Savoie

  • Parution officielle du Comte Vert de Savoie

    000000000000000.jpgLe 12 juillet dernier, Le Comte Vert de Savoie, poème héroïque d'Antoine Jacquemoud, a été officiellement mis en vente, après une période de souscription fructueuse. On peut le trouver sur Amazon, au prix de 17,94 €. Le Tour Livres, dont je suis le directeur littéraire, l'a réédité.

    Il a été publié une première fois en 1844 mais il était depuis introuvable. À l'heure où je vous parle, les souscripteurs l'ont reçu ou devraient le recevoir incessamment. J'ai quelques soucis avec les souscripteurs suisses, Amazon refusant de livrer les livres chez eux; je ne sais pas pourquoi mais je suppose que c'est un problème commercial. Un esprit avisé saura me le dire quelque jour prochain.

    Je rappelle que ce poème en douze chants et en alexandrins fait l'éloge du comte de Savoie Amédée VI, qui vivait et régnait au quatorzième siècle dans les trois départements français de Savoie, de Haute-Savoie et de l'Ain, ainsi qu'en Suisse dans le Valais francophone, dans le Pays de Vaud, et en Italie dans le Val d'Aoste et en Piémont – bref sur trois pays dits nationaux actuels.

    Il était aimé des anciens Savoisiens, et c'est sur lui, en général, que s'est concentrée leur littérature épique. En tout cas en 1838 l'Académie de Savoie a lancé un concours de poésie à sa gloire, et Antoine Jacquemoud l'a gagné, pour la vigueur de son imagination, la justesse de sa langue et la noblesse de ses conceptions.

    Il a adopté complètement la mythologie traditionnelle savoisienne, dynastique et catholique, qui faisait des princes de Savoie des protecteurs de leur peuple, non seulement de leur vivant mais après leur mort, et qui les mettait en relation intime avec les anges de Dieu. Mais, plus que cela, romantique, il a créé le portrait d'un individu héroïque qui n'était pas en relation mécaniquement avec la divinité, parce que son sang l'y obligeait, parce que l'hérédité l'y contraignait, mais par choix personnel, par amour de l'idée pure – de l'idée pure du vrai Dieu –, sa foi personnelle. En ce sens, il était pleinement chrétien, et le christianisme pour la 0000000000.pngdynastie savoisienne n'était pas un simple succédané, déguisé, du paganisme, mais une vraie religion nouvelle, qui accordait à l'être humain et à son libre arbitre, à ses choix et à ses capacités de jugement une importance spécifique, parfaitement comprise par Jacquemoud et annonçant évidemment la liberté moderne.

    Sans doute, pour Jacquemoud et la plupart des Savoisiens, la liberté faisait tourner le cœur vers Dieu, et renforçait le lien qu'on établissait avec lui. Mais ils n'étaient pas sans savoir qu'elle faisait courir le risque de l'impiété et du déni fou. Jacquemoud constate que dans les plaines d'en bas (la France), cela a eu de funestes effets. Mais il assure qu'en Savoie on a su conserver le lien avec les traditions antiques tout en développant l'individualité libre, et qu'à ce titre la Savoie est un pays béni, visité quotidiennement par Dieu, et que le Comte Vert en est un représentant parfait, dès le Moyen-Âge!

    C'est ce que j'ai essayé de faire ressortir dans ma préface.

    J'ai placé aussi des notes, pour faciliter la compréhension. Et en tout cas le livre est maintenant disponible, après bien des tribulations! Car c'est dès 2016 que le projet est né, à la demande d'un éditeur qui s'est finalement défaussé, sans donner de raison. Je l'ai donc édité moi-même, dans ma propre maison, et le fait est qu'éditer un poème héroïque n'est pas chose aisée, cela ne se fait plus guère. Seuls les grands éditeurs parisiens, apparemment, en connaissent les tenants et les aboutissants.

    Mais enfin, moi aussi, maintenant.

  • Loaf nous quitte

    0000000000.jpgQuand j'étais jeune, je fréquentais, à Annecy, des musiciens du genre punk – ou alors des artistes liés aux Beaux-Arts, car il y en a une école dans la ville. Il y avait de bonnes choses et de moins bonnes, mais une des meilleures était le personnage surnommé Loaf, et dont le vrai nom était Lionel Darvey. Il tenait un fanzine rock intitulé Shaglatoo, consacré aux concerts dans les environs, et il y publiait des textes, et il était bon avec moi, très gentil, car il publiait mes poèmes, et disait les aimer. C'était une âme très sensible, très belle, et il était passionné de rock. Dans la vie il était machiniste au Centre Bonlieu, complexe annécien de salles de spectacles. Je l'aimais beaucoup, il était toujours plein de bonté.

    Extérieurement il avait l'air d'un biker ou d'un membre des Motorheads, d'un punk américain, mais en fait il était très agréable, paisible et souriant.

    Un jour, je me souviens, il a accepté de publier dans son fanzine un récit de fantasy, de genre poétique, que j'avais écrit, et un gars que je connaissais aussi, dont le nom était Francis Ribard, a critiqué mon texte, il a déclaré que la fantasy était stérile parce que dénuée de réalité. Elle était surtout, dans mon cas, faite de style fleuri, et donnait à personnifier des lieux, des saisons, elle était de nature mythologique. Et cela ne lui plaisait pas. Il s'est mis à faire l'éloge de la science-fiction qui, elle, s'appuyait sur le réel, posait des problèmes sociaux, et n'entrait pas, surtout, dans les mystères des elfes et des anges, comme je le faisais dans mes textes, mais restait rationnelle.

    C'était un milieu qui se voulait artiste et ouvert d'esprit mais avait les mêmes préjugés matérialistes que la bourgeoisie dominante. L'alternatif ne va pas jusqu'à remettre en cause la vision du monde habituelle, en général; il se contente d'avoir des 000000000.jpgsolutions radicales aux problèmes sociaux.

    J'ai proposé à Loaf une réponse à ces critiques, vantant l'art pur comme transformant bien plus sûrement et plus profondément la vie que les engagements politiques de convention. Il a accepté.

    À sa publication le détracteur était furieux, mais enfin, Loaf m'avait permis de m'exprimer. Par la suite, Shaglatoo a arrêté de me publier, voulant se recentrer sur sa vocation première, et éviter de se perdre dans des polémiques abstraites. Et moi j'ai arrêté de fréquenter ce milieu. Mais j'ai gardé ma reconnaissance à Loaf.

    Récemment j'ai renoué, par Facebook, avec un ancien ami commun, le peintre Thierry Xavier, qui, proche de Loaf, a annoncé sa mort, d'un cancer des poumons. J'ai été ému. Je l'aimais. J'ai eu des pensées pour lui. Il continue son chemin, et ses sentiments purs l'aident certainement, lui servent certainement de véhicule, dans l'autre monde – de merkaba, comme on dit. Requiet in pace.

  • Réédition du Comte Vert de Savoie d'Antoine Jacquemoud

    Le Comte Vert de Savoie, poème héroïque en douze chants.jpgLe document nécessaire à la prochaine réédition, avec préface et notes, du Comte Vert de Savoie, poème héroïque d'Antoine Jacquemoud, est enfin prêt: il paraîtra bientôt chez Le Tour Livres. Une souscription préalable est lancée, à un prix avantageux!

    Ce poème en alexandrins et en douze chants a remporté le prix de poésie de l'Académie de Savoie de 1838. Il témoigne d'une époque qui voulait restaurer le lustre de la Maison de Savoie, voire l'auréoler de gloire.

    Composé sur le modèle formel antique, il est cependant plus fait d'épisodes marquants de la vie d'Amédée VI que d'une intrigue distincte. Il est surtout une illustration lyrique de la gloire du Comte Vert et, à travers lui, de la Savoie et de sa dynastie régnante, voire de l'Église catholique. Et tout un chant est consacré au roi d'alors, Charles-Albert de Savoie.

    Jacquemoud est entré avec enthousiasme dans la logique de l'Académie de Savoie – logique romantique, de restauration de la mythologie médiévale et de la glorification du Volksgeist, le génie du peuple, puisque, à cette époque, les Savoisiens figuraient une nation distincte, dont on essayait de saisir l'âme.

    À travers ce poème et son personnage principal, c'est ce que fait Jacquemoud: pour lui, Amédée VI incarne le génie national. Il assure, du reste, que Dieu visite chaque soir les montagnes de Savoie, et que de la plaine ne vient rien de bien, seulement une corruption manifeste.

    Pour illustrer sa pensée mystique, il a entouré le Comte Vert d'anges, en particulier un de rang très élevé qui tout au long de sa vie le protège. Mais la nature alpine a aussi ses esprits élémentaires appelés anges, déclenchant en effet les tempêtes selon les commandements de Dieu. Le poème est rempli d'une mythologie christianisée assez belle. Même ses victoires accueillent Amédée VI en chantant, à sa mort. Et son épée bien sûr le regrette. On est quasiment dans la fantasy.

    Jacquemoud était très imaginatif: c'était sa qualité principale. Il était intelligent, aussi, et il a rédigé une abondante introduction tentant de justifier, en 1844, le genre épique. Le merveilleux doit être chrétien, le sujet humain, et tout de même l'épopée est encore possible en Savoie, dit-il, parce qu'on y a conservé les antiques vertus, dont est fait l'héroïsme. 

    Il passe en revue les tentatives d'épopées en langue française ou italienne depuis la Renaissance, et donne son avis sur ce qui peut permettre à ce genre de réussir à son époque. C'est passionnant.

    Certains ont trouvé son style amphigourique: il brillait plus, peut-être, par sa riche imagination. Moi, je l'ai toujours aimé – surpris, quand, pour la première fois, je l'ai découvert après l'avoir acheté chez un bouquiniste annécien: Bon de souscription Le Comte Vert de Savoie.jpgje ne m'attendais pas à des qualités si hautes.

    Jacquemoud a fait de la poésie dans sa jeunesse; ensuite, il a fait de la politique. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, s'il rendait bien hommage aux princes de Savoie, s'il avait conservé le romantisme dynastique des poètes de son temps, il était plutôt progressiste et libéral, et favorable au rattachement à la France. C'est lui qui a créé la chanson dans laquelle l'Isère coule vers le pays du cœur.

    Un épisode se passe en Suisse, à Sion: Amédée VI a défendu son évêque contre une fronde populaire menée par les nobles. Il est assez beau. Le reste se passe en France, en Savoie, en Italie et dans l'Empire byzantin, où Amédée VI a beaucoup guerroyé.

    Je vous recommande vivement de vous procurer au plus vite ce magnifique ouvrage, dès qu'il sera paru, ou d'y souscrire, immédiatement. Les illustrations de ce billet présentent le texte et les conditions de souscription. Si vous cliquez dessus, la taille s'en augmente. Il est possible de recopier à la main le bon de souscription, ou d'obtenir les coordonnées bancaires appropriées pour son achat à distance.

    Antoine Jacquemoud
    Le Comte Vert de Savoie
    Le Tour Livres
    302 pages
    17 € (13 € en souscription, franco de port)

  • Marcel Maillet ou le pressentiment de l'Invisible

    0000000.jpgMon ami chablaisien Marcel Maillet m'a envoyé son dernier recueil, Marcher dans le Soleil, et j'ai toujours aimé sa poésie. Avec Christian Bobin, il est le plus grand poète vivant que je connaisse. Mais ce recueil de surcroît est particulièrement excellent, je l'aime spécifiquement, plus que tous les autres.

    Marcel y a acquis une maîtrise, une souplesse, une liberté qu'on ne lui connaissait pas – il était réputé un peu raide. Dans ces nouveaux vers, il s'adonne notamment aux répétitions, aux effets de refrain, au lyrisme, d'une manière déliée et pure, belle, pleine de souffle et de fraîcheur.

    Cependant il reste dans ses thèmes habituels: la nature végétale, minérale ou animale environnante, surtout les oiseaux, dans la mesure où elle peut témoigner d'une présence, d'un pressentiment de l'Invisible – mais d'un pressentiment qui s'enfonce presque toujours dans des questions sans réponse, voire dans des aveux d'ignorance et d'impotence, face au Grand Mystère.

    Les interrogations, souvent totales, contiennent néanmoins des éléments de réponse: Marcel ne demande pas seulement ce qui, dans l'Invisible pressenti, peut bien exister – mais s'il y a un dieu, ou des centauresses criant d'amour, ou des anges, et lorsqu'il s'agit de Jésus-Christ, un timide conditionnel n'empêche pas la réponse d'être cette fois affirmative: il attend au bout du chemin, dira le Poète. Il ne peut quand même pas aller jusqu'à douter de Lui!

    Il est du reste certain, aussi, que les oiseaux sont des messagers de l'Éternité, même s'il ne saisit pas leurs messages, et que le mauve qu'on distingue à la cime de certains arbres à la tombée du jour est une bannière de l'autre monde. C'est particulièrement beau, souvent. C'est plein d'une forme de divination exacte.

    Mais Maillet n'en veut pas moins rester modeste, et même si ses interrogations totales semblent laisser la possibilité de nier, elles n'en permettent pas moins l'énoncé sacré, en ce qu'elles créent les images, les métaphores, les comparaisons donnant à distinguer le dieu multiforme des choses. À cet égard, il rappelle Gérard de Nerval et le Romantisme à la française, qui utilisait la 00000 (3).jpgrhétorique pour suggérer sans l'affirmer le monde divin. Car vivre le mystère, c'est certainement distinguer en son sein des formes énigmatiques, qui ne s'en laissent pas moins cerner, et peuvent être représentées; mais c'est aussi l'exprimer tel qu'il parvient à la conscience, avec son flou, ses tremblements, ses doutes – ses peurs, même.

    Justement, le doute s'exprime émotionnellement par la peur – comme chez Lovecraft. Il faut prendre garde à ce qu'il ne devienne pas une simple posture intellectuelle – une manière d'échapper aux reproches éventuels des clercs agnostiques. Vivre poétiquement le doute, c'est susciter des monstres. Il n'est pas vrai qu'il soit agréable de douter, même si certains moralistes le conseillent. 

    Mais l'important est la beauté des figures de Marcel, leur élan propre, leur feu mystique intime, qui emmène souvent l'âme loin au fond des cercles solaires – en compagnie, donc, de Jésus-Christ, ou de quelque montagne baignée de clarté! La lecture de son livre est un vrai plaisir.

    Marcel Maillet
    Marcher dans le Soleil
    Edilivre, 2020
    90 pages
    10 €.

  • Jean Richel et les Indiens chez Le Tour Livres

    00000000000.jpgUn Genevois nommé Jean Richel a choisi de publier son dernier ouvrage dans la maison Le Tour Livres, que je dirige avec mon père. Il s'intitule Ma Parole est un acte et est un hommage rendu aux Indiens d'Amérique, à leur philosophie de la vie, à leur résistance face à l'envahisseur blanc, aux victimes qu'ils ont été de toutes les trahisons! De belles photographies des Indiens d'Amérique du Nord les plus réputés, comme Crazy Horse ou Sitting Bull, Cochise ou Black Elk, sont mises en regard de vives citations accusatrices. On trouve aussi de belles reproductions en couleurs de vieilles peintures de la vie amérindienne – comme la chasse au bison, ou l'installation de wigwams. Le papier est beau, luxueux, et la sagesse délivrée est douce au cœur, puisque les hommes rouges étaient en communion avec la nature, bougeaient sur terre avec le vent et l'eau, et ne s'inquiétaient pas de posséder, cultiver, conquérir. Comme les oiseaux de la Bible, ils recevaient sans angoisse leur pain quotidien, et priaient simplement les dieux que cela continue.

    Jean Richel semble avoir avec ces Sioux un lien intime et particulier, comme s'il avait été l'un d'eux dans une autre vie. Il raconte la bataille de Little Big Horn, la seule que les Indiens aient gagnée, et montre qu'ils méritaient cette victoire, le gouvernement américain ayant refusé de prendre les mesures nécessaires à l'arrêt de l'invasion de 0000000.jpgleur réserve par des chercheurs d'or. L'armée, sans doute, a agi ainsi par lâcheté, et la collusion entre Blancs a prévalu sur le droit, apparu dès lors comme théorique, et simple beau discours destiné à endormir la méfiance de l'ennemi.

    Encore aujourd'hui, les Indiens trahis refusent le moindre dédommagement, ne voulant pas qu'on puisse dire qu'ils ont accepté le vol de leurs terres. Cela me rappelle les Savoyards de la grande zone franche qui, eux, ont accepté le dédommagement de sa suppression. Je crois que le mont-Blanc, montagne sacrée (un peu comme les Black Hills), en faisait partie. Et ensuite on y a creusé un tunnel qui rapporte beaucoup d'argent, sacrilège! Le puissant esprit qui veille, dans ce sommet (et dont le poète Shelley a fait à juste titre une figure du divin Créateur), en a été gravement dérangé, je suppose. Mais les Savoyards ont été assez cupides pour se laisser acheter...

    Antoine Martinet, qui vivait au dix-neuvième siècle, affirmait qu'on ne les paierait jamais assez pour qu'ils oublient leur nationalité, leur âme, leurs dieux – le mont-Blanc personnifié, par exemple! Mais les Sioux ont fait mieux, ils ont refusé l'argent. Chateaubriand aussi disait que les Indiens étaient 00000.jpgplus impressionnants que les Savoyards, les tipis plus beaux que les chalets. 

    Voire...

    Je plaisante. Car Jean Richel, dans une magnifique postface, raconte comment, dans les Voirons, il a à son tour communié avec la Nature, honorant la Vierge noire du monastère – campant, aventureux, dans les forêts ténébreuses du massif annemassien, dominant de son regard la Vallée Verte et contemplant l'infini de l'Horizon méridional. Il est sous les étoiles avec tant de cœur qu'il finit par se sentir parmi elles, renouant avec le Grand Manitou, le dieu de la Nature qu'il a peut-être vénéré et adoré dans sa précédente vie...

    Un joli livre d'une centaine de pages, avec une belle couverture cartonnée, au prix exclusif de 19,99 € - et qu'on peut acheter en ligne sur BoD, ou Amazon.

  • Chants et conjurations: un nouveau recueil de poésie

    0000.jpgJ'ai la joie de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil de poésie: Chants et Conjurations. Il est paru aux éditions de l'Œil du Sphinx, tenues par mon ami Philippe Marlin, passionné de Jacques Bergier, de H. P. Lovecraft et des mystères de Rennes-le-Château.

    Mieux encore, il est préfacé par l'excellent Jean-Noël Cuénod, poète et ancien journaliste à la Tribune de Genève, un homme dont j'aime les textes, et dont j'avoue que j'adore la préface, totalement dans ma ligne. Ce n'est pas un hasard si ses termes mêmes se recoupent avec le texte de quatrième de couverture: on y retrouve l'Imaginal cher à Henry Corbin, car ma démarche est celle-ci: porter par les rythmes traditionnels les images puisées au fond de soi, afin qu'elles s'objectivent et deviennent mythologie.

    Je suis fier de ce recueil, heureux d'avoir collaboré avec des personnes que j'estime excellentes, qui ont des références culturelles que je chéris: Corbin, Bergier, Lovecraft, donc.

    Le recueil est assez abondant et, malgré une domination du vers classique, d'un style assez varié, avec le genre hugolien du discours cosmique mêlé d'images grandioses, le genre épique de La Légende des siècles également hugolien, des vers plus lyriques, des contes à la manière médiévale, des sonnets, des poèmes inspirés par l'Oulipo, d'autres par le Surréalisme, des ballades à la mode de Villon et Charles d'Orléans, des poèmes en vers libres plus évanescents et plus modernes, des chants de la nature à la façon de Lamartine, il y a un peu de tout.

    Beaucoup de ces poèmes ont été composés à l'occasion des réunions des Poètes de la Cité, que j'ai longtemps présidées, 00000.jpgfixant des thèmes ou des formes, et m'astreignant à les suivre et à les exécuter. Vous le savez, les Poètes de la Cité sont une association genevoise, et donc c'est un recueil profondément genevois. C'est pourquoi la préface de Jean-Noël Cuénod, l'un des écrivains genevois que j'aime le plus, me fait infiniment plaisir.

    Pour autant, l'éditeur est plutôt parisien et amateur de littérature fantastique, de la poésie de Lovecraft ou de Clark Ashton Smith, et c'est aussi toute ma culture d'origine, car je suis né à Paris et ai commencé à lire des livres issus de cette ligne, elle a formé mon style, et peut-être mes idées. J'ai composé des vers inspiré par ceux de Tolkien, de Lovecraft, de Robert E. Howard, de Smith, et accessoirement ceux des poètes classiques français, et je suis heureux de ce nouveau livre et de sa forme: elle correspond à ma sensibilité profonde.

    On peut en écouter lire un poème accompagné de musique dans un document visuel créé à l'occasion de sa parution, et le commander directement sur Amazon, au prix modeste de 10 €, pour 167 pages. La couverture, excellente et très moderne, est de Marie Maître.

    (On me signale que depuis la Suisse il est impossible de l'acheter sur Amazon. J'invite ceux qui voudraient se le procurer à m'écrire, je peux le leur envoyer en échange d'un virement.)

  • Almanach des pays de Savoie 2021: Julien Gracq, Eugène Labiche et Antoine Jacquemoud (et annonce sur le Comte Vert)

    00000.jpgL'Almanach des Pays de Savoie 2021 des éditions Arthéma contient cette année trois articles que j'ai écrits: un sur les impressions de Julien Gracq relatives aux rives françaises du Léman, un sur la pièce d'Eugène Labiche sur Chamonix et le mont-Blanc, et un sur l'épopée du Comte Vert de Savoie, un poème héroïque de 1844 d'un certain Savoyard appelé Antoine Jacquemoud, qui s'est ensuite tourné vers l'action politique: il était tout jeune. J'aime son poème en douze chants et en alexandrins, car même si le style n'est pas excessivement élégant, il crée des images flamboyantes et fabuleuses, illustrant d'une très belle manière la mythologie dynastique et catholique de l'ancienne Savoie. C'est à un point que je souhaite depuis de nombreuses années le rééditer.

    Mais qui lit encore des épopées en vers alexandrins? Même La Fin de Satan de Victor Hugo et La Chute d'un ange de Lamartine ne sont lues que par quelques érudits passionnés. Dont je suis, je pense. Et sans doute Le Comte Vert de Savoie est plus classique, moins échevelé, moins cosmique.

    Mais à cause de cela il est souvent plus parlant, plus chatoyant, plus riche en symboles charmants. Il peuple la Savoie d'anges dirigeant les tempêtes, de Dieu visitant les montagnes, d'archanges parlant aux comtes, d'armes étincelantes et douées de pensée, de héros.

    J'ai fait donc de nombreuses recherches infructueuses d'éditeurs, ceux même que l'idée intéressait se sont à la fin défaussés. Or, je peux annoncer que je vais peu à peu reprendre l'entreprise Le Tour Livres, qui fabrique des livres 00000.jpgsans avoir le statut de maison d'édition: mon père l'a créée, avec parfois mon soutien, je veux dire en heures de travail, pas toujours, bien sûr, parfaitement efficaces: j'ai fait des erreurs. Mais à présent, mon père, voulant goûter à la contemplation de la vie et des montagnes entre lesquelles il habite, veut me laisser, étape par étape, son entreprise, et je m'efforce de la prendre en main. Deux titres sont en préparation, dont cette réédition du Comte Vert de Savoie. Avec une préface et des notes de ma main, 0000000.jpgsur le modèle critique des universités.

    Je lancerai une souscription, la répercutant ici même, et j'espère qu'elle motivera des lecteurs. La société d'aujourd'hui a besoin de repères, et, sans vouloir retourner à la tradition catholique et savoisienne forcément, le modèle qu'elle proposait peut aider à en bâtir un nouveau qui soit solide et ferme. Car il l'était, solide et ferme.

    Bien sûr, il ne faut pas se river à la tradition: il faut voir ce qui en elle doit évoluer, selon le mot de Voltaire disant qu'un vieil abus est toujours sacré: oui, les traditions sont souvent des erreurs entrées dans les habitudes. Mais dans le duché de Savoie, la mythologie, créée à l'origine par tâtonnements plus ou moins inspirés, était parvenue à une forme stable et harmonieuse, unitaire et cohérente, et, sans la regarder pour autant comme un horizon indépassable, elle peut porter encore, servir de socle. En un sens, sa stabilité intrinsèque n'empêchant pas le merveilleux doit interroger sur les limites d'une culture moderne qui soit est dans le délire surréaliste vide, soit dans le rationalisme creux parce que dénué de perspectives spirituelles authentiques. Le Comte Vert est un héros, 0000000.jpget la culture a besoin de héros. Charles de Gaulle ne suffit pas; il en faut d'autres, et, surtout, il faut qu'ils soient liés aux anges, aux esprits cosmiques. En un sens, le Comte Vert était en son temps un super-héros, et il faut retrouver la voie du vrai héros, lié aux forces cosmiques!

    J'inviterai donc sous peu tout le monde à souscrire, et la publication d'un article sur Jacquemoud et son épopée dans l'Almanach cité est le point de départ du projet, que j'appellerai Souscription Comte Vert.

  • Jean-Charles Mogenet, maire de Samoëns

    0000000.jpgJuste avant le Confinement – dès le premier tour des élections municipales françaises, mon cousin Jean-Charles Mogenet a été élu maire de Samoëns, le village ancestral, à une écrasante et surprenante majorité: le maire précédent, Jean-Jacques Grandcollot, avait eu deux mandats successifs, et était réputé très solide. Il avait été professeur de mathématiques au collège cantonal, après être venu de Paris, et était même passé du socialisme au gaullisme afin d'être plus facilement élu, dans un lieu où le socialisme a toujours été honni.

    Je ne veux pas le critiquer, car il nous a accueillis gentiment, mon ami Marc Bron et moi, quand nous avons cherché à présenter au public le livre que nous avions réalisé sur la poésie en patois de mon arrière-grand-oncle (un autre Mogenet, prénommé Jean-Alfred). Mais le fait est qu'il a fondé sa carrière sur l'idée de dynamiser économiquement la station de ski, et que cela a beaucoup plu pendant un certain temps, car c'était pour les locaux l'occasion de rester au pays et d'y travailler, de s'y enrichir. Sa mesure la plus marquante a été d'accueillir le Club Med, institution célèbre qui devait rapporter des millions.

    C'est ce que les entreprises dominatrices promettent toujours pour qu'on facilite leurs projets, leur donne les autorisations nécessaires – voire des subventions déguisées, par exemple en transports publics. Très tôt 0000000000000.jpgnéanmoins des problèmes sont apparus, notamment pour l'environnement, que le Club Med respectait bien mal, ce qui lui a valu plusieurs procès parce qu'il polluait les sources et dérangeait la vie séculaire de Samoëns, faite aussi d'agriculture, d'écotourisme, de traditions, de tranquillité appréciée par une clientèle un peu chic. Finalement il est apparu que la gloire d'accueillir le Club Med était cher payée.

    Très tôt, mon cousin, élu de l'opposition, s'est opposé sur ce sujet à son rival – et les débats ont dû être vifs, car un jour, il s'est confié à moi, il n'en pouvait plus de la dureté du monde politique, de ce qu'on lui lançait à la figure pour le faire taire, des tensions entre les gens. Jean-Charles est très connu pour sa gentillesse, et est toujours souriant, doux, calme, ayant été excellemment éduqué par ses parents. Son père a du reste aussi été maire, et même Conseiller général, et, quand je rencontrais des Savoyards du cru, comme on dit, on me demandait souvent si je lui étais lié – il était très célèbre.

    Jean-Charles était donc doux et franc, et ne comprenait pas l'arrogance et la brutalité de ses concurrents, citadins plus accoutumés à jouer des coudes – à la compétition sociale.

    Mais finalement, il a tenu bon, et ça a payé, il s'est imposé, surpris lui-même par son score écrasant. Un jour les fils du destin se sont tendus vers lui, et cela a été un torrent – un rush. Au fond tout le monde le voulait, mais sans oser y croire, on avait peur de perdre les avantages acquis, et on se soumettait à l'autorité apparemment la plus forte. Cela faisait hurler mon père – qui ne comprenait pas l'amertume du destin, car lui aussi aurait voulu 00000000000.jpgêtre maire, ou du moins qu'un membre de la famille le fût: il a quelque chose de clanique.

    Jean-Charles Mogenet est bûcheron de métier, il coupe les arbres qui sont en trop (il y en a plus que les écologistes rêveurs venus des villes ne s'en rendent compte, car il faut aérer les forêts), et le fait en respectant le plus possible l'environnement, ce qui lui coûte plus cher. Il trouve absurde que pour bâtir à Samoëns, on fasse venir du bois d'Afrique. Et puis il joue très bien du cor des Alpes. Son père était déjà un phare de la fanfare municipale, ils ont tous deux une âme d'artiste. Je l'écoutais, petit, jouer les glorieux Allobroges le 15 août, jour de l'Assomption, et c'était beau et poétique, cela s'enfonçait dans la légende. La Vierge montée au ciel protégeait les Savoyards! Et la légende continue, je pense...

  • Laïcité culturelle et littératures régionales: la longueur d'avance de Paris

    00000.jpgIl est une réalité qui est difficile à avaler pour ceux qui aiment les langues et cultures régionales et qui en même temps sont partisans de l'agnosticisme philosophique et de la suppression, dans la vie spirituelle, des allusions au christianisme et plus généralement à la Bible. Cette réalité toute simple, dont on ne doute pas à Paris, c'est que les cultures régionales sont plus enracinées, en moyenne, dans le catholicisme, que la culture parisienne.

    Et il n'en est pas ainsi seulement depuis la Révolution. Le gallicanisme émanant de la Maison de France tendait déjà au rationalisme, tendait déjà à s'accorder avec la philosophie stoïcienne – avec Sénèque –, tendait déjà à faire de Dieu une abstraction, et des saints thaumaturges un fantasme. Déjà, au sein même du 0000000.jpgcatholicisme, Paris s'opposait aux provinces, plus marquées par le merveilleux et le culte des saints guérisseurs, par la tradition médiévale et ce qui émanait des Francs: car ceux-ci vénéraient saint Martin, saint visionnaire et thaumaturge dont le tombeau guérissait de mille maladies, mais les Romains classiques n'étaient pas dans cet horizon, ils restaient fidèles à l'ancienne tradition latine, et à l'empereur Auguste.

    Avec l'essor de la philosophie agnostique, l'opposition entre Paris et les provinces a été encore plus nette et franche. Comme la République a consacré la philosophie des Lumières (prétextant à cette fin la laïcité), le conflit est apparu dès 1793 et les guerres de Vendée.

    À presque tous cela semble un progrès: intellectuellement, on l'assume joyeusement. Mais beaucoup n'en restent pas moins attachés aux cultures locales et familiales, qui étaient généralement bien différentes – bien plus marquées, qu'on le veuille ou non, par le catholicisme populaire.

    Pris dans une contradiction, leur effort est souvent de montrer que la littérature régionale n'est pas si traditionaliste qu'on croit: que Frédéric Mistral n'était pas un simple catholique chantre des vieux métiers et de la paysannerie, des saints provençaux et de la Vierge Marie. Il était plus nuancé, affirment-ils.

    Oui, d'accord, personne n'est parfaitement assujetti à un modèle préconçu, cela s'entend. Mais si on compare Mistral avec la plupart des auteurs parisiens de son temps, il était réellement plus proche de l'Église catholique. Même si on le compare à Léon Bloy, on découvre chez lui un catholicisme plus tranquille et plus traditionnel, moins marqué par le gallicanisme et la théologie abstraite.

    Et ce n'est pas tout de même un cas isolé: tout le Félibrige, fondé par Mistral et quelques amis, était parrainé par les évêques locaux, qui voyaient dans ce chant de la vieille Provence aussi un hommage rendu aux saints protecteurs du lieu, et de leur reine virginale à tous.

    Même le félibre Jean-Henri Fabre, peu attiré par le catholicisme, a été rejeté par l'instruction laïque parce que son 000000.jpgspiritualisme, disait-on, le rendait complice de l'Église romaine. Son rejet des théories à la mode à Paris, son goût pour l'observation précise des insectes en action et son idée d'une intelligence de la nature choquaient et choquent toujours les partisans d'une culture laïque, c'est à dire agnostique. Qu'il ait été félibre et proche de Mistral n'arrange évidemment rien.

    Il faut donc bien se rendre à l'évidence, même si l'exemple provençal peut paraître isolé. Il ne l'est pas. À la rigueur, en Provence, il y a eu plus de républicains qu'en Bretagne ou en Savoie. Il est donc inutile de chercher d'autres exemples. Et ma thèse de doctorat a montré que l'ancienne Savoie allait aussi dans ce sens.

    Les historiens officiels s'en sont scandalisés. Mais c'est la vie.

  • Séminaire sur Jam et le francoprovençal à l'université de Montpellier

    -montpellier-parvis08_03.jpgMardi 25 février, dans moins d'une semaine, de 17 h 15 à 19 h 15, je serai à l'université de Montpellier (dite Paul Valéry), au département d'Occitan, pour une présentation, conjointe avec Bénédicte Pivot, et sous l'impulsion de Marie-Jeanne Verny, du francoprovençal en général et du poète Jean-Alfred Mogenet (1862-1939), mon arrière-grand-oncle, en particulier - car il a écrit en patois de Samoëns, qui appartient au francoprovençal, dont les frontières correspondent pour moi à celles du vieux royaume de Bourgogne.

    Bénédicte Pivot est maitresse de conférences à l'université Paul-Valéry dans le département des sciences du langage. Elle est spécialiste des mouvements sociaux qui s'articulent autour de la revitalisation, valorisation des langues très en danger, c'est à dire des langues dont l'arrêt de la transmission intergénérationnelle est acté depuis deux ou trois générations avec pour conséquence la quasi absence de locuteurs natifs et/ou ayant une compétence totale dans la langue.

    Elle présentera l'exposé suivant: Le francoprovençal, langue galloromane, est parlé sur une aire géographique qui s'étend de la vallée d'Aoste (Italie), aux cantons romands (Suisse) jusqu'aux limites de l'ancienne région Rhône-Alpes. En France, le francoprovençal connait une vitalité très faible qui menace la survie des parlers. Cette présentation, après avoir exposé le contexte géo-sociolinguistique, développera la problématique de la revitalisation du francoprovençal telle qu'elle s'articule en fonction des différents acteurs engagés dans la reconnaissance et la valorisation de la langue et des pratiques langagières. On questionnera la portée des discours qui posent l'école comme l'acteur principal du retour de la transmission, donc de la sauvegarde de la langue et le rôle que peut jouer une approche patrimonialisante, qui s'appuierait sur les principes d'une langue comme vecteur d'un patrimoine culturel immatériel (PCI, UNESCO) pour la survie du francoprovençal.

    Moi, intervenant en tant qu'éditeur scientifique du volume des poèmes de Jean-Alfred Mogenet et, peut-être, docteur ès Lettres à l'université de Chambéry (dite Savoie Mont-Blanc), je présenterai la thématique suivante: Jean-Alfred Mogenet dit Jam (1862-1939), né et mort à Samoëns (Haute-Savoie), a composé ses poèmes en patois de Samoëns à l'époque où il vivait à Paris. Il les publie de 1910 à 1914 dans L'Écho des paroisses du haut-Giffre (le mensuel paroissial de Samoëns), puis en 1926-1927 (brève reprise) dans le Bulletin paroissial de Samoëns, suite du précédent. Tous ces poèmes ont été réunis, traduits et préfacés dans une édition en volume parue en 2016. De facture classique, ils chantent les objets emblématiques du Samoëns de son enfance, usant surtout de l'art de la personnification.

    Après une présentation de sa vie et de son œuvre, l'exposé partira du paradoxe d'un poète nourri de poésie française classique se consacrant à l'hommage rendu en langue régionale à un village savoyard pour saisir la problématique d'un art à la fois savant et populaire, personnel et traditionnel. S'appuyant sur l'étude des thèmes locaux et ruraux mêlés à une prosodie régulière et littéraire, il montrera la richesse tout individuelle d'un imaginaire fondé sur le souvenir précis, soulevé par l'enthousiasme du sentiment ancestral.

    Je suis heureux de retourner à l'université de Montpellier. J'y ai en effet commencé mes études supérieures. D'ordinaire, les Savoyards vont à Grenoble, à Lyon, à Paris, voire à Genève ou à Lausanne; moi, je ne sais pourquoi, j'ai choisi Montpellier. Je voulais partir loin. Et un ange m'a fait nommer cette ville, m'a donné pour elle du désir.

    J'y ai fait un an de Droit et trois de Lettres, repartant avec ma Licence, et m'inscrivant alors à la Sorbonne. Curieusement, quand j'ai voulu faire une thèse de doctorat sur Tolkien, mon directeur de recherche, François Gallix, m'a orienté vers une collègue de Montpellier! J'ai alors refusé, découragé par l'impression de piétinement. La logo_dep_oc.pngvie m'a finalement ramené vers Montpellier. En particulier, son département d'occitan. Car à l'université de Montpellier, comme étudiant, j'ai appris le latin, mais aussi l'occitan médiéval et l'art des troubadours, avec Gérard Gouiran. Cela m'a beaucoup marqué. J'ai dû vivre, dans une autre vie, une sorte d'initiation cathare, dans cette région languedocienne, puisque je suis irrémédiablement attiré vers elle. J'ai dû m'approcher de la spiritualité de l'ancien royaume des Wisigoths. De l'arianisme, peut-être. Maintenant, j'y présente un poète savoyard qui est de ma famille et dont j'ai parlé abondamment dans ma thèse, il y a comme un coup du destin. Je pense, d'ailleurs, que le plus cathare des docteurs de l'Église catholique, celui qui, tout en restant dans les limites du dogme, a le plus concédé à l'esprit mystique des cathares et des ariens, est François de Sales. Joseph de Maistre a aussi quelque chose de cathare et d'arien, selon moi.

    (Et chez les deux, des tendances poétiques troubadouresques indéniables. Le premier notamment a voué à la sainte Vierge des pages que n'aurait pas désavouées un poète de l'ancienne Occitanie!)

    Rendez-vous donc le 25 de ce mois.

  • Baroque et Romantisme: une idée de Georges Gusdorf

    Georges-Gusdorf-in-Wahlstatt.jpgJe me souviens avec une certaine amertume de ma soutenance de thèse notamment parce que, dans son discours inaugural, si on peut l'appeler ainsi, mon directeur de recherche m'a reproché de m'être appuyé sur un auteur que d'emblée, lors de notre premier entretien, il m'avait présenté comme une base sûre et solide: Georges Gusdorf, auteur d'une somme abondante et profonde sur le Romantisme.

    L'avait-il lue, cette somme? Car j'en reprenais des idées qui me plaisaient, et qui le faisaient bondir. La plus précise était que, pour Gusdorf, le Baroque avait préparé, annoncé, préfiguré le Romantisme. Il établissait des rapports clairs, même s'il admettait que le Baroque n'était pas allé aussi loin que le Romantisme, notamment parce qu'il n'avait pas remis en cause la philosophie traditionnelle.

    Mon directeur de thèse, Michael Kohlhauer, était-il idéologiquement marqué? Était-il peu capable de déceler des affinités de style, immergé dans des questions de doctrine? Il m'avait déclaré, lors d'un entretien, être athée. Cela l'a peut-être agacé que je relie le baroque savoyard, religieux, au Romantisme en général. Il aimait surtout dans ce dernier les remises en cause de la philosophie traditionnelle, justement – par exemple chez l'athée Senancour.

    Le fait est que le baroque savoyard est intéressant notamment à cause de François de Sales, qui confirme l'idée de Georges Gusdorf parce qu'il fondait déjà sa pensée sur l'analogie secrète entre les plans physique et spirituel. Sa différence essentielle avec le Romantisme était qu'il déconseillait aux laïcs de s'essayer à déceler ces analogies, il voulait le laisser aux religieux, seuls à même à ses yeux de lier les choses par-delà les apparences.

    On opérait en tout cas par le biais de l'amour divin, parce que lui seul saisit le lien entre le sensible et celui qui l'a créé. C'est en aimant Dieu qu'on comprend le secret de ce qu'il a créé, qu'on saisit le fond spirituel du monde physique. On se met en relation avec lui, par l'amour, au-delà des objets sensibles. Or, somme toute, même le laïc anges.jpgpeut s'y adonner, et François de Sales était original en ce qu'il lui expliquait, à lui aussi, comment s'y prendre, même s'il lui recommandait aussi la prudence.

    Ce n'était pas par la raison, qu'on parvenait à percer le voile des mystères, mais par une intuition baignée de lumière morale et guidée par l'amour divin. Or, le Romantisme a bien développé cette idée – même s'il a aussi combattu, souvent, la recommandation de prudence, parce qu'elle était jusqu'à un certain point liberticide.

    Michael Kohlhauer contestait une autre idée fondamentale de Gusdorf, une des idées auxquelles il tenait le plus: le Romantisme aspirait secrètement à créer des mythologies, des représentations symboliques de l'histoire humaine, ou des lois de la destinée. Il s'en est moqué. Tout est mythologique, on le sait depuis Barthes, prétendait-il. Non, M. Kohlhauer. Toute représentation ne renvoie pas forcément à un monde spirituel symbolisé par des images issues du monde physique. Les mythologies au sens où l'entendait Georges Gusdorf étaient cela, pas des sentiments relevant du fétichisme, comme pour Barthes.

    Mais pourquoi m'avoir posé Gusdorf comme autorité, si en le reprenant à mon compte je me le voyais reprocher? C'est incompréhensible, et grotesque.

  • Contes de Savoie et d'Écosse à Habère-Poche

    touanen.jpgEntre ses deux dates au château de Ripaille, Rachel Salter se produira à la salle communale d’Habère-Poche, le jeudi 26 décembre à 18 h 30, événement organisé par la Bibliothèque. Elle orientera cette fois sa prestation vers les Contes de montagne de Savoie et d’Écosse, établissant des rapports notamment entre deux formidables conteurs: Duncan Williamson pour son pays d’origine, Freddy Touanen pour le Chablais. Le second est en effet l’auteur de magnifiques contes, rassemblés dans le volume appelé Mystères de la montagne. Il s’est inspiré des contes de sa mère originaire du haut Chablais, et dans son style cristallin et pur, il les a narrés à son tour, avec leurs mystères et leurs images fabuleuses - en fait très proches de l’univers celtique (il est d’ailleurs breton par son père).

    D’étranges liens existent, entre les contes de Savoie et d’Écosse. Souvent, dans un paysage enneigé et montagneux, brumeux ou nocturne, de fidèles animaux morts viennent sauver leurs anciens maîtres de la perdition. Je n’en dis pas plus: il faut laisser l’occasion de découvrir par soi-même ces récits étranges.

    Je dirai seulement qu’Habère-Poche est située dans la Vallée Verte, où j’ai travaillé quinze ans, et est dirigée par mon ancien collègue et ami Marc Bron, qui a favorisé la création de ce spectacle – qu’il en soit remercié. Marc Bron, professeur de langue savoyarde, traducteur, musicien accordéoniste, chanteur, danseur, est une figure majeure de la région, de la Savoie entière, et je suis fier d’avoir édité avec lui le volume de poèmes de mon arrière-grand-oncle, Jean-Alfred Mogenet (dont j’ai déjà parlé). Ce fut une belle entreprise, couronnant des années de travail et de recherche. Et voici que maintenant, il accueille dans sa commune une manifestation qui m’est chère, prolongeant une ligne jadis tracée!

    Le spectacle de Rachel Salter comportera des évocations mystérieuses des montagnes, qu'en Savoie on personnifiait. Or, lorsqu’on développe la personnification en récit, on crée de la mythologie, comme au Tibet. Jam Affiche Habère-Poche-page-001.jpgfaisait du Criou, montagne tutélaire de Samoëns, une personne glorieuse, empanachée de joyaux. À Habère-Poche, il y a sûrement l’équivalent. En Écosse, de même. Ce sont des géants gracieux – souvent des dames.

    Le lien entre la Savoie et l’Écosse existe certainement, en dehors de cela, puisque, comme me l’a dit le propriétaire du château d’Avully Michel Guyon, le comte Pierre II, avant de régner en Savoie, était grand seigneur à Londres (y fondant le Savoy Hotel – d’où la chaîne prestigieuse) et architecte en Écosse de châteaux nouveaux. Arrivé en Savoie, celui qu’on nommait le petit Charlemagne a à son tour profité de l’initiation reçue en Grande-Bretagne pour conquérir bien des territoires (dont le Pays de Vaud). Grâce à lui, la Savoie unit longtemps les deux rives du Léman.

    Un jour, chez le coiffeur, à Annecy, j’ai entendu un client, approuvé par l’officiant des chevelures, assurer qu’entre l’Écosse, dont il revenait, et la Savoie, il y avait de forts liens. Les peuples étaient semblables, disait-il! Je pensais que cela devait être vrai: le premier voyage que j’aie fait seul, à dix-huit ans, je l’ai fait en Écosse, après être parti d’Annecy.

    Ces beaux liens seront manifestés à Habère-Poche le 26 décembre!

  • Jean-Alfred Mogenet face à Rimbaud

    Millot l'enfant et la lecture cm2-0232.jpgRelisant la poésie en vers d’Arthur Rimbaud, je tombe sur le sonnet du Buffet, qui est tombé à l’épreuve du Brevet des Collèges il y a quelques années, et qui personnifie un meuble et lui ajoute une vapeur de mystère. C’est un poème célèbre, aussi parce qu’il est aisément accessible, qu’il peut être lu et étudié par des collégiens, ce qui n’est pas le cas de tous les poèmes de Rimbaud. Or, en le relisant, je me suis souvenu des poèmes savoyards de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet dit Jam, publiés en volume par mon père, qui en assuré la production, Marc Bron, qui en a assuré la traduction, et moi, qui en ai assuré l’édition. Car l’essentiel de son œuvre consiste précisément en cela, qu’elle personnifie de vieux objets et que ces personnifications débouchent sur du mystère - qu’elles s’approfondissent vers le monde moral, les objets prenant dès lors l’allure de sentinelles, de gardiens de l’ordre humain, d’anges protecteurs, de guides secrets!

    Je ne trouve pas ces poèmes indignes du Buffet de Rimbaud, si bien sûr Jam n’a jamais écrit de Bateau ivre, et cela me laisse beaucoup à songer, sur les critères des professeurs d’État, lorsqu’ils choisissent des textes pour les épreuves nationales de français. Cela paraît esthétiquement arbitraire. Et je suppose qu’il serait parfaitement légitime d’exiger que les poèmes de Jam tombent au Brevet au moins dans le village où il a vécu, Samoëns, voire dans la Savoie tout entière – ou, si on veut respecter l’organisation territoriale de l’institution éducative, dans toute l’Académie de Grenoble!

    Sans doute, les Surréalistes n’auraient pas célébré Jam comme ils ont célébré Rimbaud, car son art n’avait pas partie liée avec l’hallucination ou la voyance, même si les objets se prolongeaient bien, chez lui, vers un monde de 419576456 (1).jpgsouffles pensants, dotés de préoccupations éthiques. Il n’a pas créé d’images fabuleuses. Il n’a pu donc donner de justification aux professeurs officiels, lorsque, choisissant des textes, ils veulent paraître avancés et progressistes – tout en ne prenant guère de risques. Car même chez des auteurs réputés révolutionnaires, ils donnent l’impression de choisir de préférence les textes les plus classiques. C’est un paradoxe: dans l’institution éducative, le Romantisme et le Surréalisme semblent susciter le Classicisme et le Rationalisme, y renvoyer.

    Le progressisme d’État consiste souvent à créer de nouveaux dogmes, de nouveaux clergés, de nouvelles académies avec des idées révolutionnaires devenues banales – et servant d’alibi.

    C’est pourquoi, d’un certain point de vue, on peut toujours assumer la poésie en langue régionale, qui a bien tendance à rester dans les travées de l’imagination traditionnelle, les mythologies populaires, le folklore, voire un certain réalisme paysan. On l’a vu ailleurs avec Mistral.

    On le pourrait, du moins, si les langues régionales ne renvoyaient pas officiellement à un certain conservatisme, qu’il n’est pas séant à l’institution d’afficher, puisque sa légitimité vient de ce qu’elle prétend apporter un nouveau scintillant à un peuple qui en était dépourvu, à chasser les brumes du paganisme pour imposer les clartés de la philosophie vraie. Pour le justifier d’un point de vue poétique, on brandit l’imagination affranchie d’un Rimbaud; oui, mais dans l’institution éducative, on n’étudie guère de ce dernier que ce qui est le plus classique, ce qui est le moins marqué par la voyance.

    Au bout du compte, la tradition paysanne peut apparaître comme plus imaginative que la littérature officielle. Le conservatisme plus imaginatif que le progressisme! C’est ainsi qu’on a vu des poètes sincères attirés profondément par la tradition séculaire.

    Ceux de Jam ont plu à des gens distingués, comme le regretté Stéphane Littoz-Baritel ou le professeur Bruno Berthier. Ils ont aussi une légitimité historique.

  • Contes de Dame Hiver au château de Ripaille

    Spectacle de contes de Savoie et d'ailleurs au château de Ripaille.jpg

    Après Avully et Confignon, Rachel Salter produira un spectacle au château de Ripaille (à Thonon) pour deux dates. Il sera différent des précédents. Elle s’intéressera cette fois aux traditions de ce château, évoquant les Amédée – le Comte Vert et ses chasses, le Comte Rouge et sa mort, Bonne de Berry et ses grâces, Amédée VIII et ses prières, et les époux Engel-Gros qui ont racheté l’édifice à la Belle Époque, et y ont mis de l’art renaissant, ou de l’Art Nouveau - mais aussi des motifs Art & Crafts de William Morris.

    Comme cela tombe bien! Car, fille d’un professeur de littérature à l’université de Glasgow – spécialiste notamment de Thomas Hardy –, Rachel Salter a grandi parmi les motifs de William Morris, installés par son père dans sa sorte de manoir. On sait que, imités des tapis persans, réguliers comme les figures qu'on y tisse, quoique pas abstraits comme elles, ces motifs suggèrent beaucoup, donnent profondément à songer sur les mystères du monde végétal - qui est aussi le monde éthérique où les fées prennent forme. Rachel Salter a mesuré cette suggestivité - et que toute contemplation appuyée des fleurs placées sur un mur ou des rideaux par l’illustre décorateur – toute méditation sur ces figures fraîches, fait apparaître, dans la conscience, des visages étranges, détachés soudain de la tenture ou du papier-peint. Et leurs yeux s’allument - et voici qu’ils sourient puis parlent, rappelant l’histoire du lieu où ils se trouvent, faisant surgir dans l’âme l’image des gens qui ont vécu dans la demeure. Ils la font même bouger, la rendant sonore comme une hallucination complète, ou un film!

    Périlleuse vision! Mais chatoyante et belle.

    Les contes de Rachel Salter, cristallisant les couleurs de l’âme, emmèneront ainsi vers des passés qui débouchent sur des infinis mystérieux, donnant voix à l’esprit du lieu. S’organisant selon des pensées claires, ils rappelleront les histoires que chuchotent ceux qui savent, et mêleront au passé les symboles vrais par lesquels cOMTE ROUGE.jpgl’histoire prend sens.

    Car la forme de son spectacle sera cette fois une visite contée, emmenant le public par étapes dans les énigmes du Temps, et l’initiant aux secrets des nuits hivernales!

    Belle occasion de se réjouir tout en s’instruisant! La lumière de Noël ramènera les couleurs de la Savoie ancienne, et, dans l’esprit de Jacques Replat et de son Sanglier de la forêt de Lonnes (qui, publié en 1840, se déroule essentiellement à Ripaille au temps du Comte Rouge), cela débouchera sur le merveilleux – et l’appréhension des profondeurs du monde et de l’âme.

    Rendez-vous, donc, les mardi 24 vendredi 27 décembre prochains à 15 h, à l’entrée du Château.

     

  • Contes d'hiver au château d'Avully

    3-5754856.jpgDu 21 au 27 décembre prochains, l'association Noyau. Au cœur du conte, que je préside, organisera, en Haute-Savoie et à Genève, une tournée de l'artiste Rachel Salter, conteuse écossaise de langue française dont j'ai déjà parlé. La première étape publique sera le château d'Avully, à Brenthonne, au pied des Voirons, en face du lac Léman, le samedi 21 décembre à 20 h 30. (L'entrée sera de 10 €.) Vous savez que ce château a été magnifiquement restauré par un amoureux de la tradition savoisienne, et qu'il y a fait illustrer les hauts faits de la Savoie et des anciens Bourguignons (entendez: les Burgondes installés en Gaule, dans l'ancien royaume de Bourgogne). Des peintures jolies ont été placées en fresques sur les murs des salles, représentant les comtes et ducs de Savoie ou l'épopée de Girart de Vienne, et des écussons partout, les armoiries de toutes les familles importantes de Savoie.

    Le propriétaire de ce château, passionné et fils d'un passionné qui le racheta pour s'y livrer à sa passion, y effectue nombre de manifestations culturelles généreuses et réussies, et j'ai pu y réciter des poèmes avec affiche avully.jpgmes amis poètes savoisiens, notamment Marcel Maillet et Michel Dunand.

    Nous avons eu l'idée de proposer, pour Noël prochain, des Contes de Dame Hiver, communiqués à Rachel Salter et prononcés par elle par la voie d'une forme de théurgie: l'esprit de l'hiver parle par sa bouche!

    Elle mêlera des contes savoyards, allemands et écossais, puisque la thématique émane des frères Grimm et de leur Frau Holle. On y verra passer de vaillants chevaliers, de nobles petites filles, des chiens enchantés – et Dame Hiver fera pleuvoir de douces paroles pareilles à des flocons de neige, non pas en parlant mais en balançant mollement ses ailes lunaires sur les spectateurs.

    Il y aura aussi de la musique et des chants, et le moment sera magique, j'en suis persuadé. L'esprit de la Savoie le portera, car s'il y a bien une région en France qui ressemble à Noël aux pensées de Dame Hiver, c'est celle-ci – la neige y tombe réellement à Noël. La Savoie pour ainsi dire offre une transparence, pour les rayons de Dame Hiver, et semble plus près de leur source que toute autre contrée de la vieille Gaule. Je suis donc heureux que ce spectacle y ait lieu, et j'espère que le public sera nombreux. N'hésitez pas à venir, chers amis!

  • Un texte sur Louis Rendu

    RS-photo-2015-002-194x300.jpgPour ceux que cela intéresserait, la Revue savoisienne de la 158e année, parue fin septembre, a publié les communications réalisées en son sein en 2018, et elle contient, par conséquent, le texte d’une conférence que j’ai donnée devant ses membres sur Louis Rendu – intitulée Des Sciences naturelles au projet social européen. Rendu était professeur de philosophie et de sciences physiques au Collège Royal de Chambéry dans la première moitié du dix-neuvième siècle, puis il fut nommé évêque d’Annecy. Ses diverses fonctions et sa participation à l’Académie de Savoie, créée en 1820, l’amenèrent à se consacrer d’abord aux sciences naturelles, et il est l’auteur d’une Théorie des glaciers qui fait encore autorité, parce qu’il a le premier établi comment se formaient et évoluaient les glaciers. On a peine à se représenter que jusqu’à lui, on fantasmait beaucoup sur la question, sans trouver le vrai, fautes d’observations directes et attentives. Rendu notamment montre comment Horace-Bénédict de Saussure s’est beaucoup fourvoyé, faute d’être resté assez longtemps sur le terrain. Car s’il y est resté, c’était pour gravir les montagnes, plus que pour observer les choses. Quant aux autres savants, dit Rendu, ils se sont contentés d’imaginer la chose depuis leurs cabinets de travail...

    Une élévation dans l’Antarctique porte à présent son nom, et un glacier en Alaska.

    Mais le plus intéressant est que Rendu était romantique dans sa démarche scientifique, cherchant les marques de l’action divine dans la nature – notamment dans l’eau, assez plastique pour la porter activement, Rendu Glacier Flyover.jpgassez physique pour la porter visuellement. Il a établi une grande loi de la circulation qui fait aller les corps d’un état à l’autre, et l’âme même du Ciel à la Terre et inversement – et qui pour lui était universelle, étant la marque sur l’univers sensible de la sagesse divine. Les implications théologiques en sont lourdes, mais il ne les a pas nommées. Il n’a pas par exemple parlé des vies successives, ou du lien entre l’âme et les éléments de l’air et du feu, gazeux et calorique.

    Cependant sa méthode rappelait celle de Goethe étudiant les plantes, puisqu’il disait qu’à force d’observations une raison plastique, une imagination raisonnée et disciplinée pouvait naître, dans l’esprit des savants qui pour cela avaient assez de foi et d’amour.

    À la fin de sa vie il s’est plutôt consacré à la vie sociale, tentant de répertorier les croyances dites païennes des gens de son diocèse, et se projetant vers un avenir universel parce que dominé dans le monde par des institutions chrétiennes: il laissait les nations aux particularismes sans valeur légale décisive. Cet universalisme chrétien préfigurait d’autant mieux Pierre Teilhard de Chardin que Rendu regardait les progrès images.jpgtechniques (par exemple le télégraphe) comme manifestant la providence divine, et l’aspiration au progrès comme un reflet, dans l’espace physique, de l’appel de la divinité à aller toujours plus loin, à chercher toujours davantage l’éternité et l’infini. Il fondait en quelque sorte la science-fiction dans sa dimension mystique!

    Sinon, dans ce numéro de la Revue savoisienne, il y a des hommages à Paul Guichonnet, qui présida longtemps l’Académie florimontane, et qui est mort récemment. Et quelques autres communications archéologiques et historiques. À se procurer incessamment (au siège de l'Académie, à Annecy)!

  • Mohamed Aouragh

    poete_1.jpgUn nouveau poète s'en est allé, assez jeune, Mohamed Aouragh, qui s'était installé en Savoie il y a de nombreuses années, et qui l'aimait profondément. Il racontait qu'au Maroc, dont il venait, il avait eu un professeur savoyard, et qu'aucun autre de ses maîtres ne l'avait plus marqué, parce qu'il lui avait présenté la poésie de Lamartine, dont il était amoureux. À son tour, il fit des poèmes, et vint en Savoie, près du lac du Bourget. Il est mort il y a quelques jours, de façon pour moi inattendue.

    Car je l'ai rencontré au festival de poésie de montagne organisé, en août 2018, à Queige, au-dessus d'Albertville, par Patrick Jagou, et j'ai été frappé par la beauté de sa voix lorsqu'il lisait en arabe ses poèmes, dont immédiatement ensuite son ami Patrick Chemin, autre poète savoyard majeur, lisait une traduction. Il y chantait le souvenir ébloui du Maroc et du haut Atlas, l'atmosphère spirituelle qui haut-atlas-maroc.jpgimprégnait ces montagnes, et la mémoire se chargeait en lui de sentiments mystiques, tendres et pleins d'amour.

    Plein d'amour, il l'était lui-même, d'une gentillesse illimitée, enthousiaste et lumineux, et on pouvait parler avec lui de mille choses. Je l'ai revu à un salon du livre de Moûtiers, si ma mémoire est bonne, et nous avons conversé avec grand agrément de la langue arabe, peut-être du Coran, des voyelles longues et des voyelles brèves qui font de l'arabe une langue orientale et antique – qui le rapprochent du latin et du grec.

    Sa vivacité et sa jovialité ne laissaient en rien deviner qu'il nous quitterait si vite, et la nouvelle de sa mort fut une surprise, cela la rendit d'autant plus amère et désagréable, sinistre. Nous sommes peu de chose.

    Mais le souvenir de son visage restera comme l'enveloppe d'un esprit pur – il fera converger vers soi les rayons de la divinité, les rayons vivants du très haut, dont chaque exemplaire est un messager doué de conscience, de pensée – est une personne.

    Je pense aussi à Patrick Jagou, qui a ainsi perdu le deuxième poète ami ayant participé à son festival de Queige, après Sang-Tai Kim, le Coréen. J'espère qu'il n'y a pas une malédiction sur ce festival qui fut formidable, que les poètes présents ce jour-là n'ont pas bravé un interdit secret, n'ont pas dérangé un lieu sacré, une cité de trolls vindicatifs. Car en ce cas, qui sera le prochain? Moi, peut-être.

  • Sagesse et vertu

    charles-feli.jpgDans un récent article, j’ai évoqué le dicton de la Bible selon lequel l’homme n’aime rien tant que la beauté, chez les femmes, et que s’il trouve en elles de la vertu, il est heureux, et s’il trouve en elles, en plus, de la sagesse, il est aux anges.

    Néanmoins, la hiérarchie ainsi créée, dans la succession même, suggère la tendance des religions à privilégier les femmes vertueuses, fidèles et constantes, aux femmes intelligentes et subtiles – ce qui est contredit par la tendance, je dirais, moderne, philosophique et progressiste, à préférer les intelligentes, rusées et subtiles, aux vertueuses. Un combat a lieu ici, qui me rappelle le mot plaisant du roi de Sardaigne Charles-Félix, comparant le Piémont, qu’il n’aimait pas, à la Savoie, qu’il aimait. Car, selon lui, le premier était constitué de deux sortes de gens, les pieux ignorants et les savants impies. Il affirmait qu’on y était soit religieux dans la stupidité, la crédulité, l’abrutissement, soit savant dans l’impiété, l’irréligion, le mépris des choses saintes. Quant à la Savoie, elle unissait les deux, disait-il, la piété et l’intelligence – et quand les deux sont unis, soit dit en passant, c’est ce qu’on appelle la sagesse.

    Il n’est pas difficile de voir que la tendance française, malgré la communauté de langues, n’est pas tant celle de la Savoie que du Piémont, car c’est un pays qui se pique d’intelligence, d’intellectualisme, mais aussi de rejet de la religion, de mépris des croyances traditionnelles.

    Du moins, il en est ainsi dans la bonne société, car on sait que dans les couches populaires, une forme de réaction a amené beaucoup de gens à suivre aveuglément des principes religieux archaïques, à adopter même des formes religieuses qui rejettent l’intellectualisme, et sont fondées soit sur la soumission de la volonté à des groupes, soit sur des effusions intérieures mettant au moins à distance la clarté rationnelle. Cela a Claude-Favre-de-Vaugelas-261x300.jpgfini par créer de graves conflits et, de mon point de vue, c’est le fond de celui qui oppose les tenants de l’agnosticisme qui se veut laïque, et les tenants d’un islamisme qui se veut rigoureux.

    Vaugelas, qui était savoyard, disait des ouvrages de François de Sales, en particulier le Traité de l’amour de Dieu, que pour l’apprécier, il fallait être à fois très pieux et très docte, et que cela ne se rencontrait que rarement. Lui-même pensait être de ceux qui étaient les deux – à l’exemple de son père Antoine Favre, ou de leur ami Honoré d’Urfé. Souvent les plus grands poètes sont les deux. C’était le cas de Goethe, par exemple, ou de Tolkien.

    C’était aussi le cas de Rudolf Steiner, à mes yeux, et je pense qu’à cet égard, il est le successeur paradoxal de François de Sales. Peut-être que, par rapport à celui-ci, il était plus intelligent que pieux, je ne sais pas. Peut-être pas. Peut-être qu’il unissait encore mieux les deux qualités que François de Sales. Mais il faut avouer que, à l’intérieur de l’espace francophone, seul Joseph de Maistre, un autre Savoyard, peut être comparé à cet égard à François de Sales.

    Cependant, il y en a d’autres, on pourrait les citer, ils ne sont pas tous savoyards. Ils sont tous en tout cas assez rares, Vaugelas avait raison.

  • Histoire du débat des Savoyards et des Savoisiens

    pingon.jpgJ'ai déjà mentionné les reproches qu'on m'a faits, lors de ma soutenance de thèse, relativement à la différence entre Savoyard et Savoisien. On fait comme si c'était scientifique, que cette différence, et il y a là quelque chose de radicalement illogique. Car ce débat a été initié par Jean de Pingon – romancier, pamphlétaire, fondateur du mouvement indépendantiste de la Ligue savoisienne. C'est lui, qui a tenu à proscrire le mot Savoyard parce qu'il le jugeait insultant – qu'il renvoyait à ce que les anciens Romains appelaient une plèbe, alors qu'il regardait la Savoie comme ayant été un peuple à part entière, avec son aristocratie et son unité globale, embrassant toutes les classes sociales.

    Je m'en souviens d'autant mieux que, je ne le cacherai pas, je l'ai fréquenté avant qu'il ne lance ce débat dans le public, et qu'il avait déjà cette opinion, qu'il développait volontiers devant moi. Et le fait est qu'au dix-neuvième siècle, le mot savoisien renvoyait bien au sentiment national propre à la Savoie, que les historiens faisaient remonter aux Allobroges ou aux Burgondes.

    Mais on utilisait Savoyard aussi pour l'aristocratie, et le prince Eugène rapporte, dans ses mémoires, qu'on l'avait présenté comme Savoyard. C'est le mot qu'il utilise. Il n'a pas l'air de le trouver insultant.

    L'incohérence des historiens à cet égard est qu'ils ont estimé que Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait. Oui, mais ensuite, ils veulent que, dans les thèses de doctorat, on évoque le débat qu'il a lancé, en prenant partie contre lui. Si Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait, pourquoi participer à un débat qu'il a lancé? C'est incompréhensible.

    Cela montre qu'il y a un fond de vérité dans ce qu'il a énoncé, et que les intellectuels d'État sont simplement chargés de le contredire, et de proclamer que le mot de Savoisien est impropre, que seul le mot de Savoyard musee savoisien.jpgl'est. C'est du reste dans ce sens très politique que vont les dictionnaires les plus récents. À croire que leur confection est subventionnée par le gouvernement!

    Eh, c'est le cas. Et moi qui croyais qu'ils émanaient de sages bénévoles...

    Car les plus anciens dictionnaires disent que Savoyard et Savoisien sont simplement synonymes. Mais Jean de Pingon a fait évoluer les choses... On l'a puni en proscrivant le mot de Savoisien, ou en le restreignant aux indépendantistes. Même le Musée savoisien de Chambéry du coup devient suspect...

    Tout cela montre que l'histoire et les sciences humaines en général doivent se dégager de la politique, et ne pas se sentir obligées d'entrer dans des débats sur la forme que doit prendre le corps collectif. Elles doivent avoir un point de vue humain global, et se moquer des nations ou des États, qui n'ont réellement aucune valeur scientifique. Qu'importe à l'historien objectif que la Savoie prenne ou non son indépendance? Cela ne le regarde pas. Moi-même j'y suis relativement indifférent, je ne m'intéresse qu'aux faits, physiques ou psychiques – à l'histoire, et à la poésie.

  • Savoyard et savoisien à l'Université

    remi 01.jpgJe me souviens encore que, durant ma soutenance de thèse – plutôt à la fin, comme pour conclure sur le fond du problème que posait mon travail –, on m'a reproché de ne pas poser la question politique impliquée par l'emploi du mot savoisien. Il semblait presque qu'on m'avait inventé des défauts pour justifier qu'on s'en prît à moi à cause de mon indifférence à cette question. Ce n'est pas qu'on m'accusait d'être indépendantiste, on me reprochait de ne pas avoir parlé contre les indépendantistes. Cela démontrait que j'étais de leur côté. Si je les laissais naturellement croître sans m'opposer à eux, si je laissais la nature séparatiste du peuple se déployer librement, c'est que je n'étais pas républicain.

    La République, c'est d'imposer la nation rationaliste, peut-être!

    Je répondais que j'avais utilisé les deux mots, savoyard et savoisien, sans connotation, sans implication particulière, simplement pour éviter les répétitions, ou alors pour me replacer dans le contexte de l'ancienne Savoie – où, dans l'aristocratie, qui effectivement croyait à la nationalité savoisienne, on utilisait le mot savoisien. Le fond du problème était que, aux yeux des universitaires, ce mot était dangereux et fallacieux, puisque le peuple se sentait français avant tout. Il fallait donc utiliser le mot savoyard. Mais le peuple ne se sentait pas forcément français avant tout, ce n'est pas vrai, on ne peut pas l'affirmer.

    Cela rappelle le jour où le footballeur Zinédine Zidane a accepté l'hommage officiel de l'État algérien. Mais vous, en tant que Kabyle, vous n'avez pas de rapport avec cet État, vous préférez la France qui a libéré la Kabylie, lui disait-on. Il répondait qu'il recevait cet hommage avec bienveillance, que l'État algérien représentait aussi les Kabyles. Le colonialisme français avait toujours le même argumentaire. L'État turinois représentait bien les Savoyards avant 1860, cela ne fait aucun doute, les rois de Sardaigne étaient bien les rois des Savoyards.

    Pour me défendre, encore, je disais avoir utilisé savoisien comme Paul Guichonnet avait utilisé Hexagone pour France, pour varier les mots. Bruno Berthier me dit que ça n'a rien à voir, que Hexagone ne porte pas en lui de connotation politique. Bien sûr que si, je réplique, il renvoie à la perfection mathématique dont les historiens remi 01.jpgpatriotes veulent nimber la République française, il désigne une forme idéale qu'il est interdit de changer. Chez Paul Guichonnet, grand patriote hexagonal, c'était patent, c'était évident.

    Bruno Berthier a bien été obligé d'en convenir.

    Mais cette forme de la France républicaine, justement, est le prétexte pour me faire des reproches vides de sens. Il y a une sorte d'idolâtrie, à son endroit, qui empêche simplement d'avoir des vues lucides sur la question – calmes et intelligentes, sages et pures. On en revient toujours à la politique, au lieu de regarder les faits.