Politique

  • Biodynamie et goûts personnels

    0000000000.jpgUne étude du sociologue Jean Foyer, appelée Syncrétisme des savoirs dans la viticulture biodynamique et publiée en 2018 dans la Revue d'anthropologie des connaissances, met en avant le sentiment des agriculteurs qui pratiquent la biodynamie: ils ne comprennent généralement pas la logique de Rudolf Steiner qu'ils appliquent, mais les effets leur en plaisent. Ils constatent que leurs vignes se portent mieux, qu'elles sont plus en forme, plus rutilantes, et eux-mêmes se sentent mieux parmi elles. Donc ils la pratiquent, même si l'ésotérisme des conceptions anthroposophiques leur échappe.

    Cela montre, déjà, qu'il n'est pas vrai, comme le disent certains, que la biodynamie dépend humainement de la Société anthroposophique: la pratique qui veut – et même le label Demeter, donné effectivement sous contrôle de la Société anthroposophique, n'est pas obligatoire. On peut pratiquer la biodynamie pour son bien-être, à la rigueur sans le dire, sans le mettre en avant. La vérité est qu'il déplaît à certains qu'une méthode enseignée par Rudolf Steiner puisse avoir de bons effets, ils voudraient pouvoir tout nier.

    Cela montre, ensuite, que pour les agriculteurs qui ont le sentiment évoqué au-dessus, la biodynamie est psychologiquement bénéfique. Même s'il était vrai, comme l'affirment les détracteurs, que la biodynamie n'a pas d'effet avéré sur les plantes, il n'en resterait pas moins authentique qu'elle motive et stimule les praticiens, les rend heureux, et donc leur donne envie de travailler – et leur permet de le faire. Car les hommes ne sont pas des robots, il leur faut motivation et stimulation. En mettant de la poésie dans la pratique, elle rend celle-ci agréable et aimable – à peu près comme la poésie de Virgile donne envie de cultiver son jardin, lorsque, dans les Géorgiques, il chante, en la mêlant de mythologie, la pratique agricole. On pourra au moins reconnaître à Steiner le talent d'un Virgile. Or, quoi qu'on dise, ces Géorgiques ont motivé des générations d'agriculteurs, ont stimulé l'agriculture occidentale durant des siècles; par elles, la civilisation a survécu, a vécu, a bien vécu!

    Mais il y a plus. Il y a que contester la validité scientifique du sentiment des agriculteurs concernés n'a aucune valeur légale, morale ou républicaine, car, en droit, les agriculteurs sont absolument libres de faire ce qu'ils veulent chez eux, et leur contester ce droit de pratiquer la biodynamie en les harcelant et en les accablant d'études orientées relève simplement du despotisme, 000000000.jpgressortit à l'abus des fonctionnaires qui cherchent à imposer leurs vues aux entrepreneurs – à faire de leur capital une propriété d'État, en un mot à les exproprier de facto. On n'a pas le courage de faire comme l'Union soviétique, du coup on harcèle jusqu'à ce que les entreprises privées exécutent les vues de l'État. Mais en un sens c'est pire, puisque cela échappe au droit et justifie l'abus par la Science – une forme de religion qui, loin d'être laïque, rend l'État tout sauf neutre.

    La liberté exige que les agriculteurs soient mis au courant de l'efficacité réputée scientifique de leurs pratiques lorsqu'ils le demandent eux-mêmes. La liberté, et le respect de l'individu. Sinon, à vrai dire, ils n'ont pas de comptes à rendre. Ils sont maîtres chez eux. Cette façon d'essayer de contrôler leurs pratiques et leurs pensées par des voies détournées est-elle digne d'une démocratie?

    L'agriculture biodynamique fait du bien aux agriculteurs qui la pratiquent, et ce n'est pas à l'Université, au ministère de l'Agriculture ou à d'autres fonctionnaires engagés dans des missions interministérielles de combattre ce bien ressenti; l'État est là pour l'être humain, non le contraire.

  • La notion de dérive sectaire

    00000000000.pngLes officines gouvernementales françaises ont défini un principe assez connu dans l'espace francophone appelé dérive sectaire, et sa manifestation juridique est curieuse. Car elle ne se traduit aucunement en droit, elle n'a aucun reflet dans les lois. Il s'agit simplement d'un dispositif administratif autorisant les fonctionnaires à agir selon le sentiment qu'ils ont d'une dérive sectaire.

    De fait, il ne peut s'agir de rien d'autre que d'un sentiment, puisque la notion a une résonance clairement morale, et la raison pour laquelle elle ne se traduit pas dans les lois est évidente: le principe de liberté de conscience ne le permettrait pas.

    Mais il est curieux que l'administration, qui s'appuie sur des lois en théorie si justes, cherche au fond à les contourner en agissant directement au nom de principes supérieurs, si sacrés que personne n'ose les contester: oui, à tout le peuple, la dérive sectaire apparaît comme une chose horrible, devant être combattue, même si l'appréciation en est floue, même si les principes fondamentaux de la République ne permettent pas qu'elle se traduise dans les lois.

    Il s'agit à mon sens d'une survivance de la croyance au diable qui, reproduite dans le système philosophique officiel, rationaliste et scientiste, devient une croyance à l'idéologie régressive, réactionnaire et superstitieuse. Comme disait un prêtre catholique, en 000000000.jpgAfrique on lutte contre la sorcellerie, en Europe on lutte contre les superstitions. Mais il s'agit du même réflexe; et il n'est pas vrai qu'on en ait changé parce que, dans les esprits, l'autorité morale et spirituelle est passée des docteurs de l'Église – saint Thomas d'Aquin, saint François de Sales, sainte Catherine de Sienne – à la philosophie des Lumières – Voltaire et son équipe.

    Un certain universitaire appelé James A. Beckford a publié, en 2004, un article dans un volume appelé Regulating Religion. Case Studies Around the World; il se nomme 'Laïcité', 'Dystopia', and the Reaction to New Religious Movements in France. Il rappelle que la république française n'est pas réellement neutre, mais cherche, par ses institutions culturelles – ou même son action répressive – à favoriser voire à imposer un certain courant rationaliste, scientiste et positiviste que tout le monde identifie parfaitement comme étant une culture laïque, républicaine, humaniste, et tout le reste habituel.

    Cela se recoupe avec mes propres recherches sur l'origine de l'Italie laïque – et les lettres privées du franc-maçon savoyard Albert Blanc (1835-1904), qui déclarait qu'il n'y aurait pas de liberté, au sein de la Nation, pour l'Église catholique, mais que la religion rationaliste la remplacerait par l'intermédiaire des universités et autres institutions culturelles subventionnées d'État.

    Je ne crois pas, à vrai dire, à un tel système, mis à mal simplement par l'influence américaine: le peuple ne comprend plus la logique française, reposant sur la certitude non prouvée que le rationalisme rend libre, et qu'il peut donc être obligatoire sans enfreindre le premier principe de toute république normalement constituée – la liberté. Ce qui est libre est d'abord le choix religieux. Et même si la neutralité du gouvernement américain a aussi ses limites, celles-ci n'en apparaissent pas moins comme meilleures que celles de la France, parce que plus larges.

    Si réellement le rationalisme doit sauver le monde et rendre libre l'humanité, le citoyen instruit comprend mal pourquoi il ne peut pas être librement choisi, déjà. Quel être humain normal ne choisit pas la liberté, lorsqu'elle se présente à lui? C'est aussi une question de confiance, et quel gouvernement apparaît comme légitime si, élu, il n'a aucune confiance dans les choix personnels de ceux qui votent? La logique n'en est pas claire et la cohérence américaine apparaissant comme plus grande, le peuple est simplement attiré par elle, inexorablement.

    En Savoie, on trouve la logique suisse également très cohérente, mais à Paris, on y résiste sans doute avec plus de succès qu'à la logique américaine. Le rapport de force n'est pas le même: évidemment.

  • Biodynamie et économie

    000000000000000000.jpgLes vins biodynamiques ont beaucoup de succès, et quelques sceptiques s'en plaignent, estimant que la biodynamie n'est qu'un discours de fantaisie destiné à tromper les gens. Je n'en crois rien, et pense que le public est légitimement attiré par elle, que les produits biodynamiques contiennent des qualités spéciales, senties d'instinct.

    Il y a cependant un enjeu politique. J'ai été dernièrement surpris d'entendre que le gouvernement français acceptait de faire la promotion des emplois disponibles dans l'agriculture car, depuis au moins De Gaulle, la politique industrielle de la France est de vider les campagnes, d'accroître la productivité agricole par les engrais chimiques et la mécanisation, et de concentrer l'investissement dans la croissance technologique. De Gaulle, je pense, était encore tout obsédé par la défaite face à une Allemagne industriellement plus performante – ainsi que par la suprématie américaine sous ce rapport. Il cherchait l'autonomie alimentaire et technologique – dans son esprit encore marqué par Louis XIV et l'absolutisme monarchique, la fierté française et son esprit d'indépendance voire de domination: au fond, beaucoup croyaient que la suprématie américaine ne durerait pas, que le capitalisme allait s'effondrer, et en ce sens les prévisions illusoires du communisme arrangeaient De Gaulle, et expliquent au moins autant que son pragmatisme ses alliances de fait avec ses militants, ou même avec l'Union soviétique de Kroutchev.

    Or, la biodynamie, en s'appuyant sur des pratiques demandant beaucoup de bras, en proposant des emplois intéressants et motivants, en vendant à un bon prix des produits rares, brise ce contrôle indirect par l'État de la production agricole et alimentaire – et, dans le même temps, la logique industrialiste de la 000000000000.jpgFrance depuis plusieurs décennies. Cela fait peur aux souverainistes de la logique gaulliste, mais aussi aux communistes qui persistent à croire aux bénéfices issus de l'étatisation de la production agricole, c'est à dire à sa non insertion dans l'économie de marché.

    Car, contrairement à ce que laissent entendre ses détracteurs, la biodynamie s'insère justement dans l'économie normale et rationnelle, celle qui ne crée pas artificiellement des prix bas pour pallier aux manquements de l'État à l'égard des pauvres, ou bien pour favoriser indirectement la consommation de biens industriels – mais simplement celle dont le prix varie en fonction, d'une part, des coûts de production, d'autre part de la valeur accordée par les consommateurs aux produits. En un sens, c'est l'agriculture chimique, avec sa soumission aux principes nationalistes et communistes, qui est économiquement irrationnelle – artificiellement soutenue par des fantasmes dépassés.

    Cependant, il semble que le gouvernement actuel de la France ait pris la mesure du problème, pour plusieurs raisons. D'abord, par pragmatisme: si, dans les faits, les produits biodynamiques sont à forte valeur ajoutée (contredisant les prévisions positivistes assurant que cela serait pour toujours réservé aux machines), la taxe qui en est issue est bénéfique pour l'État, et les excédents commerciaux, lorsque les produits biodynamiques français (les vins, donc) se vendent bien à l'étranger, sont bénéfiques aussi pour l'État. Ensuite, par ouverture d'esprit: les vins biodynamiques marchent réellement bien, et récemment Le Monde a admis l'efficacité des pratiques, même si elles restent intellectuellement difficiles à saisir; il serait économiquement suicidaire de ne pas soutenir cette branche sous prétexte que les matérialistes contestent la validité scientifique de la démarche. Le sectarisme n'est pas forcément là où on croit – et il nuit toujours. Enfin, l'industrialisation de la France a vécu et, comme l'a énoncé Michel Houellebecq dans La Carte et le territoire (2010), l'avenir économique du pays repose probablement davantage sur les produits alimentaires d'excellence, traditionnels, issus d'un terroir renouvelé et dynamisé, renaissant de ses cendres justement grâce à la biodynamie.

    Inutile de revenir en arrière. Une bonne partie du territoire français semble irrémédiablement vouée à l'agriculture, et ne pas pouvoir suivre le chemin technologique suivi à outrance par la Chine. Il faut l'assumer; la biodynamie le permet.

  • Le culte du dieu inconnu et les valeurs indiscutables de la République

    00000000000.jpgLe mysticisme transcendantal est une forme de sentiment religieux se voulant en lien direct avec un absolu au-delà de tout, et tendant donc à mépriser les religions manifestées. À sa manière, François de Sales en parlait, dénonçant, en réalité, l'excès orgueilleux d'une telle position, tout en feignant d'avoir de l'admiration pour ceux qui étaient ainsi capables de se lier intérieurement à un dieu si élevé, qu'il s'apparentait au pur néant. Je veux dire: l'idée divine située au-delà de toute idée ne trouve que du néant, comme chez Sartre, elle ne trouve plus même de personnalité. Car toute personnalité est un masque, une émanation, et le principe vénéré par les absolutistes ne concède rien à une émanation quelconque. Ils pensent ainsi être en relation avec une vérité qui échappe forcément au vulgaire, toujours lié à une forme illusoire et passagère.

    À cela, François de Sales répondait que l'homme normal ne devait pas chercher à se distinguer autant de la masse – et que, pour atteindre le Père éternel, il fallait suivre un chemin plus modeste, plus accessible, plus efficace pour une âme de toute façon saisie dans les limites de la Terre, de l'espace et du temps. L'âme étant, qu'on le veuille ou non, remplie d'images qui lui viennent du monde sensible, il faut déjà qu'elle les purifie, les affine, les transforme jusqu'à les hisser vers le monde spirituel pris en lui-même – jusqu'à effleurer l'aile de l'ange. Et à cette fin l'imagination contrôlée, soumise aux différents points de la doctrine chrétienne, était utile voire nécessaire.

    Il conseillait ainsi de se représenter des scènes évangéliques – mais aussi des symboles, des images tirées des Prophètes, et, enfin, une image qui depuis a été consacrée par Henry Corbin et montrée comme enracinée dans la tradition initiatique perse, celle de l'ange montrant en haut la lumière divine (du doigt pour François de Sales, de l'aile éclairée pour Henry Corbin), en bas l'obscurité infernale (avec une main baissée pour le saint savoyard, et une aile bleu sombre pour Corbin).

    Cette représentation était efficace pour la métamorphose intérieure, parce qu'elle permettait à l'action même de se diriger lucidement vers le bien, et ne prétendait pas arracher le concept pur à la vie. De fait, assimiler la divinité à un au-delà absolu est prétendre détacher la considération mystique de l'action quotidienne, qui reste forcément marquée par les mécanismes 00000000.jpgcorporels. C'est renoncer, ainsi, à la purification et à l'évolution – c'est se poser comme d'emblée supérieur, appartenant à une élite faite pour gouverner et imposer ses valeurs. C'est faire comme si l'action en elle-même ne rapprochait ni n'éloignait de Dieu, comme si le bien et le mal n'existaient pas – étaient dérisoires –, comme s'il suffisait d'appartenir à cette élite pour être bien.

    Et c'est, il faut l'avouer, la psychologie dominante dans les classes supérieures en France, qui tendent à croire qu'elles ont partie liée avec l'éternité parce qu'elles affinent leurs pensées jusqu'à sonder le néant. C'est ainsi qu'elles sont amenées à mépriser la vénération du monde intermédiaire – des anges, des saints, des dieux, et même de la Trinité – Dieu en trois personnes. François de Sales n'a pas si bonne presse, parmi elles. C'est dommage. Même l'allégorie de Marianne devra prendre vie, devenir la déesse de la France, et sa célèbre devise ses trois Grâces, si on veut que, dans les âmes, l'idée de la République redevienne active, si on veut qu'elle les porte, les enthousiasme.

    Mais au fond, le veut-on vraiment? N'est-il pas plus simple de rabaisser ce qui n'est pas soi, pour conserver sa propre hauteur? C'est une question qui mérite d'être posée: même en haut lieu, aime-t-on vraiment la République? Si c'était le cas, la faire aimer aux autres ne poserait pas de problèmes.

  • Carcassonne, ville et cité

    00000.jpgOn vante la Cité de Carcassonne, restaurée par Viollet-le-Duc et visitée par des millions de touristes, mais elle est en dehors de la ville normale, moderne et ordinaire de Carcassonne, laquelle il m'est venu l'idée de visiter aussi, avec ma fille, quand elle est venue me voir en Pays cathare. J'ai été surpris, je l'avoue, par son caractère sinistre. Que ses habitants me pardonnent, s'ils l'aiment, mais c'était samedi et il y avait très peu de monde dans les rues – et il n'y avait guère, se croisant, que deux rues relativement occupées par des magasins ouverts. De surcroît, dans ces deux rues, beaucoup de gens visiblement au chômage, ayant un air d'errance et de désarroi au visage, que Dieu les aide!

    La ville sinon était sombre et déserte et s'effritait visiblement, les façades défraîchies s'apprêtant à tomber en ruines sous le poids des touffes d'herbe s'amassant sur les corniches, ou simplement du vent. De vieux hôtels particuliers, jadis somptueux, n'étaient plus, abandonnés, que l'ombre d'eux-mêmes. Le crépis morcelé laissait en mille endroits à nu les murailles.

    La municipalité ne manque pas d'argent, car la seule partie neuve et élégante de la ville est faite des places et des jardins publics. Mais le fait est que les habitants s'en sont allés, et que la ville est sur la voie d'un de ces irrémédiables déclins qui étonnent le touriste amateur de la vieille Grèce ou de la vieille Rome, quand il passe entre leurs ruines.

    Je n'en connais pas la raison, n'ayant pas étudié l'histoire récente du lieu. Les cités proches de la maison que j'ai achetée dans le même département ont aussi été désertées par leurs habitants, parce que les usines qui y 0000000.jpgétaient ont fermé. Je suppose qu'une raison proche a éteint l'activité carcassonnaise. Consacrées au textile, on a pu leur imposer, plus ou moins tactiquement, des normes environnementales qui les ont achevées. On destinait le département au tourisme, et les usines gênaient. Qu'elles aillent polluer en Chine, s'est-on peut-être dit.

    Mais le tourisme reste modeste, dans l'Aude, sauf sans doute à Narbonne, devenue la plus grosse ville du département, et qui a plutôt belle allure. 

    J'ai entendu dire que près de Limoux, à Alet, une eau suffisamment riche pour être vendue était déversée dans la rivière parce que des associations empêchaient, par toute sorte de procédures, une entreprise de la mettre en bouteille. Je suppose qu'elles pensent que l'eau est à tout le monde – mais à tout le monde aussi, l'argent donné par l'État pour les tribunaux, la police, les écoles, et que d'autres lui fournissent en mettant bien l'eau en bouteille, par exemple à Évian. Car la Haute-Savoie paie plus d'impôts, en volume, qu'elle ne reçoit d'argent en retour, mais l'Aude est dans le cas contraire. Et à mon avis, s'il ne faut pas chercher à s'enrichir, il faut au moins chercher l'équilibre.

  • Michel Houellebecq et le communisme

    000000.jpgDans son roman Plateforme, Michel Houellebecq évoque le communisme, tel qu'il s'est matérialisé à Cuba. Un vieux Cubain sincèrement communiste y raconte l'échec profond du rêve des fondateurs, à cause de l'égoïsme humain spontané. Les Cubains n'ayant pas plus que n'importe qui le sens du collectif, dès que quelque chose était à tout le monde chacun le prenait pour soi, le mettait chez lui, l'offrait à ses enfants, à ses parents, à ses cousins – et, de cette sorte, les usines se vidaient de tout leur matériel, volé par les particuliers pour leur entourage.

    Car Houellebecq reste quand même convaincu que la base sociale de l'humanité existe, à travers la famille. Il le dit dans Soumission: si l'islamisme marche mieux que le communisme, c'est parce qu'il s'appuie sur la famille, cellule collective fondamentale. C'est en fait donner raison aux royalistes qui fondaient l'État sur l'hérédité et la notion de lignée, c'est à dire de famille. Or, cela n'a pas marché non plus, et l'illusion persiste, en lui, qu'il existe chez l'individu un instinct social naturel. Mais je ne crois pas que cela soit le cas.

    Je ne dis pas cela pour qu'on rompe avec sa famille, mais le fait est que l'individu peut survivre, gagner sa vie, s'affirmer dans l'existence même sans sa famille – même en ayant rompu avec elle. C'est possible. Et que les Cubains ramènent le matériel des usines à la maison et en fassent cadeau à leurs proches renvoie seulement au tissu social que l'individu se crée lui-même – ne serait-ce qu'en naissant. Car il n'est pas aussi sûr que le croient les matérialistes que la naissance soit une action passive, et, en Asie, la vie de Bouddha le montre bien choisissant sa famille avant de naître – et un récit de Platon, on le sait, va dans le même sens.

    Mais peut-être qu’alors on se soucie peu du corps politique auquel on appartiendra? Rudolf Steiner dit qu’on est attiré à la fois par un lieu, une langue et une famille – mais non par un quelconque État.

    Le Cubain de Plateforme qui pleure la fin de son rêve affirme que les fondateurs étaient pourtant d'un communisme sincère – ce dont je doute, Fidel Castro ayant donné l'exemple notoire du profit égoïste qu'on 0000.jpgpouvait tirer de la gloire acquise pour combler d’énormes besoins sexuels. Mais on peut toujours dire que les femmes éblouies étaient d'accord. Oui, mais souvent les hommes sont aussi d'accord pour faire des cadeaux à ce type de triomphateurs glorieux, et l'enrichissement des puissants ne relève pas toujours du vol, contrairement à l’idée reçue. Il ne faut pas se focaliser sur l'argent.

    Bref, l'individu est plus fort que le collectif, dans le sentiment humain, et Houellebecq en fait s'en désole. On sait qu'il est d'une famille communiste, et qu'il lisait Aragon en public en pleurant, quand il était jeune.

    Cependant, il a rejeté Pierre Teilhard de Chardin, le seul pour moi qui ait trouvé une collectivité pour laquelle on ait des sentiments forts: c'est l’humanité planétaire. Le défaut de Cuba est d'être trop petite. Celui de la France aussi. Et même celui de la Russie.

    En n'enfermant pas l'individu dans la nation ou la famille, l'universalisme le laisse libre et le consacre, car seuls les individus libres peuvent tisser des liens au-delà des corps politiques – aux États-Unis quand on est cubain, par exemple!

    Le communisme a toujours été trop partiel – déjà socialement, en postulant que la classe bourgeoise, détentrice de capitaux, n'avait pas de légitimité. C'est complètement absurde, elle fait partie de l'humanité au même titre que le reste.

  • Jean-Charles Mogenet, maire de Samoëns

    0000000.jpgJuste avant le Confinement – dès le premier tour des élections municipales françaises, mon cousin Jean-Charles Mogenet a été élu maire de Samoëns, le village ancestral, à une écrasante et surprenante majorité: le maire précédent, Jean-Jacques Grandcollot, avait eu deux mandats successifs, et était réputé très solide. Il avait été professeur de mathématiques au collège cantonal, après être venu de Paris, et était même passé du socialisme au gaullisme afin d'être plus facilement élu, dans un lieu où le socialisme a toujours été honni.

    Je ne veux pas le critiquer, car il nous a accueillis gentiment, mon ami Marc Bron et moi, quand nous avons cherché à présenter au public le livre que nous avions réalisé sur la poésie en patois de mon arrière-grand-oncle (un autre Mogenet, prénommé Jean-Alfred). Mais le fait est qu'il a fondé sa carrière sur l'idée de dynamiser économiquement la station de ski, et que cela a beaucoup plu pendant un certain temps, car c'était pour les locaux l'occasion de rester au pays et d'y travailler, de s'y enrichir. Sa mesure la plus marquante a été d'accueillir le Club Med, institution célèbre qui devait rapporter des millions.

    C'est ce que les entreprises dominatrices promettent toujours pour qu'on facilite leurs projets, leur donne les autorisations nécessaires – voire des subventions déguisées, par exemple en transports publics. Très tôt 0000000000000.jpgnéanmoins des problèmes sont apparus, notamment pour l'environnement, que le Club Med respectait bien mal, ce qui lui a valu plusieurs procès parce qu'il polluait les sources et dérangeait la vie séculaire de Samoëns, faite aussi d'agriculture, d'écotourisme, de traditions, de tranquillité appréciée par une clientèle un peu chic. Finalement il est apparu que la gloire d'accueillir le Club Med était cher payée.

    Très tôt, mon cousin, élu de l'opposition, s'est opposé sur ce sujet à son rival – et les débats ont dû être vifs, car un jour, il s'est confié à moi, il n'en pouvait plus de la dureté du monde politique, de ce qu'on lui lançait à la figure pour le faire taire, des tensions entre les gens. Jean-Charles est très connu pour sa gentillesse, et est toujours souriant, doux, calme, ayant été excellemment éduqué par ses parents. Son père a du reste aussi été maire, et même Conseiller général, et, quand je rencontrais des Savoyards du cru, comme on dit, on me demandait souvent si je lui étais lié – il était très célèbre.

    Jean-Charles était donc doux et franc, et ne comprenait pas l'arrogance et la brutalité de ses concurrents, citadins plus accoutumés à jouer des coudes – à la compétition sociale.

    Mais finalement, il a tenu bon, et ça a payé, il s'est imposé, surpris lui-même par son score écrasant. Un jour les fils du destin se sont tendus vers lui, et cela a été un torrent – un rush. Au fond tout le monde le voulait, mais sans oser y croire, on avait peur de perdre les avantages acquis, et on se soumettait à l'autorité apparemment la plus forte. Cela faisait hurler mon père – qui ne comprenait pas l'amertume du destin, car lui aussi aurait voulu 00000000000.jpgêtre maire, ou du moins qu'un membre de la famille le fût: il a quelque chose de clanique.

    Jean-Charles Mogenet est bûcheron de métier, il coupe les arbres qui sont en trop (il y en a plus que les écologistes rêveurs venus des villes ne s'en rendent compte, car il faut aérer les forêts), et le fait en respectant le plus possible l'environnement, ce qui lui coûte plus cher. Il trouve absurde que pour bâtir à Samoëns, on fasse venir du bois d'Afrique. Et puis il joue très bien du cor des Alpes. Son père était déjà un phare de la fanfare municipale, ils ont tous deux une âme d'artiste. Je l'écoutais, petit, jouer les glorieux Allobroges le 15 août, jour de l'Assomption, et c'était beau et poétique, cela s'enfonçait dans la légende. La Vierge montée au ciel protégeait les Savoyards! Et la légende continue, je pense...

  • David Lynch et les révoltes de Dame Nature

    00000000000.jpgPendant le confinement lié au coronavirus, David Lynch, interviewé, a brièvement fait savoir que pour lui la pandémie était issue d'une révolte de Mère Nature, à laquelle on faisait trop de mal, et que les confinés devaient méditer, ou s'adonner à l'écriture d'un poème, ou une autre activité artistique. En plus simple, il reprenait, dans les grandes lignes, ce que Rudolf Steiner disait des pandémies en général – mais qu'il n'a dit que dans diverses conférences, à différentes époques de sa vie.

    Cependant David Lynch n'a pas l'habitude d'entrer dans le détail ésotérique des choses, il préfère les suggérer – refuse de les dire explicitement. Il laisse la possibilité, dans ses films, que même les esprits qui possèdent des êtres humains et les font mal agir soient de simples allégories – tout en affirmant que les univers qu'il crée sont bien réels. En introduction d'un épisode de Twin Peaks, il faisait dire à la Dame à la Bûche (sorte de clairvoyante énigmatique, de seer) que l'univers de Twin Peaks était au-delà de la porte de feu – ce que bien peu de gens comprendront, affirmait-elle. Mais en 0000000000.jpgoccultisme, au-delà du feu est le monde spirituel, le pays des esprits – anges ou démons. Il ne veut pas faire référence explicitement à l'occultisme, mais il y pense.

    Le mal que nous faisons à la Nature est connu: on a même émis l'hypothèse que le coronavirus était lié à des nuages de pollution, que ceux-ci le véhiculaient. Mais on ne sait pas à proprement parler si c'est le mal qu'on fait à la Nature qui a donné naissance au coronavirus. Les pandémies médiévales étaient-elles liées à des feux de cheminée? Car on refuse parfois de l'admettre, mais la pollution de l'air n'est pas si nouvelle qu'on croit: la vallée de Chamonix était déjà autrefois pleine de fumées qui abîmaient les poumons, et Horace-Bénédict de Saussure dit que l'air à la fois froid, humide et fumeux laissait une espérance de vie réduite aux Chamoniards...

    Je pense, néanmoins, que Lynch est ici plus mystique, plus évasif; que si la pollution est impliquée, il s'agit aussi de pollution spirituelle – que le mot doit garder ici son sens religieux d'impureté morale 0000000000000000000000.jpgs'exprimant physiquement. On se souvient que Steiner disait que le mal fait aux animaux pouvait rejaillir sous forme de bacilles, de maladies épidémiques. C'est en fait karmique, et David Lynch croit réellement au karma, on peut en trouver mille preuves dans ses films. Peut-être que le mal qu'on fait au règne végétal aussi a un tel effet karmique.

    Mais le mensonge fait-il du mal à la Nature? Car Steiner disait que son effet karmique pouvait être une maladie. Pour la plupart des êtres humains, la Nature n'a cure de la vérité, donc une telle idée est absurde. La vérité n'est pour eux qu'une catégorie de la subjectivité humaine. Mais cela signifie beaucoup. Car quoique les êtres humains disent sur leurs valeurs et leur éthique, au moment d'agir, ils ne suivent que ce qu'ils croient être les lois de la Nature. Et la croyance que le mensonge ne change rien au monde extérieur peut amener à mentir si l'intérêt personnel y trouve son compte. On ne devrait donc pas se plaindre de la croyance qu'un mensonge dérègle les lois naturelles si on déteste le mensonge. Et n'est-il pas réellement détestable, ne le ressent-on pas réellement comme tel?

    Comment pourrait-il dérégler les lois naturelles? demandera-t-on. La Nature peut-elle mentir? Mais n'y a-t-il pas un lien entre ce qu'on ressent comme étant la Nature normale, et la vérité d'une parole? Une parole normale peut-elle être un mensonge? Les deux lois ne fonctionnent-elles pas ici sous un rapport au moins d'analogie? J'y reviendrai à l'occasion, en m'appuyant sur Tolkien, dont les démons étaient des menteurs en même temps que d'impénitents pollueurs.

  • Statut de la littérature régionale dans la France centralisée: éducation et libertés

    000.jpgDe l'article que j'ai fait l'avant-dernière fois sur le catholicisme spontané des traditions régionales, que doit-on faire sur le plan politique? De deux choses l'une. Soit on affirme que la culture doit être laïque, ou agnostique, et il faut bien se résoudre à accepter qu'en France la culture parisienne soit prédominante, puisqu'elle est bien plus avancée, en moyenne, sur la voie de l'agnosticisme que les cultures régionales. Soit on affirme que c'est la liberté qui compte le plus, que la laïcité ne doit pas avoir d'effet sur la culture, qui doit rester entièrement libre, et on admet que, à titre individuel, on a le droit de faire le choix des traditions catholiques et du merveilleux chrétien que portaient dans leurs textes Frédéric Mistral et Anatole Le Braz.

    Le problème est évidemment celui de l'éducation. Est-elle d'abord individuelle, ou collective? Ici la loi contredit la pratique: en théorie, les familles sont libres, parce que les droits de l'homme stipulent qu'elles ont la responsabilité de l'éducation des enfants. En pratique, le Gouvernement, en France, n'a aucunement l'intention de laisser les familles diriger l'éducation des enfants, et entend bien leur imposer l'agnosticisme laïque de mise dans la culture parisienne.

    La raison en est simple: déjà le Roi imposait un gallicanisme abstrait pour faire triompher la monarchie absolue contre le féodalisme assimilé au merveilleux chrétien – à la pluralité des saints et des anges, pour ainsi dire. La République, fondée par des disciples des philosophes rationalistes, a tout intérêt, à son tour, à convertir l'ensemble des citoyens à la culture de ses fondateurs.

    Le régime est donc toujours plus ou moins: une loi, une foi, quoi qu'on dise. L'unicité de l'Éducation nationale, et des programmes d'étude, le confirme. Les traditions religieuses doivent être marginalisées et subordonnées à la tradition philosophique des Lumières.

    Mais la liberté individuelle après tout peut amener à préférer Joseph de Maistre à Montesquieu, quoi qu'on pense. Le conflit donc apparaît entre les familles qui conservent la tradition de Frédéric Mistral et de son merveilleux chrétien ou populaire en langue provençale, et la République qui ordonne de faire étudier plutôt Émile Zola et ses principes repris de la science positive, et exposés en français. C'est tout simple.

    Il est difficile de songer à un État républicain qui va laisser se répandre l'enseignement du provençal et du merveilleux chrétien et paysan de Frédéric Mistral. S'il sera amené à accepter en théorie les traditions familiales 0000.jpgpuisqu'il reste en principe démocratique, il ne fera jamais rien de lui-même dans ce sens, et profitera bien des occasions qui se présentent pour restreindre la diffusion d'une telle culture, jugée par lui contraire à ses valeurs.

    D'ailleurs avec les meilleures intentions du monde: pour ses élites, c'est là une culture nuisible à l'individu, puisqu'elle le laisse dans des illusions passéistes. Le colonialisme intérieur a des buts de civilisation: cela s'entend. Il est profondément progressiste.

    Mais la véritable évolution ne viendra que de la liberté laissée aux individus. Ce sont eux qui investissent et entreprennent. Ce sont eux qui créent. Et il est possible que, pour bien créer et entreprendre, l'inspiration des Saints du Ciel chers à Mistral soit parfois plus efficace que celle de Jean-Jacques Rousseau. Cela ne se décrète pas à l'avance; cela ne se vérifie qu'à l'expérience.

    La persistance de la tradition inaugurée par Mistral, malgré le peu d'encouragements du pouvoir central, prouve que c'est bien le cas – que Jean-Jacques Rousseau ne suffit pas. Pour vivre pleinement, pour appréhender l'humain dans sa totalité, il faut les deux – et l'application politique en est évidemment le fédéralisme.

  • Laïcité culturelle et littératures régionales: la longueur d'avance de Paris

    00000.jpgIl est une réalité qui est difficile à avaler pour ceux qui aiment les langues et cultures régionales et qui en même temps sont partisans de l'agnosticisme philosophique et de la suppression, dans la vie spirituelle, des allusions au christianisme et plus généralement à la Bible. Cette réalité toute simple, dont on ne doute pas à Paris, c'est que les cultures régionales sont plus enracinées, en moyenne, dans le catholicisme, que la culture parisienne.

    Et il n'en est pas ainsi seulement depuis la Révolution. Le gallicanisme émanant de la Maison de France tendait déjà au rationalisme, tendait déjà à s'accorder avec la philosophie stoïcienne – avec Sénèque –, tendait déjà à faire de Dieu une abstraction, et des saints thaumaturges un fantasme. Déjà, au sein même du 0000000.jpgcatholicisme, Paris s'opposait aux provinces, plus marquées par le merveilleux et le culte des saints guérisseurs, par la tradition médiévale et ce qui émanait des Francs: car ceux-ci vénéraient saint Martin, saint visionnaire et thaumaturge dont le tombeau guérissait de mille maladies, mais les Romains classiques n'étaient pas dans cet horizon, ils restaient fidèles à l'ancienne tradition latine, et à l'empereur Auguste.

    Avec l'essor de la philosophie agnostique, l'opposition entre Paris et les provinces a été encore plus nette et franche. Comme la République a consacré la philosophie des Lumières (prétextant à cette fin la laïcité), le conflit est apparu dès 1793 et les guerres de Vendée.

    À presque tous cela semble un progrès: intellectuellement, on l'assume joyeusement. Mais beaucoup n'en restent pas moins attachés aux cultures locales et familiales, qui étaient généralement bien différentes – bien plus marquées, qu'on le veuille ou non, par le catholicisme populaire.

    Pris dans une contradiction, leur effort est souvent de montrer que la littérature régionale n'est pas si traditionaliste qu'on croit: que Frédéric Mistral n'était pas un simple catholique chantre des vieux métiers et de la paysannerie, des saints provençaux et de la Vierge Marie. Il était plus nuancé, affirment-ils.

    Oui, d'accord, personne n'est parfaitement assujetti à un modèle préconçu, cela s'entend. Mais si on compare Mistral avec la plupart des auteurs parisiens de son temps, il était réellement plus proche de l'Église catholique. Même si on le compare à Léon Bloy, on découvre chez lui un catholicisme plus tranquille et plus traditionnel, moins marqué par le gallicanisme et la théologie abstraite.

    Et ce n'est pas tout de même un cas isolé: tout le Félibrige, fondé par Mistral et quelques amis, était parrainé par les évêques locaux, qui voyaient dans ce chant de la vieille Provence aussi un hommage rendu aux saints protecteurs du lieu, et de leur reine virginale à tous.

    Même le félibre Jean-Henri Fabre, peu attiré par le catholicisme, a été rejeté par l'instruction laïque parce que son 000000.jpgspiritualisme, disait-on, le rendait complice de l'Église romaine. Son rejet des théories à la mode à Paris, son goût pour l'observation précise des insectes en action et son idée d'une intelligence de la nature choquaient et choquent toujours les partisans d'une culture laïque, c'est à dire agnostique. Qu'il ait été félibre et proche de Mistral n'arrange évidemment rien.

    Il faut donc bien se rendre à l'évidence, même si l'exemple provençal peut paraître isolé. Il ne l'est pas. À la rigueur, en Provence, il y a eu plus de républicains qu'en Bretagne ou en Savoie. Il est donc inutile de chercher d'autres exemples. Et ma thèse de doctorat a montré que l'ancienne Savoie allait aussi dans ce sens.

    Les historiens officiels s'en sont scandalisés. Mais c'est la vie.

  • L'école et l'égalité en France, au sein du Confinement

    000000.jpgLa loi dit que l'instruction obligatoire n'existe en France que jusqu'à seize ans, et elle est sans doute rationnelle, mais il est curieux que tant de lois ne soient pas suivies dans leur esprit par les gouvernements qui sont censés veiller à leur exécution, ou projeter de les changer si elles leur déplaisent. Car un professeur de l'instruction publique reçoit continuellement des injonctions pour garder les élèves bien au-delà de l'âge légal non pas seulement dans son cours, mais même dans l'établissement où il travaille, et dont il n'a pourtant pas la charge globale.

    Combien j'ai vu d'élèves qui, ayant seize ans ou plus, ne se plaisaient apparemment pas en cours, puisqu'ils cherchaient plutôt à entraver son déroulement, et que, pour autant, il était proscrit de mettre à la porte même pour une séance, la loi l'interdisant au professeur (bien qu'officiellement il soit maître de sa classe – encore une contradiction).

    On raconte même que quand un élève de seize ans ou plus ne vient plus en cours sans avoir de justification valable, ce n'est pas à l'administration du lycée de s'interroger sur sa volonté de continuer à venir ou non, mais aux professeurs de le contraindre à venir, en le mettant en retenue. Il ne s'agit pas de prévenir les parents: ils sont généralement au courant; mais de demander aux professeurs de faire la police officieuse.

    À l'armée, raconte-t-on, on laisse aux simples soldats les actions sur lesquelles le règlement pourrait trouver à redire. Peut-être que c'est pareil dans l'administration civile.

    Pendant le confinement, l'inquiétude du Gouvernement était grande, de laisser les enfants des catégories sociales dites défavorisées dans leurs familles, sans contact avec les professeurs fonctionnaires. Pourquoi? Il a parlé d'égalité. Mais on peut soupçonner qu'il a surtout peur de la marginalisation, et donc de naissances de 0000000000.pngcommunautés autonomes, et incontrôlables par sa police. Car en France, si l'État n'est pas policier, c'est qu'on a instruit à la population de se soumettre d'elle-même, on lui a enjoint de recevoir avec joie ou au moins résignation les directives d'un Gouvernement qui n'a que le bien du peuple en tête, et l'égalité pour tous. Mais si les enfants sont éloignés de l'école, ils ne sentiront plus le lien organique avec le Gouvernement, et leur faire payer des impôts sera très difficile, et plus généralement leur faire respecter la loi.

    L'identification du peuple au Gouvernement est de fait très moyenne. Si dans le monde il y a pire, il y a aussi mieux. En France, l'État est volontiers regardé comme lointain, et artificiel.

    L'école sert ce que les choses n'empirent pas. Autrefois elle servait à les améliorer, mais cela n'a marché que brièvement, et maintenant on est davantage sur la défensive - on essaie surtout de sauver les meubles.

    Dans la logique du Gouvernement, toutefois, cette préoccupation n'est en rien contraire au souci de l'égalité. Ce dernier n'est pas simplement, comme on pourrait croire, la face jolie et plutôt mensongère d'une action gouvernementale surtout soucieuse de survie. La logique est de dire que le salut de l'être humain vient de son adhésion à l'État: celui-ci est la voie par laquelle l'humanité s'accomplit dans son être spirituel profond, tout comme dans son être matériel. Il n'y a qu'une seule chose, du reste, disent les philosophes officiels: le bien-être matériel crée le bien-être spirituel. Car l'État étant terrestre, sa divinisation se confond avec le matérialisme théorique.

    On n'imagine pas possible que des communautés prennent effectivement leur autonomie, et se débrouillent correctement dans une sorte de médiocrité dorée, laissant le soin aux individus de se sauver par eux-mêmes. Ce serait l'Apocalypse. La seconde mort de Dieu. Donc il est nécessaire de tout faire pour ramener les jeunes au lycée, même quand ils ont passé seize ans.

    La question se pose dès lors de savoir pourquoi on ne change pas la loi. Est-ce pour donner l'illusion de la liberté? C'est vrai qu'on parle moins de celle-ci que de l'égalité. Elle fait peur à des âmes qui, je pense, vénèrent l'État plus qu'il n'est sensé.

  • Engagement politique et militantisme culturel: regards des syndicats français sur les cultures régionales

    00.jpgJe voudrais encore revenir sur les conversations intéressantes que j'ai eues à Montpellier avec des membres du Département d'Occitan de l'Université après ma conférence sur Jean-Alfred Mogenet. La question politique est très tôt apparue, car on m'a parlé du positionnement à cet égard de mon ami Marc Bron, célèbre promoteur de la langue savoyarde, qu'il enseigne, et avec qui j'ai édité le volume de poèmes de mon arrière-grand-oncle: il en a traduit les poèmes, qui sont en patois de Samoëns. Il avait choqué les militants montpelliérains de la langue occitane en déclarant que l'important syndicat d'enseignants appelé SNES était à ses yeux trop à gauche. 

    Je ne pense pas que pour autant lui-même soit très à droite, s'il est bien sympathisant de la tradition catholique. Et cela a été dévoilé par l'ouverture des archives du Parti communiste français: celui-ci a bien pris le contrôle du SNES en 1967.

    Trop à gauche ou pas, les communistes avaient une tendance à l'uniformisation qu'a dénoncée en son temps Léopold Sédar Senghor, lequel, après avoir été l'un d'eux, a choisi d'adopter les idées du jésuite Pierre Teilhard de Chardin et de fonder l'organisation politique du Sénégal sur une base fédéraliste, multiculturelle et multiethnique: le pays a six langues reconnues par l'État. Et tout n'y est pas parfait, mais c'est quand même un des pays africains les plus stables et les plus harmonieux, un de ceux où on a le plus 00.jpgenvie d'aller. Il le doit, je crois, à Senghor et à sa conception puisée en Teilhard de Chardin. Car Senghor rejetait aussi l'athéisme, et il faut avouer, comme il le pensait, que toute culture digne de ce nom puise son souffle dans la divinité. L'asséchement des cultures fondées sur le réalisme socialiste ou l'agnosticisme laïque montre d'expérience que la source est occulte, et qu'il est absurde d'imposer à cet égard une limite à l'expression culturelle.

    Je pense que, plus ou moins clairement, c'est ce que voulait dire Marc Bron. Il pensait que le communisme était excessif dans sa volonté de limiter l'expression culturelle, même quand il était en principe favorable aux langues régionales parce qu'elles sont populaires. En patois, on chante beaucoup les métiers manuels, n'est-ce pas.

    Mais pas trop le sort de l'ouvrier à l'usine: c'est plutôt Zola, qui faisait cela, et il écrivait en français. Or, tout de même, ces ouvriers d'usine étaient le gros des militants du Parti communiste, et les professeurs de l'Éducation nationale adhérents du SNES avaient eux aussi plus Zola comme référence, que Frédéric Mistral. Il n'était donc pas forcément d'une stratégie efficace de s'en remettre au PC ou au SNES. Et Marc Bron et moi, je ne le cacherai pas, avons un jour décidé d'adhérer ensemble au SGEN, lié à la CFDT.

    Je pense que la CFDT est liée à son tour à ce qu'on pourrait appeler la gauche chrétienne, et c'est un fait que l'enseignement catholique est en moyenne plus ouvert aux cultures régionales que l'enseignement public. Je n'en veux pas seulement pour preuve que les collèges et lycées catholiques de Savoie proposaient l'étude des œuvres littéraires de François de Sales en cours de français, mais aussi ce que m'a dit mon ami Marcel Maillet, poète qui fut aussi proviseur, justement du lycée Saint-François-de-Sales de Ville-la-Grand (près d'Annemasse): cela ne lui posait aucun problème d'y inviter 00.jpgJean-Marc Jacquier, musicien traditionnel fondateur de l'excellente Kinkerne, et sympathisant notoire de la Ligue savoisienne. Dans le public, cela ne risquait pas d'arriver, car, il faut bien le reconnaître, on y est plus ou moins chargé de faire l'apologie de l'État central.

    Toutefois, il existe un organisme qui promeut les langues régionales dans les établissements publics, appelé la FLAREP, dont j'ai été membre à travers l'Association des Enseignants de Savoyard, dont j'ai été trésorier (et dont Marc Bron est président). Et je dois dire, avec beaucoup de reconnaissance, que le volume de poèmes de Jam a bénéficié du soutien financier de cette AES, à son tour soutenue, à cette occasion, par la Région Rhône-Alpes-Auvergne, dirigée par Laurent Wauquiez – plutôt dans le camp catholique, je pense, que dans le camp laïque!

    Un professeur d'histoire lié au Département d'Occitan rappelait que l'occitaniste Robert Lafont et son ami Max Rouquette s'en sont pris avec virulence aux mistraliens, conservateurs, traditionalistes, culturellement fixistes, pour ainsi dire. Je m'en suis étonné, demandant en quoi les mistraliens empêchaient Lafont et Rouquette d'écrire 00.jpgcomme ils voulaient, et qu'ils n'eussent pas davantage respecté la mémoire de Mistral, un grand poète, au moins en respectant les choix personnels de ses adeptes après sa mort. De quelle unité politique ou idéologique qui que ce soit a besoin, en ce monde?

    Mon camarade historien certifie qu'il ne s'agissait pas de s'attaquer à Mistral, mais à ses adeptes traditionalistes.

    Cependant, il reconnaît que Mistral n'a pas été clair, sur le plan politique – qu'il a beaucoup fluctué. Mais n'était-il pas avant tout un poète? N'attendait-il pas que les institutions soient au service de la culture, plutôt que l'inverse? C'est mon cas, je l'avoue. Pour moi, la civilisation tend à l'art. C'est par l'art que les âmes s'ennoblissent et que les lois s'améliorent; la politique n'en est que l'exécution sociale. C'est ce que pensaient William Morris et André Breton, et c'est pourquoi le Parti communiste, dont ils faisaient partie, les a exclus.

  • L’impôt par l’école: ou les vrais buts de l'éducation

    route-baisse-francele-2018_0_729_303.jpgLorsque des politiques protestent qu’il faut payer des impôts, ils invoquent les routes, les hôpitaux et les écoles. Ils assurent ainsi qu’ils font le bien du peuple – qui en doute en permanence. Mais cela a aussi un effet sur les écoles, chargées de faire la promotion de la République généreuse. Dans les faits, les professeurs français sont les plus mal payés d’Europe, alors que les impôts français sont les plus gros d’Europe. Le peuple n’est pas toujours dupe, même quand il ne trouve rien à répondre aux arguments que les politiques lui infligent.

    L’effet sur l’éducation, j’en ai déjà parlé, en est bien mauvais. Cela immobilise le professeur et le pétrifie, engoncé qu’il est dans les lois et les buts du Gouvernement. Il est chargé de donner un visage amène et chaleureux à 00.jpgl’État, doit parler toujours avec douceur même aux élèves les plus agressifs, doit se montrer ému par les problèmes familiaux que certainement ils ont – ou sociaux, ou que sais-je? Peu importe que l’éducation doive aussi faire obstacle au mal, quelle que soit son origine: l’important n’est pas là, mais de montrer le visage bienveillant du Gouvernement.

    Car il l’est, bienveillant, oh oui, et il l’est parce que Machiavel l’a dit: un Gouvernement qui n’a pas l’air bienveillant n’a aucune chance de se faire obéir du peuple – et de faire rentrer les impôts. Les politiques sont pénétrés de cette vérité cachée à tous, quoique révélée en son temps par Victor Hugo, que les impôts peuvent être très chers à recouvrer, et qu’en ce cas cela signifie que le peuple n’adhère pas aux projets du Gouvernement.

    Il est égoïste, dira-t-on: il ne veut pas financer les routes qui assurent la possibilité de commercer, les hôpitaux qui soignent et sauvent des vies et, surtout, les écoles qui éclairent les masses et leur permettront à terme de hopital_tulle-4684102.jpggagner de l'argent. Oui, le Gouvernement, lui, est tellement généreux! Il sait en tout cas que si le peuple n’en est pas persuadé, il ne paiera pas d’impôts, et qu’il n’aura pas d’argent, et donc pas de pouvoir. Car la police elle-même n’obéit que si elle est payée.

    Il sait aussi, bien sûr, que si les gens n’ont pas de métier productif, il n’aura pas d’impôts à ramasser. Il s’agit donc, sous couvert de rendre service aux futurs employés, de leur faire faire le plus possible des travaux productifs. Il s’agit de les former en ce sens, plus que de les éduquer.

    Si l’État réellement était assez généreux pour avoir le sens du Droit, que ferait-il? Il ferait payer l’école par ceux qui le peuvent, et se contenterait de donner de l’argent à ceux qui ne le peuvent pas, sous forme de bourses proportionnées aux revenus maigres. Quitte à ne demander qu’une somme symbolique à ceux qui n’ont vraiment rien, pour fournir à leur place l’argent manquant. Dès lors, la liberté d’éduquer, privilège des parents, fonctionnerait à plein et, d’un autre côté, les professeurs pourraient s’adonner pleinement aussi à leurs véritables tâches. Et quelles sont-elles? C'est qu'en plus de former à de futurs métiers, ils éduquent pour élever et éclairer Cicero.jpgl’être humain, non pour qu’il entre dans les travées fixées par le Gouvernement en accord avec le Patronat, mais pour deux raisons: d’une part pour qu’il puisse s’adapter à tous les métiers possibles voire en crée lui-même de nouveaux – car le Patronat et le Gouvernement n’ont pas la science infuse de ce qui rapporte, et beaucoup d'excellents métiers n’existent pas encore, comme on s'en rend trop peu compte. D’autre part, il s’agit d’aider l’individu à s’accomplir spirituellement dans cette vie, non pas seulement pour gagner de l’argent et payer ses impôts, mais pour vivre une vraie vie d’être humain sur la Terre, et déverser en ce monde l’humanité vraie, enfouie dans les profondeurs de l’âme et reflétant les splendeurs du Ciel, comme disait à peu près Cicéron. Car le but de la vie, disait aussi celui-ci, est bien de transfigurer la Terre. Et l’âme humaine ennoblie en est le moyen. Ce n’est pas simplement d’être un bon citoyen ou un bon travailleur.

    D’ailleurs, le bon travailleur et le bon citoyen trouvent leurs inspirations dans les profondeurs de l’âme qui touchent au Ciel, et non dans les objectifs misérables d’un matérialisme à court terme.

  • Éducation et socialisme

    rose.jpgIl y a dans l’Éducation nationale, en France, l’idée que les institutions scolaires intègrent l’être humain dans le corps social, ce qui lui rend forcément service. C’est sa ligne fondamentale: l’éducation est au service d'un corps social regardé comme un idéal – un horizon indépassable.

    Cette idée est d’origine religieuse, quoiqu’elle ne l’avoue pas. On en trouve la preuve dans le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau. Il y dit que la République doit construire sa propre religion, faire du corps social et de ses valeurs un aboutissement absolu pour l’individu moral. La religion républicaine doit séparer le bien du mal et se substituer aux religions antérieures qui accordent à l’individu seul une latitude infinie pour son propre salut – en particulier le christianisme, le bouddhisme et l’Islam chiite: Rousseau nomme explicitement ces religions à ses yeux malfaisantes, et persécutées à juste titre.

    D’une certaine façon, cette orientation s’est prolongée dans le socialisme voire dans le laïcisme, qui dirigent globalement l’institution éducative. La primauté donnée à l’intégration sociale a quelque chose d’effrayant, et empêche les disciplines enseignées de toucher directement l’individu, comprimées qu’elles sont par le but politique affiché.

    Les effets en sont dévastateurs, et pour moi c’est la raison principale du déclin de l’éducation en France, qui a simplement suivi celui de l’éducation soviétique. D’abord, l’institution d’État disposant d’un quasi monopole, elle n’est soumise à aucune concurrence, et peut librement s’énoncer comme modèle sans crainte de devoir Rousseau-732x380.jpgs’interroger sur des réussites autres. Aucune pratique ne peut se poser comme supérieure aux siennes, puisqu’aucune autre pratique que les siennes n’est légitime. D’emblée, toute proposition alternative est dénigrée, diabolisée au nom de principes supérieurs.

    Les pratiques dans les institutions publiques s’en ressentent. Le but de chaque établissement n’est pas d’enseigner la littérature ou les sciences, mais de sauver, mystiquement, les âmes égarées en les ramenant dans le giron de la République. Le français et l’anglais, l’histoire et la physique n’en sont que les moyens.

    Encore faut-il que la République ait de la substance. Et quand, pour sauver les âmes égarées, on se sent obligé d’accueillir des rebelles impénitents dans les classes, on évacue cette substance, car il devient impossible d’enseigner. Rudolf Steiner disait avec raison qu’on ne pouvait laisser un élève ne rien faire dans une classe; c’est comme la fuite qui dégonfle un pneu. Et la loi coercitive oblige justement à accueillir, sans même pouvoir les exclure de cours (c’est devenu interdit), les élèves en marge, qui refusent de participer au travail proposé. Steiner, oui, était prophète: il a dit ce qui phagocyterait l’institution d’État.

    Il a dit que quand la loi fixait les principes d’éducation, le professeur devenait impuissant. Or l’éducation ne s’appuie pas sur la société et ses dirigeants, mais bien sur les professeurs et ce qu’ils enseignent. L’éducation doit sortir de sa politisation.

  • Le sentiment personnel des supérieurs a-t-il une influence légitime?

    darwin.jpgPoursuivant ma réflexion sur la tendance des universitaires et professeurs à partager les mêmes sentiments et à ainsi former une communauté indépendamment d’une véritable réflexion critique, je voudrais parler de ma fille, qui fait des études de lettres et de sociologie à un niveau poussé, sans doute supérieur à celui que j'aie jamais atteint. Parti avec elle en Norvège pour voir son frère qui y vit, j'ai eu l'occasion de converser des sujets de dissertation qu'elle doit traiter, et il y en avait un qui nous a occupés un certain temps, qui était de savoir si la théorie pouvait influencer la pratique et changer les choses en bien – améliorer l'humanité, l'aider à évoluer.

    Je lui ai demandé si elle avait développé l'idée que le darwinisme avait favorisé en Amérique l'esprit d'entreprise en même temps que l'individualisme et l'égoïsme – puisque toutes ces choses sont liées et sont les faces noires et blanches de la même pièce. Moi-même je l'avoue, j'aime les humains, et regarde surtout la faculté des Américains à entreprendre, leur courage à le faire, leur liberté à créer, bien que je sois aussi rebuté, comme presque tout le monde, par la sauvagerie des rapports sociaux.

    Ma fille me répond, justement, que ses professeurs ne veulent absolument pas entendre parler du moindre bienfait permis par le darwinisme social, qu'ils ne font qu'en dire du mal, qu'ils n'y voient que ténèbres et horreur. Que par conséquent elle n'aurait jamais osé faire le moindre paragraphe sur la question, parce que, au-delà de l'objectivité affichée, c'est le sentiment commun aux professeurs qu'il faut considérer dans ces sortes de choses.

    Un pragmatisme lucide, mais qui me montrait ce qui peut-être m'a empêché de réussir dans les études supérieures: le sentiment commun aux professeurs qui corrigent, je m'en moquais complètement. C'est offensant, en un sens. Mais j'aime réellement la logique pure hors de tout communautarisme émotionnel. À ma façon propre, je suis moi aussi un gros individualiste.

    Pour plaisanter à demi, j'ai répondu qu'en ce cas on n'avait qu'à montrer comment la théorie marxiste avait permis de grands progrès sociaux en Chine et en Russie. C'est plus dans la ligne, pour ainsi dire. Plus dans les sentiments de ces gens. Même s'ils disent que non, maintenant qu'on sait ce que ça a donné, moins de bien qu'on pouvait chirac.jpgespérer. Mais moins de mal qu'on le dit parfois, aussi. Cela dit en toute objectivité. Les femmes en Chine sont plus libres qu'au temps de l'Empereur.

    Cela me rappelle Jacques Chirac, qui ne faisait rien mais énonçait ses sentiments en public en pensant qu'ils allaient influencer le peuple. Il aurait fallu pour cela que son avenir dépendît de ses affections personnelles, comme pour les étudiants notés par les professeurs; car s'ils se plient à leurs sentiments, c'est aussi parce qu'ils espèrent avoir un métier et gagner de l'argent. L'argent a plus d'influence qu'on pourrait croire sur les études. Comme en Amérique. C'est seulement qu'en France l'État est proportionnellement plus riche. L'individualisme y est donc moins bien vu.

  • Catalogne romantique et Espagne classique

    Josep-Maria-TERRICABRAS.jpgJ'ai un jour pu approcher un député européen de la gauche catalane profondément indépendantiste, Josep-Maria Terricabras, par ailleurs philosophe et universitaire. C'était à un congrès des régionalistes français, et plus globalement européens, et ce philosophe était drôle, sympathique et talentueux, il parlait avec cœur du projet d'indépendance de la Catalogne, il était certain qu'il se réaliserait. C'était avant le référendum qui a valu à ses organisateurs une condamnation à de la prison.

    On lui demandait ce qu'il comptait faire si cette procédure ne marchait pas, s'il avait un plan B. Il répondait que quand on était amoureux, on n'avait pas de plan B. Il le présentait de façon comique. Cela respirait la fête et la foi. Cela s'accompagnait de moquerie et de mépris pour le pouvoir central, présumé impotent, dans l'incapacité d'agir le moment venu.

    Je mesurais ainsi le romantisme des Catalans, mais aussi leurs illusions, car j'étais persuadé que le pouvoir central avait un fond de force statique, la faculté d'empêcher les changements qui ne l'arrangeaient pas, et qu'il saurait tôt ou tard en user. Franco n'était-il pas déjà la surprenante victoire du sud agricole, catholique et royaliste sur le nord industriel, rationaliste et républicain? Le monde entier ne suit pas toujours le même mouvement, et l'Espagne a en elle une force durablement cristallisante – quelque chose de solide, en même temps que de pesant – si on veut. Quelque chose de minéral, venu des anciens Romains. Comme la France.

    Rudolf Steiner nommait cette force Ahriman – le poids de la matière, ou des institutions consacrées. Face à lui, Lucifer, l'esprit des nuées – des rêves, des illusions, des désirs fous.

    Entre les deux, le Christ. Il les tient, les dompte, et en même temps les écarte. Mais est-il trouvé, par les protagonistes?

    Il y a toujours, en vérité, un camp qui s'éloigne plus de lui, plus du juste milieu.

    À presque tout le monde, la condamnation à de la prison a paru excessive. Un référendum n'est pas un grand crime. Il est évident que le gouvernement ahriman.jpgespagnol défend ses intérêts propres.

    Je suis d'accord pour dire que les indépendantistes n'ont pas mesuré le danger, qu'ils ont agi légèrement. Mais ceux qui défendent le gouvernement central, nombreux dans la presse officielle, sont des adorateurs évidents des institutions vides, de l'État, de ce qui vient du passé – Ahriman – ce que Charles Duits appelait le dieu sans tête du matérialisme. Peut-être que certains sont de vrais amoureux de l'ordre, qu'ils ont candidement les yeux fixés sur ce qu'il apporte de positif à l'être humain. Toutefois, le gouvernement catalan a paru plus respectueux de cet ordre que le gouvernement central n'a paru indulgent. Il est lui-même apparu comme rigide. C'est en tout cas mon avis – peut-être biaisé par mes sympathies.

  • Jacques Chirac en apothéose

    chirac 02.jpgJ'ai bien voulu sacrifier au rituel des hommages à Jacques Chirac par un article sur le Musée des Arts Premiers, dont je pense du bien, et qu'il a réalisé avec les deniers de la République, mais je suis surpris par la tournure qu'a prise cet hommage notamment dans l'Éducation nationale, car les professeurs ont reçu un message relativement édifiant de leur ministère pour les inviter à une minute de silence recueillie et pleine de componction qui sentait bon la religion officielle, quel que soit son nom – ou le livre qui lui serve de référence.

    Mais la tradition n'en est pas difficile à reconnaître, pour qui a lu l'ancienne littérature romaine, Pline le Jeune, Tacite ou Ovide, qui montraient comment les empereurs romains étaient divinisés après leur mort. De façon atténuée, parce que chapeautée par un christianisme qui soumettait l'apothéose des princes à la piété religieuse, au jugement des prêtres, le culte du chef a continué à l'époque féodale et monarchique, comme on ne l'ignore guère. Mais la monarchie a tendu à affranchir le prince du collège des prêtres, comme c'était le cas dans l'Empire romain, puisque l'empereur même était pontife, grand prêtre, et assurait, notamment après sa mort, la solidité du pont entre les hommes et les dieux.

    Au mieux, les seigneurs de la Savoie médiévale étaient regardés comme de bons anges, des esprits protecteurs du peuple, du pays, mais ils demeuraient soumis aux archanges, et aux saints du Ciel, à Dieu, au Christ. L'empereur romain était virtuellement l'égal de Jupiter, le faisait descendre sur Terre. Bien sûr, les Romains n'étaient pas stupides, ni immoraux: c'était le cas si l'empereur était juste et bon. S'il pouvait avoir en lui une part de sainteté. Mais il n'y avait pas pour eux de saint indépendant de la sphère politique, même les saints de la République étaient des dirigeants de la cité, non des ermites ou des prêtres sans pouvoir autre que d'officier et de sacrifier dans les temples. Ceux-là demeurent cachés dans l'histoire, on ne parle jamais d'eux.

    Voici que Jacques Chirac fait l'objet d'une sorte de culte, et que le bras armé de l'État dans la sphère culturelle, je veux dire l'Éducation nationale, est chargé de l'exécuter dans le peuple, qui doit apprendre à vénérer les chefs suprêmes de la République.

    On a même vu passer l'information selon laquelle la messe d'hommage à Jacques Chirac serait présidée par Emmanuel Macron, à Saint-Sulpice...

    Ce n'était pas vraiment un saint, que le défunt Président, même s'il était sympathique – il a pensé surtout à lui, au cours de sa carrière politique, même s'il aimait les gens, dit-on. On insiste sur son bon cœur mais DivineAugustus.jpegmalheureusement Machiavel a révélé que sans bonté affichée aucun prince n'a jamais pu régner. On ne voit pas que son âme soit suffisamment pure pour monter dans un ciel assez élevé pour protéger de ses rayons stellaires la France immortelle, malgré l'adhésion populaire et ses nombreuses élections remportées – son statut de champion de la compétition politique. On sait bien qu'il n'a pas réalisé grand-chose, quelles qu'aient été ses plus ou moins nobles intentions, sans doute assez nombreuses. Du reste j'ai tendance à penser que les poètes méritent plus qu'on leur voue un culte que les hommes politiques, et aussi les conteurs.

    Le problème est de savoir qui après sa mort entre dans un rayonnement suffisant pour aider, éclairer, guider, porter les vivants, et pour cela il faudrait un regard occulte, un don de seconde vue. Mais la façon dont le gouvernement invite à vénérer un chef de gouvernement rappelle un peu trop la façon dont les prêtres catholiques canonisaient essentiellement d'autres prêtres catholiques. L'intérêt privé dont cela relève est un peu évident.

  • Jacques Chirac et les arts premiers

    Branly-630x405-C-OTCP-Lois-Lammerhuber-I-172-06.jpgDe mon point de vue, Jacques Chirac a réussi peu de choses, si ce n'est son musée du quai Branly, dit des Arts Premiers, qui a remplacé le Musée Colonial de la Porte Dorée – que j'ai souvent visité avant son transfert, car j'habitais à côté, et mon école en était plus proche encore. Sans doute ces Arts Premiers étaient-ils affectionnés d'une façon assez sincère par le défunt Président, et en tout cas il sut employer le talent de Jean Nouvel, car le bâtiment même est beau. Tout le monde en a convenu, et c'est étrange, car son prédécesseur François Mitterrand a fait créer beaucoup plus de bâtiments, il se piquait en effet de culture et de lumières particulières en matière architecturale, mais la vérité est que la production mitterrandienne est médiocre et sentait sa pompe moderniste, une certaine absence d'implication personnelle: il en faisait beaucoup, mais d'une manière abstraite, il aimait d'ailleurs les formes mathématiques ennuyeuses.

    Ce qui est troublant, c'est que Mitterrand s'appuyait sur une tradition typiquement française, classique, y compris en poésie, qui échappait à Chirac, plutôt amateur de traditions asiatiques ou africaines. Or il en est sorti un bâtiment de plus de charme, comme si la grande tradition à la française était devenue vide. Comme si Paris ne brillait que par les cultures des pays que son armée a conquis, même si dans les faits elle continue d'afficher orgueilleusement son style propre, continue d'en pénétrer son propre espace, ne s'embellissant pas tant qu'on voudrait.

    Le style moderniste et mathématique est volontiers imité des Américains, mais en Amérique les bâtiments géométriques et nus de Paris, de ceux que Mitterrand a fait produire, sont plutôt l'apanage des villes de province, quai-branly.jpgtandis que Washington affiche son style néoromain, et New York son néogothisme, au-delà de son gigantisme. En quelque sorte, le Musée des Arts Premiers est une heureuse intrusion de l'art amérindien dans le sol occupé par les Européens, comme si la vérité de Paris, par-delà les siècles chrétiens que l'incendie de Notre-Dame semble avoir encore davantage annihilés, était dans l'indigénat chamanique préceltique, ou au moins prélatin.

    Il est curieux que la fin d'une civilisation se marque par l'absence de capacité à digérer les choses sans renoncer à ses traditions propres, je veux dire, le christianisme et le philosophisme auraient pu s'animer en accueillant le chamanisme des anciennes colonies, ou même des régions à tendance païenne – mais, au lieu de cela, Paris superpose les traditions sans parvenir à les synthétiser, comme si le génie n'y flamboyait plus autant que les accumulations de science vide.

    Car le problème des traditions chamaniques est que, aussi belles soient-elles en soi, elles apparaissent comme extérieures à la tradition européenne, et que leur exposition publique anesthésie leurs pouvoirs de suggestion, quoi qu'on dise, les plaçant dans la lumière artificielle dont Walt Disney use lorsqu'il s'agit d'exposer le merveilleux traditionnel – la même. Pendant ce temps, le style géométrique à la Mitterrand continue de régner - suscitant l'ennui.

    Il n'y a guère que Charles Duits qui parvint à synthétiser la tradition française et le chamanisme, et il était américain, il ne faisait pas de politique, il n'avait pas même le droit de vote.

  • Révélations individuelles et contraintes collectives

    karl_marx.jpgJean-Noël Cuénod, dans un récent article de son blog, a assimilé la laïcité à la liberté individuelle garantie contre les tyrannies de groupe, les dogmes religieux ou athées, les pensées imposées par les communautés, qu'elles se réclament de la Bible ou du matérialisme scientifique. C'est beau, et compréhensible en Suisse, où les individus ont des droits garantis non seulement par la théorie, ce qui est écrit dans les lois, mais aussi dans la pratique, dans ce qui se fait couramment, dans les coutumes, dans la vie politique même. Car, en France, il y a un droit écrit qui est magnifique, et des coutumes qui en réalité ne se sont pas départies des habitudes médiévales et catholiques, et qui ont resurgi dans la république dite laïque à travers des dogmes plus ou moins officieux – en particulier, à une certaine époque, le marxisme, qui avait pour corollaire l'athéisme.

    C'est un pays où bien sûr les propositions politiques de Marx peuvent être discutées, mais où ses postulats philosophiques doivent souvent, notamment dans la bonne société – les milieux intellectuels –, être reconnus comme vrais si on veut pouvoir s'exprimer en public. Le concept de lutte des classes est admis comme incontestable, et celui qui trouve des exemples qui en contredit la loi mécanique est réputé n'avoir rien compris à Marx ni à la société réelle et donc n'avoir pas de légitimité à s'exprimer. C'est parce que j'avais pu montrer que la Savoie des rois de Sardaigne, au dix-neuvième siècle, n'avait pas en son sein de lutte des classes significative que ma thèse a choqué.

    Il est de bon ton, dans la bonne société des milieux cultivés, de proclamer son athéisme, vu comme parfaitement en adéquation avec la laïcité, et les professeurs de l'Université n'hésitent pas à le faire, et je ne pense pas que la même liberté existe pour proclamer sa doctrine monothéiste ou polythéiste, la considération que les dieux non seulement existent, mais interviennent réellement dans la vie.

    La tendance de la France est au collectivisme, et c'est une tendance qui n'est pas proprement européenne, on la retrouve dans des pays d'Asie comme la Turquie ou la Chine. Dans ces pays, la nation est regardée comme une chine.jpgautorité absolue en matière de philosophie individuelle, et il est très mal vu de s'opposer aux révélations d'État en matière d'organisation sociale, ou sur d'autres sujets, comme la nature de l'être humain. Il faudrait voir pourquoi il en est ainsi, et quel lien mystérieux existe entre la France et la Chine.

    Disons déjà que ce sont deux vieux empires de leurs continents respectifs, les plus gros et les plus anciens. Il y a comme un noyau dur qui attache les gens qui y vivent au passé, et au territoire occupé, ainsi qu'à la communauté qui l'occupe. Comme l'origine glorieuse s'en perd dans le passé lointain, on s'imagine aisément que c'est par là qu'on se relie à la divinité – et la communauté elle-même, perçue comme immortelle, en devient tout à coup divine. Il est donc difficile d'y faire triompher la liberté individuelle, quoi qu'on veuille, et la tendance existe, à y assimiler la laïcité à ce qu'y pensent les gens intelligents, qui dirigent la Communauté.

  • Homéopathie et démocratie

    weledahippo editorialmedium.jpgL’homéopathie n’est pas utilisée seulement pour les êtres humains mais aussi pour les animaux et les plantes et parler d’effet placebo est ridicule. Qu’il existe souvent n’est pas à mettre en doute, mais en réalité il existe aussi pour les médicaments chimiques à l’effet prétendument avéré, la crédulité des gens à l’égard des machines et des méthodes matérialistes étant patente. Dès qu’un antibiotique ne marche plus parce que son effet placebo est passé, on invente des théories sur des virus mutants, sans saisir que l’organisme aime aussi être pris par surprise, que l’antibiotique a la valeur pour lui d’un coup de fouet, et que les statistiques peuvent le manifester tant qu’il n’est pas utilisé en masse, parce qu’alors, comme les coups de fouet qui se répètent, il perd son efficacité: tel Mithridate invulnérable aux poisons parce qu’il en avait pris à petites doses tout au long de sa vie, l’antibiotique cesse de faire réagir le corps lorsque son ingestion est régulière, et la cause n’en est pas forcément les fantasmes des biologistes.

    Les vins biodynamiques remportent des prix connus d’œnologie, et la biodynamie est fondée sur l’homéopathie. Mais déjà Georges Gusdorf avait montré la cécité de l’Académie de Médecine de Paris, qui, comme l’Église catholique (dont au fond toutes les institutions françaises sont spirituellement issues), tient superstitieusement à ses dogmes. L’homéopathie est d’origine allemande, et prend sa source dans la Philosophie biodynamie-12-624x413.jpgde la Nature qui voulait regarder les forces que portent les éléments, au-delà de leur enveloppe physique. C’est une démarche complètement juste et sensée, car ce qui compte dans l’action d’un homme, c’est l’âme qui utilise le corps, et il en va de même du reste de l’univers, dont l’homme est un rejeton.

    Rudolf Steiner, sans doute, a indiqué des limites à l’homéopathie: les dilutions excessives ne portent plus la force en question; l’excès de spiritualisme nuit à la médecine, c’est entendu. Mais l’excès de matérialisme aussi.

    Ce qui est néanmoins consternant, c’est la conception dogmatique et élitiste de la médecine officielle, de la médecine d’État, qui se comporte, à nouveau, comme les évêques catholiques médiévaux, en imposant au peuple des vérités prétendument prouvées par des institutions subventionnées. Où est la démocratie? On sait bien qu’en Suisse, le remboursement des médecines alternatives a été soumis à un vote populaire, qui a marqué le souhait qu’il soit effectif. En France, les divins prophètes de la sainte République règlent le problème à la place des gens, comme le roi autrefois guérissait des écrouelles. Peu importent leurs choix: le Ministre décide de tout. L’Académie de Médecine est réputée infaillible, comme pape.jpgle Pape. Y a-t-il quelque chose qu’on appelle la liberté, au pays des Droits de l’Homme? On peut en douter.

    Les choix médicaux ont un fondement culturel, et dépendent de la liberté de conscience. Les gens sont quand même aptes à juger: ils n’ont pas à subir des diktats inspirés par une Science sacralisée. Que veut dire la laïcité si les institutions d'État sont regardées comme la bouche de la vérité ultime, on ne sait pas.