Savoie

  • La Sœur de Merlin dans le Dauphiné libéré: un article de Sylvain Poujois

    Le Dauphiné libéré, le 27 mai dernier, a publié dans sa page Région un article sur mon dernier livre, La Sœur de Merlin et autres songes de Bretagne. Sylvain Poujois l'a écrit, c'est un ami d'Annecy, je le connais depuis longtemps et l'aime beaucoup. Mais son article n'en est pas moins parfaitement objectif et juste, on peut le lire en capture d'écran ci-dessous:

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    C'est le parcours d'un Savoyard en Bretagne, c'est vrai, un voyage à la fois extérieur et intérieur, parmi les paysages bretons et les figures mystiques qui s'y meuvent. J'ai toujours aimé ces récits de double voyage, à la fois extérieur et intérieur, inventés à l'époque romantique. Mon cher compatriote Jacques Replat en a écrit deux excellents, liés à la Savoie, et Victor Hugo en a écrit aussi, et Théophile Gautier, et Gérard de Nerval. Ce serait mes modèles, si l'exemple de Blaise Cendrars et de H. P. Lovecraft (en anglais) ne m'avait pas peut-être impressionné encore davantage. Ils ont écrit des récits de voyage fabuleux. Mais je ne peux pas le dire, les précédents sont formidables aussi. J'espère n'avoir pas été indigne de leur art grandiose. J'avais pour projet d'autres récits de voyage, notamment un aux États-Unis, sur les pas, en partie, de Lovecraft, un autre au Canada, enfoui dans mes vieux papiers, un autre en Corse, un même en Savoie, mais cela devra attendre, car cela dépend du succès de celui-ci, je pense. Sait-on jamais! J'encourage les lecteurs de ce blog à se procurer au plus vite cet ouvrage à l'adresse suivante: https://www.livresdumonde.fr/livres/mogenet-songes-de-bretagne.

  • Le don de l'avenir comme une grâce, ou l'explication du Merveilleux

    0000000000000.jpgRudolf Steiner affirmait que si les choses mauvaises qui nous arrivent émanent bien de nos fautes passées, en cette vie ou en l'une des précédentes, les choses bonnes, elles, ne viennent que de la grâce divine: elles sont un don gratuit des dieux, qui ne sont jamais obligés de les faire. À cet égard il s'opposait à l'espèce de mécanique divine du bouddhisme qui amenait automatiquement des bonnes choses aux êtres humains qui avaient fait de bonnes actions. Il personnalisait les dieux, ne les laissait pas dans la soumission à une loi générale, mais faisait émaner leurs actions de leur volonté libre.

    Donc, en un sens, les bienfaits qui surviennent émanent toujours de cette volonté libre, et sont toujours un miracle, une intervention du Ciel sur terre. C'est ce que voulait dire François de Sales quand il rappelait que l'imagination est faite pour qu'on se représente les bienfaits de Dieu. Puisque rien sur terre ne peut expliquer mécaniquement ces bienfaits, leur source ne peut 00000000000.jpgqu'être imaginée – et elle doit l'être, les anges n'apparaissant pas aux sens, ni, pour ainsi dire, la main de Dieu, directement. Cela explique, de surcroît, le merveilleux dans les contes de fées – et même, au fond, dans la science-fiction: l'avenir souriant ne peut qu'émaner d'une source inconnue, qu'on doit s'imaginer.

    C'est ce qu'a fait en particulier Pierre Teilhard de Chardin, plaçant, au bout de l'aspiration et de l'inspiration qui amènent à progresser même techniquement et scientifiquement, le Christ comme personne, comme être personnel placé à la fin de l'Histoire, en Haut et en Avant du cheminement humain. Car il est bien entendu que souvent la science-fiction ne place, dans l'avenir, que des merveilles qu'elle explique par l'effort humain seul. Mais je pense que ce n'est pas la meilleure science-fiction qui fait cela, qui empêche que l'avenir radieux émane de l'Inconnu; ce n'est pas celle qui porte le plus vers l'avenir. Elle n'est en général pas capable d'imaginer de grandes choses, elle est limitée par le rationalisme et les mécanismes observables – ou alors, si elle imagine quand même des merveilles, elle se perd dans l'invraisemblance, puisque seul le divin, il faut l'avouer, justifie rationnellement le merveilleux. Comme disait J. R. R. Tolkien, le meilleur conte de fées est le récit de l'Incarnation et de la Résurrection, qui fait intervenir Dieu dans l'Histoire, mêle le Mythe au Réel, la Vie à la Mort. La vie n'émane, comme présent, que de l'avenir imaginé comme merveilleux – derrière lequel se tient celui que Teilhard de Chardin nommait le Point Oméga.

    Sans cela, aucune évolution possible, réelle, significative. Un mécanisme explique une succession: non une évolution. La qualité de la vie est aussi une grâce qui vient sans mécanismes préétablis – qui émane de la liberté divine.

    On comprend dès lors le véritable sens du merveilleux dans les Contes de Perrault: les fées communiquent la grâce de Dieu. Même les malédictions sont dans ce cas: elles sont là pour aider l'âme à se purifier. Si elles sont vues comme négatives, c'est 00000000.jpgparce que l'âme impure ne laisse pas déceler la vérité. Elle la voile.

    C'est aussi en ce sens que seul le mal émane de l'action humaine: il ne s'agit que d'un point de vue personnel, relatif à la personne, au karma.

    Mais c'est un mystère difficile à saisir – difficile à accepter, aussi. Comme le poète condamné par Platon, nous sommes tentés de dire que le monde est injuste. Cependant, il ne l'est pas et, comme le disait François de Sales, l'imagination, au sein même des tentations de l'esprit – du doute –, doit être utilisée avant tout pour se représenter les bienfaits de Dieu. C'est le sens d'un récit, dont la trame par exemple montre une issue salutaire au-delà des peurs, déployées aussi en images, qui se sont fait jour. Mais nous pourrons en reparler, une autre fois.


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  • L'imagination pour se représenter les bienfaits de Dieu, ou l'explication fondamentale du merveilleux chrétien

    0000000000.jpgDans son Introduction à la vie dévote (1610), François de Sales présente dix méditations à même de perfectionner l'âme de façon exhaustive. La seconde est relative à la fin pour laquelle nous sommes créés. Nous sommes invités à y songer. Comme François de Sales pensait que le monde terrestre n'était que fumée illusoire, certes, nous n'étions pas créés pour assembler des richesses et bâtir des maisons, mais seulement pour nous donner l'occasion de connaître la divinité: Dieu, dit-il à Philothée sa lectrice, ne vous a pas mise en ce monde pour aucun besoin qu'il eût de vous [...], mais seulement afin d'exercer en vous sa bonté, vous donnant sa grâce et sa gloire. Et pour cela il vous a donné l'entendement pour le connaître, la mémoire pour vous souvenir de lui, la volonté pour l'aimer, l'imagination pour vous représenter ses bienfaits, les yeux pour voir les merveilles de ses ouvrages, la langue pour le louer, et ainsi des autres facultés.

    Un passage fabuleux, en soi et pour ce qu'il implique. Remarquons d'abord que François de Sales admet que les sens sont importants: voir les merveilles des ouvrages divins, c'est, par exemple, admirer les montagnes et les lacs, les beautés de la nature, ainsi que le fera plus tard Jean-Jacques Rousseau justement dans sa foulée. À cet égard, l'évêque de Genève fut explicite, dans sa correspondance privée: les montagnes et les lacs de Savoie élèvent l'âme lorsqu'on les contemple.

    En outre, on remarquera que l'entendement, c'est à dire la raison, est fait ici pour connaître Dieu, c'est à dire à apprendre la théologie.

    En rien de surcroît il ne rejette l'imagination, comme certains ont voulu faire croire – nourris d'un rationalisme qui bien souvent voile une tendance au matérialisme sous des prétextes d'humilité. L'imagination a été donnée comme une faculté gracieuse pour se représenter les bienfaits de Dieu, qui ne sont donc pas ses simples créations visibles, puisque celles-ci sont mentionnées par ailleurs: il s'agit plutôt du paradis, et de ce qu'imaginent les prophètes, à commencer par Jean. Il s'agit de ce que Dieu prépare comme grâces aux justes, et qu'on ne peut que se représenter – qu'on ne peut même se représenter que par l'imagination, puisqu'elles sont au-delà du visible, du monde présent. Or, nous retrouvons ici les merveilles de bien des contes – dans lesquelles les fées, anges terrestres, créent des prodiges pour accomplir ce dessein de 000000000000.jpgDieu: donner une grâce qu'on ne peut qu'imaginer, qui n'existe pas encore et n'a pas existé dans ce dont le monde physique laisse le souvenir. Le monde spirituel est à venir, pour la conscience humaine, même s'il existe déjà; et en ce sens le bienfait de Dieu est justement l'avènement de l'homme dans la Jérusalem céleste, lequel on ne peut qu'imaginer. Mais aussi, qu'on se doit d'imaginer: la faculté de l'imagination a été donnée aux hommes pour cela. Elle est naturelle, et il faut l'utiliser. Mais à bon escient, dans un sens spirituel.

    Il ne faut ni la pervertir en fantasmant autre chose, ni offenser Dieu en refusant de l'utiliser. Les rationalistes s'opposent donc à la doctrine de François de Sales. À la rigueur, les auteurs de science-fiction sont bien davantage dans sa ligne. Imaginant un futur fabuleux, ils montrent les bienfaits de Dieu qui adviendront dans ce monde même. L'écrivain américain Stephen R. Donaldson s'exprimait en ce sens, avec raison: la science-fiction ouvre à un monde autre qui tend à l'hommage rendu à Dieu.

    Mais que cet avenir imaginé doive être regardé comme une grâce divine, et non comme un effet mécanique de l'action humaine, est aussi une nécessité illustrée en général par les contes de fées – ou, en anglais, la fantasy. J'y reviendrai, quelque jour prochain.

  • Jean-Claude Mayor et Marguerite Chevron dans l'almanach de Savoie 2022

    00000000000.jpgDans le n° 23 de L'Almanach des Pays de Savoie des éditions Arthéma, donc pour l'année 2022, on trouvera deux articles de ma modeste personne: un sur Jean-Claude Mayor, ancien journaliste à la Tribune de Genève, et un sur Marguerite Chevron, une poétesse catholique du dix-neuvième siècle, dans la Savoie des ducs - ou, pour mieux dire, des rois de Sardaigne. Le premier, on s'en souvient, a écrit des recueils de légendes relatifs à Genève et au Salève; pour Genève, il évoque volontiers l'époque savoyarde, l'époque où les comtes et ducs de Savoie exerçaient le pouvoir judiciaire à Genève, je dirais d'Amédée V à Charles III, mais peut-être qu'un historien pourra être plus précis. Car avant cela, on le sait, le pouvoir judiciaire était censé être exercé par le comte de Genève sous la juridiction du prince-évêque, et, après cela, Genève est devenue une république indépendante. Mais Jean-Claude Mayor aimait bien l'époque féodale, notamment parce qu'elle était pleine de légendes - remplies de merveilleux. La Maison de Genève, en particulier, était réputée liée à la fameuse Vouivre, serpent ailé et immortel, comme la ville de Milan. C'était talismanique, je pense. Les Savoie étaient plus fidèlement catholiques, dans la foulée de Charlemagne et du Saint-Empire, et leurs légendes avaient plus d'anges et de saints, moins de créatures fabuleuses et occultes. Mayor a bien sûr évoqué ces choses, et aussi le caractère princier des Savoie lorsqu'ils se rendaient à Genève. Il l'a fait, au fond, dans l'esprit des retrouvailles des Vaudois, dont il était, avec leur passé savoyard, dont a participé Ramuz. Avant Berne et Calvin, il y a eu du merveilleux, à Genève et dans le Pays de Vaud!

    Il a aussi célébré le Salève, s'appuyant à la fois sur la tradition littéraire genevoise et la savoyarde, unissant ainsi les deux peuples, même si sous sa plume des différences apparaissaient: du style élégant de John Petit-Senn, descriptif mais réaliste dans la foulée de Rousseau, aux inventions étranges des écrivains catholiques locaux, évoquant directement Dieu, il y avait un monde.

    Marguerite Chevron était une poétesse pleine de mérite, qui n'a pas appris à lire avant l'âge de quinze ans, et qui était d'origine paysanne. Elle a appris à lire dans les traités mystiques à disposition des gens ordinaires, à cette époque, tels que L'Ange conducteur. Les défenseurs des pauvres, ou du prolétariat qui s'en prennent au catholicisme me font bien rire: en Savoie, le prolétariat était catholique et royaliste. Marguerite Chevron a célébré le roi Charles-Albert et ses travaux, ou alors a mis en vers les anges, les a décrits, savamment et dans un feu poétique et romantique qu'elle confessait volontiers: exaltée, elle eût voulu 000000000000000.jpgne vivre qu'avec les purs esprits. Elle a fait leur tableau détaillé, mais les a aussi reliés à l'âme humaine, dans leurs vertus, et aussi dans leurs vices, évoquant le diable. Elle a expliqué que, quoique purement spirituels, les anges avaient des sortes d'organes, comme les hommes. Et je suppose que, pour pouvoir les connaître aussi bien, elle a aussi développé ses propres organes spirituels de perception.

    Elle a fondé une école, voulant à son tour faire bénéficier de la lecture des ouvrages pieux et de la poésie de Lamartine, où elle-même avait appris à aimer la poésie et à faire des vers. Car ce poète était couramment disponible, dans la Savoie du temps. On l'aimait, on l'approuvait, notamment parce qu'il avait chanté la Savoie et Dieu. Même s'il l'avait fait dans un esprit rousseauiste, on ne lui en voulait pas. On lui en voulait d'autant moins qu'il ne polémiquait pas contre l'Église catholique, même quand il s'affichait comme républicain. Il restait chrétien et croyant, c'est ce qui comptait. Somme toute, il se disait savoyard, et même Rousseau n'avait fait que louer les Savoyards, sans s'en dire un pour autant. Marguerite Chevron fut une grande dame, et elle est morte jeune, épuisée et pure. Morte d'avoir trop aimé Dieu, comme eût dit François de Sales. Grâces lui soient rendues.

    Un numéro 23 à lire, par conséquent! On y trouvera également une bonne présentation de François de Sales (justement) par Michel Germain, et des souvenirs du passage de Charlemagne en Maurienne: on se souvient que c'est là qu'un ange lui a donné l'épée Durandal, confiée ensuite à son neveu Roland. Moment grandiose. Les anges ne viennent-ils en France qu'en passant par la Savoie? Je tends à y croire. Bonne lecture!

  • Le courant de François de Sales et le Merveilleux dans la France classique

    0000000000000.jpgUn ouvrage du professeur Yvan Loskoutoff, La Sainte et la fée, a montré qu'il y avait une vraie filiation entre le conte de fées dit français, au dix-septième siècle, et François de Sales. Elle passe, dit-il, par Mme Guyon, mystique profondément marquée par le saint savoyard et son goût assumé pour le merveilleux: elle développait des pensées mystiques dont l'imagerie devait beaucoup aux contes, célébrant l'enfant divin et donnant à voir, en visions métaphoriques, des petits êtres comme échappés de son âme. Dans le même temps, elle assimilait Peau d'Âne, de Charles Perrault, à une histoire intérieurement édifiante: elle y voyait un sens mystique, une figure de la vie de l'âme en relation avec Dieu, déployée en conte. On se souvient qu'elle fut mise en prison, les autorités légales s'inquiétant de ce mysticisme déluré, en même temps mis à la portée de tous. Mêler le merveilleux des contes, en particulier, à la vie spirituelle apparaissait comme absurde et dangereux. Cela préfigurait, plus ou moins, les histoires fantastiques de Jacques Cazotte et de Louis-Claude de Saint-Martin: chez eux, le merveilleux relevait réellement de l'ésotérisme.

    Mais entre Mme Guyon et l'illuminisme, le nom de Fénelon doit toujours être cité: il a nourri l'inspiration de toute une tradition mystique chrétienne, et même Jean-Jacques Rousseau l'adorait.

    De fait, l'auteur des Aventures de Télémaque, excroissance artificielle mais merveilleuse de l'Odyssée d'Homère, a, dans la seconde moitié du dix-septième siècle, le premier écrit des contes en français classique dans des vues édifiantes. Il était évêque et mystique à la fois, et l'estimait utile voire nécessaire à la construction intérieure de ses élèves. Or, ce n'est rien d'autre que les principes énoncés par Perrault dans la préface à l'édition de ses Contes de 1697. Des critiques tels que Tony Gheeraert ont pu dire que ce n'était pas sincère, que ses histoires n'édifiaient pas réellement. Je n'en sais rien. Mais si son discours était convenu, il fallait bien, justement, qu'il le prît chez un autre, et il est clair que cet autre était Fénelon, ou un homme de son école.

    Les mêmes personnes, nous rappelle Yvan Loskoutoff, gravitaient autour de Fénelon et de Perrault et de Mme d'Aulnoy: fréquentaient les mêmes cercles, affranchis des milieux académiques, en rupture avec eux, et dominés nettement par les 000000000000.jpgfemmes. Or, il est incontestable que Mme Guyon a souffert d'être une femme: on ne pouvait lui confier de ministère sacerdotal, contrairement à ce qu'il en était pour François de Sales et Fénelon, tous deux évêques. Elle avait été forcée de se marier, quand François de Sales avait pu y échapper: il y avait une différence. Et, à travers une écrivaine comme Mme d'Aulnoy, on sentait toute une sensibilité féminine s'affirmer, et s'efforcer de pénétrer les mystères. Le merveilleux en était justement un moyen.

    Que tout cela soit venu de François de Sales relève de l'évidence aux esprits non prévenus, et qui l'ont lu: ce qu'on ne fait pas assez, dans les milieux académiques. Il s'adressait prioritairement aux femmes, pour commencer; écrivant, à cette fin, en français plutôt qu'en latin. Et il a explicitement énoncé, à propos d'une légende merveilleuse qu'il reprend dans le Traité de l'amour de Dieu, que si elle est difficile à croire, puisqu'elle est conforme à la vérité religieuse, il ne faut point en douter: pour lui le monde manifesté n'était qu'allégories enchevêtrées. Le merveilleux est donc possible à tout moment, Dieu fait ce qu'il veut – même si cela défie l'entendement, et les habitudes de la nature, que la raison saisit.

    Or, Perrault a aussi parlé de l'effacement de la raison face au merveilleux, dans les mêmes termes – ce qui ne l'empêchait aucunement de croire aux miracles. Sur ce paradoxe, bien conforme à la pensée de François de Sales, nous publierons incessamment un article.

  • Pierre Rabhi s'en est allé

    00000000000000.jpgPierre Rabhi s'en est allé, et nous ne le méritions pas, serais-je tenté de dire. La pluie de reproches tombée sur lui à sa mort est impressionnante, et signifie quelque chose, à la fois de la maladie qui s'est emparée de la société française, et du caractère exceptionnel du  personnage. Que s'est-il passé?

    Pierre Rabhi est né il y a quatre-vingt-trois ans en Algérie, aux confins du Sahara. Il a reçu une éducation catholique en plus de la musulmane dont il était issu, et cela a ouvert en lui quelque chose, comme précédemment en Léopold Sédar Senghor, ou en Jean-Martin Tchaptchet, qui n'étaient pas musulmans de naissance, pour ainsi dire, mais qui ont pu allier la culture européenne et la culture africaine par le biais de l'universalisme chrétien. Il évoque en 00000000000000.jpgfrançais l'atmosphère spirituelle du village de son enfance dans Le Gardien du feu, un des plus beaux livres écrits en français depuis 1950. On entre, à travers les coutumes et les croyances locales, les valeurs et les symboles, dans un monde autre, dominé par les anges, scintillant dans le ciel étoilé du désert. En un sens, c'est proche du Dune de Frank Herbert; mais Pierre Rabhi parlait de lui, et donnait l'occasion aux Français de s'arracher à leur rationalisme étriqué pour découvrir un nouvel horizon, et c'est justement ce dont certains ne veulent pas.

    Qui? Peut-être ceux qui, ayant fait des études et gravi des échelons, ont eu l'impression, à tort ou à raison, qu'il fallait se soumettre philosophiquement à une ligne préétablie pour réussir. Et qui l'ont fait. Cette ligne, elle n'est pas difficile à définir. Nous la connaissons. André Breton déjà la dénonçait. Même si, en se liant au marxisme, il s'en est lui-même rendu complice. Et le vieux colonialisme plus ou moins raciste de Jules Ferry, de Jean Macé, d'Ernest Renan se réveillait à cette pression exercée sur l'âme, d'une spiritualité africaine et, qui peut-être plus est encore, maghrébine, c'est à dire islamique, cherchant à s'insérer, à déposer des germes, même paisibles, même bienveillants, même pleins d'amour. On se regimbait là-contre, comme s'il y avait une sorte de poison. Cependant, Rabhi restait inconnu, juste un Algérien arabe devenu Français chrétien.

    Les choses ont changé avec son engagement écologique mêlé d'une spiritualité dominée par Krishnamurti mais surtout, suprême offense au dogme rationaliste à la française, teintée de l'anthroposophie de Rudolf Steiner, notamment lorsqu'il s'agissait d'agriculture: il pratiquait la biodynamie. Les choses ont changé, car il est devenu une figure rayonnante, pleine d'autorité et de 00000000000000000.jpgcharisme, faisant pièce à tous les philosophes approuvés par les jurys de l'École Normale Supérieure et d'Agrégation dont la presse subventionnée se croit obligée de commenter les livres même quand elle ne les aime pas, faisant même pièce à Michel Onfray qui, sans être normalien ni agrégé, était quand même professeur fonctionnaire et docteur de l'Université, c'est toujours quelque chose. Pierre Rabhi n'avait rien de tout cela, mais il rayonnait quand même, et c'était déjà offensant pour tous les philosophes professionnels dont la subsistance dépend finalement de l'État, ou en a dépendu tant qu'ils n'avaient pas de succès public.

    Car il est possible, en effet, qu'il faille se soumettre à une certaine ligne si on veut réussir. Sans que rien ne soit écrit à cet égard dans les lois, les pratiques tendent bien à l'exiger. Combien de penseurs officiels n'a-t-on pas vu répéter par exemple ce que disait Rudolf Steiner sans jamais le citer! C'était le cas de Henry Corbin; probablement de Heidegger. Il est le penseur le plus connu parmi tous ceux qu'on ne cite pas. Et Rabhi le popularisait, et le disait, il disait qu'il l'avait lu. Quel scandale, quand un magazine célèbre racontant sa vie après sa mort répétait qu'il était arrivé en France avec dans sa valise des livres de Platon et de Rudolf Steiner! S'il avait des livres de Steiner chez lui, au  moins qu'il ne le dise pas; s'il l'a dit, au moins qu'on ne le répète pas. Steiner est le penseur dont il faut détourner le peuple de la lecture.

    Il a à cet égard un statut comparable à celui de Joseph de Maistre. Un chroniqueur s'est amusé à dire que Rabhi était entre Jean-Jacques Rousseau et Joseph de Maistre. C'était sans doute bien vu. Et quel scandale, encore! Quand Philippe Sollers a consacré un numéro de sa revue à de Maistre, il a été traîné aussi dans la boue; dans l'Humanité, on a déclaré que de de 00000000000.jpgMaistre, il ne fallait pas parler. Cela explique sans doute qu'il ne soit pas à La Pléiade, ou qu'aucune édition de poche n'existe, pour ses œuvres; il est frappé d'ostracisme. Franc-maçon devenu jésuite, prophète du Christ et de la contre-Révolution, il démontre avec assez de force les illusions du rationalisme éternel pour qu'on sente le danger. Comme la monarchie héréditaire avait senti le danger, quand Rousseau avait publié le Contrat social et l'Émile.

    Une république incapable d'intégrer libéralement des courants de pensée aussi importants au sein de l'humanité, obligée pour se légitimer de nier leur importance, est-elle vraiment universelle dans ses principes? Rabhi a fait les frais d'une position arc-boutée sur de vieux acquis, qui peut-être n'a même pas pu intégrer le Romantisme, est souvent obligée d'édulcorer jusqu'à Hugo pour soutenir sa ligne. Mais la république française est trop grande, a un territoire trop large, pour vivre culturellement de cette façon. Joseph de Maistre a sa statue à Chambéry, les liens avec le Maghreb devenu indépendant, nous le savons, restent forts, et, comme l'a dit un professeur alsacien récemment, le couloir rhénan intègre assez libéralement, lui, la pensée de Rudolf Steiner. Si l'on veut pouvoir vivre fraternellement en France, il faut pouvoir respecter les choix personnels de Rabhi, et de ceux qui l'aiment, je pense. Les lois doivent s'appliquer; mais ce qui n'est pas écrit comme loi n'en est pas une. Chacun fait, pense, et dit ce qu'il veut. 

    Paix, quoi qu'il en soit, à l'âme du Colibri.

  • Charles Perrault et la doctrine de François de Sales

    000000000000.jpgDans son Introduction à la vie dévote, François de Sales dit qu'à la mort, le monde physique s'évapore: seules restent, substantielles – réelles –, les actions qu'on a accomplies, en tant que forces morales élancées dans l'univers. Les unes portent les anges, les autres les démons, et par elles on est tiré vers le Paradis, ou l'Enfer.

    Dans un précédent article, j'ai signalé que, dans les mythologies orientales et antiques, les vertus étaient personnifiées par des femmes d'une beauté radieuse, et pouvant voler dans les airs jusqu'aux étoiles – et donc portant des ailes, dans l'ancienne Rome: ce sont les Victoires.

    Elles sont évidemment proches des Anges au sexe indifférencié, emportant les Saints au Ciel: elles sont même parfaitement équivalentes. En passant des unes aux autres, on a seulement voulu effacer la dimension érotique de l'ancienne religion: le lien que Platon voyait, entre le désir et la divinité. Roland porté au Ciel dans sa Chanson éponyme est bien la suite des héros romains portés par les Victoires dans l'Olympe. C'est parfaitement clair, il n'y a nulle raison d'en douter.

    Et le fait est que les fées, dans la mythologie celtique dont elles viennent, avaient la même fonction, comme l'indique l'histoire du roi Arthur, emmenée dans La Mort du roi Artu par de mystérieuses dames vers l'Ouest et l'île d'Avalon, qui est aussi celle des Morts. Cela relève tellement de l'évidence qu'il est impossible que les philosophes médiévaux n'en aient pas été conscients. Et c'est un fait que même Charles Perrault parle des fées de cette façon: la fée marraine de Cendrillon, matérialisant les vertus de sa protégée, crée pour elle un monde beau, peut-être au-delà de cette vie – ou alors en avance d'hoirie, pour ainsi dire.

    Et si ce merveilleux déluré étonne même les spécialistes de la littérature médiévale, au fond plus sobre, il ne faut que se référer au mysticisme de François de Sales, puisque celui-ci, on l'a vu, estime que le monde physique n'est que fumée: c'est peut-être à 00000000000.jpgcause de ce genre de pensées qu'il a été rapproché du bouddhisme. Ou, plus simplement, lié au baroque.

    Le courant salésien confine à l'orientalisme, au mysticisme asiatique. C'est un fait. Si donc le monde physique n'est qu'une vapeur, il n'est guère étonnant que les forces spirituelles aient tôt fait de remplacer, par une forme de superposition, ce monde physique mort par le monde vivant des vertus et des vices: on est dans le baroque, mais dans un baroque mû par des forces morales.

    Le merveilleux devient ainsi parfaitement possible. Ce n'est même plus que la frontière entre les mondes soit effacée, puisqu'il n'existe, au fond, qu'un seul monde: celui de l'Esprit; la sphère sensible s'efface d'elle-même, au cours du récit, sous le poids de la révélation intelligible. Et qui ne sait que c'est la tendance profonde du classicisme, par exemple chez Jean Racine?

    Or, si Boileau et Perrault se détestaient, on sait que Racine et Perrault s'entendaient plutôt bien.

    Je reviendrai une autre fois sur la filiation entre François de Sales et Charles Perrault, passant, possiblement, par Mme Guyon et Fénelon, quoiqu'il ait pu le lire directement, tout le monde alors le faisait.

  • Un article sur le roi Charles-Albert dans Historia Occultæ

    00000000.jpgLa revue des éditions de l’Œil du Sphinx, Historia Occultae, vient de publier son treizième numéro, toujours dirigé par Emmanuel Thibault, et il contient un article de moi largement inspiré par un chapitre de ma thèse, consacré à Charles-Albert de Savoie, notre bon roi de Sardaigne (1829-1949), tel qu’il a agi dans la vie culturelle de son beau royaume, et tel qu’il apparaît dans la littérature francophone. Car pour l’italienne, il faudrait faire un autre travail. Naturellement, il s’agit d’auteurs essentiellement savoyards: Jean-Pierre Veyrat, Antoine Jacquemoud, qui ont, à son époque même, consacré des poèmes à ses ouvrages et à sa gloire, mais aussi Amélie Gex, Maurice Dantand, et Charles-Albert de Costa de Beauregard, historien qui lui a consacré deux livres magistraux, magnifiques, bouleversants. Un autre écrivain, plus connu – soit parce que, français, il bénéficie de la protection et des fonds de l’État parisien en faveur des universités, soit parce que (qui sait?) il est réellement supérieur à nos chers Savoyards -, un autre écrivain a consacré à Charles-Albert un texte élogieux et ému: Alfred de Vigny, dans son Journal d’un poète, publié posthumément. Tous, en bref, lui reconnaissent une forme de grandeur qui manquait aux rois de France depuis bien des lustres: ceux de son temps n’en avaient guère, ni ceux du siècle antérieur. L’ombre de Louis XIV, sans doute, écrasait ses successeurs. Mais j’avoue préférer Charles-Albert: je le trouve plus humain, plus accessible, plus romantique. Il avait au cœur un idéal chevaleresque périmé, se prenait plus ou moins pour Jeanne d’Arc, se voyait comme le héraut de l’Italie unifiée dans le catholicisme et la royauté, se pensait guidé par Dieu, et dans ses illusions mêmes il était beau. Les Espagnols l’ont célébré, quand il a traversé leur pays pour se réfugier au Portugal, où il est mort: le pays de l’extrême ouest latin était sans doute un écho, dans son esprit, à l’île d’Avalon où s’est réfugié le roi Arthur à la fin de sa vie, y demeurant immortel! De fait, si Louis XIV rêvait de ressusciter l’empereur Auguste, Charles-Albert avait davantage en vue le roi Arthur, et je préfère cela, je trouve cela plus poétique. Charles-Albert était un roi poétique. Il composait des vers. Et Veyrat l’aimait, en faisait la figure d’un ange incarné. Jacquemoud aussi. Et Vigny le disait héritier des héros des chansons de geste. C’est donc un article à lire, dans cette excellente revue!

    Elle parle aussi de l’entité tutélaire de la maison qui l’abrite, H. P. Lovecraft, un de mes écrivains préférés, et de sa mythologie démoniaque et science-fictive à la fois. Il y est notamment question du célèbre Necronomicon, dont ici même j’ai retracé la véritable genèse, telle qu’elle apparaît dans la correspondance du maître. Et enfin la revue se consacre à des figures du martinisme, de l’héritage de Martinès de Pasqually et de Louis-Claude de Saint-Martin son secrétaire. J’aime beaucoup Saint-0000000000.jpgMartin, je pense que son Crocodile (dont je parlerai un jour prochain) est une des récits fantastico-mythologiques (ou de fantasy) les plus dignes d’être pris au sérieux parmi ceux écrits en français:  les entités spirituelles s’y manifestent très nettement – notamment les mauvaises, les bonnes restant plus évanescentes. Après la profusion des féeries burlesques ou fantaisistes à l’excès qui en France allaient de Mme d’Aulnoy à Crébillon fils, il y avait une tendance profonde à renouer avec un merveilleux plus solennel, plus subtil, déjà avec Jacques Cazotte, ensuite avec son maître Saint-Martin, donc. Celui-ci, dans ses traités mystiques, est parfois trop abstrait; mais j’ai beaucoup aimé son Livre vert, recueil posthume de pensées qui touchent davantage à l’ésotérisme – et je pense que c’est le premier de ses livres que j’aie lus, de telle sorte que j’ai constamment conservé une bonne image de lui. D’ailleurs Joseph de Maistre l’appréciait, comme on sait.

    La revue des livres, alimentée tout particulièrement par Rémi Boyer, se consacre beaucoup à l’excellent Lauric Guillaud, explorateur de la mythologie américaine. Raison de plus pour se procurer le volume.

    Historia Occultæ n°13
    Édition de l’Œil du Sphinx
    292 pages
    20 €

  • Paysans et instruction (Savoie et biodynamie)

    00000000000.jpgJ'ai évoqué, dans un précédent article, le sentiment de l'archevêque de Chambéry Alexis Billiet (1783-1873) sur la nécessité d'instruire les paysans, dans la Savoie de son temps – et c'est très intéressant, car cela parle, peut parler encore à notre époque, relativement au choix libre d'effectuer la biodynamie notamment.

    Billiet dirigeait l'éducation en Savoie, car elle était alors prérogative de l'Église; et il a écrit un mémoire sur l'état de la chose, qui porte à une méditation profonde.

    Il disait que l'instruction était indispensable aux masses laborieuses, parce que, sans instruction, on ne pouvait être bon chrétien: il fallait savoir lire et écrire si on voulait saisir les prières et les passages de l'Évangile commentés en chaire. Il y fallait certaines facultés intellectuelles, et il n'était pas question de laisser les fidèles dans la bêtise, une piété sans discernement.

    Mais Billiet admettait, aussi, que l'instruction était nécessaire à l'autonomie: les paysans devaient pouvoir être libres face à l'administration, et pour cela encore il fallait savoir lire, écrire, compter. Il y voyait un avantage objectif qui relevait de l'humanisme, et sans doute ses propres origines paysannes ont pu l'aider à orienter son esprit en ce sens. Il avait bénéficié, déjà, de l'instruction primaire financée par les communes sur ordre du roi de Sardaigne. D'autres avaient été dans ce cas avant lui – tel saint Pierre Favre, au seizième siècle: on se souvient que, natif des environs de Thônes, puis devenu compagnon de chambrée, à la Sorbonne, de saint Ignace de Loyola et de saint François Xavier, il fut le premier prêtre jésuite de l'histoire.

    Il y avait, toutefois, encore un sens chrétien à cette volonté d'affranchir les paysans: il ne s'agissait pas les délivrer de l'Église mais de la noblesse (dont, je le rappelle, il n'était pas, lui-même). Et il ne s'agissait pas de les délivrer de la noblesse dans un esprit révolutionnaire mais parce que, disait-il, certains nobles ne cherchaient pas à faire des paysans de bons chrétiens: pour améliorer les rendements, pour accroître les profits, ils les laissaient dans l'ignorance – espérant, ainsi, les maintenir dans la servitude! Libérer les paysans des nobles, les rendre autonomes, c'était donc les faire vraiment chrétiens, et les prêtres devaient les soutenir dans cette émancipation.

    Elle était surtout effective dans les montagnes – disait notre homme, qui venait de Tarentaise: les paysans des plaines (ce qu'on nomme, en Savoie, l'avant-pays) étaient plus asservis, leur instruction moins bonne. L'histoire de Samoëns, que je connais bien, le confirme: la cité faucignerande a donné naissance à nombre d'écrivains distingués et d'entrepreneurs actifs, de Hyacinthe-000000000.jpgSigismond Gerdil à Marie-Louise Cognac-Jaÿ.

    Billiet condamnait néanmoins l'instruction secondaire, qui endoctrinait dans un sens matérialiste et athée – et détournait les paysans de la religion, pervertissant l'instruction de ses vrais buts!

    Et je vois dans tout cela un rapport avec la biodynamie, qui n'est pas enseignée dans les universités, mais nécessite une instruction; qui n'est pas recommandée par les classes dirigeantes (dans les chambres d'agriculture), mais s'articule bien avec une dévotion intelligente et nourrie de christianisme – et qui, enfin, rend libres les paysans en leur laissant fixer des prix décents, au lieu de les asservir aux objectifs industriels du gouvernement, qui veut baisser les prix de l'alimentation afin de soutenir la consommation de biens technologiques. J'y reviendrai.

  • Parution officielle du Comte Vert de Savoie

    000000000000000.jpgLe 12 juillet dernier, Le Comte Vert de Savoie, poème héroïque d'Antoine Jacquemoud, a été officiellement mis en vente, après une période de souscription fructueuse. On peut le trouver sur Amazon, au prix de 17,94 €. Le Tour Livres, dont je suis le directeur littéraire, l'a réédité.

    Il a été publié une première fois en 1844 mais il était depuis introuvable. À l'heure où je vous parle, les souscripteurs l'ont reçu ou devraient le recevoir incessamment. J'ai quelques soucis avec les souscripteurs suisses, Amazon refusant de livrer les livres chez eux; je ne sais pas pourquoi mais je suppose que c'est un problème commercial. Un esprit avisé saura me le dire quelque jour prochain.

    Je rappelle que ce poème en douze chants et en alexandrins fait l'éloge du comte de Savoie Amédée VI, qui vivait et régnait au quatorzième siècle dans les trois départements français de Savoie, de Haute-Savoie et de l'Ain, ainsi qu'en Suisse dans le Valais francophone, dans le Pays de Vaud, et en Italie dans le Val d'Aoste et en Piémont – bref sur trois pays dits nationaux actuels.

    Il était aimé des anciens Savoisiens, et c'est sur lui, en général, que s'est concentrée leur littérature épique. En tout cas en 1838 l'Académie de Savoie a lancé un concours de poésie à sa gloire, et Antoine Jacquemoud l'a gagné, pour la vigueur de son imagination, la justesse de sa langue et la noblesse de ses conceptions.

    Il a adopté complètement la mythologie traditionnelle savoisienne, dynastique et catholique, qui faisait des princes de Savoie des protecteurs de leur peuple, non seulement de leur vivant mais après leur mort, et qui les mettait en relation intime avec les anges de Dieu. Mais, plus que cela, romantique, il a créé le portrait d'un individu héroïque qui n'était pas en relation mécaniquement avec la divinité, parce que son sang l'y obligeait, parce que l'hérédité l'y contraignait, mais par choix personnel, par amour de l'idée pure – de l'idée pure du vrai Dieu –, sa foi personnelle. En ce sens, il était pleinement chrétien, et le christianisme pour la 0000000000.pngdynastie savoisienne n'était pas un simple succédané, déguisé, du paganisme, mais une vraie religion nouvelle, qui accordait à l'être humain et à son libre arbitre, à ses choix et à ses capacités de jugement une importance spécifique, parfaitement comprise par Jacquemoud et annonçant évidemment la liberté moderne.

    Sans doute, pour Jacquemoud et la plupart des Savoisiens, la liberté faisait tourner le cœur vers Dieu, et renforçait le lien qu'on établissait avec lui. Mais ils n'étaient pas sans savoir qu'elle faisait courir le risque de l'impiété et du déni fou. Jacquemoud constate que dans les plaines d'en bas (la France), cela a eu de funestes effets. Mais il assure qu'en Savoie on a su conserver le lien avec les traditions antiques tout en développant l'individualité libre, et qu'à ce titre la Savoie est un pays béni, visité quotidiennement par Dieu, et que le Comte Vert en est un représentant parfait, dès le Moyen-Âge!

    C'est ce que j'ai essayé de faire ressortir dans ma préface.

    J'ai placé aussi des notes, pour faciliter la compréhension. Et en tout cas le livre est maintenant disponible, après bien des tribulations! Car c'est dès 2016 que le projet est né, à la demande d'un éditeur qui s'est finalement défaussé, sans donner de raison. Je l'ai donc édité moi-même, dans ma propre maison, et le fait est qu'éditer un poème héroïque n'est pas chose aisée, cela ne se fait plus guère. Seuls les grands éditeurs parisiens, apparemment, en connaissent les tenants et les aboutissants.

    Mais enfin, moi aussi, maintenant.

  • Loaf nous quitte

    0000000000.jpgQuand j'étais jeune, je fréquentais, à Annecy, des musiciens du genre punk – ou alors des artistes liés aux Beaux-Arts, car il y en a une école dans la ville. Il y avait de bonnes choses et de moins bonnes, mais une des meilleures était le personnage surnommé Loaf, et dont le vrai nom était Lionel Darvey. Il tenait un fanzine rock intitulé Shaglatoo, consacré aux concerts dans les environs, et il y publiait des textes, et il était bon avec moi, très gentil, car il publiait mes poèmes, et disait les aimer. C'était une âme très sensible, très belle, et il était passionné de rock. Dans la vie il était machiniste au Centre Bonlieu, complexe annécien de salles de spectacles. Je l'aimais beaucoup, il était toujours plein de bonté.

    Extérieurement il avait l'air d'un biker ou d'un membre des Motorheads, d'un punk américain, mais en fait il était très agréable, paisible et souriant.

    Un jour, je me souviens, il a accepté de publier dans son fanzine un récit de fantasy, de genre poétique, que j'avais écrit, et un gars que je connaissais aussi, dont le nom était Francis Ribard, a critiqué mon texte, il a déclaré que la fantasy était stérile parce que dénuée de réalité. Elle était surtout, dans mon cas, faite de style fleuri, et donnait à personnifier des lieux, des saisons, elle était de nature mythologique. Et cela ne lui plaisait pas. Il s'est mis à faire l'éloge de la science-fiction qui, elle, s'appuyait sur le réel, posait des problèmes sociaux, et n'entrait pas, surtout, dans les mystères des elfes et des anges, comme je le faisais dans mes textes, mais restait rationnelle.

    C'était un milieu qui se voulait artiste et ouvert d'esprit mais avait les mêmes préjugés matérialistes que la bourgeoisie dominante. L'alternatif ne va pas jusqu'à remettre en cause la vision du monde habituelle, en général; il se contente d'avoir des 000000000.jpgsolutions radicales aux problèmes sociaux.

    J'ai proposé à Loaf une réponse à ces critiques, vantant l'art pur comme transformant bien plus sûrement et plus profondément la vie que les engagements politiques de convention. Il a accepté.

    À sa publication le détracteur était furieux, mais enfin, Loaf m'avait permis de m'exprimer. Par la suite, Shaglatoo a arrêté de me publier, voulant se recentrer sur sa vocation première, et éviter de se perdre dans des polémiques abstraites. Et moi j'ai arrêté de fréquenter ce milieu. Mais j'ai gardé ma reconnaissance à Loaf.

    Récemment j'ai renoué, par Facebook, avec un ancien ami commun, le peintre Thierry Xavier, qui, proche de Loaf, a annoncé sa mort, d'un cancer des poumons. J'ai été ému. Je l'aimais. J'ai eu des pensées pour lui. Il continue son chemin, et ses sentiments purs l'aident certainement, lui servent certainement de véhicule, dans l'autre monde – de merkaba, comme on dit. Requiet in pace.

  • Réédition du Comte Vert de Savoie d'Antoine Jacquemoud

    Le Comte Vert de Savoie, poème héroïque en douze chants.jpgLe document nécessaire à la prochaine réédition, avec préface et notes, du Comte Vert de Savoie, poème héroïque d'Antoine Jacquemoud, est enfin prêt: il paraîtra bientôt chez Le Tour Livres. Une souscription préalable est lancée, à un prix avantageux!

    Ce poème en alexandrins et en douze chants a remporté le prix de poésie de l'Académie de Savoie de 1838. Il témoigne d'une époque qui voulait restaurer le lustre de la Maison de Savoie, voire l'auréoler de gloire.

    Composé sur le modèle formel antique, il est cependant plus fait d'épisodes marquants de la vie d'Amédée VI que d'une intrigue distincte. Il est surtout une illustration lyrique de la gloire du Comte Vert et, à travers lui, de la Savoie et de sa dynastie régnante, voire de l'Église catholique. Et tout un chant est consacré au roi d'alors, Charles-Albert de Savoie.

    Jacquemoud est entré avec enthousiasme dans la logique de l'Académie de Savoie – logique romantique, de restauration de la mythologie médiévale et de la glorification du Volksgeist, le génie du peuple, puisque, à cette époque, les Savoisiens figuraient une nation distincte, dont on essayait de saisir l'âme.

    À travers ce poème et son personnage principal, c'est ce que fait Jacquemoud: pour lui, Amédée VI incarne le génie national. Il assure, du reste, que Dieu visite chaque soir les montagnes de Savoie, et que de la plaine ne vient rien de bien, seulement une corruption manifeste.

    Pour illustrer sa pensée mystique, il a entouré le Comte Vert d'anges, en particulier un de rang très élevé qui tout au long de sa vie le protège. Mais la nature alpine a aussi ses esprits élémentaires appelés anges, déclenchant en effet les tempêtes selon les commandements de Dieu. Le poème est rempli d'une mythologie christianisée assez belle. Même ses victoires accueillent Amédée VI en chantant, à sa mort. Et son épée bien sûr le regrette. On est quasiment dans la fantasy.

    Jacquemoud était très imaginatif: c'était sa qualité principale. Il était intelligent, aussi, et il a rédigé une abondante introduction tentant de justifier, en 1844, le genre épique. Le merveilleux doit être chrétien, le sujet humain, et tout de même l'épopée est encore possible en Savoie, dit-il, parce qu'on y a conservé les antiques vertus, dont est fait l'héroïsme. 

    Il passe en revue les tentatives d'épopées en langue française ou italienne depuis la Renaissance, et donne son avis sur ce qui peut permettre à ce genre de réussir à son époque. C'est passionnant.

    Certains ont trouvé son style amphigourique: il brillait plus, peut-être, par sa riche imagination. Moi, je l'ai toujours aimé – surpris, quand, pour la première fois, je l'ai découvert après l'avoir acheté chez un bouquiniste annécien: Bon de souscription Le Comte Vert de Savoie.jpgje ne m'attendais pas à des qualités si hautes.

    Jacquemoud a fait de la poésie dans sa jeunesse; ensuite, il a fait de la politique. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, s'il rendait bien hommage aux princes de Savoie, s'il avait conservé le romantisme dynastique des poètes de son temps, il était plutôt progressiste et libéral, et favorable au rattachement à la France. C'est lui qui a créé la chanson dans laquelle l'Isère coule vers le pays du cœur.

    Un épisode se passe en Suisse, à Sion: Amédée VI a défendu son évêque contre une fronde populaire menée par les nobles. Il est assez beau. Le reste se passe en France, en Savoie, en Italie et dans l'Empire byzantin, où Amédée VI a beaucoup guerroyé.

    Je vous recommande vivement de vous procurer au plus vite ce magnifique ouvrage, dès qu'il sera paru, ou d'y souscrire, immédiatement. Les illustrations de ce billet présentent le texte et les conditions de souscription. Si vous cliquez dessus, la taille s'en augmente. Il est possible de recopier à la main le bon de souscription, ou d'obtenir les coordonnées bancaires appropriées pour son achat à distance.

    Antoine Jacquemoud
    Le Comte Vert de Savoie
    Le Tour Livres
    302 pages
    17 € (13 € en souscription, franco de port)

  • Marcel Maillet ou le pressentiment de l'Invisible

    0000000.jpgMon ami chablaisien Marcel Maillet m'a envoyé son dernier recueil, Marcher dans le Soleil, et j'ai toujours aimé sa poésie. Avec Christian Bobin, il est le plus grand poète vivant que je connaisse. Mais ce recueil de surcroît est particulièrement excellent, je l'aime spécifiquement, plus que tous les autres.

    Marcel y a acquis une maîtrise, une souplesse, une liberté qu'on ne lui connaissait pas – il était réputé un peu raide. Dans ces nouveaux vers, il s'adonne notamment aux répétitions, aux effets de refrain, au lyrisme, d'une manière déliée et pure, belle, pleine de souffle et de fraîcheur.

    Cependant il reste dans ses thèmes habituels: la nature végétale, minérale ou animale environnante, surtout les oiseaux, dans la mesure où elle peut témoigner d'une présence, d'un pressentiment de l'Invisible – mais d'un pressentiment qui s'enfonce presque toujours dans des questions sans réponse, voire dans des aveux d'ignorance et d'impotence, face au Grand Mystère.

    Les interrogations, souvent totales, contiennent néanmoins des éléments de réponse: Marcel ne demande pas seulement ce qui, dans l'Invisible pressenti, peut bien exister – mais s'il y a un dieu, ou des centauresses criant d'amour, ou des anges, et lorsqu'il s'agit de Jésus-Christ, un timide conditionnel n'empêche pas la réponse d'être cette fois affirmative: il attend au bout du chemin, dira le Poète. Il ne peut quand même pas aller jusqu'à douter de Lui!

    Il est du reste certain, aussi, que les oiseaux sont des messagers de l'Éternité, même s'il ne saisit pas leurs messages, et que le mauve qu'on distingue à la cime de certains arbres à la tombée du jour est une bannière de l'autre monde. C'est particulièrement beau, souvent. C'est plein d'une forme de divination exacte.

    Mais Maillet n'en veut pas moins rester modeste, et même si ses interrogations totales semblent laisser la possibilité de nier, elles n'en permettent pas moins l'énoncé sacré, en ce qu'elles créent les images, les métaphores, les comparaisons donnant à distinguer le dieu multiforme des choses. À cet égard, il rappelle Gérard de Nerval et le Romantisme à la française, qui utilisait la 00000 (3).jpgrhétorique pour suggérer sans l'affirmer le monde divin. Car vivre le mystère, c'est certainement distinguer en son sein des formes énigmatiques, qui ne s'en laissent pas moins cerner, et peuvent être représentées; mais c'est aussi l'exprimer tel qu'il parvient à la conscience, avec son flou, ses tremblements, ses doutes – ses peurs, même.

    Justement, le doute s'exprime émotionnellement par la peur – comme chez Lovecraft. Il faut prendre garde à ce qu'il ne devienne pas une simple posture intellectuelle – une manière d'échapper aux reproches éventuels des clercs agnostiques. Vivre poétiquement le doute, c'est susciter des monstres. Il n'est pas vrai qu'il soit agréable de douter, même si certains moralistes le conseillent. 

    Mais l'important est la beauté des figures de Marcel, leur élan propre, leur feu mystique intime, qui emmène souvent l'âme loin au fond des cercles solaires – en compagnie, donc, de Jésus-Christ, ou de quelque montagne baignée de clarté! La lecture de son livre est un vrai plaisir.

    Marcel Maillet
    Marcher dans le Soleil
    Edilivre, 2020
    90 pages
    10 €.

  • Jean Richel et les Indiens chez Le Tour Livres

    00000000000.jpgUn Genevois nommé Jean Richel a choisi de publier son dernier ouvrage dans la maison Le Tour Livres, que je dirige avec mon père. Il s'intitule Ma Parole est un acte et est un hommage rendu aux Indiens d'Amérique, à leur philosophie de la vie, à leur résistance face à l'envahisseur blanc, aux victimes qu'ils ont été de toutes les trahisons! De belles photographies des Indiens d'Amérique du Nord les plus réputés, comme Crazy Horse ou Sitting Bull, Cochise ou Black Elk, sont mises en regard de vives citations accusatrices. On trouve aussi de belles reproductions en couleurs de vieilles peintures de la vie amérindienne – comme la chasse au bison, ou l'installation de wigwams. Le papier est beau, luxueux, et la sagesse délivrée est douce au cœur, puisque les hommes rouges étaient en communion avec la nature, bougeaient sur terre avec le vent et l'eau, et ne s'inquiétaient pas de posséder, cultiver, conquérir. Comme les oiseaux de la Bible, ils recevaient sans angoisse leur pain quotidien, et priaient simplement les dieux que cela continue.

    Jean Richel semble avoir avec ces Sioux un lien intime et particulier, comme s'il avait été l'un d'eux dans une autre vie. Il raconte la bataille de Little Big Horn, la seule que les Indiens aient gagnée, et montre qu'ils méritaient cette victoire, le gouvernement américain ayant refusé de prendre les mesures nécessaires à l'arrêt de l'invasion de 0000000.jpgleur réserve par des chercheurs d'or. L'armée, sans doute, a agi ainsi par lâcheté, et la collusion entre Blancs a prévalu sur le droit, apparu dès lors comme théorique, et simple beau discours destiné à endormir la méfiance de l'ennemi.

    Encore aujourd'hui, les Indiens trahis refusent le moindre dédommagement, ne voulant pas qu'on puisse dire qu'ils ont accepté le vol de leurs terres. Cela me rappelle les Savoyards de la grande zone franche qui, eux, ont accepté le dédommagement de sa suppression. Je crois que le mont-Blanc, montagne sacrée (un peu comme les Black Hills), en faisait partie. Et ensuite on y a creusé un tunnel qui rapporte beaucoup d'argent, sacrilège! Le puissant esprit qui veille, dans ce sommet (et dont le poète Shelley a fait à juste titre une figure du divin Créateur), en a été gravement dérangé, je suppose. Mais les Savoyards ont été assez cupides pour se laisser acheter...

    Antoine Martinet, qui vivait au dix-neuvième siècle, affirmait qu'on ne les paierait jamais assez pour qu'ils oublient leur nationalité, leur âme, leurs dieux – le mont-Blanc personnifié, par exemple! Mais les Sioux ont fait mieux, ils ont refusé l'argent. Chateaubriand aussi disait que les Indiens étaient 00000.jpgplus impressionnants que les Savoyards, les tipis plus beaux que les chalets. 

    Voire...

    Je plaisante. Car Jean Richel, dans une magnifique postface, raconte comment, dans les Voirons, il a à son tour communié avec la Nature, honorant la Vierge noire du monastère – campant, aventureux, dans les forêts ténébreuses du massif annemassien, dominant de son regard la Vallée Verte et contemplant l'infini de l'Horizon méridional. Il est sous les étoiles avec tant de cœur qu'il finit par se sentir parmi elles, renouant avec le Grand Manitou, le dieu de la Nature qu'il a peut-être vénéré et adoré dans sa précédente vie...

    Un joli livre d'une centaine de pages, avec une belle couverture cartonnée, au prix exclusif de 19,99 € - et qu'on peut acheter en ligne sur BoD, ou Amazon.

  • Chants et conjurations: un nouveau recueil de poésie

    0000.jpgJ'ai la joie de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil de poésie: Chants et Conjurations. Il est paru aux éditions de l'Œil du Sphinx, tenues par mon ami Philippe Marlin, passionné de Jacques Bergier, de H. P. Lovecraft et des mystères de Rennes-le-Château.

    Mieux encore, il est préfacé par l'excellent Jean-Noël Cuénod, poète et ancien journaliste à la Tribune de Genève, un homme dont j'aime les textes, et dont j'avoue que j'adore la préface, totalement dans ma ligne. Ce n'est pas un hasard si ses termes mêmes se recoupent avec le texte de quatrième de couverture: on y retrouve l'Imaginal cher à Henry Corbin, car ma démarche est celle-ci: porter par les rythmes traditionnels les images puisées au fond de soi, afin qu'elles s'objectivent et deviennent mythologie.

    Je suis fier de ce recueil, heureux d'avoir collaboré avec des personnes que j'estime excellentes, qui ont des références culturelles que je chéris: Corbin, Bergier, Lovecraft, donc.

    Le recueil est assez abondant et, malgré une domination du vers classique, d'un style assez varié, avec le genre hugolien du discours cosmique mêlé d'images grandioses, le genre épique de La Légende des siècles également hugolien, des vers plus lyriques, des contes à la manière médiévale, des sonnets, des poèmes inspirés par l'Oulipo, d'autres par le Surréalisme, des ballades à la mode de Villon et Charles d'Orléans, des poèmes en vers libres plus évanescents et plus modernes, des chants de la nature à la façon de Lamartine, il y a un peu de tout.

    Beaucoup de ces poèmes ont été composés à l'occasion des réunions des Poètes de la Cité, que j'ai longtemps présidées, 00000.jpgfixant des thèmes ou des formes, et m'astreignant à les suivre et à les exécuter. Vous le savez, les Poètes de la Cité sont une association genevoise, et donc c'est un recueil profondément genevois. C'est pourquoi la préface de Jean-Noël Cuénod, l'un des écrivains genevois que j'aime le plus, me fait infiniment plaisir.

    Pour autant, l'éditeur est plutôt parisien et amateur de littérature fantastique, de la poésie de Lovecraft ou de Clark Ashton Smith, et c'est aussi toute ma culture d'origine, car je suis né à Paris et ai commencé à lire des livres issus de cette ligne, elle a formé mon style, et peut-être mes idées. J'ai composé des vers inspiré par ceux de Tolkien, de Lovecraft, de Robert E. Howard, de Smith, et accessoirement ceux des poètes classiques français, et je suis heureux de ce nouveau livre et de sa forme: elle correspond à ma sensibilité profonde.

    On peut en écouter lire un poème accompagné de musique dans un document visuel créé à l'occasion de sa parution, et le commander directement sur Amazon, au prix modeste de 10 €, pour 167 pages. La couverture, excellente et très moderne, est de Marie Maître.

    (On me signale que depuis la Suisse il est impossible de l'acheter sur Amazon. J'invite ceux qui voudraient se le procurer à m'écrire, je peux le leur envoyer en échange d'un virement.)

  • Almanach des pays de Savoie 2021: Julien Gracq, Eugène Labiche et Antoine Jacquemoud (et annonce sur le Comte Vert)

    00000.jpgL'Almanach des Pays de Savoie 2021 des éditions Arthéma contient cette année trois articles que j'ai écrits: un sur les impressions de Julien Gracq relatives aux rives françaises du Léman, un sur la pièce d'Eugène Labiche sur Chamonix et le mont-Blanc, et un sur l'épopée du Comte Vert de Savoie, un poème héroïque de 1844 d'un certain Savoyard appelé Antoine Jacquemoud, qui s'est ensuite tourné vers l'action politique: il était tout jeune. J'aime son poème en douze chants et en alexandrins, car même si le style n'est pas excessivement élégant, il crée des images flamboyantes et fabuleuses, illustrant d'une très belle manière la mythologie dynastique et catholique de l'ancienne Savoie. C'est à un point que je souhaite depuis de nombreuses années le rééditer.

    Mais qui lit encore des épopées en vers alexandrins? Même La Fin de Satan de Victor Hugo et La Chute d'un ange de Lamartine ne sont lues que par quelques érudits passionnés. Dont je suis, je pense. Et sans doute Le Comte Vert de Savoie est plus classique, moins échevelé, moins cosmique.

    Mais à cause de cela il est souvent plus parlant, plus chatoyant, plus riche en symboles charmants. Il peuple la Savoie d'anges dirigeant les tempêtes, de Dieu visitant les montagnes, d'archanges parlant aux comtes, d'armes étincelantes et douées de pensée, de héros.

    J'ai fait donc de nombreuses recherches infructueuses d'éditeurs, ceux même que l'idée intéressait se sont à la fin défaussés. Or, je peux annoncer que je vais peu à peu reprendre l'entreprise Le Tour Livres, qui fabrique des livres 00000.jpgsans avoir le statut de maison d'édition: mon père l'a créée, avec parfois mon soutien, je veux dire en heures de travail, pas toujours, bien sûr, parfaitement efficaces: j'ai fait des erreurs. Mais à présent, mon père, voulant goûter à la contemplation de la vie et des montagnes entre lesquelles il habite, veut me laisser, étape par étape, son entreprise, et je m'efforce de la prendre en main. Deux titres sont en préparation, dont cette réédition du Comte Vert de Savoie. Avec une préface et des notes de ma main, 0000000.jpgsur le modèle critique des universités.

    Je lancerai une souscription, la répercutant ici même, et j'espère qu'elle motivera des lecteurs. La société d'aujourd'hui a besoin de repères, et, sans vouloir retourner à la tradition catholique et savoisienne forcément, le modèle qu'elle proposait peut aider à en bâtir un nouveau qui soit solide et ferme. Car il l'était, solide et ferme.

    Bien sûr, il ne faut pas se river à la tradition: il faut voir ce qui en elle doit évoluer, selon le mot de Voltaire disant qu'un vieil abus est toujours sacré: oui, les traditions sont souvent des erreurs entrées dans les habitudes. Mais dans le duché de Savoie, la mythologie, créée à l'origine par tâtonnements plus ou moins inspirés, était parvenue à une forme stable et harmonieuse, unitaire et cohérente, et, sans la regarder pour autant comme un horizon indépassable, elle peut porter encore, servir de socle. En un sens, sa stabilité intrinsèque n'empêchant pas le merveilleux doit interroger sur les limites d'une culture moderne qui soit est dans le délire surréaliste vide, soit dans le rationalisme creux parce que dénué de perspectives spirituelles authentiques. Le Comte Vert est un héros, 0000000.jpget la culture a besoin de héros. Charles de Gaulle ne suffit pas; il en faut d'autres, et, surtout, il faut qu'ils soient liés aux anges, aux esprits cosmiques. En un sens, le Comte Vert était en son temps un super-héros, et il faut retrouver la voie du vrai héros, lié aux forces cosmiques!

    J'inviterai donc sous peu tout le monde à souscrire, et la publication d'un article sur Jacquemoud et son épopée dans l'Almanach cité est le point de départ du projet, que j'appellerai Souscription Comte Vert.

  • Jean-Charles Mogenet, maire de Samoëns

    0000000.jpgJuste avant le Confinement – dès le premier tour des élections municipales françaises, mon cousin Jean-Charles Mogenet a été élu maire de Samoëns, le village ancestral, à une écrasante et surprenante majorité: le maire précédent, Jean-Jacques Grandcollot, avait eu deux mandats successifs, et était réputé très solide. Il avait été professeur de mathématiques au collège cantonal, après être venu de Paris, et était même passé du socialisme au gaullisme afin d'être plus facilement élu, dans un lieu où le socialisme a toujours été honni.

    Je ne veux pas le critiquer, car il nous a accueillis gentiment, mon ami Marc Bron et moi, quand nous avons cherché à présenter au public le livre que nous avions réalisé sur la poésie en patois de mon arrière-grand-oncle (un autre Mogenet, prénommé Jean-Alfred). Mais le fait est qu'il a fondé sa carrière sur l'idée de dynamiser économiquement la station de ski, et que cela a beaucoup plu pendant un certain temps, car c'était pour les locaux l'occasion de rester au pays et d'y travailler, de s'y enrichir. Sa mesure la plus marquante a été d'accueillir le Club Med, institution célèbre qui devait rapporter des millions.

    C'est ce que les entreprises dominatrices promettent toujours pour qu'on facilite leurs projets, leur donne les autorisations nécessaires – voire des subventions déguisées, par exemple en transports publics. Très tôt 0000000000000.jpgnéanmoins des problèmes sont apparus, notamment pour l'environnement, que le Club Med respectait bien mal, ce qui lui a valu plusieurs procès parce qu'il polluait les sources et dérangeait la vie séculaire de Samoëns, faite aussi d'agriculture, d'écotourisme, de traditions, de tranquillité appréciée par une clientèle un peu chic. Finalement il est apparu que la gloire d'accueillir le Club Med était cher payée.

    Très tôt, mon cousin, élu de l'opposition, s'est opposé sur ce sujet à son rival – et les débats ont dû être vifs, car un jour, il s'est confié à moi, il n'en pouvait plus de la dureté du monde politique, de ce qu'on lui lançait à la figure pour le faire taire, des tensions entre les gens. Jean-Charles est très connu pour sa gentillesse, et est toujours souriant, doux, calme, ayant été excellemment éduqué par ses parents. Son père a du reste aussi été maire, et même Conseiller général, et, quand je rencontrais des Savoyards du cru, comme on dit, on me demandait souvent si je lui étais lié – il était très célèbre.

    Jean-Charles était donc doux et franc, et ne comprenait pas l'arrogance et la brutalité de ses concurrents, citadins plus accoutumés à jouer des coudes – à la compétition sociale.

    Mais finalement, il a tenu bon, et ça a payé, il s'est imposé, surpris lui-même par son score écrasant. Un jour les fils du destin se sont tendus vers lui, et cela a été un torrent – un rush. Au fond tout le monde le voulait, mais sans oser y croire, on avait peur de perdre les avantages acquis, et on se soumettait à l'autorité apparemment la plus forte. Cela faisait hurler mon père – qui ne comprenait pas l'amertume du destin, car lui aussi aurait voulu 00000000000.jpgêtre maire, ou du moins qu'un membre de la famille le fût: il a quelque chose de clanique.

    Jean-Charles Mogenet est bûcheron de métier, il coupe les arbres qui sont en trop (il y en a plus que les écologistes rêveurs venus des villes ne s'en rendent compte, car il faut aérer les forêts), et le fait en respectant le plus possible l'environnement, ce qui lui coûte plus cher. Il trouve absurde que pour bâtir à Samoëns, on fasse venir du bois d'Afrique. Et puis il joue très bien du cor des Alpes. Son père était déjà un phare de la fanfare municipale, ils ont tous deux une âme d'artiste. Je l'écoutais, petit, jouer les glorieux Allobroges le 15 août, jour de l'Assomption, et c'était beau et poétique, cela s'enfonçait dans la légende. La Vierge montée au ciel protégeait les Savoyards! Et la légende continue, je pense...

  • Laïcité culturelle et littératures régionales: la longueur d'avance de Paris

    00000.jpgIl est une réalité qui est difficile à avaler pour ceux qui aiment les langues et cultures régionales et qui en même temps sont partisans de l'agnosticisme philosophique et de la suppression, dans la vie spirituelle, des allusions au christianisme et plus généralement à la Bible. Cette réalité toute simple, dont on ne doute pas à Paris, c'est que les cultures régionales sont plus enracinées, en moyenne, dans le catholicisme, que la culture parisienne.

    Et il n'en est pas ainsi seulement depuis la Révolution. Le gallicanisme émanant de la Maison de France tendait déjà au rationalisme, tendait déjà à s'accorder avec la philosophie stoïcienne – avec Sénèque –, tendait déjà à faire de Dieu une abstraction, et des saints thaumaturges un fantasme. Déjà, au sein même du 0000000.jpgcatholicisme, Paris s'opposait aux provinces, plus marquées par le merveilleux et le culte des saints guérisseurs, par la tradition médiévale et ce qui émanait des Francs: car ceux-ci vénéraient saint Martin, saint visionnaire et thaumaturge dont le tombeau guérissait de mille maladies, mais les Romains classiques n'étaient pas dans cet horizon, ils restaient fidèles à l'ancienne tradition latine, et à l'empereur Auguste.

    Avec l'essor de la philosophie agnostique, l'opposition entre Paris et les provinces a été encore plus nette et franche. Comme la République a consacré la philosophie des Lumières (prétextant à cette fin la laïcité), le conflit est apparu dès 1793 et les guerres de Vendée.

    À presque tous cela semble un progrès: intellectuellement, on l'assume joyeusement. Mais beaucoup n'en restent pas moins attachés aux cultures locales et familiales, qui étaient généralement bien différentes – bien plus marquées, qu'on le veuille ou non, par le catholicisme populaire.

    Pris dans une contradiction, leur effort est souvent de montrer que la littérature régionale n'est pas si traditionaliste qu'on croit: que Frédéric Mistral n'était pas un simple catholique chantre des vieux métiers et de la paysannerie, des saints provençaux et de la Vierge Marie. Il était plus nuancé, affirment-ils.

    Oui, d'accord, personne n'est parfaitement assujetti à un modèle préconçu, cela s'entend. Mais si on compare Mistral avec la plupart des auteurs parisiens de son temps, il était réellement plus proche de l'Église catholique. Même si on le compare à Léon Bloy, on découvre chez lui un catholicisme plus tranquille et plus traditionnel, moins marqué par le gallicanisme et la théologie abstraite.

    Et ce n'est pas tout de même un cas isolé: tout le Félibrige, fondé par Mistral et quelques amis, était parrainé par les évêques locaux, qui voyaient dans ce chant de la vieille Provence aussi un hommage rendu aux saints protecteurs du lieu, et de leur reine virginale à tous.

    Même le félibre Jean-Henri Fabre, peu attiré par le catholicisme, a été rejeté par l'instruction laïque parce que son 000000.jpgspiritualisme, disait-on, le rendait complice de l'Église romaine. Son rejet des théories à la mode à Paris, son goût pour l'observation précise des insectes en action et son idée d'une intelligence de la nature choquaient et choquent toujours les partisans d'une culture laïque, c'est à dire agnostique. Qu'il ait été félibre et proche de Mistral n'arrange évidemment rien.

    Il faut donc bien se rendre à l'évidence, même si l'exemple provençal peut paraître isolé. Il ne l'est pas. À la rigueur, en Provence, il y a eu plus de républicains qu'en Bretagne ou en Savoie. Il est donc inutile de chercher d'autres exemples. Et ma thèse de doctorat a montré que l'ancienne Savoie allait aussi dans ce sens.

    Les historiens officiels s'en sont scandalisés. Mais c'est la vie.

  • Séminaire sur Jam et le francoprovençal à l'université de Montpellier

    -montpellier-parvis08_03.jpgMardi 25 février, dans moins d'une semaine, de 17 h 15 à 19 h 15, je serai à l'université de Montpellier (dite Paul Valéry), au département d'Occitan, pour une présentation, conjointe avec Bénédicte Pivot, et sous l'impulsion de Marie-Jeanne Verny, du francoprovençal en général et du poète Jean-Alfred Mogenet (1862-1939), mon arrière-grand-oncle, en particulier - car il a écrit en patois de Samoëns, qui appartient au francoprovençal, dont les frontières correspondent pour moi à celles du vieux royaume de Bourgogne.

    Bénédicte Pivot est maitresse de conférences à l'université Paul-Valéry dans le département des sciences du langage. Elle est spécialiste des mouvements sociaux qui s'articulent autour de la revitalisation, valorisation des langues très en danger, c'est à dire des langues dont l'arrêt de la transmission intergénérationnelle est acté depuis deux ou trois générations avec pour conséquence la quasi absence de locuteurs natifs et/ou ayant une compétence totale dans la langue.

    Elle présentera l'exposé suivant: Le francoprovençal, langue galloromane, est parlé sur une aire géographique qui s'étend de la vallée d'Aoste (Italie), aux cantons romands (Suisse) jusqu'aux limites de l'ancienne région Rhône-Alpes. En France, le francoprovençal connait une vitalité très faible qui menace la survie des parlers. Cette présentation, après avoir exposé le contexte géo-sociolinguistique, développera la problématique de la revitalisation du francoprovençal telle qu'elle s'articule en fonction des différents acteurs engagés dans la reconnaissance et la valorisation de la langue et des pratiques langagières. On questionnera la portée des discours qui posent l'école comme l'acteur principal du retour de la transmission, donc de la sauvegarde de la langue et le rôle que peut jouer une approche patrimonialisante, qui s'appuierait sur les principes d'une langue comme vecteur d'un patrimoine culturel immatériel (PCI, UNESCO) pour la survie du francoprovençal.

    Moi, intervenant en tant qu'éditeur scientifique du volume des poèmes de Jean-Alfred Mogenet et, peut-être, docteur ès Lettres à l'université de Chambéry (dite Savoie Mont-Blanc), je présenterai la thématique suivante: Jean-Alfred Mogenet dit Jam (1862-1939), né et mort à Samoëns (Haute-Savoie), a composé ses poèmes en patois de Samoëns à l'époque où il vivait à Paris. Il les publie de 1910 à 1914 dans L'Écho des paroisses du haut-Giffre (le mensuel paroissial de Samoëns), puis en 1926-1927 (brève reprise) dans le Bulletin paroissial de Samoëns, suite du précédent. Tous ces poèmes ont été réunis, traduits et préfacés dans une édition en volume parue en 2016. De facture classique, ils chantent les objets emblématiques du Samoëns de son enfance, usant surtout de l'art de la personnification.

    Après une présentation de sa vie et de son œuvre, l'exposé partira du paradoxe d'un poète nourri de poésie française classique se consacrant à l'hommage rendu en langue régionale à un village savoyard pour saisir la problématique d'un art à la fois savant et populaire, personnel et traditionnel. S'appuyant sur l'étude des thèmes locaux et ruraux mêlés à une prosodie régulière et littéraire, il montrera la richesse tout individuelle d'un imaginaire fondé sur le souvenir précis, soulevé par l'enthousiasme du sentiment ancestral.

    Je suis heureux de retourner à l'université de Montpellier. J'y ai en effet commencé mes études supérieures. D'ordinaire, les Savoyards vont à Grenoble, à Lyon, à Paris, voire à Genève ou à Lausanne; moi, je ne sais pourquoi, j'ai choisi Montpellier. Je voulais partir loin. Et un ange m'a fait nommer cette ville, m'a donné pour elle du désir.

    J'y ai fait un an de Droit et trois de Lettres, repartant avec ma Licence, et m'inscrivant alors à la Sorbonne. Curieusement, quand j'ai voulu faire une thèse de doctorat sur Tolkien, mon directeur de recherche, François Gallix, m'a orienté vers une collègue de Montpellier! J'ai alors refusé, découragé par l'impression de piétinement. La logo_dep_oc.pngvie m'a finalement ramené vers Montpellier. En particulier, son département d'occitan. Car à l'université de Montpellier, comme étudiant, j'ai appris le latin, mais aussi l'occitan médiéval et l'art des troubadours, avec Gérard Gouiran. Cela m'a beaucoup marqué. J'ai dû vivre, dans une autre vie, une sorte d'initiation cathare, dans cette région languedocienne, puisque je suis irrémédiablement attiré vers elle. J'ai dû m'approcher de la spiritualité de l'ancien royaume des Wisigoths. De l'arianisme, peut-être. Maintenant, j'y présente un poète savoyard qui est de ma famille et dont j'ai parlé abondamment dans ma thèse, il y a comme un coup du destin. Je pense, d'ailleurs, que le plus cathare des docteurs de l'Église catholique, celui qui, tout en restant dans les limites du dogme, a le plus concédé à l'esprit mystique des cathares et des ariens, est François de Sales. Joseph de Maistre a aussi quelque chose de cathare et d'arien, selon moi.

    (Et chez les deux, des tendances poétiques troubadouresques indéniables. Le premier notamment a voué à la sainte Vierge des pages que n'aurait pas désavouées un poète de l'ancienne Occitanie!)

    Rendez-vous donc le 25 de ce mois.

  • Baroque et Romantisme: une idée de Georges Gusdorf

    Georges-Gusdorf-in-Wahlstatt.jpgJe me souviens avec une certaine amertume de ma soutenance de thèse notamment parce que, dans son discours inaugural, si on peut l'appeler ainsi, mon directeur de recherche m'a reproché de m'être appuyé sur un auteur que d'emblée, lors de notre premier entretien, il m'avait présenté comme une base sûre et solide: Georges Gusdorf, auteur d'une somme abondante et profonde sur le Romantisme.

    L'avait-il lue, cette somme? Car j'en reprenais des idées qui me plaisaient, et qui le faisaient bondir. La plus précise était que, pour Gusdorf, le Baroque avait préparé, annoncé, préfiguré le Romantisme. Il établissait des rapports clairs, même s'il admettait que le Baroque n'était pas allé aussi loin que le Romantisme, notamment parce qu'il n'avait pas remis en cause la philosophie traditionnelle.

    Mon directeur de thèse, Michael Kohlhauer, était-il idéologiquement marqué? Était-il peu capable de déceler des affinités de style, immergé dans des questions de doctrine? Il m'avait déclaré, lors d'un entretien, être athée. Cela l'a peut-être agacé que je relie le baroque savoyard, religieux, au Romantisme en général. Il aimait surtout dans ce dernier les remises en cause de la philosophie traditionnelle, justement – par exemple chez l'athée Senancour.

    Le fait est que le baroque savoyard est intéressant notamment à cause de François de Sales, qui confirme l'idée de Georges Gusdorf parce qu'il fondait déjà sa pensée sur l'analogie secrète entre les plans physique et spirituel. Sa différence essentielle avec le Romantisme était qu'il déconseillait aux laïcs de s'essayer à déceler ces analogies, il voulait le laisser aux religieux, seuls à même à ses yeux de lier les choses par-delà les apparences.

    On opérait en tout cas par le biais de l'amour divin, parce que lui seul saisit le lien entre le sensible et celui qui l'a créé. C'est en aimant Dieu qu'on comprend le secret de ce qu'il a créé, qu'on saisit le fond spirituel du monde physique. On se met en relation avec lui, par l'amour, au-delà des objets sensibles. Or, somme toute, même le laïc anges.jpgpeut s'y adonner, et François de Sales était original en ce qu'il lui expliquait, à lui aussi, comment s'y prendre, même s'il lui recommandait aussi la prudence.

    Ce n'était pas par la raison, qu'on parvenait à percer le voile des mystères, mais par une intuition baignée de lumière morale et guidée par l'amour divin. Or, le Romantisme a bien développé cette idée – même s'il a aussi combattu, souvent, la recommandation de prudence, parce qu'elle était jusqu'à un certain point liberticide.

    Michael Kohlhauer contestait une autre idée fondamentale de Gusdorf, une des idées auxquelles il tenait le plus: le Romantisme aspirait secrètement à créer des mythologies, des représentations symboliques de l'histoire humaine, ou des lois de la destinée. Il s'en est moqué. Tout est mythologique, on le sait depuis Barthes, prétendait-il. Non, M. Kohlhauer. Toute représentation ne renvoie pas forcément à un monde spirituel symbolisé par des images issues du monde physique. Les mythologies au sens où l'entendait Georges Gusdorf étaient cela, pas des sentiments relevant du fétichisme, comme pour Barthes.

    Mais pourquoi m'avoir posé Gusdorf comme autorité, si en le reprenant à mon compte je me le voyais reprocher? C'est incompréhensible, et grotesque.