct social naturel. Mais je ne crois pas que cela soit le cas.

    Je ne dis pas cela pour qu'on rompe avec sa famille, mais le fait est que l'individu peut survivre, gagner sa vie, s'affirmer dans l'existence même sans sa famille – même en ayant rompu avec elle. C'est possible. Et que les Cubains ramènent le matériel des usines à la maison et en fassent cadeau à leurs proches renvoie seulement au tissu social que l'individu se crée lui-même – ne serait-ce qu'en naissant. Car il n'est pas aussi sûr que le croient les matérialistes que la naissance soit une action passive, et, en Asie, la vie de Bouddha le montre bien choisissant sa famille avant de naître – et un récit de Platon, on le sait, va dans le même sens.

    Mais peut-être qu’alors on se soucie peu du corps politique auquel on appartiendra? Rudolf Steiner dit qu’on est attiré à la fois par un lieu, une langue et une famille – mais non par un quelconque État.

    Le Cubain de Plateforme qui pleure la fin de son rêve affirme que les fondateurs étaient pourtant d'un communisme sincère – ce dont je doute, Fidel Castro ayant donné l'exemple notoire du profit égoïste qu'on 0000.jpgpouvait tirer de la gloire acquise pour combler d’énormes besoins sexuels. Mais on peut toujours dire que les femmes éblouies étaient d'accord. Oui, mais souvent les hommes sont aussi d'accord pour faire des cadeaux à ce type de triomphateurs glorieux, et l'enrichissement des puissants ne relève pas toujours du vol, contrairement à l’idée reçue. Il ne faut pas se focaliser sur l'argent.

    Bref, l'individu est plus fort que le collectif, dans le sentiment humain, et Houellebecq en fait s'en désole. On sait qu'il est d'une famille communiste, et qu'il lisait Aragon en public en pleurant, quand il était jeune.

    Cependant, il a rejeté Pierre Teilhard de Chardin, le seul pour moi qui ait trouvé une collectivité pour laquelle on ait des sentiments forts: c'est l’humanité planétaire. Le défaut de Cuba est d'être trop petite. Celui de la France aussi. Et même celui de la Russie.

    En n'enfermant pas l'individu dans la nation ou la famille, l'universalisme le laisse libre et le consacre, car seuls les individus libres peuvent tisser des liens au-delà des corps politiques – aux États-Unis quand on est cubain, par exemple!

    Le communisme a toujours été trop partiel – déjà socialement, en postulant que la classe bourgeoise, détentrice de capitaux, n'avait pas de légitimité. C'est complètement absurde, elle fait partie de l'humanité au même titre que le reste.

  • René Guénon et l'Évolution, suite

    00000000000.jpgJ'ai évoqué le philosophe mystique René Guénon, qui critiquait les concepts occidentaux relatifs à l'Évolution – ou plutôt les rejetait sans chercher à expliquer pourquoi la paléontologie établissait des faits rendant difficile la vraisemblance de ses conceptions abstraites, ou les observations de Charles Darwin sur les mécanismes évolutifs dans le règne végétal ou animal semblaient contredire l'idée d'une révélation primordiale dont toute tradition culturelle, comme il en avait l'idée, serait descendue. À cet égard, il a vivement critiqué H. P. Blavatsky et Rudolf Steiner, parce qu'ils avaient osé mêler des concepts mystiques, notamment venus de l'Inde, à des idées prétendument occidentales, c'est à dire évolutionnistes ou darwinistes.

    Steiner s'en est expliqué abondamment, car il approuvait les idées de Ernst Haeckel (1834-1919), proches de Darwin. Il en a parlé dans son autobiographie, si ma mémoire est bonne: il a déclaré que l'Évolution ne mettait en rien en cause une vision spirituelle de l'histoire, puisqu'il était possible de concevoir que, à chaque transformation, un élément céleste intervenait, qui en était l'origine cachée. Et cela rappelle la réalité des rituels asiatiques, qui placent, à chaque étape de l'évolution individuelle, la venue d'un nouvel esprit en l'être humain, qui permet justement ses transformations successives. Si je me souviens bien, au Cambodge et au Laos, on dit qu'à la puberté, un esprit ayant la forme d'un serpent se place dans l'âme, et que c'est la source des transformations physiques qui surviennent alors: car le rituel ne crée pas la chose, il permet seulement qu'elle se passe parfaitement bien, harmonieusement. Puis, à l'âge de vingt-et-un ans, un esprit ayant la forme d'une femme, équivalent de nos anges gardiens, vient se placer à son tour dans l'âme, et achever la transformation de l'être 000000000.jpghumain vers l'âge adulte. Périodiquement une transformation survient – depuis en fait les hauteurs, depuis le secret du monde spirituel. Or Steiner l'a toujours dit: ce qui est valable pour l'individu l'est pour l'humanité entière, il est donc absurde de ne pas voir une évolution dans l'humanité, et le problème est seulement d'en avoir une vision assez juste pour qu'elle s'accorde avec les faits recensés par la paléontologie.

    L'autre problème est bien sûr de ne pas succomber à la tentation de voir dans de simples mécanismes la cause réelle des transformations. Celle-ci reste mystérieuse. Steiner rappelait que Darwin n'avait pas prétendu déceler les causes profondes des phénomènes qu'il observait, il en présentait seulement les mécanismes de surface. C'est une simple erreur du matérialisme, de considérer que les causes se trouvent dans ce qui est mécanique. Le mécanique n'est que l'écho d'impulsions antérieures.

    Bref, Steiner était assez proche de Teilhard de Chardin. Et c'est à leurs hautes conceptions, intuitivement élaborées, que s'en prenait Guénon, non parce qu'elles entachaient la spiritualité orientale, comme il le prétendait, mais parce qu'elles s'inséraient subtilement dans les données de la science et dans le détail du réel, tandis qu'il aimait à en rester aux grandes idées abstraites.

    Et si Guénon est très aimé en France, c'est aussi à cause de cela, qu'on y aime les mécanismes de la pensée abstraite, mais qu'on n'y aime pas ce qui crée un tableau vivant entrelaçant le connu et l'inconnu; cela fait peur, cela fait trembler, cela inquiète. C'est pourtant ainsi qu'il est nécessaire de procéder, si on veut rester crédible.

  • René Guénon et l'Évolution

    000000000000.jpgJ'ai récemment parlé de René Guénon, à propos d'une vidéo publiée sur Youtube me concernant. Je l'ai un peu lu, pas beaucoup, car il s'en prenait à H. B. Blavatsky et à Rudolf Steiner, que j'aime bien. Il leur reprochait d'avoir penché vers l'évolutionnisme – d'avoir intégré, à leurs concepts tirés de l'Inde, des idées selon lui typiquement occidentales. Ayant fréquenté d'abord des occultistes proches des milieux catholiques, il rappelait ces religieux chrétiens stigmatisés par Pierre Teilhard de Chardin – enfermés dans la tradition dogmatique et en inadéquation complète avec les découvertes de la science moderne.

    Car la succession des espèces et des hominidés est simplement un fait établi par la paléontologie, et rejeter l'Occident parce qu'il a pu l'établir est plutôt ridicule. C'est vrai, les anciennes traditions spirituelles ne présentent pas les choses de cette façon. Elles prétendent pourtant bien présenter les choses telles qu'elles se sont déroulées. Comment dès lors concilier les deux?

    Faute d'imagination, la plupart ne le font pas. Soit ils s'enferment dans une mystérieuse Tradition qui embrasse généreusement tout ce qui a pu s'écrire dans le monde avant l'invention de la science moderne (et des progrès considérables, en particulier, des sciences naturelles); soit ils rejettent les traditions spirituelles anciennes pour ne s'en tenir qu'aux faits réputés avérés – en se contentant d'établir entre eux des liens simplistes, de nature mécanique. Parmi les tenants de la Tradition, certains, notamment en Amérique, se contentent de la Bible, d'autres, comme Guénon, brandissent l'Inde. Bien.

    Mais justement, si Guénon détestait l'imagination, s'il la disait vide de sens, c'est qu'elle a été déployée par quelques génies pour créer un lien entre les faits établis de l'Évolution, et les vérités des traditions spirituelles anciennes. Pensons déjà au dogme fondamental de Guénon, relatif à la Tradition primordiale. Il suppose une révélation initiale dont on ne voit pas comment elle peut s'accorder avec les faits établis par la paléontologie. Est-elle advenue quand l'homme, prenant conscience de lui-même, s'est détaché du règne animal? Quand le monde a été créé, alors que l'homme n'existait pas encore physiquement? Au temps des dinosaures? Personne ne le sait, et même, on peut se demander0000000000000.jpg si, à aucun moment du temps tel que le déroule l'histoire naturelle, elle a jamais pu avoir lieu.

    Pierre Teilhard de Chardin pensait qu'elle avait eu lieu progressivement, pour ainsi dire: car il postulait une entité cosmique située dans l'avenir de l'humanité, au bout de son histoire, et, par voie de désir et d'aspiration, lui parlant depuis cet avenir, et lui faisant des révélations successives. Cela peut paraître fou, mais il s'est clairement exprimé en ce sens – et lui-même a admis, en privé, avoir été illuminé de cette façon, par un Christ qui, disait-il, était plus lui que lui-même, et se tenait au bout du chemin de l'humanité, dans le centre cosmique dont progressivement elle se rapproche.

    Conception grandiose, puisqu'elle concilie l'histoire extérieure de l'humanité, telle que nous la connaissons – avec ses évolutions et ses progrès, notamment vers toujours plus de conscience rationnelle –, et la mystique chrétienne, tendue vers une divinité devant unir les hommes, et les transfigurer.

    Mais je ne pense pas que Guénon se soit jamais intéressé à Teilhard de Chardin; il a bien davantage critiqué Steiner – plus proche de Teilhard qu'on pourrait l'imaginer, même si lui aussi était occultiste. J'y reviendrai une autre fois.

  • René Guénon et les farfadets

    000000.jpgUn adepte de René Guénon (1886-1951), sorte de philosophe mystique, m'a cité dans une vidéo qu'il a publiée sur Youtube, montrant aussi une photo que j'avais prise et diffusée sur Twitter – d'une statuette de troll posée sur une valise dans l'aéroport de Stavanger, où je venais de l'acheter. Il a le nez long, les yeux noirs, et un bonnet aux couleurs norvégiennes. J'en ai tiré l'idée qu'il était tel qu'un genius loci – et j'ai commenté en disant que sans les farfadets, aucun pays n'aurait de visage distinct.

    Le genius loci en effet, était une entité spirituelle importante, dans l'ancienne Rome, on lui vouait un culte – et on attendait de lui la lumière des destins propices.

    Mais ce n'était pas propre à l'ancienne Rome. Les cités gauloises étaient aussi vouées à des tutelles – comme on appelait encore les divinités protectrices. Et jusqu'à aujourd'hui, en Thaïlande, au Cambodge, ailleurs en Asie, on vénère les esprits de la maison, et ceux du pays.

    On pensait qu'ils avaient guidé l'action des fondateurs de la cité, mais qu'ils étaient liés aussi au pays, à sa forme, qu'ils guidaient obscurément les règnes minéral, végétal et animal dans les limites spatiales de leur puissance. On pensait, même, que les limites spatiales de leur puissance créaient ce qu'on appelle les frontières naturelles..

    La mode en est revenue avec le Romantisme, et plusieurs Savoyards ont parlé d'un esprit élémentaire qui donnait ou avait donné sa forme à leur pays, et orientait les goûts spontanés des gens – si leur conscience devait être liée à Dieu et à l'Intelligence, si leurs choix, même collectifs, devaient se fonder sur la Raison.

    Ma boutade était la réponse à une critique, sur Twitter, de la croyance de Rudolf Steiner en les gnomes et autres esprits élémentaires. Je pensais qu'en me référant à la culture universelle et à l'idée du génie du lieu, je montrerais qu'il n'y avait pas de justification à s'en prendre à cette croyance, inexistante seulement dans l'Europe moderne.

    Il faut dire que les chrétiens ont combattu le culte de ces génies du lieu – avant de les remplacer par les anges ou les saints protecteurs. Le Christ seul devait protéger tout – sans anges, sans entités subordonnées pour le servir. À 00000000.jpgla rigueur, le rationalisme français qui ne veut admettre que l'allégorie abstraite de Marianne, parmi les êtres fabuleux, est de leur lignée.

    On pouvait attendre d'un adepte de René Guénon plus de compréhension de l'ancienne tradition, puisque ce philosophe disait la vénérer, mais son empressement à s'en prendre à Rudolf Steiner, que Guénon détestait, ne l'a pas tiré vers cette voie, et l'a d'autant moins fait que, en guise de Tradition, Guénon ne s'intéressait qu'à des concepts abstraits et rejetait la religion populaire – fondée sur des imaginations variées et particularisées du monde spirituel, non globalisantes. Il a lui-même déclaré que l'imagination était une simple illusion, qu'elle détournait des grandes idées qu'on peut appréhender grâce à un mystérieux intellect intuitif dont il se prévalait. Cela lui faisait, contre les faits, condamner l'évolutionnisme, et tout l'Occident. J'y reviendrai, une autre fois.

  • Spinoza et l'intellect divin

    00000000000000000.jpgJ'ai déjà dit ailleurs que j'avais entrepris la lecture du volume de Baruch, ou Benoît de Spinoza appelé l'Éthique. Je lis le latin et aime le faire, et celui de ce livre est répétitif, les concepts étant toujours les mêmes, et restant assez abstraits pour ne pas être marqués par le monde extérieur – au fond plus varié. Même pour les qualités et les défauts dont il parle, Spinoza avoue que son vocabulaire n'est pas approprié: alors que les mots ont été inventés à partir de ressentis, lui élabore ses concepts à partir de principes mathématiques émanant de postulats.

    Le premier d'entre eux est que le corps et l'esprit chercheraient d'abord à se conserver, à se perpétuer. Il en déduit ensuite les sentiments de joie et de tristesse, selon qu'on y parvient ou non. Comme le corps finit toujours par mourir, on devrait être toujours triste, selon cette logique, si l'esprit en son essence n'était pas éternel – surtout quand il raisonne selon les voies de la raison pure: il est alors en symbiose avec Dieu, et l'esprit qui raisonne logiquement aime Dieu, et Dieu l'aime, puisque le plaisir qu'on a à raisonner logiquement est divin.

    Cet aspect du livre de Spinoza est sympathique, poétique et mystique, et donne à son tour de l'agrément au lecteur. J'aime moi aussi la logique pure.

    Qu'il oppose le corps à l'esprit ne peut pas vraiment être critiqué en théorie, il est conforme en cela à la tradition philosophique – non seulement chrétienne, mais même antique, et universelle. Ce qui est inquiétant, dans sa pensée, est la place erronée qu'il accorde à l'imagination, rejetée du côté du corps alors que le genre seul de l'allégorie nous montre ce qu'elle a d'intermédiaire – et témoigne, en même temps, de l'aspiration du sentiment à aller non seulement plus loin que la matière extérieure, mais aussi qu'à ce que peut saisir l'entendement, jusque par la logique pure.

    Car il est entendu que l'imagination répond à un désir. Mais elle le fait mieux, malgré son caractère évanescent, que les choses physiques ou les concepts abstraits, tout purs qu'ils soient. Spinoza prétend en effet que si on 0000000000000000.jpgcomprend parfaitement la source des désirs – si on les ramène clairement au besoin du corps de se perpétuer –, alors on vainc ses passions, parce qu'on est débarrassé des illusions, et qu'on est entré dans le champ rationnel. Mais c'est absurde, car aucune passion ne peut être définitivement expliquée par des raisons extérieures: elles dépassent toujours le cadre dans lequel on les tient.

    Charles Duits par exemple dénonçait l'illusion matérialiste selon laquelle le désir sexuel était une production de la nature qui voulait se perpétuer grâce à l'acte génésique. Il y a là bien davantage, disait-il. Sa source véritable est l'amour cosmique, le sentiment d'amour qui traverse les mondes et s'exprime dans les corps. Il en est le reflet. Or, de cela, Spinoza ne peut pas prendre conscience, puisqu'il postule que Dieu n'a aucun sentiment – comme si un sentiment non émané de l'intellect ne pouvait pas avoir de légitimité, ne pouvait pas refléter une loi cosmique. Il part même du principe que Dieu n'a pas de corps, alors qu'on pourrait lui rétorquer que Dieu a pour corps l'univers entier, et qu'il est faux que, comme il le prétend, l'esprit et le corps soient séparés l'un de l'autre, et que Dieu ne soit que dans le premier.

    Il postule que Dieu est intellect pur. Mais c'est simplement diviniser l'intellect pur. Or, Dieu ne serait pas Dieu s'il n'était pas partout – et, par conséquent, il est aussi dans le corps et les sentiments. Il n'y a pas le même visage – et c'est la véritable origine du dogme de la trinité: selon l'endroit où il se trouve, Dieu a un masque différent. Mais il est quand même partout, et ne le voir que dans l'activité intellectuelle relève de l'égocentrisme des philosophes, dont l'activité noble et belle les persuade aisément qu'ils participent de l'éternité et de la divinité, plus que les autres hommes. On reconnaît, là, leur orgueil ordinaire.

    Spinoza s'étonne d'ailleurs de ce que soient si rares les âmes qui maîtrisent leurs passions, puisque c'est si facile. Oui, en théorie, tout est facile, mais cela aurait dû lui mettre la puce à l'oreille: sans l'imagination vive de Dieu, l'âme reste imperméable à toutes les belles raisons théoriques que les philosophes peuvent élaborer. Et au moment d'agir, quoi qu'elle ait appris en cours de spinozisme, elle retombe dans ses travers habituels. C'est fatal. Il faut la transformer, la raisonner ne suffit pas!

  • Les doubles virtuels selon Tron

    000000000.jpgQuand j'étais petit, j'adorais le cinéma fantastique – surtout la fantasy et la science-fiction, et tout ce qui déployait l'imagination de façon convaincante. Un jour est sorti le film Tron, de Steven Lisberger, et on y plongeait dans un monde virtuel devenu vivant, animé de lui-même.

    Les décors en sont étranges et oniriques – et l'histoire est mystique, car un être humain est plongé dans ce monde par une entité virtuelle qui a pris miraculeusement vie, mais il y a aussi ceci: dans ce monde, les hommes-programmes (doués, donc, d'une conscience autonome) croient qu'il existe des users, des entités d'un monde plus réel qui les ont créés, les utilisent, jouent en se servant d'eux et peuvent leur donner salut, reconnaissance et puissance. Le chevaleresque héros de l'histoire – le Tron du titre –, entre en contact avec son créateur, un homme de chair appelé Alan Bradley, et obtient de lui des pouvoirs spéciaux pour qu'il abatte le monstre qui, ayant pris le premier conscience de lui-même, est devenu, de ce monde, un tyran abominable. La scène est sacrale, puisque ce Tron reçoit ses dons dans une clarté sublime, après avoir levé les bras dans un geste invocatoire: son disque personnel, à la fois une arme et une base de données individuelles, s'élève seul dans cette clarté, et revient dix fois plus luisant. La science-fiction américaine est souvent ainsi remplie d'un mysticisme étrange, d'un genre nouveau.

    Toute l'aventure du mortel transporté dans ce monde, lui aussi doté de pouvoirs spéciaux grâce à son origine, ne se déroule que dans un instant bref. Elle dure longtemps dans l'autre monde, mais une microseconde dans le 000.jpgnôtre. J'ai déjà évoqué cette tendance à distendre le temps dans le sens d'un allongement dans l'autre monde – alors que dans les mythologies anciennes, c'était au contraire une seconde dans l'autre monde qui durait mille jours dans le nôtre. L'auteur qui a le mieux pratiqué cela est aussi américain, il s'agit de Stephen R. Donaldson, dans sa série de Thomas Covenant, qui voit un homme plonger dans un monde fabuleux purement intérieur: il y a passe des mois, mais, comme dans le rêve, lorsqu'il revient, il ne s'est passé dans la réalité que quelques minutes.

    Il y a ici une singulière inversion, comme si les Américains ne voulaient pratiquer l'art de la mythologie que si le point de vue était changé – que si l'homme de chair devenait le dieu dont émanait le monde autre, merveilleux par essence. La particularité en est que ce monde autre est bien vivant par lui-même, que l'intérieur de l'être humain est pour ces auteurs réellement fait de substances animées, et traversées de forces morales objectives.

    Car que le monde de Tron soit une image de l'être humain intérieur a été dévoilé par le réalisateur, Steven Lisberger même. Il a déclaré que l'idée du film lui était venue à partir d'une question fascinante: l'être humain projette-t-il, dans le monde virtuel, des doubles de lui-même, lorsqu'il crée des programmes, ou simplement les 00000000000.jpgutilise? Car les personnages de cet univers dédoublent les êtres humains réels: les acteurs sont les mêmes, seuls leurs costumes et leurs noms sont différents. Steven Lisberger a eu une vision: les programmes personnifiés ont pris leur âme des êtres humains qui les ont créés. Le monde second prend vie parce que l'humanité le prend comme véhicule de son action.

    Ces fétiches technologiques rappellent les outils personnifiés de la poésie patoise de mon arrière-grand-oncle. Mais ici c'est plus élaboré, et troublant. Car, en se complexifiant, ce monde virtuel acquiert un charme, et de l'autonomie. Les doubles qui les peuplent émergent vers une conscience de soi inquiétante, grâce à un psychisme humain plus élastique et détachable qu'on pourrait croire.

    Il s'agit bien d'inversion théologique, puisque H. B. Blavatsky, dans ses livres publiés aux États-Unis, dit que les hommes étaient au départ de tels doubles sans conscience, créés par des entités plus hautes pour se déplacer et évoluer dans le monde. Steven Lisberger s'est-il imaginé que le monde virtuel des programmes était cela pour l'Homme? Étrange féerie, se situant dans un monde inférieur, élémentaire. Mais féerie américaine typique, aussi.

  • Un nouveau Prudence

    0000000000000000.jpgPrudence était un poète latin et chrétien du cinquième siècle dont j'ai déjà parlé et qui est généralement méprisé de la critique littéraire, mais qui, durant tout le Moyen Âge, fut très aimé. Il a composé des poèmes évoquant la mort glorieuse des martyrs, remplis de tortures affreuses et d'interventions angéliques, ainsi qu'une allégorie opposant les vices et les vertus dans de riches combats, et qui a servi de modèle à tous les siècles suivants, jusqu'au Roman de la Rose et au Livre du Cœur d'amour épris du roi René. Mais le poème qu'il a écrit qu'approuve le plus la critique est un traité contre le paganisme, à travers une polémique avec un philosophe qui défendait celui-ci, nommé Symmaque. C'est un texte agréable à lire, car Prudence retrace tous les cultes bariolés de l'ancienne Rome, et montre qu'ils n'ont pas de sens, qu'ils sont fondés sur des fictions illusoires. C'est très rationaliste, et annonce plus Voltaire que François de Sales – car celui-ci croyait aux légendes merveilleuses et aux anges, et Prudence avait l'esprit plus sec. Il croyait en un Christ assez philosophique. Le christianisme était bien plus rationaliste qu'on ne l'imagine.

    Mais le plaisir qu'on a à lire son traité est, au-delà de la critique théorique, dans la simple description des croyances antiques. On ne peut pas raisonnablement croire que les poètes mythologiques de l'ancienne Rome croyaient tous à ce qu'ils racontaient. Sénèque en particulier fut à la fois philosophe stoïcien et poète tragique: on conçoit bien que dans ses poèmes, il ait créé consciemment des fictions, à la façon d'un Lovecraft. De même, Prudence pouvait rendre intéressantes les croyances païennes tout en restant bon poète.

    Cela toutefois m'a fait curieusement penser à un philosophe actuel, qui cherche à faire connaître au grand public le contenu de la pensée de Rudolf Steiner, que pourtant il rejette et dénigre. Il se nomme Grégoire Perra, et fut lui-même disciple du Maître, avant de se dresser contre lui et ses adeptes. Il présente comme Prudence ce contenu de façon critique, pourfendant notamment son caractère merveilleux (qui renoue en partie, il faut l'avouer, avec le paganisme). Prudence par exemple s'en prend à l'idée que Rome aurait un génie distinct – 000000000000000.jpgentendant par là une entité spirituelle guidant les habitants, et réglant leur destinée sans qu'ils en soient forcément conscients. Or, Steiner, à la suite d'Origène, a bien parlé d'anges, ou d'esprits des peuples. La critique contre sa philosophie porte souvent sur cette question, qui donne l'impression qu'il était nationaliste, ce qu'il n'était pas. Car il ne disait pas que les anges des peuples étaient inégaux entre eux, mais seulement qu'à tour de rôle ils avaient une forme de gouvernance sur les autres. Le génie de Rome régnait donc sur le monde à juste titre, à un moment donné de l'histoire. Et puis après cela passe. Steiner, comme Joseph de Maistre avant lui, avait l'ambition de réinterpréter le paganisme selon des principes chrétiens.

    Mais Grégoire Perra, comme Prudence, est davantage d'un bloc: grand amateur de fantasy, il prend manifestement plaisir à décrire les idées fantastiques de Steiner, tout en en disant du mal. Il faut dire qu'en France, on est dans le sillage rationaliste de Prudence, de telle sorte que sans quelqu'un voulant en dire du mal, on aurait eu peu de chance que soient répandues ces idées dans le public. En dire du bien est plus ou moins interdit.

    C'est comme providentiel. Car le contenu peut aussi attirer en lui-même, et que Prudence ait pourfendu l'idée du génie de Rome a plus amené à en faire un ange ou un saint du ciel qu'à en supprimer réellement la croyance. L'idée a été transformée, pas éradiquée: les peuples avaient bien toujours des patrons aux cieux, tout comme les villes, dans la pensée chrétienne médiévale.

    Mais il reste remarquable que le culte du génie de Rome soit connu justement grâce à Prudence, de telle sorte que même les romantiques aspirant à décrire le Volksgeist se sont finalement reposés sur lui.

    Vie antérieure, pour Grégoire Perra? Il lui reste néanmoins à composer les allégories et les odes aux martyrs présentant positivement un sentiment propre. Ou l'équivalent. Un roman de fantasy, peut-être?

  • André Breton et la science imaginative

    00000.jpgLa question de la méthode scientifique est une grande obsession de notre temps. On compte sur elle, au fond, pour résoudre tous nos problèmes, et Charles Duits pourfendait la tendance à ne voir qu'en la résolution sanitaire l'avenir de l'être humain. Son véritable avenir, disait-il, était son être individuel immortel, et il fallait aussi une science pour en résoudre les mystères. Une science morale et spirituelle, en quelque sorte, dont la seule femme vraiment noire qui lui avait parlé en songe, ou en transe, donnait les grandes lignes, dans son langage inimitable – dont il a fait finalement un livre.

    Mais dès 1924, dans son célèbre Manifeste du surréalisme, son maître André Breton avait pourfendu le rationalisme qui prétendait répondre à toutes les questions par la seule voie de l'expérience extérieure. Il écrivait: Le rationalisme absolu qui reste de mode ne permet de considérer que des faits relevant étroitement de notre expérience. Les fins logiques, par contre, nous échappent. Inutile d’ajouter que l’expérience même s’est vu assigner des limites. Elle tourne dans une cage d’où il est de plus en plus difficile de la faire sortir. Elle s’appuie, elle aussi, sur l’utilité immédiate, et elle est gardée par le bon sens. Sous couleur de civilisation, sous prétexte de progrès, on est parvenu à bannir de l’esprit tout ce qui se peut taxer à tort de superstition, de chimère, à proscrire tout mode de recherche de la vérité qui n’est pas l’usage. […] L’imagination est peut-être sur le point de reprendre ses droits. Si les profondeurs de notre esprit recèlent d’étranges forces capables d’augmenter celles de la surface, ou de lutter victorieusement contre elles, il y a tout intérêt à les capter, à les capter d’abord, pour les soumettre ensuite, s’il y a lieu, au contrôle de notre raison. Les analystes eux-mêmes n’ont qu’à y gagner. Mais il importe d’observer qu’aucun moyen n’est désigné a priori pour la conduite de cette entreprise, que jusqu’à nouvel ordre elle peut passer pour être aussi bien du ressort des poètes que des savants et que son succès ne dépend pas des voies plus ou moins capricieuses qui seront suivies.

    Un passage grandiose, qu'à vrai dire j'ai trouvé dans un manuel de français. Breton y met sur le même plan le poète et le savant, laissant entendre que par la voie de l'imagination poétique (c'est à dire inspirée), on peut trouver des choses que la science matérialiste ne peut pas trouver. Que les analystes aient tout à y gagner, selon lui, montre que cette démarche fondée sur l'imagination poétique est complémentaire – comme au fond sont complémentaires les médecines obtenues par cette voie, soit dans les temps anciens, comme la médecine chinoise ou la médecine indienne, soit dans des temps plus récents, comme la médecine romantique ou l'anthroposophique.

    Naturellement, cette voie fondée sur l'imagination prospective, qui prétend sonder par l'imagination et l'intuition conjuguées les mystères des forces qui agissent derrière les apparences, apparaîtra comme mauvaise, voire 0000.jpgdangereuse aux ennemis qui demeurent d'André Breton. Celui-ci, de fait, se plaignait que les auteurs ésotériques comme Louis-Claude de Saint-Martin et Éliphas Lévi ne fussent pas étudiés à l'Université. Pour lui, l'aspiration à la mythologie du romantisme allemand était bonne, et pouvait réellement révéler des choses utiles.

    Au reste, de façon inattendue, Descartes lui donnait raison. Car s'il a précisé une méthode sûre pour la science, il admettait que par son inspiration le poète pouvait aussi trouver de grandes vérités. Il restait, pour le coup, à en préciser la méthode. Breton s'y est essayé, et il ne l'a pas si mal fait.

  • J. R. R. Tolkien et les démons du mensonge

    000000.pngIl y a peu, j'ai évoqué la question de Dame Nature offensée par la pollution, ainsi que la dimension morale de la pollution dans l'ancien lexique religieux, me demandant dans quelle mesure le mensonge pouvait offenser la Nature, qui est réputée n'avoir pas de pensée.

    Un lien objectif entre les deux a été établi par J. R. R. Tolkien dans sa mythologie, car ses démons, au sens propre, sont désignés comme des princes du mensonge, et en même temps ils sont les pères évidents de l'industrie moderne, et par là-même les pourvoyeurs d'une effroyable pollution extérieure.

    La dimension écologique de ses écrits a été remarquée par tout le monde: Sarúman a une voix d'enjôleur et de menteur, il arrange continuellement la réalité par ses mots subtils – et en même temps il crée une industrie polluante, détruit des arbres, s'adonne à la manipulation génétique et forge des armes destructrices fondées sur l'explosion. Sauron fait, lui, de son royaume un champ de ruines et de scories ne laissant plus de place au règne végétal – et en même temps il crée l'illusion que son anneau peut être utilisé pour le bien, alors qu'il ne répand ce mensonge que pour mieux étendre son empire.

    Tolkien même a dit que Melkor le Morgoth, le premier dieu du mal à être apparu sur la Terre (évoqué dans le Silmarillion), est lié en profondeur à l'Âge de la Machine, et que ses monstres sont en réalité des créations 00000000000.jpgmécaniques - mais hideuses, et dont le souffle est pestilentiel. Et ses orcs sont des fabrications imitant les elfes pour la perdition du monde. Or, il est aussi le père de tout mensonge.

    Les machines, disait Tolkien, sont un mensonge matérialisé. Elles imitent la vie, mais ne sont pas vivantes; elles semblent merveilleuses, mais n'ont rien en elles de divin; elles sont apparemment belles, mais parce que leurs carrosseries rutilantes cachent des moteurs laids. La pollution qui résulte d'elles est pleine des mensonges qu'elles portent – est pleine des illusions de progrès et d'évolution qui justifient leur existence. Tolkien détestait les machines, leur odeur, et avait renoncé à utiliser une automobile et à en posséder une: pour lui, c'était le mal.

    Il a directement évoqué, dans son traité sur les contes de fées, leur caractère mensonger: elles ne doivent pas être dans les contes, disait-il, parce que leur existence n'est qu'éphémère. Elles changent continuellement – et ont toujours une efficacité inférieure à ce qu'on prétend. Elles ne sont que de la poudre aux yeux; et la pollution qu'elles créent le manifeste.

    Tolkien reliait ainsi la théologie médiévale et l'écologie moderne: cela a été remarqué par tous. Il n'était pas le seul. Frédéric Mistral le faisait aussi. Tout comme, en Suisse, Gonzague de Reynold. Et je gage que quand David Lynch reproche aux hommes d'avoir offensé la Nature for some reason, il songe aux pensées négatives portant la haine et la peur – pas seulement aux pollutions industrielles.

  • David Lynch et les révoltes de Dame Nature

    00000000000.jpgPendant le confinement lié au coronavirus, David Lynch, interviewé, a brièvement fait savoir que pour lui la pandémie était issue d'une révolte de Mère Nature, à laquelle on faisait trop de mal, et que les confinés devaient méditer, ou s'adonner à l'écriture d'un poème, ou une autre activité artistique. En plus simple, il reprenait, dans les grandes lignes, ce que Rudolf Steiner disait des pandémies en général – mais qu'il n'a dit que dans diverses conférences, à différentes époques de sa vie.

    Cependant David Lynch n'a pas l'habitude d'entrer dans le détail ésotérique des choses, il préfère les suggérer – refuse de les dire explicitement. Il laisse la possibilité, dans ses films, que même les esprits qui possèdent des êtres humains et les font mal agir soient de simples allégories – tout en affirmant que les univers qu'il crée sont bien réels. En introduction d'un épisode de Twin Peaks, il faisait dire à la Dame à la Bûche (sorte de clairvoyante énigmatique, de seer) que l'univers de Twin Peaks était au-delà de la porte de feu – ce que bien peu de gens comprendront, affirmait-elle. Mais en 0000000000.jpgoccultisme, au-delà du feu est le monde spirituel, le pays des esprits – anges ou démons. Il ne veut pas faire référence explicitement à l'occultisme, mais il y pense.

    Le mal que nous faisons à la Nature est connu: on a même émis l'hypothèse que le coronavirus était lié à des nuages de pollution, que ceux-ci le véhiculaient. Mais on ne sait pas à proprement parler si c'est le mal qu'on fait à la Nature qui a donné naissance au coronavirus. Les pandémies médiévales étaient-elles liées à des feux de cheminée? Car on refuse parfois de l'admettre, mais la pollution de l'air n'est pas si nouvelle qu'on croit: la vallée de Chamonix était déjà autrefois pleine de fumées qui abîmaient les poumons, et Horace-Bénédict de Saussure dit que l'air à la fois froid, humide et fumeux laissait une espérance de vie réduite aux Chamoniards...

    Je pense, néanmoins, que Lynch est ici plus mystique, plus évasif; que si la pollution est impliquée, il s'agit aussi de pollution spirituelle – que le mot doit garder ici son sens religieux d'impureté morale 0000000000000000000000.jpgs'exprimant physiquement. On se souvient que Steiner disait que le mal fait aux animaux pouvait rejaillir sous forme de bacilles, de maladies épidémiques. C'est en fait karmique, et David Lynch croit réellement au karma, on peut en trouver mille preuves dans ses films. Peut-être que le mal qu'on fait au règne végétal aussi a un tel effet karmique.

    Mais le mensonge fait-il du mal à la Nature? Car Steiner disait que son effet karmique pouvait être une maladie. Pour la plupart des êtres humains, la Nature n'a cure de la vérité, donc une telle idée est absurde. La vérité n'est pour eux qu'une catégorie de la subjectivité humaine. Mais cela signifie beaucoup. Car quoique les êtres humains disent sur leurs valeurs et leur éthique, au moment d'agir, ils ne suivent que ce qu'ils croient être les lois de la Nature. Et la croyance que le mensonge ne change rien au monde extérieur peut amener à mentir si l'intérêt personnel y trouve son compte. On ne devrait donc pas se plaindre de la croyance qu'un mensonge dérègle les lois naturelles si on déteste le mensonge. Et n'est-il pas réellement détestable, ne le ressent-on pas réellement comme tel?

    Comment pourrait-il dérégler les lois naturelles? demandera-t-on. La Nature peut-elle mentir? Mais n'y a-t-il pas un lien entre ce qu'on ressent comme étant la Nature normale, et la vérité d'une parole? Une parole normale peut-elle être un mensonge? Les deux lois ne fonctionnent-elles pas ici sous un rapport au moins d'analogie? J'y reviendrai à l'occasion, en m'appuyant sur Tolkien, dont les démons étaient des menteurs en même temps que d'impénitents pollueurs.

  • Les livres de Spinoza ont-ils vraiment pu traduire sa pensée?

    000.jpgJ'ai publié ailleurs un article sur l'idée de Spinoza selon laquelle la pensée n'avait aucune influence sur le corps, ni le corps sur la pensée: chacun va son train, prétendait le philosophe hollandais, et les causes de chacun ne se trouvent que dans le passé de chacun – remontant à l'infini vers une source toujours fuyante, donc inconnue , voire inexistante. En termes rigoureux, en réalité, on dirait que les choses arrivent sans cause, mais selon une succession mécanique pas forcément causale. Le sentiment de l'absurde qui s'est fait jour dans la philosophie moderne vient bien de là: de cette idée de Spinoza. Les choses se succèdent sans cause réelle!

    J'ai rapporté l'exemple qu'il donne pour contrer une objection: les temples. N'émanent-ils pas de la pensée? admet-il qu'on pourra lui objecter. L'exemple est bien choisi: il est ironique. Spinoza ne croyait pas que les religions eussent de véritables pensées. Il rétorque donc que les ressources de la nature sont inconnues, et que les principes de construction des temples peuvent s'y trouver.

    Mais la question se pose aussi des livres de Spinoza mêmes. La pensée a-t-elle présidé à leur confection? A-t-elle eu une influence dans le choix des mots écrits? Si on en croit Spinoza: non. Donc la pensée de Spinoza, n'ayant pas eu d'influence sur les mots qu'on peut lire, ne peut pas se manifester à travers eux. Donc ce n'est pas la pensée de Spinoza qui affirme que la pensée n'a pas d'influence sur l'action corporelle. Donc l'action corporelle de Spinoza peut avoir été influencée par sa pensée, et ses mots la manifester. Donc la pensée peut bien influencer l'action corporelle, et Spinoza a tort.

    Ce n'est pas possible autrement: s'il a raison, ce n'est pas sa pensée qu'il a exprimée; si c'est sa pensée qu'il a exprimée, il a tort – son action démontre le contraire de ce qu'il affirme.

    En vérité, les philosophes qui ne cessent de parler d'action déterminée, de mécanique corporelle et matérielle absolue, s'excluent volontiers eux-mêmes de ces lois restrictives: en un sens, à les écouter, ils sont les seuls à leur échapper – leur intelligence les plaçant, en quelque sorte, hors du temps et de l'espace.

    Le matérialisme renvoie souvent à l'orgueil du philosophe qui l'énonce, seul esprit à se reconnaître pour tel. Les autres sont surtout des automates; lui seul, dans sa solitude superbe, agit en pensant. Lui seul écrit des livres qui ont du sens; les autres (surtout les religieux) ne sont guère que le fruit des affections corporelles – comme disait Spinoza.

    Mais c'est peut-être aussi le déterminisme, qui les pousse à énoncer leurs pensées, qui n'ont ainsi aucune valeur objective. Notamment, ils répètent ce que disent leurs examinateurs, quand ils passent les concours. Et Spinoza est très à la mode.

  • Le coronavirus selon Rudolf Steiner

    000.jpgJ'ai lu, dans un journal anthroposophique, que Rudolf Steiner donnait aux maladies épidémiques trois causes majeures. La première est le mensonge généralisé, la façon dont les sociétés reposent entièrement sur le mensonge. Car Steiner donnait une cause morale aux maladies. Le mensonge, disait-il, empoisonne l'air spirituel que respirent les communautés, et cet air spirituel a un effet physique, il crée des maladies.

    La seconde cause est la cruauté vis à vis des animaux. Pour le coup, j'ai vu des associations vegan dire la même chose: les souffrance infligées aux animaux rejaillissent sur l'humanité sous forme de maladies. Il est quand même peut-être significatif que les effets du mensonge, plus subtils, ne soient pas autant mis en avant par les associations. Même les religions en parlent peu, à ma connaissance. Cela dit, je connais bien le catholicisme médiéval, et cela y ressemble. On disait ce genre de choses, dans l'Europe catholique. C'est peut-être à cause de cela qu'on ne le dit plus trop, on espère toujours avoir dépassé le Moyen Âge, ne plus jamais y retourner. Car depuis, on a fait de grands progrès techniques, qui facilitent certainement la vie terrestre, et c'est ainsi que la pensée médiévale inspire désormais une haine spontanée, rappelant une époque dure et lourde.

    C'est même à cause de cela que la laïcité a été si dure en France, réagissant avec force contre un catholicisme accusé d'empêcher le progrès scientifique. Et conspuant les prêtres et leurs idées, assurant qu'elles étaient grotesques globalement, et que le Moyen Âge n'était pas seulement une époque difficile, mais aussi obscure mentalement, et intellectuellement.

    Très bien. Mais ce n'est pas pour autant qu'il avait forcément tort quand il donnait aux épidémies une origine morale: après tout on n'en sait rien.

    En apparence, il est moins moyenâgeux de défendre les animaux, que de faire des reproches aux menteurs. Mais l'Église catholique défendait aussi les animaux contre la cruauté humaine. Les légendes traditionnelles montrant 000000000000.jpgdes chasseurs devenant fous et la proie du démon parce qu'ils tuent trop de bêtes, rappellent ce que les prêtres pensaient de l'acharnement contre les bêtes, créatures de Dieu. La légende de saint François d'Assise, à l'inverse, rappelle ce que l'être humain doit faire avec les bêtes. Et les procès contre les animaux, qui ont tant fait rire les philosophes, étaient conçus comme des conjurations pour que les bêtes nuisibles à l'être humain et à ses projets restent dans leur espace propre, et empêcher qu'elles soient exterminées par des hommes vindicatifs.

    La troisième cause possible des maladies est la peur, disait Steiner. Elle nourrit les maladies, ou plutôt, les esprits qui sont derrière, ténébreux et dits par lui arhimaniens, du nom d'une divinité perse évoquée déjà par Lord Byron et d'autres romantiques.

    Outre les remèdes physiques, qui font débat, le remède moral, disait-il encore, est l'amour du prochain, et le courage de s'occuper des autres. S'oublier soi-même. Et être vrai avec soi-même – jusque contre les pensées communes, si elles sont fallacieuses.

    Il y a aussi un remède spirituel, bien sûr: méditer les grands textes religieux, ou pratiquer une activité artistique.

    Ce sont des pistes. Chacun les suit, s'il veut, ou s'il peut.

  • Workshop à Edimbourg: pensées de Rudolf Steiner sur la valeur éducative du conte

    87064616_1009883066071698_2525642405877645312_o.jpgLe 21 mars prochain, mon amie Rachel Salter, conteuse de son état, et moi animerons un workshop au Storytelling Center d’Edimbourg. Le thème en est Storytelling for Children in Rudolf Steiner's Thought: la valeur éducative des contes dans la pensée de Rudolf Steiner. Vous pouvez en découvrir, sur l’affiche ci-contre, la présentation avec le lieu, l’heure et le prix, pour ceux qui auraient, comme nous, le courage de se déplacer jusque-là!

    Les exemples seront essentiellement tirés des contes de Duncan Williamson (1928-2007), conteur de la communauté nomade qui conservait dans ses récits la tradition la plus ancienne et la plus sainte de la mythologie écossaise, évoquant des rois et des fées et ne tombant jamais dans le burlesque délirant auquel s’adonnent la plupart des conteurs francophones que j’ai vus: il gardait beaucoup de dignité, et se rapportait au monde spirituel avec fraîcheur et beauté, ne cherchait pas à en rajouter pour faire rire, même s’il avait beaucoup d’humour. Son lien avec Rudolf Steiner est donc patent, car c’est ce type de contes que le philosophe autrichien recommandait pour les enfants, sérieux et graves sans être lourds et pesants. Pour lui, en effet, les contes contenaient, sous forme allégorique ou symbolique, les vérités spirituelles et, comme je l’ai dit la semaine dernière, il rejoignait à cet égard J. R. R. Tolkien et le romantisme allemand, avec toute la tradition des Märchen que chercha à illustrer Novalis. Les êtres spirituels qui vivent sur Terre sont souvent le sujet des contes de Duncan Williamson, et ils s’y comportent comme Steiner a dit qu’ils se comportaient. C’est pour cette raison qu’un recueil de ses contes a été publié par la maison d’édition anthroposophique Floris, sise à Edimbourg et l’une des plus importantes du monde anglophone. C’est pour cette raison aussi que Rachel Salter a pu dire avec succès des contes de Duncan Williamson devant la Branche Henry Dunant, à Genève, de la Société anthroposophique suisse. Ils ont été très appréciés des personnes présentes, montrant comme l’amour des chiens subsiste au-delà de la mort, et de quelle manière les fées aiment rendre service aux pauvres gens et sont en contact permanent avec Dieu, qu’elles s’entendent très bien avec lui, contrairement à ce qu’ont dit certains. A Noël, en particulier, Dieu aime rendre visite aux fées!

    C’est sans doute à cause de cela que le poète savoyard Antoine Jacquemoud (1806-1887) a affirmé que Dieu visitait chaque soir le sommet des montagnes: là vivent des fées particulièrement nobles, c’est bien connu. Mais il ne sera pas question de la Savoie lors de ce workshop.

    Duncan Williamson ne sera pas notre seule référence, si elle sera la principale. Nous citerons également les frères Grimm (c’est plus ou moins obligatoire) et des ballades écossaises, ainsi que des comptines, car Steiner a également insisté sur la valeur formatrice de la musique.

    Son idée est que l’imagination libère l’âme et que l’imagination disciplinée, manifestant pour ainsi dire le monde spirituel, forme l’âme de la plus excellente des manières, donnant de bonnes habitudes et dispositions, qu’elle a une valeur thérapeutique et édificatrice majeure, en particulier pour les enfants de sept à quatorze ans. Alors, dit-il, le corps éthérique, fait de rythmes et d’images, domine l’être humain, et c’est par ce biais, par conséquent, qu’on doit éduquer.

    Pour moi Rudolf Steiner est le philosophe majeur du vingtième siècle, et il est marginalisé pour cette raison même, qu’il écrase la plupart des philosophes officiels, sortis des universités, de son génie. Ils ne savent pas quoi faire de ses idées, car elles ruinent leurs édifices théoriques en montrant d’emblée qu’ils spéculent sur un monde des causes qui, comme le disait Joseph de Maistre, est purement spirituel, jamais matériel, et sur lequel il ne sert à rien de spéculer: on a les moyens de le percevoir, ou pas. C’est particulièrement vrai de l’éducation, qui s’adresse à l’humain dans ses profondeurs les plus mystérieuses.

    J’ajoute que ce workshop est réalisé en relation avec des tableaux de John Slavin, peintre écossais dont j’ai plusieurs fois parlé ici, et qui a abondamment illustré les contes de Duncan 3427268154_336dccc9e2_b.jpgWilliamson. Il a aussi peint l’image qui a servi de base à l’affiche présentant notre workshop. Il met l’accent sur la licorne, symbole de l’esprit de pureté et de virginité, manifestation imaginative de l’esprit divin qui s’est incarné dans la sainte Vierge lors de l’Annonciation, selon plusieurs tableaux médiévaux d’inspiration allemande, mais, surtout, emblème de l’Ecosse. Celle-ci aime le virginal, cela se voit dans ses paysages, et aussi dans sa mythologie, ses traditions populaires qui, plus qu’aucune autre d’Europe, peut-être, restituent les vérités du monde spirituel. Duncan Williamson a montré  que les rois n’ont acquis une véritable légitimité que du jour où ils ont fait sculpter, à l’entrée de leur palais, deux magnifiques licornes. Alors l’Esprit-saint a pu descendre sur leur front, et ils ont été prêts à accueillir le christianisme. La Légende dorée montre que les rois écossais et irlandais l’ont accueilli avec une sincérité toute particulière: voyez la vie de saint Patrice par Jacques de Voragine.

    La principale organisatrice de notre workshop, celle qui a permis son existence, est Linda Williamson, la veuve du célèbre conteur, celle qui a transcrit, édité et préfacé ses contes. D’origine américaine, elle est tombée amoureuse de la tradition folklorique écossaise, et a participé à la fondation du Storytelling Center d’Edimbourg, une référence majeure. Son enthousiasme et l’élévation de son esprit ont fait des miracles, et je ne la remercierai jamais assez. D’autant plus que l’Ecosse est le premier pays où j’aie choisi d’aller en voyage, quand j’ai eu l’âge de choisir: j’y étais prédestiné, peut-être depuis une vie antérieure. Un pays magnifique et magique, fait pour les poètes. Comme en Savoie, voire davantage encore, on y est facilement aux portes du monde des elfes!

  • La négation du diable

    unnamed.pngOn feint souvent que la croyance au diable soit un moyen de soumettre le peuple par la peur. En réalité, il s’agit de considérer que l’homme est détaché dans sa véritable nature du mal qu’il fait. Sans doute, comme disait David Lynch dans un de ses films, le diable ne vient que si on l’a invité. Mais le mal est bien fait par lui, en un sens. Le pardon des mauvaises actions passe par l’idée que l’être humain est dirigé par une force extérieure, lorsqu’il les commet. Alors la prison prend tout son sens: elle doit fortifier l’âme jusqu’à ce qu’elle soit en mesure de se détacher du diable, qui lui susurre ses commandements de sa voix enchanteresse.

    Je ne fais l’apologie de rien. Mais saint Paul parlait de la même façon de la peine de mort. Elle avait pour vertu de fortifier l’âme pour les temps futurs. Pour une autre vie – ou pour le ec5dbdf4b906391f1b04082578dbd335.jpgJugement dernier, disait-il: on ne lui tiendra pas compte, alors, de ses fautes déjà punies de mort. Cela signifie, d’un point de vue karmique, que dans les vies suivantes, son âme aura acquis les moyens de résister aux appels du malin qui l’a poussée à agir dans sa ou ses vies antérieures. Elle sera renforcée par l’épreuve. Car la peine n’est pas infligée pour le passé, mais pour l’avenir.

    Naturellement, pour des âmes qui ne considèrent pas la vie future – qui n’y croient pas, peut-être, qui ne songent ni à l’enfer ni aux vies successives –, la peine de mort apparaît comme inutile et absurde. Une peine purgative est forcément, à une époque matérialiste, située en cette vie, et doit transformer un mauvais sujet en bon citoyen.

    Cela n’est pas sans rapport avec la prétendue laïcisation de l’enseignement, qui place le salut dans la sphère terrestre et ne propose pas tant une ascension intérieure qu'une ascension sociale, un accroissement des richesses et du statut. Cela n’est pas sans rapport avec ce que proposait Jean-Jacques Rousseau, AVT_Charles-Duits_3009.jpegl’instauration d’une religion purement républicaine, liée à la vie terrestre, sans projection pour l’individu vers l’avenir.

    Cela scandalisait Charles Duits, à juste titre: il croyait en l’éternité de l’individu profond, et que l’éducation devait servir à son évolution au travers des siècles.

    Située dans l’espace physique ou non, cette philosophie a toujours un fond religieux. Car, si on rejette l'idée du diable, c’est qu’on assimile l’homme à ses actions, et donc qu’on confond le diable et l’homme. Ainsi, un peu comme Tacite avec Néron, puisqu’on ne détache pas le démon de l’être humain, on peint le méchant comme un monstre. On le fait constamment pour Hitler, sans voir que son cas en devient aberrant et hors de toute comparaison avec les hommes ordinaires. Or, comme le disait J. R. R. Tolkien, il était quelqu’un de très ordinaire, qui n’avait fait qu’accueillir en lui l’impulsion démoniaque avec plaisir, et en avait perdu son âme: il l’avait vendue, pour devenir le prince de l’Allemagne. Et combien de gens n'ont-ils pas des rêves comparables sans avoir jamais le moyen de tuer en masse!

    Ce n’est que lorsqu’on accepte de regarder en face ses démons qu’on peut s’en libérer. Si on assimile les autres au diable, si on réduit le second à l’âme des gens mauvais, on ne voit le mal que chez les autres, on ne peut pas le voir en soi. Car chacun sait bien qu’il n’a rien soi-même de monstrueux, qu’il a de bonnes raisons d’agir: ce sont toujours les autres, qui sont différents!

    À cela, un cinéaste tel que David Lynch initie. Le romancier Stephen R. Donaldson fait de même. Cela passe en général par l’art, car cela passe par la représentation – au moins par l’imagination individuelle, privée – de figures purement spirituelles, psychiques.

  • Le sentiment personnel des supérieurs a-t-il une influence légitime?

    darwin.jpgPoursuivant ma réflexion sur la tendance des universitaires et professeurs à partager les mêmes sentiments et à ainsi former une communauté indépendamment d’une véritable réflexion critique, je voudrais parler de ma fille, qui fait des études de lettres et de sociologie à un niveau poussé, sans doute supérieur à celui que j'aie jamais atteint. Parti avec elle en Norvège pour voir son frère qui y vit, j'ai eu l'occasion de converser des sujets de dissertation qu'elle doit traiter, et il y en avait un qui nous a occupés un certain temps, qui était de savoir si la théorie pouvait influencer la pratique et changer les choses en bien – améliorer l'humanité, l'aider à évoluer.

    Je lui ai demandé si elle avait développé l'idée que le darwinisme avait favorisé en Amérique l'esprit d'entreprise en même temps que l'individualisme et l'égoïsme – puisque toutes ces choses sont liées et sont les faces noires et blanches de la même pièce. Moi-même je l'avoue, j'aime les humains, et regarde surtout la faculté des Américains à entreprendre, leur courage à le faire, leur liberté à créer, bien que je sois aussi rebuté, comme presque tout le monde, par la sauvagerie des rapports sociaux.

    Ma fille me répond, justement, que ses professeurs ne veulent absolument pas entendre parler du moindre bienfait permis par le darwinisme social, qu'ils ne font qu'en dire du mal, qu'ils n'y voient que ténèbres et horreur. Que par conséquent elle n'aurait jamais osé faire le moindre paragraphe sur la question, parce que, au-delà de l'objectivité affichée, c'est le sentiment commun aux professeurs qu'il faut considérer dans ces sortes de choses.

    Un pragmatisme lucide, mais qui me montrait ce qui peut-être m'a empêché de réussir dans les études supérieures: le sentiment commun aux professeurs qui corrigent, je m'en moquais complètement. C'est offensant, en un sens. Mais j'aime réellement la logique pure hors de tout communautarisme émotionnel. À ma façon propre, je suis moi aussi un gros individualiste.

    Pour plaisanter à demi, j'ai répondu qu'en ce cas on n'avait qu'à montrer comment la théorie marxiste avait permis de grands progrès sociaux en Chine et en Russie. C'est plus dans la ligne, pour ainsi dire. Plus dans les sentiments de ces gens. Même s'ils disent que non, maintenant qu'on sait ce que ça a donné, moins de bien qu'on pouvait chirac.jpgespérer. Mais moins de mal qu'on le dit parfois, aussi. Cela dit en toute objectivité. Les femmes en Chine sont plus libres qu'au temps de l'Empereur.

    Cela me rappelle Jacques Chirac, qui ne faisait rien mais énonçait ses sentiments en public en pensant qu'ils allaient influencer le peuple. Il aurait fallu pour cela que son avenir dépendît de ses affections personnelles, comme pour les étudiants notés par les professeurs; car s'ils se plient à leurs sentiments, c'est aussi parce qu'ils espèrent avoir un métier et gagner de l'argent. L'argent a plus d'influence qu'on pourrait croire sur les études. Comme en Amérique. C'est seulement qu'en France l'État est proportionnellement plus riche. L'individualisme y est donc moins bien vu.

  • Georges Gusdorf et la mythologie (suite)

    Georges-Gusdorf.jpgJ'ai raconté l'autre jour que mon directeur de thèse m'avait reproché, lors de la soutenance, d'avoir repris des idées de Georges Gusdorf, lequel pourtant il m'avait posé comme base solide de ma réflexion, lors de notre premier entretien. À l'inverse, il s'est plaint que je ne me fusse pas appuyé sur des noms plus populaires, relativement au Romantisme, mais qu'en réalité je ne connaissais pas, et qu'il ne m'a jamais cités. Croyait-il qu'il allait de soi qu'on dût les connaître? Mais pourquoi en serait-il ainsi? Qui fait autorité de façon évidente? Personne.

    Et puis pourquoi me reprocher de m'appuyer sur les idées d'un penseur qu'on m'a conseillé, si on ne l'a pas lu en détail? Peut-être que le nom de Gusdorf faisait chic dans certains milieux autorisés, mais qu'on ne savait pas ce qu'il recouvrait, qu'on croyait évident qu'il synthétisait les choses dans un sens matérialiste et fonctionaliste. La vérité devait faire bondir. Mais étais-je coupable de l'avoir dite?

    J'avais de surcroît prévenu que ce qui m'intéressait était ce dont parlait principalement Gusdorf pour le Romantisme - la dimension mythologique, telle que la comprenaient Frédéric Schlegel et Novalis. Mais était-elle connue de mon directeur de thèse? Après avoir gardé le silence, il a fini par dire: Cette dimension m'intéresse. Mais c'était pour se plaindre, le jour de la soutenance, que je l'eusse exploitée en profondeur. Quel en est le ressort?

    Il devait sentir que j'étais prêt à abandonner. Ce n'était sans doute pas dans son intérêt.

    Le fait est que Georges Gusdorf est un penseur méconnu, morin.jpgEdgar Morin même l'a déclaré, pour des raisons qu'on ne démêle pas bien. Les initiés reconnaissent qu'il a sondé le Romantisme à une profondeur exceptionnelle, mais pour celui qui ne l'a pas lu et s'imagine seulement le connaître, cette profondeur se recoupe forcément avec la vulgate universitaire, la doctrine habituelle – faite plus ou moins d'Existentialisme dégénéré.

    Au fond, j'étais coupable d'avoir réellement lu les livres que lisent les initiés et que citent seulement les autres. On m'a accusé de n'avoir que trop lu les œuvres des auteurs savoisiens que j'étudiais, mais on peut aussi me juger coupable d'avoir trop bien lu Georges Gusdorf! On me l'a cité pour me piéger, peut-être, pensant que je ne parviendrais pas au bout de ses volumes épais, et qu'on pourrait me le reprocher, pointant du doigt mes manques. Mais on n'a pu que pointer du doigt les volumes plus communs qu'effectivement je n'avais pas lus et qui ne m'intéressaient pas, que de toute façon on ne m'avait pas cités, et que je n'étais donc nullement obligé de connaître.

    Oui, je l'admets, je ne suis pas sociable, le sentiment de mes supérieurs me laisse de glace, ne m'influence aucunement, je ne veux pas forcément faire partie de leur communauté! C'est ce qu'on a voulu me faire payer. C'est en sens que la science universitaire est toujours plus ou moins de la cooptation. C'est la cause même de la méconnaissance qu'on a de Gusdorf, qui à certains égards me ressemblait: il critiquait la masse des professeurs d'État.