Poésie

  • Un article de Jean-Paul Gavard-Perret sur la Sœur de Mer­lin

    Jean-Paul Gavard-PerretJean-Paul Gavard-Perret, poète, critique d'art, maître de conférences à l'université de Savoie, blogueur à 24 Heures, a bien voulu faire paraître un excellent article sur mon dernier livre, présenté précédemment. Il est paru au Littéraire.Com, dont j'ai l'impression que c'est une référence sur Internet. Je le restitue ici, en conservant la présentation originelle:

    Révi­sion des contes et légendes de Bretagne

    Rémi Moge­net pré­sente ici une ver­sion cor­ri­gée et aug­men­tée par l’auteur de Songes de Bre­tagne édité en 2013.
    Comme l’annonce l’incipit de H. P. Love­craft, il “ouvre de grandes portes à quelque année oubliée / D’antiques splen­deurs et de désirs divins. / Des mer­veilles à venir brûlent dans ces feux abondants, / Char­gées d’aventure et non dénuées d’effroi”.

    Ces ravis­se­ments par­ti­cu­liers prennent racine en 1988, lorsque — âgé de 19 ans — l’auteur entama un périple à vélo de la Bre­tagne. Des visions “effroyables” s’emparèrent de lui “gla­çant mes membres et me nouant l’estomac”.
    Mais rejoi­gnant Quim­per, “La lumière sur les eaux repoussa les ténèbres qui s’étaient ins­tal­lées en moi – qui y avaient pris demeure. Je crus voir des fées me sou­rire, en dan­sant sur les flots, en sur­gis­sant des vagues !”.

    Peu à peu, les visions se mul­ti­plient là où les étoiles se reflètent sur les flots où se déploient en cou­leurs dis­tinctes des figures, grâce à l’eau: “Celle-ci est telle qu’un miroir : de l’autre côté de la nappe lim­pide, les astres ont la figure d’anges, de fées !“
    D’où cette ver­sion nou­velle des contes et légendes bre­tonnes. Elles emportent le lecteur.

    Cela n’est pas sans rap­pe­ler les visions de La Légende Dorée “qui font, aux yeux de plus d’un saint, appa­raître dans le soleil l’image de l’Enfant-Jésus !“
    Et à la suite de Flau­bert aspi­rant à un autre monde, l’auteur nous tourne vers un ave­nir idéal nourri d’un passé — illu­soire peut-être — mais bai­gné de cha­toyantes clar­tés de lune comme de l’or du soleil dans cette traversée.

    jean-paul gavard-perret

    Rémi Moge­net, 
    La Sœur de Mer­lin et autres songes de Bre­tagne,
    Livres du monde,
    2022,
    122 p.

    Magnifique! Merci Jean-Paul.

    Mon ami Sylvain Leser a fait une vidéo Youtube non moins excellente, sur ce texte: 

  • George Lucas, Star Wars et la substance morale cosmique

    00000000000000000.jpgSi on y réfléchit bien, il y a quelque chose de profondément fantaisiste dans l'univers de la science-fiction, car on ne voit pas comment un corps humain pourrait vivre détaché de la matière terrestre dont il est fait, ni quels légumes il peut bien faire pousser dans les vaisseaux spatiaux, quelles vaches il peut y garder pour ses biftecks! Les sociologues qui, assimilant l'être humain à des fonctions abstraites, prétendent que son corps est libre de l'espace terrestre, et qu'il pourra bientôt coloniser Mars et Vénus, nous font bien rire.

    Cela dit, il y a quelque chose dans l'univers de Star Wars, créé par George Lucas, qui semble donner corps à cet imaginaire improbable, au-delà de la croyance naïve aux machines extraordinaires: car nous ne sommes pas convaincus par les autres films qui en présentent, mais ici une substance existe, donnant l'illusion du réel! Et cette 00000000000000.jpgsubstance, qui sous-tend l'ensemble de ce cosmos fictif, est le réseau de forces morales émanant de la grande nappe psychique que son concepteur a nommé la Force, et qui a aussi son expression physique et magique.

    Ce qui donne corps surtout à ce monde, ce sont les chevaliers Jedi et Sith et les implications morales, sociales et familiales que ces deux émanations polarisées et incarnées de la Force portent en elles. C'est assez fascinant, et cela montre qu'un monde qu'on invente, avec le respect des lois naturelles ou non, a toujours plus en lui de ces forces morales et spirituelles que l'on sent derrière le visible. D'une certaine façon, c'est ce que permet l'imaginaire: saisir plus clairement la substance spirituelle que le monde physique. La réfléchir plus nettement, plus explicitement – et tendant donc à l'allégorie, au symbole.

    La liberté obtenue face à la matière, et le rêve ou le cauchemar dont on charge l'univers créé, se teignent inéluctablement de moralité cosmique – de divinités, d'anges et de démons, de chevaliers purs ou impurs! Et George 000000000000.jpgLucas a su aussi attribuer à ses chevaliers enchantés des armes spécifiques, évoquant les épées flamboyantes des anges de la Bible. Il a bien créé une mythologie, dans un univers de fiction. C'est ce qui fait son génie.

    Le personnage qui exprime le mieux cette dimension mythologique, c'est peut-être Obi-Wan Kenobi, tel qu'il est devenu après sa mort. Il l'annonce lui-même à Darth Vader son ennemi: je serai plus fort quand tu m'auras tué.

    Il devient alors, dans un premier temps, une voix providentielle aidant Luke Skywalker à trouver l'impossible solution pour détruire la gigantesque machine de mort de l'Empereur maléfique. Dans un second temps, on le voit se mouvoir dans l'espace de la Force, entouré d'un scintillement chatoyant – et on comprend que la Force est le Devachan de la théosophie – l'astral et l'éthérique de Rudolf Steiner –, par lequel transite la divinité lorsqu'elle veut agir dans le Siècle. Aristote le nommait simplement Éther, et disait que par lui les dieux des étoiles agissaient jusque sur la Terre. C'est une croyance, ou un principe universel.

    Aucune apparition ne reflète mieux le divin au cinéma, peut-être, que celle d'Obi-Wan Kenobi dans Le Retour du Jedi, lorsqu'il surgit de l'obscurité de la planète brumeuse, pour parler avec son disciple Luke. Il s'avance, précédé d'une lueur, et c'est bouleversant. Peut-être qu'ensuite la conversation manque de solennité, mais George Lucas n'en montre pas moins sa grandeur, dans cette scène, il faut lui rendre hommage.

    Sur ce texte, mon ami Sylvain Leser a réalisé l'excellente vidéo suivante:

  • Isaac Asimov et l'Esprit cosmique

    000000000000000.jpgIsaac Asimov (1920-1992) se disait athée, mais la clôture de son cycle Fondation a surpris: il y imagine une conscience galactique, une entité à l'échelle de l'empire de Trantor dont il a raconté l'histoire. Cela fait évidemment penser à Olaf Stapledon (1886-1950) qui, dans Star Maker, imagine que les nébuleuses ont une âme, qu'elles sont le corps d'êtres pensants. C'est assez grandiose, parce que cela transporte l'animisme dans le futur et le tableau du monde tel que l'établit la science moderne. Or, les meilleurs auteurs de science-fiction font cela: leurs pensées projetées dans le futur, vers la fin des temps, y trouvent Dieu, ou des expressions de la conscience cosmique intermédiaires; même la méditation sur des machines qui évoluent à l'infini finit, comme chez Arthur C. Clarke, par trouver l'esprit qui se meut sans corps physique distinct.

    On pourrait critiquer: c'était bien la peine de faire toutes ces recherches sur le lointain futur ou le lointain cosmos pour en arriver aux mêmes conclusions que l'ésotérisme classique. Rudolf Steiner, de fait, disait que le système solaire, seulement lui, était en réalité un grand être à l'intérieur duquel nous vivions, un grand organisme dont les parties visibles sont les organes. Inutile, pour Steiner, de se projeter dans l'avenir pour concevoir l'esprit cosmique; inutile de se projeter dans une galaxie que nous ne pouvons pas voir directement, que nous ne pouvons appréhender que par des machines ou par les concepts – puisque de notre galaxie, nous ne voyons, directement, que la Voie lactée. Ce que nous voyons à l'œil nu suffit à la perspective spirituelle!

    Nous voyons, à l'œil nu, les étoiles planétaires – et la confusion, entre la réalité et les images obtenues par les machines ou l'abstraction, est si grande, que les enfants croient souvent, à l'école que ce n'est pas le cas, parce qu'à l'œil nu Mars par exemple ne leur apparaît pas comme une planète de science-fiction, mais comme une simple étoile, donc.

    J. R. R. Tolkien reprochait aussi aux auteurs de science-fiction de ne concevoir le merveilleux qu'à travers des machines – vaisseaux spatiaux menant illusoirement vers un monde plus beau. Et de fait, c'est parce que l'avenir conçu par Asimov contient 00000000000000.jpgdes moyens de transport permettant de parcourir toute la galaxie que cet écrivain (que cependant Tolkien aimait, et que j'aime aussi) a osé imaginer un esprit galactique.

    Tolkien aimait aussi La Machine à explorer le temps de H. G. Wells, même s'il détestait la machine en soi, parce qu'il appréciait le futur découvert par le héros, de nature à ses yeux féerique – au sens propre, d'imagination morale.

    Cependant il y a des gens qui vivent tellement dans les machines et les illusions qu'elles créent qu'il reste beau que, à l'intérieur de ce qu'elles projettent comme réalité virtuelle ou mécanisée, les écrivains les plus géniaux parviennent encore à concevoir l'Esprit! Asimov avait inventé un robot immortel, gardien de la Civilisation; et il rappelait que sans lui l'Évolution était impossible: il lui était absolument nécessaire. Mais il n'en était aucunement suffisant pour autant. Le moteur profond de l'Évolution, disait-il encore, restait la liberté humaine, surgissant mystérieusement de l'Infini. Magnifique. À méditer.

  • Pablo Neruda et le monde élémentaire, ou les esprits de la terre araucane

    0000000000000.jpgJ'ai toujours été fasciné par le rapport entretenu par la littérature anglaise avec le monde amérindien – car elle a été indéniablement pénétrée, irriguée par lui et, au sein de son rationalisme ordinaire, cela lui a donné une ouverture sur le monde spirituel tel que les éléments peuvent le manifester, c'est à dire bien plus concrète que par le monde des idées de Platon, auquel les philosophes européens étaient habitués. Je suis persuadé que la civilisation aztèque a eu une influence considérable sur le Mythe de Cthulhu de H. P. Lovecraft, et qu'elle soit présentée, indirectement, en mauvaise part rappelle ce qu'avait de romain, ou de puritain l'écrivain fantastique américain, en même temps que cela n'empêche pas l'érection d'une mythologie nouvelle, impressionnante et belle. Même J. R. R. Tolkien fut, bien plus qu'on ne le sait, sous l'influence de la culture amérindienne, par l'intermédiaire de James Fenimore Cooper et de Henry W. Longfellow – lequel il a cité comme comparable à lui-même. Tous deux étaient professeurs de littérature et écrivains. Et puis il y a un vrai lien entre Le Seigneur des anneaux et Le Chant de Hiawatha de Longfellow – sorte 000000000000000.jpgd'épopée inspirée par les légendes indiennes et dont la forme est imitée du Kalevala, recueil mythologique finnois que Tolkien adorait aussi. Ce Chant de Hiawatha est sublime, et est une des sources cachées de l'œuvre de Tolkien: l'adoration de l'Ouest s'y voit, et le lien avec les êtres des astres. Je ne me lasse pas d'y repenser.

    Or je me disais, constatant tout cela, qu'il faudrait que je m'intéresse également aux écrivains de l'Amérique latine, puisque j'aime tant cette rencontre entre culture européenne et culture amérindienne – comme j'aime aussi la rencontre entre culture française et culture africaine, telle que Léopold Sédar Senghor et Charles Duits, entre autres, l'ont illustrée.

    Pour la rencontre entre culture française et culture amérindienne, j'ai peu de textes en tête. Seuls quelques beaux textes des Québécois romantiques Octave Crémazie, Louis-Honoré Fréchette et François-Xavier Garneau font résonner en moi à cet égard quelque chose: un souvenir. Ils étaient essentiellement poètes et historiens nationaux, à tendance épique. Je les aime infiniment.

    Or, je me disais que la littérature en espagnol et en portugais produite en Amérique pouvait aussi s'ouvrir au mythologique par le biais de la culture locale, et le fait est que le programme de l'agrégation de littérature de cette année m'en ont donné un insight – un aperçu, me faisant découvrir la poésie de Pablo Neruda et un récit fantastique du Brésilien João Guimarães Rosa, dont il faudra aussi que je parle.

    Car de ces deux auteurs, j'espère avoir l'occasion de découvrir d'autres œuvres, si possible en langue originale. Mais avec Neruda, j'ai pu avoir un sentiment, que le traitement ne serait pas celui des Anglais, ou même des Français.000000000.jpg J'entends, littérairement.

    Les Espagnols ont des forces de rationalisation apparemment modérées, car Neruda se laisse bien davantage pénétrer par l'animisme local que même un Daniel Defoe évoquant Vendredi et sa tradition propre. Il dit admirer les Araucans, le peuple battu et confiné par les vieux Conquistadors, vouloir prendre romantiquement leur parti contre ceux-ci, et j'ai lu qu'il avait fait toute une épopée qui m'intéresse, sur le sujet.

    L'œuvre au programme s'appelle La Centaine d'amour, et est un recueil de sonnets en l'honneur d'une femme qu'il aimait. Comme elle était du sud du Chili, Neruda développe toute une thématique du lien viscéral entre elle et la terre araucane, lequel tient du magique, et du psychique. J'y reviendrai une autre fois, avec d'utiles citations.

    Texte mis en voix et en images par Sylvain Leser dans une formidable vidéo Youtube, à écouter et regarder impérativement!
     

  • Jean-Claude Mayor et Marguerite Chevron dans l'almanach de Savoie 2022

    00000000000.jpgDans le n° 23 de L'Almanach des Pays de Savoie des éditions Arthéma, donc pour l'année 2022, on trouvera deux articles de ma modeste personne: un sur Jean-Claude Mayor, ancien journaliste à la Tribune de Genève, et un sur Marguerite Chevron, une poétesse catholique du dix-neuvième siècle, dans la Savoie des ducs - ou, pour mieux dire, des rois de Sardaigne. Le premier, on s'en souvient, a écrit des recueils de légendes relatifs à Genève et au Salève; pour Genève, il évoque volontiers l'époque savoyarde, l'époque où les comtes et ducs de Savoie exerçaient le pouvoir judiciaire à Genève, je dirais d'Amédée V à Charles III, mais peut-être qu'un historien pourra être plus précis. Car avant cela, on le sait, le pouvoir judiciaire était censé être exercé par le comte de Genève sous la juridiction du prince-évêque, et, après cela, Genève est devenue une république indépendante. Mais Jean-Claude Mayor aimait bien l'époque féodale, notamment parce qu'elle était pleine de légendes - remplies de merveilleux. La Maison de Genève, en particulier, était réputée liée à la fameuse Vouivre, serpent ailé et immortel, comme la ville de Milan. C'était talismanique, je pense. Les Savoie étaient plus fidèlement catholiques, dans la foulée de Charlemagne et du Saint-Empire, et leurs légendes avaient plus d'anges et de saints, moins de créatures fabuleuses et occultes. Mayor a bien sûr évoqué ces choses, et aussi le caractère princier des Savoie lorsqu'ils se rendaient à Genève. Il l'a fait, au fond, dans l'esprit des retrouvailles des Vaudois, dont il était, avec leur passé savoyard, dont a participé Ramuz. Avant Berne et Calvin, il y a eu du merveilleux, à Genève et dans le Pays de Vaud!

    Il a aussi célébré le Salève, s'appuyant à la fois sur la tradition littéraire genevoise et la savoyarde, unissant ainsi les deux peuples, même si sous sa plume des différences apparaissaient: du style élégant de John Petit-Senn, descriptif mais réaliste dans la foulée de Rousseau, aux inventions étranges des écrivains catholiques locaux, évoquant directement Dieu, il y avait un monde.

    Marguerite Chevron était une poétesse pleine de mérite, qui n'a pas appris à lire avant l'âge de quinze ans, et qui était d'origine paysanne. Elle a appris à lire dans les traités mystiques à disposition des gens ordinaires, à cette époque, tels que L'Ange conducteur. Les défenseurs des pauvres, ou du prolétariat qui s'en prennent au catholicisme me font bien rire: en Savoie, le prolétariat était catholique et royaliste. Marguerite Chevron a célébré le roi Charles-Albert et ses travaux, ou alors a mis en vers les anges, les a décrits, savamment et dans un feu poétique et romantique qu'elle confessait volontiers: exaltée, elle eût voulu 000000000000000.jpgne vivre qu'avec les purs esprits. Elle a fait leur tableau détaillé, mais les a aussi reliés à l'âme humaine, dans leurs vertus, et aussi dans leurs vices, évoquant le diable. Elle a expliqué que, quoique purement spirituels, les anges avaient des sortes d'organes, comme les hommes. Et je suppose que, pour pouvoir les connaître aussi bien, elle a aussi développé ses propres organes spirituels de perception.

    Elle a fondé une école, voulant à son tour faire bénéficier de la lecture des ouvrages pieux et de la poésie de Lamartine, où elle-même avait appris à aimer la poésie et à faire des vers. Car ce poète était couramment disponible, dans la Savoie du temps. On l'aimait, on l'approuvait, notamment parce qu'il avait chanté la Savoie et Dieu. Même s'il l'avait fait dans un esprit rousseauiste, on ne lui en voulait pas. On lui en voulait d'autant moins qu'il ne polémiquait pas contre l'Église catholique, même quand il s'affichait comme républicain. Il restait chrétien et croyant, c'est ce qui comptait. Somme toute, il se disait savoyard, et même Rousseau n'avait fait que louer les Savoyards, sans s'en dire un pour autant. Marguerite Chevron fut une grande dame, et elle est morte jeune, épuisée et pure. Morte d'avoir trop aimé Dieu, comme eût dit François de Sales. Grâces lui soient rendues.

    Un numéro 23 à lire, par conséquent! On y trouvera également une bonne présentation de François de Sales (justement) par Michel Germain, et des souvenirs du passage de Charlemagne en Maurienne: on se souvient que c'est là qu'un ange lui a donné l'épée Durandal, confiée ensuite à son neveu Roland. Moment grandiose. Les anges ne viennent-ils en France qu'en passant par la Savoie? Je tends à y croire. Bonne lecture!

  • Préface au Pays des mille couleurs invisibles

    000000000000.jpgMon ami du pays cathare, Pierre-Jean Canquouët, a fait paraître le livre de sa vie aux éditions de l'Œil du Sphinx, Le Pays aux mille couleurs invisibles: le titre fait référence à une expression d'AE (George William Russell), un peintre et poète irlandais et théosophe du début du vingtième siècle, ami de Yeats mais moins perfectionniste que lui du point de vue formel, et plus mystique et exalté, plus impliqué au fond dans la vie spirituelle: ne disait-il pas qu'il avait abandonné la peinture pour être plus pleinement théosophe? Il voulait sans doute dire que l'image arrêtait l'âme. C'était une idée qu'on avait, je pense, dans la Société Théosophique de Mme Blavatsky et de ses successeurs, et une des pierres d'achoppement qui déclenchèrent finalement la scission de la section allemande, dirigée par un Rudolf Steiner qui pensait, au contraire, que l'image portait l'âme vers les cieux, si elle était pleine de beauté et de sainteté. Il reprenait en cela la doctrine catholique médiévale, telle qu'elle fut aussi énoncée par François de Sales, qui louait l'art religieux.

    Au reste, si les formes et les couleurs des tableaux d'AE émanaient de sa propre âme et de sa propre fantaisie, elles ne manquaient pas de noblesse et d'esprit religieux, de dévotion et de piété. Je ne sais qui, d'AE, de Yeats ou de Lord Dunsany, dans l'Irlande du temps, créait les images qui portaient le plus l'âme vers les cieux, dans leur littérature; mais j'aurais tendance à rester fidèle à Lord Dunsany, que je pratique depuis l'enfance. Il était le moins impliqué dans des sociétés mystiques; mais somme toute comme artiste il est peut-être celui qui a le mieux équilibré la nécessité formelle et l'imagination libre.

    Cela pour dire que Pierre-Jean Canquouët, de son côté, rend hommage surtout à AE. Mais on trouve bien une fantaisie dunsanienne, dans son livre, notamment quand il évoque une vie antérieure au sein de laquelle il était un prêtre dans un temple oriental; c'est beau, diffus, des formes colorées sortent fugitivement de la lumière du souvenir enfoui, j'aime cela. La fin du livre est également très jolie, car il imagine les divinités aztèques peupler l'atmosphère spirituelle de l'Occitanie pyrénéenne, et elles ont sous sa plume de la vie, de l'éclat. Après tout, pourquoi pas? L'important est de donner une figure au génie du lieu, et si les 00000000000.jpganges du christianisme, sous la poussée des cathares et de l'agnosticisme occitanien, ont été chassés de l'imaginaire formel, il faut bien rechercher ailleurs des figures, dans des mythologies plus à la mode: car on se souvient que Benjamin Péret fulminait, lui, contre l'art religieux - mais que, dans le même temps, il célébrait l'art religieux aztèque, comme s'il était plus, ou moins que religieux - comme s'il était une expression de la religion naturelle de Jean-Jacques Rousseau, pour ainsi dire: et qu'il engageait moins sur le plan moral que le christianisme, mais conservait sa beauté mystique. Voire l'accroissait. Et le fait est que les Pyrénées, dans leur beauté sauvage, conservent leurs pouvoirs d'évocation. On imagine donc des extraterrestres, sur le mont Bugarach, et ils ont, comme chez Lovecraft, l'allure de divinités aztèques.

    Tout cela pour dire que l'intérêt réel de ce texte m'a amené à le préfacer.

    Le milieu est essentiellement consacré à des méditations sur la Kabbale, ses nombres et ses secrets. Il est plus exigeant intellectuellement, tout en restant baigné d'émotion mystique.  C'est à lire.

    Pierre-Jean Canquouët
    Le Pays aux mille couleurs invisibles
    Éditions de l'Œil du Sphinx
    10 €

  • Un article sur le roi Charles-Albert dans Historia Occultæ

    00000000.jpgLa revue des éditions de l’Œil du Sphinx, Historia Occultae, vient de publier son treizième numéro, toujours dirigé par Emmanuel Thibault, et il contient un article de moi largement inspiré par un chapitre de ma thèse, consacré à Charles-Albert de Savoie, notre bon roi de Sardaigne (1829-1949), tel qu’il a agi dans la vie culturelle de son beau royaume, et tel qu’il apparaît dans la littérature francophone. Car pour l’italienne, il faudrait faire un autre travail. Naturellement, il s’agit d’auteurs essentiellement savoyards: Jean-Pierre Veyrat, Antoine Jacquemoud, qui ont, à son époque même, consacré des poèmes à ses ouvrages et à sa gloire, mais aussi Amélie Gex, Maurice Dantand, et Charles-Albert de Costa de Beauregard, historien qui lui a consacré deux livres magistraux, magnifiques, bouleversants. Un autre écrivain, plus connu – soit parce que, français, il bénéficie de la protection et des fonds de l’État parisien en faveur des universités, soit parce que (qui sait?) il est réellement supérieur à nos chers Savoyards -, un autre écrivain a consacré à Charles-Albert un texte élogieux et ému: Alfred de Vigny, dans son Journal d’un poète, publié posthumément. Tous, en bref, lui reconnaissent une forme de grandeur qui manquait aux rois de France depuis bien des lustres: ceux de son temps n’en avaient guère, ni ceux du siècle antérieur. L’ombre de Louis XIV, sans doute, écrasait ses successeurs. Mais j’avoue préférer Charles-Albert: je le trouve plus humain, plus accessible, plus romantique. Il avait au cœur un idéal chevaleresque périmé, se prenait plus ou moins pour Jeanne d’Arc, se voyait comme le héraut de l’Italie unifiée dans le catholicisme et la royauté, se pensait guidé par Dieu, et dans ses illusions mêmes il était beau. Les Espagnols l’ont célébré, quand il a traversé leur pays pour se réfugier au Portugal, où il est mort: le pays de l’extrême ouest latin était sans doute un écho, dans son esprit, à l’île d’Avalon où s’est réfugié le roi Arthur à la fin de sa vie, y demeurant immortel! De fait, si Louis XIV rêvait de ressusciter l’empereur Auguste, Charles-Albert avait davantage en vue le roi Arthur, et je préfère cela, je trouve cela plus poétique. Charles-Albert était un roi poétique. Il composait des vers. Et Veyrat l’aimait, en faisait la figure d’un ange incarné. Jacquemoud aussi. Et Vigny le disait héritier des héros des chansons de geste. C’est donc un article à lire, dans cette excellente revue!

    Elle parle aussi de l’entité tutélaire de la maison qui l’abrite, H. P. Lovecraft, un de mes écrivains préférés, et de sa mythologie démoniaque et science-fictive à la fois. Il y est notamment question du célèbre Necronomicon, dont ici même j’ai retracé la véritable genèse, telle qu’elle apparaît dans la correspondance du maître. Et enfin la revue se consacre à des figures du martinisme, de l’héritage de Martinès de Pasqually et de Louis-Claude de Saint-Martin son secrétaire. J’aime beaucoup Saint-0000000000.jpgMartin, je pense que son Crocodile (dont je parlerai un jour prochain) est une des récits fantastico-mythologiques (ou de fantasy) les plus dignes d’être pris au sérieux parmi ceux écrits en français:  les entités spirituelles s’y manifestent très nettement – notamment les mauvaises, les bonnes restant plus évanescentes. Après la profusion des féeries burlesques ou fantaisistes à l’excès qui en France allaient de Mme d’Aulnoy à Crébillon fils, il y avait une tendance profonde à renouer avec un merveilleux plus solennel, plus subtil, déjà avec Jacques Cazotte, ensuite avec son maître Saint-Martin, donc. Celui-ci, dans ses traités mystiques, est parfois trop abstrait; mais j’ai beaucoup aimé son Livre vert, recueil posthume de pensées qui touchent davantage à l’ésotérisme – et je pense que c’est le premier de ses livres que j’aie lus, de telle sorte que j’ai constamment conservé une bonne image de lui. D’ailleurs Joseph de Maistre l’appréciait, comme on sait.

    La revue des livres, alimentée tout particulièrement par Rémi Boyer, se consacre beaucoup à l’excellent Lauric Guillaud, explorateur de la mythologie américaine. Raison de plus pour se procurer le volume.

    Historia Occultæ n°13
    Édition de l’Œil du Sphinx
    292 pages
    20 €

  • Quelques pages dans le Myrtho n° 7 de mon ami Marcel Maillet

    0000000000000000000.jpgMon ami Marcel Maillet, célèbre poète du Chablais, tient une revue de poésie électronique appelée Myrtho, dont le septième numéro est paru: voyez-en le contenu en cliquant ici: Myrtho 07.pdf. Vous y verrez des hommages à des poètes classiques que j'aime bien sûr aussi, et qui sont parfois peu connus. C'est agréable et amusant, on découvre un tas de choses. J'ai moi aussi consacré beaucoup de temps à des poètes méconnus, mais surtout savoyards. L'hommage le plus vibrant est adressé à Guillaume Apollinaire, qui a fait de merveilleux poèmes, qui était un champion de l'art lyrique. Et puis Marcel consacre quelques pages à mon dernier recueil, Chants et conjurations, et en les relisant je suis étonné de voir que mes vers créent des images que j'ai oubliées, mais qui me plaisent et me surprennent: 

    Glissant alors sa main légère et de cristal
    Dans ma propre main lourde, elle fit un signal
    De l'autre, à ce moment un vaisseau de lumière
    Vint du ciel l'entourer d'une étrange bannière.

    J'aime assez cela. C'est mon genre: essayer de créer des images à la fois fabuleuses et remplies d'intensité morale est mon style.

    Mais sans doute je puis me laisser griser par le fabuleux même, sur le mode de Lucifer, comme disait Rudolf Steiner. Le pôle rationaliste, ahrimanien, comme disait aussi Steiner, de l'académisme universitaire m'intéresse tant que la raison est réellement concernée; mais quand je sens le parti-pris rationaliste qui refuse d'entrer dans la logique spirituelle ou religieuse des écrivains dont les départements de littérature s'occupent, j'ai du mal à garder mon calme, cela m'irrite d'emblée.

    Cet agnosticisme dogmatique mène naturellement au matérialisme, et entretient fréquemment le mensonge, sur les auteurs. On dirait qu'il n'est pas séant de parler de l'ésotérisme de Victor Hugo, du catholicisme de Charles Perrault, qu'il n'est pas convenable de lier les imaginations du monde spirituel avec une conviction philosophique ou religieuse définie. On dirait qu'il est interdit de se référer à François de Sales ou de l'étudier à l'université publique. Ou bien Louis-Claude de Saint-Martin et Éliphas Lévi, comme s'en plaignait André Breton. Mais si ces deux auteurs occultistes et francs-maçons pouvaient bien lui plaire parce qu'il aimait les choses étranges et écrivait sous la lumière de l'Ange du Bizarre, il faut bien reconnaître que François de Sales leur est supérieur sans avoir été occultiste, et que son rejet de la sphère universitaire est encore plus incohérent, encore plus en contradiction avec les prétentions universalistes de l'Université.

    Revenons cependant à Marcel et à son magazine sympathique et frais. Car la plus belle partie est peut-être occupée par ses propres vers, qui terminent le volume. J'ai adoré en particulier ce poème:

    Quel magicien
    quel jardinier céleste
    a semé dans le sous-bois
    cet archipel de fleurs légères
    brume de frêles fougères
    et d’aériennes cardamines ?
    Pour quelle visitation de l’ange ou de la fée ?
    Pour quelle annonciation 
    d’un éternel printemps ?
    S’ouvre
    dans la closerie de la clairière
    un ciel moiré de noctuelles
    et le chercheur d’énigmes s’émerveille
    qui reçoit le divin 
    et marche vers l’enfance.

    Marcel pose sous forme de question la possibilité du merveilleux chrétien ou de la féerie sanctifiée, pour ainsi dire baptisée. Et il le lie à l'enfance à venir, puisque, comme disait Goethe, le génie est celui qui retrouve son enfance en toute conscience. L'âme 00000000000.jpgest à l'état d'enfant, en réalité: comme être spirituel, ange à venir, l'homme n'est qu'un petit enfant. Et ce qui me fait plaisir, est l'écho qu'offre ce poème à ce que Marcel dit de moi et de mes vers: Rémi est resté fidèle à l'enfance, l'âge où tout est possible. Du moins, cher Marcel, j'essaie de la pénétrer de lucidité, sans perdre sa qualité. Car c'est l'équilibre à conquérir, la médiocrité dorée d'Horace, et que Steiner, encore, disait à la fois christique et profondément humain. Évidemment, cela ne plaît pas à ceux qui, n'aimant pas l'enfance, voudraient ne faire de l'être humain qu'une sorte de machine supérieure. Et qui n'aiment la poésie que quand ils peuvent la dire déraisonnable, irréelle et foolish, comme disent les Anglais. 

  • Autonomie, liberté et biodynamie

    00000000.jpg

    J'ai été surpris, quand je me suis mêlé, sur Twittter, à des controverses relatives à la biodynamie – j'ai été surpris de constater que, pour une grande partie des ennemis de la biodynamie, les méthodes agricoles devaient être dirigées depuis l'extérieur, depuis l'État. Les détracteurs de la biodynamie n'étaient généralement pas des agriculteurs mais des fonctionnaires, qui parlaient tout à fait comme si les agriculteurs n'étaient que les exécutants de directives venues d'en haut. Si on le leur avait demandé à froid, ils auraient sans doute admis que l'agriculteur était un homme libre, mais dans la polémique relative à la biodynamie, ils parlaient réellement comme s'il n'était qu'un employé de la République – un domestique de la Nation!

    À leurs yeux teintés du rouge de Karl Marx et de Maximilien Robespierre, les enjeux de l'agriculture étaient avant tout nationaux: il s'agissait de nourrir le Peuple. Généralement anonymes et ne se réclamant officiellement de rien, mais agissant tout de même avec autorité et avec la certitude d'une légitimité, je n'ai pu établir qu'une seule filiation spirituelle, parmi ces détracteurs: attaquant plus personnellement Rudolf Steiner que les autres, auteur d'une vidéo sur Youtube contre moi et la croyance aux esprits élémentaires, son représentant avouait, assez honnêtement, son admiration pour René Guénon, franc-maçon traditionaliste converti à l'Islam et croyant que le monde spirituel ne pouvait être connu qu'à travers des symboles consacrés; il en voulait à Steiner d'avoir estimé qu'on pouvait le connaître directement, par des forces intérieures couronnées de grâce divine. Au reste, Guénon n'était pas nationaliste, et il n'est pas sûr qu'il aurait lui aussi pensé que les agriculteurs devaient être principalement au service de l'État: il ne faisait pas de politique.

    Une autre sorte de détracteurs de la biodynamie était constituée par des agriculteurs qui ne croyaient pas à ces vertus, et la discussion était eux était également audible, au fond plutôt sympathique. Mais la sorte la plus nombreuse était faite de représentants officieux du gouvernement, désireux de maintenir l'agriculture sous la coupe de l'État. Et comme le régime français n'est tout de même pas communiste et laisse officiellement libres les entreprises agricoles, la discussion était alors difficile, puisque la question de cette liberté était éludée au profit de considérations prétendument objectives sur l'efficacité pratique de la biodynamie – justement ce qui fait souci à ceux qui pensent que l'agriculture est d'abord là pour fournir la Nation en alimentation bon marché. La qualité même est définie par eux selon des critères tout extérieurs, totalement indépendants des goûts et choix personnels des producteurs et des consommateurs – calculés selon ce dont le citoyen de la République a scientifiquement besoin, quoi qu'il veuille, ressente ou pense. Et peu importe que les lois laissent libres les producteurs et les 00000000000.jpgconsommateurs: il y a une partie des gens qui pensent qu'il faut quand même diriger les choses à cet égard.

    Si la biodynamie est légale, elle gêne les objectifs nationaux, les programmes quinquennaux, elle fait échapper la production et la consommation alimentaires à l'État.

    Mais j'aime l'esprit des lois, inspiré par l'ange de la Liberté, comme auraient dit Victor Hugo et André Breton. Au fond, la biodynamie est romantique, et lie la science à l'art, met de la poésie dans la vie. La république qui protège cette liberté s'imprègne de ses forces célestes: car la liberté vient bien des étoiles. Et elle y trouve, mystérieusement, sa légitimité. C'est aussi le sentiment des individus qui fait vivre la République; et il faut savoir faire confiance au monde: les oiseaux trouvent de quoi se vêtir et se nourrir, et comment? Par la grâce, la même grâce qui a inspiré Steiner quand il a conçu la biodynamie, et qui touche les agriculteurs, quand ils sont motivés à la pratiquer.

  • Parution officielle du Comte Vert de Savoie

    000000000000000.jpgLe 12 juillet dernier, Le Comte Vert de Savoie, poème héroïque d'Antoine Jacquemoud, a été officiellement mis en vente, après une période de souscription fructueuse. On peut le trouver sur Amazon, au prix de 17,94 €. Le Tour Livres, dont je suis le directeur littéraire, l'a réédité.

    Il a été publié une première fois en 1844 mais il était depuis introuvable. À l'heure où je vous parle, les souscripteurs l'ont reçu ou devraient le recevoir incessamment. J'ai quelques soucis avec les souscripteurs suisses, Amazon refusant de livrer les livres chez eux; je ne sais pas pourquoi mais je suppose que c'est un problème commercial. Un esprit avisé saura me le dire quelque jour prochain.

    Je rappelle que ce poème en douze chants et en alexandrins fait l'éloge du comte de Savoie Amédée VI, qui vivait et régnait au quatorzième siècle dans les trois départements français de Savoie, de Haute-Savoie et de l'Ain, ainsi qu'en Suisse dans le Valais francophone, dans le Pays de Vaud, et en Italie dans le Val d'Aoste et en Piémont – bref sur trois pays dits nationaux actuels.

    Il était aimé des anciens Savoisiens, et c'est sur lui, en général, que s'est concentrée leur littérature épique. En tout cas en 1838 l'Académie de Savoie a lancé un concours de poésie à sa gloire, et Antoine Jacquemoud l'a gagné, pour la vigueur de son imagination, la justesse de sa langue et la noblesse de ses conceptions.

    Il a adopté complètement la mythologie traditionnelle savoisienne, dynastique et catholique, qui faisait des princes de Savoie des protecteurs de leur peuple, non seulement de leur vivant mais après leur mort, et qui les mettait en relation intime avec les anges de Dieu. Mais, plus que cela, romantique, il a créé le portrait d'un individu héroïque qui n'était pas en relation mécaniquement avec la divinité, parce que son sang l'y obligeait, parce que l'hérédité l'y contraignait, mais par choix personnel, par amour de l'idée pure – de l'idée pure du vrai Dieu –, sa foi personnelle. En ce sens, il était pleinement chrétien, et le christianisme pour la 0000000000.pngdynastie savoisienne n'était pas un simple succédané, déguisé, du paganisme, mais une vraie religion nouvelle, qui accordait à l'être humain et à son libre arbitre, à ses choix et à ses capacités de jugement une importance spécifique, parfaitement comprise par Jacquemoud et annonçant évidemment la liberté moderne.

    Sans doute, pour Jacquemoud et la plupart des Savoisiens, la liberté faisait tourner le cœur vers Dieu, et renforçait le lien qu'on établissait avec lui. Mais ils n'étaient pas sans savoir qu'elle faisait courir le risque de l'impiété et du déni fou. Jacquemoud constate que dans les plaines d'en bas (la France), cela a eu de funestes effets. Mais il assure qu'en Savoie on a su conserver le lien avec les traditions antiques tout en développant l'individualité libre, et qu'à ce titre la Savoie est un pays béni, visité quotidiennement par Dieu, et que le Comte Vert en est un représentant parfait, dès le Moyen-Âge!

    C'est ce que j'ai essayé de faire ressortir dans ma préface.

    J'ai placé aussi des notes, pour faciliter la compréhension. Et en tout cas le livre est maintenant disponible, après bien des tribulations! Car c'est dès 2016 que le projet est né, à la demande d'un éditeur qui s'est finalement défaussé, sans donner de raison. Je l'ai donc édité moi-même, dans ma propre maison, et le fait est qu'éditer un poème héroïque n'est pas chose aisée, cela ne se fait plus guère. Seuls les grands éditeurs parisiens, apparemment, en connaissent les tenants et les aboutissants.

    Mais enfin, moi aussi, maintenant.

  • Les fées de Charles Perrault, anges du peuple gaulois

    00000000.jpgJ'ai évoqué la tradition médiévale qui, à l'antiquité chrétienne braquée contre le paganisme et assimilant les dieux païens aux démons, a ajouté un merveilleux d'inspiration celtique dont la frontière avec le christianisme était plus floue. Il en est né l'idée que les anciens Celtes avaient une spiritualité déjà proche du christianisme, quand ce n'était pas le cas des Romains. On la lit dans L'Astrée d'Honoré d'Urfé, qui honore à cet égard les Gaulois, et le dix-septième siècle la connaissait. Elle a pu jouer un rôle dans la Querelle des Anciens et des Modernes, au sein de laquelle Charles Perrault, l'auteur des fameux Contes de ma mère l'Oye, a pris le parti des Modernes contre Boileau.

    Dans son entourage était une certaine Mademoiselle Lhéritier, avocate de la supériorité des imaginations du monde chrétien sur les créations du paganisme antique, nous dit Catherine Magnien dans l'introduction à son édition des Contes (au Livre de Poche: 2021, p. 29). Mais ce qu'énonce en particulier cette Mlle Lhéritier est ceci: Contes pour contes, il me paraît que ceux de l'antiquité gauloise valent à peu près ceux de l'antiquité grecque; et les fées ne sont pas moins en droit de faire des prodiges que les dieux de la Fable.

    En d'autres termes, les fées sont chrétiennes, appartiennent au monde chrétien – et, au fond, leur droit à faire des prodiges est même plus grand.

    On pensait en effet que les fées appartenaient à la mythologie gauloise, et c'est sans doute le cas. Leur nom vient du latin, mais on le trouve pour la première fois chez Ausone, poète gaulois écrivant en latin. Et, comme je l'ai dit, les Bretons et les Irlandais même convertis au christianisme n'ayant pas renoncé à la croyance aux fées, le Moyen Âge français a concédé au fils d'un elfe qu'était Merlin le droit de faire des divinations justes et de conseiller un roi juste – un roi chrétien, Arthur –, bien qu'on dût admettre qu'il était fils du diable. Mais il s'était racheté par son baptême, disait-on.

    Et dans la littérature irlandaise, l'idée est clairement énoncée: les fées elles-mêmes se convertissent au christianisme, qu'elles préfèrent au druidisme – et elles sont assimilées à des anges qui n'ont qu'à demi péché, et attendent d'être réintégrés au ciel. On trouve cela dans l'histoire de saint Brendan en latin, traduite ensuite en français, au onzième siècle.

    Le Romantisme remettra l'idée à la mode, par exemple avec le Savoyard Maurice Dantand, qui parle d'anges terrestres attendant de revenir au ciel – mais qui n'hésite pas, lui, à dire que les dieux grecs et romains étaient justement ces anges! Les Bretons et les Irlandais s'en étaient gardés, ne puisant que dans leur tradition propre.

    Et les fées des contes, donc, étaient réputées les déesses des Gaulois, mais étaient souvent présentées comme chrétiennes, même au dix-septième siècle. Et Perrault les présente comme réalisant, miraculeusement, les bonnes et les mauvaises intentions, 000000000.jpgle bien et le mal qu'on a en l'âme. Celle de Cendrillon est grandiose, et la moralité présentée à la fin l'assimile à la bonne grâce: mot ambigu, qui désigne à la fois une bonne disposition de l'âme et un don de Dieu. Dans le premier cas, la fée est allégorique, dans le second, angélique. Or, l'allégorie a aussi été un moyen, pour les poètes chrétiens, de justifier le merveilleux.

    À vrai dire, les contes de Perrault ne s'inspirent pas tant qu'on pourrait croire, et qu'il le dit lui-même, des contes gaulois – de la tradition populaire. En tout cas, pas directement. Il imite souvent de contes italiens. À cet égard il rejoint Molière, qui ne faisait souvent que mettre un patin d'antiquité sur le théâtre italien. Perrault se contente de les alléger, de les rendre plus distingués, plus classiques, plus français, les Italiens passant pour fantaisistes à l'excès. Mais ils s'inspiraient, eux-mêmes, de la mythologie bretonne, qu'ils appréciaient, ou des contes populaires locaux. Perrault s'inspire aussi de certains romans médiévaux, tel Perceforest, ce qui confirme tout ce que j'ai dit. Il s'appuyait sur une tradition qui essayait d'intégrer le paganisme celtique à la philosophie chrétienne, et comme la seconde était considérée comme légitime, cela donnait aux fées une force toute particulière, malgré l'épuration des contes italiens ou médiévaux à laquelle il procédait. Il n'en restait que l'essentiel; mais il l'avait bien saisi.

  • Le merveilleux et l'art du conte chez Charles Perrault

    81ZwOBHY+FL.jpgPréparant l'agrégation de lettres, je m'amuse à relire des œuvres qui sont à son intéressant programme, à commencer par les contes de Perrault, qui m'ont attiré déjà il y a quelques années parce que le merveilleux tel qu'il s'est déployé dans la littérature française est pour moi une question importante. On ne peut pas dire qu'il y soit très naturel, ni très facile, l'habitude ayant été de le rejeter comme une marque de croyances naïves, non civilisées.

    La filiation proclamée avec les Grecs et les Romains était à cet égard commode, pour deux raisons. D'abord parce que la prose romaine était déjà assez réaliste, nonobstant L'Âne d'or d'Apulée: les récits historiques se centraient, comme le théâtre de Racine et Corneille, sur les sentiments humains. Ensuite parce que le christianisme avait pour ainsi dire lessivé la mythologie grecque, et que le Moyen Âge ne lui accordait plus de crédit. Les récits alors repris d'Ovide, de Stace et de Virgile édulcoraient leur merveilleux, condamné par saint Augustin et les Pères de l'Église.

    Mais comme le merveilleux est un besoin universel, il a pu revenir, de deux côtés: la Bible, d'abord, qui en contient, et en a transmis aux chroniques franques et aux chansons de geste, ainsi que dans les vies de saints en vers et en prose, latine ou française. On y trouve des saints du ciel et des anges qui interviennent dans le cours des événements, et parfois des divinités agrestes antiques y figurent les démons. Par ailleurs, la mythologie celtique a aussi remis à la mode le merveilleux, après être passée par le latin, en Grande-Bretagne et en Irlande. Elle a en effet résisté à l'épuration chrétienne, de nouveau pour deux raisons.

    La première, naturellement, est que les Bretons et les Irlandais ont été convertis après les Grecs et les Romains, et donc étaient moins profondément convertis au réalisme latinLa seconde était les auteurs latins de ces peuples celtiques étaient eux-mêmes chrétiens, et ne voyaient pas la même opposition entre le christianisme et le paganisme de leurs ancêtres, que les Pères de 000000000.jpgl'Église entre ce christianisme et le paganisme méditerranéen. Sans doute parce l'opposition politique entre les chrétiens et les païens était chez eux moins forte. En tout cas, la vie de saint Brendan, moine irlandais, reprenait clairement des épisodes de la mythologie locale, et la légende du roi Arthur restait ambiguë, la figure de Merlin, devin réputé voué au Christ sans être prélat, l'exprimant tout entière.

    Cette tradition a fait naître l'idée que les Celtes étaient chrétiens sans le savoir quand les Romains étaient impies; au début du dix-septième siècle, on la trouve exprimée chez Honoré d'Urfé, à propos des Gaulois. Et en tout cas, cela donnait au merveilleux celtique une légitimité morale que n'avait pas le merveilleux d'inspiration grecque.

    Le résultat en est que, même chez les classiques français, le merveilleux d'inspiration grecque reste discret, ou peu convaincant, artificiel, l'habitude ayant été prise de le considérer comme une illusion démoniaque. Et somme toute, l'intervention divine la plus marquante, dans le théâtre de Racine, reste celle d'Athalie, inspirée de la Bible. Mais, dans les contes de Perrault, se posant comme issus de la tradition gauloise, les fées ont aussi une certaine force de suggestion que n'a pas Vénus nommée par Phèdre chez le même Racine.

    J'en donnerai des exemples une autre fois, cet article commençant à être long.

  • La métaphore selon Proust

    000000000.jpgMa fille lisait Marcel Proust, et je me faisais la réflexion que je n'avais jamais lu Le Temps retrouvé, le dernier volume de son cycle célèbre. Après l'avoir lu elle me l'a prêté, et j'en ai lu une bonne partie, en tout cas je suis allé jusqu'à l'endroit où il définit l'art, et comment selon lui il permet d'accéder à l'éternité.

    On en restitue généralement la partie la plus ordinaire, qui semble donner raison à Blaise Cendrars énonçant, dans Le Lotissement du ciel, que Proust se nourrissait d'illusions: les sensations identiques, d'une époque à l'autre de la vie, unissent le présent au passé, et donnent le sentiment qu'il existe un monde qui les transcende, hors du temps. On reconnaît le thème de la madeleine. Mais cela va plus loin, car poursuivant sa réflexion, Proust parle de la littérature qui met en rapport, au-delà d'elles-mêmes, des choses sur la base d'une qualité commune et qui, à ce titre, domine la matière pour accéder à l'idée pure. Et de mentionner en ce sens la métaphore, qui touche à l'éternité, donc, parce qu'elle saisit l'esprit des choses, le monde spirituel au-delà de l'espace et du temps.

    Lisant cela, je l'ai trouvé grandiose et parfaitement juste. Et il m'a semblé saisir, même, la source du charme infini de la prose de Proust, qui emporte les choses, les souvenirs dans un grand rêve éveillé, qui spiritualise le monde et le hisse vers la sphère de 000000000000000000000.jpgl'esprit sans lui faire perdre ses formes. Elle l'emmène vers un temps sans fin touchant à la féerie – et il est significatif, précisément, que Proust ait adoré, comme il le dit lui-même, les contes des Mille et une Nuits.

    Le monde de ces contes, de fait, se situe dans un espace de métaphores déployées, et devenues à leur tour substances, à ce titre reflets de l'esprit pur, reflets plus vrais que le monde extérieur – fenêtre par conséquent de l'éternité. Mais le génie de Proust est d'avoir, par son système de mises en relations ontologiques débouchant sur une philosophie générale de la vie, fait de l'existence contemporaine une sorte de suite des Mille et une Nuits – un espace dans lequel cette existence devient à son tour conte. Le monde spirituel est celui où les idées sont vivantes, ou les choses, des pensées, en tout cas le monde de l'art fait se rencontrer les phénomènes physiques et la sphère intelligible, comme eût dit Corbin, et tout à coup jusqu'à la vie qu'on a menée devient un prodige, s'inscrit dans quelque grandiose hiérohistoire – prend un sens au regard des dieux.

    À ce titre, Proust, dans ce dernier volume de son cycle, se déchaîne contre le réalisme, le dit faux et mensonger, mais aussi contre l'engagement politique – à ce titre, il est encore romantique, et préfigure le Surréalisme. Car la métaphore comme entrée dans le monde spirituel, dans l'infini des mystères, a été aussi brandie par André Breton. Dans le cœur le monde s'approfondit, et dans le monde on reconnaît son âme – et c'est ainsi que l'art se déploie, comme expérience mystique et religieuse. Ces explications m'ont donné à saisir pourquoi j'avais trouvé Proust si beau.

  • Loaf nous quitte

    0000000000.jpgQuand j'étais jeune, je fréquentais, à Annecy, des musiciens du genre punk – ou alors des artistes liés aux Beaux-Arts, car il y en a une école dans la ville. Il y avait de bonnes choses et de moins bonnes, mais une des meilleures était le personnage surnommé Loaf, et dont le vrai nom était Lionel Darvey. Il tenait un fanzine rock intitulé Shaglatoo, consacré aux concerts dans les environs, et il y publiait des textes, et il était bon avec moi, très gentil, car il publiait mes poèmes, et disait les aimer. C'était une âme très sensible, très belle, et il était passionné de rock. Dans la vie il était machiniste au Centre Bonlieu, complexe annécien de salles de spectacles. Je l'aimais beaucoup, il était toujours plein de bonté.

    Extérieurement il avait l'air d'un biker ou d'un membre des Motorheads, d'un punk américain, mais en fait il était très agréable, paisible et souriant.

    Un jour, je me souviens, il a accepté de publier dans son fanzine un récit de fantasy, de genre poétique, que j'avais écrit, et un gars que je connaissais aussi, dont le nom était Francis Ribard, a critiqué mon texte, il a déclaré que la fantasy était stérile parce que dénuée de réalité. Elle était surtout, dans mon cas, faite de style fleuri, et donnait à personnifier des lieux, des saisons, elle était de nature mythologique. Et cela ne lui plaisait pas. Il s'est mis à faire l'éloge de la science-fiction qui, elle, s'appuyait sur le réel, posait des problèmes sociaux, et n'entrait pas, surtout, dans les mystères des elfes et des anges, comme je le faisais dans mes textes, mais restait rationnelle.

    C'était un milieu qui se voulait artiste et ouvert d'esprit mais avait les mêmes préjugés matérialistes que la bourgeoisie dominante. L'alternatif ne va pas jusqu'à remettre en cause la vision du monde habituelle, en général; il se contente d'avoir des 000000000.jpgsolutions radicales aux problèmes sociaux.

    J'ai proposé à Loaf une réponse à ces critiques, vantant l'art pur comme transformant bien plus sûrement et plus profondément la vie que les engagements politiques de convention. Il a accepté.

    À sa publication le détracteur était furieux, mais enfin, Loaf m'avait permis de m'exprimer. Par la suite, Shaglatoo a arrêté de me publier, voulant se recentrer sur sa vocation première, et éviter de se perdre dans des polémiques abstraites. Et moi j'ai arrêté de fréquenter ce milieu. Mais j'ai gardé ma reconnaissance à Loaf.

    Récemment j'ai renoué, par Facebook, avec un ancien ami commun, le peintre Thierry Xavier, qui, proche de Loaf, a annoncé sa mort, d'un cancer des poumons. J'ai été ému. Je l'aimais. J'ai eu des pensées pour lui. Il continue son chemin, et ses sentiments purs l'aident certainement, lui servent certainement de véhicule, dans l'autre monde – de merkaba, comme on dit. Requiet in pace.

  • Maurice Magre et son livre des lotus entrouverts

    0000000.jpgEn 1926, l'écrivain toulousain Maurice Magre (1877-1941) fit paraître un de ses ouvrages restés les plus fameux, Le Livre des lotus entr'ouverts, recueil de courts textes poétiques. Un Toulousain qui vit dans la haute vallée de l'Aude me l'a prêté, et je l'ai lu.

    Il fait surtout s'appuyer le poétique, en plus d'une langue élégante et rythmée, sur un décor oriental que je n'ai pas trouvé très utile, néanmoins. Les sultans, les empereurs de chine, les noms indiens, le jade et le saphir, j'aime assez, mais il n'y a pas pour moi de poésie authentique dans ces éléments matériels somme toute indifférents. On peut aussi bien aimer les présidents de la république française, le comte de Gruyères, les vaches savoyardes, la paille et le grain, des choses plus ordinaires sous nos latitudes. Enfin, l'exotisme a son charme, et l'Asie a la réputation d'être ancienne et mystérieuse, d'être reliée à ce que René Guénon nommait la Tradition, et qui se disait fondé sur une révélation primordiale – c'est à dire Dieu. Dieu parlant aux hommes, ou déposant dans leur cerveau l'image totale du monde secret. Je pense que Magre était sensible à ce genre d'idées.

    Et le fait est que l'Orient peut être une porte au merveilleux, parce que sa matérialité peut se prolonger vers ses croyances, sa mythologie. En Asie, le culte des esprits est assez répandu, la vie religieuse reste assez intense. 

    Et effectivement, Magre évoque parfois les nymphes asiatiques, les fantômes, les morts. Le plus beau, à cet égard, est un texte sur un monstre hideux qui s'avère être la Mort très belle, aperçue de 0000000.jpgloin dans une forêt obscure. Mais peut-être qu'il est plus fort, au fond, de percevoir les esprits dans le monde ordinaire, que le décor asiatique a quelque chose d'artificiel. Même en Asie. 

    J'ai une autre réserve: Magre tend à évoquer ses problèmes personnels, sa vie amoureuse plutôt difficile, les jolies filles qui le trahissent – lui mentent, le trompent, l'abandonnent – avec un excès de romantisme, c'est à dire qu'il tire de ces problèmes des lois générales par le biais du symbolisme oriental, en bref qu'il projette sa vie sentimentale sur l'univers entier.

    J'ai peut-être préféré, de lui, l'ouvrage précédent que j'ai lu, consacré aux mystères et légendes de la région toulousaine. Même si ce qu'il y dit reflète son affection personnelle en faveur de cette région, il s'appuie davantage sur des lieux extérieurs, des traditions objectives, pour ainsi dire. D'un autre côté, la prose est moins raffinée.

    Mais enfin, Magre était un écrivain agréable, qui a fait de très bons textes; comme je l'ai dit, celui appelé Le Délicieux Visage du monstre effrayant est excellent, et montre l'ambivalence spirituelle de la mort.

  • De l'amour de l'Homme-Corbeau pour sa bonne cité de Limoux en Languedoc (21)

    178727439_803472327256857_1858873339664196166_n.jpgDans le dernier épisode de cette surprenante série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il racontait à ses nouveaux amis (Captain Europa et Inimön) son origine comme super-héros – véritable seconde naissance. Il venait de dire qu'après un accident de voiture il s'était retrouvé costumé miraculeusement, et debout près d'une femme lumineuse qui avait visiblement été l'instigatrice de ce prodige.

    Cependant, il tourna les yeux vers la voiture et, à sa grande stupéfaction, il se reconnut, mort, les yeux fixes et ouverts, là où il avait été l'instant d'avant.

    Il en fut horrifié, et se tourna vers la dame, qui le regarda à son tour, fixement. Soudain elle leva les bras, et le corps mort qu'il avait été se dissipa – disparut dans une fine fumée, à la façon d'une eau qui se vaporise.

    Il cria, mais elle lui posa la main sur le bras, et parla en français d'une voix douce et belle, et lui apprit que s'il retirait son costume il redeviendrait Roger Maziès mais ne pourrait plus jamais marcher, que c'était le prix à payer du don qu'elle lui faisait! Avec son costume cependant il disposait d'immenses pouvoirs, qu'il lui faudrait mettre au service de l'humanité locale – ou de toute, s'il en avait l'occasion. Et ayant dit ces mots, elle disparut dans un éclair, après avoir fait avec sa main un étrange signe.

    L'Homme-Corbeau, ébloui, mit longtemps à retrouver la vue – et, quand il la retrouva, il vit une clarté passer entre les arbres, là où il l'avait distinguée pour la première fois. Mais l'instant d'après elle s'estompa à son tour.

    Resté seul il médita longtemps sur ce qui venait de lui être dit. Puis il devint effectivement le gardien enchanté du Razès et l'ami privé des fées – lesquelles il revit, en vérité, plus tard, et qui lui expliquèrent davantage ce qui s'était passé. Mais, comme 162482645_935995157230487_8104911560943723284_n.jpghomme ordinaire, il ne pouvait plus, en effet, marcher, et handicapé il restait dans ce corps artificiel que les fées assurément lui avaient fait – dans un but mystérieux, qu'il ne lui appartenait pas de révéler, si même il l'avait jamais compris.

    Sous son identité ordinaire il avait choisi de devenir bouquiniste, car il adorait la sagesse des temps anciens, et sa pension d'invalidité lui permettait de vendre ces livres sans s'inquiéter de sa subsistance, et donc de leur rentabilité. Et il l'était à Limoux car, y étant né, il l'aimait comme une femme, une déesse au corps immense – fait de maisons, de rues, et d'humains!

    Ayant entendu ce récit, Captain Europa rit, et Inimön aussi. Tous les trois ils s'embrassèrent, et l'Homme-Corbeau prit congé de la seconde, après que le premier eut pris congé des deux autres: car tout en les saluant gracieusement il disparut, s'effaçant dans l'air – avec Sinislën qu'il tenait, et qui continuait à le maudire, en se débattant.

    L'Homme-Corbeau et Inimön promirent de se revoir pour régler les affaires importantes d'Occitanie et discuter des problèmes et des secrets de la vie qu'on y mène, puis le gardien béni du Razès rentra à Limoux, reprenant sa forme de bouquiniste handicapé, et regagnant la chambre qu'il possédait au-dessus de son aimable boutique. Il alluma son lustre, regarda par la fenêtre la façade de l'église Saint-Martin, l'admira un instant, contempla dans la vitre son visage abîmé par son accident de jadis, et dit: Joyeux Noël, Roger Maziès! Puis sur le verre apparut le visage de l'Homme-Corbeau, qui lui fit un clin d'œil.

    Et, chers amis, c'est la fin de cette belle aventure!

  • Pierre Plantard et les rois fainéants

    0000000000000.jpgJ'ai déjà indiqué que les histoires inventées par Pierre Plantard (1920-2000) sur ses glorieux ancêtres ont été portées à ma connaissance, il y a de nombreuses années à Genève, par le poète local Charles P. Marie, qui avait lu à cet effet le livre de Henry Lincoln, portant sur ce sujet. Pour ce livre, il s'était pris de passion, et il me l'avait ensuite prêté. Il rêvait, lui aussi, d'une noble ascendance, et il me montrait les arbres généalogiques qui le faisaient descendre de Mithridate.

    Mais il est curieux que Plantard ait inventé qu'il descendait des rois mérovingiens, vu qu'ils passaient pour fainéants. Contre les invasions sarrasines, notamment, ils ne faisaient rien, et leur maire du palais Pépin le Bref a simplement dû mettre leur dernier représentant dans un monastère pour pouvoir agir librement et reconquérir la Gaule du sud – avec en son sein la partie du Languedoc où Plantard prétendait qu'existait un profond mystère mérovingien: Rennes-le-Château et ses environs.

    On ne voit donc pas la logique: les mérovingiens refusent de libérer Rennes-le-Château des Sarrasins, et pourtant, affirme Plantard, ils s'y seraient réfugiés et y auraient laissé un héritier dont lui-même descendrait. Mais quand? Si c'est avant que Rennes-le-Château ait été repris par Pépin le Bref, c'est que les mérovingiens étaient les alliés des Sarrasins, de telle sorte que 000000000.jpgles destituer était plutôt normal. Si c'est après l'intervention de Pépin, on ne sait pas pourquoi celui-ci a été empêché d'y aller les chercher et de les enfermer dans un monastère pour les empêcher de se reproduire, comme l'histoire dit qu'il a fait avec les mérovingiens restés dans la Gaule du nord.

    La ruse de Pierre Plantard est d'avoir inventé que cette lignée mérovingienne réfugiée à Rennes-le-Château date en fait de l'époque de Clovis. Mais même en ce cas elle n'avait aucune légitimité à régner, puisque, deux siècles plus tard, le roi légitime a été placé dans un monastère par Pépin. Si elle était si légitime, pourquoi n'est-elle pas allée le libérer? Ou alors, pourquoi, vivant à Rennes-le-Château, n'a-t-elle pas résisté aux Sarrasins? Ou si elle l'a fait et qu'elle a échoué, pourquoi prétendre qu'elle a subsisté?

    Comme on dit, un droit non réclamé tombe en désuétude.

    Au reste, cette lignée mérovingienne en Languedoc est-elle vraisemblable? À l'époque de Clovis, Rennes-le-Château était dans le royaume des Wisigoths, qui étaient ariens. Or, les mérovingiens étaient absolument catholiques, et tenaient leur légitimité de 0000000000.jpgleur proximité avec Rome  – et ils combattaient les Wisigoths à ce titre. Quels mérovingiens auraient pu se réfugier chez eux? C'est peu crédible.

    Mais quelle gloire de toute façon tirer d'une ascendance en ces rois dit fainéants? Inconsciemment, Pierre Plantard voulait-il par là signifier qu'il ne travaillait lui-même pas beaucoup? On raconte qu'il vaguait, oisif, à Rennes-les-Bains pour prendre quelques eaux sans ordonnance médicale, et que c'est là qu'il a commencé à raconter ses histoires. Cherchant de quoi s'occuper après les traitements du matin, il visitait Rennes-le-Château et Bugarach et, encore tout enivré par l'eau chaude qui avait dilaté son âme, il rêvait sur ce qu'il voyait, stimulé sans doute par les réalisations remarquables de l'abbé Saunière dans le village antique de Guillaume de Gellone – un pair de France carolingien, non mérovingien, installé à Rennes-le-Château après les victoires de Pépin et de ses descendants.

    Rudolf Steiner dit que le corps éthérique, porteur des images intérieures et lié à l'eau corporelle, peut, dans l'eau et ses vapeurs, se détacher du corps physique. On voit alors à l'extérieur de soi ses propres rêves, qui en prennent un air objectif. Il est de tradition que les villes thermales favorisent la rêverie plus ou moins inspirée: Aix-les-Bains, par exemple, a soutenu les élans poétiques de Lamartine. Ce grand poète voyait, au-dessus du lac du Bourget, la figure immense de la femme défunte qu'il avait tant aimée!

    Pierre Plantard aurait dû faire des alexandrins, peut-être. Il aurait pu bâtir de belles épopées.

  • Jaufré Rudel et ses rêves d'amour lointain

    0000000.jpgDepuis trente ans, je possédais le petit recueil de Chansons de Jaufré Rudel, publié en 1915 chez Honoré Champion, car il y a trente ans, j'habitais à Montpellier, j'étais étudiant, et j'avais pour ambition de lire toute la poésie médiévale occitane disponible, dans l'espoir non seulement de saisir l'essence de l'art d'écrire, mais aussi d'apprendre à lire toutes les langues romanes existantes.

    Finalement, je ne l'ai lu que le mois dernier.

    Jaufré Rudel était un troubadour du douzième siècle, de la lignée régnante de Blaye, en région bordelaise. Une de ses chansons, d'une grande beauté, l'a rendu particulièrement connu: appelée L'Amour de loin, elle contient une espèce de refrain évoquant justement l'amour de loin, et des images projetées dans l'âme de l'idée d'un amour à distance – forcément rêvé, forcément idéal.

    D'une manière générale, Jaufré Rudel est d'une grande délicatesse et d'un grand idéalisme, car il préfère clairement l'amour qu'il imagine à ceux qu'il vit, et qui lui ont laissé une certaine amertume au cœur. Il évoque un jour où à sa grande honte il a été surpris et moqué dans un lit où vainement il s'était glissé nu. Il proclame donc son affection pour l'amour rêvé – et une de ses chansons dit franchement qu'il veut vivre l'amour au pays des songes, la nuit.

    Cela peut confiner au mysticisme: une déception amoureuse l'a tiré, apparemment, vers un pèlerinage vers Bethléem. Il exprime le désir de s'y rendre, et il nomme Jésus-Christ comme sa visée, son but, l'objet réel de son amour fidèle.

    Selon la tradition, il s'est effectivement rendu en Orient, à la recherche d'une princesse dont il avait entendu mille belles choses, et tombé malade il est mort dans l'auberge où il résidait. Mais juste avant qu'il ne passe de vie à trépas, la dame de 000000000000.jpgses pensées, ayant entendu parler de son amour intense, est venue le voir et l'embrasser. Et elle-même est morte de chagrin, peu de temps après.

    Cependant, selon les savants, tout cela est inventé.

    Citons une belle strophe:

    Dieus que fetz tot quant ve ni vai
    E formet sest'amor de lonh
    Mi dou poder, que cor ieu n'ai,
    Qu'ieu veya sest'amor de lonh,
    Verayamen, en tals aizis,
    Si que la cambra e˙l jardis
    Mi resembles tos temps palatz!

    (Que Dieu qui fit tout ce qui va ou vient
    Et forma cet amour de loin
    Me donne le pouvoir, car je le désire,
    De voir cet amour de loin,
    Réellement, en de telles demeures
    Que la chambre et le jardin
    Me semblent constamment un palais!)

    L'amour de loin laisse espérer un monde merveilleux, sublimé, mais on ne sait pas, ici, si le poète espère voir de loin, ou atteindre les lointains de tout son corps – en tout cas cela sera beau. Quelques siècles plus tard, Jean Racine (qui vécut aussi dans l'aire occitane) dira que la distance dans l'espace permet la même idéalisation et la même purification du réel que la distance dans le temps – il voulait parler, à propos de Bajazet, de l'Empire ottoman, objet des désirs, butée des fantasmes. L'exotisme donne corps aux anges, en quelque sorte.

  • Réédition du Comte Vert de Savoie d'Antoine Jacquemoud

    Le Comte Vert de Savoie, poème héroïque en douze chants.jpgLe document nécessaire à la prochaine réédition, avec préface et notes, du Comte Vert de Savoie, poème héroïque d'Antoine Jacquemoud, est enfin prêt: il paraîtra bientôt chez Le Tour Livres. Une souscription préalable est lancée, à un prix avantageux!

    Ce poème en alexandrins et en douze chants a remporté le prix de poésie de l'Académie de Savoie de 1838. Il témoigne d'une époque qui voulait restaurer le lustre de la Maison de Savoie, voire l'auréoler de gloire.

    Composé sur le modèle formel antique, il est cependant plus fait d'épisodes marquants de la vie d'Amédée VI que d'une intrigue distincte. Il est surtout une illustration lyrique de la gloire du Comte Vert et, à travers lui, de la Savoie et de sa dynastie régnante, voire de l'Église catholique. Et tout un chant est consacré au roi d'alors, Charles-Albert de Savoie.

    Jacquemoud est entré avec enthousiasme dans la logique de l'Académie de Savoie – logique romantique, de restauration de la mythologie médiévale et de la glorification du Volksgeist, le génie du peuple, puisque, à cette époque, les Savoisiens figuraient une nation distincte, dont on essayait de saisir l'âme.

    À travers ce poème et son personnage principal, c'est ce que fait Jacquemoud: pour lui, Amédée VI incarne le génie national. Il assure, du reste, que Dieu visite chaque soir les montagnes de Savoie, et que de la plaine ne vient rien de bien, seulement une corruption manifeste.

    Pour illustrer sa pensée mystique, il a entouré le Comte Vert d'anges, en particulier un de rang très élevé qui tout au long de sa vie le protège. Mais la nature alpine a aussi ses esprits élémentaires appelés anges, déclenchant en effet les tempêtes selon les commandements de Dieu. Le poème est rempli d'une mythologie christianisée assez belle. Même ses victoires accueillent Amédée VI en chantant, à sa mort. Et son épée bien sûr le regrette. On est quasiment dans la fantasy.

    Jacquemoud était très imaginatif: c'était sa qualité principale. Il était intelligent, aussi, et il a rédigé une abondante introduction tentant de justifier, en 1844, le genre épique. Le merveilleux doit être chrétien, le sujet humain, et tout de même l'épopée est encore possible en Savoie, dit-il, parce qu'on y a conservé les antiques vertus, dont est fait l'héroïsme. 

    Il passe en revue les tentatives d'épopées en langue française ou italienne depuis la Renaissance, et donne son avis sur ce qui peut permettre à ce genre de réussir à son époque. C'est passionnant.

    Certains ont trouvé son style amphigourique: il brillait plus, peut-être, par sa riche imagination. Moi, je l'ai toujours aimé – surpris, quand, pour la première fois, je l'ai découvert après l'avoir acheté chez un bouquiniste annécien: Bon de souscription Le Comte Vert de Savoie.jpgje ne m'attendais pas à des qualités si hautes.

    Jacquemoud a fait de la poésie dans sa jeunesse; ensuite, il a fait de la politique. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, s'il rendait bien hommage aux princes de Savoie, s'il avait conservé le romantisme dynastique des poètes de son temps, il était plutôt progressiste et libéral, et favorable au rattachement à la France. C'est lui qui a créé la chanson dans laquelle l'Isère coule vers le pays du cœur.

    Un épisode se passe en Suisse, à Sion: Amédée VI a défendu son évêque contre une fronde populaire menée par les nobles. Il est assez beau. Le reste se passe en France, en Savoie, en Italie et dans l'Empire byzantin, où Amédée VI a beaucoup guerroyé.

    Je vous recommande vivement de vous procurer au plus vite ce magnifique ouvrage, dès qu'il sera paru, ou d'y souscrire, immédiatement. Les illustrations de ce billet présentent le texte et les conditions de souscription. Si vous cliquez dessus, la taille s'en augmente. Il est possible de recopier à la main le bon de souscription, ou d'obtenir les coordonnées bancaires appropriées pour son achat à distance.

    Antoine Jacquemoud
    Le Comte Vert de Savoie
    Le Tour Livres
    302 pages
    17 € (13 € en souscription, franco de port)

  • Du renouvellement des fées (18)

    0000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale, nous avons laissé le protecteur secret de la haute vallée de l'Aude – j'ai nommé monseigneur l'Homme-Corbeau – alors qu'il venait de rendre au Père Noël libéré son célèbre attelage au bord du lac de Bugarach.

    Puis, après avoir regardé le bienfaiteur des enfants s'élancer vers les étoiles et disparaître dans les lointains de la nuit avancée, il soupira, conservant à l'œil le dernier point brillant qu'il en avait vu au loin, à l'oreille le dernier tintement de clochette qu'il en avait entendu même au-delà, et d'un coup déploya ses ailes grandes et noires. Un vent se leva, et des vagues se créèrent, sur le lac. Mais quand il eut bondi et commencé à battre l'air de ses ailes à la force incroyable, ce fut une bourrasque, qui en vint, et une vague plus haute s'incurva et retomba bruyamment sur la rive en face, l'inondant en brisant quelques branches au passage. (Les malheureuses, détachées de l'arbre nourricier, en furent plus tard réduites à nourrir de chaleur quelque poêle humain.)

    Poursuivant son vol fracassant dans le ciel qui commençait à s'éclaircir, l'Homme-Corbeau retourna bien vite au Canigou, où l'attendait le protecteur de la sainte Europe. Entrant dans la salle du trône, il eut la surprise de voir, avec lui, non pas Sinislën – qui, quoiqu'elle fût là, était ceinte de liens de lumière colorée, faisant des cercles contraignants autour de son corps –, mais une autre dame, aux traits très doux, aux yeux chatoyants – et qui lui rappela les images que l'on crée habituellement de Marie-Madeleine, la sainte amie de Jésus-Christ. Il lui demanda, ému et tremblant, si elle était elle, et l'entendant elle rit d'un rire frais, cristallin. Captain Europa à son tour sourit. Et de sa voix mélodieuse et pure la femme répondit qu'il n'en était rien, que l'Homme-Corbeau la confondait avec sa maîtresse, femme divine trônant au ciel aux côtés d'un être plus divin encore et de leurs deux plus proches amis, un homme et une femme qu'on ne saurait nommer, mais 000000000000.jpgque tous les gens avisés connaissent. Or cette maîtresse l'avait-elle à cette heure envoyée, qu'il le sût! pour la représenter sur Terre – puisqu'elle-même vivait, comme de juste, parmi les étoiles; et c'est pourquoi, sans doute, elle avait pris à ses yeux ses traits.

    Qu'il sût, également, qu'on la nommait communément Inimön la Douce, et qu'à la demande de Captain Europa elle serait dorénavant la nouvelle fée du Canigou, puisqu'elle était soumise aux justes anges du ciel. Sinislën en effet était déchue à jamais de son rang, et elle serait emmenée dans les astres pour y être jugée, malheur à elle, et y entendre la sentence et les peines rédemptrices qui lui seraient certainement infligées.

    Inimön rappela à l'Homme-Corbeau, toutefois, que son nom ne devrait jamais faire l'objet de prières particulières, car elle devait de toute façon veiller avec attention sur les hommes – notamment pour les préserver de la menace du terrible Chaugnar Faugn, le véritable mentor secret de Sinislën (quoiqu'elle ne l'eût jamais nommé, et se prétendît, évidemment, la fidèle servante de la Mère divine).

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser la suite de cette histoire à une fois prochaine.