Poésie

  • Le merveilleux de Jaufré, roman occitan

    0000.jpgJ'ai lu récemment Jaufré, long récit de presque onze mille vers écrit en occitan au début du treizième siècle, et ce qui y est étonnant, c'est le naturel avec lequel le merveilleux s'y met en place, rappelant quasiment Harry Potter. Le chevalier éponyme y combat des géants avec une précision d'action inouïe, des enchaînements de coups méticuleusement décrits, avec aussi les esquives et les feintes – d'une façon assez peu répandue à cette époque, dans la littérature. Le fantastique est de même.

    À un certain moment, un oiseau immense saisit le roi Arthur dans ses pattes et l'emmène dans les hauteurs, le lâche puis le rattrape, comme dans un film hollywoodien. Ce qui est plus étonnant encore, mais cette fois dans le mauvais sens, c'est que cet épisode est expliqué d'une façon très prosaïque: l'enchanteur en titre de la cour d'Arthur s'est amusé à faire peur aux chevaliers et dames de Cardeuil. Cependant sa transformation en oiseau, et d'oiseau en homme est remarquablement présentée, de façon souple et sans heurt; on en admire l'art.

    De même, encore, des chevaliers précédés d'une fée, leur dame, surgissent à la fin d'une fontaine, et tendent une tente immense à une allure inouïe, les dévoilant de véritables elfes, tels par exemple que Tolkien les a dépeints.

    Il y a aussi de la sorcellerie: d'affreux lépreux se nourrissent de sang d'enfants pour améliorer leur sort, et Jaufré est bien sûr obliger de les affronter, voire de les tuer. Mais ce fantastique satanique, typiquement chrétien, est pensé avec une clarté singulière, dont on croit trop l'époque médiévale incapable.

    Un être affronté par Jaufré est explicitement appelé démon, et disparaît et apparaît à volonté.

    Cela prouve que les idées qui courent selon lesquelles les gens du Moyen Âge ne savaient pas faire la différence entre êtres magiques et êtres prosaïques, entre esprits manifestés et hommes incarnés, sont plutôt fausses, on était à cet égard très avisé.

    Le moins beau de notre roman médiéval n'est pas la manière dont le mariage qui fait l'objet d'une grande partie de la trame s'agence. Jaufré et Brunissen se désirent ardemment, mais la seconde refuse d'en rien montrer, et le premier ne se doute absolument pas que son sentiment est partagé. Cependant un ami commun, Mélian, que Jaufré a sauvé d'un sort atroce, s'en aperçoit, et arrange le mariage, que Brunissen feint de n'accepter qu'à contre-cœur, mais à condition qu'il soit approuvé par Arthur. Ce qu'il sera, bien sûr. Par avance, on retrouve, en plus paisible, la trame du Cid de Corneille – pièce dans laquelle, on 0000000.jpgs'en souvient, le roi Fernand organise le mariage de Rodrigue et Chimène, parce que le premier a sauvé Séville des Mores, et malgré le désir affiché de la seconde de ne pas l'épouser. Mais Fernand parvient incidemment, en la piégeant, à lui faire avouer son amour pour le Cid: il lui fait croire qu'il est mort. Il les marie donc. Jaufré ayant probablement été composé en Catalogne, il est remarquable que les deux histoires viennent d'Espagne: l'amour y est consacré par le Roi – puis par une cérémonie religieuse, toute chrétienne.

    Cependant la nuit de noces ne s'effectue que dans le château des jeunes mariés. Et le matin Mélian plaisante Jaufré sur sa nuit. On en rit, et le récit s'arrête. Tout y est idéal, beau, parfait, et même le merveilleux facile est là pour montrer cet idéal cristallisé, cette perfection perdue, rappelant l'âge d'or: alors, n'est-ce pas, les hommes fréquentaient les enchanteurs et les fées, et l'amour se prolongeait toujours en mariage! 

    Ce n'est pas un merveilleux dont le sens symbolique soit bien clair, n'en déplaise aux mânes de René Guénon: il n'est souvent là que pour le jeu. De nouveau comme dans Harry Potter, il est fait pour le plaisir, sans implication morale toujours marquée. Il peut en avoir une, quand la fée de Gibel remercie Jaufré de l'avoir sauvée d'un monstre: grâce à cela, le chevalier devient le protégé du monde élémentaire, qu'elle gouverne; mais cela peut n'avoir été mis que pour la joie du merveilleux. Art du fantastique qui manifeste beaucoup de science; mais peut-être aussi de la décadence.

  • Le combat de Capitaine Europe (17)

    eternals-makkari-header.jpgDans le dernier épisode de cette histoire fascinante, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait d'être rejoint par Captain Europa dans sa lutte contre celle qui avait enlevé le Père Noël, Dame Sinislën, maîtresse du Canigou. Ils venaient de se déclarer que seul le combat pouvait les départager.

    Alors, sans ajouter un mot, Sinislën leva les bras, laissant pendre ses larges manches, et des nuées de serpents volants, tout flamboyants, et tout pareils à de vivantes braises, s'en échappèrent, et se jetèrent sur l'Homme-Corbeau – tandis que les araignées s'élançaient sur le nouvel arrivant, qui toutefois n'avait point lâché son bras. Aussi lança-t-elle sa main gauche sur ses yeux – lesquels aussitôt jetèrent un feu bleu, dont la main en question fut repoussée et blessée, brûlée et consumée. Puis Captain birdman 001 copy - Copy.jpgEuropa renversa à terre Dame Sinislën, qui en hurla et vomit mille injures, l'accusant de mille vices de mâle abject et d'homme corrompu. Des mains de Captain Europa sortirent alors des nuées d'étoiles rangées en faisceaux, qui percutèrent bruyamment les araignées attaquantes – et les anéantirent et les détruisirent, soit d'emblée grâce à l'impact, soit juste après en se collant à elles ou en pénétrant leurs circuits et systèmes. Car ces étincelles en groupes les disloquèrent, les déchirèrent, les rompirent – et elles hurlèrent, crissèrent, s'enfuirent, moururent.

    Cependant, l'Homme-Corbeau s'employait aussi à bien faire, et sa rapidité anéantit de même les treize serpents lancés par les manches de Sinislën – soit à la main, soit par le rayon blanc de son opale frontale, soit par les feux de ses doigts gantés. Et finalement, il n'y eut plus aucun adversaire pour les deux vaillants alliés.

    Ils relevèrent alors Sinislën, que Captain Europa avait maintenue à terre du poids de son pied massif, et la contraignirent à les mener dans la geôle triste où elle 0000.jpgmaintenait prisonnier le Père Noël. Elle les y mena, et fit ouvrir la porte de sa prison.

    Le pauvre était mal en point, rongé par les punaises de son lit sans luxe, mais Captain Europa posa la main sur son épaule, lui marquant sa confiance et son amour, et saint Nicolas en fut tout revigoré, et son regard reprit tout son éclat.

    Jusqu'à son corps redevint plus épais, comme si Captain Europa lui eût transmis le feu des astres, et la force des choses qui meuvent le monde en profondeur, et lui rendent la vie.

    L'Homme-Corbeau se chargea de ramener le Père Noël à son attelage, au bord du lac de Bugarach, afin qu'il continue au plus vite sa mission, et il fut remercié une seconde fois depuis le début de sa vie par le saint patron des petits enfants, qui cependant exprima le regret de ne pouvoir le remercier mieux, puisqu'il manquait de temps. Mais l'Homme-Corbeau l'en excusa volontiers, affirmant qu'il n'avait point agi pour être remercié, mais par pur amour du bien.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • La providence de Capitaine Europe (16)

    00000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série incroyable, chers lecteurs, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, libérateur du Père Noël, alors qu'il s'apprêtait à avoir le sein percé par Dame Sinislën, tutelle du Canigou – et son cœur arraché, palpitant.

    L'Homme-Corbeau, alors qu'elle parlait, murmurait, en ouvrant faiblement les yeux, mais sans la regarder. Une lumière tombait de ces yeux sur le sol, projetant une couleur rouge.

    La dame du Canigou leva le bras, s'apprêtant à plonger son couteau dans le corps de son ancien ami, mais c'est alors qu'une main gantée saisit son poignet immobilisé. Elle se tourna vers l'homme à qui appartenait cette main, et qu'elle n'avait jamais vu: il venait juste de se matérialiser là, sur le pavé de son château haut perché.

    Surprise, elle le regarda, et vit un costume bleu sur lequel couraient des étoiles jaunes, lentes, douces, luisantes. Son visage était caché par un masque, et une lumière auréolait son front, dans laquelle on voyait des points colorés briller de façon singulière. Un jaillissement d'ailes transparentes était à ses épaules – mais davantage comme une flamme légère, intermittente et mouvante, que comme de véritables plumes physiques fixées à de quelconques omoplates. Tout son corps scintillait d'énergie, et ses yeux bleus ne montraient pas de prunelle, mais luisaient de façon uniforme à la fleur de son masque, d'un bleu plus foncé. Curieusement, au lieu d'être simplement cousues sur son costume, les étoiles y bougeaient, comme si un petit ciel s'y était concentré. Et ce costume d'ailleurs n'était pas de simple tissu, mais chatoyait comme s'il fût d'un métal inconnu, naturellement bleu.

    Toi! s'écria dame Sinislën. Qui es-tu? Comment oses-tu? Et comment as-tu pu?

    - Je suis Captain Europa, répondit l'homme inconnu. Je suis le protecteur de l'Europe éternelle, et le Canigou est aussi sous ma garde. Le sont encore le Razès, le Quercorb et toute l'Occitanie – avec en leur sein le mont Bugarach et le secret des deux Rennes. Et tu ne dois pas faire ce que tu t'apprêtais à faire, car c'est mal, et ceux qui m'ont donné les pouvoirs qui sont les miens ne le permettront pas.

    Sa voix avait un léger accent, comme s'il ne fût point français de naissance, mais elle n'en avait pas moins une mâle autorité, en 0000000000.jpgmême temps qu'une curieuse qualité mélodique.

    - L'Europe? demanda Sinislën. Quelle est cette plaisanterie? Ce n'est rien, que cette Europe, il n'y a là aucune identité, aucun génie, et les dieux se moquent d'elle, pour eux elle n'existe pas!

    - Détrompe-toi, répondit Captain Europa. Elle existe bien, et son ange aux cieux m'a commandé de te le dire, et de t'annoncer qu'en accord avec les dieux il avait décidé de te retirer la garde du Canigou, que tu as trop déshonoré, et de le confier à une autre.

    - Non, tu ne le feras pas! répondit, tremblante de colère, Dame Sinislën. Je t'en empêcherai.

    - Tu ne le peux, dit l'Homme-Corbeau, qui s'était levé et dirigé vers les deux êtres. Crains la puissance de Captain Europa conjuguée à la mienne.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser cet épisode, et de renvoyer au prochain, quant au combat de Captain Europa et de l'Homme-Corbeau contre Dame Sinislën et ses alliés angoissants.

  • Marcel Maillet ou le pressentiment de l'Invisible

    0000000.jpgMon ami chablaisien Marcel Maillet m'a envoyé son dernier recueil, Marcher dans le Soleil, et j'ai toujours aimé sa poésie. Avec Christian Bobin, il est le plus grand poète vivant que je connaisse. Mais ce recueil de surcroît est particulièrement excellent, je l'aime spécifiquement, plus que tous les autres.

    Marcel y a acquis une maîtrise, une souplesse, une liberté qu'on ne lui connaissait pas – il était réputé un peu raide. Dans ces nouveaux vers, il s'adonne notamment aux répétitions, aux effets de refrain, au lyrisme, d'une manière déliée et pure, belle, pleine de souffle et de fraîcheur.

    Cependant il reste dans ses thèmes habituels: la nature végétale, minérale ou animale environnante, surtout les oiseaux, dans la mesure où elle peut témoigner d'une présence, d'un pressentiment de l'Invisible – mais d'un pressentiment qui s'enfonce presque toujours dans des questions sans réponse, voire dans des aveux d'ignorance et d'impotence, face au Grand Mystère.

    Les interrogations, souvent totales, contiennent néanmoins des éléments de réponse: Marcel ne demande pas seulement ce qui, dans l'Invisible pressenti, peut bien exister – mais s'il y a un dieu, ou des centauresses criant d'amour, ou des anges, et lorsqu'il s'agit de Jésus-Christ, un timide conditionnel n'empêche pas la réponse d'être cette fois affirmative: il attend au bout du chemin, dira le Poète. Il ne peut quand même pas aller jusqu'à douter de Lui!

    Il est du reste certain, aussi, que les oiseaux sont des messagers de l'Éternité, même s'il ne saisit pas leurs messages, et que le mauve qu'on distingue à la cime de certains arbres à la tombée du jour est une bannière de l'autre monde. C'est particulièrement beau, souvent. C'est plein d'une forme de divination exacte.

    Mais Maillet n'en veut pas moins rester modeste, et même si ses interrogations totales semblent laisser la possibilité de nier, elles n'en permettent pas moins l'énoncé sacré, en ce qu'elles créent les images, les métaphores, les comparaisons donnant à distinguer le dieu multiforme des choses. À cet égard, il rappelle Gérard de Nerval et le Romantisme à la française, qui utilisait la 00000 (3).jpgrhétorique pour suggérer sans l'affirmer le monde divin. Car vivre le mystère, c'est certainement distinguer en son sein des formes énigmatiques, qui ne s'en laissent pas moins cerner, et peuvent être représentées; mais c'est aussi l'exprimer tel qu'il parvient à la conscience, avec son flou, ses tremblements, ses doutes – ses peurs, même.

    Justement, le doute s'exprime émotionnellement par la peur – comme chez Lovecraft. Il faut prendre garde à ce qu'il ne devienne pas une simple posture intellectuelle – une manière d'échapper aux reproches éventuels des clercs agnostiques. Vivre poétiquement le doute, c'est susciter des monstres. Il n'est pas vrai qu'il soit agréable de douter, même si certains moralistes le conseillent. 

    Mais l'important est la beauté des figures de Marcel, leur élan propre, leur feu mystique intime, qui emmène souvent l'âme loin au fond des cercles solaires – en compagnie, donc, de Jésus-Christ, ou de quelque montagne baignée de clarté! La lecture de son livre est un vrai plaisir.

    Marcel Maillet
    Marcher dans le Soleil
    Edilivre, 2020
    90 pages
    10 €.

  • Le tombeau de saint Pierre aux bords de l'Aude

    0000000000.jpgIl est plaisant de remarquer que tant d'auteurs modernes ont élaboré l'idée que la haute vallée de l'Aude contiendrait le tombeau de Jésus-Christ voire de Marie-Madeleine, alors que les légendes locales ne parlent que du tombeau de saint Pierre. De fait, ils ont élaboré l'hypothèse que Marie Madeleine aurait fondé des communautés gnostiques au pied des Pyrénées, dont les cathares seraient issus, et que la persécution de ceux-ci participerait d'un complot de l'Église catholique contre les femmes instructrices. Christian Doumergue oppose, à cet égard, la tradition phallocrate, romaine et matérialiste de saint Pierre, à la tradition spiritualiste, féministe et languedocienne de Marie Madeleine – si pure, si fine!

    Mais je lis le Guide du Razès insolite de la guide locale Stéphanie Buttegeg, publié en 2016 aux éditions de l'Œil du Sphinx, et j'y trouve que dans le village haut perché de Quirbajou, au-dessus de Quillan, existe une tradition d'un tombeau de saint Pierre: le corps du fondateur de l'Église latine y reposerait, selon certains. On pourrait presque, si on était amateur de fables, prétendre qu'il n'a pas été, lui non plus, crucifié, comme le dit la tradition, mais qu'on a mis sur la croix quelqu'un à sa place, et qu'il a fondé en Pays cathare une communauté d'initiés, qui a perduré dans les montagnes autour de Quillan! Et peut-être même, pourquoi pas? que les histoires de Jésus qui n'a pas été crucifié viennent en réalité de celle de saint Pierre qui n'a pas été crucifié.

    Cependant la légende locale ne le dit pas, elle parle seulement du corps de saint Pierre. Au reste, il peut s'agir d'un autre saint Pierre: il y en a plusieurs. 

    En tout cas, cela montre que les montagnes des Pyrénées ne sont pas moins catholiques que le reste de l'ancien monde. L'idée qu'il en est autrement a été volontiers nourrie par les républicains, qui aimaient se référer au paganisme, à 000000000000.jpgdes traditions parallèles. Jules Michelet opposait à cet égard les Pyrénées à la Savoie, qui, disait-il en 1860, était foncièrement catholique. Du moins elle l'était restée (ou l'était redevenue, après 1815).

    Le désir de voir dans les traditions populaires autre chose que du catholicisme est sensible dans le livre de Stéphanie Buttegeg, qui, évoquant un triangle doré avec un œil dedans trouvé dans une église, assure qu'il s'agit d'un symbole maçonnique. Mais on le trouve dans les églises au moins depuis la Renaissance: les églises baroques de Savoie en contiennent mille, et c'est une allusion claire à l'œil de Dieu surveillant les âmes, tel qu'on le trouve décrit par exemple chez François de Sales. Stéphanie Buttegeg dit, aussi, qu'un certain taureau trouvé dans les sculptures d'une église ruinée pourrait être une allusion à Mithra. Peut-être; mais dans une église, en principe, il s'agit de saint Luc.

    On trouve également dans son livre l'idée que Bérenger Saunière aurait eu la vision de Marie-Madeleine dans une grotte de Rennes-le-Château. Je l'ai publiée ici; on l'a contestée. On m'a même fait croire que je l'avais inventée. Non, je l'avais bien lue. Je pense que l'abbé Saunière, en ce cas, a été séduit par une mitoune (fée) amoureuse de lui – car souvent les fées étaient amoureuses des curés, mystère du cœur des esprits sans corps. Et elle lui est apparue, les bras tendus, en pleurs, et comme il ne connaissait que le catholicisme de son séminaire, il a cru que c'était Marie-Madeleine. Il s'est avancé, elle s'est envolée en riant. Curieuse apparition. Mais qui peut-être l'a enrichi: là où elle était, il y avait un coffre rempli de pièces d'or, laissé là par quelque cathare pourchassé!

    Bref, j'aime les belles histoires. Mais les moins bonnes ne sont pas celles de La Légende dorée de Jacques de Voragine, et de la tradition catholique.

  • Philippe Jaccottet parti

    00000000.jpgÀ l'âge de nonante-cinq ans, un grand poète suisse qui vivait en France s'en est allé, et de beaux hommages lui ont été rendus – comme poète par Jean-Noël Cuénod, comme traducteur par Pascal Décaillet, mes blogueurs préférés. J'ai lu Philippe Jaccottet à plusieurs reprises, lui ai même écrit pour lui faire part de mon travail sur Victor Bérard, dont il avait repris la traduction de l'Odyssée en atténuant son rationalisme – en étant plus fidèle à l'esprit d'Homère, plein de merveilleux et de rêves.

    Toutefois Jaccottet restait un poète de la ligne classique, et ce n'est pas sur la traduction de Leconte de Lisle, celle qui plonge le plus dans le fabuleux (et qui est sans doute ma préférée), qu'il s'est appuyé. Il voulait retrouver Racine ou Chénier, plus peut-être qu'Homère tel que l'ont conçu les Romantiques et les Parnassiens, sorte de prophète de la poésie païenne, mage des temps antiques. 

    Pour moi, Jaccottet restait en ce sens le disciple, peut-être inconscient, de son aîné vaudois Charles-Ferdinand Ramuz, qui intégrait le merveilleux à une vision subjective – celle de ses personnages, dont il reprenait les croyances. C'est ce que j'ai appelé son impressionnisme, même si on ne m'a pas forcément approuvé. Cela faisait effleurer le monde spirituel, sans y pénétrer. Cela promettait, cela suggérait, c'était quand même beau.

    Mais la mort de Philippe Jaccottet, après celle de Julien Gracq, de Jean-Vincent Verdonnet, d'Yves Bonnefoy, donne le sentiment d'une fin d'époque, de la fin d'une époque poétique qui ressuscitait, après les élans surréalistes, le classicisme dans la lignée de 0000000000.jpgPaul Valéry, au fond le plus grand de tous – le plus grand de tous les poètes néoclassiques, comme on pourrait dire. Celui en tout cas que j'ai le plus aimé, parce que, au-delà de sa rigueur de style et de sa netteté et élévation de pensée, il restait incroyablement imagé – notamment dans La Jeune Parque, immense poème. 

    Immense poème qui a énervé André Breton, justement parce qu'il était immense, et semblait démontrer que l'alexandrin et les règles classiques avaient encore une valeur, pouvaient encore porter l'inspiration, la poésie, l'art.

    Et de fait, Jaccottet a écrit de beaux poèmes, suggestifs et pleins de songes, qui rimaient classiquement. Plein de songes et d'attente, d'attente d'un autre monde, plus pur, plus beau, plus solaire. Où le regard toutefois ne distinguait pas forcément très bien les formes.

    Ses poèmes ont été placés une année au programme de l'Agrégation de Littérature comparée, une consécration, et dans la collection de la Pléiade, autre consécration. C'est beau, pour lui, pour la Suisse, pour la littérature, pour les lecteurs, car la poésie reste absolument nécessaire au monde. Paris a approuvé Jaccottet. Or on sait qu'on n'y approuve pas beaucoup les poètes qui, dans la lumière solaire ou lunaire, distinguent des formes particulières, fussent-elles celles d'une jeune parque.

    Le néoclassicisme s'en est-il allé avec Jaccottet? Même Christian Bobin évoque davantage les anges. Mais enfin, il reste pur et net, et son style a gagné d'être contraint par ce qu'on peut appeler le modèle jaccottétien.

  • Le Père Noël à Bugarach (5)

    0000000000000.jpgDans le dernier épisode de ce conte annuel, nous disions que l'Homme-Corbeau, prévenu par l'ombre divine de saint Guillaume de Gellone, s'était envolé vers le pic de Bugarach pour délivrer le Père Noël enchaîné de ses abominables persécuteurs. Il songeait que l'an passé il n'était venu à bout des ennemis du Père Noël tapis dans le Canigou que grâce à l'intervention inopinée de Captain Corsica, gardien de la Corse éternelle.

    Cependant, tout en volant il se souvint que celui-ci était cette fois occupé par le retour du terrible Lestrygon, et que la plupart des Captains et des Génies gardiens étaient occupés à combattre les démons qui répandaient l'infection spirituelle apparaissant dans l'air sous forme de boules couronnées d'éclairs. Certes, le sorcier-diable Radsal-Tör, rêvant d'immortalité terrestre et à cette fin se nourrissant des peurs et des illusions des ordinaires mortels, avait été provisoirement vaincu à Paris par Captain France, mais il avait laissé derrière une horde d'insidieux disciples, qui poursuivaient son œuvre et par lesquels – si puissants étaient-ils! – les elfes protecteurs et les super-héros veilleurs de la France et de ses régions semblaient submergés au combat, en ce moment. Toute l'Europe du reste était en proie à ces démons, et même Captain Europe avait dû se réveiller de son superbe sommeil pour intervenir et tenter de sauver les pays sous sa garde en attaquant directement la base occulte où, dit-on, avait été recueilli et abrité Radsal-Tör après sa défaite contre Captain France. Mais il s'agit d'une autre histoire, qui ne nous concerne pas ici, et sur laquelle, si Dieu le veut, nous reviendrons à l'occasion, ultérieurement.

    Cependant, il faut l'avouer, l'Homme-Corbeau n'avait point trop à faire, la haute vallée de l'Aude étant relativement protégée des démons qui circulaient surtout dans les grandes villes, et les lieux très peuplés. Mais il avait justement une autre mission, désormais: sauver le Père Noël qui, au contraire, était d'autant plus en danger que la région qu'il avait traversée était déserte, et donc propice à l'action agressive des trolls maléfiques. Car le Père Noël ne pouvant guère se ressourcer dans la foi des enfants 0000.jpget des familles en pénétrant les maisons douces et chaudes, éclairées, illuminées derrière leurs fenêtres d'or, et en se laissant porter par l'amour de ses fidèles adeptes, il était relativement en danger en passant notamment au dessus de Bugarach, ainsi que les faits que nous avons racontés l'ont confirmé.

    Et l'Homme-Corbeau se dit que cette mission serait pour lui extrêmement dangereuse, peut-être plus encore que la précédente, celle de l'an dernier, puisque les trolls Bug et Arach, jadis dotés de puissance par l'ange de Jupiter, pouvaient bien le déchirer et le mettre en pièces, étant trapus, forts, redoutables, épais, pareils à deux géants aux larges épaules. Ayant dévié de leur mission antique, ils étaient devenus sans pitié, âpres, sombres, ténébreux, violents, et ils frappaient sans crainte de faire mal, mais au contraire avec le plaisir d'exercer le plus possible leur puissance. Ils se justifiaient en prétendant qu'ils avaient été abandonnés par les leurs, et cela les rendait colériques et brutaux, cela déchaînait en eux avec vigueur les entités de l'abîme, qui volontiers leur prêtaient leur feu et leurs foudres – lesquels, en imprégnant leurs membres, les rendaient quasiment invincibles!

    Jadis Guillaume de Gellone était parvenu à les vaincre, miraculeusement; l'Homme-Corbeau serait-il en mesure de réitérer un tel exploit? Il en doutait beaucoup. Et pourtant, tout à son devoir, il éprouvait de la joie de sentir derrière lui les entités célestes, de se sentir approuvé par le concert des étoiles, et il volait en s'irriguant de leurs flots de clarté, alors que, dans la nuit sans nuages des Corbières, il se précipitait vers le sommet de ce massif étonnant.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette merveilleuse histoire.

  • Le royaume d'une rivière: de l'Aude à l'Aragon

    0000.jpgOn a beaucoup dit que les départements français n'avaient pas d'âme à cause de leurs noms de rivières, minérales et impersonnelles. Mais il existe bien des royaumes émanés d'une rivière – et en particulier il y eut l'Aragon, né sur les rives d'une rivière du même nom, dans le nord de l'Espagne. Charlemagne, dit-on, en a fait un comté, pour défendre la chrétienté des Sarrasins, puis un des comtes s'est fait roi: l'Aragon n'appartenant pas en propre à la France ou au Saint-Empire, il le pouvait.

    Peut-être pourrait-on imaginer qu'un jour des comtés apparaîtront dans les ruines des départements français – notamment les plus excentrés, les plus proches des montagnes, de la mer, des lieux sauvages. Le département de l'Aude a justement cette tendance, de se définir comme ayant une identité propre. Et c'est logique, car la rivière de l'Aude baigne toutes les villes du département. Plus elle s'approche de la mer, plus celles-ci sont grosses: d'abord il y a Quillan, trois mille habitants, ensuite il y a Limoux, dix mille, 0000000000.jpgpuis Carcassonne, la préfecture, en a quarante-cinq mille, enfin Narbonne, la plus grande, en a cinquante-cinq mille. La République a montré sa tendance à l'abstraction vide en choisissant Carcassonne comme chef-lieu, alors que Narbonne la dépasse. Cela dit, on ne peut pas tout prévoir. À l'époque où le choix a été fait, Carcassonne était plus grosse, plus somptueuse, plus aristocratique, plus élégante. Je l'ai dit déjà, l'effondrement de l'industrie textile l'a ruinée.

    Quelle qualité eut donc l'Aude pour inspirer des fondateurs de cités? On connaît les histoires antiques de héros ayant fait l'amour avec des nymphes de rivières. Il doit y avoir là un fond de vérité, une forme de relation spirituelle intime. Dans les vapeurs d'une rivière une vie invisible, insaisissable, une présence reflète 0000000000.jpgsur les hommes le ciel étoilé, et lui sert de guide. Elle dessine sous ses yeux des figures qui lui montrent la voie, et unissent par conséquent les hommes dans un même esprit. Des lois en sortent, des peuples.

    Honoré d'Urfé en était plus ou moins conscient quand, évoquant la nymphe du Forez qu'il disait orgueilleusement mère des Gaulois, il n'oubliait pas de mentionner le glorieux Lignon, et de louer ses rives idylliques.

    L'écrivain écossais David Lindsay, plus ou moins gnostique, a peint, feignant de décrire une autre planète, la force spirituelle des rivières: il a évoqué des gerbes d'étincelles qui se trouvaient à leur source, et qui, peu à peu, se réduisaient en intensité et en nombre. Et de fait, en haut des montagnes, les torrents semblent déposer sur les rives une vie plus noble, plus pure, plus luisante que dans les plaines paresseuses. On vénérait, à cause de cela, les sources: c'est là que se trouvaient les Nymphes!

    Ces étincelles étaient dites par Lindsay des sortes d'atomes, et je suppose qu'il n'aura pas échappé aux Genevois que le début du Rhône après l'élargissement du Léman est plein de cygnes portant dans leurs ailes ces particules luisantes! J'en ai fait un poème, une fois – présent dans mon dernier recueil.

    Les sources pyrénéennes sont pleines de vertus médicales, c'est connu aussi. Il y a là une logique. Et c'est une de ces vertus qui s'incarna dans le royaume d'Aragon, une autre qui s'incarne dans le département de l'Aude. C'est même elle, pensée vivante de l'eau, qui a créé, dans les âmes, les innombrables illusions dont s'est auréolé le département, ces dernières années. Elle est belle, puissante, mais malicieuse. Ses images chatoyantes peuvent aussi tromper. Bénie soit-elle.

  • Jean Richel et les Indiens chez Le Tour Livres

    00000000000.jpgUn Genevois nommé Jean Richel a choisi de publier son dernier ouvrage dans la maison Le Tour Livres, que je dirige avec mon père. Il s'intitule Ma Parole est un acte et est un hommage rendu aux Indiens d'Amérique, à leur philosophie de la vie, à leur résistance face à l'envahisseur blanc, aux victimes qu'ils ont été de toutes les trahisons! De belles photographies des Indiens d'Amérique du Nord les plus réputés, comme Crazy Horse ou Sitting Bull, Cochise ou Black Elk, sont mises en regard de vives citations accusatrices. On trouve aussi de belles reproductions en couleurs de vieilles peintures de la vie amérindienne – comme la chasse au bison, ou l'installation de wigwams. Le papier est beau, luxueux, et la sagesse délivrée est douce au cœur, puisque les hommes rouges étaient en communion avec la nature, bougeaient sur terre avec le vent et l'eau, et ne s'inquiétaient pas de posséder, cultiver, conquérir. Comme les oiseaux de la Bible, ils recevaient sans angoisse leur pain quotidien, et priaient simplement les dieux que cela continue.

    Jean Richel semble avoir avec ces Sioux un lien intime et particulier, comme s'il avait été l'un d'eux dans une autre vie. Il raconte la bataille de Little Big Horn, la seule que les Indiens aient gagnée, et montre qu'ils méritaient cette victoire, le gouvernement américain ayant refusé de prendre les mesures nécessaires à l'arrêt de l'invasion de 0000000.jpgleur réserve par des chercheurs d'or. L'armée, sans doute, a agi ainsi par lâcheté, et la collusion entre Blancs a prévalu sur le droit, apparu dès lors comme théorique, et simple beau discours destiné à endormir la méfiance de l'ennemi.

    Encore aujourd'hui, les Indiens trahis refusent le moindre dédommagement, ne voulant pas qu'on puisse dire qu'ils ont accepté le vol de leurs terres. Cela me rappelle les Savoyards de la grande zone franche qui, eux, ont accepté le dédommagement de sa suppression. Je crois que le mont-Blanc, montagne sacrée (un peu comme les Black Hills), en faisait partie. Et ensuite on y a creusé un tunnel qui rapporte beaucoup d'argent, sacrilège! Le puissant esprit qui veille, dans ce sommet (et dont le poète Shelley a fait à juste titre une figure du divin Créateur), en a été gravement dérangé, je suppose. Mais les Savoyards ont été assez cupides pour se laisser acheter...

    Antoine Martinet, qui vivait au dix-neuvième siècle, affirmait qu'on ne les paierait jamais assez pour qu'ils oublient leur nationalité, leur âme, leurs dieux – le mont-Blanc personnifié, par exemple! Mais les Sioux ont fait mieux, ils ont refusé l'argent. Chateaubriand aussi disait que les Indiens étaient 00000.jpgplus impressionnants que les Savoyards, les tipis plus beaux que les chalets. 

    Voire...

    Je plaisante. Car Jean Richel, dans une magnifique postface, raconte comment, dans les Voirons, il a à son tour communié avec la Nature, honorant la Vierge noire du monastère – campant, aventureux, dans les forêts ténébreuses du massif annemassien, dominant de son regard la Vallée Verte et contemplant l'infini de l'Horizon méridional. Il est sous les étoiles avec tant de cœur qu'il finit par se sentir parmi elles, renouant avec le Grand Manitou, le dieu de la Nature qu'il a peut-être vénéré et adoré dans sa précédente vie...

    Un joli livre d'une centaine de pages, avec une belle couverture cartonnée, au prix exclusif de 19,99 € - et qu'on peut acheter en ligne sur BoD, ou Amazon.

  • Poésie utile, poésie engagée: Horace face au matérialisme moderne

    00000.jpgQuelle est la place de la poésie dans la société moderne? Dans la cité antique, le poète romain Horace lui en donnait une de premier ordre. Il en parle dans ses Épîtres.

    Ce n'est pas que, comme dans la poésie dite engagée, il fasse de la poésie le relais des partis politiques: pas du tout. La subordination de la poésie à la politique est une des marques les plus éclatantes de la ruine de la poésie – et en même temps de la prétention de l'État à assumer un rôle spirituel et culturel central. C'est au fond une honte, pour la Civilisation, un indice majeur de décadence.

    Pour Horace, il s'agit de tout autre chose: la poésie est centrale dans la vie culturelle et spirituelle, et celle-ci est nécessaire à l'humanité jusque dans la sphère pratique. 

    Elle apprend aux enfants, dit-il, à aimer les actes héroïques, à avoir des modèles; elle est indispensable à l'éducation. Mais elle est également essentielle pour l'agriculture et la médecine, à cause des formules et conjurations: on commandait, ou cherchait à commander aux esprits élémentaires, lorsqu'on forgeait des vers, et la vitalité corporelle et végétale en dépendait. Les métiers eux-mêmes avaient besoin de poésie pour être efficaces. La matière ne se plie pas sans invocations magiques, et le mythe d'Amphion, qui a construit Thèbes en ordonnant aux pierres de s'assembler et de se souder, le rappelle.

    La poésie enseigne aussi, ajoute le grand poète classique, à prier les dieux. La prière, à cette époque, se faisait en vers, non en prose comme dans la tradition chrétienne. Il faudrait d'ailleurs s'interroger sur la signification de cette évolution. La prose insiste sur le sens, et c'est ce que le christianisme a fait. Mais les dieux y sont-ils sensibles? En Asie, on estime que l'âme ne s'élève vers eux que si les rythmes le permettent, que si les rythmes l'y portent. C'est à un tel point que les prières se font souvent dans une langue inconnue: en Thaïlande le Bouddha est invoqué en pali, mais cela importe peu, car le son seul suffit à édifier intérieurement l'être humain.

    C'est donc déjà le christianisme qui, par ses prières en prose et son refus d'invoquer les esprits élémentaires, a diminué l'importance de la poésie. Le rationalisme a poursuivi son œuvre, le matérialisme l'a achevée.

    Le Romantisme a tâché de lui rendre son rôle mystique, mais cela n'a pas suffi à lui rendre son ancienne place. Le Surréalisme a assuré vouloir la remettre au premier plan, mais sans entrer dans des considérations spirituelles et religieuses claires: et cela l'a soumise finalement au socialisme révolutionnaire, comme chez Aragon et Éluard. Cela l'a mise dans le train de la politique, sans l000.jpga faire entrer directement dans la vie ordinaire. La velléité en est restée théorique.

    Je crois, moi, qu'Horace avait entièrement raison. C'est sa voie que j'ai essayé de suivre dans mon dernier recueil, Chants et conjurations, lesquels contiennent des prières et des invocations à plusieurs sortes de dieux – Bastet, Vénus, Mercure, Isis, le Génie de la Liberté, le bienheureux Ponce de Faucigny, saint François de Sales, les anges en général (et notamment ceux qui étaient censés protéger une association d'agriculture biodynamique dont j'ai été président) –, mais aussi une illustration évangélique – conte de Noël en vers, à l'ancienne manière. Je me suis dit qu'il était ridicule de chasser le christianisme de la poésie, qu'à cet égard l'agnosticisme officiel attentait à la liberté et à la Civilisation. 

    De ce recueil, je conseille donc vivement la lecture!

  • Le mystère du roman de Jaufre

    00000.jpgIl existe un grand roman arthurien en occitan du douzième siècle appelé Jaufre, et l'arrière-fond en est très intéressant, car, en principe, il a été créé pour le roi d'Aragon, et son occitan émane soit d'un Catalan, soit d'un Languedocien du sud, c'est à dire des terres qui dépendaient du roi d'Aragon.

    Il n'est pas mystérieux et noble comme les romans de Chrétien de Troyes, car plus loin de l'esprit breton, de la mythologie celtique. Son fantastique est abondant, mais n'est repris que de loin des anciens Celtes, et l'esprit chrétien y domine: le héros y affronte des sorciers, et les signes du christianisme suffisent souvent à les vaincre, comme plus tard dans Dracula. Cela a du reste une force propre.

    La tradition bretonne y est plutôt artificielle, et un commentateur a judicieusement énoncé que ce roman faisait pressentir l'Orlando Furioso de l'Arioste, rempli d'un merveilleux inspiré de celui des anciens Bretons, mais purement allégorique, et assez peu ressenti de l'intérieur. La comparaison est d'autant plus appropriée qu'Ariosto a prétendu retracer l'histoire des fondateurs de la maison régnante de Ferrare, pour laquelle il composait son poème, et que Jaufre est le fondateur supposé, légendaire, de la maison d'Aragon.

    Son nom est d'origine germanique, et cela jure avec les récits plus directement issus des Bretons, dans lesquels, comme de juste, on ne trouve que des noms d'origine celtique, ou presque.

    D'autres traits troublants manifestent une illustration recherchée de l'esprit d'Aragon. Le grand ennemi de Jaufre, dans toute la première partie du poème, est un certain méchant chevalier appelé Taulat. Il fait gravir une montagne, pour le pur plaisir de nuire, à un noble chevalier qu'il fouette pendant ce temps, et recommence dès que celui-ci a guéri de ses plaies. Or, dans l'ancien comté de Foix, juste en face du fameux pic de Montségur, est 0000.jpgune montagne assez arrondie précisément appelée Taulat. Il faut savoir que les rois d'Aragon considéraient les comtes de Foix comme leurs vassaux – partageant cette prétention avec les comtes de Toulouse, ce qui occasionnait des conflits. On ne sait si le rapport existe ou si c'est une coïncidence – et on ne sait, au cas où le rapport existe, si la montagne a été nommée d'après l'histoire du roman ou si le poète a utilisé un nom préexistant. C'est assez mystérieux. Mais il est certain que Taulat ne sonne pas non plus breton.

    Ce roman de Jaufre, agréable et plutôt long, est une probable tentative des rois d'Aragon de se créer une mythologie, et il est significatif qu'il soit en occitan plutôt qu'en catalan, qui ne fut utilisé dans la littérature qu'à partir du siècle suivant. À l'origine, l'Occitanie et la Catalogne étaient profondément liées, et les montagnes ne les séparaient pas. Cela explique que, plus tard, le roi d'Aragon soit venu au secours de l'Occitanie contre la France.

    Ce roman manifeste aussi l'esprit des Pyrénées, tendu vers la création de mythologies originales, comme si la fée du massif parlait encore aux hommes – aux rois, aux poètes, aux prêtres, à tous ceux qui avaient pour l'entendre une oreille suffisamment attentive!

  • Chants et conjurations: un nouveau recueil de poésie

    0000.jpgJ'ai la joie de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil de poésie: Chants et Conjurations. Il est paru aux éditions de l'Œil du Sphinx, tenues par mon ami Philippe Marlin, passionné de Jacques Bergier, de H. P. Lovecraft et des mystères de Rennes-le-Château.

    Mieux encore, il est préfacé par l'excellent Jean-Noël Cuénod, poète et ancien journaliste à la Tribune de Genève, un homme dont j'aime les textes, et dont j'avoue que j'adore la préface, totalement dans ma ligne. Ce n'est pas un hasard si ses termes mêmes se recoupent avec le texte de quatrième de couverture: on y retrouve l'Imaginal cher à Henry Corbin, car ma démarche est celle-ci: porter par les rythmes traditionnels les images puisées au fond de soi, afin qu'elles s'objectivent et deviennent mythologie.

    Je suis fier de ce recueil, heureux d'avoir collaboré avec des personnes que j'estime excellentes, qui ont des références culturelles que je chéris: Corbin, Bergier, Lovecraft, donc.

    Le recueil est assez abondant et, malgré une domination du vers classique, d'un style assez varié, avec le genre hugolien du discours cosmique mêlé d'images grandioses, le genre épique de La Légende des siècles également hugolien, des vers plus lyriques, des contes à la manière médiévale, des sonnets, des poèmes inspirés par l'Oulipo, d'autres par le Surréalisme, des ballades à la mode de Villon et Charles d'Orléans, des poèmes en vers libres plus évanescents et plus modernes, des chants de la nature à la façon de Lamartine, il y a un peu de tout.

    Beaucoup de ces poèmes ont été composés à l'occasion des réunions des Poètes de la Cité, que j'ai longtemps présidées, 00000.jpgfixant des thèmes ou des formes, et m'astreignant à les suivre et à les exécuter. Vous le savez, les Poètes de la Cité sont une association genevoise, et donc c'est un recueil profondément genevois. C'est pourquoi la préface de Jean-Noël Cuénod, l'un des écrivains genevois que j'aime le plus, me fait infiniment plaisir.

    Pour autant, l'éditeur est plutôt parisien et amateur de littérature fantastique, de la poésie de Lovecraft ou de Clark Ashton Smith, et c'est aussi toute ma culture d'origine, car je suis né à Paris et ai commencé à lire des livres issus de cette ligne, elle a formé mon style, et peut-être mes idées. J'ai composé des vers inspiré par ceux de Tolkien, de Lovecraft, de Robert E. Howard, de Smith, et accessoirement ceux des poètes classiques français, et je suis heureux de ce nouveau livre et de sa forme: elle correspond à ma sensibilité profonde.

    On peut en écouter lire un poème accompagné de musique dans un document visuel créé à l'occasion de sa parution, et le commander directement sur Amazon, au prix modeste de 10 €, pour 167 pages. La couverture, excellente et très moderne, est de Marie Maître.

    (On me signale que depuis la Suisse il est impossible de l'acheter sur Amazon. J'invite ceux qui voudraient se le procurer à m'écrire, je peux le leur envoyer en échange d'un virement.)

  • La vision de l'abbé Saunière et Marie-Madeleine à Rennes-le-Château

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    On raconte* que Bérenger Saunière, le distingué curé de Rennes-le-Château, a vu un jour en vision Marie Madeleine dans une grotte proche – laquelle on peut distinguer depuis l'espèce de promenade fortifiée, ou belvédère, qu'il a bâti au sommet de la colline. Comme pour un château, il y a mis des tours, dont l'une s'appelle justement Magdala.

    On a là une magnifique vue sur un grand plateau entouré de montagnes, et l'impression de l'infini est vive – et cette sorte d'immense cirque, de toute beauté, semble habitée par un esprit dont le corps serait de lumière, et remplirait le lieu de sa splendeur vive. On imagine, à la place de jambes, une robe de clarté recouvrant et bénissant tout – et des mains aux nombreux doigts s'étendant jusqu'à Rennes-le-Château, le touchant, le caressant.

    Et c'est sans doute ce qui a fait naître cette vision de Marie-Madeleine – dont, pour l'abbé, cet être avait le visage tout simplement parce que son église lui était dédiée.

    Ce qui ne prouve pas qu'elle y soit jamais venue. Il n'y a nul besoin, pour dédier une église à un saint, que celui-ci s'y soit rendu. Bien au contraire, les historiens ont tendu à établir que beaucoup de saints n'ont fait que donner un visage nouveau à une divinité antérieure, plus humain, plus prosaïque, plus clair – et en même temps plus moral: je ne le dis pas pour blâmer. Car après tout le saint et la divinité qu'il a remplacée peuvent habiter ensemble, dans la même étoile, sous la coupe du même ange.

    Cependant, dans le cas de l'abbé Saunière, les choses sont simples, car les histoires paysannes parlent, pour la même grotte où il a eu sa vision, de fées malicieuses, appelées localement mitounes. Frédéric Mistral justement affirme que les fées vivent sous terre, et qu'on accède à leur règne par des failles dans la roche. Au fond, elles cristallisent la belle lumière des lieux jusqu'à lui donner forme. La Terre les emprisonne, et c'est le sens du mythe.

    Et il est très probable qu'on ait confondu ces fées anciennes et Marie-Madeleine – ou, pour mieux dire, qu'on ait assimilé les premières à la seconde. Car le contraire n'est pas vraisemblable: Marie-Madeleine n'a pas pu être 0000.jpgprise pour une fée, car on attribue localement aux fées de mauvais tours, et quelle sainte en a jamais fait? La croyance aux fées, plus ancienne que la vision de Béranger Saunière, est au fond plus fiable.

    Les mauvais tours des fées correspondent encore à ce qu'énonce Mistral, qui affirme que ces radieuses créatures sont devenues nuisibles après être tombées amoureuses de mortels, et que Dieu les a remplacées par ses anges pour cette raison.

    Cela a ici du sens: la fée de la grotte a été remplacée par Marie-Madeleine, et l'ancien lieu de culte a changé, il se fait maintenant dans l'église, au vu et au su de tous, protégé par le seigneur du château. Le christianisme a eu cet effet. Il maintient à distance les fées devenues méchantes – ou les contraint à se faire douces, dans la lumière de l'église! Marie-Madeleine, depuis le ciel, a dompté les fées locales: c'est ce qu'on peut dire. Elles ont ainsi pris son visage, et c'est pourquoi Saunière les a prises pour elle.

    *Certains le disent, mais il semble qu'ils l'aient inventé, et que Bérenger Saunière n'ait jamais eu une prétention pareille. C'est ce que m'annoncent des lecteurs de ce modeste blog. De fait, en cherchant ici ou là, il semble que la personne ayant eu cette vision serait plutôt une dame appelée Elizabeth van Buren, laquelle en a eu beaucoup sur Rennes-le-Château et Bugarach. Mais on peut comprendre qu'elle a eu aussi la vision de Saunière ayant la vision de Marie-Madeleine dans la grotte dite du Fournet, rebaptisée de la Madeleine par on ne sait trop qui. Il y a des plans à l'intérieur des plans, comme le disait un personnage de Dune, le roman de Frank Herbert. Au reste, cela ne change rien au fond de mon propos. Les visions successives et enchâssées peuvent aussi avoir été inspirées par les Mitounes, selon la logique ici développée.

  • Almanach des pays de Savoie 2021: Julien Gracq, Eugène Labiche et Antoine Jacquemoud (et annonce sur le Comte Vert)

    00000.jpgL'Almanach des Pays de Savoie 2021 des éditions Arthéma contient cette année trois articles que j'ai écrits: un sur les impressions de Julien Gracq relatives aux rives françaises du Léman, un sur la pièce d'Eugène Labiche sur Chamonix et le mont-Blanc, et un sur l'épopée du Comte Vert de Savoie, un poème héroïque de 1844 d'un certain Savoyard appelé Antoine Jacquemoud, qui s'est ensuite tourné vers l'action politique: il était tout jeune. J'aime son poème en douze chants et en alexandrins, car même si le style n'est pas excessivement élégant, il crée des images flamboyantes et fabuleuses, illustrant d'une très belle manière la mythologie dynastique et catholique de l'ancienne Savoie. C'est à un point que je souhaite depuis de nombreuses années le rééditer.

    Mais qui lit encore des épopées en vers alexandrins? Même La Fin de Satan de Victor Hugo et La Chute d'un ange de Lamartine ne sont lues que par quelques érudits passionnés. Dont je suis, je pense. Et sans doute Le Comte Vert de Savoie est plus classique, moins échevelé, moins cosmique.

    Mais à cause de cela il est souvent plus parlant, plus chatoyant, plus riche en symboles charmants. Il peuple la Savoie d'anges dirigeant les tempêtes, de Dieu visitant les montagnes, d'archanges parlant aux comtes, d'armes étincelantes et douées de pensée, de héros.

    J'ai fait donc de nombreuses recherches infructueuses d'éditeurs, ceux même que l'idée intéressait se sont à la fin défaussés. Or, je peux annoncer que je vais peu à peu reprendre l'entreprise Le Tour Livres, qui fabrique des livres 00000.jpgsans avoir le statut de maison d'édition: mon père l'a créée, avec parfois mon soutien, je veux dire en heures de travail, pas toujours, bien sûr, parfaitement efficaces: j'ai fait des erreurs. Mais à présent, mon père, voulant goûter à la contemplation de la vie et des montagnes entre lesquelles il habite, veut me laisser, étape par étape, son entreprise, et je m'efforce de la prendre en main. Deux titres sont en préparation, dont cette réédition du Comte Vert de Savoie. Avec une préface et des notes de ma main, 0000000.jpgsur le modèle critique des universités.

    Je lancerai une souscription, la répercutant ici même, et j'espère qu'elle motivera des lecteurs. La société d'aujourd'hui a besoin de repères, et, sans vouloir retourner à la tradition catholique et savoisienne forcément, le modèle qu'elle proposait peut aider à en bâtir un nouveau qui soit solide et ferme. Car il l'était, solide et ferme.

    Bien sûr, il ne faut pas se river à la tradition: il faut voir ce qui en elle doit évoluer, selon le mot de Voltaire disant qu'un vieil abus est toujours sacré: oui, les traditions sont souvent des erreurs entrées dans les habitudes. Mais dans le duché de Savoie, la mythologie, créée à l'origine par tâtonnements plus ou moins inspirés, était parvenue à une forme stable et harmonieuse, unitaire et cohérente, et, sans la regarder pour autant comme un horizon indépassable, elle peut porter encore, servir de socle. En un sens, sa stabilité intrinsèque n'empêchant pas le merveilleux doit interroger sur les limites d'une culture moderne qui soit est dans le délire surréaliste vide, soit dans le rationalisme creux parce que dénué de perspectives spirituelles authentiques. Le Comte Vert est un héros, 0000000.jpget la culture a besoin de héros. Charles de Gaulle ne suffit pas; il en faut d'autres, et, surtout, il faut qu'ils soient liés aux anges, aux esprits cosmiques. En un sens, le Comte Vert était en son temps un super-héros, et il faut retrouver la voie du vrai héros, lié aux forces cosmiques!

    J'inviterai donc sous peu tout le monde à souscrire, et la publication d'un article sur Jacquemoud et son épopée dans l'Almanach cité est le point de départ du projet, que j'appellerai Souscription Comte Vert.

  • L'héritage cathare

    000000.jpgMon goût pour le merveilleux ne trouve pas toujours à se combler dans les récits qu'on fait des cathares, car ils sont majoritairement historiques, et ajoutent peu de miracles aux faits objectifs. Comme leur persécution date du treizième siècle, et qu'on ne créait alors plus de merveilleux comme dans les époques antérieures, il n'est pas courant d'en trouver en ce qui les concerne. On raconte l'histoire de Charlemagne en y mêlant des anges, l'histoire d'Arthur en y mêlant des fées, mais l'histoire des cathares n'est ordinairement mêlée ni des uns ni des autres.

    Ce n'est pas même les idées de Déodat Roché sur ce que concevaient les cathares qui le changent, d'une part parce que des pensées privées ne font pas le merveilleux, d'autre part parce qu'il leur attribuait les concepts anthroposophiques de Rudolf Steiner, sans qu'on sache si réellement les cathares les partageaient. Car la certitude qu'il avait qu'il en était bien ainsi peut simplement venir de son amour pour les uns et les autres, un amour enthousiaste lui faisant croire à une similarité de conceptions.

    Maurice Magre, j'en ai parlé, imagine que les cathares possédaient le Graal, qu'il décrit comme une coupe d'émeraude contenant le sang séché du Christ, dont il émane un grand rayonnement spirituel, permettant à la fois la vie longue, les guérisons rapides et la propension au bien. C'est beau, et intéressant, et en réalité c'est le premier récit relatif aux cathares que j'aie lu qui contienne du merveilleux.

    J'ai vu qu'il était l'auteur, également, de la légende d'Esclarmonde de Foix ressuscitant sous la forme d'une colombe dans le bûcher de Montségur.

    Et on me dit que des légendes populaires sur les cathares contiennent à leur tour du merveilleux. On me parle notamment du seigneur Garneau d'Espéraza, tué dans l'attaque des croisés contre son château. Son ombre lumineuse est restée pour protéger sa cité.

    Il faut néanmoins remarquer que beaucoup de seigneurs attaqués par les croisés n'étaient pas cathares pour autant, et que les seigneurs étaient d'une façon générale présumés protecteurs de leur cité après leur mort. On le disait aussi des princes de Savoie. Surtout quand le peuple gardait d'eux un bon souvenir. C'était le modèle d'Auguste, également divinisé après sa mort, et devenu protecteur éternel de Rome.

    Il n'y a pas même besoin d'être grand prince. Une légende savoyarde évoque en ce sens le comte de Langin, dans le Chablais: après qu'il eut chassé un sanglier monstrueux et diabolique de la forêt des Voirons et fondé le sanctuaire de Notre-Dame au sommet de la montagne, il revint protéger les Savoyards contre les Bernois, deux siècles plus tard. Son ombre lumineuse est apparue dans le ciel suivie de guerriers angéliques! Le rapport avec la religion existe, pas aussi direct qu'on pourrait croire.

    J'attends de découvrir d'autres légendes intéressantes, notamment chez Magre. Mais j'avoue déjà lier les splendeurs de Foix à ses cathares. On se souvient que ses comtes sont devenus rois de Navarre, et que parmi eux 000000.jpgil y eut un certain Gaston Phébus – porteur d'un nom significatif, puisque les cathares étaient réputés adorateurs cachés du Soleil invaincu. Ce Gaston Phébus est l'auteur élégant d'un traité de chasse raffiné, et sa cour, paraît-il, resplendissait de beauté et de grâce. Je veux bien gager que cette gloire du comté de Foix vient de l'éclat cathare, qu'il a matérialisé dans ses limites. Mais en vérité je pense aussi que la lumière en vient des Pyrénées, de la déesse des montagnes que Magre appelle Ilixone – et qui a donné, paraît-il, son nom à Luchon. L'un ne contredit pas forcément l'autre: le catharisme a pu être un prétexte, ou l'occasion d'insérer la lumière d'Ilixone et de l'esprit des Pyrénées dans la pratique religieuse chrétienne. La colère du Pape et des Français peut s'expliquer ainsi – ils étaient jaloux. Ce qui était propre aux Pyrénées n'était pas propre à toute la chrétienté, logiquement, et en même temps était splendide.

    De fait on contemple les montagnes qui montent en escalier depuis Foix vers Andorre, et on sent que là est une porte divine, magique – qu'encerclent les nuées du domaine auguste de la Déesse. C'est incontestable. Et Foix en bénéficie certainement. Des rayons en viennent – sortant de ces nuées, et s'y cristallisant, suscitant l'admiration des touristes.

  • La chanson de la légende de sainte Foi d'Agen

    000000.jpgInstallé en Occitanie, j'ai résolu de lire tous les livres en occitan que j'ai achetés il y a trente ans quand j'habitais Montpellier, et je possédais, justement, l'édition savante du plus ancien texte occitan qu'on ait conservé: La Chanson de sainte Foi d'Agen, d'un auteur inconnu, et datant du onzième siècle. On pense qu'il fut écrit dans les environs de Narbonne, car la langue correspond.

    Il s'agit du récit en vers de la légende de la dame nommée dans le titre: comme dans les chansons de geste, les vers sont rangés en laisses inégales assonantiques, ce qui était généralement, même dans la France du nord, la plus ancienne forme des poèmes narratifs évoquant la vie des saints. Ceux-ci sont antérieurs aux chansons de geste, qui en sont une version guerrière et carolingienne.

    Ces chansons hagiographiques sont clairement des adaptations romanes (en langue vulgaire) des poèmes en latin de Prudence, composés au cinquième siècle, et que louera encore Jacques de Voragine dans sa Légende dorée, au treizième. Les chansons de geste, de même, seront essentiellement les adaptations romanes des poèmes latins faits à la gloire de Louis le Pieux et de son père Charlemagne. Ceux-ci étaient surtout composés par des Germains, des Francs. Mais Prudence était espagnol et son inspiration est plus classique et plus biblique – et il en va de même de cette Chanson de sainte Foi d'Agen.

    À la mort de la sainte, martyrisée sous Dioclétien, un ange apparaît, et souffle le feu qui la consumait: on l'avait mise nue sur une grille. Il lui a même apporté un drap doré, annonciateur de sa glorieuse résurrection. De façon surprenante, cela n'empêche pas les soldats de lui couper la tête. Mais son sang est d'un rouge pur, et son corps reste incorruptible. Je me disais, en lisant cela, que cette pure mythologie chrétienne a manqué à Joseph Delteil lorsqu'il a décrit la mort de Jeanne d'Arc, chez lui plus réaliste. 0000.jpgSans doute il a été plus inventif dans son langage, lorsqu'il a rapporté les visions supposées de l'héroïne; mais il a moins objectivé le mythe, ou le symbole, ou le fantasme religieux – en a moins fait une mythologie.

    Car ensuite, l'auteur de la Chanson évoque les horribles chefs romains qui ont attaqué des chrétiens, mettant dans leur armée les Amazones, les Pygmées et les Satyres, et les présentant comme brûlés en enfer par des dragons en compagnie de Pharaon, dès leur mort lamentable survenue. Il affirme même que Dieu a détruit leurs lignées, en guise de châtiment – alors même qu'ils voulaient justement s'immortaliser par elles: il n'en reste plus rien, dit-il! Châtiment étrange, à la fois mystique et historique, et c'est assez beau, car cela rejoint l'Apocalypse. Cela rappelle Robert E. Howard, qui mêlait le mythe et l'histoire en rationalisant le premier et en repoussant les limites de la seconde – et c'est l'essence de l'art chrétien, plus appréciable qu'on ne le dit généralement.

    L'auteur n'est du reste pas aussi naïf qu'on pourrait croire, puisqu'il admet que l'ange a été une vision de saint Caprais, premier évêque d'Agen selon la légende; mais pour lui cette vision était une réalité. Même si la doctrine du poème peut paraître simpliste à certains, sa représentation en récit et en symboles ne manque pas de grandiose.

    Aujourd'hui, dit l'auteur, sainte Foi protège Agen, et le peuple, ayant abandonné le culte des dieux romains, la vénère elle avec raison. Ses restes guérissent, sauvent, bénissent. Louée soit-elle.

  • La poésie de Yeats

    000000000000000.jpgIl y a deux ans, à Dublin, durant un voyage, j'ai acheté un volume de Selected Poems de William Butler Yeats, dans une collection de Modern Classics – et j'ai enfin fini de le lire.

    C'est ardu. Souvent le poète s'exprime allusivement, elliptiquement, créant une atmosphère mystérieuse, incertaine. J'en avais abandonné la lecture peu après mon retour en France, et puis je l'ai reprise car ce style mystérieux me semblait proche de celui de David Lynch, pour lequel je me suis repris de passion après avoir à nouveau regardé sa série Twin Peaks. Je cherchais à rester dans cette ambiance énigmatique et allégorique, souvent pratiquée par les artistes anglophones, quelquefois aussi par les germanophones: Goethe, avec son conte du Serpent vert, en a donné un magnifique exemple, plus tard également Gustav Meyrink, dans ses romans.

    En France, Breton s'y est essayé, mais cela ne m'a pas convaincu. Je pense qu'André Pieyre de Mandiargues est à cet égard plus marquant. Robert Desnos aussi, peut-être.

    On a souvent envie de se perdre, dans ces méandres mystérieux qui mêlent le personnel à l'éternel, le sens profane aux symboles mystiques. On se dit que par le personnel le symbole prend vie, et que l'âme dans ses profondeurs mène à quelque chose de grand et de pur – mais n'apparaissant que par fragments.

    Yeats, dans ses premières années, s'appuyait sur la mythologie irlandaise, qu'il connaissait soit par des adaptations modernes de textes médiévaux, soit par les collectes de contes et de croyances glanés parmi les paysans – et lui-même, un peu voyant, a affirmé avoir aperçu, du coin de l'œil, une dame fée. Dans ses poèmes des jeunes années, il évoque Cuchulain, Oisin et les autres – les fées emportant des enfants –, ajoutant à la mythologie traditionnelle le cœur qu'il y met, et le sentiment dont il l'anime. Mais à vrai dire il ne crée pas lui-même de figures.

    Plus tard il s'est détaché de cette mythologie pour présenter des thèmes plus personnels, volontiers tirés de ses obsessions – notamment de ses souvenirs de Maud Gonne, ou d'autres femmes qu'il n'a pas pu avoir – y compris la fille de la même Maud Gonne, partie selon lui avec un paltoquet, un écrivain français médiocre.

    Il chante souvent ses ancêtres, tentant d'apparaître comme de noble lignée – et on dit que, à cause de cela, il était jaloux de son compatriote Lord Dunsany, écrivain fantastique appartenant à une illustre famille (et dont les figures étaient plus claires, parfois jusqu'à la légèreté).

    Et puis il dit que le monde ne cesse de dégénérer et de s'abaisser – rappelant par là son amitié avec Ezra Pound, qui était un défenseur de Mussolini et, un peu comme l'Italien Julius Evola, chantait la distinction de l'initié et de 00000000000000000.jpgl'homme assez élevé spirituellement pour mépriser la politique. Ce n'est pas que Yeats n'ait pas milité pour l'indépendance de l'Irlande, à sa manière. Mais il trouvait que la république créée n'était pas à la mesure de ses rêves: il avait aspiré à bien davantage.

    Il faut dire qu'il dirigeait la Golden Dawn, une société initiatique à laquelle appartenaient aussi Arthur Machen, Bram Stoker, Aleister Crowley, et d'autres écrivains fantastiques à mystères. Ses poèmes le réflètent par leur ton élevé et ouvert sur une brume chargée pour ainsi dire d'électricité, de présences sublimes. Mais celles-ci ne sont pas aisées à distinguer.

    Je suis content d'avoir lu ce recueil. Peut-être qu'un jour je lirai plus en détail ses poèmes de jeunesse, souvent publiés à part: de s'être appuyé sur la mythologie irlandaise ne lui a pas nui. Son style pompeux pour évoquer ses problèmes personnels, avec ses formes raffinées et ses images subtiles, ne convainc pas toujours autant. Beau en soi, il laisse le lecteur à distance, un peu perdu dans l'occultisme qui lui était cher.

  • La dame-fée de Guillaume IX d'Aquitaine

    0000000000000000000.jpgMon amie la conteuse Rachel Salter a mis ses enfants à l'école occitane de Limoux, appelée Calendrète, et j'ai une bonne opinion des écoles ancrées dans la culture régionale, car le lien intime créé par le lieu de vie rend vivante une culture, ce qui s'atteste par l'abondance des activités artistiques dans ces écoles, à comparer de ce qu'on trouve dans les écoles publiques.

    La preuve que les écoles occitanes sont pleines de vitalité est que mon amie Rachel en a gardé un livre distribué aux parents, une Petite Anthologie des littératures occitane et catalane, destinée à leur faire connaître les beaux et grands textes en langue locale, que rédigèrent d'authentiques poètes. Je retrouve, à la confection de cet ouvrage, des personnes de moi connues, liées à l'université de Montpellier, notamment Gérard Gouiran et Marie-Jeanne Verny. Mais les auteurs principaux de l'anthologie sont Robert Lafont, universitaire écrivain, et Christian Nique, ancien recteur académique.

    J'en commence la lecture, et le premier poème me frappe: il est de Guillaume IX d'Aquitaine, un des plus anciens troubadours dont les textes nous soient restés. Il y célèbre une dame qu'il confond avec sa propre joie – qu'il assimile à elle, au point de la nommer telle. Il lui attribue des pouvoirs immenses:

    Per son jòi pòt malaus sanar,
    E per sa ira sas morir
    E savis hòm enfolezir,
    E bèlhs hòm sa beutat mudar,
    E·l plus cortes vilanejar,
    E·l totz vilas encortezir.

    On en a bien sûr compris le sens: Par sa joie elle peut guérir les malades, et par sa colère tuer le sain et rendre fou le sage, et changer sa beauté à l'homme beau, et faire d'un vilain le plus courtois, et rendre courtois le tout vilain.

    Ce passage a été abondamment commenté, car ces pouvoirs magiques ont paru excessifs. Ils rappellent évidemment ceux qu'on attribuait aux déesses, aux fées, aux magiciennes. Circé par exemple change en cochons 0000000000000000.jpgdes hommes, ou à d'autres, comme Ulysse, elle fait des dons étranges. On s'est demandé si Guillaume était ironique, mais rien ne l'indique. Il semble réellement lier la joie donnée par la Dame à des vertus divines.

    En cela, son poème, en réalité, essentialise la femme, en tire une idée vivante – la vertu pure de la joie qu'elle donne. Ce n'est pas elle qui fait des miracles, mais la force qu'elle abrite. Or, en cela, il est incontestable qu'il s'agit d'une fée, mais dont il ne reste plus que les deux pôles qu'admettait la philosophie médiévale: la femme de chair, d'un côté – simple mortelle connue de tous; de l'autre, l'idée pure qu'elle véhicule, rendue abstraite par la tradition platonicienne.

    Que le poème soit issu des anciens bardes rendant hommage dans leurs chants aux divinités est pour moi évident. Guillaume étant grand seigneur lui-même, il ne cherche pas à séduire la femme d'un seigneur plus grand encore: la dimension sociale est absente de son propos. Or, elle a préoccupé, voire obsédé beaucoup de commentateurs marqués par les interprétations marxistes. Ici, Guillaume se contente d'adapter à la pensée occitane médiévale l'ode antique rendant hommage à la divinité en carnalisant son rapport à celle-ci – mais en l'intellectualisant, aussi, puisqu'il regarde ce qui habite cette dame, et non sa simple apparence. Il fait de la joie une force objective, une puissance morale traversant le monde, et c'est le fondement fabuleux, mystérieux et grandiose de son texte.

  • Alfred de Musset et les caprices de Marianne

    0000000000.pngJ'ai lu tous les poèmes d'Alfred de Musset plus d'une fois, ayant étudié son œuvre complète lorsque j'essayais de devenir agrégé de français, et j'ai souvent été frappé par le destin de ce poète, qui avait encore une écriture classique mais laissait monter en lui des images fortes et singulières – que néanmoins il interprétait mal, trop marqué qu'il était par le classicisme, la doctrine traditionnelle. Comme l'a dit Théophile Gautier, le plus beau était ses Nuits, dont les images étaient incroyables, mais qui tendaient à l'allégorie. On se souvient que l'un d'eux se fondait sur l'idée du double, dont Musset disait qu'il le poursuivait, qu'il en avait la vision. Mais finalement le poème se termine par l'affirmation que ce double était sa solitude. Les romantiques français avaient de ces interprétations qui devaient encore beaucoup à Corneille et à Racine – pour qui les êtres fantastiques étaient l'expression idéelle des passions, des états d'âme.

    Dans Lorenzaccio, la pièce de Musset la plus justement célèbre, il y a aussi un double, qui apparaît; c'est impressionnant et beau, même si cela tourne encore trop à la philosophie classique. Sur le modèle de Shakespeare, qu'il imitait, Musset déployait des images fabuleuses, mais ramenées à des concepts. Dans Les Caprices de Marianne, relue récemment pour des motifs professionnels, une figure d'équilibriste annonce un passage connu de So Spracht Zarathoustra de Nietzsche – et Musset y met des détails rutilants, évoquant les brodequins dorés du personnage, qu'assaillent des deux côtés des méchants qui veulent le faire tomber, et qui symbolisent les jaloux, les envieux, les rigoristes, toute sorte de gens. L'image est riche et belle, et l'équilibriste est comme un elfe ou un ange qu'attaquent des démons dignes de la peinture de Goya. J. R. R. Tolkien dit aussi que les elfes marchent sur des cordes sans souci aucun – pendant que les orcs tendent leurs bras vers eux depuis leurs gouffres!

    D'autres images d'une richesse incroyable, dans ces Caprices de Marianne, constellent les dialogues, comme celle du voyageur qui veut gagner la rive idéale, avatar intellectualisé du pays enchanté – de l'île d'Avalon où selon les Celtes les fées accueillaient les héros défunts, personnifiant au fond leurs victoires.

    Naturellement, ce n'était là qu'ornements rhétoriques, puisque, dans la trame de la pièce, aucune intervention divine ne se manifeste, et que seules les passions ordinaires animent l'action – notamment la vanité et l'égoïsme, images.jpgou le goût trouble de la débauche et du mal, chez l'héroïne. Musset ne pousse pas plus avant sa recherche, et même David Lynch, dans Blue Velvet, allait plus loin dans cette passion pour le mal, les méchants, qui habite chacun de nous, et se manifeste souvent dans le sentiment d'amour des dames – volontiers éprises de gangsters, d'hommes violents, parce qu'ils sont forts.

    Cela étonnait Musset, qui n'y comprenait rien, et se sentait, pauvre poète frêle et pur! délaissé et trahi. Il n'y a pas vraiment survécu, ne trouvant jamais la solution, et ne se soutenant, stylistiquement, que par les classes de rhétorique qui existaient alors, brillantes et belles, et où il avait excellé. Finalement, il est devenu alcoolique, perdant son énergie de jeunesse avec l'âge et les déceptions – et, lors de son discours d'entrée à l'Académie française, on l'a dit une ruine.

    Ce destin de poète romantique, tragique et bref, aurait pu susciter la sympathie des Décadents, mais son style et ses idées classiques lui ont attiré le mépris de Baudelaire et Rimbaud.

    Il reste le théâtre, imagé et original.

    (Le dessin ci-dessus est de David Lynch.)

  • André Breton et la science imaginative

    00000.jpgLa question de la méthode scientifique est une grande obsession de notre temps. On compte sur elle, au fond, pour résoudre tous nos problèmes, et Charles Duits pourfendait la tendance à ne voir qu'en la résolution sanitaire l'avenir de l'être humain. Son véritable avenir, disait-il, était son être individuel immortel, et il fallait aussi une science pour en résoudre les mystères. Une science morale et spirituelle, en quelque sorte, dont la seule femme vraiment noire qui lui avait parlé en songe, ou en transe, donnait les grandes lignes, dans son langage inimitable – dont il a fait finalement un livre.

    Mais dès 1924, dans son célèbre Manifeste du surréalisme, son maître André Breton avait pourfendu le rationalisme qui prétendait répondre à toutes les questions par la seule voie de l'expérience extérieure. Il écrivait: Le rationalisme absolu qui reste de mode ne permet de considérer que des faits relevant étroitement de notre expérience. Les fins logiques, par contre, nous échappent. Inutile d’ajouter que l’expérience même s’est vu assigner des limites. Elle tourne dans une cage d’où il est de plus en plus difficile de la faire sortir. Elle s’appuie, elle aussi, sur l’utilité immédiate, et elle est gardée par le bon sens. Sous couleur de civilisation, sous prétexte de progrès, on est parvenu à bannir de l’esprit tout ce qui se peut taxer à tort de superstition, de chimère, à proscrire tout mode de recherche de la vérité qui n’est pas l’usage. […] L’imagination est peut-être sur le point de reprendre ses droits. Si les profondeurs de notre esprit recèlent d’étranges forces capables d’augmenter celles de la surface, ou de lutter victorieusement contre elles, il y a tout intérêt à les capter, à les capter d’abord, pour les soumettre ensuite, s’il y a lieu, au contrôle de notre raison. Les analystes eux-mêmes n’ont qu’à y gagner. Mais il importe d’observer qu’aucun moyen n’est désigné a priori pour la conduite de cette entreprise, que jusqu’à nouvel ordre elle peut passer pour être aussi bien du ressort des poètes que des savants et que son succès ne dépend pas des voies plus ou moins capricieuses qui seront suivies.

    Un passage grandiose, qu'à vrai dire j'ai trouvé dans un manuel de français. Breton y met sur le même plan le poète et le savant, laissant entendre que par la voie de l'imagination poétique (c'est à dire inspirée), on peut trouver des choses que la science matérialiste ne peut pas trouver. Que les analystes aient tout à y gagner, selon lui, montre que cette démarche fondée sur l'imagination poétique est complémentaire – comme au fond sont complémentaires les médecines obtenues par cette voie, soit dans les temps anciens, comme la médecine chinoise ou la médecine indienne, soit dans des temps plus récents, comme la médecine romantique ou l'anthroposophique.

    Naturellement, cette voie fondée sur l'imagination prospective, qui prétend sonder par l'imagination et l'intuition conjuguées les mystères des forces qui agissent derrière les apparences, apparaîtra comme mauvaise, voire 0000.jpgdangereuse aux ennemis qui demeurent d'André Breton. Celui-ci, de fait, se plaignait que les auteurs ésotériques comme Louis-Claude de Saint-Martin et Éliphas Lévi ne fussent pas étudiés à l'Université. Pour lui, l'aspiration à la mythologie du romantisme allemand était bonne, et pouvait réellement révéler des choses utiles.

    Au reste, de façon inattendue, Descartes lui donnait raison. Car s'il a précisé une méthode sûre pour la science, il admettait que par son inspiration le poète pouvait aussi trouver de grandes vérités. Il restait, pour le coup, à en préciser la méthode. Breton s'y est essayé, et il ne l'a pas si mal fait.