Philosophie

  • La langue comme réseau de souffles – ou de verbes (notes de grammaire, 2)

    0000000000.jpgJ'ai dit, dans un précédent article, que le sujet d'un verbe n'était qu'illusoirement le thème d'une proposition ou, si l'on veut, du discours. Le vrai thème du discours est au fond fait des actions et des états désignés, c'est à dire, grammaticalement, des verbes; ce qu'on appelle le sujet est justement un prédicat, il renseigne sur la source de cette action ou de cet état. Dans le monde manifesté, une action ou un état prend naissance quelque part, dans un point précis: c'est ce qu'on indique par le sujet. Mais au fond le sujet n'est pas le thème principal du discours; c'est bien le verbe, qui l'est.

    Ce qu'on nomme ainsi philosophiquement un sujet apparaît dans le discours comme une illusion, en ce que cela ne se recoupe jamais avec l'être véritable. L'être n'est pas tant dans le sujet que dans l'action. Je veux dire, chaque action qu'on effectue est un reflet, une facette de soi. L'ensemble des actions qu'on effectue dans sa vie donne un tableau complet du moi profond et réel – et on pourrait dire que l'ensemble des actions effectuées dans le monde donne une image de Dieu.

    Le moi qui dit je quand une action est effectuée à la première personne – ce moi est pure fumée. C'est ce que rappelait François de Sales quand il disait qu'après la mort il ne restait de soi que les actions qu'on avait effectuées. Le moi nommé par la fonction sujet n'était donc alors rien. Il n'était qu'un leurre – une accroche par laquelle le véritable moi pouvait s'exprimer, en effectuant une action. Il était le nuage dans lequel le souffle de l'action pouvait apparaître, et se manifester! Mais au bout du compte seul 000000000.jpgce souffle – cet esprit – est réel. Ou du moins, il l'est davantage, se situant non dans l'espace, mais dans le temps. Et de fait, c'est dans le temps qui sépare la naissance et la mort, dans le temps qui fait se succéder les actions qu'un moi véritablement s'exprime.

    Car les souffles qui constituent les actions du monde sont au fond déjà là, mais le nuage, la vapeur qui constitue l'espace où elles s'expriment et se manifestent sont comme des amorces, des fenêtres par lesquelles donc ces souffles, ces esprits entrent dans le monde. Elles sont en quelque sorte leur captation, grâce à laquelle ils se rendent accessibles à la conscience – permettant au nuage de se mirer. Dans le nuage, les actions tracent des couleurs, et au cours d'une vie, ces couleurs se mettent en place, et bâtissent la forme d'un être.

    Or, c'est de toute éternité ce qu'a voulu représenter le langage, et non pas, comme le croient beaucoup de linguistes, des thèmes qui seraient des éléments physiques occupant un espace, et des prédicats qui sont en quelque sorte la mise en mouvement de ces corps. Il en va tout autrement. Les mouvements, sous forme de réseaux de souffles, donc d'actions, sont déjà là – et les corps, simples nuages arrêtant, ou revêtant ces souffles de formes, sont là pour les manifester, pour qu'on les saisisse, pour se rendre accessibles à l'entendement.

    Cela achève, pour moi, de prouver que le thème est le verbe, et que le sujet fait partie du prédicat, en grammaire.

  • Voltaire, Jésus et la Tradition

    000000000000000.jpgIl semble souvent que se réclamer de Jésus-Christ soit être fidèle à la Tradition; mais lui-même contestait que la Tradition fût sainte. Il reprochait aux Pharisiens (ou hommes religieux de son temps et du lieu où il vivait) de se réclamer de cette Tradition même quand en réalité elle contredisait les commandements divins.

    Il en a donné la possibilité: il a montré que cela pouvait arriver. Une tradition même très ancienne, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, peut aller contre la volonté de Dieu!

    C'est, somme toute, de cet esprit christique de lien direct avec la divinité présente et vivante, au-delà de ce qu'indique l'impulsion venue du passé – c'est de cet esprit qu'est venu l'humanisme occidental, le sens de soi, la liberté de jugement, et jusqu'à la philosophie des Lumières. C'en est au point où Chateaubriand affirmait que Liberté, Égalité et Fraternité étaient la réalisation politique du christianisme. Plus tard, Rudolf Steiner aura la même idée. (Et de fait, la devise émane de Fénelon, qui était christique en ce qu'il pouvait contester l'action du roi de droit divin au nom d'une justice supérieure, émanée de la divinité.)

    En tout cas lorsque Voltaire, dans Zadig, condamnait les traditions les plus sacrées en les assimilant à de vieux abus, il participait du même esprit. J'ai déjà montré le lien probable entre Voltaire et François de Sales: il vivait dans le diocèse qu'avait 00000000000.jpgdirigé le saint savoyard, et la pensée de celui-ci imprégnait le clergé local, que Voltaire fréquentait. Il était un proche du curé de Ferney, son fief. Et le fait est que François de Sales valorisait le lien intime et privé avec la divinité, quoique sous la direction spirituelle des prêtres, et ne mettait pas trop en avant la tradition dogmatique et théorique. C'est ce qui dut plaire, aussi, à Rousseau, chez les prêtres savoyards qu'il fréquenta à Cluses et Turin et qu'il peignit en les unifiant sous la figure du célèbre Vicaire, dans son Émile. Au fond, ce lien avec le Christ, expression vivante de la divinité, est le véritable christianisme, et le courant qui le mêle à la Tradition en prétendant que les vérités chrétiennes n'émanent pas tant de Yahvé parlant à Moïse et de Jésus-Christ parlant à ses disciples que d'une révélation primordiale, n'est pas particulièrement chrétien – il faut l'avouer. Du reste, René Guénon, qui allait dans ce sens, s'est finalement converti à l'Islam, effectivement plus traditionaliste.

    Au vingtième siècle, Pierre Teilhard de Chardin à son tour a tenté d'établir un lien entre les forces cosmiques et le Christ, et de saisir Son action non à l'origine du monde, mais dans son devenir. Et de Le voir non dans une tradition consacrée – marquée par 000000000000.jpgle classicisme –, mais dans les phénomènes mêmes, et leur mystère. Et surtout Rudolf Steiner proposa de donner le moyen de sonder Dieu sans se référer nécessairement à la Tradition, assurant qu'une tradition pouvait aller contre la volonté divine – au moins parce que, comme le disait saint Augustin, celle-ci pouvait changer de visage avec le temps. De telle sorte que la tradition est utile, et peut faire l'objet d'une connaissance, mais ne saurait servir de base fondamentale et indiscutable à la pensée ou à l'action. Elle sert de rampe, de garde-fou, peut-être; mais, comme le disaient les Romantiques, seul l'éclair venu des cieux, mystérieux et subtil, sans limites et éternel, est véritablement fiable. C'est aux prophètes et aux poètes de le saisir et de le décrire – ne serait-ce qu'allusivement. Comme le disait Victor Hugo, aucun gardien de la Tradition ne peut les empêcher de plonger l'œil dans la lumière, et d'en revenir avec des fragments de couleurs faisant sens. C'est dans la prospective imaginative, quoique sous le dais de l'inspiration, que l'humanité peut saisir son destin, et sa spécificité.

  • Le thème et le prédicat: une question grammaticale.

    0000000000.jpgLa grammaire classique part du principe qu'une langue est faite d'un thème et d'un prédicat: ce dont on parle, ce qu'on en dit. Le thème est grammaticalement ce qu'on appelle le sujet, et le groupe verbal est le prédicat. Le principe admis est qu'on commence par parler du thème et qu'ensuite on parle du prédicat, et que cela explique l'ordre des mots. On se souvient en effet qu'en latin celui-ci était libre, et généralement différent de celui du français ou de l'anglais, parce que le sujet était signalé par sa terminaison: le sujet d'un verbe avait une terminaison spécifique. L'objet aussi. On entendait à la fin du mot quelle fonction il avait dans la phrase.

    L'idée admise, pour parler plus clairement, est que si on place le sujet, ou au moins le thème, avant le verbe, c'est qu'il est structurellement plus important. Ce dont on parle est plus important que ce qu'on en dit. On en parle donc pour commencer.

    Mais j'ai des doutes. Vraiment, est-ce que dans une phrase le sujet est la chose la plus importante? Souvent en latin le verbe était laissé pour la fin, parce que l'action au contraire était ressentie comme le plus important, et non celui qui la commettait; parce que l'état était considéré comme le plus important, et non celui à qui on l'attribuait. On plaçait le plus important à la fin. Et le début n'était pas forcément fait du sujet: loin de là. Donc le thème était l'action, le verbe, et non le sujet. Ce dont on parlait, c'était de l'action, et le prédicat au contraire était fait du reste. Que disait-on de l'action? Qu'elle avait été faite par Jules César, que les Gaulois l'avaient subie, et l'avaient subie longtemps et durement, ce genre de choses. Le lien établi par la tradition grammaticale entre le thème et le sujet peut apparaître comme arbitraire.

    La preuve en est que la proposition la plus courte est seulement faite d'un verbe: c'est le cas dans l'impératif. On dit: Sors! Nul besoin d'un sujet exprimé, la phrase est complète.

    On pourra objecter qu'il est sous-entendu, la situation d'énonciation le rendant inutile. Certes, mais en latin le pronom personnel n'était presque jamais exprimé: la terminaison du verbe, audible, suffisant à indiquer la personne, le sujet était peu 0000000.jpgexprimé. Ce n'était pas l'exception, mais la règle. On ne peut pas croire que le latin était continuellement elliptique et que le français l'a explicité. Il ne peut pas en être ainsi. La réalité est simplement que la langue est fondée sur le verbe, et non sur le nom sujet, et que le thème du langage n'est pas représenté par la personne ou la chose qui fait une action ou dispose d'un état, mais bien par l'action et l'état eux-mêmes.

    La grammaire officielle dit autre chose: pour elle, je l'ai dit, le thème se confond avec le sujet. D'où cela vient-il?

    De deux choses. Une est pratique, l'autre est philosophique.

    D'abord, les terminaisons verbales ne s'entendant plus – ne s'écrivant plus, même, en anglais –, il a bien fallu les remplacer par des pronoms au fond de même valeur: précisant à l'oreille la personne et le nombre du verbe, ils ne se comportent qu'en préfixes, mais créent l'illusion que le sujet est toujours mentionné.

    Ensuite, le matérialisme spontané peut isoler aisément, dans l'esprit, une chose, et même une chose animée comme est l'homme; mais une action se faisant dans le temps, dans le devenir – une action s'apparentant en fait à un souffle, une force invisible qui passe –, il est angoissant, pour ce même matérialisme, de le placer comme thème fondamental du langage. L'action, pour le matérialisme, est rendue visible par la matière qui bouge, voire a des états successifs (car même le mouvement, au fond, a quelque chose de magique qui échappe à la pensée matérialiste), ou n'est pas. Donc on aura tendance à croire que le point de départ physique de l'action – le sujet – est plus important que l'action même. Mais à mes yeux il n'en est pas ainsi. Le langage n'est pas une liste de choses qui déclenchent des états évolutifs, ou même successifs, mais bien un réseau d'actions, de verbes – de souffles –, dans lequel les choses n'apparaissent que comme de brefs songes. Oui, j'oserai dire que le thème, c'est le verbe, et que les sujets ne sont que des prédicats. Les pronoms sujets ne sont là que comme préfixes, les verbes ne peuvent en aucun cas être leurs suffixes. Et leur détachement en français est illusoire, n'est dû qu'à un conservatisme formel. Les noms mêmes servant de sujets leur sont subordonnés, cela ne va en aucun cas dans le sens inverse. L'ordre des mots à cet égard ne doit pas faire illusion.

  • Maupassant et l'héroïsme normand

    0000000000000.jpgL'an passé, j'ai donné des nouvelles de Guy de Maupassant à lire à mes élèves, et j'ai été frappé par sa capacité à montrer l'héroïsme chez les gens les plus socialement abjects, et dans les situations les plus misérables. Il s'agissait essentiellement de nouvelles relatives à l'occupation prussienne de 1870, et il y avait par exemple une prostituée juive très patriote qui a tué un Allemand odieux, méprisant souverainement la France et les Françaises, s'est enfuie, et a finalement trouvé à se marier dans une bonne famille, grâce à cet acte héroïque. Deux pêcheurs parisiens ordinaires sont pris par les Allemands alors qu'ils se rendent bêtement à la pêche et refusent de leur donner les laissez-passer que les militaires français leur ont confiés justement à cet effet; ils sont fusillés, et n'en sont ni effrayés ni désespérés. Et ainsi de suite.

    Maupassant avait le chic, comme on dit, pour montrer le miracle des belles actions au sein du réalisme le plus banal, et je pense qu'il l'avait davantage que Zola, l'autre grand naturaliste du temps, car celui-ci croyait moins visiblement aux belles actions, à la lumière morale dans le monde; et lorsqu'il la mettait tout de même en scène, elle s'insérait moins bien dans son réalisme – semblait s'imposer davantage de l'extérieur, avec moins de naturel, comme s'il ne croyait pas sincèrement à une vie morale réelle, cachée dans les choses.

    Au fond Maupassant était plus ésotériste. Il tenait de son maître Flaubert la secrète conviction qu'au fond du réel quelque chose de miraculeux pouvait se passer. Flaubert pensait que dans la réalité la plus ordinaire le sang du Christ avait coulé, y diffusant l'Esprit: il l'a dit, dans une lettre. Il a protégé et soutenu son compatriote (normand) Maupassant, mais a contesté la validité des principes théoriques de Zola, s'il n'a pas contesté la valeur de ses romans. À son tour Victor Hugo a marqué sa détestation de Zola, puisque, pour lui, le réel n'était que le voile cachant des forces morales activement en présence, dans la foulée du Romantisme; et il est clair que l'influence de Hugo sur Maupassant fut grande. C'est de lui, peut-être, qu'il tenait sa légère tendance à l'ésotérisme, son goût pour les manifestations de l'Esprit dans 0000000000.pngles choses, ainsi que le montre Le Horla, chef-d'œuvre d'équilibre entre la nécessité du réel et la suggestion du spirituel – même si, sur le même sujet, un Lovecraft a fait encore mieux.

    De fait, ma curiosité naturelle tendrait volontiers à demander à Maupassant, si elle le pouvait, d'où vient cette aspiration patriotique chez des âmes apparemment vulgaires, que rien ne prédisposait à elle; d'où vient ce miracle? À quelle profondeur trouve-t-on sa source, dans l'inconscient humain?

    Dans Le Horla, il explore les possibles causes du double intime, évoquant un être extraterrestre; mais cet être est une sorte de vampire. La source du patriotisme, quelle est-elle? Peut-on croire, avec Marx, que la phase du prolétariat avec les lois physiques lui donne des vertus sans pareilles? Cicéron disait que le sens du sacrifice à la communauté venait des étoiles, où vivaient les dieux. Maupassant tend à dire qu'il y vit surtout des vampires intimes, prêts à envahir la Terre. L'origine des sentiments purs reste ainsi un mystère. Cela peut réjouir les agnostiques, qui préfèrent laisser les marxistes croire que le peuple est spontanément en phase avec les vertus universelles. Mais cela me paraît arbitraire et ne satisfait en rien ma curiosité. Je continue à être attiré par l'idée de Cicéron, de préférence à Marx. Ou à celle de Flaubert, parlant du sang du Christ qui a imprégné la Terre lors de la Crucifixion. Mais il y a alors un rapport avec Cicéron par Pierre Teilhard de Chardin, qui faisait du Christ un centre cosmique. Et je ne crois pas qu'on puisse lui en vouloir d'avoir donné une explication vraisemblable au mystère du sentiment patriotique, du sens du sacrifice de soi. Cela satisfait au contraire une curiosité bien légitime. 

  • Jean-Paul Sartre et la satire comme principe constitutif de l'univers

    0000000000.jpgÀ l'agrégation de Lettres, cette année, il y a un recueil de nouvelles de Jean-Paul Sartre que je n'avais jamais lues, rassemblées sous le titre Le Mur (1939).

    Les Mots (1964) éclipsent le reste de son œuvre lorsqu'il s'agit d'avoir un regard satirique sur la vie, et La Nausée (1938), lorsqu'il s'agit de l'expérience du néant. Ces nouvelles, écrites peu de temps après le second titre, sont intéressantes et agréables à lire, parfois amusantes, elles ont une portée satirique claire, elles émanent de la tradition qui a commencé avec Horace, et qui a triomphé en France et dans ce que Stephen R. Donaldson appelle le mainstream – nihiliste et moqueur, affectant l'intelligence suprême de ne croire à aucune illusion émanée des sens ou des traditions religieuse, de ne rien concéder à ce que Sartre appelait la pensée magique.

    Il est remarquable que Sartre, à cet égard, apparaissent comme une figure fondatrice non pas seulement pour les Français, mais pour tout l'Occident.

    La nouvelle la plus parlante et la plus marquante est celle dont, avant de la lire cet été, j'avais déjà entendu parler, L'Enfance d'un chef. Un certain Lucien Fleurier fait l'expérience, enfant, du néant, et joue ensuite à être un bon fils qui aime sa maman, puis un bon élève qui écoute ses professeurs – et l'adolescence le voit attiré par une figure surréaliste appelée Achille Bergère, évoquant André Breton. C'est l'occasion pour Sartre de se moquer du Surréalisme, qui dominait alors la vie culturelle. Le but d'Achille Bergère, artiste fantasque, est essentiellement d'attirer Lucien dans son lit, et toutes ses manières d'émancipateur d'âmes mènent à cela. Il parviendra à son but, avec la bénédiction des parents de Lucien, petits entrepreneurs provinciaux naïfs, et flattés de l'intérêt que Bergère porte à leur fils.

    Mais Lucien n'a pas ressenti grand-chose, durant sa nuit d'amour avec lui, et il a très peur qu'on l'assimile à une tapette. Il plante là notre artiste, reste terrifié à l'idée de le croiser dans Paris, et se met à fréquenter des phalangistes de l'Action française, parmi 0000000000000000.jpglesquels il commence à exceller par la rigueur de son antisémitisme, ainsi que par sa cruauté et son absence totale d'empathie, d'amour à l'égard de son prochain – surtout juif.

    Il parvient à séduire, grâce à son autorité dans ce cercle criminel qui bat à mort des passants innocents, une jeune fille délurée qui jure être plutôt de gauche mais qu'assurément l'aura de Lucien fascine par-delà les idées. Il ne l'aime pas, mais en jouit à satiété, content de lui-même.

    Finalement il devient un phalangiste de haut rang, et prévoit déjà de reprendre glorieusement l'entreprise de son père – songeant à sa probable mort prochaine – et être le chef d'une troupe d'ouvriers soumis et respectueux.

    À un premier niveau, la satire est évidente: la bourgeoisie française est visée, et Sartre amuse à ses dépends. Pas seulement la bourgeoisie dite de droite, mais aussi l'avant-garde et les artistes, qui cherchent juste à enfumer leurs candides disciples.

    À un niveau plus profond, Sartre veut montrer que les chefs d'entreprise, ou capitalistes, sont illégitimes et s'imposent par le mal, la cruauté, le racisme, le mépris, l'inhumanité.

    Et à un niveau ultime, il s'agit aussi de montrer de quelle manière l'expérience du néant amène l'être humain à s'inventer des mondes, à se créer des figures du bien et du mal qui émanent en fait de son égoïsme et de son besoin d'exister, de s'attribuer une pensée, de l'esprit!

    Je n'ai pas trouvé que c'était toujours de bon goût, mais il est constant que, parallèlement aux courants qui exaltaient les artistes et les adeptes, il y a eu des satiristes qui ramenaient aux réalités. C'est nécessaire, pour éviter l'illusion, ou simplement l'excès. Horace a bien fini par la satire philosophique, après avoir composé de juvéniles Odes. Et il y dénonce les poètes exaltés. Pas forcément les guerriers fanatiques, néanmoins.

    Mais de là à en faire une philosophie... On n'invente pas tout, dans la pensée magique. Souvent on trouve, aussi, le sens secret des choses! Le capital, par exemple, sert à créer, à puiser dans ses idées diffuses ce qu'on peut ajouter à la vie. Il ne consiste pas seulement à asservir les ouvriers!

  • Des premiers hommes peints comme silhouettes (Pline l'Ancien)

    000000000.jpgJ'ai commencé à lire le livre sur la peinture de Pline l'Ancien, avant de devoir, pour les besoins de l'agrégation de littérature, reprendre L'Âne d'or d'Apulée: car j'ai déjà dit que je lisais du latin tous les jours, mais le programme prime. Or, Pline dit une chose singulière, qui ouvre à un abîme de réflexions. Il affirme qu'à l'origine, les personnages peints n'étaient que des formes grises, des ombres, des silhouettes, à côté desquelles on plaçait des noms.

    La rêverie va alors dans deux directions. D'une part, elle se lie à la pensée que la peinture est un art à deux dimensions. À cause de cela, Rudolf Steiner disait que l'invention de la perspective, dont le rationalisme progressiste est si fier, est une marque du matérialisme moderne – et qu'elle entretient, crée une illusion, relève d'emblée du trompe-l'œil! Elle essaye de faire de la peinture un art à trois dimensions, ce qu'elle n'est pas. Or, que reste-t-il des choses que l'on représente, quand il n'y a plus que deux dimensions? Des contours. Impossible, lorsque la technique est première, de dessiner autre chose – puisque le corps, dans son avancée en trois dimensions, ses volumes, ne peut être rendu sans mensonge.

    Pline parlait de la peinture grecque. Nous savons que l'égyptienne, parce qu'elle aussi n'était qu'à deux dimensions, ne peignait que des profils. Un œil suffit à imaginer l'autre. Un profil plat, c'est ce que sont les êtres peints. De profil, le volume en tant qu'il s'avance vers le peintre n'a pas d'importance: le contour indique la forme pleinement.

    Mieux encore, Blaise Cendrars a édité des contes africains dans lesquels les êtres spirituels, lorsqu'ils apparaissaient aux hommes – lorsqu'ils évoluaient sur Terre –, sortes de démons, d'elfes, de fées, étaient plats – n'étaient, justement, que des profils 0000000000000.jpgplats! Ils n'avaient pas d'épaisseur. Et cela rappelle une autre affirmation de Rudolf Steiner, selon laquelle, j'en ai déjà parlé, le monde spirituel n'a rien à voir avec une éventuelle quatrième dimension, qui ne fait qu'ajouter de la matière au monde, mais tout avec un monde en deux dimensions: le premier stade du monde spirituel est un monde qui n'a que deux dimensions, qui a des formes, mais pas d'épaisseur.

    C'est le monde éthérique – celui qui conserve les souvenirs évanescents, circulant pour ainsi dire dans l'air. Là sont les restes des héros, en tant qu'ils ne sont pas physiques – il reste d'eux leurs formes, qui sont grandioses, belles, pour ainsi dire étoilées, parce que, dans leur forme, on distingue déjà le divin qui s'est déposé en eux de leur vivant. L'éthérique, en effet, est accessible aisément au divin.

    Donc on peignait d'abord de belles formes, des silhouettes pures, dans lesquelles l'initié reconnaissait, au-delà du nom d'un mortel dont l'on avait gardé la mémoire, le flux divin, posé, descendu dans les silhouettes – les habitant, les imprégnant, les épanouissant, leur faisant pour ainsi dire une aura, leur assurant une gloire.

    L'écrivain Jean de Pingon a raconté, dans son roman Le Peintre et l'alchimiste, une vision d'êtres spirituels, ou d'extraterrestres, dans une montagne de Savoie: simples formes noires aux traits indistincts, ils étaient entourés de halos verts. Belle vision.

    La peinture a commencé ainsi, en représentant le monde à deux dimensions qui gardait le souvenir des formes héroïques. Ensuite elle a prétendu représenter le monde à trois dimensions, et a développé la perspective, pour donner l'illusion du volume. Peut-être qu'un jour prochain elle représentera à nouveau ce monde à deux dimensions héroïque des premiers temps. L'impressionnisme, je pense, y tend. On le ressent. La perspective n'y a plus la même importance. Comme dans les romans de Proust, le flux spirituel, ou éternel, y emporte les figures dans un ballet sublime, transpose le monde extérieur dans le songe, sans lui faire perdre rien de sa substance intime. Ainsi, l'Esprit apparaît mieux.

  • Projet national et biodynamie: ou l'incertitude du non mesurable

    J000000000000.jpgules Michelet (1798-1874) assimilait la Nation à Dieu: il y voyait des forces de création fondamentales – surtout lorsqu'il s'agissait de Paris, de son peuple. Il pensait à la Révolution, pour lui manifestation des ultimes forces de création cosmiques!

    Rudolf Steiner (1861-1925) ne l'aimait guère, et, lorsqu'il a créé la biodynamie, il songeait d'emblée que l'économie devait échapper au contrôle de l'État – et ne dépendre que de l'individu créateur, reflet en lui-même de la divinité, doté de la libre capacité d'accueillir le Saint-Esprit. Cela n'était pas réservé à la Nation! Comme Joseph de Maistre (1753-1821), il ne croyait pas tellement en celle-ci, en laquelle les dirigeants pouvaient bien mettre ce qu'ils voulaient.

    Or, ces dirigeants peuvent, par le calcul rationnel, contrôler la production agricole dans sa quantité – ou du moins, leur but est justement ce contrôle quantitatif, c'est à dire sortir la production nationale des aléas du climat, arracher la production au cycle des saisons, à ce qui vient du ciel – à ce qu'ils ne contrôlent pas. Ils ne veulent pas dépendre de ce qu'on pourrait appeler le hasard des nuages et du soleil qui brille, et qui est aussi la Providence. Ils veulent être la Providence. Ils veulent que l'État soit considéré plus ou moins comme un Dieu.

    Si jamais quelqu'un peut agir dans l'agriculture à partir de ces forces naturelles venues du ciel, cela les inquiète, non pas seulement comme une illusion répandue dans le peuple, mais aussi comme une forme de concurrence. Le projet national n'est pas de pactiser avec les forces célestes; de s'arranger avec elles. Non: cela serait – est – vu comme une complicité avec l'Église catholique! Le projet national est de saisir les forces de création et de production, de les arracher à la Nature, et de rendre l'État seul maître du Temps.

    La biodynamie est donc perçue comme un retour dangereux en arrière, puisqu'elle rétablit la qualité dans son lien avec les forces célestes; et si la qualité ne peut être maîtrisée totalement, au moins qu'aucun arrangement avec ces forces ne soit possible, qu'on la laisse dans l'obscur, et qu'on laisse à la Nation seule le soin de régler ce qui peut être réglé, à partir des seules forces physiques!

    Il y a là un souvenir (en France au moins) de l'impulsion napoléonienne, émanée des profondeurs terrestres et, sur le modèle prométhéen, donnant à la Nation le pouvoir démiurgique de créer les conditions d'un avenir éternel et sublime. Il y a quelques 0000000000000.jpgannées, Jacques Attali a annoncé que l'énergie nucléaire pourrait rallumer le soleil, quand il en viendrait à s'éteindre; le projet national doit donc l'intégrer. Mais la biodynamie peut bien avoir des fondements; il ne faut pas qu'elle interfère dans ce projet, le seul juste, le seul bon, le seul vrai – puisqu'elle replace l'humanité dans les mains des anges, des dieux, et que le projet national implique que Dieu soit cristallisé dans l'État, y soit capté, y soit assujetti!

    Mais une telle vision manque au fond de pragmatisme. Elle est nourrie d'illusions postromantiques et napoléonistes. La vie n'est pas ainsi. Les forces qui meuvent les choses n'ont pas un socle aussi aisément contrôlable. Les hommes, aussi initiés soient-ils, ne sont pas des dieux – juste des enfants, au regard de l'univers. L'avenir devra encore rendre hommage aux forces cosmiques – à ce qui se meut au-delà des nations, et au fond les soumet. Il devra encore s'arranger avec elles, et les traiter avec respect. La biodynamie est réellement une agriculture d'avenir, même si elle n'est pas soumise à la Nation, parce qu'elle est soumise à ce qui dirige réellement l'univers, et à laquelle la nation réelle est elle aussi soumise.

    Lorsqu'il parlait du Christ évoluteur, j'en suis sûr, Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) prédisait la biodynamie!

  • Autonomie, liberté et biodynamie

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    J'ai été surpris, quand je me suis mêlé, sur Twittter, à des controverses relatives à la biodynamie – j'ai été surpris de constater que, pour une grande partie des ennemis de la biodynamie, les méthodes agricoles devaient être dirigées depuis l'extérieur, depuis l'État. Les détracteurs de la biodynamie n'étaient généralement pas des agriculteurs mais des fonctionnaires, qui parlaient tout à fait comme si les agriculteurs n'étaient que les exécutants de directives venues d'en haut. Si on le leur avait demandé à froid, ils auraient sans doute admis que l'agriculteur était un homme libre, mais dans la polémique relative à la biodynamie, ils parlaient réellement comme s'il n'était qu'un employé de la République – un domestique de la Nation!

    À leurs yeux teintés du rouge de Karl Marx et de Maximilien Robespierre, les enjeux de l'agriculture étaient avant tout nationaux: il s'agissait de nourrir le Peuple. Généralement anonymes et ne se réclamant officiellement de rien, mais agissant tout de même avec autorité et avec la certitude d'une légitimité, je n'ai pu établir qu'une seule filiation spirituelle, parmi ces détracteurs: attaquant plus personnellement Rudolf Steiner que les autres, auteur d'une vidéo sur Youtube contre moi et la croyance aux esprits élémentaires, son représentant avouait, assez honnêtement, son admiration pour René Guénon, franc-maçon traditionaliste converti à l'Islam et croyant que le monde spirituel ne pouvait être connu qu'à travers des symboles consacrés; il en voulait à Steiner d'avoir estimé qu'on pouvait le connaître directement, par des forces intérieures couronnées de grâce divine. Au reste, Guénon n'était pas nationaliste, et il n'est pas sûr qu'il aurait lui aussi pensé que les agriculteurs devaient être principalement au service de l'État: il ne faisait pas de politique.

    Une autre sorte de détracteurs de la biodynamie était constituée par des agriculteurs qui ne croyaient pas à ces vertus, et la discussion était eux était également audible, au fond plutôt sympathique. Mais la sorte la plus nombreuse était faite de représentants officieux du gouvernement, désireux de maintenir l'agriculture sous la coupe de l'État. Et comme le régime français n'est tout de même pas communiste et laisse officiellement libres les entreprises agricoles, la discussion était alors difficile, puisque la question de cette liberté était éludée au profit de considérations prétendument objectives sur l'efficacité pratique de la biodynamie – justement ce qui fait souci à ceux qui pensent que l'agriculture est d'abord là pour fournir la Nation en alimentation bon marché. La qualité même est définie par eux selon des critères tout extérieurs, totalement indépendants des goûts et choix personnels des producteurs et des consommateurs – calculés selon ce dont le citoyen de la République a scientifiquement besoin, quoi qu'il veuille, ressente ou pense. Et peu importe que les lois laissent libres les producteurs et les 00000000000.jpgconsommateurs: il y a une partie des gens qui pensent qu'il faut quand même diriger les choses à cet égard.

    Si la biodynamie est légale, elle gêne les objectifs nationaux, les programmes quinquennaux, elle fait échapper la production et la consommation alimentaires à l'État.

    Mais j'aime l'esprit des lois, inspiré par l'ange de la Liberté, comme auraient dit Victor Hugo et André Breton. Au fond, la biodynamie est romantique, et lie la science à l'art, met de la poésie dans la vie. La république qui protège cette liberté s'imprègne de ses forces célestes: car la liberté vient bien des étoiles. Et elle y trouve, mystérieusement, sa légitimité. C'est aussi le sentiment des individus qui fait vivre la République; et il faut savoir faire confiance au monde: les oiseaux trouvent de quoi se vêtir et se nourrir, et comment? Par la grâce, la même grâce qui a inspiré Steiner quand il a conçu la biodynamie, et qui touche les agriculteurs, quand ils sont motivés à la pratiquer.

  • Biodynamie et agriculture d'excellence

    000000000000.jpg

    Je crois que la biodynamie peut marcher très bien en France, parce qu'elle nécessite une certaine instruction, et les autorités ont toujours été exigeantes quant aux capacités de réflexion des agriculteurs. On pourrait penser que le but en était la soumission aux méthodes matérialistes fondées sur le critère de quantité, et la biodynamie se centre sur la qualité, et en explore les mystères. Mais peu importe: toute faculté de compréhension, même de la logique matérialiste, est bienvenue, en ce qu'elle développe l'intelligence. La biodynamie ne renvoie pas à des pensées préétablies à apprendre par cœur et à appliquer servilement, mais nécessite la capacité à réfléchir.

    Le matérialisme nie, certes, qu'il y ait aucun phénomène cosmique dans la croissance et la reproduction végétales, comme l'assure la biodynamie. Mais est-il sincère? Car il sait être incapable de prouver que tout est chimique et mécanique puisqu'il ne peut pas reproduire les phénomènes en cause – il ne peut pas créer des graines de synthèse, par exemple, ou faire fleurir du bois mort! La vérité est plutôt qu'il est agnostique: il admet qu'il existe des forces inconnues, à l'œuvre, mais nie qu'on puisse jamais les comprendre: à ses yeux, il s'agit de rester passif face à l'apparition des tiges, des fleurs, des fruits – face au phénomène de métamorphose des plantes. On a le droit, pensent les adeptes de ce refus, de s'appuyer sur la tradition paysanne et de se soumettre à ces forces inconnues comme le faisaient en toute ignorance, mais en s'appuyant sur leur instinct 00000000000.jpgprofond, les agriculteurs anciens; mais c'est un crime, que d'essayer de comprendre les métamorphoses, qui certes n'ont rien de mécanique, mais impliquent des choses trop subtiles pour l'esprit humain, ou trop dangereuses!

    Car s'il y a bien une chose que ne saisit pas le matérialisme, c'est la métamorphose. Comment on passe de la feuille à la fleur; comment on passe de la fleur au fruit. L'esprit ordinaire ne se pose pas la question: cela relève de l'évidence. On est si habitué à contempler ces phénomènes qu'on ne cherche plus à les saisir par la pensée. Mais quand Rudolf Steiner dit que la fleur surgit sous l'influence conjuguée du soleil et de certaines planètes; quand il dit que les forces terrestres suffisent à la croissance des plantes mais que la Lune seule produit en elles des graines, il frappe l'esprit: il étonne. Et là, deux possibilités existent.

    Soit l'âme a été bien formée, et l'étonnement ne crée pas de peur, et la pensée essaie de saisir la validité de telles affirmations et finit, selon moi, par en convenir; soit il crée de la peur, et le sentiment rejette toute idée de ce genre, sans attendre de la vérifier.

    Pourquoi crée-t-il de la peur? Parce que ces forces existent aussi dans le corps humain, et dans l'âme humaine, à un niveau inconscient. Le maîtrise n'est plus là, parce qu'il s'agit de forces en elles-mêmes conscientes, agissant hors de la conscience humaine. Il s'agit de mystères, et cela fait chavirer l'esprit. On se trouve face à un abîme dont surgissent par éclairs les pensées étincelantes, et cela fait peur. On a peur de tomber. Et des conséquences.

    Car ces métamorphoses ont évidemment une portée morale, chez l'être humain. La poésie l'a souvent montré. Les fruits de la passion, les fruits de l'action sainte, nous les connaissons. Les fleurs de la pensée aussi. Ils impliquent beaucoup. Ils impliquent une possibilité, dans l'univers, de jugement. Car il y a les plantes qui fructifient, et les autres; et celles qui fructifient se lient au ciel. Cela fait peur, on voudrait que cela n'existe pas. Mais la biodynamie tend à montrer que cela existe.

    Pour le saisir, il faut de l'instruction, minimalement; pas d'endoctrinement, mais de l'instruction – l'exercice de la pensée, la faculté à discerner. Et cela complique l'exercice du gouvernement – l'existence de la pensée libre! Beaucoup aimeraient pouvoir s'en passer, chez les autres. L'archevêque de Chambéry Alexis Billiet en parlait, en son temps. J'y reviendrai.

     

  • Biodynamie et Occitanie

    0000000000000.pngJ'ai expliqué, dans un précédent article, pourquoi la biodynamie, qui crée des produits alimentaires d'excellence, peut soutenir profondément une économie française désindustrialisée, et est réellement rationnelle dans ses perspectives économiques. Elle l'est en général, mais je pense qu'elle l'est particulièrement pour la France, et notamment certaines régions qui vivent difficilement l'évolution économique, comme l'Occitanie ou la Corse.

    Et cela, à deux égards, sous deux rapports différents.

    D'abord, il me semble, à moi – de façon peut-être subjective – que l'esprit méridional n'est pas très adapté à la rationalisation scientifique du travail telle que la voulait Henry Ford (1863-1947). On peut bien l'y contraindre – et, mû par l'amour des machines qui étreint le monde entier, constater à cet égard des progrès –, mais en général les programmes d'industrialisation de ces régions a été un échec – a fait long feu.

    Pas seulement en France. En Italie, les industriels piémontais et lombards, à la demande du gouvernement romain, ont tâché par exemple de soutenir l'industrialisation de la Sardaigne; le résultat en a davantage été la pollution que la richesse. Et il faut admettre qu'en Corse et en Occitanie, il en va de même – en particulier dans le département de l'Aude, que j'ai eu l'honneur 00000000000.jpgd'habiter quelque temps. (Car je vis désormais à Toulouse, pour préparer le concours de l'Agrégation.) On y a fait des chapeaux, des sacs, on s'y est adonné à l'industrie textile alors que c'était un pays de bergers, mais il n'en reste que peu de choses. Quelques usines fournissent en chapeaux l'industrie du cinéma, mais cela ne suffit pas à enrichir un département, et le tourisme n'y a été qu'artificiellement nourri par les contes relatifs à Bugarach et Rennes-le-Château: là encore, cela a fait long feu.

    Même le souvenir cathare (que n'avaient guère les locaux, catholiques à la mode ordinaire) s'étiole. La solution n'est pas là, pour la vallée de l'Aude – où, passé l'effet des fantasmes sur Marie-Madeleine et les extraterrestres, on se demande ce qu'on peut faire. Il n'y a qu'à Narbonne et à Leucate, au nord-est du département, qu'on se divertit à la mer – et c'est le seul endroit qui marche vraiment, d'un point de vue économique.

    Mais curieusement, c'est aussi là qu'on trouve le vigneron qui marche le mieux aussi – et qui a ses champs justement entre Narbonne et Leucate: 0000000000000.jpgGérard Bertrand. Or, il a adopté la biodynamie, et l'affiche ouvertement.

    Le fait est que la vallée de l'Aude reste viticole, et que les vins font partie de l'excellence française: le gouvernement n'a pas pu ne pas s'apercevoir qu'elle permettait de la maintenir à un haut niveau.

    Le vin ne s'achète en effet pas seulement pour sa quantité, car ce n'est pas un produit de première nécessité: dans la viticulture, 0000000000000.jpgla réduction de la production ne nuit pas à l'autonomie alimentaire nationale. Ce qui compte est la qualité, le goût, les saveurs, et l'effet de la biodynamie a été à cet égard constaté, sinon compris.

    Mais le goût est une sensation, appartient à l'âme humaine, et, sous ce rapport, ne peut pas être mesuré mathématiquement.

    Il est donc évident que Gérard Bertrand est la locomotive qui montre le chemin aux vignerons de la vallée de l'Aude, et sans doute à toute l'Occitanie, voire à la France entière. Mais, à terme, il est probable que le maraîchage et l'élevage même seront saisis dans cette dynamique biodynamique, si je puis dire, car la quantité est politiquement nécessaire, mais la qualité est humainement indispensable. Et la biodynamie la permet vraiment, contrairement à ce que disent ceux qui, ne comprenant pas comment la qualité se créée, ne parlent soit que de quantité, soit que de tradition. De fait, la vallée de l'Aude produit également de la viande de qualité, mais les revenus sont bas, et, pour sauver les agriculteurs, je pense que la biodynamie vient à point.

    Il y a une autre raison pour laquelle les Français en général peuvent très bien réussir en biodynamie, mais je la donnerai une autre fois.

  • Les fées de Charles Perrault, anges du peuple gaulois

    00000000.jpgJ'ai évoqué la tradition médiévale qui, à l'antiquité chrétienne braquée contre le paganisme et assimilant les dieux païens aux démons, a ajouté un merveilleux d'inspiration celtique dont la frontière avec le christianisme était plus floue. Il en est né l'idée que les anciens Celtes avaient une spiritualité déjà proche du christianisme, quand ce n'était pas le cas des Romains. On la lit dans L'Astrée d'Honoré d'Urfé, qui honore à cet égard les Gaulois, et le dix-septième siècle la connaissait. Elle a pu jouer un rôle dans la Querelle des Anciens et des Modernes, au sein de laquelle Charles Perrault, l'auteur des fameux Contes de ma mère l'Oye, a pris le parti des Modernes contre Boileau.

    Dans son entourage était une certaine Mademoiselle Lhéritier, avocate de la supériorité des imaginations du monde chrétien sur les créations du paganisme antique, nous dit Catherine Magnien dans l'introduction à son édition des Contes (au Livre de Poche: 2021, p. 29). Mais ce qu'énonce en particulier cette Mlle Lhéritier est ceci: Contes pour contes, il me paraît que ceux de l'antiquité gauloise valent à peu près ceux de l'antiquité grecque; et les fées ne sont pas moins en droit de faire des prodiges que les dieux de la Fable.

    En d'autres termes, les fées sont chrétiennes, appartiennent au monde chrétien – et, au fond, leur droit à faire des prodiges est même plus grand.

    On pensait en effet que les fées appartenaient à la mythologie gauloise, et c'est sans doute le cas. Leur nom vient du latin, mais on le trouve pour la première fois chez Ausone, poète gaulois écrivant en latin. Et, comme je l'ai dit, les Bretons et les Irlandais même convertis au christianisme n'ayant pas renoncé à la croyance aux fées, le Moyen Âge français a concédé au fils d'un elfe qu'était Merlin le droit de faire des divinations justes et de conseiller un roi juste – un roi chrétien, Arthur –, bien qu'on dût admettre qu'il était fils du diable. Mais il s'était racheté par son baptême, disait-on.

    Et dans la littérature irlandaise, l'idée est clairement énoncée: les fées elles-mêmes se convertissent au christianisme, qu'elles préfèrent au druidisme – et elles sont assimilées à des anges qui n'ont qu'à demi péché, et attendent d'être réintégrés au ciel. On trouve cela dans l'histoire de saint Brendan en latin, traduite ensuite en français, au onzième siècle.

    Le Romantisme remettra l'idée à la mode, par exemple avec le Savoyard Maurice Dantand, qui parle d'anges terrestres attendant de revenir au ciel – mais qui n'hésite pas, lui, à dire que les dieux grecs et romains étaient justement ces anges! Les Bretons et les Irlandais s'en étaient gardés, ne puisant que dans leur tradition propre.

    Et les fées des contes, donc, étaient réputées les déesses des Gaulois, mais étaient souvent présentées comme chrétiennes, même au dix-septième siècle. Et Perrault les présente comme réalisant, miraculeusement, les bonnes et les mauvaises intentions, 000000000.jpgle bien et le mal qu'on a en l'âme. Celle de Cendrillon est grandiose, et la moralité présentée à la fin l'assimile à la bonne grâce: mot ambigu, qui désigne à la fois une bonne disposition de l'âme et un don de Dieu. Dans le premier cas, la fée est allégorique, dans le second, angélique. Or, l'allégorie a aussi été un moyen, pour les poètes chrétiens, de justifier le merveilleux.

    À vrai dire, les contes de Perrault ne s'inspirent pas tant qu'on pourrait croire, et qu'il le dit lui-même, des contes gaulois – de la tradition populaire. En tout cas, pas directement. Il imite souvent de contes italiens. À cet égard il rejoint Molière, qui ne faisait souvent que mettre un patin d'antiquité sur le théâtre italien. Perrault se contente de les alléger, de les rendre plus distingués, plus classiques, plus français, les Italiens passant pour fantaisistes à l'excès. Mais ils s'inspiraient, eux-mêmes, de la mythologie bretonne, qu'ils appréciaient, ou des contes populaires locaux. Perrault s'inspire aussi de certains romans médiévaux, tel Perceforest, ce qui confirme tout ce que j'ai dit. Il s'appuyait sur une tradition qui essayait d'intégrer le paganisme celtique à la philosophie chrétienne, et comme la seconde était considérée comme légitime, cela donnait aux fées une force toute particulière, malgré l'épuration des contes italiens ou médiévaux à laquelle il procédait. Il n'en restait que l'essentiel; mais il l'avait bien saisi.

  • Prophétesses et serviteurs

    0000000000000.jpgIl existe dans la culture un archétype: celle de la femme inspiratrice, la devineresse qui prophétise et que les mâles écoutent, exécutant sa parole divine! L'enchanteresse Velléda, si ma mémoire est bonne, est citée par Tacite comme inspirant ainsi les Bretons révoltés contre l'ordre romain.

    La femme est en effet le reflet aisé de la parole des dieux, à laquelle, par la profondeur de ses sentiments, la vigueur de ses intuitions, elle a directement accès. Plus profondément inséré dans la matière terrestre, le mâle a plus de force physique, mais aussi moins d'intuitions fiables. C'est donc sur les conseils de la Pythie qu'il doit agir pour faire évoluer la Terre.

    Mais à cette tradition la philosophie et la théologie ont opposé l'exercice de la pensée claire. De fait, l'insertion du corps masculin dans la matière donne aux pensées un aspect froid qui leur permet d'être libres, et de suivre la pure logique sans être troublées d'aucune bouffée intime. En tout cas c'était la vision des philosophes classiques et de la théologie chrétienne.

    Les Romantiques ont regretté cette évolution qui avait mené à un excès de rationalisme et, dans leur foulée, les Surréalistes ont explicitement rejeté la voie masculine pour renouer avec la voie féminine, intuitive et imaginative. Rudolf Steiner, de même, rappelait que l'être humain à venir réunirait les deux pôles, serait intérieurement androgyne, et qu'il y aurait une unité retrouvée entre le corps, l'âme et l'esprit. L'image d'un couple parfait replaçait Ève dans le flanc d'Adam, et de nouveau la pensée claire s'accordait avec le sentiment profond, et l'action lourde avec le sens du bien et du mal. Et ce qui permettait cette union était évidemment l'amour, au sens mystique mais aussi érotique, puisque la réunion des deux pôles était signifiée dans le couple marié – ce que rappelait aussi un Pierre Teilhard de Chardin, à sa manière: il parlait, pour la femme, de celle qui unissait l'homme au monde.

    Cependant, cette image archétypale de la femme inspiratrice ne débouche pas toujours sur de telles unions entre la pensée et le cœur, et il existe un courant, de genre New Age, qui veut simplement renverser le patriarcat et instaurer le matriarcat, lequel il prétend plus ancien et conforme à la Tradition – ce qui n'est certainement pas vrai, puisque l'humain initial n'était pas différencié sexuellement! Ce courant ne veut pas de la raison claire et veut pouvoir mépriser l'action lourde, et parle finalement 00000.jpgde Jésus comme s'il n'avait fait qu'exécuter dans sa vie les sages conseils de Marie Madeleine – effaçant Râ pour ne laisser parler qu'Isis.

    Cela s'accorde avec un certain mysticisme échevelé, qui ne veut pas vérifier par la pensée la justesse des intuitions et qui finit, au bout du compte, par assimiler tous les sentiments personnels à des inspirations sacrées. La place légitime accordée au principe féminin tourne au culte du féminin divin – et comme, sans la Raison, le sentiment se lie aisément à l'égoïsme, on en vient à vénérer des pulsions éminemment corporelles. On a beau voiler un tel matérialisme foncier par des mots ressortissant au mysticisme, les préoccupations n'en demeurent pas moins purement terrestres, puisqu'on ne dépasse pas le sensible physique vers l'esprit pur – puisqu'on n'a pas, en fait, de vie religieuse au sens propre.

    Non qu'il soit mauvais, évidemment, de chercher l'âme des choses sensibles; mais cela ne peut pas remplacer la spiritualité au vrai sens du terme, qui touche à la pensée libre: cela ne peut servir que d'étape intermédiaire. En aucun cas ce n'est la fin de l'initiation, pour ainsi dire. Et qu'il soit au fond nécessaire de passer par ce sentiment profond des choses sensibles, qu'il soit indispensable même au mâle de passer par ce pôle féminin pour appréhender pleinement le réel, ne crée pas en lui un aboutissement dernier. Certes, pour pénétrer l'esprit des choses, il faut passer par l'intuition féminine, c'est à dire le psychisme naturel; mais cela ne saurait être une fin en soi: au-delà reste Dieu, qui n'est pas sexué.

  • Le merveilleux et l'art du conte chez Charles Perrault

    81ZwOBHY+FL.jpgPréparant l'agrégation de lettres, je m'amuse à relire des œuvres qui sont à son intéressant programme, à commencer par les contes de Perrault, qui m'ont attiré déjà il y a quelques années parce que le merveilleux tel qu'il s'est déployé dans la littérature française est pour moi une question importante. On ne peut pas dire qu'il y soit très naturel, ni très facile, l'habitude ayant été de le rejeter comme une marque de croyances naïves, non civilisées.

    La filiation proclamée avec les Grecs et les Romains était à cet égard commode, pour deux raisons. D'abord parce que la prose romaine était déjà assez réaliste, nonobstant L'Âne d'or d'Apulée: les récits historiques se centraient, comme le théâtre de Racine et Corneille, sur les sentiments humains. Ensuite parce que le christianisme avait pour ainsi dire lessivé la mythologie grecque, et que le Moyen Âge ne lui accordait plus de crédit. Les récits alors repris d'Ovide, de Stace et de Virgile édulcoraient leur merveilleux, condamné par saint Augustin et les Pères de l'Église.

    Mais comme le merveilleux est un besoin universel, il a pu revenir, de deux côtés: la Bible, d'abord, qui en contient, et en a transmis aux chroniques franques et aux chansons de geste, ainsi que dans les vies de saints en vers et en prose, latine ou française. On y trouve des saints du ciel et des anges qui interviennent dans le cours des événements, et parfois des divinités agrestes antiques y figurent les démons. Par ailleurs, la mythologie celtique a aussi remis à la mode le merveilleux, après être passée par le latin, en Grande-Bretagne et en Irlande. Elle a en effet résisté à l'épuration chrétienne, de nouveau pour deux raisons.

    La première, naturellement, est que les Bretons et les Irlandais ont été convertis après les Grecs et les Romains, et donc étaient moins profondément convertis au réalisme latinLa seconde était les auteurs latins de ces peuples celtiques étaient eux-mêmes chrétiens, et ne voyaient pas la même opposition entre le christianisme et le paganisme de leurs ancêtres, que les Pères de 000000000.jpgl'Église entre ce christianisme et le paganisme méditerranéen. Sans doute parce l'opposition politique entre les chrétiens et les païens était chez eux moins forte. En tout cas, la vie de saint Brendan, moine irlandais, reprenait clairement des épisodes de la mythologie locale, et la légende du roi Arthur restait ambiguë, la figure de Merlin, devin réputé voué au Christ sans être prélat, l'exprimant tout entière.

    Cette tradition a fait naître l'idée que les Celtes étaient chrétiens sans le savoir quand les Romains étaient impies; au début du dix-septième siècle, on la trouve exprimée chez Honoré d'Urfé, à propos des Gaulois. Et en tout cas, cela donnait au merveilleux celtique une légitimité morale que n'avait pas le merveilleux d'inspiration grecque.

    Le résultat en est que, même chez les classiques français, le merveilleux d'inspiration grecque reste discret, ou peu convaincant, artificiel, l'habitude ayant été prise de le considérer comme une illusion démoniaque. Et somme toute, l'intervention divine la plus marquante, dans le théâtre de Racine, reste celle d'Athalie, inspirée de la Bible. Mais, dans les contes de Perrault, se posant comme issus de la tradition gauloise, les fées ont aussi une certaine force de suggestion que n'a pas Vénus nommée par Phèdre chez le même Racine.

    J'en donnerai des exemples une autre fois, cet article commençant à être long.

  • Le moi qui crée tout, ou la pensée illusoire des mystiques

    2155225081.2.pngIl s'est développé, sous l'influence des philosophies orientales, l'idée que le moi profond de l'être humain était celui qui créait le monde tel qu'il apparaissait. Le matérialisme s'y mêlant, on a même pu énoncer que le monde physique était créé par le cerveau; mais le cerveau étant lui-même physique, on ne voit pas comment c'est possible – car il a bien fallu qu'il soit créé avant qu'il ne crée. Cette simple vérité ramène à la dualité traditionnelle en Occident, d'un dieu créateur et d'une conscience humaine qui ne crée que des illusions. L'évêque d'Annecy Louis Rendu s'étonnait d'ailleurs de cette faculté: comment est-il possible que l'esprit puisse créer l'image du monde, et que cette image ne soit qu'un leurre? Joseph de Maistre, auparavant, l'avait dit: l'homme, par lui-même, ne crée rien, et les révolutionnaires qui pondent des constitutions idéales ne changent strictement rien à la réalité de la France, tournée vers la monarchie, le culte du seigneur de Paris.

    Qui avait créé ce penchant? Dieu. Et Dieu n'est pas le moi de chaque être humain terrestre, mais le moi de l'infini, disait Victor Hugo.

    Naturellement, cette faculté de créer des illusions rappelle que l'homme a été créé à l'image de Dieu et que, à terme, il pourrait, à son tour, créer des mondes. Mais dans les faits, seule la grâce divine peut donner à ses idées la possibilité d'une réalisation. C'est du moins la logique catholique restituée par Joseph de Maistre.

    On peut imaginer que, à terme, le moi de l'être humain se confonde véritablement avec le moi de l'infini. Et certains sans doute peuvent s'imaginer que, dès cette vie, dans les limites de leur corporéité terrestre, ils ont atteint ce niveau. Ce qui flatte l'amour-propre est aisé à croire. Ce qu'on espère, on invente facilement des théories qui en assurent la matérialisation. À cet égard, le mysticisme est très commode.

    On tombe dans la magie: si on visualise avec force ce qu'on désire, pensent certains, cela finit par devenir vrai. Si on joue un rôle qu'on maintient, on devient son masque. Si on adopte constamment la posture d'un grand initié, on finit par gagner sa vie sans travailler.

    Comme, dans les faits, on reste aussi seul dans ces pensées que le bourgeois gentilhomme quand il se croyait Grand Mamamouchi, on développe surtout la faculté à vivre aux dépends des autres, et il y a toujours des gens assez naïfs pour s'y 000000000000000.jpglaisser prendre – ou des systèmes de protection sociale assez généreux pour permettre tout de même la subsistance sur Terre. Le tout est alors d'étouffer assez sa conscience pour penser qu'on le mérite largement. Qu'on est même injustement traité, puisqu'on gagne quand même moins que ceux qui travaillent. Et pour cela, il y a, efficace, l'enivrement à partir de concepts mystiques: pour le coup, cela peut marcher.

    Pourtant, même les spiritualités orientales montrent que le moi ne se lie à la divinité que quand on n'agit plus de façon personnelle, mais quand, dans l'amour, on se voue totalement aux lois divines, dénuées d'égoïsme et d'affections physiques. Naturellement, on peut ergoter à l'infini en prétendant que si on aime des êtres corporels, c'est qu'ils sont divins, des anges du ciel, des extraterrestres cachés, des maîtres ascensionnés, que c'est donc mystique et pur. Mais les anges parfois déchoient. Une mère aime son fils même quand il est en prison; elle trouve aisément qu'il n'a pas eu de chance. Le plus sain est encore quand aucune spiritualité illusoire ne s'y mêle, et que la morale traditionnelle elle-même apparaît comme émanée du ciel, y compris quand on n'est pas arrangé par elle. Il y a finalement, là, une spiritualité plus authentique que dans le moi étendu artificiellement à l'univers entier.

  • Les saints et les dieux selon l'amertume de Julien l'Apostat

    1495275503.4.jpgIl existe une manie, chez les intellectuels, de prétendre ramener les saints du christianisme aux dieux du paganisme, à inventer que les premiers ne sont que des copies des seconds. C'est souvent dit sans preuve, et on y croit parce qu'on a envie d'y croire.

    Mais pour quelle raison? Est-ce pour rendre aux dieux païens leur force antique? Non. Car cela n'a aucunement cet effet. Dans les faits, cela ne conduit qu'à ôter aux saints du ciel leur force encore présente dans le culte catholique.

    Les plus grands philosophes antiques auraient, j'en suis persuadé, désapprouvé cette manie, et la vérité est que des gens tels que Sénèque, Cicéron, Aristote ou Platon se seraient convertis au christianisme, s'ils avaient vécu plus tard, parce qu'il était l'évolution normale du polythéisme: le polythéisme abouti et corrigé, purifié, menait forcément au christianisme.

    Cette attitude négative rappelle davantage les philosophes décadents de l'entourage de l'empereur Julien l'Apostat qui, voulant retourner au polythéisme après une conversion générale au christianisme, n'a trouvé, dans l'espace intérieur, que du vide: les dieux s'en étaient allés, laissant objectivement leur place aux saints du ciel, et aux anges. Ils n'avaient laissé derrière eux que des formes mortes, animées artificiellement par la volonté humaine – flux psychiques purement terrestres, ainsi que le disaient les chrétiens eux-mêmes, qui les appelaient démons, conformément à l'ésotérisme grec. Peu importe que les dieux avaient pu 00000000.jpgêtre vivants, dans un temps ancien: au moment où ils en parlaient, ces chrétiens avaient raison.

    Et le fait est que si les agnostiques français férus de symbolisme immortel voulaient vraiment redonner vie aux anciens dieux, lorsqu'ils se complaisent à leur assimiler les saints consacrés, que feraient-ils? Ils montreraient, à partir de là, comment ces anciens dieux protègent la République, ou feraient de Marianne non plus une simple allégorie, mais une vraie déesse, agissante et voulante, pensante et sentante. Mais comme ils veulent en réalité détruire la mythologie catholique pour ne la remplacer que par l'adoration de l'État – c'est à dire les hommes qui dirigent –, ils s'en gardent bien, méprisant même ceux qui s'y essaient. Ils voient, d'instinct, que l'allégorie de Marianne, 000000000.jpgcréée par Lamartine, vient de Marie mère de Jésus et de sa propre mère Anne, puisque son nom est composé de ces deux saintes immaculées, et cela leur déplaît. Mais ils ne veulent pas non plus qu'elle soit Vénus: au fond ils savent que cette déesse a été rejetée dans le néant, et a été remplacée, comme le disait Joseph de Maistre, par sainte Marie, ou personne.

    Ils préfèrent somme toute le vide, puisque, comme le disait Jacques de Voragine de Néron, ils ne veulent de toute façon pas de concurrence, ils ne veulent pas qu'on puisse dire qu'un être immatériel serait plus puissant que l'État. Si jamais Dieu existe encore, qu'il ne soit qu'un principe abstrait, n'intervenant aucunement dans le monde – n'empêchant aucunement qui que ce soit de régner!

    Au fond ramener les saints aux dieux morts, c'est les tuer aussi, pour ne laisser gouverner, dans le monde, que des mécanismes dont le surhomme à venir, produit conjoint de l'État et de l'Outil, se rendra le maître incontesté.

    On a souvent dit que la bourgeoisie n'a pas de mythologie; mais on lui en a trouvé une.

  • Le fantastique et la physique quantique

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    Pour accroire l'idée que la physique quantique aurait quelque chose en elle de spirituel – et que le spirituel par conséquent est englobé dans le matériel (notamment, l'infiniment petit) –, on prétend volontiers que les spiritualités orientales ont des concepts qui se recoupent avec les phénomènes observés dans cette physique des particules.

    Mais de quoi s'agit-il, en général? De l'idée selon laquelle le bien est le bien et le mal est le mal et qu'il ne faut pas les confondre, qu'énonce le Dhammapada, recueil canonique des paroles du Bouddha? Évidemment pas, puisque, à ce niveau de la matière, le bien et le mal sont parfaitement indifférents – tout comme la vie et la mort, la santé et la maladie, et tout ce qui touche qualitativement à l'existence humaine. S'agit-il alors de la connaissance des vies antérieures, du paradis et de l'enfer et des lois morales, recommandée également par le Bouddha? Pas plus, bien sûr. Ou alors de la vie retirée dans la forêt, loin des tentations des villes? Quel rapport avec la physique quantique? Il n'y en a aucun.

    Mais peut-être que l'hindouisme, plus que le bouddhisme, y trouvera son compte. Et alors, ce qu'énonce la Bhagavad-Gita, que le non-agir consiste non pas à ne pas agir mais à n'agir que selon la volonté divine, le retrouve-t-on dans la physique 00000000.jpgquantique? Pas davantage. C'est pourtant la base des conseils donnés à Arjuna par Krishna que constitue ce texte fondamental.

    La physique quantique n'a aucune base morale, et l'essence des spiritualités orientales est évidemment le monde moral, tel qu'il émane de l'ordre cosmique divin. Les Occidentaux peut-être ne le savent pas, parce qu'ils lisent peu, ou peu sérieusement: ils s'imaginent que ce qui caractérise essentiellement les spiritualités orientales, c'est le fantastique.

    Et c'est ainsi que, peut-être, on se pense justifié par les spiritualités orientales en inventant qu'on est réincarné de Cléopâtre, de Simone Veil, de Marie Madeleine ou de Napoléon – et que la physique quantique semble le confirmer, en montrant des particules qui semblent être à plusieurs moments du temps à la fois! Ou à plusieurs endroits à la fois, comme ces mages tibétains doués d'ubiquité parce qu'ils projettent des doubles d'eux-mêmes au loin. Et ainsi de suite. Non pas tout ce qui est spirituel, et permet à l'homme de vivre mieux, d'une manière plus conforme à la volonté des dieux, mais tout ce qui est magique, et fait rêver sur des capacités possibles, sur ce qu'on pourrait faire dans ce monde physique à force de yoga: voyager dans le temps, devenir immortel, être plusieurs personnes à la fois – rêveries flatteuses pour l'amour-propre, et qu'on voit aussi dans la science-fiction.

    Déjà Joseph de Maistre dénonçait cet attrait du magique chez les adeptes de Louis-Claude de Saint-Martin, francs-maçons illuminés qui rêvaient de miracles quotidiens, et tâchaient de devenir de nouveaux thaumaturges. Saint-Martin, de fait, assurait que l'homme pouvait renouer avec l'art magique des Géants bibliques. Maistre disait que la plus grande et la plus vraie des 000000.jpgmagies était, pour un jeune homme, de contrôler ses pulsions quand passait une belle femme. Et que l'immortalité vraie s'acquérait ainsi, et non par des opérations rituelles, ou des procédures quantiques. Les machines sont vides de vie, d'âme et d'esprit, lesquels sont pourtant l'essence de l'être humain. Même les machines quantiques sont dans ce cas!

    Le fantastique fait rêver, qu'il soit réalisé par des rituels ou des techniques, mais il faut se souvenir de ce qu'a accompli un vrai homme pur et saint, spirituel authentique: Milarépa. Lui aussi, assurent ses hagiographes, était un grand sorcier, et maîtrisait les éléments. Jusqu'au jour où il s'est repenti d'utiliser cet art pour assouvir ses instincts égoïstes, et a commencé à méditer pour se purifier moralement. C'est l'essence des spiritualités orientales, je pense, qui est la même que celle des spiritualités occidentales.

     

  • Charly Samson et les mystères du Bugarach

    000000000.jpgPréparant une excursion au Bugarach, montagne sacrée de la vallée de l'Aude, avec des élèves, j'ai résolu, sur le conseil de son éditeur, de lire l'ouvrage Si Bugarach m'était conté (2016), de Charly Samson – lequel j'ai rencontré, une fois. Je pensais, en effet, leur présenter les extraits évoquant les contes et légendes qu'on a forgés sur cette montagne spécifique: c'était l'occasion de peupler littérairement, si l'on peut dire, une promenade!

    On se souvient que le Bugarach est devenu célèbre quand on a prétendu, en 2012, que seuls ceux qui vivaient à ses alentours seraient sauvés de la fin du monde. On murmurait que des extraterrestres allaient venir et emporter les fidèles qui y avaient cru. Bizarre choix, pour ces extraterrestres, de sauver des gens qui se contentent de vivre dans les parages d'un gros rocher. On se serait attendu à des critères plus éthiques. À la rigueur, des gens qui vivent selon des principes moraux clairs doivent les séduire davantage que ceux qui disent croire en eux. Ou sont-ils égoïstes et vaniteux à ce point?

    Cette fantasmagorie de science-fiction est venue d'un certain Jean de Rignies, qui habitait près des sources de la Salz, et qui, buvant peut-être un peu trop de son eau salée, avait des acouphènes: c'est en tout cas mon hypothèse, non mentionnée (je dois le dire) par Charly Samson; car la nuit il entendait des bruits de rotatives, dans le sol, et a pensé qu'il y avait là des machines. Le défunt Michel Butor comparait effectivement le travail des gnomes à celui de mécaniciens d'usine: c'est bien vu. Jean de Rignies a même enregistré. Les spécialistes n'ont entendu que le bruit du magnétophone.

    Mais il en a rêvé très fort, pensant rencontrer en vision des hommes du futur et d'étranges robots gris, et un jour, dans un trou du Bugarach faisant tomber une pierre, il a entendu un bruit métallique qui lui a fait croire qu'il y avait là un vaisseau spatial. 0000000000000.jpgDes spéléologues sont descendus et ont ramené... une pierre. Le métal, c'est le sang de la roche, pour ainsi dire.

    Il y eut par ailleurs le conte traditionnel de Bug et Arach, que j'ai déjà incidemment raconté, et qui était plus réaliste, puisqu'il faisait des gnomes des esprits gouvernant le minéral. C'est logique. On peut personnifier une montagne: au Tibet, cela se fait encore, plusieurs montagnes sont des déesses. Et elles ont des nymphes à leur service, et des faunes – dont certains ont assurément l'allure de gnomes. Il y a la fée du Bugarach. Et comme on ne croit plus aux esprits, mais qu'on sent leur présence, on en fait des extraterrestres de la quatrième dimension.

    Belle blague, que cette quatrième dimension, soit dit en passant. Rudolf Steiner disait qu'elle ne faisait qu'ajouter au monde physique. Le monde spirituel ne commence, affirmait-il, que quand on retire une dimension, et non quand on en ajoute une: quand il n'y en a plus que deux. Merveilleux Steiner. Prodigieux. Tellement fin et génial. En fait, c'est exactement cela.

    Charly Samson dit qu'un jour il a vu le Buisson ardent, contre la falaise du Bugarach éclairée par le soleil: un arbre, entre les deux, flamboyait. Et de citer la Bible. Mais elle 0000000.jpgévoquait, dans cette lumière, un ange et la voix de l'Éternel, et Charly Samson ne dit pas avoir rien perçu de ce genre. Justement.

    Il raconte aussi que le poète André Chénier, que j'adore et qui a vécu à Carcassonne, est venu à Rennes-les-Bains, et au sanctuaire de Notre-Dame-de-Marceille, à Limoux; il l'a lui-même raconté, d'une façon très belle. Et ce sanctuaire est beau, aussi.

    Charly Samson présente enfin quelques vers de son cru très bien rythmés – il a écrit des chansons – et que j'ai appréciés, à ce titre.

    Et puis il chante son amour de l'Occitanie, pays de surhommes amoindri par la France au treizième siècle, lors de la croisade contre les Albigeois. Classique. Car notre homme est languedocien, et fier de l'être.

    Bugarach, dieu des Corbières, le fait rêver à ce titre, comme un emblème de ce que Chénier appelait le Bas-Languedoc: celui du sud, voulait-il sans doute dire. Qui jouxtait la Catalogne.

  • La fantasmagorie des dragons: légendes dorées et orientalisme

    000.jpgQuand j'étais petit, je lisais J. R. R. Tolkien qui assimilait le dragon au Mal, comme le faisait la tradition chrétienne. La Légende dorée de Jacques de Voragine en présente beaucoup de méchants, conformément à deux traditions majeures: la biblique, avec notamment l'Apocalypse de Jean, et la grecque, avec tous les monstres qu'attaquent les héros de la mythologie. Les dragons y symbolisent les forces élémentaires terrestres que les hommes essaient de dominer, de dompter, voire d'expulser si elles sont oppressantes, parce qu'elles empêchent l'humanité de s'arracher à l'animalité, et d'être pleinement elle-même.

    De fait, le paganisme des peuples civilisés rejoignait le christianisme en cela, qu'il y était important de gouverner ses passions – voire de les anéantir, dans le stoïcisme – plutôt que de les servir pour qu'elles livrent en retour des récompenses. Les peuples combattus par les héros grecs sacrifiaient fréquemment des êtres humains à des divinités monstrueuses dans l'espoir de gagner au pire la sécurité, au mieux des bienfaits importants – richesse et prospérité. Hercule était réputé avoir mis aux sacrifices humains, en même temps que d'avoir anéanti l'Hydre de Lerne...

    Et Tolkien était dans cette tradition, qui existait également chez les anciens Germains et Celtes, ainsi que le montrent les légendes de Sigurd, de Beowulf, de Tristan, de Lancelot, d'Yvain – tous pourfendeurs de serpents géants, souvent jeteurs de feu. Même saint Colomba, 00.jpgen Écosse, est réputé avoir vaincu le serpent diabolique du Loch Ness.

    Mais j'ai vu apparaître, dans une seconde phase de la fantasy, des esprits rusés qui voulaient renouer avec le culte des dragons. J'ai beaucoup aimé, jeune, le roman Earthsea, d'Ursula K. Le Guin, en tout cas les deux premiers tomes. Car dans le troisième, devenue taoïste, elle s'efforce de réhabiliter les dragons sur le modèle chinois. Elle les montre sages et justes, bienveillants et intelligents.

    À partir de là toute une mode s'est développée, et on a même lié le dragon à la kundalini et à Marie-Madeleine, on en a fait des divinités du bonheur terrestre, propres à plaire à ceux qui rêvaient du paradis sur Terre dans la lignée de Karl Marx, mais ayant besoin d'un langage plus fleuri que le sien. On a vu des mystiques prétendre que le Christ lui-même était un dragon, que les catholiques étaient méchants et impies d'avoir tué les dragons – d'autant plus qu'ils vivaient encore à une époque récente, assurent-ils. Car la confusion est aisée, entre les plans spirituel et physique,  dès qu'on vénère des divinités renvoyant aux forces élémentaires terrestres.

    Jacques de Voragine faisait pourtant l'éloge de ceux qui domptaient les dragons plutôt que de les tuer, créant ainsi une hiérarchie parmi les saints: saint Sylvestre, vainqueur du dragon de Rome, était supérieur à saint Georges, disait-il. Mais pour le mysticisme matérialiste cela est encore trop, de dompter ses passions, puisque sans elles le miracle du paradis terrestre est difficile à croire.

    En un sens, Karl Marx se dévoile ainsi comme renouant avec des cultes archaïques.

    Naturellement, si réhabiliter les dragons invite seulement à une meilleure connaissance du monde élémentaire, cela n'a pas d'effet mauvais. Mais les éléments n'en doivent pas moins rester dominés par la conscience morale, qu'ils ne contiennent pas, et qui, selon les anciens philosophes, vient du ciel, des étoiles. C'est ce que pensait Cicéron, et je lui donne raison. Le dragon, en soi, reste légitimement un symbole du mal.

  • Maurice Magre et son livre des lotus entrouverts

    0000000.jpgEn 1926, l'écrivain toulousain Maurice Magre (1877-1941) fit paraître un de ses ouvrages restés les plus fameux, Le Livre des lotus entr'ouverts, recueil de courts textes poétiques. Un Toulousain qui vit dans la haute vallée de l'Aude me l'a prêté, et je l'ai lu.

    Il fait surtout s'appuyer le poétique, en plus d'une langue élégante et rythmée, sur un décor oriental que je n'ai pas trouvé très utile, néanmoins. Les sultans, les empereurs de chine, les noms indiens, le jade et le saphir, j'aime assez, mais il n'y a pas pour moi de poésie authentique dans ces éléments matériels somme toute indifférents. On peut aussi bien aimer les présidents de la république française, le comte de Gruyères, les vaches savoyardes, la paille et le grain, des choses plus ordinaires sous nos latitudes. Enfin, l'exotisme a son charme, et l'Asie a la réputation d'être ancienne et mystérieuse, d'être reliée à ce que René Guénon nommait la Tradition, et qui se disait fondé sur une révélation primordiale – c'est à dire Dieu. Dieu parlant aux hommes, ou déposant dans leur cerveau l'image totale du monde secret. Je pense que Magre était sensible à ce genre d'idées.

    Et le fait est que l'Orient peut être une porte au merveilleux, parce que sa matérialité peut se prolonger vers ses croyances, sa mythologie. En Asie, le culte des esprits est assez répandu, la vie religieuse reste assez intense. 

    Et effectivement, Magre évoque parfois les nymphes asiatiques, les fantômes, les morts. Le plus beau, à cet égard, est un texte sur un monstre hideux qui s'avère être la Mort très belle, aperçue de 0000000.jpgloin dans une forêt obscure. Mais peut-être qu'il est plus fort, au fond, de percevoir les esprits dans le monde ordinaire, que le décor asiatique a quelque chose d'artificiel. Même en Asie. 

    J'ai une autre réserve: Magre tend à évoquer ses problèmes personnels, sa vie amoureuse plutôt difficile, les jolies filles qui le trahissent – lui mentent, le trompent, l'abandonnent – avec un excès de romantisme, c'est à dire qu'il tire de ces problèmes des lois générales par le biais du symbolisme oriental, en bref qu'il projette sa vie sentimentale sur l'univers entier.

    J'ai peut-être préféré, de lui, l'ouvrage précédent que j'ai lu, consacré aux mystères et légendes de la région toulousaine. Même si ce qu'il y dit reflète son affection personnelle en faveur de cette région, il s'appuie davantage sur des lieux extérieurs, des traditions objectives, pour ainsi dire. D'un autre côté, la prose est moins raffinée.

    Mais enfin, Magre était un écrivain agréable, qui a fait de très bons textes; comme je l'ai dit, celui appelé Le Délicieux Visage du monstre effrayant est excellent, et montre l'ambivalence spirituelle de la mort.

  • Physique quantique et illusions mystiques

    00000000000000000.jpgOn raconte qu'il est impossible de bien comprendre et de définir facilement la physique quantique, et qu'il y a là toute sorte de mystères. Mais effectuant un long voyage en voiture, j'écoute la radio – France-Inter, je pense –, et il y a un invité qui est un physicien doué pour communiquer ses connaissances au grand public, et il déclare, tout simplement, que la physique quantique explore les lois spécifiques de l'infiniment petit – différentes de l'infiniment moyen, dans lequel vit l'être humain. Et que, pour observer ces lois dans le monde ordinaire, il faut refroidir à l'extrême les choses.

    Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) disait que la force créatrice ne se trouvait aucunement dans l'infiniment petit, mais dans ce qui assemble les éléments pour en créer des corps accessibles aux sens normaux. 

    On pourrait croire qu'il ne connaissait pas la physique quantique, qu'elle est toute récente; mais il la connaissait très bien. Il en mesurait l'illusion.

    Car on prétend souvent que cette physique correspondrait dans ses lois avec les conceptions mystiques orientales. Mais quelle force spirituelle importante peut exister dans un monde contraire à la vie humaine, alors même que si, dans l'espace physique, 000000.jpgon cherche des esprits, on les trouve partout où des visages humains apparaissent? Cela n'a pas de sens. Dans le froid il n'y a pas de vie, donc les éléments ne suivent pas les règles du vivant, mais des principes physiques purs, dont on peut tirer des machines efficaces. Rien n'est plus efficace que ce qui est complètement mort, quand il s'agit de machines. Le mysticisme matérialiste, constatant cette pureté, pense se trouver devant quelque chose de divin. Pourtant, je le répète, rien n'incarne ou ne reflète mieux le divin, dans l'univers sensible, que l'être humain, qui a le sang chaud, et auquel par conséquent les lois quantiques ne s'appliqueraient pas sans le faire mourir aussitôt – sans chasser de son corps son esprit.

    C'est aussi à son échelle infiniment moyenne que l'être humain accueille ce divin, et non dans l'infiniment petit, où il n'en reste somme toute rien. Il ne reste que les lois terrestres au sens le plus obscur et le plus absolu, c'est à dire ce qui est le moins imprégné de divin, ou d'esprit, qu'on puisse imaginer.

    Alors pourquoi la fascination exercée par la physique quantique? 

    Les machines, d'abord: imitant le vivant en montrant plus de force physique que lui, elles fascinent l'instinct humain égoïste, qui aspire à plus de puissance. Comme lui-même est vivant, il croit que cette force promeut le vivant, ou même est son essence. Confusion moniste: l'être humain ne parvient pas à distinguer ce qui en lui relève du physique ou de l'esprit ou du vivant – il mélange tout. Les machines devraient pourtant lui apprendre à distinguer, puisque, puissantes, elles ne sont pas vivantes!

    Ensuite, peut-être, assimilation de Dieu au néant: car, comme le disait encore Teilhard de Chardin, plus on va vers l'infiniment petit, plus on va vers une poussière dénuée de sens. Et c'est une grande illusion que de croire 216303115.4.jpgqu'une machine puissante est pleine d'existence: rien n'est plus proche du néant qu'une machine. Elle en est l'affleurement, pour ainsi dire. Rien n'est plus activement, puissamment mort. Une machine est un zombi naturel.

    Mais cela a quelque chose de fantastique, qui fascine. Quand il ne reste plus rien, on peut projeter des images – c'est même un réflexe naturel. On peut donc croire que le divin se trouve dans l'infiniment petit, et les lois quantiques. C'est possible.

    Mais cela ne correspond pas à la vérité. Le divin se trouve surtout en l'homme, et le vrai mysticisme est humaniste.