Savoie

  • Jean-Charles Mogenet, maire de Samoëns

    0000000.jpgJuste avant le Confinement – dès le premier tour des élections municipales françaises, mon cousin Jean-Charles Mogenet a été élu maire de Samoëns, le village ancestral, à une écrasante et surprenante majorité: le maire précédent, Jean-Jacques Grandcollot, avait eu deux mandats successifs, et était réputé très solide. Il avait été professeur de mathématiques au collège cantonal, après être venu de Paris, et était même passé du socialisme au gaullisme afin d'être plus facilement élu, dans un lieu où le socialisme a toujours été honni.

    Je ne veux pas le critiquer, car il nous a accueillis gentiment, mon ami Marc Bron et moi, quand nous avons cherché à présenter au public le livre que nous avions réalisé sur la poésie en patois de mon arrière-grand-oncle (un autre Mogenet, prénommé Jean-Alfred). Mais le fait est qu'il a fondé sa carrière sur l'idée de dynamiser économiquement la station de ski, et que cela a beaucoup plu pendant un certain temps, car c'était pour les locaux l'occasion de rester au pays et d'y travailler, de s'y enrichir. Sa mesure la plus marquante a été d'accueillir le Club Med, institution célèbre qui devait rapporter des millions.

    C'est ce que les entreprises dominatrices promettent toujours pour qu'on facilite leurs projets, leur donne les autorisations nécessaires – voire des subventions déguisées, par exemple en transports publics. Très tôt 0000000000000.jpgnéanmoins des problèmes sont apparus, notamment pour l'environnement, que le Club Med respectait bien mal, ce qui lui a valu plusieurs procès parce qu'il polluait les sources et dérangeait la vie séculaire de Samoëns, faite aussi d'agriculture, d'écotourisme, de traditions, de tranquillité appréciée par une clientèle un peu chic. Finalement il est apparu que la gloire d'accueillir le Club Med était cher payée.

    Très tôt, mon cousin, élu de l'opposition, s'est opposé sur ce sujet à son rival – et les débats ont dû être vifs, car un jour, il s'est confié à moi, il n'en pouvait plus de la dureté du monde politique, de ce qu'on lui lançait à la figure pour le faire taire, des tensions entre les gens. Jean-Charles est très connu pour sa gentillesse, et est toujours souriant, doux, calme, ayant été excellemment éduqué par ses parents. Son père a du reste aussi été maire, et même Conseiller général, et, quand je rencontrais des Savoyards du cru, comme on dit, on me demandait souvent si je lui étais lié – il était très célèbre.

    Jean-Charles était donc doux et franc, et ne comprenait pas l'arrogance et la brutalité de ses concurrents, citadins plus accoutumés à jouer des coudes – à la compétition sociale.

    Mais finalement, il a tenu bon, et ça a payé, il s'est imposé, surpris lui-même par son score écrasant. Un jour les fils du destin se sont tendus vers lui, et cela a été un torrent – un rush. Au fond tout le monde le voulait, mais sans oser y croire, on avait peur de perdre les avantages acquis, et on se soumettait à l'autorité apparemment la plus forte. Cela faisait hurler mon père – qui ne comprenait pas l'amertume du destin, car lui aussi aurait voulu 00000000000.jpgêtre maire, ou du moins qu'un membre de la famille le fût: il a quelque chose de clanique.

    Jean-Charles Mogenet est bûcheron de métier, il coupe les arbres qui sont en trop (il y en a plus que les écologistes rêveurs venus des villes ne s'en rendent compte, car il faut aérer les forêts), et le fait en respectant le plus possible l'environnement, ce qui lui coûte plus cher. Il trouve absurde que pour bâtir à Samoëns, on fasse venir du bois d'Afrique. Et puis il joue très bien du cor des Alpes. Son père était déjà un phare de la fanfare municipale, ils ont tous deux une âme d'artiste. Je l'écoutais, petit, jouer les glorieux Allobroges le 15 août, jour de l'Assomption, et c'était beau et poétique, cela s'enfonçait dans la légende. La Vierge montée au ciel protégeait les Savoyards! Et la légende continue, je pense...

  • Laïcité culturelle et littératures régionales: la longueur d'avance de Paris

    00000.jpgIl est une réalité qui est difficile à avaler pour ceux qui aiment les langues et cultures régionales et qui en même temps sont partisans de l'agnosticisme philosophique et de la suppression, dans la vie spirituelle, des allusions au christianisme et plus généralement à la Bible. Cette réalité toute simple, dont on ne doute pas à Paris, c'est que les cultures régionales sont plus enracinées, en moyenne, dans le catholicisme, que la culture parisienne.

    Et il n'en est pas ainsi seulement depuis la Révolution. Le gallicanisme émanant de la Maison de France tendait déjà au rationalisme, tendait déjà à s'accorder avec la philosophie stoïcienne – avec Sénèque –, tendait déjà à faire de Dieu une abstraction, et des saints thaumaturges un fantasme. Déjà, au sein même du 0000000.jpgcatholicisme, Paris s'opposait aux provinces, plus marquées par le merveilleux et le culte des saints guérisseurs, par la tradition médiévale et ce qui émanait des Francs: car ceux-ci vénéraient saint Martin, saint visionnaire et thaumaturge dont le tombeau guérissait de mille maladies, mais les Romains classiques n'étaient pas dans cet horizon, ils restaient fidèles à l'ancienne tradition latine, et à l'empereur Auguste.

    Avec l'essor de la philosophie agnostique, l'opposition entre Paris et les provinces a été encore plus nette et franche. Comme la République a consacré la philosophie des Lumières (prétextant à cette fin la laïcité), le conflit est apparu dès 1793 et les guerres de Vendée.

    À presque tous cela semble un progrès: intellectuellement, on l'assume joyeusement. Mais beaucoup n'en restent pas moins attachés aux cultures locales et familiales, qui étaient généralement bien différentes – bien plus marquées, qu'on le veuille ou non, par le catholicisme populaire.

    Pris dans une contradiction, leur effort est souvent de montrer que la littérature régionale n'est pas si traditionaliste qu'on croit: que Frédéric Mistral n'était pas un simple catholique chantre des vieux métiers et de la paysannerie, des saints provençaux et de la Vierge Marie. Il était plus nuancé, affirment-ils.

    Oui, d'accord, personne n'est parfaitement assujetti à un modèle préconçu, cela s'entend. Mais si on compare Mistral avec la plupart des auteurs parisiens de son temps, il était réellement plus proche de l'Église catholique. Même si on le compare à Léon Bloy, on découvre chez lui un catholicisme plus tranquille et plus traditionnel, moins marqué par le gallicanisme et la théologie abstraite.

    Et ce n'est pas tout de même un cas isolé: tout le Félibrige, fondé par Mistral et quelques amis, était parrainé par les évêques locaux, qui voyaient dans ce chant de la vieille Provence aussi un hommage rendu aux saints protecteurs du lieu, et de leur reine virginale à tous.

    Même le félibre Jean-Henri Fabre, peu attiré par le catholicisme, a été rejeté par l'instruction laïque parce que son 000000.jpgspiritualisme, disait-on, le rendait complice de l'Église romaine. Son rejet des théories à la mode à Paris, son goût pour l'observation précise des insectes en action et son idée d'une intelligence de la nature choquaient et choquent toujours les partisans d'une culture laïque, c'est à dire agnostique. Qu'il ait été félibre et proche de Mistral n'arrange évidemment rien.

    Il faut donc bien se rendre à l'évidence, même si l'exemple provençal peut paraître isolé. Il ne l'est pas. À la rigueur, en Provence, il y a eu plus de républicains qu'en Bretagne ou en Savoie. Il est donc inutile de chercher d'autres exemples. Et ma thèse de doctorat a montré que l'ancienne Savoie allait aussi dans ce sens.

    Les historiens officiels s'en sont scandalisés. Mais c'est la vie.

  • Séminaire sur Jam et le francoprovençal à l'université de Montpellier

    -montpellier-parvis08_03.jpgMardi 25 février, dans moins d'une semaine, de 17 h 15 à 19 h 15, je serai à l'université de Montpellier (dite Paul Valéry), au département d'Occitan, pour une présentation, conjointe avec Bénédicte Pivot, et sous l'impulsion de Marie-Jeanne Verny, du francoprovençal en général et du poète Jean-Alfred Mogenet (1862-1939), mon arrière-grand-oncle, en particulier - car il a écrit en patois de Samoëns, qui appartient au francoprovençal, dont les frontières correspondent pour moi à celles du vieux royaume de Bourgogne.

    Bénédicte Pivot est maitresse de conférences à l'université Paul-Valéry dans le département des sciences du langage. Elle est spécialiste des mouvements sociaux qui s'articulent autour de la revitalisation, valorisation des langues très en danger, c'est à dire des langues dont l'arrêt de la transmission intergénérationnelle est acté depuis deux ou trois générations avec pour conséquence la quasi absence de locuteurs natifs et/ou ayant une compétence totale dans la langue.

    Elle présentera l'exposé suivant: Le francoprovençal, langue galloromane, est parlé sur une aire géographique qui s'étend de la vallée d'Aoste (Italie), aux cantons romands (Suisse) jusqu'aux limites de l'ancienne région Rhône-Alpes. En France, le francoprovençal connait une vitalité très faible qui menace la survie des parlers. Cette présentation, après avoir exposé le contexte géo-sociolinguistique, développera la problématique de la revitalisation du francoprovençal telle qu'elle s'articule en fonction des différents acteurs engagés dans la reconnaissance et la valorisation de la langue et des pratiques langagières. On questionnera la portée des discours qui posent l'école comme l'acteur principal du retour de la transmission, donc de la sauvegarde de la langue et le rôle que peut jouer une approche patrimonialisante, qui s'appuierait sur les principes d'une langue comme vecteur d'un patrimoine culturel immatériel (PCI, UNESCO) pour la survie du francoprovençal.

    Moi, intervenant en tant qu'éditeur scientifique du volume des poèmes de Jean-Alfred Mogenet et, peut-être, docteur ès Lettres à l'université de Chambéry (dite Savoie Mont-Blanc), je présenterai la thématique suivante: Jean-Alfred Mogenet dit Jam (1862-1939), né et mort à Samoëns (Haute-Savoie), a composé ses poèmes en patois de Samoëns à l'époque où il vivait à Paris. Il les publie de 1910 à 1914 dans L'Écho des paroisses du haut-Giffre (le mensuel paroissial de Samoëns), puis en 1926-1927 (brève reprise) dans le Bulletin paroissial de Samoëns, suite du précédent. Tous ces poèmes ont été réunis, traduits et préfacés dans une édition en volume parue en 2016. De facture classique, ils chantent les objets emblématiques du Samoëns de son enfance, usant surtout de l'art de la personnification.

    Après une présentation de sa vie et de son œuvre, l'exposé partira du paradoxe d'un poète nourri de poésie française classique se consacrant à l'hommage rendu en langue régionale à un village savoyard pour saisir la problématique d'un art à la fois savant et populaire, personnel et traditionnel. S'appuyant sur l'étude des thèmes locaux et ruraux mêlés à une prosodie régulière et littéraire, il montrera la richesse tout individuelle d'un imaginaire fondé sur le souvenir précis, soulevé par l'enthousiasme du sentiment ancestral.

    Je suis heureux de retourner à l'université de Montpellier. J'y ai en effet commencé mes études supérieures. D'ordinaire, les Savoyards vont à Grenoble, à Lyon, à Paris, voire à Genève ou à Lausanne; moi, je ne sais pourquoi, j'ai choisi Montpellier. Je voulais partir loin. Et un ange m'a fait nommer cette ville, m'a donné pour elle du désir.

    J'y ai fait un an de Droit et trois de Lettres, repartant avec ma Licence, et m'inscrivant alors à la Sorbonne. Curieusement, quand j'ai voulu faire une thèse de doctorat sur Tolkien, mon directeur de recherche, François Gallix, m'a orienté vers une collègue de Montpellier! J'ai alors refusé, découragé par l'impression de piétinement. La logo_dep_oc.pngvie m'a finalement ramené vers Montpellier. En particulier, son département d'occitan. Car à l'université de Montpellier, comme étudiant, j'ai appris le latin, mais aussi l'occitan médiéval et l'art des troubadours, avec Gérard Gouiran. Cela m'a beaucoup marqué. J'ai dû vivre, dans une autre vie, une sorte d'initiation cathare, dans cette région languedocienne, puisque je suis irrémédiablement attiré vers elle. J'ai dû m'approcher de la spiritualité de l'ancien royaume des Wisigoths. De l'arianisme, peut-être. Maintenant, j'y présente un poète savoyard qui est de ma famille et dont j'ai parlé abondamment dans ma thèse, il y a comme un coup du destin. Je pense, d'ailleurs, que le plus cathare des docteurs de l'Église catholique, celui qui, tout en restant dans les limites du dogme, a le plus concédé à l'esprit mystique des cathares et des ariens, est François de Sales. Joseph de Maistre a aussi quelque chose de cathare et d'arien, selon moi.

    (Et chez les deux, des tendances poétiques troubadouresques indéniables. Le premier notamment a voué à la sainte Vierge des pages que n'aurait pas désavouées un poète de l'ancienne Occitanie!)

    Rendez-vous donc le 25 de ce mois.

  • Baroque et Romantisme: une idée de Georges Gusdorf

    Georges-Gusdorf-in-Wahlstatt.jpgJe me souviens avec une certaine amertume de ma soutenance de thèse notamment parce que, dans son discours inaugural, si on peut l'appeler ainsi, mon directeur de recherche m'a reproché de m'être appuyé sur un auteur que d'emblée, lors de notre premier entretien, il m'avait présenté comme une base sûre et solide: Georges Gusdorf, auteur d'une somme abondante et profonde sur le Romantisme.

    L'avait-il lue, cette somme? Car j'en reprenais des idées qui me plaisaient, et qui le faisaient bondir. La plus précise était que, pour Gusdorf, le Baroque avait préparé, annoncé, préfiguré le Romantisme. Il établissait des rapports clairs, même s'il admettait que le Baroque n'était pas allé aussi loin que le Romantisme, notamment parce qu'il n'avait pas remis en cause la philosophie traditionnelle.

    Mon directeur de thèse, Michael Kohlhauer, était-il idéologiquement marqué? Était-il peu capable de déceler des affinités de style, immergé dans des questions de doctrine? Il m'avait déclaré, lors d'un entretien, être athée. Cela l'a peut-être agacé que je relie le baroque savoyard, religieux, au Romantisme en général. Il aimait surtout dans ce dernier les remises en cause de la philosophie traditionnelle, justement – par exemple chez l'athée Senancour.

    Le fait est que le baroque savoyard est intéressant notamment à cause de François de Sales, qui confirme l'idée de Georges Gusdorf parce qu'il fondait déjà sa pensée sur l'analogie secrète entre les plans physique et spirituel. Sa différence essentielle avec le Romantisme était qu'il déconseillait aux laïcs de s'essayer à déceler ces analogies, il voulait le laisser aux religieux, seuls à même à ses yeux de lier les choses par-delà les apparences.

    On opérait en tout cas par le biais de l'amour divin, parce que lui seul saisit le lien entre le sensible et celui qui l'a créé. C'est en aimant Dieu qu'on comprend le secret de ce qu'il a créé, qu'on saisit le fond spirituel du monde physique. On se met en relation avec lui, par l'amour, au-delà des objets sensibles. Or, somme toute, même le laïc anges.jpgpeut s'y adonner, et François de Sales était original en ce qu'il lui expliquait, à lui aussi, comment s'y prendre, même s'il lui recommandait aussi la prudence.

    Ce n'était pas par la raison, qu'on parvenait à percer le voile des mystères, mais par une intuition baignée de lumière morale et guidée par l'amour divin. Or, le Romantisme a bien développé cette idée – même s'il a aussi combattu, souvent, la recommandation de prudence, parce qu'elle était jusqu'à un certain point liberticide.

    Michael Kohlhauer contestait une autre idée fondamentale de Gusdorf, une des idées auxquelles il tenait le plus: le Romantisme aspirait secrètement à créer des mythologies, des représentations symboliques de l'histoire humaine, ou des lois de la destinée. Il s'en est moqué. Tout est mythologique, on le sait depuis Barthes, prétendait-il. Non, M. Kohlhauer. Toute représentation ne renvoie pas forcément à un monde spirituel symbolisé par des images issues du monde physique. Les mythologies au sens où l'entendait Georges Gusdorf étaient cela, pas des sentiments relevant du fétichisme, comme pour Barthes.

    Mais pourquoi m'avoir posé Gusdorf comme autorité, si en le reprenant à mon compte je me le voyais reprocher? C'est incompréhensible, et grotesque.

  • Contes de Savoie et d'Écosse à Habère-Poche

    touanen.jpgEntre ses deux dates au château de Ripaille, Rachel Salter se produira à la salle communale d’Habère-Poche, le jeudi 26 décembre à 18 h 30, événement organisé par la Bibliothèque. Elle orientera cette fois sa prestation vers les Contes de montagne de Savoie et d’Écosse, établissant des rapports notamment entre deux formidables conteurs: Duncan Williamson pour son pays d’origine, Freddy Touanen pour le Chablais. Le second est en effet l’auteur de magnifiques contes, rassemblés dans le volume appelé Mystères de la montagne. Il s’est inspiré des contes de sa mère originaire du haut Chablais, et dans son style cristallin et pur, il les a narrés à son tour, avec leurs mystères et leurs images fabuleuses - en fait très proches de l’univers celtique (il est d’ailleurs breton par son père).

    D’étranges liens existent, entre les contes de Savoie et d’Écosse. Souvent, dans un paysage enneigé et montagneux, brumeux ou nocturne, de fidèles animaux morts viennent sauver leurs anciens maîtres de la perdition. Je n’en dis pas plus: il faut laisser l’occasion de découvrir par soi-même ces récits étranges.

    Je dirai seulement qu’Habère-Poche est située dans la Vallée Verte, où j’ai travaillé quinze ans, et est dirigée par mon ancien collègue et ami Marc Bron, qui a favorisé la création de ce spectacle – qu’il en soit remercié. Marc Bron, professeur de langue savoyarde, traducteur, musicien accordéoniste, chanteur, danseur, est une figure majeure de la région, de la Savoie entière, et je suis fier d’avoir édité avec lui le volume de poèmes de mon arrière-grand-oncle, Jean-Alfred Mogenet (dont j’ai déjà parlé). Ce fut une belle entreprise, couronnant des années de travail et de recherche. Et voici que maintenant, il accueille dans sa commune une manifestation qui m’est chère, prolongeant une ligne jadis tracée!

    Le spectacle de Rachel Salter comportera des évocations mystérieuses des montagnes, qu'en Savoie on personnifiait. Or, lorsqu’on développe la personnification en récit, on crée de la mythologie, comme au Tibet. Jam Affiche Habère-Poche-page-001.jpgfaisait du Criou, montagne tutélaire de Samoëns, une personne glorieuse, empanachée de joyaux. À Habère-Poche, il y a sûrement l’équivalent. En Écosse, de même. Ce sont des géants gracieux – souvent des dames.

    Le lien entre la Savoie et l’Écosse existe certainement, en dehors de cela, puisque, comme me l’a dit le propriétaire du château d’Avully Michel Guyon, le comte Pierre II, avant de régner en Savoie, était grand seigneur à Londres (y fondant le Savoy Hotel – d’où la chaîne prestigieuse) et architecte en Écosse de châteaux nouveaux. Arrivé en Savoie, celui qu’on nommait le petit Charlemagne a à son tour profité de l’initiation reçue en Grande-Bretagne pour conquérir bien des territoires (dont le Pays de Vaud). Grâce à lui, la Savoie unit longtemps les deux rives du Léman.

    Un jour, chez le coiffeur, à Annecy, j’ai entendu un client, approuvé par l’officiant des chevelures, assurer qu’entre l’Écosse, dont il revenait, et la Savoie, il y avait de forts liens. Les peuples étaient semblables, disait-il! Je pensais que cela devait être vrai: le premier voyage que j’aie fait seul, à dix-huit ans, je l’ai fait en Écosse, après être parti d’Annecy.

    Ces beaux liens seront manifestés à Habère-Poche le 26 décembre!

  • Jean-Alfred Mogenet face à Rimbaud

    Millot l'enfant et la lecture cm2-0232.jpgRelisant la poésie en vers d’Arthur Rimbaud, je tombe sur le sonnet du Buffet, qui est tombé à l’épreuve du Brevet des Collèges il y a quelques années, et qui personnifie un meuble et lui ajoute une vapeur de mystère. C’est un poème célèbre, aussi parce qu’il est aisément accessible, qu’il peut être lu et étudié par des collégiens, ce qui n’est pas le cas de tous les poèmes de Rimbaud. Or, en le relisant, je me suis souvenu des poèmes savoyards de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet dit Jam, publiés en volume par mon père, qui en assuré la production, Marc Bron, qui en a assuré la traduction, et moi, qui en ai assuré l’édition. Car l’essentiel de son œuvre consiste précisément en cela, qu’elle personnifie de vieux objets et que ces personnifications débouchent sur du mystère - qu’elles s’approfondissent vers le monde moral, les objets prenant dès lors l’allure de sentinelles, de gardiens de l’ordre humain, d’anges protecteurs, de guides secrets!

    Je ne trouve pas ces poèmes indignes du Buffet de Rimbaud, si bien sûr Jam n’a jamais écrit de Bateau ivre, et cela me laisse beaucoup à songer, sur les critères des professeurs d’État, lorsqu’ils choisissent des textes pour les épreuves nationales de français. Cela paraît esthétiquement arbitraire. Et je suppose qu’il serait parfaitement légitime d’exiger que les poèmes de Jam tombent au Brevet au moins dans le village où il a vécu, Samoëns, voire dans la Savoie tout entière – ou, si on veut respecter l’organisation territoriale de l’institution éducative, dans toute l’Académie de Grenoble!

    Sans doute, les Surréalistes n’auraient pas célébré Jam comme ils ont célébré Rimbaud, car son art n’avait pas partie liée avec l’hallucination ou la voyance, même si les objets se prolongeaient bien, chez lui, vers un monde de 419576456 (1).jpgsouffles pensants, dotés de préoccupations éthiques. Il n’a pas créé d’images fabuleuses. Il n’a pu donc donner de justification aux professeurs officiels, lorsque, choisissant des textes, ils veulent paraître avancés et progressistes – tout en ne prenant guère de risques. Car même chez des auteurs réputés révolutionnaires, ils donnent l’impression de choisir de préférence les textes les plus classiques. C’est un paradoxe: dans l’institution éducative, le Romantisme et le Surréalisme semblent susciter le Classicisme et le Rationalisme, y renvoyer.

    Le progressisme d’État consiste souvent à créer de nouveaux dogmes, de nouveaux clergés, de nouvelles académies avec des idées révolutionnaires devenues banales – et servant d’alibi.

    C’est pourquoi, d’un certain point de vue, on peut toujours assumer la poésie en langue régionale, qui a bien tendance à rester dans les travées de l’imagination traditionnelle, les mythologies populaires, le folklore, voire un certain réalisme paysan. On l’a vu ailleurs avec Mistral.

    On le pourrait, du moins, si les langues régionales ne renvoyaient pas officiellement à un certain conservatisme, qu’il n’est pas séant à l’institution d’afficher, puisque sa légitimité vient de ce qu’elle prétend apporter un nouveau scintillant à un peuple qui en était dépourvu, à chasser les brumes du paganisme pour imposer les clartés de la philosophie vraie. Pour le justifier d’un point de vue poétique, on brandit l’imagination affranchie d’un Rimbaud; oui, mais dans l’institution éducative, on n’étudie guère de ce dernier que ce qui est le plus classique, ce qui est le moins marqué par la voyance.

    Au bout du compte, la tradition paysanne peut apparaître comme plus imaginative que la littérature officielle. Le conservatisme plus imaginatif que le progressisme! C’est ainsi qu’on a vu des poètes sincères attirés profondément par la tradition séculaire.

    Ceux de Jam ont plu à des gens distingués, comme le regretté Stéphane Littoz-Baritel ou le professeur Bruno Berthier. Ils ont aussi une légitimité historique.

  • Contes de Dame Hiver au château de Ripaille

    Spectacle de contes de Savoie et d'ailleurs au château de Ripaille.jpg

    Après Avully et Confignon, Rachel Salter produira un spectacle au château de Ripaille (à Thonon) pour deux dates. Il sera différent des précédents. Elle s’intéressera cette fois aux traditions de ce château, évoquant les Amédée – le Comte Vert et ses chasses, le Comte Rouge et sa mort, Bonne de Berry et ses grâces, Amédée VIII et ses prières, et les époux Engel-Gros qui ont racheté l’édifice à la Belle Époque, et y ont mis de l’art renaissant, ou de l’Art Nouveau - mais aussi des motifs Art & Crafts de William Morris.

    Comme cela tombe bien! Car, fille d’un professeur de littérature à l’université de Glasgow – spécialiste notamment de Thomas Hardy –, Rachel Salter a grandi parmi les motifs de William Morris, installés par son père dans sa sorte de manoir. On sait que, imités des tapis persans, réguliers comme les figures qu'on y tisse, quoique pas abstraits comme elles, ces motifs suggèrent beaucoup, donnent profondément à songer sur les mystères du monde végétal - qui est aussi le monde éthérique où les fées prennent forme. Rachel Salter a mesuré cette suggestivité - et que toute contemplation appuyée des fleurs placées sur un mur ou des rideaux par l’illustre décorateur – toute méditation sur ces figures fraîches, fait apparaître, dans la conscience, des visages étranges, détachés soudain de la tenture ou du papier-peint. Et leurs yeux s’allument - et voici qu’ils sourient puis parlent, rappelant l’histoire du lieu où ils se trouvent, faisant surgir dans l’âme l’image des gens qui ont vécu dans la demeure. Ils la font même bouger, la rendant sonore comme une hallucination complète, ou un film!

    Périlleuse vision! Mais chatoyante et belle.

    Les contes de Rachel Salter, cristallisant les couleurs de l’âme, emmèneront ainsi vers des passés qui débouchent sur des infinis mystérieux, donnant voix à l’esprit du lieu. S’organisant selon des pensées claires, ils rappelleront les histoires que chuchotent ceux qui savent, et mêleront au passé les symboles vrais par lesquels cOMTE ROUGE.jpgl’histoire prend sens.

    Car la forme de son spectacle sera cette fois une visite contée, emmenant le public par étapes dans les énigmes du Temps, et l’initiant aux secrets des nuits hivernales!

    Belle occasion de se réjouir tout en s’instruisant! La lumière de Noël ramènera les couleurs de la Savoie ancienne, et, dans l’esprit de Jacques Replat et de son Sanglier de la forêt de Lonnes (qui, publié en 1840, se déroule essentiellement à Ripaille au temps du Comte Rouge), cela débouchera sur le merveilleux – et l’appréhension des profondeurs du monde et de l’âme.

    Rendez-vous, donc, les mardi 24 vendredi 27 décembre prochains à 15 h, à l’entrée du Château.

     

  • Contes d'hiver au château d'Avully

    3-5754856.jpgDu 21 au 27 décembre prochains, l'association Noyau. Au cœur du conte, que je préside, organisera, en Haute-Savoie et à Genève, une tournée de l'artiste Rachel Salter, conteuse écossaise de langue française dont j'ai déjà parlé. La première étape publique sera le château d'Avully, à Brenthonne, au pied des Voirons, en face du lac Léman, le samedi 21 décembre à 20 h 30. (L'entrée sera de 10 €.) Vous savez que ce château a été magnifiquement restauré par un amoureux de la tradition savoisienne, et qu'il y a fait illustrer les hauts faits de la Savoie et des anciens Bourguignons (entendez: les Burgondes installés en Gaule, dans l'ancien royaume de Bourgogne). Des peintures jolies ont été placées en fresques sur les murs des salles, représentant les comtes et ducs de Savoie ou l'épopée de Girart de Vienne, et des écussons partout, les armoiries de toutes les familles importantes de Savoie.

    Le propriétaire de ce château, passionné et fils d'un passionné qui le racheta pour s'y livrer à sa passion, y effectue nombre de manifestations culturelles généreuses et réussies, et j'ai pu y réciter des poèmes avec affiche avully.jpgmes amis poètes savoisiens, notamment Marcel Maillet et Michel Dunand.

    Nous avons eu l'idée de proposer, pour Noël prochain, des Contes de Dame Hiver, communiqués à Rachel Salter et prononcés par elle par la voie d'une forme de théurgie: l'esprit de l'hiver parle par sa bouche!

    Elle mêlera des contes savoyards, allemands et écossais, puisque la thématique émane des frères Grimm et de leur Frau Holle. On y verra passer de vaillants chevaliers, de nobles petites filles, des chiens enchantés – et Dame Hiver fera pleuvoir de douces paroles pareilles à des flocons de neige, non pas en parlant mais en balançant mollement ses ailes lunaires sur les spectateurs.

    Il y aura aussi de la musique et des chants, et le moment sera magique, j'en suis persuadé. L'esprit de la Savoie le portera, car s'il y a bien une région en France qui ressemble à Noël aux pensées de Dame Hiver, c'est celle-ci – la neige y tombe réellement à Noël. La Savoie pour ainsi dire offre une transparence, pour les rayons de Dame Hiver, et semble plus près de leur source que toute autre contrée de la vieille Gaule. Je suis donc heureux que ce spectacle y ait lieu, et j'espère que le public sera nombreux. N'hésitez pas à venir, chers amis!

  • Un texte sur Louis Rendu

    RS-photo-2015-002-194x300.jpgPour ceux que cela intéresserait, la Revue savoisienne de la 158e année, parue fin septembre, a publié les communications réalisées en son sein en 2018, et elle contient, par conséquent, le texte d’une conférence que j’ai donnée devant ses membres sur Louis Rendu – intitulée Des Sciences naturelles au projet social européen. Rendu était professeur de philosophie et de sciences physiques au Collège Royal de Chambéry dans la première moitié du dix-neuvième siècle, puis il fut nommé évêque d’Annecy. Ses diverses fonctions et sa participation à l’Académie de Savoie, créée en 1820, l’amenèrent à se consacrer d’abord aux sciences naturelles, et il est l’auteur d’une Théorie des glaciers qui fait encore autorité, parce qu’il a le premier établi comment se formaient et évoluaient les glaciers. On a peine à se représenter que jusqu’à lui, on fantasmait beaucoup sur la question, sans trouver le vrai, fautes d’observations directes et attentives. Rendu notamment montre comment Horace-Bénédict de Saussure s’est beaucoup fourvoyé, faute d’être resté assez longtemps sur le terrain. Car s’il y est resté, c’était pour gravir les montagnes, plus que pour observer les choses. Quant aux autres savants, dit Rendu, ils se sont contentés d’imaginer la chose depuis leurs cabinets de travail...

    Une élévation dans l’Antarctique porte à présent son nom, et un glacier en Alaska.

    Mais le plus intéressant est que Rendu était romantique dans sa démarche scientifique, cherchant les marques de l’action divine dans la nature – notamment dans l’eau, assez plastique pour la porter activement, Rendu Glacier Flyover.jpgassez physique pour la porter visuellement. Il a établi une grande loi de la circulation qui fait aller les corps d’un état à l’autre, et l’âme même du Ciel à la Terre et inversement – et qui pour lui était universelle, étant la marque sur l’univers sensible de la sagesse divine. Les implications théologiques en sont lourdes, mais il ne les a pas nommées. Il n’a pas par exemple parlé des vies successives, ou du lien entre l’âme et les éléments de l’air et du feu, gazeux et calorique.

    Cependant sa méthode rappelait celle de Goethe étudiant les plantes, puisqu’il disait qu’à force d’observations une raison plastique, une imagination raisonnée et disciplinée pouvait naître, dans l’esprit des savants qui pour cela avaient assez de foi et d’amour.

    À la fin de sa vie il s’est plutôt consacré à la vie sociale, tentant de répertorier les croyances dites païennes des gens de son diocèse, et se projetant vers un avenir universel parce que dominé dans le monde par des institutions chrétiennes: il laissait les nations aux particularismes sans valeur légale décisive. Cet universalisme chrétien préfigurait d’autant mieux Pierre Teilhard de Chardin que Rendu regardait les progrès images.jpgtechniques (par exemple le télégraphe) comme manifestant la providence divine, et l’aspiration au progrès comme un reflet, dans l’espace physique, de l’appel de la divinité à aller toujours plus loin, à chercher toujours davantage l’éternité et l’infini. Il fondait en quelque sorte la science-fiction dans sa dimension mystique!

    Sinon, dans ce numéro de la Revue savoisienne, il y a des hommages à Paul Guichonnet, qui présida longtemps l’Académie florimontane, et qui est mort récemment. Et quelques autres communications archéologiques et historiques. À se procurer incessamment (au siège de l'Académie, à Annecy)!

  • Mohamed Aouragh

    poete_1.jpgUn nouveau poète s'en est allé, assez jeune, Mohamed Aouragh, qui s'était installé en Savoie il y a de nombreuses années, et qui l'aimait profondément. Il racontait qu'au Maroc, dont il venait, il avait eu un professeur savoyard, et qu'aucun autre de ses maîtres ne l'avait plus marqué, parce qu'il lui avait présenté la poésie de Lamartine, dont il était amoureux. À son tour, il fit des poèmes, et vint en Savoie, près du lac du Bourget. Il est mort il y a quelques jours, de façon pour moi inattendue.

    Car je l'ai rencontré au festival de poésie de montagne organisé, en août 2018, à Queige, au-dessus d'Albertville, par Patrick Jagou, et j'ai été frappé par la beauté de sa voix lorsqu'il lisait en arabe ses poèmes, dont immédiatement ensuite son ami Patrick Chemin, autre poète savoyard majeur, lisait une traduction. Il y chantait le souvenir ébloui du Maroc et du haut Atlas, l'atmosphère spirituelle qui haut-atlas-maroc.jpgimprégnait ces montagnes, et la mémoire se chargeait en lui de sentiments mystiques, tendres et pleins d'amour.

    Plein d'amour, il l'était lui-même, d'une gentillesse illimitée, enthousiaste et lumineux, et on pouvait parler avec lui de mille choses. Je l'ai revu à un salon du livre de Moûtiers, si ma mémoire est bonne, et nous avons conversé avec grand agrément de la langue arabe, peut-être du Coran, des voyelles longues et des voyelles brèves qui font de l'arabe une langue orientale et antique – qui le rapprochent du latin et du grec.

    Sa vivacité et sa jovialité ne laissaient en rien deviner qu'il nous quitterait si vite, et la nouvelle de sa mort fut une surprise, cela la rendit d'autant plus amère et désagréable, sinistre. Nous sommes peu de chose.

    Mais le souvenir de son visage restera comme l'enveloppe d'un esprit pur – il fera converger vers soi les rayons de la divinité, les rayons vivants du très haut, dont chaque exemplaire est un messager doué de conscience, de pensée – est une personne.

    Je pense aussi à Patrick Jagou, qui a ainsi perdu le deuxième poète ami ayant participé à son festival de Queige, après Sang-Tai Kim, le Coréen. J'espère qu'il n'y a pas une malédiction sur ce festival qui fut formidable, que les poètes présents ce jour-là n'ont pas bravé un interdit secret, n'ont pas dérangé un lieu sacré, une cité de trolls vindicatifs. Car en ce cas, qui sera le prochain? Moi, peut-être.

  • Sagesse et vertu

    charles-feli.jpgDans un récent article, j’ai évoqué le dicton de la Bible selon lequel l’homme n’aime rien tant que la beauté, chez les femmes, et que s’il trouve en elles de la vertu, il est heureux, et s’il trouve en elles, en plus, de la sagesse, il est aux anges.

    Néanmoins, la hiérarchie ainsi créée, dans la succession même, suggère la tendance des religions à privilégier les femmes vertueuses, fidèles et constantes, aux femmes intelligentes et subtiles – ce qui est contredit par la tendance, je dirais, moderne, philosophique et progressiste, à préférer les intelligentes, rusées et subtiles, aux vertueuses. Un combat a lieu ici, qui me rappelle le mot plaisant du roi de Sardaigne Charles-Félix, comparant le Piémont, qu’il n’aimait pas, à la Savoie, qu’il aimait. Car, selon lui, le premier était constitué de deux sortes de gens, les pieux ignorants et les savants impies. Il affirmait qu’on y était soit religieux dans la stupidité, la crédulité, l’abrutissement, soit savant dans l’impiété, l’irréligion, le mépris des choses saintes. Quant à la Savoie, elle unissait les deux, disait-il, la piété et l’intelligence – et quand les deux sont unis, soit dit en passant, c’est ce qu’on appelle la sagesse.

    Il n’est pas difficile de voir que la tendance française, malgré la communauté de langues, n’est pas tant celle de la Savoie que du Piémont, car c’est un pays qui se pique d’intelligence, d’intellectualisme, mais aussi de rejet de la religion, de mépris des croyances traditionnelles.

    Du moins, il en est ainsi dans la bonne société, car on sait que dans les couches populaires, une forme de réaction a amené beaucoup de gens à suivre aveuglément des principes religieux archaïques, à adopter même des formes religieuses qui rejettent l’intellectualisme, et sont fondées soit sur la soumission de la volonté à des groupes, soit sur des effusions intérieures mettant au moins à distance la clarté rationnelle. Cela a Claude-Favre-de-Vaugelas-261x300.jpgfini par créer de graves conflits et, de mon point de vue, c’est le fond de celui qui oppose les tenants de l’agnosticisme qui se veut laïque, et les tenants d’un islamisme qui se veut rigoureux.

    Vaugelas, qui était savoyard, disait des ouvrages de François de Sales, en particulier le Traité de l’amour de Dieu, que pour l’apprécier, il fallait être à fois très pieux et très docte, et que cela ne se rencontrait que rarement. Lui-même pensait être de ceux qui étaient les deux – à l’exemple de son père Antoine Favre, ou de leur ami Honoré d’Urfé. Souvent les plus grands poètes sont les deux. C’était le cas de Goethe, par exemple, ou de Tolkien.

    C’était aussi le cas de Rudolf Steiner, à mes yeux, et je pense qu’à cet égard, il est le successeur paradoxal de François de Sales. Peut-être que, par rapport à celui-ci, il était plus intelligent que pieux, je ne sais pas. Peut-être pas. Peut-être qu’il unissait encore mieux les deux qualités que François de Sales. Mais il faut avouer que, à l’intérieur de l’espace francophone, seul Joseph de Maistre, un autre Savoyard, peut être comparé à cet égard à François de Sales.

    Cependant, il y en a d’autres, on pourrait les citer, ils ne sont pas tous savoyards. Ils sont tous en tout cas assez rares, Vaugelas avait raison.

  • Histoire du débat des Savoyards et des Savoisiens

    pingon.jpgJ'ai déjà mentionné les reproches qu'on m'a faits, lors de ma soutenance de thèse, relativement à la différence entre Savoyard et Savoisien. On fait comme si c'était scientifique, que cette différence, et il y a là quelque chose de radicalement illogique. Car ce débat a été initié par Jean de Pingon – romancier, pamphlétaire, fondateur du mouvement indépendantiste de la Ligue savoisienne. C'est lui, qui a tenu à proscrire le mot Savoyard parce qu'il le jugeait insultant – qu'il renvoyait à ce que les anciens Romains appelaient une plèbe, alors qu'il regardait la Savoie comme ayant été un peuple à part entière, avec son aristocratie et son unité globale, embrassant toutes les classes sociales.

    Je m'en souviens d'autant mieux que, je ne le cacherai pas, je l'ai fréquenté avant qu'il ne lance ce débat dans le public, et qu'il avait déjà cette opinion, qu'il développait volontiers devant moi. Et le fait est qu'au dix-neuvième siècle, le mot savoisien renvoyait bien au sentiment national propre à la Savoie, que les historiens faisaient remonter aux Allobroges ou aux Burgondes.

    Mais on utilisait Savoyard aussi pour l'aristocratie, et le prince Eugène rapporte, dans ses mémoires, qu'on l'avait présenté comme Savoyard. C'est le mot qu'il utilise. Il n'a pas l'air de le trouver insultant.

    L'incohérence des historiens à cet égard est qu'ils ont estimé que Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait. Oui, mais ensuite, ils veulent que, dans les thèses de doctorat, on évoque le débat qu'il a lancé, en prenant partie contre lui. Si Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait, pourquoi participer à un débat qu'il a lancé? C'est incompréhensible.

    Cela montre qu'il y a un fond de vérité dans ce qu'il a énoncé, et que les intellectuels d'État sont simplement chargés de le contredire, et de proclamer que le mot de Savoisien est impropre, que seul le mot de Savoyard musee savoisien.jpgl'est. C'est du reste dans ce sens très politique que vont les dictionnaires les plus récents. À croire que leur confection est subventionnée par le gouvernement!

    Eh, c'est le cas. Et moi qui croyais qu'ils émanaient de sages bénévoles...

    Car les plus anciens dictionnaires disent que Savoyard et Savoisien sont simplement synonymes. Mais Jean de Pingon a fait évoluer les choses... On l'a puni en proscrivant le mot de Savoisien, ou en le restreignant aux indépendantistes. Même le Musée savoisien de Chambéry du coup devient suspect...

    Tout cela montre que l'histoire et les sciences humaines en général doivent se dégager de la politique, et ne pas se sentir obligées d'entrer dans des débats sur la forme que doit prendre le corps collectif. Elles doivent avoir un point de vue humain global, et se moquer des nations ou des États, qui n'ont réellement aucune valeur scientifique. Qu'importe à l'historien objectif que la Savoie prenne ou non son indépendance? Cela ne le regarde pas. Moi-même j'y suis relativement indifférent, je ne m'intéresse qu'aux faits, physiques ou psychiques – à l'histoire, et à la poésie.

  • Savoyard et savoisien à l'Université

    remi 01.jpgJe me souviens encore que, durant ma soutenance de thèse – plutôt à la fin, comme pour conclure sur le fond du problème que posait mon travail –, on m'a reproché de ne pas poser la question politique impliquée par l'emploi du mot savoisien. Il semblait presque qu'on m'avait inventé des défauts pour justifier qu'on s'en prît à moi à cause de mon indifférence à cette question. Ce n'est pas qu'on m'accusait d'être indépendantiste, on me reprochait de ne pas avoir parlé contre les indépendantistes. Cela démontrait que j'étais de leur côté. Si je les laissais naturellement croître sans m'opposer à eux, si je laissais la nature séparatiste du peuple se déployer librement, c'est que je n'étais pas républicain.

    La République, c'est d'imposer la nation rationaliste, peut-être!

    Je répondais que j'avais utilisé les deux mots, savoyard et savoisien, sans connotation, sans implication particulière, simplement pour éviter les répétitions, ou alors pour me replacer dans le contexte de l'ancienne Savoie – où, dans l'aristocratie, qui effectivement croyait à la nationalité savoisienne, on utilisait le mot savoisien. Le fond du problème était que, aux yeux des universitaires, ce mot était dangereux et fallacieux, puisque le peuple se sentait français avant tout. Il fallait donc utiliser le mot savoyard. Mais le peuple ne se sentait pas forcément français avant tout, ce n'est pas vrai, on ne peut pas l'affirmer.

    Cela rappelle le jour où le footballeur Zinédine Zidane a accepté l'hommage officiel de l'État algérien. Mais vous, en tant que Kabyle, vous n'avez pas de rapport avec cet État, vous préférez la France qui a libéré la Kabylie, lui disait-on. Il répondait qu'il recevait cet hommage avec bienveillance, que l'État algérien représentait aussi les Kabyles. Le colonialisme français avait toujours le même argumentaire. L'État turinois représentait bien les Savoyards avant 1860, cela ne fait aucun doute, les rois de Sardaigne étaient bien les rois des Savoyards.

    Pour me défendre, encore, je disais avoir utilisé savoisien comme Paul Guichonnet avait utilisé Hexagone pour France, pour varier les mots. Bruno Berthier me dit que ça n'a rien à voir, que Hexagone ne porte pas en lui de connotation politique. Bien sûr que si, je réplique, il renvoie à la perfection mathématique dont les historiens remi 01.jpgpatriotes veulent nimber la République française, il désigne une forme idéale qu'il est interdit de changer. Chez Paul Guichonnet, grand patriote hexagonal, c'était patent, c'était évident.

    Bruno Berthier a bien été obligé d'en convenir.

    Mais cette forme de la France républicaine, justement, est le prétexte pour me faire des reproches vides de sens. Il y a une sorte d'idolâtrie, à son endroit, qui empêche simplement d'avoir des vues lucides sur la question – calmes et intelligentes, sages et pures. On en revient toujours à la politique, au lieu de regarder les faits.

  • Le merveilleux de Jean-François Deffayet

    sixt 01.jpgJ'ai dit, récemment, que je présenterais les Contes et légendes de Sixt-Fer-à-Cheval et de la vallée du Giffre de Jean-François Deffayet, conteur giffriote (ils ont été publiés chez mon père, la maison Le Tour Livres). Il est de la famille de Dominique Deffayet, spécialiste du parler local que j'ai rencontrée il y a plus de vingt ans pour évoquer la mémoire de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet et qui m'a donné la photocopie de presque tous ses poèmes, composés en patois savoyard: c'est ainsi que le projet de les éditer en volume avec une traduction a commencé.

    Les contes de Jean-François Deffayet viennent, dit-il, de sa grand-mère, ils ont un caractère d'authenticité. On y trouve abondance de merveilleux - et l'idée que les fées du Fer-à-Cheval ont enseigné aux mortels l'art de la tomme, le fromage local. Le fromage est généralement regardé comme d'origine céleste; en Corse, la recette du brocciu a été enseignée aux bergers par les ogres...

    Il y a aussi, chez Jean-François Deffayet, le Sarvant, que lui appelle Charvan, les Giffriotes ayant tendance à chuinter; mais dans son conte, il n'habite pas une maison, il est l'esprit protecteur d'un lac. Il n'en a pas moins du pouvoir sur les étables.

    On trouve également, dans le recueil, des fantômes, des sorcières, le diable – ce qu'on trouve habituellement dans les contes. On ne rencontre pas beaucoup de merveilleux chrétien, mais une place forcément est faite au Sixt_fer_à_cheval_4.JPGfondateur de l'abbaye de Sixt et donc de son village (il a fait coloniser la vallée par des Alamans au douzième siècle), Ponce de Faucigny, portant le titre de bienheureux – parce qu'il vit dans la lumière céleste, bien sûr. Il a créé une vallée adjacente, en jetant sur une falaise une perle de son chapelet – si grand était son pouvoir!

    Car ce qui m'a le plus frappé, chez Jean-François Deffayet, c'est qu'il ne lésine pas sur le fabuleux – et, de surcroît, sait parfaitement le mettre en place, l'introduire dans ses récits, notamment en le ponctuant de phénomènes lumineux étonnants. Il est excellent lorsqu'il s'agit en particulier de faire apparaître le merveilleux dans la pénombre. Une pierre soulevée jette des rayons étincelants depuis des joyaux habités par un serpent magique, lui-même fait d'or et d'émeraudes, et les maisons laissent voir, aux portes, des clartés dont sortent des formes étranges, comme dans un cauchemar: En fin de journée, il grimpe le pas du Boret. La nuit tombe. Lorsqu'il arrive en vue du fameux chalet [de la sorcière], il fait sombre, juste un rayon de lumière bleue, d'un bleu étrange, envoûtant et mystérieux qui sort comme un jet sous la porte et par chaque jointure du mantelage […]. Avec la sensation d'avoir une carline […] dans la gorge, il dirige sa main vers la poignée en fer rouillé, tourne sans frapper. La porte s'ouvre, la source lumineuse l'aveugle. Mais il distingue malgré tout une forme dans le fond. [Il s'agit d'une sorcière, qui sort progressivement de la lumière, et que l'homme qui est entré doit vaincre; pour cela, il sort de son sac un chat noir et le met sous son nez.] Elle recule sans s'en apercevoir dans son propre piège. Quand elle n'est plus qu'à un mètre de la lumière, d'un geste brusque, il lui jette l'animal dans les bras. Surprise, elle recule d'un pas dans la lumière. Soudain, le plancher s'ouvre, il y a un courant d'air énorme qui passe et la vilaine bascule à l'intérieur d'un immense trou béant (in « Le Chat noir », op. cit., p. 43-44).

    Jean-François Deffayet a un art certain pour donner corps et substance au monde magique. C'est ce que j'aime chez lui. Cette clarté d'un bleu bizarre est sublime, car elle est comme une faille dans le voile de la matière, elle fait entrevoir un monde autre, elle est comme l'entrée d'un gouffre. En arrière-plan, l'enjeu du récit est moral, et la lumière lui donne une substance; mais on ne sait laquelle précisément, rien n'est donné à l'avance, car la chose est vécue intérieurement, et imaginativement.

    Bref, Jean-François Deffayet est un maître conteur.

  • Jean-François Deffayet et les mystères de Sixt

    deffayet.jpgMon père, quand il faisait encore de l’édition, a publié le recueil de contes d’un conteur de sa vallée, Jean-François Deffayet, de Sixt, qui a hérité de ses grands-parents une tradition d’histoires fabuleuses ou cocasses. J’ai été frappé, en le lisant, par sa faculté à mettre en scène le merveilleux, le surnaturel.

    J’ai souvent eu l’impression que beaucoup de conteurs en minimisent la portée, évitent de s’appesantir dessus, comme s’ils avaient un peu honte. Mais peut-être que cela change, ou que je ne suis pas tombé sur les bons. Au dix-neuvième siècle, à l’époque romantique, même en France, il n’en était pas ainsi: en tout cas dans les régions, le merveilleux était vivace. Mais par la suite, les contes rapportés ont acquis une sécheresse curieuse, qui, curieusement aussi, s’est fait souvent passer pour une marque d’authenticité.

    Arnold Van Gennep prétendait que le merveilleux était souvent ajouté par des écrivains de seconde zone qui voulaient faire chic et, en réalité, c’était la même tendance qui faisait dire à Victor Bérard que le merveilleux chez Homère avait été globalement ajouté par d’autres que lui, qu’il n’en avait pas eu plus que Jean Racine, ce qui est absurde. L’aberration était telle qu’il reprochait aux Romains d’avoir alimenté ce merveilleux artificiel, sans doute parce qu’Ovide et Virgile faisaient abonder le merveilleux dans leurs vers.

    C’était complètement aberrant, car, spontanément, les anciens Romains étaient en fait moins portés au merveilleux que les anciens Grecs. Mais évidemment, on ne pouvait pas prétendre que le merveilleux de la poésie latine avait été ajouté aux textes primitifs, puisque les conditions d’écriture de ceux-ci étaient parfaitement connues. La même logique encore a tenté de ramener les deffayet.jpganciennes mythologies, le vieux merveilleux, à du merveilleux scientifique – à de la science-fiction. En réalité, tout cela n’émane que du classicisme traditionnel, n’a pas d’autre valeur que la peur des intellectuels face aux mystères de la vie. Ils se réfugient dans des concepts tout faits, rassurants et raisonnables.

    Mais depuis quelques années, je trouve que, peut-être sous l’influence de la culture anglophone, le merveilleux est mieux assumé, et que justement mon ami Jean-François Deffayet en donne un inattendu exemple. Inattendu, parce que, dans sa vie, Jean-François évite de théoriser quoi que ce soit, et n’essaie pas de parler des fées en général, de les définir, il se contente de les mettre en scène dans des contes conformes à la tradition. Je dirai une autre fois de quelle manière.

  • Maison à vendre à Viuz-en-Sallaz

    20181128_124908.jpgJ'ai ici annoncé, déjà, que je déménageais en Occitanie, cela aura lieu cet été. Or j'avais une maison, en Haute-Savoie, à Viuz-en-Sallaz, et je l'ai mise en vente, faisant confiance aux agences immobilières. Cependant, je voudrais aussi la proposer à la vente à d'éventuels lecteurs. Car elle est idoine, pour se reposer le week-end, et je sais que beaucoup de Genevois ont une maison secondaire en France voisine. On peut même y habiter en permanence, beaucoup d'habitants de Viuz travaillant en Suisse: elle est bien située. C'est un carrefour: on peut aisément, depuis cet ancien mandement du Prince-Évêque, se rendre à Genève, ou à Annecy, ou à Thonon. L'autoroute de Lyon et Paris dans un sens, de Chamonix et Turin dans l'autre, est facilement accessible, on ne s'y sent vraiment pas isolé.

    20181128_133733.jpgEt puis le lieu est beau, car ma maison est au-dessus du bourg, et prend la lumière du sud. Face à elle, une immense cuvette de lumière rayonne au-dessus du plateau doucement incliné de Peillonnex, au-delà duquel on plonge brusquement vers Bonneville: les grandes montagnes apparaissent au loin, à gauche, dans cet immense espace doré; elles s'y fondent. Depuis la fenêtre de la cuisine, plus proche, on peut admirer le pyramidal Môle, indicateur sûr des saisons, puisqu'il passe du blanc au brun, puis du brun au vert, puis du vert au noir. Il a une âme, et ses pentes herbues, gravies l'été, rayonnent d'or vivant, on dirait bien qu'elles sont habitées des fées. Il a d'ailleurs été constamment gravi, même au seizième siècle on s'en amusait, et les Genevois le regardent comme un pilier de leur horizon – avec raison.

    Un jour de printemps, un étranger au village, passant dans le hameau que j'habite, voyant les fleurs des jardins et les prés verts, s'est exclamé: Mais vous vivez dans un véritable paradis! Oui. Et il n'est pas cher.

    Derrière ma maison, pour ainsi dire, au-dessus, il y a une station de ski accessible en un quart d'heure, agréable et familiale: les Brasses. J'y ai beaucoup skié. Elle est bon marché et a de bonnes pistes; il y en a même de noires. Il y a de la neige chaque année.

    Il est vrai que la maison, elle-même, n'a qu'un petit jardin; mais il est plein de fertiles fraisiers. Il est vrai qu'elle est mitoyenne; mais la maison voisine est calme. Il est vrai qu'une route la longe; mais elle n'est empruntée que par les voisins, et la nuit un grand silence règne: elle n'est point passante. La route même qui dessert le hameau constitue une boucle à celle qui mène à Bogève et à Thonon: elle est réservée aux riverains.

    20181114_212039.jpgQuant à l'intérieur, il est bien beau. C'est une ancienne ferme restaurée – restaurée avec goût par le précédent propriétaire, un artisan qui voulait s'en faire un nid d'amour (avant d'y renoncer, faute de répondant chez la gent féminine). Il y a en bas un grand salon avec une cheminée qui chauffe bien, et supplée au chauffage électrique, programmable et économique tout de même. La cheminée chauffe les deux chambres du haut exposées au sud, et étreignant pour ainsi dire le conduit en acier. Il y a une troisième chambre, aménagée par moi, exposée à l'est, et, en bas, une chambre encore, exposée au sud mais au bout occidental de la noble demeure. Il est vrai qu'il n'y a qu'une salle de bain pour toute la maison, mais la grange est vaste et demeure inexploitée, elle offre mille possibilités, et cette salle de bain, située juste en face de la chambre du bas, a de merveilleux robinets, lavabos, carrelages vernis, elle est très jolie.

    Beaucoup de vieux objets encastrés, avec des portes en bois typiques et élégantes, parsèment cette maison idéale, que je vous vends, chers amis, pour à peine 285 000 €. Courez-y! Appelez-moi! Je n'hésiterai pas à vous la faire visiter.

  • Le sourire d'Addis et autres textes

    LeSouriredAddis-300.jpgLe 15 mai dernier, est sorti, aux éditions Livres du Monde, un ouvrage collectif auquel j'ai participé, et dont je ne voulais parler qu'après avoir lu tous les textes: Le Sourire d'Addis. Mais le temps passe, et on est très occupé, j'en reparlerai quand j'aurai tout lu, mais je veux dès aujourd'hui annoncer cette sortie. J'y ai mis, pour ma part, des textes sur la Corse et la mythologie que j'ai cru y voir quand j'y suis allé – non pas tirée des livres, mais de l'air même – et des images qui en moi ont surgi quand, effaçant en mon âme les sens, j'ai laissé parler le sentiment de ce que j'avais vu, et l'ai déployé en images.

    C'est surtout l'étrange personnalité de Captain Corsica, qui est montée des profondeurs quand j'ai parcouru cette noble île, ainsi que de son père Cyrnos dont le visage se distingue dans les roches – tandis que le fils se distingue plutôt dans les nuages. Tout est parti cependant d'excursions à pied, et de la contemplation du paysage. Tout à coup un noir se fait, et à la place du sensible surgit l'image pour ainsi dire archétypale, mais vivante.

    Je dois le dire, les noms m'ont été suggérés par un écrivain corse appelé Sylvestre Rossi, qui avait pensé créer un pendant au personnage de Captain Savoy que j'avais moi-même créé. J'espérais qu'il raconterait les aventures de ce gardien secret de la Corse, mais il n'en a rien fait, cela n'avait été pour lui qu'une plaisanterie, ou un songe bref. Je lui suis tout de même reconnaissant d'avoir suggéré en moi des choses infinies.

    J'ai bien lu, par ailleurs, plusieurs textes du livre, et ils sont tous intéressants, choisis avec soin par l'éditeur Lionel Bedin. Celui-ci, à cause de la lettre initiale de son nom, ouvre le recueil, et il rend compte agréablement d'ouvrages d'écrivains importants du genre du récit de voyage. Puis il y a mon vieil ami Georges Bogey, qui évoque, en une dissertation magistrale, l'essence du vrai voyage. Enfin Yanna Byls, qui fait part de ses émotions grandioses lors d'un voyage au Maroc, qui l'a amenée près des dieux. Je poursuivrai ma lecture bientôt, et reviendrai sur les autres auteurs. Merci à Lionel Bedin de cette belle initiative.

    Je lui suis également reconnaissant d'avoir inséré un texte de Jacques Replat (1807-1866) sur Jean-Jacques Rousseau et son séjour à Annecy (assez mal connu). Le style de Replat est inimitable, et je l'adore. Il parvient toujours à impliquer le sentiment le plus poignant, dans ce qu'il dit. J'ai constamment cherché à le faire connaître et à le réhabiliter, et je suis heureux que Lionel soit tombé sous le charme de ce grand auteur.

    Un livre à lire, donc!

    Le Sourire d'Addis... et autres étapes sur les routes du monde,
    Éditions Livres du Monde,
    228 p.,
    18 €.

  • Joseph de Maistre et l'arrachement à la matière chambérienne

    saint_petersburg_visa-free_travel_to_russia.jpgJ'ai contesté récemment la validité de la thèse de Michael Kohlhauer selon laquelle, si j'ai bien compris, Joseph de Maistre avait créé des figures de la Providence parce que, se sentant en exil loin de la Savoie, il avait tendu à s'inventer un monde pour compenser, en quelque sorte, son manque affectif. Je l'ai contesté parce que Joseph de Maistre ne s'étant jamais avoué en sentiment d'exil vis à vis de la Savoie et se disant plutôt citoyen d'un ciel inaccessible, cette thèse ne s'appuyait que sur des présupposés rationalistes dans la lignée de Sigmund Freud, que les faits ne confirmaient pas.

    Mais tout de même, il est indéniable que le style prophétique est venu à Joseph de Maistre lorsqu'il a eu quitté Chambéry pour Lausanne puis, plus encore, Saint-Pétersbourg, et même Rudolf Steiner considérait que c'est seulement en s'arrachant au royaume de Piémont-Sardaigne, auquel il avait d'abord été lié, et en entrant dans la sphère culturelle russe, que le prophète savoisien avait trouvé son style, s'était pleinement épanoui, et avait commencé à percer les véritables secrets du monde.

    Xavier de Maistre à son tour est devenu prodigieusement imaginatif en allant à Turin. On n peut pas dire néanmoins que son déménagement à Saint-Pétersbourg l'ait affranchi complètement du classicisme. Il y est piazza-San-Carlo-Turin.jpgrentré, après avoir été rabroué par son frère, qui ne goûtait pas la fantaisie grandiose de l'Expédition nocturne autour de ma chambre, la suite du Voyage. Même en Russie, Joseph représentait pour Xavier l'autorité paternelle, et celle du roi de Sardaigne, aussi celle des Jésuites.

    Mais peu importe. La carrière de Joseph de Maistre montre bien que le départ de Chambéry a déployé ses dons prophétiques, ou son style prophétique tout au moins. Qu'est-ce à dire? La réponse ne se trouve pas dans Freud ou des théories générales démenties par l'intéressé même. Il a clairement énoncé qu'à Chambéry, il était comme une huître sur son rocher: il s'ennuyait. Même l'ésotérisme, il allait le chercher à Lyon, avant 1792. Il était bloqué, en Savoie, par le milieu social, le paysage familier, l'autorité légale, qui le contraignaient à n'avoir que des pensées conventionnelles. Une fois la révolution déclenchée, dégagé de cet environnement chaleureux mais contraignant, il a libéré ses pensées. La révolution a eu en fait un bon effet sur lui, elle l'a émancipé, indirectement: c'est tout le paradoxe de ce philosophe hostile à une révolution qui l'a engendré comme prophète. C'est pourquoi, somme toute, il l'a dite providentielle: pour lui, elle l'a été; elle l'a réellement régénéré, a ramené le fond du christianisme en son âme, et il s'attendait à ce que toute la France suive son exemple.

    L'esprit se libère si le corps est déplacé, arraché au lieu où il s'est engoncé dans la matière: pourquoi le cacher? Les nomades sont réputés avoir une perception spéciale des esprits de l'air; les prophètes allaient de ville en ville pour ne pas avoir l'esprit obscurci par une situation trop stable; les troubadours, de même. Les médecins alchimistes de la Renaissance à leur tour se déplaçaient pour ne pas être piégés par les pensées ordinaires. Joseph de Maistre, par son départ de Chambéry, appartenait à cette lignée: le monde ordinaire se dissolvant, il voyait, derrière les apparences pour lui changeantes, se dessiner les principes spirituels généraux. Cela n'a rien à voir avec un sentiment d'exil. Tout avec l'affranchissement du sentiment local.

  • La fée de la raison contre la reine Mab

    mab 02.jpgDans un commentaire à un de mes précédents articles, je disais que l'intelligence dans l'antiquité était représentée et inspirée par la déesse Minerve – ou Pallas Athéna, patronne d'Athènes –, et que, en un sens, celle-ci est la même déesse de la Raison que les révolutionnaires français se sont efforcés de faire adorer en 1789, lui faisant des processions, lui bâtissant des temples.

    En un sens aussi, cette figure se retrouve dans celle de Marianne, la patronne de la république française, car celle-ci a pour objet la diffusion du rationalisme, regardé au fond comme un nouveau dogme. Elle le dit moins clairement que les révolutionnaires français pour ne pas paraître religieuse – et sembler se confondre avec la laïcité, la neutralité, comme si le rationalisme seul était neutre, impartial, et donc supérieur à toutes les religions déclarées.

    Mais c'est contre le rationalisme, l'assimilation de la déesse Raison à l'Être suprême, que le Romantisme a parlé et agi, et même le républicain Victor Hugo affirmait que la raison devait améliorer les religions, non les supprimer. À l'opposé, on a vu des romantiques défendre les libertés complètes de l'imagination contre le rationalisme, préfigurant le Surréalisme. Celui-ci se réclamait du romantisme allemand (qui était sans limites et ne pratiquait pas le rationalisme mais affranchissait l'imagination), ainsi que de Gérard de Nerval et des poèmes visionnaires de Hugo. Du vrai Romantisme, si l'on peut dire.

    J'aime évoquer, de mon côté, le Savoyard Jacques Replat, qui rejetait le rationalisme et prônait la dévotion à la reine Mab – la fée de l'Imagination, disait-il. On sait qu'elle est apparue dans la littérature moderne avec Shakespeare, plus imaginatif assurément que les dramaturges français classiques: elle est présente dans une chanson de Roméo et Juliette. Prise au folklore celtique, elle est issue de la Reine Maeve, déesse irlandaise rationalisée dans les récits qui sont restés d'elle, incarnation de l'autorité royale. Par cette fée le roi était inspiré et pouvait gouverner, elle était l'esprit du pouvoir. Littéralement, son nom signifiait ivresse.

    Certes, Minerve et Athéna inspiraient aussi les princes, dans leurs décisions. Elle était leur sagesse. Ulysse, roi d'Ithaque, l'avait pour mentor, parce qu'elle avait pris l'apparence de son conseiller Mentor – et, sous cette forme, le guidait. Mais Replat se réclamait d'une sagesse nourrie d'imagination, d'ivresse intime, de visions, de révélations acquises en l'état de rêve, et non d'une raison raisonnante, d'un rationalisme qui fondait l'exercice du pouvoir sur la science positive, la tradition cartésienne. Le fait est que les rois de Sardaigne, dont il était le sujet, se réclamaient de l'inspiration prophétique, issue de la tradition chrétienne et des anges intimes, tels que Joseph de Maistre et François de Sales les avaient peints.

    La déesse de la Raison, elle-même, avait acquis un peu de tendresse, de douceur, d'esprit chrétien avec Marianne, que créa Lamartine quand il se convertit à son tour au républicanisme. Il était de tendance rationaliste, maedb.jpgmais était, comme Hugo, un vrai romantique, qui voulait améliorer la vie mystique par l'exercice de la raison, non la supprimer. Il aimait le merveilleux chrétien d'un Frédéric Mistral, pourtant catholique traditionaliste, et la fantaisie de Xavier de Maistre, également nourrie de conservatisme chrétien.

    Bref, le rationalisme, c'est bien joli, mais c'est vide, et Replat a raison, la fée de l'Imagination est plus belle. Mais il admettait que la raison devait l'éclairer, l'assainir, la diriger, la discipliner, il ne s'agissait pas de devenir fou. Selon les temps, il semble plus judicieux de développer la raison, ou l'imagination; je pense, personnellement, que le temps d'aujourd'hui est celui où il faut développer l'imagination (sans perdre le lien avec la raison). Je pense donc le rationalisme mauvais, comme André Breton le faisait – et même si le Surréalisme, lui, a bien rompu inutilement avec la raison, fréquemment.

  • Paysages d'Occitanie

    samoens.jpgOn s'étonne, ici ou là, que je quitte ma chère Savoie pour l'Occitanie, où j'ai demandé une mutation. Les paysages en sont tellement beaux! Et j'ai un lien tellement fort avec le vieux duché des rois sardes!

    Mais j'ai l'impression d'en avoir fait le tour, après ma thèse de doctorat. Et les paysages sont surtout beaux dans la vallée de mes ancêtres, celle du Giffre, où mon père a une maison et des appartements, et où je vis depuis plusieurs mois, en attendant mon déménagement.

    J'y reviendrai, et du reste, mon premier contact avec la Savoie fut cette vallée, car quand j'étais petit, je vivais dans la région parisienne, où je suis également né – et, croyez-le si vous voulez, mais quand mes parents ont déménagé, je ne voulais pas partir, j'étais heureux dans leur maison de Fontenay-sous-Bois, aux portes de Vincennes et près de son château.

    Plus tard, j'ai aimé passionnément Annecy, où nous nous étions rendus. Et puis j'ai habité à Viuz en Sallaz et travaillé à Boëge, plus près de Genève, et j'en étais content. J'ai toujours été content des lieux où je vivais, et même quand j'habitais en Franche-Comté, dans le département du Jura, je voulais m'y installer, j'adorais notamment Les Rousses, où j'ai vécu.

    En voyage, je suis content aussi des lieux que je découvre, et je me plais à approfondir mon sentiment en lisant des livres relatifs à ces lieux, soit qu'ils en parlent, soit qu'ils y aient été écrits.

    J'ai déjà habité en Occitanie, à Montpellier. J'ai adoré sa campagne, où je me promenais de longues heures durant, et j'y ai appris l'occitan médiéval, y ai lu les troubadours, et y ai rencontré un ami musicien admirateur de Lovecraft, Ge Fit, qui a mis en musique et en vidéo plusieurs de mes poèmes, et qui représente pour moi une des amitiés les plus fructueuses de ma vie.

    On serait naïf, de croire que je suis tellement attaché à la Savoie que je ne supporterais pas de vivre ailleurs. Je tiens peut-être de mes ancêtres juifs le goût du nomadisme, et le désir de parcourir la Terre à la recherche de la véritable Jérusalem – car, je l'avoue, je ne partage pas la croyance que celle-ci soit là où le monde physique la situe... Après tout, mon père a bien vu le monde idéal en Samoëns même, en la vallée du Giffre! C'est de là, je veux bien l'avouer, que vient mon amour de la Savoie – car j'aime mon père, et l'approuve d'aimer ses montagnes!

    Mais j'ai découvert la région de Carcassonne, et cela a répondu en moi à un appel profondément intime, car j'ai toujours voulu découvrir les Pyrénées et leurs contreforts, c'est un pays pour moi mythique, portant en lui une Pyrenees_Catalonia.jpgbrique majeure de la Jérusalem céleste. H. P. Lovecraft a rêvé un jour qu'il était un soldat romain et qu'il découvrait, dans ces Pyrénées, un culte affreux, une divinité effrayante. Cela attire. Comme attire le reflet de ces montagnes dans La Chanson de Roland, ou dans l'épopée de Jacint Verdaguer sur le Canigou peuplé des fées, ou dans la mythologie basque que je connais un peu.

    Et le paysage du Quercorb, ou de l'ancien comté de Foix, dès que s'estompent les vignes, est merveilleux, pur et vert, non infesté de modernité technique, vide de lampadaires, ouvert sur les étoiles, et il a à juste titre, comme d'ailleurs la vallée du Giffre, attiré beaucoup d'étrangers du nord, qui s'y sont installés. Du nord de l'Europe, s'entend, et moi, je fais pareil. J'évoquerai, à l'occasion, mes impressions, quant à ce paysage, ou aux villages que j'y vois. Je les aime, joyaux de pierre dans la verdure, évoquant vaguement Angkor!