Politique

  • David Lynch et les révoltes de Dame Nature

    00000000000.jpgPendant le confinement lié au coronavirus, David Lynch, interviewé, a brièvement fait savoir que pour lui la pandémie était issue d'une révolte de Mère Nature, à laquelle on faisait trop de mal, et que les confinés devaient méditer, ou s'adonner à l'écriture d'un poème, ou une autre activité artistique. En plus simple, il reprenait, dans les grandes lignes, ce que Rudolf Steiner disait des pandémies en général – mais qu'il n'a dit que dans diverses conférences, à différentes époques de sa vie. L'article auquel je faisais allusion l'autre jour rassemblait diverses indications disséminées.

    Cependant David Lynch n'a pas l'habitude d'entrer dans le détail ésotérique des choses, il préfère les suggérer – refuse de les dire explicitement. Il laisse la possibilité, dans ses films, que même les esprits qui possèdent des êtres humains et les font mal agir soient de simples allégories – tout en affirmant que les univers qu'il crée sont bien réels. En introduction d'un épisode de Twin Peaks, il faisait dire à la Dame à la Bûche (sorte de clairvoyante énigmatique, de seer) que l'univers de Twin Peaks était au-delà de la porte de feu – ce que bien peu de gens comprendront, affirmait-elle. Mais en 0000000000.jpgoccultisme, au-delà du feu est le monde spirituel, le pays des esprits – anges ou démons. Il ne veut pas faire référence explicitement à l'occultisme, mais il y pense.

    Le mal que nous faisons à la Nature est connu: on a même émis l'hypothèse que le coronavirus était lié à des nuages de pollution, que ceux-ci le véhiculaient. Mais on ne sait pas à proprement parler si c'est le mal qu'on fait à la Nature qui a donné naissance au coronavirus. Les pandémies médiévales étaient-elles liées à des feux de cheminée? Car on refuse parfois de l'admettre, mais la pollution de l'air n'est pas si nouvelle qu'on croit: la vallée de Chamonix était déjà autrefois pleine de fumées qui abîmaient les poumons, et Horace-Bénédict de Saussure dit que l'air à la fois froid, humide et fumeux laissait une espérance de vie réduite aux Chamoniards...

    Je pense, néanmoins, que Lynch est ici plus mystique, plus évasif; que si la pollution est impliquée, il s'agit aussi de vie morale et spirituelle, et que le mot même garde ici son étymologie religieuse d'impureté morale 0000000000000000000000.jpgs'exprimant physiquement. On se souvient que Steiner disait que le mal fait aux animaux pouvait rejaillir sous forme de bacilles, de maladies épidémiques. C'est en fait karmique, et David Lynch croit réellement au karma, on peut en trouver mille preuves dans ses films. Peut-être que le mal qu'on fait au règne végétal aussi a un tel effet karmique.

    Mais le mensonge fait-il du mal à la Nature? Car Steiner disait que son effet karmique pouvait être une maladie. Pour la plupart des êtres humains, la Nature n'a cure de la vérité, donc une telle idée est absurde. La vérité n'est pour eux qu'une catégorie de la subjectivité humaine. Mais cela signifie beaucoup. Car quoique les êtres humains disent sur leurs valeurs et leur éthique, au moment d'agir, ils ne suivent que ce qu'ils croient être les lois de la Nature. Et la croyance que le mensonge ne change rien au monde extérieur peut amener à mentir si l'intérêt personnel y trouve son compte. On ne devrait donc pas se plaindre de la croyance qu'un mensonge dérègle les lois naturelles si on déteste le mensonge. Et n'est-il pas réellement détestable, ne le ressent-on pas réellement comme tel?

    Comment pourrait-il dérégler les lois naturelles? demandera-t-on. La Nature peut-elle mentir? Mais n'y a-t-il pas un lien entre ce qu'on ressent comme étant la Nature normale, et la vérité d'une parole? Une parole normale peut-elle être un mensonge? Les deux lois ne fonctionnent-elles pas ici sous un rapport au moins d'analogie? J'y reviendrai à l'occasion, en m'appuyant sur Tolkien, dont les démons étaient des menteurs en même temps que d'impénitents pollueurs.

  • Statut de la littérature régionale dans la France centralisée: éducation et libertés

    000.jpgDe l'article que j'ai fait l'avant-dernière fois sur le catholicisme spontané des traditions régionales, que doit-on faire sur le plan politique? De deux choses l'une. Soit on affirme que la culture doit être laïque, ou agnostique, et il faut bien se résoudre à accepter qu'en France la culture parisienne soit prédominante, puisqu'elle est bien plus avancée, en moyenne, sur la voie de l'agnosticisme que les cultures régionales. Soit on affirme que c'est la liberté qui compte le plus, que la laïcité ne doit pas avoir d'effet sur la culture, qui doit rester entièrement libre, et on admet que, à titre individuel, on a le droit de faire le choix des traditions catholiques et du merveilleux chrétien que portaient dans leurs textes Frédéric Mistral et Anatole Le Braz.

    Le problème est évidemment celui de l'éducation. Est-elle d'abord individuelle, ou collective? Ici la loi contredit la pratique: en théorie, les familles sont libres, parce que les droits de l'homme stipulent qu'elles ont la responsabilité de l'éducation des enfants. En pratique, le Gouvernement, en France, n'a aucunement l'intention de laisser les familles diriger l'éducation des enfants, et entend bien leur imposer l'agnosticisme laïque de mise dans la culture parisienne.

    La raison en est simple: déjà le Roi imposait un gallicanisme abstrait pour faire triompher la monarchie absolue contre le féodalisme assimilé au merveilleux chrétien – à la pluralité des saints et des anges, pour ainsi dire. La République, fondée par des disciples des philosophes rationalistes, a tout intérêt, à son tour, à convertir l'ensemble des citoyens à la culture de ses fondateurs.

    Le régime est donc toujours plus ou moins: une loi, une foi, quoi qu'on dise. L'unicité de l'Éducation nationale, et des programmes d'étude, le confirme. Les traditions religieuses doivent être marginalisées et subordonnées à la tradition philosophique des Lumières.

    Mais la liberté individuelle après tout peut amener à préférer Joseph de Maistre à Montesquieu, quoi qu'on pense. Le conflit donc apparaît entre les familles qui conservent la tradition de Frédéric Mistral et de son merveilleux chrétien ou populaire en langue provençale, et la République qui ordonne de faire étudier plutôt Émile Zola et ses principes repris de la science positive, et exposés en français. C'est tout simple.

    Il est difficile de songer à un État républicain qui va laisser se répandre l'enseignement du provençal et du merveilleux chrétien et paysan de Frédéric Mistral. S'il sera amené à accepter en théorie les traditions familiales 0000.jpgpuisqu'il reste en principe démocratique, il ne fera jamais rien de lui-même dans ce sens, et profitera bien des occasions qui se présentent pour restreindre la diffusion d'une telle culture, jugée par lui contraire à ses valeurs.

    D'ailleurs avec les meilleures intentions du monde: pour ses élites, c'est là une culture nuisible à l'individu, puisqu'elle le laisse dans des illusions passéistes. Le colonialisme intérieur a des buts de civilisation: cela s'entend. Il est profondément progressiste.

    Mais la véritable évolution ne viendra que de la liberté laissée aux individus. Ce sont eux qui investissent et entreprennent. Ce sont eux qui créent. Et il est possible que, pour bien créer et entreprendre, l'inspiration des Saints du Ciel chers à Mistral soit parfois plus efficace que celle de Jean-Jacques Rousseau. Cela ne se décrète pas à l'avance; cela ne se vérifie qu'à l'expérience.

    La persistance de la tradition inaugurée par Mistral, malgré le peu d'encouragements du pouvoir central, prouve que c'est bien le cas – que Jean-Jacques Rousseau ne suffit pas. Pour vivre pleinement, pour appréhender l'humain dans sa totalité, il faut les deux – et l'application politique en est évidemment le fédéralisme.

  • Laïcité culturelle et littératures régionales: la longueur d'avance de Paris

    00000.jpgIl est une réalité qui est difficile à avaler pour ceux qui aiment les langues et cultures régionales et qui en même temps sont partisans de l'agnosticisme philosophique et de la suppression, dans la vie spirituelle, des allusions au christianisme et plus généralement à la Bible. Cette réalité toute simple, dont on ne doute pas à Paris, c'est que les cultures régionales sont plus enracinées, en moyenne, dans le catholicisme, que la culture parisienne.

    Et il n'en est pas ainsi seulement depuis la Révolution. Le gallicanisme émanant de la Maison de France tendait déjà au rationalisme, tendait déjà à s'accorder avec la philosophie stoïcienne – avec Sénèque –, tendait déjà à faire de Dieu une abstraction, et des saints thaumaturges un fantasme. Déjà, au sein même du 0000000.jpgcatholicisme, Paris s'opposait aux provinces, plus marquées par le merveilleux et le culte des saints guérisseurs, par la tradition médiévale et ce qui émanait des Francs: car ceux-ci vénéraient saint Martin, saint visionnaire et thaumaturge dont le tombeau guérissait de mille maladies, mais les Romains classiques n'étaient pas dans cet horizon, ils restaient fidèles à l'ancienne tradition latine, et à l'empereur Auguste.

    Avec l'essor de la philosophie agnostique, l'opposition entre Paris et les provinces a été encore plus nette et franche. Comme la République a consacré la philosophie des Lumières (prétextant à cette fin la laïcité), le conflit est apparu dès 1793 et les guerres de Vendée.

    À presque tous cela semble un progrès: intellectuellement, on l'assume joyeusement. Mais beaucoup n'en restent pas moins attachés aux cultures locales et familiales, qui étaient généralement bien différentes – bien plus marquées, qu'on le veuille ou non, par le catholicisme populaire.

    Pris dans une contradiction, leur effort est souvent de montrer que la littérature régionale n'est pas si traditionaliste qu'on croit: que Frédéric Mistral n'était pas un simple catholique chantre des vieux métiers et de la paysannerie, des saints provençaux et de la Vierge Marie. Il était plus nuancé, affirment-ils.

    Oui, d'accord, personne n'est parfaitement assujetti à un modèle préconçu, cela s'entend. Mais si on compare Mistral avec la plupart des auteurs parisiens de son temps, il était réellement plus proche de l'Église catholique. Même si on le compare à Léon Bloy, on découvre chez lui un catholicisme plus tranquille et plus traditionnel, moins marqué par le gallicanisme et la théologie abstraite.

    Et ce n'est pas tout de même un cas isolé: tout le Félibrige, fondé par Mistral et quelques amis, était parrainé par les évêques locaux, qui voyaient dans ce chant de la vieille Provence aussi un hommage rendu aux saints protecteurs du lieu, et de leur reine virginale à tous.

    Même le félibre Jean-Henri Fabre, peu attiré par le catholicisme, a été rejeté par l'instruction laïque parce que son 000000.jpgspiritualisme, disait-on, le rendait complice de l'Église romaine. Son rejet des théories à la mode à Paris, son goût pour l'observation précise des insectes en action et son idée d'une intelligence de la nature choquaient et choquent toujours les partisans d'une culture laïque, c'est à dire agnostique. Qu'il ait été félibre et proche de Mistral n'arrange évidemment rien.

    Il faut donc bien se rendre à l'évidence, même si l'exemple provençal peut paraître isolé. Il ne l'est pas. À la rigueur, en Provence, il y a eu plus de républicains qu'en Bretagne ou en Savoie. Il est donc inutile de chercher d'autres exemples. Et ma thèse de doctorat a montré que l'ancienne Savoie allait aussi dans ce sens.

    Les historiens officiels s'en sont scandalisés. Mais c'est la vie.

  • L'école et l'égalité en France, au sein du Confinement

    000000.jpgLa loi dit que l'instruction obligatoire n'existe en France que jusqu'à seize ans, et elle est sans doute rationnelle, mais il est curieux que tant de lois ne soient pas suivies dans leur esprit par les gouvernements qui sont censés veiller à leur exécution, ou projeter de les changer si elles leur déplaisent. Car un professeur de l'instruction publique reçoit continuellement des injonctions pour garder les élèves bien au-delà de l'âge légal non pas seulement dans son cours, mais même dans l'établissement où il travaille, et dont il n'a pourtant pas la charge globale.

    Combien j'ai vu d'élèves qui, ayant seize ans ou plus, ne se plaisaient apparemment pas en cours, puisqu'ils cherchaient plutôt à entraver son déroulement, et que, pour autant, il était proscrit de mettre à la porte même pour une séance, la loi l'interdisant au professeur (bien qu'officiellement il soit maître de sa classe – encore une contradiction).

    On raconte même que quand un élève de seize ou plus ne vient plus en cours sans avoir de justification valable, ce n'est pas à l'administration du lycée de s'interroger sur sa volonté de continuer à venir ou non, mais aux professeurs de le contraindre à venir, en le mettant en retenue. Il ne s'agit pas de prévenir les parents: ils sont généralement au courant; mais de demander aux professeurs de faire la police officieuse.

    À l'armée, raconte-t-on, on laisse aux simples soldats les actions sur lesquelles le règlement pourrait trouver à redire. Peut-être que c'est pareil dans l'administration civile.

    Pendant le confinement, l'inquiétude du Gouvernement était grande, de laisser les enfants des catégories sociales dites défavorisées dans leurs familles, sans contact avec les professeurs fonctionnaires. Pourquoi? Il a parlé d'égalité. Mais on peut soupçonner qu'il a surtout peur de la marginalisation, et donc de naissances de 0000000000.pngcommunautés autonomes, et incontrôlables par sa police. Car en France, si l'État n'est pas policier, c'est qu'on a instruit à la population de se soumettre d'elle-même, on lui a enjoint de recevoir avec joie ou au moins résignation les directives d'un Gouvernement qui n'a que le bien du peuple en tête, et l'égalité pour tous. Mais si les enfants sont éloignés de l'école, ils ne sentiront plus le lien organique avec le Gouvernement, et leur faire payer des impôts sera très difficile, et plus généralement leur faire respecter la loi.

    L'identification du peuple au Gouvernement est de fait très moyenne. Si dans le monde il y a pire, il y a aussi mieux. En France, l'État est volontiers regardé comme lointain, et artificiel.

    L'école sert ce que les choses n'empirent pas. Autrefois elle servait à les améliorer, mais cela n'a marché que brièvement, et maintenant on est davantage sur la défensive - on essaie surtout de sauver les meubles.

    Dans la logique du Gouvernement, toutefois, cette préoccupation n'est en rien contraire au souci de l'égalité. Ce dernier n'est pas simplement, comme on pourrait croire, la face jolie et plutôt mensongère d'une action gouvernementale surtout soucieuse de survie. La logique est de dire que le salut de l'être humain vient de son adhésion à l'État: celui-ci est la voie par laquelle l'humanité s'accomplit dans son être spirituel profond, tout comme dans son être matériel. Il n'y a qu'une seule chose, du reste, disent les philosophes officiels: le bien-être matériel crée le bien-être spirituel. Car l'État étant terrestre, sa divinisation se confond avec le matérialisme théorique.

    On n'imagine pas possible que des communautés prennent effectivement leur autonomie, et se débrouillent correctement dans une sorte de médiocrité dorée, laissant le soin aux individus de se sauver par eux-mêmes. Ce serait l'Apocalypse. La seconde mort de Dieu. Donc il est nécessaire de tout faire pour ramener les jeunes au lycée, même quand ils ont passé seize ans.

    La question se pose dès lors de savoir pourquoi on ne change pas la loi. Est-ce pour donner l'illusion de la liberté? C'est vrai qu'on parle moins de celle-ci que de l'égalité. Elle fait peur à des âmes qui, je pense, vénèrent l'État plus qu'il n'est sensé.

  • Engagement politique et militantisme culturel: regards des syndicats français sur les cultures régionales

    00.jpgJe voudrais encore revenir sur les conversations intéressantes que j'ai eues à Montpellier avec des membres du Département d'Occitan de l'Université après ma conférence sur Jean-Alfred Mogenet. La question politique est très tôt apparue, car on m'a parlé du positionnement à cet égard de mon ami Marc Bron, célèbre promoteur de la langue savoyarde, qu'il enseigne, et avec qui j'ai édité le volume de poèmes de mon arrière-grand-oncle: il en a traduit les poèmes, qui sont en patois de Samoëns. Il avait choqué les militants montpelliérains de la langue occitane en déclarant que l'important syndicat d'enseignants appelé SNES était à ses yeux trop à gauche. 

    Je ne pense pas que pour autant lui-même soit très à droite, s'il est bien sympathisant de la tradition catholique. Et cela a été dévoilé par l'ouverture des archives du Parti communiste français: celui-ci a bien pris le contrôle du SNES en 1967.

    Trop à gauche ou pas, les communistes avaient une tendance à l'uniformisation qu'a dénoncée en son temps Léopold Sédar Senghor, lequel, après avoir été l'un d'eux, a choisi d'adopter les idées du jésuite Pierre Teilhard de Chardin et de fonder l'organisation politique du Sénégal sur une base fédéraliste, multiculturelle et multiethnique: le pays a six langues reconnues par l'État. Et tout n'y est pas parfait, mais c'est quand même un des pays africains les plus stables et les plus harmonieux, un de ceux où on a le plus 00.jpgenvie d'aller. Il le doit, je crois, à Senghor et à sa conception puisée en Teilhard de Chardin. Car Senghor rejetait aussi l'athéisme, et il faut avouer, comme il le pensait, que toute culture digne de ce nom puise son souffle dans la divinité. L'asséchement des cultures fondées sur le réalisme socialiste ou l'agnosticisme laïque montre d'expérience que la source est occulte, et qu'il est absurde d'imposer à cet égard une limite à l'expression culturelle.

    Je pense que, plus ou moins clairement, c'est ce que voulait dire Marc Bron. Il pensait que le communisme était excessif dans sa volonté de limiter l'expression culturelle, même quand il était en principe favorable aux langues régionales parce qu'elles sont populaires. En patois, on chante beaucoup les métiers manuels, n'est-ce pas.

    Mais pas trop le sort de l'ouvrier à l'usine: c'est plutôt Zola, qui faisait cela, et il écrivait en français. Or, tout de même, ces ouvriers d'usine étaient le gros des militants du Parti communiste, et les professeurs de l'Éducation nationale adhérents du SNES avaient eux aussi plus Zola comme référence, que Frédéric Mistral. Il n'était donc pas forcément d'une stratégie efficace de s'en remettre au PC ou au SNES. Et Marc Bron et moi, je ne le cacherai pas, avons un jour décidé d'adhérer ensemble au SGEN, lié à la CFDT.

    Je pense que la CFDT est liée à son tour à ce qu'on pourrait appeler la gauche chrétienne, et c'est un fait que l'enseignement catholique est en moyenne plus ouvert aux cultures régionales que l'enseignement public. Je n'en veux pas seulement pour preuve que les collèges et lycées catholiques de Savoie proposaient l'étude des œuvres littéraires de François de Sales en cours de français, mais aussi ce que m'a dit mon ami Marcel Maillet, poète qui fut aussi proviseur, justement du lycée Saint-François-de-Sales de Ville-la-Grand (près d'Annemasse): cela ne lui posait aucun problème d'y inviter 00.jpgJean-Marc Jacquier, musicien traditionnel fondateur de l'excellente Kinkerne, et sympathisant notoire de la Ligue savoisienne. Dans le public, cela ne risquait pas d'arriver, car, il faut bien le reconnaître, on y est plus ou moins chargé de faire l'apologie de l'État central.

    Toutefois, il existe un organisme qui promeut les langues régionales dans les établissements publics, appelé la FLAREP, dont j'ai été membre à travers l'Association des Enseignants de Savoyard, dont j'ai été trésorier (et dont Marc Bron est président). Et je dois dire, avec beaucoup de reconnaissance, que le volume de poèmes de Jam a bénéficié du soutien financier de cette AES, à son tour soutenue, à cette occasion, par la Région Rhône-Alpes-Auvergne, dirigée par Laurent Wauquiez – plutôt dans le camp catholique, je pense, que dans le camp laïque!

    Un professeur d'histoire lié au Département d'Occitan rappelait que l'occitaniste Robert Lafont et son ami Max Rouquette s'en sont pris avec virulence aux mistraliens, conservateurs, traditionalistes, culturellement fixistes, pour ainsi dire. Je m'en suis étonné, demandant en quoi les mistraliens empêchaient Lafont et Rouquette d'écrire 00.jpgcomme ils voulaient, et qu'ils n'eussent pas davantage respecté la mémoire de Mistral, un grand poète, au moins en respectant les choix personnels de ses adeptes après sa mort. De quelle unité politique ou idéologique qui que ce soit a besoin, en ce monde?

    Mon camarade historien certifie qu'il ne s'agissait pas de s'attaquer à Mistral, mais à ses adeptes traditionalistes.

    Cependant, il reconnaît que Mistral n'a pas été clair, sur le plan politique – qu'il a beaucoup fluctué. Mais n'était-il pas avant tout un poète? N'attendait-il pas que les institutions soient au service de la culture, plutôt que l'inverse? C'est mon cas, je l'avoue. Pour moi, la civilisation tend à l'art. C'est par l'art que les âmes s'ennoblissent et que les lois s'améliorent; la politique n'en est que l'exécution sociale. C'est ce que pensaient William Morris et André Breton, et c'est pourquoi le Parti communiste, dont ils faisaient partie, les a exclus.

  • L’impôt par l’école: ou les vrais buts de l'éducation

    route-baisse-francele-2018_0_729_303.jpgLorsque des politiques protestent qu’il faut payer des impôts, ils invoquent les routes, les hôpitaux et les écoles. Ils assurent ainsi qu’ils font le bien du peuple – qui en doute en permanence. Mais cela a aussi un effet sur les écoles, chargées de faire la promotion de la République généreuse. Dans les faits, les professeurs français sont les plus mal payés d’Europe, alors que les impôts français sont les plus gros d’Europe. Le peuple n’est pas toujours dupe, même quand il ne trouve rien à répondre aux arguments que les politiques lui infligent.

    L’effet sur l’éducation, j’en ai déjà parlé, en est bien mauvais. Cela immobilise le professeur et le pétrifie, engoncé qu’il est dans les lois et les buts du Gouvernement. Il est chargé de donner un visage amène et chaleureux à 00.jpgl’État, doit parler toujours avec douceur même aux élèves les plus agressifs, doit se montrer ému par les problèmes familiaux que certainement ils ont – ou sociaux, ou que sais-je? Peu importe que l’éducation doive aussi faire obstacle au mal, quelle que soit son origine: l’important n’est pas là, mais de montrer le visage bienveillant du Gouvernement.

    Car il l’est, bienveillant, oh oui, et il l’est parce que Machiavel l’a dit: un Gouvernement qui n’a pas l’air bienveillant n’a aucune chance de se faire obéir du peuple – et de faire rentrer les impôts. Les politiques sont pénétrés de cette vérité cachée à tous, quoique révélée en son temps par Victor Hugo, que les impôts peuvent être très chers à recouvrer, et qu’en ce cas cela signifie que le peuple n’adhère pas aux projets du Gouvernement.

    Il est égoïste, dira-t-on: il ne veut pas financer les routes qui assurent la possibilité de commercer, les hôpitaux qui soignent et sauvent des vies et, surtout, les écoles qui éclairent les masses et leur permettront à terme de hopital_tulle-4684102.jpggagner de l'argent. Oui, le Gouvernement, lui, est tellement généreux! Il sait en tout cas que si le peuple n’en est pas persuadé, il ne paiera pas d’impôts, et qu’il n’aura pas d’argent, et donc pas de pouvoir. Car la police elle-même n’obéit que si elle est payée.

    Il sait aussi, bien sûr, que si les gens n’ont pas de métier productif, il n’aura pas d’impôts à ramasser. Il s’agit donc, sous couvert de rendre service aux futurs employés, de leur faire faire le plus possible des travaux productifs. Il s’agit de les former en ce sens, plus que de les éduquer.

    Si l’État réellement était assez généreux pour avoir le sens du Droit, que ferait-il? Il ferait payer l’école par ceux qui le peuvent, et se contenterait de donner de l’argent à ceux qui ne le peuvent pas, sous forme de bourses proportionnées aux revenus maigres. Quitte à ne demander qu’une somme symbolique à ceux qui n’ont vraiment rien, pour fournir à leur place l’argent manquant. Dès lors, la liberté d’éduquer, privilège des parents, fonctionnerait à plein et, d’un autre côté, les professeurs pourraient s’adonner pleinement aussi à leurs véritables tâches. Et quelles sont-elles? C'est qu'en plus de former à de futurs métiers, ils éduquent pour élever et éclairer Cicero.jpgl’être humain, non pour qu’il entre dans les travées fixées par le Gouvernement en accord avec le Patronat, mais pour deux raisons: d’une part pour qu’il puisse s’adapter à tous les métiers possibles voire en crée lui-même de nouveaux – car le Patronat et le Gouvernement n’ont pas la science infuse de ce qui rapporte, et beaucoup d'excellents métiers n’existent pas encore, comme on s'en rend trop peu compte. D’autre part, il s’agit d’aider l’individu à s’accomplir spirituellement dans cette vie, non pas seulement pour gagner de l’argent et payer ses impôts, mais pour vivre une vraie vie d’être humain sur la Terre, et déverser en ce monde l’humanité vraie, enfouie dans les profondeurs de l’âme et reflétant les splendeurs du Ciel, comme disait à peu près Cicéron. Car le but de la vie, disait aussi celui-ci, est bien de transfigurer la Terre. Et l’âme humaine ennoblie en est le moyen. Ce n’est pas simplement d’être un bon citoyen ou un bon travailleur.

    D’ailleurs, le bon travailleur et le bon citoyen trouvent leurs inspirations dans les profondeurs de l’âme qui touchent au Ciel, et non dans les objectifs misérables d’un matérialisme à court terme.

  • Éducation et socialisme

    rose.jpgIl y a dans l’Éducation nationale, en France, l’idée que les institutions scolaires intègrent l’être humain dans le corps social, ce qui lui rend forcément service. C’est sa ligne fondamentale: l’éducation est au service d'un corps social regardé comme un idéal – un horizon indépassable.

    Cette idée est d’origine religieuse, quoiqu’elle ne l’avoue pas. On en trouve la preuve dans le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau. Il y dit que la République doit construire sa propre religion, faire du corps social et de ses valeurs un aboutissement absolu pour l’individu moral. La religion républicaine doit séparer le bien du mal et se substituer aux religions antérieures qui accordent à l’individu seul une latitude infinie pour son propre salut – en particulier le christianisme, le bouddhisme et l’Islam chiite: Rousseau nomme explicitement ces religions à ses yeux malfaisantes, et persécutées à juste titre.

    D’une certaine façon, cette orientation s’est prolongée dans le socialisme voire dans le laïcisme, qui dirigent globalement l’institution éducative. La primauté donnée à l’intégration sociale a quelque chose d’effrayant, et empêche les disciplines enseignées de toucher directement l’individu, comprimées qu’elles sont par le but politique affiché.

    Les effets en sont dévastateurs, et pour moi c’est la raison principale du déclin de l’éducation en France, qui a simplement suivi celui de l’éducation soviétique. D’abord, l’institution d’État disposant d’un quasi monopole, elle n’est soumise à aucune concurrence, et peut librement s’énoncer comme modèle sans crainte de devoir Rousseau-732x380.jpgs’interroger sur des réussites autres. Aucune pratique ne peut se poser comme supérieure aux siennes, puisqu’aucune autre pratique que les siennes n’est légitime. D’emblée, toute proposition alternative est dénigrée, diabolisée au nom de principes supérieurs.

    Les pratiques dans les institutions publiques s’en ressentent. Le but de chaque établissement n’est pas d’enseigner la littérature ou les sciences, mais de sauver, mystiquement, les âmes égarées en les ramenant dans le giron de la République. Le français et l’anglais, l’histoire et la physique n’en sont que les moyens.

    Encore faut-il que la République ait de la substance. Et quand, pour sauver les âmes égarées, on se sent obligé d’accueillir des rebelles impénitents dans les classes, on évacue cette substance, car il devient impossible d’enseigner. Rudolf Steiner disait avec raison qu’on ne pouvait laisser un élève ne rien faire dans une classe; c’est comme la fuite qui dégonfle un pneu. Et la loi coercitive oblige justement à accueillir, sans même pouvoir les exclure de cours (c’est devenu interdit), les élèves en marge, qui refusent de participer au travail proposé. Steiner, oui, était prophète: il a dit ce qui phagocyterait l’institution d’État.

    Il a dit que quand la loi fixait les principes d’éducation, le professeur devenait impuissant. Or l’éducation ne s’appuie pas sur la société et ses dirigeants, mais bien sur les professeurs et ce qu’ils enseignent. L’éducation doit sortir de sa politisation.

  • Le sentiment personnel des supérieurs a-t-il une influence légitime?

    darwin.jpgPoursuivant ma réflexion sur la tendance des universitaires et professeurs à partager les mêmes sentiments et à ainsi former une communauté indépendamment d’une véritable réflexion critique, je voudrais parler de ma fille, qui fait des études de lettres et de sociologie à un niveau poussé, sans doute supérieur à celui que j'aie jamais atteint. Parti avec elle en Norvège pour voir son frère qui y vit, j'ai eu l'occasion de converser des sujets de dissertation qu'elle doit traiter, et il y en avait un qui nous a occupés un certain temps, qui était de savoir si la théorie pouvait influencer la pratique et changer les choses en bien – améliorer l'humanité, l'aider à évoluer.

    Je lui ai demandé si elle avait développé l'idée que le darwinisme avait favorisé en Amérique l'esprit d'entreprise en même temps que l'individualisme et l'égoïsme – puisque toutes ces choses sont liées et sont les faces noires et blanches de la même pièce. Moi-même je l'avoue, j'aime les humains, et regarde surtout la faculté des Américains à entreprendre, leur courage à le faire, leur liberté à créer, bien que je sois aussi rebuté, comme presque tout le monde, par la sauvagerie des rapports sociaux.

    Ma fille me répond, justement, que ses professeurs ne veulent absolument pas entendre parler du moindre bienfait permis par le darwinisme social, qu'ils ne font qu'en dire du mal, qu'ils n'y voient que ténèbres et horreur. Que par conséquent elle n'aurait jamais osé faire le moindre paragraphe sur la question, parce que, au-delà de l'objectivité affichée, c'est le sentiment commun aux professeurs qu'il faut considérer dans ces sortes de choses.

    Un pragmatisme lucide, mais qui me montrait ce qui peut-être m'a empêché de réussir dans les études supérieures: le sentiment commun aux professeurs qui corrigent, je m'en moquais complètement. C'est offensant, en un sens. Mais j'aime réellement la logique pure hors de tout communautarisme émotionnel. À ma façon propre, je suis moi aussi un gros individualiste.

    Pour plaisanter à demi, j'ai répondu qu'en ce cas on n'avait qu'à montrer comment la théorie marxiste avait permis de grands progrès sociaux en Chine et en Russie. C'est plus dans la ligne, pour ainsi dire. Plus dans les sentiments de ces gens. Même s'ils disent que non, maintenant qu'on sait ce que ça a donné, moins de bien qu'on pouvait chirac.jpgespérer. Mais moins de mal qu'on le dit parfois, aussi. Cela dit en toute objectivité. Les femmes en Chine sont plus libres qu'au temps de l'Empereur.

    Cela me rappelle Jacques Chirac, qui ne faisait rien mais énonçait ses sentiments en public en pensant qu'ils allaient influencer le peuple. Il aurait fallu pour cela que son avenir dépendît de ses affections personnelles, comme pour les étudiants notés par les professeurs; car s'ils se plient à leurs sentiments, c'est aussi parce qu'ils espèrent avoir un métier et gagner de l'argent. L'argent a plus d'influence qu'on pourrait croire sur les études. Comme en Amérique. C'est seulement qu'en France l'État est proportionnellement plus riche. L'individualisme y est donc moins bien vu.

  • Catalogne romantique et Espagne classique

    Josep-Maria-TERRICABRAS.jpgJ'ai un jour pu approcher un député européen de la gauche catalane profondément indépendantiste, Josep-Maria Terricabras, par ailleurs philosophe et universitaire. C'était à un congrès des régionalistes français, et plus globalement européens, et ce philosophe était drôle, sympathique et talentueux, il parlait avec cœur du projet d'indépendance de la Catalogne, il était certain qu'il se réaliserait. C'était avant le référendum qui a valu à ses organisateurs une condamnation à de la prison.

    On lui demandait ce qu'il comptait faire si cette procédure ne marchait pas, s'il avait un plan B. Il répondait que quand on était amoureux, on n'avait pas de plan B. Il le présentait de façon comique. Cela respirait la fête et la foi. Cela s'accompagnait de moquerie et de mépris pour le pouvoir central, présumé impotent, dans l'incapacité d'agir le moment venu.

    Je mesurais ainsi le romantisme des Catalans, mais aussi leurs illusions, car j'étais persuadé que le pouvoir central avait un fond de force statique, la faculté d'empêcher les changements qui ne l'arrangeaient pas, et qu'il saurait tôt ou tard en user. Franco n'était-il pas déjà la surprenante victoire du sud agricole, catholique et royaliste sur le nord industriel, rationaliste et républicain? Le monde entier ne suit pas toujours le même mouvement, et l'Espagne a en elle une force durablement cristallisante – quelque chose de solide, en même temps que de pesant – si on veut. Quelque chose de minéral, venu des anciens Romains. Comme la France.

    Rudolf Steiner nommait cette force Ahriman – le poids de la matière, ou des institutions consacrées. Face à lui, Lucifer, l'esprit des nuées – des rêves, des illusions, des désirs fous.

    Entre les deux, le Christ. Il les tient, les dompte, et en même temps les écarte. Mais est-il trouvé, par les protagonistes?

    Il y a toujours, en vérité, un camp qui s'éloigne plus de lui, plus du juste milieu.

    À presque tout le monde, la condamnation à de la prison a paru excessive. Un référendum n'est pas un grand crime. Il est évident que le gouvernement ahriman.jpgespagnol défend ses intérêts propres.

    Je suis d'accord pour dire que les indépendantistes n'ont pas mesuré le danger, qu'ils ont agi légèrement. Mais ceux qui défendent le gouvernement central, nombreux dans la presse officielle, sont des adorateurs évidents des institutions vides, de l'État, de ce qui vient du passé – Ahriman – ce que Charles Duits appelait le dieu sans tête du matérialisme. Peut-être que certains sont de vrais amoureux de l'ordre, qu'ils ont candidement les yeux fixés sur ce qu'il apporte de positif à l'être humain. Toutefois, le gouvernement catalan a paru plus respectueux de cet ordre que le gouvernement central n'a paru indulgent. Il est lui-même apparu comme rigide. C'est en tout cas mon avis – peut-être biaisé par mes sympathies.

  • Jacques Chirac en apothéose

    chirac 02.jpgJ'ai bien voulu sacrifier au rituel des hommages à Jacques Chirac par un article sur le Musée des Arts Premiers, dont je pense du bien, et qu'il a réalisé avec les deniers de la République, mais je suis surpris par la tournure qu'a prise cet hommage notamment dans l'Éducation nationale, car les professeurs ont reçu un message relativement édifiant de leur ministère pour les inviter à une minute de silence recueillie et pleine de componction qui sentait bon la religion officielle, quel que soit son nom – ou le livre qui lui serve de référence.

    Mais la tradition n'en est pas difficile à reconnaître, pour qui a lu l'ancienne littérature romaine, Pline le Jeune, Tacite ou Ovide, qui montraient comment les empereurs romains étaient divinisés après leur mort. De façon atténuée, parce que chapeautée par un christianisme qui soumettait l'apothéose des princes à la piété religieuse, au jugement des prêtres, le culte du chef a continué à l'époque féodale et monarchique, comme on ne l'ignore guère. Mais la monarchie a tendu à affranchir le prince du collège des prêtres, comme c'était le cas dans l'Empire romain, puisque l'empereur même était pontife, grand prêtre, et assurait, notamment après sa mort, la solidité du pont entre les hommes et les dieux.

    Au mieux, les seigneurs de la Savoie médiévale étaient regardés comme de bons anges, des esprits protecteurs du peuple, du pays, mais ils demeuraient soumis aux archanges, et aux saints du Ciel, à Dieu, au Christ. L'empereur romain était virtuellement l'égal de Jupiter, le faisait descendre sur Terre. Bien sûr, les Romains n'étaient pas stupides, ni immoraux: c'était le cas si l'empereur était juste et bon. S'il pouvait avoir en lui une part de sainteté. Mais il n'y avait pas pour eux de saint indépendant de la sphère politique, même les saints de la République étaient des dirigeants de la cité, non des ermites ou des prêtres sans pouvoir autre que d'officier et de sacrifier dans les temples. Ceux-là demeurent cachés dans l'histoire, on ne parle jamais d'eux.

    Voici que Jacques Chirac fait l'objet d'une sorte de culte, et que le bras armé de l'État dans la sphère culturelle, je veux dire l'Éducation nationale, est chargé de l'exécuter dans le peuple, qui doit apprendre à vénérer les chefs suprêmes de la République.

    On a même vu passer l'information selon laquelle la messe d'hommage à Jacques Chirac serait présidée par Emmanuel Macron, à Saint-Sulpice...

    Ce n'était pas vraiment un saint, que le défunt Président, même s'il était sympathique – il a pensé surtout à lui, au cours de sa carrière politique, même s'il aimait les gens, dit-on. On insiste sur son bon cœur mais DivineAugustus.jpegmalheureusement Machiavel a révélé que sans bonté affichée aucun prince n'a jamais pu régner. On ne voit pas que son âme soit suffisamment pure pour monter dans un ciel assez élevé pour protéger de ses rayons stellaires la France immortelle, malgré l'adhésion populaire et ses nombreuses élections remportées – son statut de champion de la compétition politique. On sait bien qu'il n'a pas réalisé grand-chose, quelles qu'aient été ses plus ou moins nobles intentions, sans doute assez nombreuses. Du reste j'ai tendance à penser que les poètes méritent plus qu'on leur voue un culte que les hommes politiques, et aussi les conteurs.

    Le problème est de savoir qui après sa mort entre dans un rayonnement suffisant pour aider, éclairer, guider, porter les vivants, et pour cela il faudrait un regard occulte, un don de seconde vue. Mais la façon dont le gouvernement invite à vénérer un chef de gouvernement rappelle un peu trop la façon dont les prêtres catholiques canonisaient essentiellement d'autres prêtres catholiques. L'intérêt privé dont cela relève est un peu évident.

  • Jacques Chirac et les arts premiers

    Branly-630x405-C-OTCP-Lois-Lammerhuber-I-172-06.jpgDe mon point de vue, Jacques Chirac a réussi peu de choses, si ce n'est son musée du quai Branly, dit des Arts Premiers, qui a remplacé le Musée Colonial de la Porte Dorée – que j'ai souvent visité avant son transfert, car j'habitais à côté, et mon école en était plus proche encore. Sans doute ces Arts Premiers étaient-ils affectionnés d'une façon assez sincère par le défunt Président, et en tout cas il sut employer le talent de Jean Nouvel, car le bâtiment même est beau. Tout le monde en a convenu, et c'est étrange, car son prédécesseur François Mitterrand a fait créer beaucoup plus de bâtiments, il se piquait en effet de culture et de lumières particulières en matière architecturale, mais la vérité est que la production mitterrandienne est médiocre et sentait sa pompe moderniste, une certaine absence d'implication personnelle: il en faisait beaucoup, mais d'une manière abstraite, il aimait d'ailleurs les formes mathématiques ennuyeuses.

    Ce qui est troublant, c'est que Mitterrand s'appuyait sur une tradition typiquement française, classique, y compris en poésie, qui échappait à Chirac, plutôt amateur de traditions asiatiques ou africaines. Or il en est sorti un bâtiment de plus de charme, comme si la grande tradition à la française était devenue vide. Comme si Paris ne brillait que par les cultures des pays que son armée a conquis, même si dans les faits elle continue d'afficher orgueilleusement son style propre, continue d'en pénétrer son propre espace, ne s'embellissant pas tant qu'on voudrait.

    Le style moderniste et mathématique est volontiers imité des Américains, mais en Amérique les bâtiments géométriques et nus de Paris, de ceux que Mitterrand a fait produire, sont plutôt l'apanage des villes de province, quai-branly.jpgtandis que Washington affiche son style néoromain, et New York son néogothisme, au-delà de son gigantisme. En quelque sorte, le Musée des Arts Premiers est une heureuse intrusion de l'art amérindien dans le sol occupé par les Européens, comme si la vérité de Paris, par-delà les siècles chrétiens que l'incendie de Notre-Dame semble avoir encore davantage annihilés, était dans l'indigénat chamanique préceltique, ou au moins prélatin.

    Il est curieux que la fin d'une civilisation se marque par l'absence de capacité à digérer les choses sans renoncer à ses traditions propres, je veux dire, le christianisme et le philosophisme auraient pu s'animer en accueillant le chamanisme des anciennes colonies, ou même des régions à tendance païenne – mais, au lieu de cela, Paris superpose les traditions sans parvenir à les synthétiser, comme si le génie n'y flamboyait plus autant que les accumulations de science vide.

    Car le problème des traditions chamaniques est que, aussi belles soient-elles en soi, elles apparaissent comme extérieures à la tradition européenne, et que leur exposition publique anesthésie leurs pouvoirs de suggestion, quoi qu'on dise, les plaçant dans la lumière artificielle dont Walt Disney use lorsqu'il s'agit d'exposer le merveilleux traditionnel – la même. Pendant ce temps, le style géométrique à la Mitterrand continue de régner - suscitant l'ennui.

    Il n'y a guère que Charles Duits qui parvint à synthétiser la tradition française et le chamanisme, et il était américain, il ne faisait pas de politique, il n'avait pas même le droit de vote.

  • Révélations individuelles et contraintes collectives

    karl_marx.jpgJean-Noël Cuénod, dans un récent article de son blog, a assimilé la laïcité à la liberté individuelle garantie contre les tyrannies de groupe, les dogmes religieux ou athées, les pensées imposées par les communautés, qu'elles se réclament de la Bible ou du matérialisme scientifique. C'est beau, et compréhensible en Suisse, où les individus ont des droits garantis non seulement par la théorie, ce qui est écrit dans les lois, mais aussi dans la pratique, dans ce qui se fait couramment, dans les coutumes, dans la vie politique même. Car, en France, il y a un droit écrit qui est magnifique, et des coutumes qui en réalité ne se sont pas départies des habitudes médiévales et catholiques, et qui ont resurgi dans la république dite laïque à travers des dogmes plus ou moins officieux – en particulier, à une certaine époque, le marxisme, qui avait pour corollaire l'athéisme.

    C'est un pays où bien sûr les propositions politiques de Marx peuvent être discutées, mais où ses postulats philosophiques doivent souvent, notamment dans la bonne société – les milieux intellectuels –, être reconnus comme vrais si on veut pouvoir s'exprimer en public. Le concept de lutte des classes est admis comme incontestable, et celui qui trouve des exemples qui en contredit la loi mécanique est réputé n'avoir rien compris à Marx ni à la société réelle et donc n'avoir pas de légitimité à s'exprimer. C'est parce que j'avais pu montrer que la Savoie des rois de Sardaigne, au dix-neuvième siècle, n'avait pas en son sein de lutte des classes significative que ma thèse a choqué.

    Il est de bon ton, dans la bonne société des milieux cultivés, de proclamer son athéisme, vu comme parfaitement en adéquation avec la laïcité, et les professeurs de l'Université n'hésitent pas à le faire, et je ne pense pas que la même liberté existe pour proclamer sa doctrine monothéiste ou polythéiste, la considération que les dieux non seulement existent, mais interviennent réellement dans la vie.

    La tendance de la France est au collectivisme, et c'est une tendance qui n'est pas proprement européenne, on la retrouve dans des pays d'Asie comme la Turquie ou la Chine. Dans ces pays, la nation est regardée comme une chine.jpgautorité absolue en matière de philosophie individuelle, et il est très mal vu de s'opposer aux révélations d'État en matière d'organisation sociale, ou sur d'autres sujets, comme la nature de l'être humain. Il faudrait voir pourquoi il en est ainsi, et quel lien mystérieux existe entre la France et la Chine.

    Disons déjà que ce sont deux vieux empires de leurs continents respectifs, les plus gros et les plus anciens. Il y a comme un noyau dur qui attache les gens qui y vivent au passé, et au territoire occupé, ainsi qu'à la communauté qui l'occupe. Comme l'origine glorieuse s'en perd dans le passé lointain, on s'imagine aisément que c'est par là qu'on se relie à la divinité – et la communauté elle-même, perçue comme immortelle, en devient tout à coup divine. Il est donc difficile d'y faire triompher la liberté individuelle, quoi qu'on veuille, et la tendance existe, à y assimiler la laïcité à ce qu'y pensent les gens intelligents, qui dirigent la Communauté.

  • Homéopathie et démocratie

    weledahippo editorialmedium.jpgL’homéopathie n’est pas utilisée seulement pour les êtres humains mais aussi pour les animaux et les plantes et parler d’effet placebo est ridicule. Qu’il existe souvent n’est pas à mettre en doute, mais en réalité il existe aussi pour les médicaments chimiques à l’effet prétendument avéré, la crédulité des gens à l’égard des machines et des méthodes matérialistes étant patente. Dès qu’un antibiotique ne marche plus parce que son effet placebo est passé, on invente des théories sur des virus mutants, sans saisir que l’organisme aime aussi être pris par surprise, que l’antibiotique a la valeur pour lui d’un coup de fouet, et que les statistiques peuvent le manifester tant qu’il n’est pas utilisé en masse, parce qu’alors, comme les coups de fouet qui se répètent, il perd son efficacité: tel Mithridate invulnérable aux poisons parce qu’il en avait pris à petites doses tout au long de sa vie, l’antibiotique cesse de faire réagir le corps lorsque son ingestion est régulière, et la cause n’en est pas forcément les fantasmes des biologistes.

    Les vins biodynamiques remportent des prix connus d’œnologie, et la biodynamie est fondée sur l’homéopathie. Mais déjà Georges Gusdorf avait montré la cécité de l’Académie de Médecine de Paris, qui, comme l’Église catholique (dont au fond toutes les institutions françaises sont spirituellement issues), tient superstitieusement à ses dogmes. L’homéopathie est d’origine allemande, et prend sa source dans la Philosophie biodynamie-12-624x413.jpgde la Nature qui voulait regarder les forces que portent les éléments, au-delà de leur enveloppe physique. C’est une démarche complètement juste et sensée, car ce qui compte dans l’action d’un homme, c’est l’âme qui utilise le corps, et il en va de même du reste de l’univers, dont l’homme est un rejeton.

    Rudolf Steiner, sans doute, a indiqué des limites à l’homéopathie: les dilutions excessives ne portent plus la force en question; l’excès de spiritualisme nuit à la médecine, c’est entendu. Mais l’excès de matérialisme aussi.

    Ce qui est néanmoins consternant, c’est la conception dogmatique et élitiste de la médecine officielle, de la médecine d’État, qui se comporte, à nouveau, comme les évêques catholiques médiévaux, en imposant au peuple des vérités prétendument prouvées par des institutions subventionnées. Où est la démocratie? On sait bien qu’en Suisse, le remboursement des médecines alternatives a été soumis à un vote populaire, qui a marqué le souhait qu’il soit effectif. En France, les divins prophètes de la sainte République règlent le problème à la place des gens, comme le roi autrefois guérissait des écrouelles. Peu importent leurs choix: le Ministre décide de tout. L’Académie de Médecine est réputée infaillible, comme pape.jpgle Pape. Y a-t-il quelque chose qu’on appelle la liberté, au pays des Droits de l’Homme? On peut en douter.

    Les choix médicaux ont un fondement culturel, et dépendent de la liberté de conscience. Les gens sont quand même aptes à juger: ils n’ont pas à subir des diktats inspirés par une Science sacralisée. Que veut dire la laïcité si les institutions d'État sont regardées comme la bouche de la vérité ultime, on ne sait pas.

  • La République et ses valeurs dans l'université française

    tibet.jpgDurant ma soutenance de thèse, Christian Sorrel m'a reproché d'avoir parlé d'idéologie républicaine: pour lui, la République a surtout des valeurs.

    N'a-t-il pas, ainsi, marqué que ses critiques étaient de nature politique? Car c'est une question philosophique, non historique; et chacun en pense bien ce qu'il veut. D'ailleurs, il n'a pas étayé son affirmation.

    C'est une question de mots. Les valeurs de la République s'organisent en un réseau qu'on peut appeler, de l'extérieur, une idéologie. Le défaut serait-il, donc, de se placer à l'extérieur?

    Sabine Lardon, présidente du jury, m'a félicité pour mon style, mais a trouvé que j'abusais de l'art de la formule: c'était parfois choquant, comme quand je disais que la Savoie pouvait être regardée comme petite et marginale – tel, depuis Pékin, le Tibet. Je ne nommais pas Paris, car l'art de la formule consiste à surprendre. Mais ici, Pékin est tellement réputé maltraiter le Tibet que la comparaison a choqué.

    Pékin maltraite-t-il vraiment melenchon.jpgle Tibet? Le célèbre Jean-Luc Mélenchon a assuré que la Chine essayait de civiliser et de moderniser une province archaïque. Tout se défend.

    Quand un Français assimile sa tradition au rationalisme universel, il est persuadé qu'il est porteur d'une qualité qui embrasse l'humanité entière, et permet son évolution infinie. Mais quand un Chinois fait pareil, il apparaît au Français comme simplement chinois. Il n'y a que Jean-Luc Mélenchon qui ait admis qu'il y avait une sorte de confédération des peuples rationalistes supérieurs – qui pouvaient bien coloniser le reste, que c'était pour leur rendre service. On peut lui concéder au moins cette qualité, qu'il voit un peu au-delà des frontières.

    Mais pas beaucoup. Il a un abord théologique de la chose, un abord religieux: religion sans Dieu, mais religion tout de même, c'est celle de la raison brandie comme le salut ultime. Or, dans les faits, la raison présentée de cette façon n'est pas si utilisée qu'on croit. Car divinite.jpgle rationalisme n'est pas tant l'habitude d'utiliser la raison que la peur de ce qui sourd des profondeurs, et n'est pas réductible à la raison. En un sens, il s'agit de se réfugier dans des idées déjà établies, pour ne pas avoir à regarder l'esprit nu. Et cette peur se développe ici ou là, à des degrés divers.

    Si la Chine confucianiste et marxiste s'en prend au Tibet, c'est parce que son ésotérisme qui invite à visualiser le monde des esprits lui fait peur. Cela va au-delà de ses préoccupations sociales ou commerciales, rassurantes parce que terrestres, et tissant un voile devant les profondeurs de l'univers. La France tend à faire pareil. Elle tend à le faire beaucoup. Ce qu'on nomme la laïcité a cette source, dès qu'elle prétend s'imposer à la sphère culturelle, et ne pas se restreindre à la sphère politique – ne pas être simplement l'affirmation claire de la liberté de conscience, et de ce que Rudolf Steiner appelait l'individualisme éthique.

    C'est Steiner, le même, qui a montré clairement que le matérialisme n'émanait pas de l'amour de la logique, mais de la peur de l'esprit nu, des profondeurs obscures de l'âme. Dans l'ancienne Rome, elle existait déjà, c'est pourquoi la tradition romaine a tendu à persécuter les chrétiens et les juifs. Mais à vrai dire, à des degrés divers, cela existe dans l'humanité entière. Une valeur de la République, cela pourrait être le courage, face à l'esprit nu. Cela demande à ce que la liberté soit regardée comme plus importante que la laïcité elle-même.

  • Notre Dame de Paris

    notre-dame-de-paris-incendie.pngOn se souvient peut-être que, du temps des rois, le bon ange de la France, sa tutelle protectrice, était la sainte vierge Marie, et comme Paris est la capitale de la France, l'incendie de sa cathédrale a donné le sentiment que la France n'était plus protégée depuis les hauteurs des cieux – depuis le monde spirituel. Cela a été un choc. Comme l'événement est venu après d'horribles attentats, et dans un contexte de dissension incroyable, il est apparu comme signe prophétique, d'une façon indéniable.

    Le fait est, d'abord, que, malgré les tentatives de Charles de Gaulle d'y remédier, le lien entre Marianne, patronne ou allégorie de la République, et la sainte vierge Marie n'a jamais été clairement établi, ou simplement admis. Il a été plutôt nié, au nom d'une laïcité plutôt dérisoire, qui tenait plus de la concurrence avec l'Église catholique que d'une véritable liberté de conscience accordée aux individus – notamment dans l'Éducation.

    J'ai fait bien des articles cherchant à montrer que, d'un point de vue intérieur, Marie de Bethléem et Marianne étaient une seule entité – le bon génie de la Artemis_Kephisodotos_Musei_Capitolini_MC1123.jpgFrance au visage de femme. Peut-être que Victor Hugo, renouant avec cet édifice médiéval et le liant à l'âme du peuple – à travers, notamment, Esméralda –, avait déjà cette intention, et on l'en a su gré, mais on n'en a pas tenu assez compte – même si, depuis la catastrophe, cette vision réconciliatrice, rejetant à la fois le matérialisme philosophique et le dogmatisme catholique, mais unissant Isis, Marie et la République, a de nouveau été diffusée publiquement.

    Naturellement, c'est autour d'une telle figure, reliant la Bible et la tradition populaire, que les âmes peuvent surmonter les luttes factieuses, les oppositions communautaires ou partisanes, et trouver une énergie commune, un souffle suffisamment fort pour embrasser la volonté générale, et donner une véritable légitimité aux majorités exprimées.

    Le temple d'Éphèse, dit-on, a brûlé quand les mystères y ont cessé d'être saints – quand la vierge et pure Artémis a cessé de s'y rendre. Le rapprochement peut être fait, d'autant plus que, avant de vénérer la sainte Vierge, les Francs vénéraient la vierge des Ardennes, un avatar de la déesse Diane.

    Si Victor Hugo avait décrit cet incendie, il aurait peut-être, comme il le fait dans Quatrevingt-Treize, donné un visage aux flammes – celui d'un démon vengeur, sorti de l'enfer, maître des Furies. Tout le monde l'a ressenti ainsi. La chute de la flèche semblait refléter la coupure du lien de Paris avec le ciel – la signifier dans le monde sensible. Un cri d'horreur a alors retenti, dans les rues de Paris. La fée de la ville n'avait plus de maison.

    Il est difficile de ne pas vivre spirituellement cet événement, quand tout, par ailleurs, semble confirmer ce qui, selon la tradition mythologique, relève – comme on disait – de la face de Dieu se détournant du Peuple. C'était JessieBayes_TheMarriageOfLaBelleMelusine_100.jpgsensible également dans la vie culturelle, sans doute. Mais de celle-ci, plus qu'ils ne le croient en général, les individus sont libres. Nul n'était obligé de se confiner dans le cynisme philosophique d'un Roland Barthes, ou le désespoir métaphysique d'un Léon Bloy. D'autres voies étaient possibles, suggérées par Victor Hugo ou Lamartine – l'inventeur de la figure de Marianne.

    Naturellement, la négligence des ouvriers peut être seule mise en cause. Mais le respect officiel de l'édifice peut-être était devenu faible. S'il n'est pas regardé comme abritant à la fois la reine des anges chère à François de Sales, et la fée Mélusine, protectrice du peuple, chère à André Breton, on ne sait si l'aura sacrée pourra revenir.

  • Noël Communod n'est plus

    noel 220x330.jpgJ'avais ouvert sur le site de la Tribune de Genève un blog pour mon ami Noël Communod qui a été quelque temps actif, notamment lorsque lui était Conseiller régional à Lyon; il m'envoyait ses articles, et je les publiais. Car même s'il avait travaillé comme cadre dans des entreprises importantes, il n'était pas spécialement doué en informatique.

    Ses sujets tournaient principalement autour des grands projets inutiles, une tradition française - l'entreprenariat d'État censé doper une économie sinon dormante, chez un peuple latin davantage porté à attendre les bienfaits de la Providence qu'à devancer sa bonté en allant de l'avant. En particulier, il dénonçait la ligne de chemin de fer Lyon-Turin, qui allait détruire la montagne savoyarde sans réellement dynamiser un commerce mou entre l'Italie et la France. Les autres élus régionaux s'efforçaient de l'intimider pour lui faire abandonner ses protestations.

    Il était atteint depuis plusieurs années de la maladie de Parkinson, et il vient de succomber. Je l'aimais, il était bon et sympathique, et m'a beaucoup soutenu lorsque j'ai réclamé la régionalisation des programmes d'enseignement, y compris à l'Université, quand on passe les concours de recrutement d'État. Encore une spécificité française: l'État contraint les gens à se croire unifiés, car d'eux-mêmes ils n'en ont pas du tout le sentiment!

    Noël Communod était intelligent et intellectuellement courageux. Physiquement, il était assez fluet, et la dureté des politiques parfois l'atteignait. C'est un monde cruel. Le cynisme y est grand, Communod-05-1024x683.jpgnotamment lorsqu'il est question de culture: les politiques croient toujours qu'elle est d'abord à leur service, que sa vocation est de nourrir leurs discours creux.

    Finalement, j'ai délaissé le Mouvement Région Savoie, qu'il avait présidé mais qui n'était pas prêt à défendre la liberté culturelle quand la propagande d'État assimilait tel ou tel élément culturel au Mal. Ce n'était pourtant pas que je voulusse défendre un discours haineux: seulement le choix d'une commune de Savoie d'ériger une statue à Marie de Bethléem - dont le véritable tort, aux yeux des philosophes, est sans doute de n'avoir pas fait de politique!

    Noël Communod n'a rien pu faire, contre les voix hostiles à la défense des droits des communes en matière culturelle: malade, il s'était déjà retiré.

    Il a beaucoup fait néanmoins quand j'ai décidé de me rendre au congrès de Régions et Peuples solidaires, le groupement de partis régionalistes auquel appartenait le Mouvement Région Savoie. C'était en Corse, et j'ai pu rencontrer plusieurs membres de la famille Simeoni; Gilles était déjà maire de Bastia. Noël Communod, que j'accompagnais avec Claude Barbier, s'est montré très gentil, prévenant, et m'a ôté tout souci matériel.

    Ma vie politique devait bientôt s'arrêter, je ne m'y sentais pas très à l'aise, j'aime mieux la poésie et les contes. Je défends surtout le droit d'en faire, face ou à côté des romans réalistes d'un Michel Houellebecq.

    Le régionalisme a néanmoins quelque chose de romantique qui offre un lien avec le lyrisme enthousiaste; il défend les mythologies régionales, Frédéric Mistral et les autres.

    Noël Communod portera comme une ombre douce et claire l'élan vers la liberté culturelle des régions de France, j'en suis sûr.

  • La Liberté et les Gilets jaunes

    gilets.jpgLe mouvement des Gilets jaunes a eu d'emblée ma sympathie, parce que je réprouve les taxes incitatives et punitives, comme contraires à la liberté. Et puis il était populaire et non centralisé. Mais il a publié une Charte dans laquelle il demande des choses fondamentales pour la liberté des citoyens, et que ne demande aucun parti: car lorsque les partis parlent de liberté, c'est soit au profit des collectivités, c'est à dire des politiques qui les dirigent - eux -, soit au profit des acteurs économiques - leurs amis, ou donateurs -, alors autorisés à enfreindre les lois morales sous prétexte que l'argent rapporté fera le bonheur des peuples. Aucun ne pose en principe la liberté qui compte vraiment, celle qui a trait à la sphère culturelle, et au sein de laquelle le citoyen est en réalité en opposition à l'État unitaire et centralisé.

    Les articles 15 et 16 de cette Charte officielle des Gilets jaunes posent clairement le problème, en demandant la suppression des subventions aux médias, lesquelles servent en réalité à assurer à l'État une forme de propagande; et en exigeant que ce même État ne s'ingère pas dans les libres choix des familles en matière d'éducation et de santé. Car là encore, il utilise son pouvoir pour servir ses intérêts - et répandre sa doctrine préférée.

    Globalement, celle du rationalisme philosophique. Je veux dire en France. Ailleurs, ou dans un autre temps, ce sera celle du catholicisme ou de l'islamisme: peu importe. Ce qui compte, c'est la liberté individuelle, car dans la sphère culturelle, ce n'est pas la Providence, qui importe au premier chef, mais l'Esprit; et ses langues de feu sont au-dessus de toutes les têtes: la tentative de confiscation de l'Esprit par les philosophes, professeurs et journalistes agréés par le Gouvernement est grotesque, et contraire à l'évolution humaine.

    En éducation, s'agit-il de créer des pions du Système, comme on dit, ou de soutenir les familles dans leur effort d'épanouir des êtres humains? La réponse est évidente. L'État n'a pas à chercher à enlever les enfants aux familles pour leur imposer une culture qu'il juge supérieure parce qu'en fait c'est celle de l'Oligarchie, et qu'elle infériorise ceux qui ne la possèdent pas spontanément – héréditairement. Elle tend à les soumettre, et permet leur exploitation: pourquoi le cacher? À cet égard, le socialisme avait raison.

    Pensons seulement à ceci, que les familles transmettent des traditions régionales que l'État refuse de transmettre; c'est complètement anormal. Un professeur d'histoire a pour devoir d'approfondir les parts d'histoire locale que les familles évoquent brièvement le soir, ou pendant les vacances. Pareil pour la Pestalozzi_Porträt.jpglittérature. Et les langues, et tout. Le grand Pestalozzi disait que les professeurs étaient au service des familles, et il avait raison. Ils ne sont pas semblables à ces prêtres qui arrachaient les enfants aux parents pour leur faire abandonner le paganisme, en Amérique. Ils ne doivent pas l'être. L'État républicain qui croirait légitime d'arracher les enfants aux traditions régionales de façon indifférenciée, serait bien un État colonial, qui priverait de liberté les individus. Pour son propre profit. Il ne ferait que détourner dans son sens la démarche des missionnaires religieux d'autrefois, au lieu, comme il pourrait le prétendre, d'émanciper les peuples.

    Les Gilets jaunes ont donc raison. Les choix relatifs à la médecine doivent également être respectés: les médecines alternatives n'ont pas à subir le despotisme de l'État. Si elles sont choisies, elles sont valables! Aucune philosophie supérieure ne peut être imposée légitimement, même approuvée par des gens qu'on croit intelligents. Pour la première fois depuis longtemps, la liberté vraie a été défendue en public.

  • Droits sociaux et étatisme

    oiseaux.jpgL'être humain a des droits. Non seulement il doit pouvoir se défendre s'il est mis en cause, mais, comme ont tendu à le dire les socialistes, il a des droits sociaux fondamentaux: droit au logement, à la culture, à l'éducation, à la santé, etc. C'est méconnu par l'ultralibéralisme, qui soit fait semblant de croire que la Nature d'elle-même assure ces droits, soit (dans le pire des cas) assume son égoïsme.

    Le libéralisme peut s'appuyer sur l'idée évangélique que les oiseaux, selon le mot de Jésus, trouvent chaque jour leur nourriture, se font aisément des nids, et ainsi de suite. Mais chez les humains, ce n'est pas le cas. Les anciens Romains en avaient conscience, et distribuaient du pain chaque jour gratuitement. La Cité suppléait aux manquements de la Nature - ou la prolongeait, pour ainsi dire, vers l'état spontané des oiseaux, préférable, au fond, à celui des humains. En quelque sorte, elle englobait la lumière astrale qui baigne le sommet des arbres; c'est à cela qu'elle servait.

    Forte de cette idée, l'Église catholique a institué des dispositifs permettant, selon le principe de Charité, de pallier aux manquements de la nature humaine - soit qu'ils soient dus, comme le pensait Rousseau, à la méchanceté des premiers princes, soit qu'ils aient pour source, comme le pensaient les Pères de l'Église, le péché originel: ainsi se sont créées les institutions éducatives, sanitaires, que les religieux contraignaient les rois à financer.

    Il y avait néanmoins un vice, dans cette organisation, qui émanait de l'Empire romain: les instances correctrices s'arrogeaient un rayonnement céleste, comme si elles cristallisaient la lumière astrale qui sinon Louis_XIV_by_Juste_d'Egmont.jpgn'aurait pas pu descendre sur Terre. L'orgueil a dès lors caractérisé les dignitaires, et les institutions ont servi d'occasion pour acquérir du pouvoir, selon un principe énoncé par Machiavel: le Prince doit se faire passer pour juste, s'il veut gouverner sans frein.

    Les institutions redistributives ont en pratique servi de justification aux princes pour exercer leur pouvoir, avec l'appui des religieux qui autrefois les dirigeaient, et qui recevaient part de cette autorité - tout comme les fonctionnaires aujourd'hui, dans les républiques.

    On ne sait plus dans quelle mesure l'éducation massifiée est un levier pour les politiques, ou le réel moyen de respecter le droit à l'éducation pour tous. Elle est utilisée par les gouvernements pour renforcer leur autorité. Plusieurs exemples peuvent l'illustrer.

    On a songé à faire apprendre La Marseillaise par cœur aux enfants; mais a-t-on pensé à faire de même pour l'hymne européen, ou les hymnes régionaux? Ils ne sont pourtant pas moins fédérateurs, soit parce qu'ils englobent davantage, soit parce qu'ils touchent à des ensembles plus sensibles.

    La loi oblige à donner des décharges de cours à des professeurs qui, maires, se rendent au Congrès national des maires, à Paris; mais pas à des enseignants qui iraient soutenir une thèse.

    Les programmes de littérature sont fondés sur la production de la capitale et de son arrière-pays; la Savoie et la Suisse ne s'y retrouvent guère, et même la Provence ou la Bretagne.

    D'autres lois existent certainement, allant dans ce sens. On a même parlé d'inégalité des accents locaux face aux concours nationaux de recrutement des enseignants. Mais pour le coup rien, là, n'est officiel.

    Dans l'éducation, la loi semble faite pour le gouvernement central, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.

  • Statut de la femme dans l'ancienne Rome selon Plaute

    Plautus.jpgJ'ai lu, récemment, une pièce de Plaute, l'auteur comique romain vivant au deuxième siècle avant Jésus-Christ, l'un des plus anciens auteurs latins dont les œuvres nous soient restées. Du contenu littéraire, je reparlerai ailleurs. Ce qui m'a frappé, d'un point de vue social et historique, est une évocation relative à l'éternelle question du statut des femmes dans le monde, en particulier dans l'ancienne Rome, qui a fondé le droit moderne.

    Alcmène, la femme d'Amphitryon, se voit accuser par celui-ci d'adultère, et menacer de divorce. Mais comme elle est indignée par cette fausse accusation, elle menace à son tour de divorcer, de partir de son côté et de reprendre ses biens.

    Une note de Pierre Grimal, auteur de l'édition française dont je me suis servi pour m'aider dans les moments difficiles de l'original, signale que dans l'ancienne Rome, la chose pour une femme était possible, elle pouvait divorcer quand elle voulait.

    Pourtant, les femmes ne pouvaient pas être citoyennes, ni siéger au Sénat. Le droit relatif au mariage était-il indépendant de la vie de la cité?

    Un autre trait de Plaute, tiré du prologue de La Marmite, éclaire différemment ce sujet. J'ai lu ce prologue parce qu'il est présenté par un Lare, dieu domestique dont j'essayais par ses paroles de saisir le rôle religieux et moral. Il est le gardien de la maison, mais aussi des relations saines entre les générations: pour lui il faut que les enfants honorent leurs parents, mais aussi que les parents aident leurs enfants, notamment Lar_romano_de_bronce_(M.A.N._Inv.2943)_01.jpgen leur laissant un héritage et en donnant aux filles une dot.

    Le problème initial de cette pièce (qui a servi de modèle à Molière pour son Avare) est qu'une fille a été violée par un jeune homme qu'elle ne connaît pas, et qui la connaît: c'était durant les fêtes nocturnes de Cérès (plus tard interdites). On se retrouve alors face aux mêmes principes que ceux qu'on peut lire dans la Bible: comme la fille est enceinte, il faut absolument qu'elle se trouve un mari, et obtienne une dot de son père très avare. Le Lare s'y emploie, car il aime cette fille, qui lui rend de constants hommages (elle lui fait des offrandes quotidiennes). Tout se termine bien, le violeur de toute façon aimait la jeune fille et voulait l'épouser; il ne restait qu'à convaincre les parents. Le viol ne pose pas de problème en soi, on n'y accorde pas d'importance. On considère, peut-être, qu'une femme est toujours d'accord pour faire l'amour, si les conditions le permettent. Ce n'est pas sans relation avec l'idée qu'elle ne peut pas siéger au Sénat: on ne lui accorde pas de faculté de jugement nette.

    Pourquoi dans ce cas pouvait-elle divorcer à volonté? Cela paraît contradictoire. À moins que la question essentielle ne soit celle des ressources: la femme n'ayant pas les moyens de gagner de l'argent, elle ne vivait que de la dot. Si elle l'obtenait, elle pouvait ensuite la garder. Mais elle ne l'obtenait que si elle se mariait. La société était donc coercitive de facto, en laissant les femmes à l'état de nature, et en réservant aux hommes les statuts permettant de s'enrichir.

    La morale traditionnelle était mêlée de pragmatisme, trait typique de l'ancienne Rome.

  • Jupiter Président

    jupiter_et_semele_detail_jupiter_and_semele_detail.jpgLisant The King of Elfland's Daughter, de Lord Dunsany (1878-1957), je me suis souvenu de la présidence jupitérienne d'Emmanuel Macron. En effet, dans ce roman féerique, l'écrivain anglo-irlandais racontait que le royaume immortel des Elfes était dirigé par un roi disposant de runes magiques pouvant vaincre et défier le Temps. Il levait la main, inclinait la tête, prononçait quelques paroles, et siégeait sur un trône d'arc-en-ciel.

    Or, malgré la prétention à s'appuyer sur les mythologies celtique et germanique, il n'était pas difficile de reconnaître, en ce personnage, le Jupiter de la mythologie classique, imposant sa volonté à Saturne maître du temps, et figeant une partie du cosmos pour permettre aux dieux d'y demeurer sans jamais vieillir - à l'abri du dieu des chrétiens qui ordonne la mort.

    Car la dimension est présente chez Lord Dunsany: les anges ne veulent pas que le roi des elfes s'impose, mais il en a le pouvoir, et même celui d'englober une communauté humaine, de la rendre immortelle aussi. Peu importe le jugement divin, dit-il: c'est ce que veut ma fille, amoureuse du prince mortel du lieu. C'est plaisant, car au Moyen-Âge, on assurait que les dieux ne savaient quoi faire de leur immortalité, qu'ils s'ennuyaient pour ainsi dire à mourir, et Maurice Dantand, qui était catholique, a montré comment, perdant leurs pouvoirs à l'arrivée de Jésus-Christ, les dieux de l'Olympe sont eux-mêmes partis de la sphère terrestre et ont regagné le ciel profond dont ils venaient - le centre étincelant de l'univers!

    Mais Lord Dunsany appartenait à l'aristocratie, qui autrefois pensait pouvoir imposer sur terre un ordre divin. Et je me suis souvenu du président de la France, de son roi élu, siégeant tel un nouveau Jupiter, tentant d'imposer la France éternelle au monde, telle une majestueuse figure de Gustave Moreau - prenant la fée du pays sur ses genoux.

    Emmanuel Macron est persuadé, je pense, qu'il faut donner cette image, et peut-être même croit-il, un peu comme Charles de Gaulle, à sa vertu magique, qu'elle peut se cristalliser à partir de la pensée.

    En un sens, c'est beau, mais je suis sceptique. Louis Rendu, annonçant Pierre Teilhard de Chardin, disait que les nations étaient l'émanation de la nature, au même titre que les montagnes et les plantes, et que la loi était sainte seulement si elle était universelle. Il proposait donc celle de l'Église catholique - Jésus-Christ en quelque sorte transfigurant Jupiter et l'étendant dans l'univers entier.

    img182.jpgJe ne sais pas si l'institution romaine a un tel pouvoir, mais il faut avouer que l'idée de Rendu relativisant les nations n'est pas mauvaise. L'individu, sans doute, a en lui un noyau immortel, plus que la nation. Les individus se liant librement font luire entre eux une flamme. Cela ne peut pas être imposé. Cela commence donc par le couple, comme les poètes l'ont souvent dit. Cela finit par l'humanité entière. Le trône de Jupiter ne saurait être qu'une étape.