Poésie

  • Parution officielle du Comte Vert de Savoie

    000000000000000.jpgLe 12 juillet dernier, Le Comte Vert de Savoie, poème héroïque d'Antoine Jacquemoud, a été officiellement mis en vente, après une période de souscription fructueuse. On peut le trouver sur Amazon, au prix de 17,94 €. Le Tour Livres, dont je suis le directeur littéraire, l'a réédité.

    Il a été publié une première fois en 1844 mais il était depuis introuvable. À l'heure où je vous parle, les souscripteurs l'ont reçu ou devraient le recevoir incessamment. J'ai quelques soucis avec les souscripteurs suisses, Amazon refusant de livrer les livres chez eux; je ne sais pas pourquoi mais je suppose que c'est un problème commercial. Un esprit avisé saura me le dire quelque jour prochain.

    Je rappelle que ce poème en douze chants et en alexandrins fait l'éloge du comte de Savoie Amédée VI, qui vivait et régnait au quatorzième siècle dans les trois départements français de Savoie, de Haute-Savoie et de l'Ain, ainsi qu'en Suisse dans le Valais francophone, dans le Pays de Vaud, et en Italie dans le Val d'Aoste et en Piémont – bref sur trois pays dits nationaux actuels.

    Il était aimé des anciens Savoisiens, et c'est sur lui, en général, que s'est concentrée leur littérature épique. En tout cas en 1838 l'Académie de Savoie a lancé un concours de poésie à sa gloire, et Antoine Jacquemoud l'a gagné, pour la vigueur de son imagination, la justesse de sa langue et la noblesse de ses conceptions.

    Il a adopté complètement la mythologie traditionnelle savoisienne, dynastique et catholique, qui faisait des princes de Savoie des protecteurs de leur peuple, non seulement de leur vivant mais après leur mort, et qui les mettait en relation intime avec les anges de Dieu. Mais, plus que cela, romantique, il a créé le portrait d'un individu héroïque qui n'était pas en relation mécaniquement avec la divinité, parce que son sang l'y obligeait, parce que l'hérédité l'y contraignait, mais par choix personnel, par amour de l'idée pure – de l'idée pure du vrai Dieu –, sa foi personnelle. En ce sens, il était pleinement chrétien, et le christianisme pour la 0000000000.pngdynastie savoisienne n'était pas un simple succédané, déguisé, du paganisme, mais une vraie religion nouvelle, qui accordait à l'être humain et à son libre arbitre, à ses choix et à ses capacités de jugement une importance spécifique, parfaitement comprise par Jacquemoud et annonçant évidemment la liberté moderne.

    Sans doute, pour Jacquemoud et la plupart des Savoisiens, la liberté faisait tourner le cœur vers Dieu, et renforçait le lien qu'on établissait avec lui. Mais ils n'étaient pas sans savoir qu'elle faisait courir le risque de l'impiété et du déni fou. Jacquemoud constate que dans les plaines d'en bas (la France), cela a eu de funestes effets. Mais il assure qu'en Savoie on a su conserver le lien avec les traditions antiques tout en développant l'individualité libre, et qu'à ce titre la Savoie est un pays béni, visité quotidiennement par Dieu, et que le Comte Vert en est un représentant parfait, dès le Moyen-Âge!

    C'est ce que j'ai essayé de faire ressortir dans ma préface.

    J'ai placé aussi des notes, pour faciliter la compréhension. Et en tout cas le livre est maintenant disponible, après bien des tribulations! Car c'est dès 2016 que le projet est né, à la demande d'un éditeur qui s'est finalement défaussé, sans donner de raison. Je l'ai donc édité moi-même, dans ma propre maison, et le fait est qu'éditer un poème héroïque n'est pas chose aisée, cela ne se fait plus guère. Seuls les grands éditeurs parisiens, apparemment, en connaissent les tenants et les aboutissants.

    Mais enfin, moi aussi, maintenant.

  • Les fées de Charles Perrault, anges du peuple gaulois

    00000000.jpgJ'ai évoqué la tradition médiévale qui, à l'antiquité chrétienne braquée contre le paganisme et assimilant les dieux païens aux démons, a ajouté un merveilleux d'inspiration celtique dont la frontière avec le christianisme était plus floue. Il en est né l'idée que les anciens Celtes avaient une spiritualité déjà proche du christianisme, quand ce n'était pas le cas des Romains. On la lit dans L'Astrée d'Honoré d'Urfé, qui honore à cet égard les Gaulois, et le dix-septième siècle la connaissait. Elle a pu jouer un rôle dans la Querelle des Anciens et des Modernes, au sein de laquelle Charles Perrault, l'auteur des fameux Contes de ma mère l'Oye, a pris le parti des Modernes contre Boileau.

    Dans son entourage était une certaine Mademoiselle Lhéritier, avocate de la supériorité des imaginations du monde chrétien sur les créations du paganisme antique, nous dit Catherine Magnien dans l'introduction à son édition des Contes (au Livre de Poche: 2021, p. 29). Mais ce qu'énonce en particulier cette Mlle Lhéritier est ceci: Contes pour contes, il me paraît que ceux de l'antiquité gauloise valent à peu près ceux de l'antiquité grecque; et les fées ne sont pas moins en droit de faire des prodiges que les dieux de la Fable.

    En d'autres termes, les fées sont chrétiennes, appartiennent au monde chrétien – et, au fond, leur droit à faire des prodiges est même plus grand.

    On pensait en effet que les fées appartenaient à la mythologie gauloise, et c'est sans doute le cas. Leur nom vient du latin, mais on le trouve pour la première fois chez Ausone, poète gaulois écrivant en latin. Et, comme je l'ai dit, les Bretons et les Irlandais même convertis au christianisme n'ayant pas renoncé à la croyance aux fées, le Moyen Âge français a concédé au fils d'un elfe qu'était Merlin le droit de faire des divinations justes et de conseiller un roi juste – un roi chrétien, Arthur –, bien qu'on dût admettre qu'il était fils du diable. Mais il s'était racheté par son baptême, disait-on.

    Et dans la littérature irlandaise, l'idée est clairement énoncée: les fées elles-mêmes se convertissent au christianisme, qu'elles préfèrent au druidisme – et elles sont assimilées à des anges qui n'ont qu'à demi péché, et attendent d'être réintégrés au ciel. On trouve cela dans l'histoire de saint Brendan en latin, traduite ensuite en français, au onzième siècle.

    Le Romantisme remettra l'idée à la mode, par exemple avec le Savoyard Maurice Dantand, qui parle d'anges terrestres attendant de revenir au ciel – mais qui n'hésite pas, lui, à dire que les dieux grecs et romains étaient justement ces anges! Les Bretons et les Irlandais s'en étaient gardés, ne puisant que dans leur tradition propre.

    Et les fées des contes, donc, étaient réputées les déesses des Gaulois, mais étaient souvent présentées comme chrétiennes, même au dix-septième siècle. Et Perrault les présente comme réalisant, miraculeusement, les bonnes et les mauvaises intentions, 000000000.jpgle bien et le mal qu'on a en l'âme. Celle de Cendrillon est grandiose, et la moralité présentée à la fin l'assimile à la bonne grâce: mot ambigu, qui désigne à la fois une bonne disposition de l'âme et un don de Dieu. Dans le premier cas, la fée est allégorique, dans le second, angélique. Or, l'allégorie a aussi été un moyen, pour les poètes chrétiens, de justifier le merveilleux.

    À vrai dire, les contes de Perrault ne s'inspirent pas tant qu'on pourrait croire, et qu'il le dit lui-même, des contes gaulois – de la tradition populaire. En tout cas, pas directement. Il imite souvent de contes italiens. À cet égard il rejoint Molière, qui ne faisait souvent que mettre un patin d'antiquité sur le théâtre italien. Perrault se contente de les alléger, de les rendre plus distingués, plus classiques, plus français, les Italiens passant pour fantaisistes à l'excès. Mais ils s'inspiraient, eux-mêmes, de la mythologie bretonne, qu'ils appréciaient, ou des contes populaires locaux. Perrault s'inspire aussi de certains romans médiévaux, tel Perceforest, ce qui confirme tout ce que j'ai dit. Il s'appuyait sur une tradition qui essayait d'intégrer le paganisme celtique à la philosophie chrétienne, et comme la seconde était considérée comme légitime, cela donnait aux fées une force toute particulière, malgré l'épuration des contes italiens ou médiévaux à laquelle il procédait. Il n'en restait que l'essentiel; mais il l'avait bien saisi.

  • Le merveilleux et l'art du conte chez Charles Perrault

    81ZwOBHY+FL.jpgPréparant l'agrégation de lettres, je m'amuse à relire des œuvres qui sont à son intéressant programme, à commencer par les contes de Perrault, qui m'ont attiré déjà il y a quelques années parce que le merveilleux tel qu'il s'est déployé dans la littérature française est pour moi une question importante. On ne peut pas dire qu'il y soit très naturel, ni très facile, l'habitude ayant été de le rejeter comme une marque de croyances naïves, non civilisées.

    La filiation proclamée avec les Grecs et les Romains était à cet égard commode, pour deux raisons. D'abord parce que la prose romaine était déjà assez réaliste, nonobstant L'Âne d'or d'Apulée: les récits historiques se centraient, comme le théâtre de Racine et Corneille, sur les sentiments humains. Ensuite parce que le christianisme avait pour ainsi dire lessivé la mythologie grecque, et que le Moyen Âge ne lui accordait plus de crédit. Les récits alors repris d'Ovide, de Stace et de Virgile édulcoraient leur merveilleux, condamné par saint Augustin et les Pères de l'Église.

    Mais comme le merveilleux est un besoin universel, il a pu revenir, de deux côtés: la Bible, d'abord, qui en contient, et en a transmis aux chroniques franques et aux chansons de geste, ainsi que dans les vies de saints en vers et en prose, latine ou française. On y trouve des saints du ciel et des anges qui interviennent dans le cours des événements, et parfois des divinités agrestes antiques y figurent les démons. Par ailleurs, la mythologie celtique a aussi remis à la mode le merveilleux, après être passée par le latin, en Grande-Bretagne et en Irlande. Elle a en effet résisté à l'épuration chrétienne, de nouveau pour deux raisons.

    La première, naturellement, est que les Bretons et les Irlandais ont été convertis après les Grecs et les Romains, et donc étaient moins profondément convertis au réalisme latinLa seconde était les auteurs latins de ces peuples celtiques étaient eux-mêmes chrétiens, et ne voyaient pas la même opposition entre le christianisme et le paganisme de leurs ancêtres, que les Pères de 000000000.jpgl'Église entre ce christianisme et le paganisme méditerranéen. Sans doute parce l'opposition politique entre les chrétiens et les païens était chez eux moins forte. En tout cas, la vie de saint Brendan, moine irlandais, reprenait clairement des épisodes de la mythologie locale, et la légende du roi Arthur restait ambiguë, la figure de Merlin, devin réputé voué au Christ sans être prélat, l'exprimant tout entière.

    Cette tradition a fait naître l'idée que les Celtes étaient chrétiens sans le savoir quand les Romains étaient impies; au début du dix-septième siècle, on la trouve exprimée chez Honoré d'Urfé, à propos des Gaulois. Et en tout cas, cela donnait au merveilleux celtique une légitimité morale que n'avait pas le merveilleux d'inspiration grecque.

    Le résultat en est que, même chez les classiques français, le merveilleux d'inspiration grecque reste discret, ou peu convaincant, artificiel, l'habitude ayant été prise de le considérer comme une illusion démoniaque. Et somme toute, l'intervention divine la plus marquante, dans le théâtre de Racine, reste celle d'Athalie, inspirée de la Bible. Mais, dans les contes de Perrault, se posant comme issus de la tradition gauloise, les fées ont aussi une certaine force de suggestion que n'a pas Vénus nommée par Phèdre chez le même Racine.

    J'en donnerai des exemples une autre fois, cet article commençant à être long.

  • La métaphore selon Proust

    000000000.jpgMa fille lisait Marcel Proust, et je me faisais la réflexion que je n'avais jamais lu Le Temps retrouvé, le dernier volume de son cycle célèbre. Après l'avoir lu elle me l'a prêté, et j'en ai lu une bonne partie, en tout cas je suis allé jusqu'à l'endroit où il définit l'art, et comment selon lui il permet d'accéder à l'éternité.

    On en restitue généralement la partie la plus ordinaire, qui semble donner raison à Blaise Cendrars énonçant, dans Le Lotissement du ciel, que Proust se nourrissait d'illusions: les sensations identiques, d'une époque à l'autre de la vie, unissent le présent au passé, et donnent le sentiment qu'il existe un monde qui les transcende, hors du temps. On reconnaît le thème de la madeleine. Mais cela va plus loin, car poursuivant sa réflexion, Proust parle de la littérature qui met en rapport, au-delà d'elles-mêmes, des choses sur la base d'une qualité commune et qui, à ce titre, domine la matière pour accéder à l'idée pure. Et de mentionner en ce sens la métaphore, qui touche à l'éternité, donc, parce qu'elle saisit l'esprit des choses, le monde spirituel au-delà de l'espace et du temps.

    Lisant cela, je l'ai trouvé grandiose et parfaitement juste. Et il m'a semblé saisir, même, la source du charme infini de la prose de Proust, qui emporte les choses, les souvenirs dans un grand rêve éveillé, qui spiritualise le monde et le hisse vers la sphère de 000000000000000000000.jpgl'esprit sans lui faire perdre ses formes. Elle l'emmène vers un temps sans fin touchant à la féerie – et il est significatif, précisément, que Proust ait adoré, comme il le dit lui-même, les contes des Mille et une Nuits.

    Le monde de ces contes, de fait, se situe dans un espace de métaphores déployées, et devenues à leur tour substances, à ce titre reflets de l'esprit pur, reflets plus vrais que le monde extérieur – fenêtre par conséquent de l'éternité. Mais le génie de Proust est d'avoir, par son système de mises en relations ontologiques débouchant sur une philosophie générale de la vie, fait de l'existence contemporaine une sorte de suite des Mille et une Nuits – un espace dans lequel cette existence devient à son tour conte. Le monde spirituel est celui où les idées sont vivantes, ou les choses, des pensées, en tout cas le monde de l'art fait se rencontrer les phénomènes physiques et la sphère intelligible, comme eût dit Corbin, et tout à coup jusqu'à la vie qu'on a menée devient un prodige, s'inscrit dans quelque grandiose hiérohistoire – prend un sens au regard des dieux.

    À ce titre, Proust, dans ce dernier volume de son cycle, se déchaîne contre le réalisme, le dit faux et mensonger, mais aussi contre l'engagement politique – à ce titre, il est encore romantique, et préfigure le Surréalisme. Car la métaphore comme entrée dans le monde spirituel, dans l'infini des mystères, a été aussi brandie par André Breton. Dans le cœur le monde s'approfondit, et dans le monde on reconnaît son âme – et c'est ainsi que l'art se déploie, comme expérience mystique et religieuse. Ces explications m'ont donné à saisir pourquoi j'avais trouvé Proust si beau.

  • Loaf nous quitte

    0000000000.jpgQuand j'étais jeune, je fréquentais, à Annecy, des musiciens du genre punk – ou alors des artistes liés aux Beaux-Arts, car il y en a une école dans la ville. Il y avait de bonnes choses et de moins bonnes, mais une des meilleures était le personnage surnommé Loaf, et dont le vrai nom était Lionel Darvey. Il tenait un fanzine rock intitulé Shaglatoo, consacré aux concerts dans les environs, et il y publiait des textes, et il était bon avec moi, très gentil, car il publiait mes poèmes, et disait les aimer. C'était une âme très sensible, très belle, et il était passionné de rock. Dans la vie il était machiniste au Centre Bonlieu, complexe annécien de salles de spectacles. Je l'aimais beaucoup, il était toujours plein de bonté.

    Extérieurement il avait l'air d'un biker ou d'un membre des Motorheads, d'un punk américain, mais en fait il était très agréable, paisible et souriant.

    Un jour, je me souviens, il a accepté de publier dans son fanzine un récit de fantasy, de genre poétique, que j'avais écrit, et un gars que je connaissais aussi, dont le nom était Francis Ribard, a critiqué mon texte, il a déclaré que la fantasy était stérile parce que dénuée de réalité. Elle était surtout, dans mon cas, faite de style fleuri, et donnait à personnifier des lieux, des saisons, elle était de nature mythologique. Et cela ne lui plaisait pas. Il s'est mis à faire l'éloge de la science-fiction qui, elle, s'appuyait sur le réel, posait des problèmes sociaux, et n'entrait pas, surtout, dans les mystères des elfes et des anges, comme je le faisais dans mes textes, mais restait rationnelle.

    C'était un milieu qui se voulait artiste et ouvert d'esprit mais avait les mêmes préjugés matérialistes que la bourgeoisie dominante. L'alternatif ne va pas jusqu'à remettre en cause la vision du monde habituelle, en général; il se contente d'avoir des 000000000.jpgsolutions radicales aux problèmes sociaux.

    J'ai proposé à Loaf une réponse à ces critiques, vantant l'art pur comme transformant bien plus sûrement et plus profondément la vie que les engagements politiques de convention. Il a accepté.

    À sa publication le détracteur était furieux, mais enfin, Loaf m'avait permis de m'exprimer. Par la suite, Shaglatoo a arrêté de me publier, voulant se recentrer sur sa vocation première, et éviter de se perdre dans des polémiques abstraites. Et moi j'ai arrêté de fréquenter ce milieu. Mais j'ai gardé ma reconnaissance à Loaf.

    Récemment j'ai renoué, par Facebook, avec un ancien ami commun, le peintre Thierry Xavier, qui, proche de Loaf, a annoncé sa mort, d'un cancer des poumons. J'ai été ému. Je l'aimais. J'ai eu des pensées pour lui. Il continue son chemin, et ses sentiments purs l'aident certainement, lui servent certainement de véhicule, dans l'autre monde – de merkaba, comme on dit. Requiet in pace.

  • Maurice Magre et son livre des lotus entrouverts

    0000000.jpgEn 1926, l'écrivain toulousain Maurice Magre (1877-1941) fit paraître un de ses ouvrages restés les plus fameux, Le Livre des lotus entr'ouverts, recueil de courts textes poétiques. Un Toulousain qui vit dans la haute vallée de l'Aude me l'a prêté, et je l'ai lu.

    Il fait surtout s'appuyer le poétique, en plus d'une langue élégante et rythmée, sur un décor oriental que je n'ai pas trouvé très utile, néanmoins. Les sultans, les empereurs de chine, les noms indiens, le jade et le saphir, j'aime assez, mais il n'y a pas pour moi de poésie authentique dans ces éléments matériels somme toute indifférents. On peut aussi bien aimer les présidents de la république française, le comte de Gruyères, les vaches savoyardes, la paille et le grain, des choses plus ordinaires sous nos latitudes. Enfin, l'exotisme a son charme, et l'Asie a la réputation d'être ancienne et mystérieuse, d'être reliée à ce que René Guénon nommait la Tradition, et qui se disait fondé sur une révélation primordiale – c'est à dire Dieu. Dieu parlant aux hommes, ou déposant dans leur cerveau l'image totale du monde secret. Je pense que Magre était sensible à ce genre d'idées.

    Et le fait est que l'Orient peut être une porte au merveilleux, parce que sa matérialité peut se prolonger vers ses croyances, sa mythologie. En Asie, le culte des esprits est assez répandu, la vie religieuse reste assez intense. 

    Et effectivement, Magre évoque parfois les nymphes asiatiques, les fantômes, les morts. Le plus beau, à cet égard, est un texte sur un monstre hideux qui s'avère être la Mort très belle, aperçue de 0000000.jpgloin dans une forêt obscure. Mais peut-être qu'il est plus fort, au fond, de percevoir les esprits dans le monde ordinaire, que le décor asiatique a quelque chose d'artificiel. Même en Asie. 

    J'ai une autre réserve: Magre tend à évoquer ses problèmes personnels, sa vie amoureuse plutôt difficile, les jolies filles qui le trahissent – lui mentent, le trompent, l'abandonnent – avec un excès de romantisme, c'est à dire qu'il tire de ces problèmes des lois générales par le biais du symbolisme oriental, en bref qu'il projette sa vie sentimentale sur l'univers entier.

    J'ai peut-être préféré, de lui, l'ouvrage précédent que j'ai lu, consacré aux mystères et légendes de la région toulousaine. Même si ce qu'il y dit reflète son affection personnelle en faveur de cette région, il s'appuie davantage sur des lieux extérieurs, des traditions objectives, pour ainsi dire. D'un autre côté, la prose est moins raffinée.

    Mais enfin, Magre était un écrivain agréable, qui a fait de très bons textes; comme je l'ai dit, celui appelé Le Délicieux Visage du monstre effrayant est excellent, et montre l'ambivalence spirituelle de la mort.

  • De l'amour de l'Homme-Corbeau pour sa bonne cité de Limoux en Languedoc (21)

    178727439_803472327256857_1858873339664196166_n.jpgDans le dernier épisode de cette surprenante série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il racontait à ses nouveaux amis (Captain Europa et Inimön) son origine comme super-héros – véritable seconde naissance. Il venait de dire qu'après un accident de voiture il s'était retrouvé costumé miraculeusement, et debout près d'une femme lumineuse qui avait visiblement été l'instigatrice de ce prodige.

    Cependant, il tourna les yeux vers la voiture et, à sa grande stupéfaction, il se reconnut, mort, les yeux fixes et ouverts, là où il avait été l'instant d'avant.

    Il en fut horrifié, et se tourna vers la dame, qui le regarda à son tour, fixement. Soudain elle leva les bras, et le corps mort qu'il avait été se dissipa – disparut dans une fine fumée, à la façon d'une eau qui se vaporise.

    Il cria, mais elle lui posa la main sur le bras, et parla en français d'une voix douce et belle, et lui apprit que s'il retirait son costume il redeviendrait Roger Maziès mais ne pourrait plus jamais marcher, que c'était le prix à payer du don qu'elle lui faisait! Avec son costume cependant il disposait d'immenses pouvoirs, qu'il lui faudrait mettre au service de l'humanité locale – ou de toute, s'il en avait l'occasion. Et ayant dit ces mots, elle disparut dans un éclair, après avoir fait avec sa main un étrange signe.

    L'Homme-Corbeau, ébloui, mit longtemps à retrouver la vue – et, quand il la retrouva, il vit une clarté passer entre les arbres, là où il l'avait distinguée pour la première fois. Mais l'instant d'après elle s'estompa à son tour.

    Resté seul il médita longtemps sur ce qui venait de lui être dit. Puis il devint effectivement le gardien enchanté du Razès et l'ami privé des fées – lesquelles il revit, en vérité, plus tard, et qui lui expliquèrent davantage ce qui s'était passé. Mais, comme 162482645_935995157230487_8104911560943723284_n.jpghomme ordinaire, il ne pouvait plus, en effet, marcher, et handicapé il restait dans ce corps artificiel que les fées assurément lui avaient fait – dans un but mystérieux, qu'il ne lui appartenait pas de révéler, si même il l'avait jamais compris.

    Sous son identité ordinaire il avait choisi de devenir bouquiniste, car il adorait la sagesse des temps anciens, et sa pension d'invalidité lui permettait de vendre ces livres sans s'inquiéter de sa subsistance, et donc de leur rentabilité. Et il l'était à Limoux car, y étant né, il l'aimait comme une femme, une déesse au corps immense – fait de maisons, de rues, et d'humains!

    Ayant entendu ce récit, Captain Europa rit, et Inimön aussi. Tous les trois ils s'embrassèrent, et l'Homme-Corbeau prit congé de la seconde, après que le premier eut pris congé des deux autres: car tout en les saluant gracieusement il disparut, s'effaçant dans l'air – avec Sinislën qu'il tenait, et qui continuait à le maudire, en se débattant.

    L'Homme-Corbeau et Inimön promirent de se revoir pour régler les affaires importantes d'Occitanie et discuter des problèmes et des secrets de la vie qu'on y mène, puis le gardien béni du Razès rentra à Limoux, reprenant sa forme de bouquiniste handicapé, et regagnant la chambre qu'il possédait au-dessus de son aimable boutique. Il alluma son lustre, regarda par la fenêtre la façade de l'église Saint-Martin, l'admira un instant, contempla dans la vitre son visage abîmé par son accident de jadis, et dit: Joyeux Noël, Roger Maziès! Puis sur le verre apparut le visage de l'Homme-Corbeau, qui lui fit un clin d'œil.

    Et, chers amis, c'est la fin de cette belle aventure!

  • Pierre Plantard et les rois fainéants

    0000000000000.jpgJ'ai déjà indiqué que les histoires inventées par Pierre Plantard (1920-2000) sur ses glorieux ancêtres ont été portées à ma connaissance, il y a de nombreuses années à Genève, par le poète local Charles P. Marie, qui avait lu à cet effet le livre de Henry Lincoln, portant sur ce sujet. Pour ce livre, il s'était pris de passion, et il me l'avait ensuite prêté. Il rêvait, lui aussi, d'une noble ascendance, et il me montrait les arbres généalogiques qui le faisaient descendre de Mithridate.

    Mais il est curieux que Plantard ait inventé qu'il descendait des rois mérovingiens, vu qu'ils passaient pour fainéants. Contre les invasions sarrasines, notamment, ils ne faisaient rien, et leur maire du palais Pépin le Bref a simplement dû mettre leur dernier représentant dans un monastère pour pouvoir agir librement et reconquérir la Gaule du sud – avec en son sein la partie du Languedoc où Plantard prétendait qu'existait un profond mystère mérovingien: Rennes-le-Château et ses environs.

    On ne voit donc pas la logique: les mérovingiens refusent de libérer Rennes-le-Château des Sarrasins, et pourtant, affirme Plantard, ils s'y seraient réfugiés et y auraient laissé un héritier dont lui-même descendrait. Mais quand? Si c'est avant que Rennes-le-Château ait été repris par Pépin le Bref, c'est que les mérovingiens étaient les alliés des Sarrasins, de telle sorte que 000000000.jpgles destituer était plutôt normal. Si c'est après l'intervention de Pépin, on ne sait pas pourquoi celui-ci a été empêché d'y aller les chercher et de les enfermer dans un monastère pour les empêcher de se reproduire, comme l'histoire dit qu'il a fait avec les mérovingiens restés dans la Gaule du nord.

    La ruse de Pierre Plantard est d'avoir inventé que cette lignée mérovingienne réfugiée à Rennes-le-Château date en fait de l'époque de Clovis. Mais même en ce cas elle n'avait aucune légitimité à régner, puisque, deux siècles plus tard, le roi légitime a été placé dans un monastère par Pépin. Si elle était si légitime, pourquoi n'est-elle pas allée le libérer? Ou alors, pourquoi, vivant à Rennes-le-Château, n'a-t-elle pas résisté aux Sarrasins? Ou si elle l'a fait et qu'elle a échoué, pourquoi prétendre qu'elle a subsisté?

    Comme on dit, un droit non réclamé tombe en désuétude.

    Au reste, cette lignée mérovingienne en Languedoc est-elle vraisemblable? À l'époque de Clovis, Rennes-le-Château était dans le royaume des Wisigoths, qui étaient ariens. Or, les mérovingiens étaient absolument catholiques, et tenaient leur légitimité de 0000000000.jpgleur proximité avec Rome  – et ils combattaient les Wisigoths à ce titre. Quels mérovingiens auraient pu se réfugier chez eux? C'est peu crédible.

    Mais quelle gloire de toute façon tirer d'une ascendance en ces rois dit fainéants? Inconsciemment, Pierre Plantard voulait-il par là signifier qu'il ne travaillait lui-même pas beaucoup? On raconte qu'il vaguait, oisif, à Rennes-les-Bains pour prendre quelques eaux sans ordonnance médicale, et que c'est là qu'il a commencé à raconter ses histoires. Cherchant de quoi s'occuper après les traitements du matin, il visitait Rennes-le-Château et Bugarach et, encore tout enivré par l'eau chaude qui avait dilaté son âme, il rêvait sur ce qu'il voyait, stimulé sans doute par les réalisations remarquables de l'abbé Saunière dans le village antique de Guillaume de Gellone – un pair de France carolingien, non mérovingien, installé à Rennes-le-Château après les victoires de Pépin et de ses descendants.

    Rudolf Steiner dit que le corps éthérique, porteur des images intérieures et lié à l'eau corporelle, peut, dans l'eau et ses vapeurs, se détacher du corps physique. On voit alors à l'extérieur de soi ses propres rêves, qui en prennent un air objectif. Il est de tradition que les villes thermales favorisent la rêverie plus ou moins inspirée: Aix-les-Bains, par exemple, a soutenu les élans poétiques de Lamartine. Ce grand poète voyait, au-dessus du lac du Bourget, la figure immense de la femme défunte qu'il avait tant aimée!

    Pierre Plantard aurait dû faire des alexandrins, peut-être. Il aurait pu bâtir de belles épopées.

  • Jaufré Rudel et ses rêves d'amour lointain

    0000000.jpgDepuis trente ans, je possédais le petit recueil de Chansons de Jaufré Rudel, publié en 1915 chez Honoré Champion, car il y a trente ans, j'habitais à Montpellier, j'étais étudiant, et j'avais pour ambition de lire toute la poésie médiévale occitane disponible, dans l'espoir non seulement de saisir l'essence de l'art d'écrire, mais aussi d'apprendre à lire toutes les langues romanes existantes.

    Finalement, je ne l'ai lu que le mois dernier.

    Jaufré Rudel était un troubadour du douzième siècle, de la lignée régnante de Blaye, en région bordelaise. Une de ses chansons, d'une grande beauté, l'a rendu particulièrement connu: appelée L'Amour de loin, elle contient une espèce de refrain évoquant justement l'amour de loin, et des images projetées dans l'âme de l'idée d'un amour à distance – forcément rêvé, forcément idéal.

    D'une manière générale, Jaufré Rudel est d'une grande délicatesse et d'un grand idéalisme, car il préfère clairement l'amour qu'il imagine à ceux qu'il vit, et qui lui ont laissé une certaine amertume au cœur. Il évoque un jour où à sa grande honte il a été surpris et moqué dans un lit où vainement il s'était glissé nu. Il proclame donc son affection pour l'amour rêvé – et une de ses chansons dit franchement qu'il veut vivre l'amour au pays des songes, la nuit.

    Cela peut confiner au mysticisme: une déception amoureuse l'a tiré, apparemment, vers un pèlerinage vers Bethléem. Il exprime le désir de s'y rendre, et il nomme Jésus-Christ comme sa visée, son but, l'objet réel de son amour fidèle.

    Selon la tradition, il s'est effectivement rendu en Orient, à la recherche d'une princesse dont il avait entendu mille belles choses, et tombé malade il est mort dans l'auberge où il résidait. Mais juste avant qu'il ne passe de vie à trépas, la dame de 000000000000.jpgses pensées, ayant entendu parler de son amour intense, est venue le voir et l'embrasser. Et elle-même est morte de chagrin, peu de temps après.

    Cependant, selon les savants, tout cela est inventé.

    Citons une belle strophe:

    Dieus que fetz tot quant ve ni vai
    E formet sest'amor de lonh
    Mi dou poder, que cor ieu n'ai,
    Qu'ieu veya sest'amor de lonh,
    Verayamen, en tals aizis,
    Si que la cambra e˙l jardis
    Mi resembles tos temps palatz!

    (Que Dieu qui fit tout ce qui va ou vient
    Et forma cet amour de loin
    Me donne le pouvoir, car je le désire,
    De voir cet amour de loin,
    Réellement, en de telles demeures
    Que la chambre et le jardin
    Me semblent constamment un palais!)

    L'amour de loin laisse espérer un monde merveilleux, sublimé, mais on ne sait pas, ici, si le poète espère voir de loin, ou atteindre les lointains de tout son corps – en tout cas cela sera beau. Quelques siècles plus tard, Jean Racine (qui vécut aussi dans l'aire occitane) dira que la distance dans l'espace permet la même idéalisation et la même purification du réel que la distance dans le temps – il voulait parler, à propos de Bajazet, de l'Empire ottoman, objet des désirs, butée des fantasmes. L'exotisme donne corps aux anges, en quelque sorte.

  • Réédition du Comte Vert de Savoie d'Antoine Jacquemoud

    Le Comte Vert de Savoie, poème héroïque en douze chants.jpgLe document nécessaire à la prochaine réédition, avec préface et notes, du Comte Vert de Savoie, poème héroïque d'Antoine Jacquemoud, est enfin prêt: il paraîtra bientôt chez Le Tour Livres. Une souscription préalable est lancée, à un prix avantageux!

    Ce poème en alexandrins et en douze chants a remporté le prix de poésie de l'Académie de Savoie de 1838. Il témoigne d'une époque qui voulait restaurer le lustre de la Maison de Savoie, voire l'auréoler de gloire.

    Composé sur le modèle formel antique, il est cependant plus fait d'épisodes marquants de la vie d'Amédée VI que d'une intrigue distincte. Il est surtout une illustration lyrique de la gloire du Comte Vert et, à travers lui, de la Savoie et de sa dynastie régnante, voire de l'Église catholique. Et tout un chant est consacré au roi d'alors, Charles-Albert de Savoie.

    Jacquemoud est entré avec enthousiasme dans la logique de l'Académie de Savoie – logique romantique, de restauration de la mythologie médiévale et de la glorification du Volksgeist, le génie du peuple, puisque, à cette époque, les Savoisiens figuraient une nation distincte, dont on essayait de saisir l'âme.

    À travers ce poème et son personnage principal, c'est ce que fait Jacquemoud: pour lui, Amédée VI incarne le génie national. Il assure, du reste, que Dieu visite chaque soir les montagnes de Savoie, et que de la plaine ne vient rien de bien, seulement une corruption manifeste.

    Pour illustrer sa pensée mystique, il a entouré le Comte Vert d'anges, en particulier un de rang très élevé qui tout au long de sa vie le protège. Mais la nature alpine a aussi ses esprits élémentaires appelés anges, déclenchant en effet les tempêtes selon les commandements de Dieu. Le poème est rempli d'une mythologie christianisée assez belle. Même ses victoires accueillent Amédée VI en chantant, à sa mort. Et son épée bien sûr le regrette. On est quasiment dans la fantasy.

    Jacquemoud était très imaginatif: c'était sa qualité principale. Il était intelligent, aussi, et il a rédigé une abondante introduction tentant de justifier, en 1844, le genre épique. Le merveilleux doit être chrétien, le sujet humain, et tout de même l'épopée est encore possible en Savoie, dit-il, parce qu'on y a conservé les antiques vertus, dont est fait l'héroïsme. 

    Il passe en revue les tentatives d'épopées en langue française ou italienne depuis la Renaissance, et donne son avis sur ce qui peut permettre à ce genre de réussir à son époque. C'est passionnant.

    Certains ont trouvé son style amphigourique: il brillait plus, peut-être, par sa riche imagination. Moi, je l'ai toujours aimé – surpris, quand, pour la première fois, je l'ai découvert après l'avoir acheté chez un bouquiniste annécien: Bon de souscription Le Comte Vert de Savoie.jpgje ne m'attendais pas à des qualités si hautes.

    Jacquemoud a fait de la poésie dans sa jeunesse; ensuite, il a fait de la politique. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, s'il rendait bien hommage aux princes de Savoie, s'il avait conservé le romantisme dynastique des poètes de son temps, il était plutôt progressiste et libéral, et favorable au rattachement à la France. C'est lui qui a créé la chanson dans laquelle l'Isère coule vers le pays du cœur.

    Un épisode se passe en Suisse, à Sion: Amédée VI a défendu son évêque contre une fronde populaire menée par les nobles. Il est assez beau. Le reste se passe en France, en Savoie, en Italie et dans l'Empire byzantin, où Amédée VI a beaucoup guerroyé.

    Je vous recommande vivement de vous procurer au plus vite ce magnifique ouvrage, dès qu'il sera paru, ou d'y souscrire, immédiatement. Les illustrations de ce billet présentent le texte et les conditions de souscription. Si vous cliquez dessus, la taille s'en augmente. Il est possible de recopier à la main le bon de souscription, ou d'obtenir les coordonnées bancaires appropriées pour son achat à distance.

    Antoine Jacquemoud
    Le Comte Vert de Savoie
    Le Tour Livres
    302 pages
    17 € (13 € en souscription, franco de port)

  • Du renouvellement des fées (18)

    0000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale, nous avons laissé le protecteur secret de la haute vallée de l'Aude – j'ai nommé monseigneur l'Homme-Corbeau – alors qu'il venait de rendre au Père Noël libéré son célèbre attelage au bord du lac de Bugarach.

    Puis, après avoir regardé le bienfaiteur des enfants s'élancer vers les étoiles et disparaître dans les lointains de la nuit avancée, il soupira, conservant à l'œil le dernier point brillant qu'il en avait vu au loin, à l'oreille le dernier tintement de clochette qu'il en avait entendu même au-delà, et d'un coup déploya ses ailes grandes et noires. Un vent se leva, et des vagues se créèrent, sur le lac. Mais quand il eut bondi et commencé à battre l'air de ses ailes à la force incroyable, ce fut une bourrasque, qui en vint, et une vague plus haute s'incurva et retomba bruyamment sur la rive en face, l'inondant en brisant quelques branches au passage. (Les malheureuses, détachées de l'arbre nourricier, en furent plus tard réduites à nourrir de chaleur quelque poêle humain.)

    Poursuivant son vol fracassant dans le ciel qui commençait à s'éclaircir, l'Homme-Corbeau retourna bien vite au Canigou, où l'attendait le protecteur de la sainte Europe. Entrant dans la salle du trône, il eut la surprise de voir, avec lui, non pas Sinislën – qui, quoiqu'elle fût là, était ceinte de liens de lumière colorée, faisant des cercles contraignants autour de son corps –, mais une autre dame, aux traits très doux, aux yeux chatoyants – et qui lui rappela les images que l'on crée habituellement de Marie-Madeleine, la sainte amie de Jésus-Christ. Il lui demanda, ému et tremblant, si elle était elle, et l'entendant elle rit d'un rire frais, cristallin. Captain Europa à son tour sourit. Et de sa voix mélodieuse et pure la femme répondit qu'il n'en était rien, que l'Homme-Corbeau la confondait avec sa maîtresse, femme divine trônant au ciel aux côtés d'un être plus divin encore et de leurs deux plus proches amis, un homme et une femme qu'on ne saurait nommer, mais 000000000000.jpgque tous les gens avisés connaissent. Or cette maîtresse l'avait-elle à cette heure envoyée, qu'il le sût! pour la représenter sur Terre – puisqu'elle-même vivait, comme de juste, parmi les étoiles; et c'est pourquoi, sans doute, elle avait pris à ses yeux ses traits.

    Qu'il sût, également, qu'on la nommait communément Inimön la Douce, et qu'à la demande de Captain Europa elle serait dorénavant la nouvelle fée du Canigou, puisqu'elle était soumise aux justes anges du ciel. Sinislën en effet était déchue à jamais de son rang, et elle serait emmenée dans les astres pour y être jugée, malheur à elle, et y entendre la sentence et les peines rédemptrices qui lui seraient certainement infligées.

    Inimön rappela à l'Homme-Corbeau, toutefois, que son nom ne devrait jamais faire l'objet de prières particulières, car elle devait de toute façon veiller avec attention sur les hommes – notamment pour les préserver de la menace du terrible Chaugnar Faugn, le véritable mentor secret de Sinislën (quoiqu'elle ne l'eût jamais nommé, et se prétendît, évidemment, la fidèle servante de la Mère divine).

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser la suite de cette histoire à une fois prochaine.

  • Le merveilleux de Jaufré, roman occitan

    0000.jpgJ'ai lu récemment Jaufré, long récit de presque onze mille vers écrit en occitan au début du treizième siècle, et ce qui y est étonnant, c'est le naturel avec lequel le merveilleux s'y met en place, rappelant quasiment Harry Potter. Le chevalier éponyme y combat des géants avec une précision d'action inouïe, des enchaînements de coups méticuleusement décrits, avec aussi les esquives et les feintes – d'une façon assez peu répandue à cette époque, dans la littérature. Le fantastique est de même.

    À un certain moment, un oiseau immense saisit le roi Arthur dans ses pattes et l'emmène dans les hauteurs, le lâche puis le rattrape, comme dans un film hollywoodien. Ce qui est plus étonnant encore, mais cette fois dans le mauvais sens, c'est que cet épisode est expliqué d'une façon très prosaïque: l'enchanteur en titre de la cour d'Arthur s'est amusé à faire peur aux chevaliers et dames de Cardeuil. Cependant sa transformation en oiseau, et d'oiseau en homme est remarquablement présentée, de façon souple et sans heurt; on en admire l'art.

    De même, encore, des chevaliers précédés d'une fée, leur dame, surgissent à la fin d'une fontaine, et tendent une tente immense à une allure inouïe, les dévoilant de véritables elfes, tels par exemple que Tolkien les a dépeints.

    Il y a aussi de la sorcellerie: d'affreux lépreux se nourrissent de sang d'enfants pour améliorer leur sort, et Jaufré est bien sûr obliger de les affronter, voire de les tuer. Mais ce fantastique satanique, typiquement chrétien, est pensé avec une clarté singulière, dont on croit trop l'époque médiévale incapable.

    Un être affronté par Jaufré est explicitement appelé démon, et disparaît et apparaît à volonté.

    Cela prouve que les idées qui courent selon lesquelles les gens du Moyen Âge ne savaient pas faire la différence entre êtres magiques et êtres prosaïques, entre esprits manifestés et hommes incarnés, sont plutôt fausses, on était à cet égard très avisé.

    Le moins beau de notre roman médiéval n'est pas la manière dont le mariage qui fait l'objet d'une grande partie de la trame s'agence. Jaufré et Brunissen se désirent ardemment, mais la seconde refuse d'en rien montrer, et le premier ne se doute absolument pas que son sentiment est partagé. Cependant un ami commun, Mélian, que Jaufré a sauvé d'un sort atroce, s'en aperçoit, et arrange le mariage, que Brunissen feint de n'accepter qu'à contre-cœur, mais à condition qu'il soit approuvé par Arthur. Ce qu'il sera, bien sûr. Par avance, on retrouve, en plus paisible, la trame du Cid de Corneille – pièce dans laquelle, on 0000000.jpgs'en souvient, le roi Fernand organise le mariage de Rodrigue et Chimène, parce que le premier a sauvé Séville des Mores, et malgré le désir affiché de la seconde de ne pas l'épouser. Mais Fernand parvient incidemment, en la piégeant, à lui faire avouer son amour pour le Cid: il lui fait croire qu'il est mort. Il les marie donc. Jaufré ayant probablement été composé en Catalogne, il est remarquable que les deux histoires viennent d'Espagne: l'amour y est consacré par le Roi – puis par une cérémonie religieuse, toute chrétienne.

    Cependant la nuit de noces ne s'effectue que dans le château des jeunes mariés. Et le matin Mélian plaisante Jaufré sur sa nuit. On en rit, et le récit s'arrête. Tout y est idéal, beau, parfait, et même le merveilleux facile est là pour montrer cet idéal cristallisé, cette perfection perdue, rappelant l'âge d'or: alors, n'est-ce pas, les hommes fréquentaient les enchanteurs et les fées, et l'amour se prolongeait toujours en mariage! 

    Ce n'est pas un merveilleux dont le sens symbolique soit bien clair, n'en déplaise aux mânes de René Guénon: il n'est souvent là que pour le jeu. De nouveau comme dans Harry Potter, il est fait pour le plaisir, sans implication morale toujours marquée. Il peut en avoir une, quand la fée de Gibel remercie Jaufré de l'avoir sauvée d'un monstre: grâce à cela, le chevalier devient le protégé du monde élémentaire, qu'elle gouverne; mais cela peut n'avoir été mis que pour la joie du merveilleux. Art du fantastique qui manifeste beaucoup de science; mais peut-être aussi de la décadence.

  • Le combat de Capitaine Europe (17)

    eternals-makkari-header.jpgDans le dernier épisode de cette histoire fascinante, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait d'être rejoint par Captain Europa dans sa lutte contre celle qui avait enlevé le Père Noël, Dame Sinislën, maîtresse du Canigou. Ils venaient de se déclarer que seul le combat pouvait les départager.

    Alors, sans ajouter un mot, Sinislën leva les bras, laissant pendre ses larges manches, et des nuées de serpents volants, tout flamboyants, et tout pareils à de vivantes braises, s'en échappèrent, et se jetèrent sur l'Homme-Corbeau – tandis que les araignées s'élançaient sur le nouvel arrivant, qui toutefois n'avait point lâché son bras. Aussi lança-t-elle sa main gauche sur ses yeux – lesquels aussitôt jetèrent un feu bleu, dont la main en question fut repoussée et blessée, brûlée et consumée. Puis Captain birdman 001 copy - Copy.jpgEuropa renversa à terre Dame Sinislën, qui en hurla et vomit mille injures, l'accusant de mille vices de mâle abject et d'homme corrompu. Des mains de Captain Europa sortirent alors des nuées d'étoiles rangées en faisceaux, qui percutèrent bruyamment les araignées attaquantes – et les anéantirent et les détruisirent, soit d'emblée grâce à l'impact, soit juste après en se collant à elles ou en pénétrant leurs circuits et systèmes. Car ces étincelles en groupes les disloquèrent, les déchirèrent, les rompirent – et elles hurlèrent, crissèrent, s'enfuirent, moururent.

    Cependant, l'Homme-Corbeau s'employait aussi à bien faire, et sa rapidité anéantit de même les treize serpents lancés par les manches de Sinislën – soit à la main, soit par le rayon blanc de son opale frontale, soit par les feux de ses doigts gantés. Et finalement, il n'y eut plus aucun adversaire pour les deux vaillants alliés.

    Ils relevèrent alors Sinislën, que Captain Europa avait maintenue à terre du poids de son pied massif, et la contraignirent à les mener dans la geôle triste où elle 0000.jpgmaintenait prisonnier le Père Noël. Elle les y mena, et fit ouvrir la porte de sa prison.

    Le pauvre était mal en point, rongé par les punaises de son lit sans luxe, mais Captain Europa posa la main sur son épaule, lui marquant sa confiance et son amour, et saint Nicolas en fut tout revigoré, et son regard reprit tout son éclat.

    Jusqu'à son corps redevint plus épais, comme si Captain Europa lui eût transmis le feu des astres, et la force des choses qui meuvent le monde en profondeur, et lui rendent la vie.

    L'Homme-Corbeau se chargea de ramener le Père Noël à son attelage, au bord du lac de Bugarach, afin qu'il continue au plus vite sa mission, et il fut remercié une seconde fois depuis le début de sa vie par le saint patron des petits enfants, qui cependant exprima le regret de ne pouvoir le remercier mieux, puisqu'il manquait de temps. Mais l'Homme-Corbeau l'en excusa volontiers, affirmant qu'il n'avait point agi pour être remercié, mais par pur amour du bien.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • La providence de Capitaine Europe (16)

    00000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série incroyable, chers lecteurs, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, libérateur du Père Noël, alors qu'il s'apprêtait à avoir le sein percé par Dame Sinislën, tutelle du Canigou – et son cœur arraché, palpitant.

    L'Homme-Corbeau, alors qu'elle parlait, murmurait, en ouvrant faiblement les yeux, mais sans la regarder. Une lumière tombait de ces yeux sur le sol, projetant une couleur rouge.

    La dame du Canigou leva le bras, s'apprêtant à plonger son couteau dans le corps de son ancien ami, mais c'est alors qu'une main gantée saisit son poignet immobilisé. Elle se tourna vers l'homme à qui appartenait cette main, et qu'elle n'avait jamais vu: il venait juste de se matérialiser là, sur le pavé de son château haut perché.

    Surprise, elle le regarda, et vit un costume bleu sur lequel couraient des étoiles jaunes, lentes, douces, luisantes. Son visage était caché par un masque, et une lumière auréolait son front, dans laquelle on voyait des points colorés briller de façon singulière. Un jaillissement d'ailes transparentes était à ses épaules – mais davantage comme une flamme légère, intermittente et mouvante, que comme de véritables plumes physiques fixées à de quelconques omoplates. Tout son corps scintillait d'énergie, et ses yeux bleus ne montraient pas de prunelle, mais luisaient de façon uniforme à la fleur de son masque, d'un bleu plus foncé. Curieusement, au lieu d'être simplement cousues sur son costume, les étoiles y bougeaient, comme si un petit ciel s'y était concentré. Et ce costume d'ailleurs n'était pas de simple tissu, mais chatoyait comme s'il fût d'un métal inconnu, naturellement bleu.

    Toi! s'écria dame Sinislën. Qui es-tu? Comment oses-tu? Et comment as-tu pu?

    - Je suis Captain Europa, répondit l'homme inconnu. Je suis le protecteur de l'Europe éternelle, et le Canigou est aussi sous ma garde. Le sont encore le Razès, le Quercorb et toute l'Occitanie – avec en leur sein le mont Bugarach et le secret des deux Rennes. Et tu ne dois pas faire ce que tu t'apprêtais à faire, car c'est mal, et ceux qui m'ont donné les pouvoirs qui sont les miens ne le permettront pas.

    Sa voix avait un léger accent, comme s'il ne fût point français de naissance, mais elle n'en avait pas moins une mâle autorité, en 0000000000.jpgmême temps qu'une curieuse qualité mélodique.

    - L'Europe? demanda Sinislën. Quelle est cette plaisanterie? Ce n'est rien, que cette Europe, il n'y a là aucune identité, aucun génie, et les dieux se moquent d'elle, pour eux elle n'existe pas!

    - Détrompe-toi, répondit Captain Europa. Elle existe bien, et son ange aux cieux m'a commandé de te le dire, et de t'annoncer qu'en accord avec les dieux il avait décidé de te retirer la garde du Canigou, que tu as trop déshonoré, et de le confier à une autre.

    - Non, tu ne le feras pas! répondit, tremblante de colère, Dame Sinislën. Je t'en empêcherai.

    - Tu ne le peux, dit l'Homme-Corbeau, qui s'était levé et dirigé vers les deux êtres. Crains la puissance de Captain Europa conjuguée à la mienne.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser cet épisode, et de renvoyer au prochain, quant au combat de Captain Europa et de l'Homme-Corbeau contre Dame Sinislën et ses alliés angoissants.

  • Marcel Maillet ou le pressentiment de l'Invisible

    0000000.jpgMon ami chablaisien Marcel Maillet m'a envoyé son dernier recueil, Marcher dans le Soleil, et j'ai toujours aimé sa poésie. Avec Christian Bobin, il est le plus grand poète vivant que je connaisse. Mais ce recueil de surcroît est particulièrement excellent, je l'aime spécifiquement, plus que tous les autres.

    Marcel y a acquis une maîtrise, une souplesse, une liberté qu'on ne lui connaissait pas – il était réputé un peu raide. Dans ces nouveaux vers, il s'adonne notamment aux répétitions, aux effets de refrain, au lyrisme, d'une manière déliée et pure, belle, pleine de souffle et de fraîcheur.

    Cependant il reste dans ses thèmes habituels: la nature végétale, minérale ou animale environnante, surtout les oiseaux, dans la mesure où elle peut témoigner d'une présence, d'un pressentiment de l'Invisible – mais d'un pressentiment qui s'enfonce presque toujours dans des questions sans réponse, voire dans des aveux d'ignorance et d'impotence, face au Grand Mystère.

    Les interrogations, souvent totales, contiennent néanmoins des éléments de réponse: Marcel ne demande pas seulement ce qui, dans l'Invisible pressenti, peut bien exister – mais s'il y a un dieu, ou des centauresses criant d'amour, ou des anges, et lorsqu'il s'agit de Jésus-Christ, un timide conditionnel n'empêche pas la réponse d'être cette fois affirmative: il attend au bout du chemin, dira le Poète. Il ne peut quand même pas aller jusqu'à douter de Lui!

    Il est du reste certain, aussi, que les oiseaux sont des messagers de l'Éternité, même s'il ne saisit pas leurs messages, et que le mauve qu'on distingue à la cime de certains arbres à la tombée du jour est une bannière de l'autre monde. C'est particulièrement beau, souvent. C'est plein d'une forme de divination exacte.

    Mais Maillet n'en veut pas moins rester modeste, et même si ses interrogations totales semblent laisser la possibilité de nier, elles n'en permettent pas moins l'énoncé sacré, en ce qu'elles créent les images, les métaphores, les comparaisons donnant à distinguer le dieu multiforme des choses. À cet égard, il rappelle Gérard de Nerval et le Romantisme à la française, qui utilisait la 00000 (3).jpgrhétorique pour suggérer sans l'affirmer le monde divin. Car vivre le mystère, c'est certainement distinguer en son sein des formes énigmatiques, qui ne s'en laissent pas moins cerner, et peuvent être représentées; mais c'est aussi l'exprimer tel qu'il parvient à la conscience, avec son flou, ses tremblements, ses doutes – ses peurs, même.

    Justement, le doute s'exprime émotionnellement par la peur – comme chez Lovecraft. Il faut prendre garde à ce qu'il ne devienne pas une simple posture intellectuelle – une manière d'échapper aux reproches éventuels des clercs agnostiques. Vivre poétiquement le doute, c'est susciter des monstres. Il n'est pas vrai qu'il soit agréable de douter, même si certains moralistes le conseillent. 

    Mais l'important est la beauté des figures de Marcel, leur élan propre, leur feu mystique intime, qui emmène souvent l'âme loin au fond des cercles solaires – en compagnie, donc, de Jésus-Christ, ou de quelque montagne baignée de clarté! La lecture de son livre est un vrai plaisir.

    Marcel Maillet
    Marcher dans le Soleil
    Edilivre, 2020
    90 pages
    10 €.

  • Le tombeau de saint Pierre aux bords de l'Aude

    0000000000.jpgIl est plaisant de remarquer que tant d'auteurs modernes ont élaboré l'idée que la haute vallée de l'Aude contiendrait le tombeau de Jésus-Christ voire de Marie-Madeleine, alors que les légendes locales ne parlent que du tombeau de saint Pierre. De fait, ils ont élaboré l'hypothèse que Marie Madeleine aurait fondé des communautés gnostiques au pied des Pyrénées, dont les cathares seraient issus, et que la persécution de ceux-ci participerait d'un complot de l'Église catholique contre les femmes instructrices. Christian Doumergue oppose, à cet égard, la tradition phallocrate, romaine et matérialiste de saint Pierre, à la tradition spiritualiste, féministe et languedocienne de Marie Madeleine – si pure, si fine!

    Mais je lis le Guide du Razès insolite de la guide locale Stéphanie Buttegeg, publié en 2016 aux éditions de l'Œil du Sphinx, et j'y trouve que dans le village haut perché de Quirbajou, au-dessus de Quillan, existe une tradition d'un tombeau de saint Pierre: le corps du fondateur de l'Église latine y reposerait, selon certains. On pourrait presque, si on était amateur de fables, prétendre qu'il n'a pas été, lui non plus, crucifié, comme le dit la tradition, mais qu'on a mis sur la croix quelqu'un à sa place, et qu'il a fondé en Pays cathare une communauté d'initiés, qui a perduré dans les montagnes autour de Quillan! Et peut-être même, pourquoi pas? que les histoires de Jésus qui n'a pas été crucifié viennent en réalité de celle de saint Pierre qui n'a pas été crucifié.

    Cependant la légende locale ne le dit pas, elle parle seulement du corps de saint Pierre. Au reste, il peut s'agir d'un autre saint Pierre: il y en a plusieurs. 

    En tout cas, cela montre que les montagnes des Pyrénées ne sont pas moins catholiques que le reste de l'ancien monde. L'idée qu'il en est autrement a été volontiers nourrie par les républicains, qui aimaient se référer au paganisme, à 000000000000.jpgdes traditions parallèles. Jules Michelet opposait à cet égard les Pyrénées à la Savoie, qui, disait-il en 1860, était foncièrement catholique. Du moins elle l'était restée (ou l'était redevenue, après 1815).

    Le désir de voir dans les traditions populaires autre chose que du catholicisme est sensible dans le livre de Stéphanie Buttegeg, qui, évoquant un triangle doré avec un œil dedans trouvé dans une église, assure qu'il s'agit d'un symbole maçonnique. Mais on le trouve dans les églises au moins depuis la Renaissance: les églises baroques de Savoie en contiennent mille, et c'est une allusion claire à l'œil de Dieu surveillant les âmes, tel qu'on le trouve décrit par exemple chez François de Sales. Stéphanie Buttegeg dit, aussi, qu'un certain taureau trouvé dans les sculptures d'une église ruinée pourrait être une allusion à Mithra. Peut-être; mais dans une église, en principe, il s'agit de saint Luc.

    On trouve également dans son livre l'idée que Bérenger Saunière aurait eu la vision de Marie-Madeleine dans une grotte de Rennes-le-Château. Je l'ai publiée ici; on l'a contestée. On m'a même fait croire que je l'avais inventée. Non, je l'avais bien lue. Je pense que l'abbé Saunière, en ce cas, a été séduit par une mitoune (fée) amoureuse de lui – car souvent les fées étaient amoureuses des curés, mystère du cœur des esprits sans corps. Et elle lui est apparue, les bras tendus, en pleurs, et comme il ne connaissait que le catholicisme de son séminaire, il a cru que c'était Marie-Madeleine. Il s'est avancé, elle s'est envolée en riant. Curieuse apparition. Mais qui peut-être l'a enrichi: là où elle était, il y avait un coffre rempli de pièces d'or, laissé là par quelque cathare pourchassé!

    Bref, j'aime les belles histoires. Mais les moins bonnes ne sont pas celles de La Légende dorée de Jacques de Voragine, et de la tradition catholique.

  • Philippe Jaccottet parti

    00000000.jpgÀ l'âge de nonante-cinq ans, un grand poète suisse qui vivait en France s'en est allé, et de beaux hommages lui ont été rendus – comme poète par Jean-Noël Cuénod, comme traducteur par Pascal Décaillet, mes blogueurs préférés. J'ai lu Philippe Jaccottet à plusieurs reprises, lui ai même écrit pour lui faire part de mon travail sur Victor Bérard, dont il avait repris la traduction de l'Odyssée en atténuant son rationalisme – en étant plus fidèle à l'esprit d'Homère, plein de merveilleux et de rêves.

    Toutefois Jaccottet restait un poète de la ligne classique, et ce n'est pas sur la traduction de Leconte de Lisle, celle qui plonge le plus dans le fabuleux (et qui est sans doute ma préférée), qu'il s'est appuyé. Il voulait retrouver Racine ou Chénier, plus peut-être qu'Homère tel que l'ont conçu les Romantiques et les Parnassiens, sorte de prophète de la poésie païenne, mage des temps antiques. 

    Pour moi, Jaccottet restait en ce sens le disciple, peut-être inconscient, de son aîné vaudois Charles-Ferdinand Ramuz, qui intégrait le merveilleux à une vision subjective – celle de ses personnages, dont il reprenait les croyances. C'est ce que j'ai appelé son impressionnisme, même si on ne m'a pas forcément approuvé. Cela faisait effleurer le monde spirituel, sans y pénétrer. Cela promettait, cela suggérait, c'était quand même beau.

    Mais la mort de Philippe Jaccottet, après celle de Julien Gracq, de Jean-Vincent Verdonnet, d'Yves Bonnefoy, donne le sentiment d'une fin d'époque, de la fin d'une époque poétique qui ressuscitait, après les élans surréalistes, le classicisme dans la lignée de 0000000000.jpgPaul Valéry, au fond le plus grand de tous – le plus grand de tous les poètes néoclassiques, comme on pourrait dire. Celui en tout cas que j'ai le plus aimé, parce que, au-delà de sa rigueur de style et de sa netteté et élévation de pensée, il restait incroyablement imagé – notamment dans La Jeune Parque, immense poème. 

    Immense poème qui a énervé André Breton, justement parce qu'il était immense, et semblait démontrer que l'alexandrin et les règles classiques avaient encore une valeur, pouvaient encore porter l'inspiration, la poésie, l'art.

    Et de fait, Jaccottet a écrit de beaux poèmes, suggestifs et pleins de songes, qui rimaient classiquement. Plein de songes et d'attente, d'attente d'un autre monde, plus pur, plus beau, plus solaire. Où le regard toutefois ne distinguait pas forcément très bien les formes.

    Ses poèmes ont été placés une année au programme de l'Agrégation de Littérature comparée, une consécration, et dans la collection de la Pléiade, autre consécration. C'est beau, pour lui, pour la Suisse, pour la littérature, pour les lecteurs, car la poésie reste absolument nécessaire au monde. Paris a approuvé Jaccottet. Or on sait qu'on n'y approuve pas beaucoup les poètes qui, dans la lumière solaire ou lunaire, distinguent des formes particulières, fussent-elles celles d'une jeune parque.

    Le néoclassicisme s'en est-il allé avec Jaccottet? Même Christian Bobin évoque davantage les anges. Mais enfin, il reste pur et net, et son style a gagné d'être contraint par ce qu'on peut appeler le modèle jaccottétien.

  • Le Père Noël à Bugarach (5)

    0000000000000.jpgDans le dernier épisode de ce conte annuel, nous disions que l'Homme-Corbeau, prévenu par l'ombre divine de saint Guillaume de Gellone, s'était envolé vers le pic de Bugarach pour délivrer le Père Noël enchaîné de ses abominables persécuteurs. Il songeait que l'an passé il n'était venu à bout des ennemis du Père Noël tapis dans le Canigou que grâce à l'intervention inopinée de Captain Corsica, gardien de la Corse éternelle.

    Cependant, tout en volant il se souvint que celui-ci était cette fois occupé par le retour du terrible Lestrygon, et que la plupart des Captains et des Génies gardiens étaient occupés à combattre les démons qui répandaient l'infection spirituelle apparaissant dans l'air sous forme de boules couronnées d'éclairs. Certes, le sorcier-diable Radsal-Tör, rêvant d'immortalité terrestre et à cette fin se nourrissant des peurs et des illusions des ordinaires mortels, avait été provisoirement vaincu à Paris par Captain France, mais il avait laissé derrière une horde d'insidieux disciples, qui poursuivaient son œuvre et par lesquels – si puissants étaient-ils! – les elfes protecteurs et les super-héros veilleurs de la France et de ses régions semblaient submergés au combat, en ce moment. Toute l'Europe du reste était en proie à ces démons, et même Captain Europe avait dû se réveiller de son superbe sommeil pour intervenir et tenter de sauver les pays sous sa garde en attaquant directement la base occulte où, dit-on, avait été recueilli et abrité Radsal-Tör après sa défaite contre Captain France. Mais il s'agit d'une autre histoire, qui ne nous concerne pas ici, et sur laquelle, si Dieu le veut, nous reviendrons à l'occasion, ultérieurement.

    Cependant, il faut l'avouer, l'Homme-Corbeau n'avait point trop à faire, la haute vallée de l'Aude étant relativement protégée des démons qui circulaient surtout dans les grandes villes, et les lieux très peuplés. Mais il avait justement une autre mission, désormais: sauver le Père Noël qui, au contraire, était d'autant plus en danger que la région qu'il avait traversée était déserte, et donc propice à l'action agressive des trolls maléfiques. Car le Père Noël ne pouvant guère se ressourcer dans la foi des enfants 0000.jpget des familles en pénétrant les maisons douces et chaudes, éclairées, illuminées derrière leurs fenêtres d'or, et en se laissant porter par l'amour de ses fidèles adeptes, il était relativement en danger en passant notamment au dessus de Bugarach, ainsi que les faits que nous avons racontés l'ont confirmé.

    Et l'Homme-Corbeau se dit que cette mission serait pour lui extrêmement dangereuse, peut-être plus encore que la précédente, celle de l'an dernier, puisque les trolls Bug et Arach, jadis dotés de puissance par l'ange de Jupiter, pouvaient bien le déchirer et le mettre en pièces, étant trapus, forts, redoutables, épais, pareils à deux géants aux larges épaules. Ayant dévié de leur mission antique, ils étaient devenus sans pitié, âpres, sombres, ténébreux, violents, et ils frappaient sans crainte de faire mal, mais au contraire avec le plaisir d'exercer le plus possible leur puissance. Ils se justifiaient en prétendant qu'ils avaient été abandonnés par les leurs, et cela les rendait colériques et brutaux, cela déchaînait en eux avec vigueur les entités de l'abîme, qui volontiers leur prêtaient leur feu et leurs foudres – lesquels, en imprégnant leurs membres, les rendaient quasiment invincibles!

    Jadis Guillaume de Gellone était parvenu à les vaincre, miraculeusement; l'Homme-Corbeau serait-il en mesure de réitérer un tel exploit? Il en doutait beaucoup. Et pourtant, tout à son devoir, il éprouvait de la joie de sentir derrière lui les entités célestes, de se sentir approuvé par le concert des étoiles, et il volait en s'irriguant de leurs flots de clarté, alors que, dans la nuit sans nuages des Corbières, il se précipitait vers le sommet de ce massif étonnant.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette merveilleuse histoire.

  • Le royaume d'une rivière: de l'Aude à l'Aragon

    0000.jpgOn a beaucoup dit que les départements français n'avaient pas d'âme à cause de leurs noms de rivières, minérales et impersonnelles. Mais il existe bien des royaumes émanés d'une rivière – et en particulier il y eut l'Aragon, né sur les rives d'une rivière du même nom, dans le nord de l'Espagne. Charlemagne, dit-on, en a fait un comté, pour défendre la chrétienté des Sarrasins, puis un des comtes s'est fait roi: l'Aragon n'appartenant pas en propre à la France ou au Saint-Empire, il le pouvait.

    Peut-être pourrait-on imaginer qu'un jour des comtés apparaîtront dans les ruines des départements français – notamment les plus excentrés, les plus proches des montagnes, de la mer, des lieux sauvages. Le département de l'Aude a justement cette tendance, de se définir comme ayant une identité propre. Et c'est logique, car la rivière de l'Aude baigne toutes les villes du département. Plus elle s'approche de la mer, plus celles-ci sont grosses: d'abord il y a Quillan, trois mille habitants, ensuite il y a Limoux, dix mille, 0000000000.jpgpuis Carcassonne, la préfecture, en a quarante-cinq mille, enfin Narbonne, la plus grande, en a cinquante-cinq mille. La République a montré sa tendance à l'abstraction vide en choisissant Carcassonne comme chef-lieu, alors que Narbonne la dépasse. Cela dit, on ne peut pas tout prévoir. À l'époque où le choix a été fait, Carcassonne était plus grosse, plus somptueuse, plus aristocratique, plus élégante. Je l'ai dit déjà, l'effondrement de l'industrie textile l'a ruinée.

    Quelle qualité eut donc l'Aude pour inspirer des fondateurs de cités? On connaît les histoires antiques de héros ayant fait l'amour avec des nymphes de rivières. Il doit y avoir là un fond de vérité, une forme de relation spirituelle intime. Dans les vapeurs d'une rivière une vie invisible, insaisissable, une présence reflète 0000000000.jpgsur les hommes le ciel étoilé, et lui sert de guide. Elle dessine sous ses yeux des figures qui lui montrent la voie, et unissent par conséquent les hommes dans un même esprit. Des lois en sortent, des peuples.

    Honoré d'Urfé en était plus ou moins conscient quand, évoquant la nymphe du Forez qu'il disait orgueilleusement mère des Gaulois, il n'oubliait pas de mentionner le glorieux Lignon, et de louer ses rives idylliques.

    L'écrivain écossais David Lindsay, plus ou moins gnostique, a peint, feignant de décrire une autre planète, la force spirituelle des rivières: il a évoqué des gerbes d'étincelles qui se trouvaient à leur source, et qui, peu à peu, se réduisaient en intensité et en nombre. Et de fait, en haut des montagnes, les torrents semblent déposer sur les rives une vie plus noble, plus pure, plus luisante que dans les plaines paresseuses. On vénérait, à cause de cela, les sources: c'est là que se trouvaient les Nymphes!

    Ces étincelles étaient dites par Lindsay des sortes d'atomes, et je suppose qu'il n'aura pas échappé aux Genevois que le début du Rhône après l'élargissement du Léman est plein de cygnes portant dans leurs ailes ces particules luisantes! J'en ai fait un poème, une fois – présent dans mon dernier recueil.

    Les sources pyrénéennes sont pleines de vertus médicales, c'est connu aussi. Il y a là une logique. Et c'est une de ces vertus qui s'incarna dans le royaume d'Aragon, une autre qui s'incarne dans le département de l'Aude. C'est même elle, pensée vivante de l'eau, qui a créé, dans les âmes, les innombrables illusions dont s'est auréolé le département, ces dernières années. Elle est belle, puissante, mais malicieuse. Ses images chatoyantes peuvent aussi tromper. Bénie soit-elle.

  • Jean Richel et les Indiens chez Le Tour Livres

    00000000000.jpgUn Genevois nommé Jean Richel a choisi de publier son dernier ouvrage dans la maison Le Tour Livres, que je dirige avec mon père. Il s'intitule Ma Parole est un acte et est un hommage rendu aux Indiens d'Amérique, à leur philosophie de la vie, à leur résistance face à l'envahisseur blanc, aux victimes qu'ils ont été de toutes les trahisons! De belles photographies des Indiens d'Amérique du Nord les plus réputés, comme Crazy Horse ou Sitting Bull, Cochise ou Black Elk, sont mises en regard de vives citations accusatrices. On trouve aussi de belles reproductions en couleurs de vieilles peintures de la vie amérindienne – comme la chasse au bison, ou l'installation de wigwams. Le papier est beau, luxueux, et la sagesse délivrée est douce au cœur, puisque les hommes rouges étaient en communion avec la nature, bougeaient sur terre avec le vent et l'eau, et ne s'inquiétaient pas de posséder, cultiver, conquérir. Comme les oiseaux de la Bible, ils recevaient sans angoisse leur pain quotidien, et priaient simplement les dieux que cela continue.

    Jean Richel semble avoir avec ces Sioux un lien intime et particulier, comme s'il avait été l'un d'eux dans une autre vie. Il raconte la bataille de Little Big Horn, la seule que les Indiens aient gagnée, et montre qu'ils méritaient cette victoire, le gouvernement américain ayant refusé de prendre les mesures nécessaires à l'arrêt de l'invasion de 0000000.jpgleur réserve par des chercheurs d'or. L'armée, sans doute, a agi ainsi par lâcheté, et la collusion entre Blancs a prévalu sur le droit, apparu dès lors comme théorique, et simple beau discours destiné à endormir la méfiance de l'ennemi.

    Encore aujourd'hui, les Indiens trahis refusent le moindre dédommagement, ne voulant pas qu'on puisse dire qu'ils ont accepté le vol de leurs terres. Cela me rappelle les Savoyards de la grande zone franche qui, eux, ont accepté le dédommagement de sa suppression. Je crois que le mont-Blanc, montagne sacrée (un peu comme les Black Hills), en faisait partie. Et ensuite on y a creusé un tunnel qui rapporte beaucoup d'argent, sacrilège! Le puissant esprit qui veille, dans ce sommet (et dont le poète Shelley a fait à juste titre une figure du divin Créateur), en a été gravement dérangé, je suppose. Mais les Savoyards ont été assez cupides pour se laisser acheter...

    Antoine Martinet, qui vivait au dix-neuvième siècle, affirmait qu'on ne les paierait jamais assez pour qu'ils oublient leur nationalité, leur âme, leurs dieux – le mont-Blanc personnifié, par exemple! Mais les Sioux ont fait mieux, ils ont refusé l'argent. Chateaubriand aussi disait que les Indiens étaient 00000.jpgplus impressionnants que les Savoyards, les tipis plus beaux que les chalets. 

    Voire...

    Je plaisante. Car Jean Richel, dans une magnifique postface, raconte comment, dans les Voirons, il a à son tour communié avec la Nature, honorant la Vierge noire du monastère – campant, aventureux, dans les forêts ténébreuses du massif annemassien, dominant de son regard la Vallée Verte et contemplant l'infini de l'Horizon méridional. Il est sous les étoiles avec tant de cœur qu'il finit par se sentir parmi elles, renouant avec le Grand Manitou, le dieu de la Nature qu'il a peut-être vénéré et adoré dans sa précédente vie...

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