Philosophie

  • L'ange comme titre, le spirituel comme chose

    00000000.jpgIl m'est souvent arrivé, ne serait-ce que comme professeur, de lire des récits parlant de fées, et faisant agir celles-ci exactement comme des humains ordinaires. Et si je comprends que, éventuellement, on veuille humaniser des esprits sans corps, comme sont censées être les fées, je n'en reste pas moins perplexe devant un titre, un nom qui n'implique rien, n'engage à rien, comme s'il s'agissait d'un ornement, d'une décoration, à la façon d'une légion d'honneur.

    Et je pense que, pour Jésus-Christ, cela arrive souvent. Loin de concevoir le titre de Christ comme se rapportant à un dieu s'incarnant, à une entité cosmique entrant dans le corps d'un homme, il arrive fréquemment qu'on le voie comme un grade accordé au cours d'un quelconque rituel, un honneur rendu à quelque maître ascensionné – comme on dit communément.

    La manie de ramener la hiérarchie spirituelle à ce genre de titres s'est constatée déjà chez René Guénon, qui prétendait que l'expression renvoyait essentiellement à des degrés initiatiques. Somme toute simple métaphore, jusqu'au titre d'ange peut n'être qu'une façon d'imposer, y compris à soi-même, une affection personnelle, en lui donnant une sorte de légitimité, en le consacrant.

    Mais, comme André Breton, je crois à la substance spirituelle de l'image – non au sens où une affection personnelle puisse être ennoblie ou consacrée par de jolis mots, mais au sens où un esprit effectif affleure du réel physique, voire le dédouble. Il ne s'agit pas d'embellir le monde, mais de révéler ce qui spirituellement s'y trouve. Que cela embellisse le monde au sens d'un Baudelaire, qui voyait le beau esthétique même dans la laideur terrestre, n'empêche pas que le sens objectif des choses n'en soit en rien changé. Comme le disait à peu près Lovecraft, l'imagination prolonge le réel jusque dans le sens du mauvais, et cela donne une joie qui est au-delà de l'image créée. On n'enjolive rien, on révèle ce à quoi aspire l'âme: le sens caché des choses – vers le bien, comme vers le mal. La vérité est belle, disait Platon.

    Ce n'est pas dans ce qu'on préfère personnellement qu'est le divin, ou l'Esprit. Cela peut être le contraire. Et si le merveilleux consiste à tisser des illusions pour cacher le mal, et pour satisfaire un égoïsme émotionnel voulant se persuader qu'il est habité de bons esprits quoi qu'il fasse, on doit lui préférer, somme toute, le réalisme. La comédie, ou la satire, était du reste 0000000.pngpensée comme devant se moquer de telles projections – voilant le réel au lieu de le dévoiler.

    Les cérémonies initiatiques qui fardent les choses jusqu'à les rendre méconnaissables rappellent celle à laquelle participa l'excellent M. Jourdain, quand il eut le bonheur de devenir Grand Mamamouchi. Il rêvait d'un rituel qui le rendrait noble – et, à ce titre, fils des anges. La pièce de Molière se termine tragiquement, pour lui, puisqu'il reste dans son illusion, sa folie. Les forces bonnes qui animent le monde, au contraire – les anges qu'on ne voit pas et dont nul n'est propriétaire –, créent dans cette pièce les couples légitimes, les justes mariages. Ils ne se montrent pas, ne parlent qu'aux cœurs. Aucune magie ne les a inventés sur Terre, ne les a bloqués dans un mot précis, un rituel spécifique. Ils restent libres, et agissent dans la Nature, ou l'Évolution.

  • Cicéron et la république de droit divin

    00000.jpgJ'ai lu le livre III des Fins de Cicéron, publié à part aux Belles-Lettres sous le titre Le Bien et le Mal, après l'avoir acheté à Lyon au cours d'une visite rendue à ma fille, il y a déjà deux ans. L'essence de la morale et même de la spiritualité romaines s'y trouve, inspirée par les Stoïciens, sous une forme dialoguée imitée de Platon, et bien sûr, comme toujours quand on lit la philosophie romaine, on découvre que ce qu'on attribue communément (notamment en France) au christianisme émane en fait de l'ancienne Rome.

    Ce qui m'a frappé est la fin car le début, très théorique, essaie, dans la bouche de vieux Romains initiés, de traduire en mots latins les concepts philosophiques grecs, et ce n'est pas très facile à suivre. Cicéron dit en effet qu'il faut conformer son comportement à la Nature, mais il entend par là bien autre chose que nous, quand nous disons une telle chose. Nous prenons volontiers exemple, à partir de cet adage, sur le comportement des animaux et, lorsqu'on a un reste de moralité, on invente que les bêtes se comportent bien, pour éviter d'avoir à imiter leurs cruautés. Or pour Cicéron il s'agit de bien autre chose, pour la bonne et simple raison qu'il place les dieux dans la Nature. Car par ce mot il entend l'univers entier, le cosmos.

    Et il dit une chose à la fois belle et singulière, que ce que nous attendons des dieux – de l'amour, de l'indulgence, des services rendus –, nous l'attendrons forcément, dans la cité, des autres, et l'exigerons forcément de nous-mêmes, à notre tour. L'élan moral humain a son fondement dans l'imagination des dieux, foncièrement morale.

    Cela fait allusion à d'autres textes de Cicéron dans lesquels il affirme que les étoiles se comportent dans le ciel selon un mode de mesure, de paix, de sérénité, d'équilibre – que nous imitons sur terre, dans la cité, notamment lorsque nous instituons une justice. La justice est l'expression des dieux que nous concevons, parce que nous les concevons vivant dans le ciel, parmi les étoiles, parce que nous concevons les étoiles comme leur émanation première sur le plan physique. En somme, Cicéron parle d'une république de droit divin.

    Et c'était la pensée romaine. Pour Cicéron, la communauté étant à l'image de l'ensemble, étant davantage le reflet de l'univers que l'individu, elle est davantage que lui habitée par les dieux. Il faut donc être prêt à se sacrifier à elle, car elle continue, immortelle, au-delà de soi, et c'est en elle que l'on vit, au-delà de sa mort.

    Celui qui voudrait nier que la république romaine était de droit divin doit lire les récits sur sa fondation, dans laquelle les dieux interviennent effectivement, à travers les oracles. Il n'est pas vrai que la république implique l'absence de divinité au fondement 000000000000.jpgde ses lois. En fait, à Rome, c'était le contraire, on estimait que les dieux étaient davantage derrière la république que derrière les royautés arbitraires.

    C'est pourquoi cette république avait ses héros, et ses épopées, souvent magnifiques, comme celle de Lucain, rendant hommage à Pompée transfiguré après sa mort. (Il vivait sur l'orbe lunaire, dans une lumière dorée, donc parmi les dieux.)

    On critique, en France, les allusions de la république américaine à Dieu, mais c'est finalement conforme à l'esprit républicain originel. C'est la république française, qui ne l'est pas. Et pourquoi? Parce que les Français ne parviennent pas à concevoir le divin autrement qu'à travers un monarque. Ils ont ce côté césarien, transmis par la vénération des Gaulois pour Auguste. Même De Gaulle, quand il a rétabli un semblant de sacralité, s'est référé au catholicisme et à la figure césarienne. Il semble impossible, curieusement, d'en sortir. Marivaux avait beau dire que les dieux voulaient que les hommes et les femmes participent de façon égale à la création des lois, on continue à considérer que les femmes ne seront les égales des hommes que si on renie les dieux. Curieuse manie, plutôt néfaste.

  • Hautes et basses fréquences dans la réalisation mystique

    000000000.jpgIl existe de curieuses théories spiritualistes, assez différentes de ce dont je me suis nourri. Il est dit, dans certains milieux, que les âmes pures et nobles vibreraient selon de hautes fréquences, contrairement aux âmes viles, qui vibreraient sur des basses fréquences

    Cela me paraît plutôt matérialiste: je ne pense pas que les âmes vibrent, en fait, plutôt le corps vibre lorsque l'âme est éveillée. La vie de l'âme n'est pas, en soi, la vie du corps, et il n'est pas légitime, à mes yeux, de la ramener à des fréquences ondulatoires – au fond de nature physique. Au reste, Rudolf Steiner dénonçait, déjà, ce genre de confusion.

    Le plus singulier, si on veut vraiment regarder les choses sous cet angle (qui peut pour ainsi dire servir de métaphore), est que l'homme équilibré a forcément une fréquence moyenne, normale, et pas du tout une haute ni bien sûr une basse fréquence. Pourquoi rechercher de hautes fréquences – qui sont évidemment des effets de l'exaltation, de la passion – sans harmonie avec les fréquences modestes de la nature environnante, terrestre – végétale et minérale notamment? Et surtout, quel lien avec les dieux, dans ces hautes fréquences? Les dieux ne sont-ils pas aussi dans l'harmonie, dans la normalité, l'équilibre? En tout cas, n'est-ce pas le sens de l'Incarnation de Jésus-Christ, que Dieu s'est en lui placé dans une fréquence moyenne, normale, équilibrée, humaine?

    Médiocrité dorée, disait le grand poète Horace! Il l'entendait dans un bon sens. Les vrais dieux sont dans la paix de l'âme. Lorsque l'âme est excessivement enflammée, elle s'enroule sur elle-même, se referme sur son propre brasier, se coupe de la divinité réelle. C'est pourquoi très souvent les mystiques ne recherchent pas les êtres du monde spirituel, plutôt les guides passionnés, mais incarnés. Ils ne s'efforcent pas tant de dialoguer avec les anges que de rencontrer les êtres humains qui leur donnent l'impression d'être des anges, parce qu'ils ont un corps électromagnétique – plutôt qu'une âme – vibrant sur de hautes 0000.jpgfréquences. Et ce qui les fait rêver n'est pas tant ces anges que les maîtres ascensionnés – dont parlaient René Guénon et Gustav Meyrink, deux écrivains également assez mystiques.

    Et que je ne déteste pas, mais ils réduisaient trop les êtres spirituels à ces hommes dits ascensionnés. Or, je crois que les plus nobles anges ne se placent pas dans les âmes qui ont monté, mais dans celles qui, comme le disait Horace, ont entretenu en elles l'harmonie, la paix, la sérénité, l'équilibre – et qui sont parfaitement humaines, en cela, comme Jésus-Christ l'était.

    Ces âmes sont entre le Ciel et la Terre, vivent pleinement leur vie terrestre, avec toutes les valeurs morales qu'elle implique, et en même temps élèvent le regard vers le Ciel, les Anges – sans chercher à se confondre avec eux, ou même à les supplanter. L'amour d'un merveilleux qui cristallise les anges n'est pas celui du fantastique qui grandit la stature humaine sans raison valable. La sagesse chrétienne le rappelle, même si c'est parfois avec raideur.

  • Rudolf Steiner et les Cathares

    00000.jpgHarvey Spenser Lewis (1883-1939), le fondateur du Mystique et Ancien Ordre de la Rose-Croix, énonçait que Rudolf Steiner, par ses propres vertus, était parvenu à saisir des secrets rosicruciens dont lui, Lewis, connaissait l'authentique tradition. C'était agréable et sympathique, mais personnellement, je préfère les génies qui trouvent les choses par eux-mêmes aux philosophes qui conservent par devers eux les traditions symboliques et initiatiques. Je pense qu'ils sont plus fiables, puisque, comme le disait Voltaire, les traditions ne sont souvent que de vieux abus. 

    Et puis les dieux peuvent changer: évoluer. Saint Augustin le disait: de l'Ancien Testament au Nouveau, Dieu avait changé les lois – avait changé de visage, de personne. Du Père on était passé au Fils, pour ainsi dire. Et qu'est-ce qui permet de s'en apercevoir? Le Saint-Esprit. Et où se dépose-t-il? Sur les individus géniaux.

    H. S. Lewis ajoutait que Steiner savait que, au Moyen Âge, la vraie sagesse était dans des groupes combattus par l'Église catholique, les Templiers et les Cathares. Et, certes, on ne peut pas nier que Steiner ait vigoureusement condamné l'attaque, par Philippe-le-Bel, des Templiers. Pour lui, ceux-ci adoraient noblement le véritable Christ, et le roi de France était démoniaque. Dante avait les mêmes idées: cela apparaît, dans la Divine Comédie. Et Steiner saluait dans ce poème une inspiration véritablement initiatique.

    Mais il faut nuancer – comme toujours avec Steiner. Car il admettait aussi que la spiritualité des Templiers avait quelque chose de dépassé – de luciférien, comme il disait, entendant par là un mysticisme excessif, tentateur et illusoire. Et on retrouve là saint 00000000000000000000000.jpgThomas d'Aquin, dont il se réclamait essentiellement – on le retrouve dans son rejet du mysticisme oriental, mêlant illusoirement l'adoration de Dieu au sensualisme. Steiner admet que, à la fin du treizième siècle, ce qu'avaient si hautement vénéré les Templiers n'était plus ce qu'ils croyaient voir. Qu'il y avait un décalage entre le Christ et l'être de lumière qu'ils adoraient, pour ainsi dire. Léger, mais réel.

    L'Église catholique accuse l'Anthroposophie d'être gnostique, et on pourrait croire que l'Anthroposophie assume ce reproche. Il n'en est rien. Dans ce que j'ai pu lire, Steiner dit bien que la Gnose venait de traditions antérieures au Christ, et donc, à ce titre, ne le comprenait pas de façon parfaite. Qu'elle le confondait avec des concepts dont elle ne voulait pas se séparer. Ce n'est pas qu'il ait jamais justifié aucune violence, contre les gnostiques ou leurs héritiers, mais qu'il admettait simplement leur caractère déviant, non chrétien au sens pur.

    Et ce n'est pas, non plus, qu'il ait approuvé l'Église catholique dans toute sa théologie théorique: pas du tout. Il lui reprochait notamment d'avoir confondu l'âme et l'esprit, pour lui distincts. Mais je n'ai pas lu qu'il ait tellement soutenu la Gnose: non. Or, beaucoup se réclament de lui comme si c'était le cas, se fiant peut-être aux accusations fausses de l'Église catholique à son encontre.

    On peut à mon avis en tirer que le gnosticisme oriental des Cathares n'aurait pas reçu sa totale approbation, et qu'à cet égard il était, encore, dans la tradition de saint Thomas d'Aquin, et aurait démenti sa complète union de pensée avec Déodat Roché (dont j'ai parlé une fois récente) – même si celui-ci se réclamait de lui.

  • Origines du complotisme dans Marx et Freud

    00000.jpgLe complotisme vient essentiellement du besoin de merveilleux. La philosophie classique le disait, et c'est vrai, mais elle a manqué quelque chose: car ce besoin de merveilleux est légitime, en l'être humain. Et combattre frontalement le complotisme ne mène nulle part, car les amateurs de complotisme ressentent à juste titre comme légitime ce besoin de merveilleux.

    Le problème est seulement qu'il cherche à s'assouvir de façon inappropriée, dans un monde physique qui n'offre pas, même dans ses couches obscures, le merveilleux qu'on attend. Et ce qui le démontre, c'est que les deux grandes philosophies qui ont donné un semblant de justification au complotisme sont celles de Freud et Marx, qui tendent toutes deux à scruter les secrets du fonctionnement du monde et du comportement de l'homme dans les strates cachées de la matière et de la chair.

    Les ennemis du complotisme ne le disent pas, parce qu'en général ils sont matérialistes aussi: mais le fond du complotisme, ou du moins sa justification, est bien chez Freud et Marx. Le second place le diable chez les riches, le premier dans la vie sexuelle – ou il y place Dieu, puisque tout s'en explique; et même chez Marx le diable est si puissant qu'il justifie la domination éternelle du capitalisme, contrairement à ce qu'il a illogiquement prétendu.

    Car une classe sociale à même de créer une superstructure dans laquelle on trouve Dieu en a forcément les attributs. Que Marx ait décrété que ce dieu était méchant n'y change rien, c'est quand même lui qui règne, et annoncer la fin du capitalisme – d'un capitalisme qui met Dieu dans son panier – est faire preuve d'un optimisme irrationnel, de nature mystique.

    Quant à Freud, il plaçait le fondement du comportement humain dans l'érotisme, or le complotisme attribue fréquemment sans preuves d'énormes déviances sexuelles aux puissants de ce monde. 0000000.jpgCela fait vibrer. Et cela donne une image terrestre du diable, comme chez Sade.

    Mais ce n'est pas là qu'est réellement le ressort de la vie du monde. Les strates cachées qui restent dans la sphère physique peuvent exister: il peut y avoir des riches qui abusent, des pervers sexuels qui passent à l'acte; il y en a. Malheureusement, ils n'expliquent rien. Ils ne sont pas dans la sphère où se créent réellement les choses.

    Car de deux choses l'une: soit il existe bien une strate cachée du monde où se crée le mal manifesté – mais cette strate, spirituelle au sens propre, est faite des esprits mauvais qui tentent d'entrer dans les âmes humaines pour agir dans le monde, comme dans l'ancienne théologie catholique; soit il n'y a aucune strate cachée qui puisse assouvir le besoin de merveilleux. Si le besoin de merveilleux est légitime, c'est que sa butée est le monde spirituel. 

    Comme disait Chateaubriand, si le monde a besoin de merveilleux, qu'il scrute la sphère morale – le cœur humain –, car là sont les êtres célestes et infernaux qui s'affrontent. Sur Terre, le monde reste normal.

  • Valeur des vies antérieures

    00000.jpgL'autre jour, je racontais à une dame l'anecdote connue de Rudolf Steiner à qui une autre dame avait dit être la réincarnation de Marie-Madeleine. Il lui répondit être bien obligé de lui annoncer qu'elle était la vingt-quatrième qu'il rencontrait. 

    Ce qui prouve que les rêveries sur Marie-Madeleine ne sont pas si récentes qu'on croit, et que la chose en court depuis longtemps dans les milieux occultistes et mystiques. 

    Une grande sainte réputée faire l'amour a quelque chose qui rappelle Vénus. Elle pose la question de la conciliation difficile entre la sainteté et la vie sexuelle – sa force, son attrait. Saint Augustin disait qu'on projetait sur Vénus et Jupiter les mœurs qu'on voulait se justifier d'avoir, la fornication et l'adultère, mais dire cela n'est pas résoudre entièrement la question, puisque l'énigme de la cause de ces désirs demeure – Dieu n'ayant pas pu ne pas les vouloir, puisqu'ils étreignent même les êtres humains qui préféreraient ne pas en avoir.

    Mais, racontant cette anecdote, j'entendis mon interlocutrice répondre que c'était possible, que cette dame s'adressant à Steiner pouvait être la réincarnation de Marie-Madeleine; ce à quoi je concédai: Oui, il y a une chance sur vingt-quatre.

    On raconte souvent des vies antérieures glorieuses, qui justifient au fond un pouvoir en celle-ci – un titre. J'entends parler d'une autre dame encore qui affirme que dans une vie antérieure elle était une grande guide spirituelle, qui avait des centaines d'adeptes de par le monde. En cette vie, elle essaie de réitérer l'exploit; mais elle n'en a qu'une dizaine dans la haute vallée de l'Aude. 000000000000.jpgComment une telle chute a-t-elle pu être possible? Quels péchés a-t-elle commis?

    Nos vies antérieures étaient sans doute aussi banales que nos vies présentes.

    J'aime l'ironie. Mais qu'on pourfende l'illusion des glorieuses vies antérieures ne signifie pas que les vies antérieures soient inexistantes, ni qu'elles soient inutiles à évoquer. La question des péchés commis est justement importante, bien plus que ce qui, dans la vie antérieure, peut justifier telle ou telle prérogative dans la vie présente: pour cela, il  s'agit essentiellement d'égoïsme. Un mal arrive, inexplicable, triste, désespérant, injuste. Comment est-ce possible? 

    Ce qu'on a commis comme mal s'est inscrit dans l'âme, et le bien qu'on fait pour le compenser peut en purifier. Mieux encore, la souffrance subie purifie aussi. Et Spinoza disait que quand on comprenait les causes de ce qui arrive, on l'accepte – philosophiquement. Et on œuvre tout de même créativement, par la pensée et l'action, on dépasse ce qui vient du passé, et on entre courageusement dans l'avenir. Sinon, n'est-ce pas, le mal qu'on subit paraît absurde et arbitraire.

    Quant à ce qu'on a pu faire de bien dans une vie passée, comme de nourrir de sagesse des milliers d'adeptes ou de laver les pieds de Jésus avec ses cheveux, cela empêche qu'on subisse du mal en cette vie; mais le bien qu'on reçoit n'en est pas moins une grâce, face à laquelle il faut rester humble. Les quelques adeptes qu'on a gardés ne sont pas issus des nombreux adeptes qu'on a eus, mais de la bonté des dieux.

  • Jésus et le mariage obligatoire des rabbins

    00000000.jpgCertains, pour assurer que Jésus était marié, s'appuient sur la tradition rabbinique qui dit qu'un homme doit se marier, et que les rabbins étant des hommes, ils doivent en donner l'exemple.

    Mais Jésus dit qu'il ne faut pas imiter les rabbins dans leurs actions, si on doit les écouter avec respect parce qu'ils portent en eux la sagesse antique. Ils l'apprennent par cœur, et la récitent, et à ce titre méritent l'attention. Cependant, il ne faut pas agir comme eux, affirme-t-il. Donc, il ne pouvait pas se sentir obligé de se marier comme eux le faisaient. On peut même estimer que c'est à cela qu'il faisait allusion.

    Et pourquoi? Parce qu'il rejetait les liens du sang, apportant l'idée d'un lien spirituel qui unirait tous les hommes, au-delà des nations. Il ne pouvait donc pas se soucier d'avoir une progéniture. Donc de se marier. Car c'était le souci majeur de l'époque, et des rabbins.

    Il est un autre point profondément significatif, à cet égard: les écrits de saint Paul, qu'à dessein sans doute on traîne absurdement dans la boue. Car Paul, pharisien, était de cette communauté soumise aux rabbins dont est sorti le Talmud, et il devait donc bien savoir ce que recommandaient les rabbins en matière de mariage. Or, il s'opposait frontalement à 000000000000.jpgeux. Et comment aurait-il pu le faire, s'il ne s'était pas appuyé sur la pratique même de Jésus-Christ, dont on se souvenait encore? Qui aurait pu sans cela le suivre?

    Il avait, du reste, le même souci d'universalité et de descendance purement spirituelle, au-delà des nations. Il l'a énoncé explicitement. C'est à ce titre qu'il a conseillé le célibat, et l'a estimé nécessaire aux prêtres chrétiens: cela les différenciait des rabbins, comme déjà, forcément, Jésus s'était différencié d'eux – de la même manière.

    Cela relève de l'évidence la plus claire. 

    L'idée que Jésus s'est marié vient paradoxalement de saint Paul, qui focalise sur lui les ennemis du célibat. Car l'apôtre de Tarse dit que si on ne peut pas se retenir de relations sexuelles, il faut se marier. Et les hommes du commun de lire ces lignes, et de se demander qui peut bien parvenir à se passer de relations sexuelles. Donc Jésus, suivant les recommandations de Paul, quoique à l'avance, a bien dû se marier aussi...

    Mais que Paul en parle montre qu'il considérait qu'on pouvait se passer de relations sexuelles, et le fait est qu'il n'est pas le seul: à Rome, Caton d'Utique, notamment, en avait donné l'exemple. Le prophète Jérémie aussi. Un rabbin célèbre dont j'ai oublié le nom disait ne pas vouloir se marier parce que son seul amour était la torah. Eh bien, il n'a pas été exclu du rabbinat.

    Et il est vraisemblable que si Paul a cru le célibat possible, c'est que lui-même y parvenait, et encore plus vraisemblable que Jésus lui-même y était parvenu, au vu et au su de tous, précédant saint Paul qui, de son propre aveu, s'efforçait de l'imiter, pour conquérir la résurrection, la renaissance, la fécondation intérieure, l'engendrement de soi-même. Il ne connaissait d'amour que mystique, il s'unissait à l'ange, qui, puisqu'il fécondait en lui, prenait peut-être l'apparence d'une femme radieuse. Mais sans mariage terrestre.

  • Rudolf Steiner et les couleurs

    0000000.jpgToujours issu de la collection privée de mon ami languedocien Pierre-Jean Canquouët, un livre de Rudolf Steiner appelé Nature des couleurs, recueil de conférences paru aux Éditions Anthroposophiques Romandes, m'est passé par après page sous les yeux. Il part essentiellement du rejet par Goethe de la théorie des couleurs de Newton. Son propos est de dire qu'on n'assume absolument pas la nature spirituelle des couleurs. 

    Car la théorie matérialiste énonce qu'elles émanent d'une vibration physique qui touche l'œil et les crée dans le cerveau et donc dans l'âme, mais Goethe et Steiner font remarquer que la couleur prise en soi n'est absolument pas définie par cette explication. L'âme ne ressent pas de façon égale les couleurs: Steiner dit que le rouge semble venir vers son observateur, et que le bleu semble fuir. Que le rouge agresse, que le bleu apaise. Pourquoi? La théorie de Newton n'en dit rien. 

    Et pourtant, ces valeurs spirituelles des couleurs – dont, je crois, a parlé aussi Kandinsky, justement sous l'influence de Steiner –, ces valeurs spirituelles des couleurs ont imprégné l'ancienne peinture, la peinture médiévale religieuse, avant qu'on en perde le sens, et qu'on soumette l'art au désir de reproduire les formes extérieures. 

    Or la perspective, qui essaie de créer une image du monde en trois dimensions alors que la peinture n'en a que deux, crée une simple illusion, relève du trompe-l'œil. Mais l'art véritable ne relève pas du trompe-l'œil, il s'appuie sur l'âme humaine pour manifester la vie spirituelle, dit Steiner – et je suis entièrement d'accord.

    Steiner dit dès lors que la couleur est en réalité issue des anges qui font des allers et retours entre la lumière et l'obscurité – des esprits qui font des rondes entre le lumineux et l'obscur selon la forme de la lemniscate. 

    Les anges sont des messagers entre le haut et le bas, entre la clarté et les ténèbres, et cela crée la couleur. Mais les couleurs, restant angéliques, sont attirées vers les hauteurs – et nous retrouvons saint Augustin affirmant que la chaleur a une pesanteur 000000000.jpgqui la tire vers le ciel, et il voulait par là désigner l'âme. 

    L'homme, même, est un équilibre entre ce qui est soumis à la pesanteur et ce qui est tiré vers les hauteurs. Son âme porte les couleurs: les anges la visitent.

    Dans le monde extérieur, les couleurs sont donc la trace de l'action créatrice des anges: elles manifestent dans les choses leur action passée – remontant à des millénaires, à des millions d'années. C'est magnifique.

    Cela explique l'art anthroposophique, qui fait souvent jaser: Steiner pensait qu'en pénétrant spirituellement les couleurs, on pouvait y déceler des formes, et donc tracer des lignes, faire apparaître des entités, des êtres. Car s'il rejetait comme l'art moderne l'idée que l'art reproduit la nature physique, il rejetait aussi ceux qui jetaient d'une façon déraisonnable, illusoire, délirante, des flaques de couleurs sur la toile. 

    Il disait que la peinture était ainsi à l'aube d'un renouveau, renouant avec la peinture médiévale religieuse, mais par un autre bout, et voyait dans l'impressionnisme et surtout dans l'expressionnisme les prémices d'un tel retour. Et ma foi, tout cela est simplement génial, profondément vrai. Je suis complètement d'accord. J'ai dû rencontrer Rudolf Steiner juste avant de naître, dans quelque sphère planétaire, pour être aussi d'accord avec lui sur tout.

  • Le sens des croisades

    0000.jpgOn a pris l'habitude de critiquer vivement les croisades comme si elles cachaient des plaisirs de conquêtes sanglantes sous des motifs religieux et extérieurement, on ne peut pas rejeter l'idée, car les contemporains eux-mêmes l'ont émise. Les prêtres qui lançaient les croisades se plaignaient aussi de la cupidité des chevaliers qui les faisaient, et de leur volupté perverse à humilier les peuples conquis. La critique étant venue d'eux, on ne peut pas la dire injustifiée.

    Mais il y a davantage, puisque le motif des prêtres à lancer des croisades n'est plus compris, plus accepté. Et quelle en est la raison profonde, cachée? C'est qu'au fond la civilisation orientale qui était attaquée nous apparaît comme meilleure que celle qui l'attaquait. Et il en est ainsi parce que la civilisation moderne, tendue vers les lois physiques, les sciences naturelles, et l'outillage complexe, a plus de liens avec l'Orient attaqué par les croisés qu'avec l'empire catholique franc dont ils venaient.

    Rudolf Steiner rappelait, tout de même, un point important: les Francs catholiques, certes, étaient des barbares âpres, et les prêtres, certes, rêvaient de retrouver leur pouvoir de l'époque de l'empereur Constantin, mais il y avait aussi l'élément fondamental que saint Thomas d'Aquin a livré dans son traité contre Averroès. Il y avait qu'une civilisation entièrement tournée vers les lois naturelles risquait de couper l'être humain de ses facultés intimes à déployer une pensée libre, individualisée et pure, hors de toute contrainte extérieure.

    Cela semble être un paradoxe, puisque l'Église catholique imposait des dogmes. Mais le christianisme et avant lui le judaïsme ont bien fondé le lien entre l'homme pensant et la divinité, par-delà les lois naturelles. Comme le disait Prudence, poète chrétien du cinquième siècle, Jésus-Christ foule aux pieds les étoiles, et le chrétien, par conséquent, n'accorde pas d'importance aux destins qu'elles fixent: sa pensée va plus haut, rejoint le dieu absolument libre au-delà de tout, donc se fait libre aussi.

    C'est ainsi que Thomas d'Aquin disait que l'âme humaine, en tant que telle, participait de la divinité et de l'éternité par sa puissance intellective, et n'était pas le simple effet de forces globales: c'est depuis les profondeurs de soi, là où il entrait en communication avec le Christ, là où Moïse était entré en communion avec Yahvé, qu'il était 00000.jpgpleinement lui-même et, en tant que tel, libre et individualisé, jusque dans la sphère céleste. C'est dans cette logique que Pierre Teilhard de Chardin a appelé le Christ celui qui était plus soi que soi-même, et qu'il a rejeté l'Orient.

    Les Francs n'étaient pas les ennemis irréductibles de celui-ci. Charlemagne sympathisait avec Haroun El-Raschid, le sage des contes des Mille et une Nuits, et voulait devenir son ami. Les chansons de geste montrent les chevaliers éblouis par les prouesses techniques et magiques des Byzantins, des Arabes. Mais il fallait aussi protéger l'espace chrétien dans lequel fermentait la conscience libre, individualisée, pleinement maîtresse d'elle-même, et qui était l'avenir de l'humanité.

  • Napoléon à Nice: souvenirs d'un attentat

    20201029_114515.jpgLe jeudi 29 octobre dernier, jour de l'attentat de la basilique Notre-Dame-de-l'Assomption de Nice, j'étais dans cette ville en visite, et voici ce que j'ai ressenti: le modèle républicain plus ou moins ruiné, morcelé, émietté, pulvérisé. Car je venais de Juan-les-Pins, où je logeais, et j'avais pris le train, et le contrôleur a engagé une conversation parce que je n'étais pas en règle, et il a énoncé qu'on ne contrôlait plus rien, que l'État était défaillant, et que moi, professeur dans l'instruction publique, je devais bien le savoir!

    Et voici ce que j'ai vu, et ce que je crois savoir: l'éducation a supprimé l'autorité issue de la traduction catholique sans la remplacer par une autorité nouvelle authentique, et en feignant de croire au rationalisme éducatif – c'est à dire que, en expliquant bien les choses, les enfants seraient convaincus que les valeurs de la République étaient parfaites, et que la Nation serait unie! On a feint de le croire, dis-je, car on ne s'est jamais posé la question de ce qu'était un enfant – on a juste rêvé à des valeurs nouvelles, et on s'est juste occupé de miner l'autorité catholique. On s'en est occupé parce qu'on croyait qu'il y aurait une tradition philosophique qui serait plus forte, plus grande, plus vaste, mais on ne s'est pas donné les moyens pédagogiques de la faire exister.

    Et on ne l'a pas fait parce que cela demandait des efforts, et que les efforts, c'est fatigant.

    De surcroît on n'impose pas des valeurs qui ne seraient pas en résonance avec l'ordre du monde, et on ne croyait pas réellement que celles-ci l'étaient, on n'a pas fait l'effort de vérifier qu'elles l'étaient.

    J'ai visité, le même triste jour, le musée de la ville, et on y voyait les ors rutilants de l'époque napoléonienne – on y voyait même Napoléon divinisé, et je me demandais quelle mythologie il faudrait pour tourner les enfants vers les valeurs de la République, et si Napoléon ne pouvait pas au moins être un héros envoyé aux hommes par un dieu républicain, puis guidé par les anges de la Liberté, de l'Égalité et de la Fraternité – comme le voulait à peu près Victor Hugo.

    Car entre les rationalistes qui ne veulent pas de mythologie et les traditionalistes qui ne veulent pas d'idées nouvelles, la république française est écrasée dans le néant. C'est à se demander si les rationalistes ne s'en sont pas pris au catholicisme par 1160_xl.jpghaine de la mythologie, s'ils ont vraiment quelque chose à proposer.

    Napoléon a essayé de créer une mythologie qui le justifierait, mais elle aussi s'est émiettée. Elle avait pourtant une certaine beauté, comme le montrait le musée de Nice. Mais elle était artificielle, figée, déjà classique au moment de sa création.

    Toutefois, on voyait des statuettes de l'Empereur monté sur un cheval blanc et entouré d'une cape rouge qui lui faisait comme une flamme, et je les ai aimées, j'ai failli en acheter une. Pour élever les âmes vers les valeurs de la République, cela m'a semblé mieux que les beaux discours. C'est à dire mieux que rien, en pédagogie. Car un discours peut toujours être contesté, les valeurs de la République peuvent toujours être discutées. Est-on assez naïf pour croire que ce n'est pas le cas? Les enfants aiment les images fortes, le merveilleux, le lien avec le ciel, mais ils ne sont pas pour autant stupides!

    Il faudra réformer en profondeur l'éducation, et mettre fin aux illusions du rationalisme. Elles minent la République, en rendant l'éducation inopérante, et en ne créant qu'une autorité factice.

  • Philippe Marlin et The Watan Origin

    0000000.jpgMon ami l'éditeur Philippe Marlin m'a donné un livre qu'il a écrit, intitulé The Watan Origin. La géopolitique au regard de la science, de l'ésotérisme et de la littérature (2016). Le titre fait allusion à une histoire racontée par René Guénon (1886-1951) et, avant lui, par Alexandre Saint-Yves d'Alveydre (1842-1909), selon laquelle il existerait un alphabet primordial, antérieur à celui des Égyptiens et des Juifs, et que certains mystérieux initiés connaîtraient. Philippe Marlin en a ensuite rêvé, et dans son rêve la chose était en anglais.

    Dans cet ouvrage, l'auteur expose différentes merveilles des théories scientifiques actuellement à la mode, et les perspectives des nouvelles inventions – ou des devins modernes qui tentent de prédire l'avenir pour dire, souvent, que l'époque est horrible. Il y a des histoires plaisantes sur le pays cathare et ses mystères – et la plus belle est celle dont j'ai déjà parlé, et qu'a probablement créée Maurice Magre (1877-1941): le Graal serait dans la montagne de Montségur, et on raconte qu'un certain Otto Rahn (1904-1939), proche de Himmler, l'aurait cherché.

    Il y a aussi les extraterrestres de Bugarach, comme de juste, et toute sorte de fantaisies inspirées par les Mitounes, ainsi que je l'ai dit ailleurs. (De mon point de vue, elles sont l'essence des mystères pyrénéens.)

    Philippe Marlin présente à ses lecteurs la pensée de Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), et comme je l'aime infiniment, j'en ai été heureux. Il en dit du bien, montrant que le divin jésuite a synthétisé le christianisme et la science la plus moderne, y compris la physique quantique, pour donner à la Création un dynamisme nouveau, tout en gardant le Christ comme horizon de l'Évolution. C'est beau. Magnifique.

    Or il y a, au début du livre, une étonnante citation d'un certain Philippe Solal, qui déclare que dans la Noosphère toutes les pensées ne sont pas humaines. 

    La Noosphère, rappelons-le, est, pour Teilhard de Chardin, la sphère psychique qui entoure la Terre et est faite de l'activité pensante humaine. Mais Philippe Solal affirme qu'elle contient aussi des pensées d'êtres non incarnés, ce qui est fort et beau, 00000000000.pngcar cela justifie et explique les anges, les elfes et les extraterrestres. On renoue avec Victor Hugo disant que l'échelle des êtres continue au-dessus de l'humanité dans l'invisible – alors que des générations de  matérialistes se sont disputés entre ceux qui croyaient que l'homme était le seul être pensant et ceux qui croyaient que les extraterrestres étaient des êtres physiques comme nous. Pour la première fois depuis le Romantisme, un homme ose dire, comme le faisait la Scolastique, qu'il existe aussi des personnes sans corps physique, des êtres pensants sans cerveaux!

    Car Teilhard de Chardin, à la manière catholique habituelle, ne se frottait pas à la question des anges. Mais voici qu'un savant utilise le vocabulaire scientifique pour parler d'eux à son tour.

    Le livre de Philippe Marlin est agréable et plaisant; il touche au divin par affleurements – citant même Lovecraft affirmant que par le rêve on s'affranchit parfois du monde physique, pour entrer dans un autre. D'où l'écriture Watan, sans doute.

  • Gnosticisme et catharisme

    00000.jpgJ'ai émis l'idée, dans un article précédent, que le lien profond entre l'Occitanie et le catharisme était probablement dû à la gnose telle que les Arabes l'avaient installée dans cette région de France. Le roi d'Aragon, en Espagne, a aussi soutenu les cathares; et il s'alliait volontiers avec certains Arabes.

    J'ai dit, par ailleurs, que la pensée claire était une marque de spiritualité profonde, parce qu'elle est l'alliance de l'esprit humain avec l'univers, qui voit les choses indépendamment des sentiments personnels ou de l'instinct corporel – à un niveau supérieur, assimilable à l'Ange. Socrate déjà l'exprimait avec son démon intime, qu'il suivait seul. L'émancipation de la pensée humaine devait être confirmée par le mystère de l'Incarnation, qui la bénissait, et lui donnait les moyens de s'affranchir des contingences – ou, comme le disait Spinoza, des affects.

    Il n'y avait plus besoin dès lors de gourou: par ses propres forces intérieures, l'être humain pouvait pénétrer les mystères. Déjà, l'un des premiers, saint Augustin en avait montré les effets; puis saint Thomas d'Aquin – et jusqu'à François de Sales, Joseph de Maistre et Pierre Teilhard de Chardin en livrent des traces, dans la tradition catholique.

    Mais la philosophie profane même en a été changée. Et il y a en elle plus de manifestation de l'évolution humaine vers le divin que les religieux ne veulent bien l'admettre. Un souffle passait sur Descartes, Pascal, Voltaire, Rousseau, Hegel, Galilée, tant d'autres.

    Cependant les mystiques ont bien vu ce que cela avait fait perdre. Ils ont bien vu que les cathares, par exemple, avaient un lien avec la Nature, qui est devenue étrangère à la tradition catholique et à la philosophie occidentale. Le rejet de la gnose a eu cet effet, cet effet négatif. Entre la matière étudiée rationnellement par les savants et la pensée pure des philosophes, il y a les éléments, et ils contiennent aussi quelque chose de spirituel. L'Église catholique l'assimilait aux démons, la philosophie moderne aux forces mécaniques productrices d'illusions nécessaires: le lien est évident. La gnose y voyait davantage, et cela explique sans doute que des âmes romantiques, aimant la nature et l'amour, se détournent de la théologie et de la philosophie classiques, et, à la suite des surréalistes, sondent les hérésies pour y retrouver l'émerveillement païen OIP.jpgface aux phénomènes – et concéder aux esprits élémentaires une beauté, une sainteté, une noblesse qu'on leur a niée. Breton rêvait de Mélusine, de Gaulle de la fée de la France, Charles Duits de la grande déesse noire, et les poètes ne veulent plus avoir à renoncer à ce monde pur et beau qui anime leur cœur en secret.

    Et ils ont raison. Une fois la raison bien développée, il est temps de retourner aux mystères de la Nature – de ce monde intermédiaire entre la matière et l'idée, qui explique comment l'on va de l'une à l'autre, par quelle alchimie. C'est ce que Michel Maffesoli appelle la tendance dionysiaque, et elle est à accueillir. Mais pas sous forme de conflit. Se protéger, c'est bien, régresser, non. Et il s'agit de conserver, dans ces bacchanales nouvelles, les acquis de la raison, afin de distinguer clairement, et le monde élémentaire, et le ciel intellectuel hiérarchisé en anges: comme chez Tolkien on passe souplement des elfes terrestres aux puissances célestes, on doit pouvoir aller librement et harmonieusement de l'un à l'autre.

    Car c'est dans la Nature que l'on trouve la vie – et que la pensée s'enflamme, pour percer de nouveaux mystères. La sécheresse de la pensée classique a montré qu'elle a aussi besoin de poésie, pour éviter de rester à la surface, dans l'abstraction, ou d'aboutir à des impasses, parce que l'humanité a été perdue en route – la pensée abstraite pouvant être captée pour ainsi dire par la lumière cosmique sans que le cœur l'ait suivie.

  • La psychologie selon Rudolf Steiner

    00000.jpgMe sachant adepte de Rudolf Steiner, mon ami Pierre-Jean Canquouët m'offre les livres de lui qu'il possède, et un volume, recueil de conférences, se nomme Études psychologiques. Culture pratique de la pensée. Nervosité et le Moi. Tempéraments. Je l'ai lu avec beaucoup d'intérêt et d'enthousiasme, comme généralement je lis Steiner – d'autant plus qu'il aborde des questions pédagogiques et ce que l'étude des tempéraments peut indiquer aux éducateurs pour les aider à effectuer leur métier. Il ne s'agit pas, comme je l'ai lu ici ou là, de classer les élèves selon des qualités qu'ils auraient, mais de faire apparaître leurs tendances profondes, et de trouver des voies d'action pour enseigner auprès d'eux, en même temps que de corriger les excès de ces tendances.

    Le tempérament, dit Steiner, est la partie de l'être humain intermédiaire entre l'esprit profond, immortel, tel qu'il se retrouve de vie en vie, et le corps physique tel qu'il apparaît avec ses traits héréditaires, ses lois héritées de sa famille. Il y a, précise-t-il, quatre tempéraments: le colérique, qui s'appuie sur la volonté personnelle, le moi; le sanguin, qui s'appuie sur le corps des émotions et impulsions, appelé par lui corps astral; le flegmatique, qui s'appuie sur le corps de vie, et témoigne d'une bonne santé extérieure, mais d'une nonchalance intérieure qui peut s'avérer nuisible; et le mélancolique, qui oppose, à l'âme, un corps ressenti comme lourd et difficile à manier, à soulever. Tous ces tempéraments, assure-t-il, sont beaux en soi, car ils témoignent de la diversité de la vie et de l'humanité, et il n'y a pas, jamais à les combattre en tant que tels; il faut juste chercher à corriger les défauts qui leur sont inhérents: la fureur pour les colériques, l'inconstance et l'instabilité pour les sanguins, la paresse et la mollesse pour les flegmatiques, la tristesse et la douleur pour les mélancoliques. À l'inverse, donc, les colériques ont une force personnelle appréciable, les sanguins une sorte de poésie face à la vie, les flegmatiques restent calmes et corporellement sains, et les mélancoliques sont solidement ancrés dans le concret.

    Le paradoxe, en éducation, est qu'on ne doit pas compenser les défauts des tempéraments par des impulsions contraires, mais en poussant le plus loin possible les tendances propres, afin que l'enfant en constate lui-même les limites. Au colérique, il faut opposer une assurance ferme, qui le rassurera, et des exercices 0000.jpgdifficiles, des obstacles, qui l'apaiseront comme un mur apaise finalement un homme lancé à l'assaut du monde! Devant le sanguin, on place de l'affection, et quelques objets sans importance, afin qu'il puisse passer de l'un à l'autre. Au flegmatique, on présente des personnes motivées par ceci ou cela, pour qu'elles le stimulent. Au mélancolique, on raconte d'horribles malheurs, afin qu'il se lasse de sa propre tristesse.

    Tout cela me paraît lumineux et sage, et je ne comprends pas qu'on ait attaqué Steiner sur ces sujets. La vérité est que c'est un peu plus compliqué que de dresser des lois générales inopérantes comme celles que l'on dresse ordinairement, du type: l'enfant cherche à voir les limites. Il est clair qu'on se focalise ici sur les colériques, qui entrent facilement en concurrence avec les professeurs, et qui attendent d'eux une fermeté égale, en intensité, à leur ardeur propre. Évidemment, ce sont eux qui posent le plus de problèmes aux professeurs qui ont un tempérament différent.

    Steiner parle aussi de la nervosité généralisée à l'époque moderne, consécutive à un corps de vie, ou éthérique, affaibli. Le remède, dit-il, en est l'exercice de la mémoire. C'est grâce à la mémoire qu'on peut renforcer son rythme intime et son corps de vie, et donc cesser de passer avec angoisse d'une chose à l'autre, ou de reculer avec terreur face aux tâches à accomplir. Elle donne une assise, aussi curieux que cela paraisse aux esprits simples.

    Cela m'a paru beau, et je n'ai pas d'autres commentaires à faire, tout m'a semblé parfaitement juste.

  • De l'origine du catharisme en Occitanie

    000000.jpgOn pense que le catharisme vient de Bulgarie, et a des liens avec le bouddhisme. Certains disent qu'il émane des manichéens, et c'est possible aussi. Mais les cathares ont été particulièrement importants en Occitanie, et il faudrait se demander pourquoi. Car ce n'est pas tout de proposer une doctrine: elle se répand si elle trouve un bon accueil. Et il serait un peu court de prétendre que le bon accueil vient d'une excellence locale, parce que la doctrine est excellente. Dans les faits c'est plus complexe, car les concepts n'ont pas en eux-mêmes tant de force, et il s'agit aussi de mettre en relation des tempéraments, des atmosphères spirituelles.

    De la réalité, une doctrine n'est jamais que l'ombre, et le monde échappe toujours, dans son incessant mouvement, aux pensées fixes. À l'inverse, aucun être humain ne vit suffisamment dans la sphère intellectuelle pure pour reconnaître aisément le vrai quand il le voit. A fortiori, un groupe en est complètement incapable.

    Un écrivain appelé Christian Doumergue attribue le goût de l'Occitanie pour le catharisme à la tradition gnostique qu'y aurait instaurée Marie Madeleine. Mais cela pose d'innombrables problèmes. La gnose est d'origine grecque et néoplatonicienne, et Marie Madeleine était juive. On a cru voir dans l'expression d'Épouse du Christ, attachée à Marie Madeleine dans l'évangile de Philippe, quelque chose de gnostique, mais elle renvoie assez clairement au Cantique des cantiques, dans laquelle Israël est regardée comme l'épouse mystique de Yahvé. Et le nom de Christ n'était pas un joli ornement donné à l'issue d'un rituel maçonnique, il désignait une divinité en tant qu'elle s'unissait à un homme, mais en soi stellaire, cosmique: il s'agit de nouveau de Yahvé. De Dieu. C'est le mystère de l'Incarnation.

    Si Marie Madeleine avait été la petite amie de Jésus, on l'aurait nommée telle. Ici, le titre indique autre chose. Une union intime avec l'être divin incarné dans Jésus, et donc ne passant pas par le corps physique de Jésus.

    Par ailleurs, Christian Doumergue d'un côté dit que Marie Madeleine a délivré un enseignement gnostique proscrit par l'Église catholique, de l'autre qu'elle l'a fait en Occitanie parce que la tradition l'a fait débarquer en Provence. Or, il s'agit d'une tradition catholique: l'orthodoxe la dit morte à Éphèse après y avoir vécu. Quel besoin avaient les évêques romains de dire qu'elle avait débarqué en Provence, s'ils ne voulaient pas de son enseignement? Éphèse, c'est plus loin, on en est aisément à l'abri.

    Mais l'Occitanie, même par rapport à la Provence, a une spécificité historique reconnue: comme l'Espagne, elle a été gouvernée par des califes – des rois arabes, musulmans. Et c'est la véritable source, sans doute, de l'attrait de 1161416736.4.jpgla région pour la gnose et donc pour le catharisme. Car la persistance de la gnose dans l'Islam et le monde arabe est attestée, Henry Corbin en a parlé. On peut l'y déceler, chez les philosophes. Il y a une lignée grecque qui est restée dans le monde arabe, penchée vers les mystères des éléments, de la nature spirituelle de la Terre, et qui a resurgi dans l'Occitanie médiévale. C'est passé par la Perse, où des sages grecs s'étaient enfuis, réfugiés.

    Ce que rejetait l'Église catholique, dans cette tradition, c'était la confusion présumée, dans le monde des éléments, du divin et de l'humain. Pour elle, il y avait d'un côté les anges et Dieu – les personnes sans corps –, et de l'autre les hommes, les plantes et les bêtes, qui disposaient d'un corps physique. Or la gnose tendait à refuser cela, de refuser à la fois de regarder la matière comme existante, et à la fois de considérer les anges comme de véritables personnes douées de liberté – elle les considérait plutôt comme des symboles des vertus, ou des noms de Dieu.

    En un sens, c'est du catholicisme que sont nées à la fois la pensée claire et les sciences physiques. Et il y avait une tendance, dans le Languedoc, à refuser cette évolution. Non pas issue de Marie-Madeleine, mais de la Gothie intégrée à l'empire arabe. Or, la pensée claire, même spirituellement, est un progrès pour l'être humain. Cela le rend le compagnon des anges. Non plus un simple rouage de la machine divine.

  • Pic de La Mirandole et ses Conclusions

    00000.jpgGrand amateur de kabbale, mon ami Pierre-Jean Canquouët m'a, outre donné plusieurs livres de Maurice Magre, prêté les 900 Conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques de Jean Pic de La Mirandole, philosophe italien du quinzième siècle. Elles ont été publiées aux éditions Allia en version bilingue, et comme je lis du latin tous les jours, je me suis dit que ce serait pour moi une excellente lecture. N'ai-je pas déjà lu Spinoza, autre philosophe plutôt moderne écrivant en latin? C'est aussi un enjeu du latin, de pouvoir lire des écrivains de la Renaissance, souvent intéressants.

    Le point commun entre Pic et Spinoza est d'ailleurs clair: leur latin philosophique est assez abstrait – il se ressent de la Scolastique, et je ne l'ai pas toujours compris. Mais il sert chez l'Italien à désigner des mystères que j'ai souvent reconnus – et approuvés.

    Souvent aussi, ai-je eu l'impression, il essaie de convaincre, dans sa juvénile naïveté, que, par son intelligence, il a pu résoudre les problèmes les plus ardus, et damer le pion à des kabbalistes émérites. Il est mort en effet à trente ans, et ses Conclusions ont été présentées aux théologiens de Rome alors qu'il était tout jeune. Il a d'ailleurs été condamné, et pourchassé.

    Outre qu'il puise dans le Zohar ses pensées, sa prétention à percer les énigmes les plus obscures par son brillant intellect a pu susciter ce rejet. Au lieu de laisser vivre les symboles, il assure plus d'une fois en avoir saisi le sens, ce qui était contraire à la tradition catholique, qui ne voulait pas que l'intellect les pénètre.

    J'ai noté les plus nobles aphorismes à ma portée, et j'en citerai quelques-uns, afin de donner de l'ensemble une idée. On trouve par exemple: Triplex proportio, Arithmetica, Geometrica et Harmonica, tres nobis Themidos filias indicat, iudicii, iustitiae, pacisque existentes symbola (la triple proportion arithmétique, géométrique et harmonique nous indique les trois filles de Thémis, symboles existants du jugement, de la justice et de la paix). Cela rappelle évidemment Cicéron et Boèce assurant que l'harmonie des étoiles, et leur nombre et leurs rapports, ont inspiré aux hommes leurs lois.

    On trouve également: Animae partiales non immediate, ut dicunt Ægyptii, sed mediantibus totalibus animis daemoniacis ab intellectuali splendore illuminantur (les âmes partielles sont illuminées par la splendeur 00000000.jpgintellectuelle non de façon directe, comme le disent les Égyptiens, mais par l'intermédiaire de la totalité des âmes démoniaques). C'est une idée profonde, paradoxale et effrayante, mais qui rappelle l'idée de H. P. Blavatsky que Dieu n'est rien d'autre que le concert harmonieux des anges hiérarchisés, et que rien ne vient de lui à l'homme, sinon par l'intermédiaire d'eux.

    On trouve encore: Quicquid est a Luna supra, purum est lumen, et illud est substantia orbium mundanorum (tout ce qui est au-dessus de la Lune est pure lumière, et ceci est la substance des orbes planétaires). On pensait, sans doute avec raison, que le ciel était hiérarchisé, et qu'au-dessus du cercle lunaire vivaient les anges dans une lumière qui pour eux était substance: C. S. Lewis dit à peu près la même chose, dans sa célèbre trilogie planétaire.

    Et puis: Vbicumque uita, ibi anima, ubicumque anima, ibi mens (partout où il y a de la vie, il y a de l'âme, partout où il y a de l'âme, il y a de l'esprit). La continuité entre la vie, l'âme et l'esprit est clairement indiquée par Pic de La Mirandole, contre le sentiment matérialiste qui fait de la vie une qualité de la matière. Mais de même que les elfes chez Tolkien sont plus apparentés aux anges qu'aux hommes (il le dit lui-même), de même, la vie est ouverte sur le monde de l'âme et de l'esprit – et finalement la matière est morte, en soi.

    Pic était donc un grand occultiste, et tirait ses connaissances de ses lectures abondantes, de la philosophie néoplatonicienne, de la théologie catholique, de la tradition juive ou musulmane. Il cite même un Isaac de Narbonne, et cela m'a intrigué, car j'habite près de la ville dont ce philosophe juif était originaire (ou où il habitait). L'Occitanie, comme l'Espagne médiévale, participait de cet esprit aristotélicien qui faisait prévaloir la philosophie, dans le monde arabe. Les troubadours et les cathares sont certainement liés à cela, comme je l'ai déjà suggéré, et le redirai à l'occasion.

  • Le serpent intérieur selon René Guénon

    000000.jpgJ'ai marqué ne pas être convaincu, philosophiquement, par René Guénon, mais il faut reconnaître que sa prose constellée de symboles a un éclat singulier. C'est justement dû à la force propre aux symboles – qui demeure souvent par-delà les siècles, même lorsqu'on ne les comprend pas pleinement, et qu'on les ramène à des concepts abstraits, ou bien à des jalons de la vie terrestre.

    En réalité, comme le disait Rudolf Steiner, ils sont la manifestation imaginative d'une vie spirituelle qui est en amont du monde physique, et leur éclat en vient. C'est du lien tissé avec les astres vivants, pour ainsi dire, que les symboles tirent leur puissance – et la poésie qui s'appuie sur eux, leur beauté. À cet égard, Guénon est une sorte de poète symboliste dans la lignée de Mallarmé – et me rappelle, plus encore, feu mon ami Robert Marteau, qui se délectait du rayonnement propre aux vieux symboles religieux, et en tirait de très beaux textes. Car lui aussi se réclamait de la Tradition.

    Mais Guénon ne croyait pas en un monde spirituel accessible à l'entendement – il pensait qu'une divinité insaisissable avait inspiré les symboles aux hommes, et que, par conséquent, il n'y avait pas d'anges. Il n'y avait pas non plus de vies successives, et il prétendait, contre toute apparence, que les vrais Hindous ne croyaient ni aux vies successives, ni aux esprits sans corps des différentes sphères célestes. Il fait penser aux Sadducéens qui, s'appuyant sur la Bible, disaient qu'il n'y avait ni anges, ni résurrection. Les rabbins, essentiellement pharisiens, les qualifiaient d'hérétiques.

    Mais l'intellectualisme en un sens donne raison à Guénon, et il partageait ce trait avec la philosophie occidentale – que pourtant il disait rejeter.

    Cela avait peu de sens. Même l'Islam, auquel il s'était converti, contient une angélologie élaborée, liée aux planètes – ce qui est à prendre au sens littéral, et pas comme symboles de l'initiation. Du reste l'initiation consiste à s'unir aux anges hiérarchisés, par le biais des symboles qui en émanent, et pas autre chose.

    Cependant, en soi, les symboles évoqués par Guénon sont souvent magnifiques, et c'est en particulier le cas du serpent lové dans le bas du corps humain, et qui, pouvant se dresser dans la colonne vertébrale, permet 000000000000000000.jpgjustement l'initiation: l'inconscient alors s'éclaire, et on s'unit à son propre esprit secret, qui est au fond le Double. C'est aussi, au-delà, l'Ange. En Asie, pour cette raison, on s'unit, à l'âge de quatorze ans, à un esprit à forme de serpent qui est comme un guide, au sein des rituels initiatiques.

    En principe, il est lié à la Lune; et à ce qu'en Inde on appelle la kundalini. Quatorze ans est l'éveil, n'est-ce pas, de la vie sexuelle. Une grande chose, parce que d'un grand enjeu – puisqu'elle est si difficile à maîtriser. Mais on en tire aussi un éveil, dit le symbole évoqué par Guénon.

    Le Talmud affirme qu'à la mort, l'ange gardien arrache l'âme du corps, et que cela fait très mal. Or, elle est située dans la colonne vertébrale, est-il précisé.

    Mais je suppose que si le serpent s'est dressé jusqu'à l'occiput, comme on voit dans les représentations des initiés d'Asie, cela fait beaucoup moins mal, puisque la chose s'est déjà faite durant la vie. Le plus douloureux, est quand il faut aller le chercher dans les profondeurs – où, comme aurait dit Freud, on l'a refoulé.

    En montant vers la tête, cet être prend un visage humain. Il se manifeste tel qu'il est réellement. Dans l'évolution individuelle, en Asie, cela n'arrive pas avant vingt-et-un ans. Alors, l'ange prend l'allure d'une femme – d'une fée. De fait, même chez les Arabes, avant la conversion à l'Islam, les anges étaient des femmes, des houris. C'est lié probablement à l'amour courtois de l'Occitanie médiévale. Mais cela devra donner lieu à un autre article.

  • René Guénon, roi du monde

    000000000000.jpgComme mes détracteurs guénoniens m'accusaient de critiquer Guénon sans l'avoir bien lu, j'ai acheté Le Roi du monde (1927), car un ami me l'avait présenté comme une sorte de roman fantastique. Et de fait, comme H. P. Lovecraft et Robert E. Howard, il reprend l'histoire du monde occulte habituelle, telle que les théosophes l'ont présentée – avec un éveil de l'humanité à la conscience commençant dans une cité polaire que Guénon appelle Thulé, puis se poursuivant dans l'Atlantide, enfin perdurant dans les civilisations historiques que nous connaissons tous. À la rigueur, cela peut n'être que de l'histoire parallèle, mais Guénon assure qu'à l'origine de la civilisation humaine il y a eu une Révélation, et que, depuis, la Tradition ne cesse d'en dégénérer. Toutefois, il existe un lieu secret, caché, sans doute souterrain, appelé l'Agarttha, qui aurait conservé la Tradition dans sa pureté originelle.

    Pour prouver l'existence de cette révélation première, il s'emploie à tisser des liens de symboles entre différentes traditions toutes plus ou moins dégénérées, mais gardant toutes aussi (surtout en Orient) des traces de la lumière éblouissante de la civilisation polaire et axiale de l'aube humaine. Cette nuée de figures crée comme un chapelet de pierreries posé sur l'histoire des traditions initiatiques et religieuses: c'est plutôt joli.

    Mais souvent, tout de même, il en fait trop, voit des rapports entre mille choses disparates, et effectue des rapprochements rappelant celui qu'on a établi entre les marabouts et les bouts de ficelle, et entre les seconds et les selles de cheval. Le foisonnement peut friser le ridicule, surtout quand il donne des explications qui ont l'air très sérieuses, mais qui soit relèvent de la plate évidence, soit résonnent du vocabulaire mystérieux dont certains affectent de nimber leurs sentiments personnels. René Guénon donne l'impression de poser – de jouer au grand initié.

    Et de fait, ce dont il raconte l'histoire, c'est une sorte de franc-maçonnerie universelle, et on a un peu de mal à en voir l'intérêt pour l'humanité entière. Mais le plus étonnant est son présupposé d'une révélation primordiale – dont on ne voit pas qui a bien pu la produire, puisqu'il assure que la hiérarchie des anges n'est qu'un symbole des degrés initiatiques dans les sociétés humaines. Ce miracle suprême et fondamental est-il advenu par hasard, ou un dieu présidait-il à sa réalisation? On n'en sait rien. Mais que ce soit un miracle, on n'en saurait douter, car c'est mal connu, mais pour l'Église catholique, il n'y a pas de plus haut miracle que celui des révélations mystiques!

    Ce qui est ennuyeux est qu'il critique H. P. Blavatsky, qui, elle, a expliqué en détail l'action des anges dans l'histoire humaine, et de quelle manière la connaissance était passée d'eux aux hommes. Guénon l'accuse 000000.jpgd'affabuler, mais elle au moins essaie d'expliquer, tandis que lui reste dans le vague d'un miracle supposé. Or, c'est ce vague, beaucoup pratiqué par l'Église catholique, qui a poussé les historiens à préférer la solide conception d'une connaissance au contraire bâtie progressivement, et s'améliorant toujours.

    De fait, si on veut prouver qu'il y a eu une révélation primordiale, la première obligation est d'expliquer ce prodige, et pas de critiquer ceux qui l'ont fait.

    Mais je suppose que ce refus de s'expliquer, en un sens peu scientifique, satisfait les esprits portés au mysticisme qui ne veulent pas de la science moderne – et ne veulent pas pénétrer, de leur intelligence, les mystères divins. Ils préfèrent apparemment en rester à une sorte de fiction pratique, un monde autonome et désuet fait de traditions théoriques et de symboles abstraits. Pierre Teilhard de Chardin les dénonçait, en recommandant de saisir, dans les données de la science, où Dieu pouvait agir, et non de se réfugier dans de confuses traditions.

    Cela crée en moi l'image d'initiés rassemblés dans une chambre privée du château de Versailles. C'est typiquement français. Cela explique sans doute le succès de Guénon à Paris.

  • Un cycle de conférences de Rudolf Steiner

    000000000.jpgJ'ai lu un recueil de conférences de Rudolf Steiner consacré aux Mythes et mystères égyptiens, et plusieurs choses m'ont frappé.

    La première est le refus de ramener les vieux symboles à des idées prosaïques, et en ce sens Steiner était beaucoup plus proche qu'on ne saurait le croire de David Lynch, le cinéaste célèbre, qui refuse de donner des interprétations accessibles à l'entendement de ses films. Steiner, rappelle son épouse dans une préface, détestait les explications données aux contes et aux légendes, parce que, comme David Lynch, il a un point de vue totalement opposé à l'intellectuel qui cherche ces explications. Pour lui, le symbole n'a pas été créé dans un but conscient, pour illustrer une idée et faire naître certains sentiments: cela n'a rien à voir. Dans les faits, les symboles sont simplement nés de perceptions du monde spirituel, elles en sont l'effet imaginatif, ou plastique. Naturellement, si on les contemple, on remonte à ces perceptions; mais il n'y a jamais eu d'intention derrière, sinon providentielle. Il s'agissait de donner forme à un sentiment, manifestant l'action réelle des dieux – Isis ou Osiris, ici.

    Le second point est le refus de la nostalgie d'une quelconque tradition, et l'idée impressionnante que ce n'est pas seulement le monde physique, extérieur, qui a évolué, changé de visage – mais aussi le monde spirituel, qui n'a absolument rien d'immuable. C'est même parce qu'il est évolutif que le monde physique a changé de forme, puisque de celui-ci, il est continuellement la cause. Cela rejette dans les cordes, si on peut dire, les tenants d'une mystérieuse et illusoire Tradition qui souvent s'en prennent à Steiner, parce qu'il dit des choses sur le monde spirituel qui sont différentes de celles que disent les anciens Indiens, par exemple. Mais il affirme, lui-même, que la venue du Christ sur la Terre a changé le visage du monde spirituel en tant qu'il est en relation avec l'être humain – qu'elle a même changé spirituellement la Terre, l'a irriguée d'une force nouvelle, d'une qualité inconnue. Les anges ont changé de forme, pour ainsi dire, et les anciens dieux ont réellement été remplacés par des dieux nouveaux – liés à ceux que les chrétiens ont vénérés sous les noms des saints anges, ou simplement des saints du ciel. Il ne s'agit pas seulement d'une évolution pour ainsi dire idéologique, qui a fait passer de Python à Apollon puis saint Georges, mais d'un changement substantiel au sein du monde des esprits, où vivent Python, Apollon et saint Georges. Et il est vrai, il l'admet, que les formes des anciens dieux sont 0000000000000.jpgdésormais vides, de telle sorte que les percevoir est percevoir une strate du monde spirituel vide de divinité, qui est comme un tombeau, et où ne se se meuvent que des esprits qui sont comme morts, quoiqu'en soi un esprit ne puisse mourir: c'est un paradoxe. C'est là ce que vivent ceux qu'on nommait autrefois les anges déchus, les démons.

    Il dit, aussi, qu'on peut encore percevoir ces êtres, mais qu'ils ne sont pas importants à percevoir. Et il dit, enfin, qu'il ne faut pas rejeter le monde moderne et sa science, mais ajouter, à la seconde, l'esprit vivant, trouver où il se manifeste. Il ne remet en rien en cause les avancées de la science moderne; et il rejette l'idée qu'il serait important de connaître un quelconque dogme anthroposophique – un quelconque tableau de la hiérarchie des anges, par exemple. L'important n'est pas là, et la méditation sur la hiérarchie des anges n'est pas faite pour qu'on la retienne par cœur et qu'on la fasse remplacer le tableau des molécules, elle est faite pour nourrir le sentiment de l'esprit, et enseigner à le distinguer dans la vie quotidienne, ou dans les lois physiques.

    Il entend ajouter quelque chose, proposer quelque chose de complémentaire; et s'il est vrai que nombre de ses adeptes ne le comprennent pas et s'appuient sur lui pour rejeter la science moderne, il est vrai aussi que ses détracteurs, qu'ils soient spiritualistes ou matérialistes, ne veulent simplement pas s'ouvrir à la réalité ou même à la possibilité du monde spirituel dans la vie ordinaire, peut-être par peur de ce que cela implique moralement.

  • Michel Houellebecq et le communisme

    000000.jpgDans son roman Plateforme, Michel Houellebecq évoque le communisme, tel qu'il s'est matérialisé à Cuba. Un vieux Cubain sincèrement communiste y raconte l'échec profond du rêve des fondateurs, à cause de l'égoïsme humain spontané. Les Cubains n'ayant pas plus que n'importe qui le sens du collectif, dès que quelque chose était à tout le monde chacun le prenait pour soi, le mettait chez lui, l'offrait à ses enfants, à ses parents, à ses cousins – et, de cette sorte, les usines se vidaient de tout leur matériel, volé par les particuliers pour leur entourage.

    Car Houellebecq reste quand même convaincu que la base sociale de l'humanité existe, à travers la famille. Il le dit dans Soumission: si l'islamisme marche mieux que le communisme, c'est parce qu'il s'appuie sur la famille, cellule collective fondamentale. C'est en fait donner raison aux royalistes qui fondaient l'État sur l'hérédité et la notion de lignée, c'est à dire de famille. Or, cela n'a pas marché non plus, et l'illusion persiste, en lui, qu'il existe chez l'individu un instinct social naturel. Mais je ne crois pas que cela soit le cas.

    Je ne dis pas cela pour qu'on rompe avec sa famille, mais le fait est que l'individu peut survivre, gagner sa vie, s'affirmer dans l'existence même sans sa famille – même en ayant rompu avec elle. C'est possible. Et que les Cubains ramènent le matériel des usines à la maison et en fassent cadeau à leurs proches renvoie seulement au tissu social que l'individu se crée lui-même – ne serait-ce qu'en naissant. Car il n'est pas aussi sûr que le croient les matérialistes que la naissance soit une action passive, et, en Asie, la vie de Bouddha le montre bien choisissant sa famille avant de naître – et un récit de Platon, on le sait, va dans le même sens.

    Mais peut-être qu’alors on se soucie peu du corps politique auquel on appartiendra? Rudolf Steiner dit qu’on est attiré à la fois par un lieu, une langue et une famille – mais non par un quelconque État.

    Le Cubain de Plateforme qui pleure la fin de son rêve affirme que les fondateurs étaient pourtant d'un communisme sincère – ce dont je doute, Fidel Castro ayant donné l'exemple notoire du profit égoïste qu'on 0000.jpgpouvait tirer de la gloire acquise pour combler d’énormes besoins sexuels. Mais on peut toujours dire que les femmes éblouies étaient d'accord. Oui, mais souvent les hommes sont aussi d'accord pour faire des cadeaux à ce type de triomphateurs glorieux, et l'enrichissement des puissants ne relève pas toujours du vol, contrairement à l’idée reçue. Il ne faut pas se focaliser sur l'argent.

    Bref, l'individu est plus fort que le collectif, dans le sentiment humain, et Houellebecq en fait s'en désole. On sait qu'il est d'une famille communiste, et qu'il lisait Aragon en public en pleurant, quand il était jeune.

    Cependant, il a rejeté Pierre Teilhard de Chardin, le seul pour moi qui ait trouvé une collectivité pour laquelle on ait des sentiments forts: c'est l’humanité planétaire. Le défaut de Cuba est d'être trop petite. Celui de la France aussi. Et même celui de la Russie.

    En n'enfermant pas l'individu dans la nation ou la famille, l'universalisme le laisse libre et le consacre, car seuls les individus libres peuvent tisser des liens au-delà des corps politiques – aux États-Unis quand on est cubain, par exemple!

    Le communisme a toujours été trop partiel – déjà socialement, en postulant que la classe bourgeoise, détentrice de capitaux, n'avait pas de légitimité. C'est complètement absurde, elle fait partie de l'humanité au même titre que le reste.

  • René Guénon et l'Évolution, suite

    00000000000.jpgJ'ai évoqué le philosophe mystique René Guénon, qui critiquait les concepts occidentaux relatifs à l'Évolution – ou plutôt les rejetait sans chercher à expliquer pourquoi la paléontologie établissait des faits rendant difficile la vraisemblance de ses conceptions abstraites, ou les observations de Charles Darwin sur les mécanismes évolutifs dans le règne végétal ou animal semblaient contredire l'idée d'une révélation primordiale dont toute tradition culturelle, comme il en avait l'idée, serait descendue. À cet égard, il a vivement critiqué H. P. Blavatsky et Rudolf Steiner, parce qu'ils avaient osé mêler des concepts mystiques, notamment venus de l'Inde, à des idées prétendument occidentales, c'est à dire évolutionnistes ou darwinistes.

    Steiner s'en est expliqué abondamment, car il approuvait les idées de Ernst Haeckel (1834-1919), proches de Darwin. Il en a parlé dans son autobiographie, si ma mémoire est bonne: il a déclaré que l'Évolution ne mettait en rien en cause une vision spirituelle de l'histoire, puisqu'il était possible de concevoir que, à chaque transformation, un élément céleste intervenait, qui en était l'origine cachée. Et cela rappelle la réalité des rituels asiatiques, qui placent, à chaque étape de l'évolution individuelle, la venue d'un nouvel esprit en l'être humain, qui permet justement ses transformations successives. Si je me souviens bien, au Cambodge et au Laos, on dit qu'à la puberté, un esprit ayant la forme d'un serpent se place dans l'âme, et que c'est la source des transformations physiques qui surviennent alors: car le rituel ne crée pas la chose, il permet seulement qu'elle se passe parfaitement bien, harmonieusement. Puis, à l'âge de vingt-et-un ans, un esprit ayant la forme d'une femme, équivalent de nos anges gardiens, vient se placer à son tour dans l'âme, et achever la transformation de l'être 000000000.jpghumain vers l'âge adulte. Périodiquement une transformation survient – depuis en fait les hauteurs, depuis le secret du monde spirituel. Or Steiner l'a toujours dit: ce qui est valable pour l'individu l'est pour l'humanité entière, il est donc absurde de ne pas voir une évolution dans l'humanité, et le problème est seulement d'en avoir une vision assez juste pour qu'elle s'accorde avec les faits recensés par la paléontologie.

    L'autre problème est bien sûr de ne pas succomber à la tentation de voir dans de simples mécanismes la cause réelle des transformations. Celle-ci reste mystérieuse. Steiner rappelait que Darwin n'avait pas prétendu déceler les causes profondes des phénomènes qu'il observait, il en présentait seulement les mécanismes de surface. C'est une simple erreur du matérialisme, de considérer que les causes se trouvent dans ce qui est mécanique. Le mécanique n'est que l'écho d'impulsions antérieures.

    Bref, Steiner était assez proche de Teilhard de Chardin. Et c'est à leurs hautes conceptions, intuitivement élaborées, que s'en prenait Guénon, non parce qu'elles entachaient la spiritualité orientale, comme il le prétendait, mais parce qu'elles s'inséraient subtilement dans les données de la science et dans le détail du réel, tandis qu'il aimait à en rester aux grandes idées abstraites.

    Et si Guénon est très aimé en France, c'est aussi à cause de cela, qu'on y aime les mécanismes de la pensée abstraite, mais qu'on n'y aime pas ce qui crée un tableau vivant entrelaçant le connu et l'inconnu; cela fait peur, cela fait trembler, cela inquiète. C'est pourtant ainsi qu'il est nécessaire de procéder, si on veut rester crédible.