Spiritualités

  • Prophétesses et serviteurs

    0000000000000.jpgIl existe dans la culture un archétype: celle de la femme inspiratrice, la devineresse qui prophétise et que les mâles écoutent, exécutant sa parole divine! L'enchanteresse Velléda, si ma mémoire est bonne, est citée par Tacite comme inspirant ainsi les Bretons révoltés contre l'ordre romain.

    La femme est en effet le reflet aisé de la parole des dieux, à laquelle, par la profondeur de ses sentiments, la vigueur de ses intuitions, elle a directement accès. Plus profondément inséré dans la matière terrestre, le mâle a plus de force physique, mais aussi moins d'intuitions fiables. C'est donc sur les conseils de la Pythie qu'il doit agir pour faire évoluer la Terre.

    Mais à cette tradition la philosophie et la théologie ont opposé l'exercice de la pensée claire. De fait, l'insertion du corps masculin dans la matière donne aux pensées un aspect froid qui leur permet d'être libres, et de suivre la pure logique sans être troublées d'aucune bouffée intime. En tout cas c'était la vision des philosophes classiques et de la théologie chrétienne.

    Les Romantiques ont regretté cette évolution qui avait mené à un excès de rationalisme et, dans leur foulée, les Surréalistes ont explicitement rejeté la voie masculine pour renouer avec la voie féminine, intuitive et imaginative. Rudolf Steiner, de même, rappelait que l'être humain à venir réunirait les deux pôles, serait intérieurement androgyne, et qu'il y aurait une unité retrouvée entre le corps, l'âme et l'esprit. L'image d'un couple parfait replaçait Ève dans le flanc d'Adam, et de nouveau la pensée claire s'accordait avec le sentiment profond, et l'action lourde avec le sens du bien et du mal. Et ce qui permettait cette union était évidemment l'amour, au sens mystique mais aussi érotique, puisque la réunion des deux pôles était signifiée dans le couple marié – ce que rappelait aussi un Pierre Teilhard de Chardin, à sa manière: il parlait, pour la femme, de celle qui unissait l'homme au monde.

    Cependant, cette image archétypale de la femme inspiratrice ne débouche pas toujours sur de telles unions entre la pensée et le cœur, et il existe un courant, de genre New Age, qui veut simplement renverser le patriarcat et instaurer le matriarcat, lequel il prétend plus ancien et conforme à la Tradition – ce qui n'est certainement pas vrai, puisque l'humain initial n'était pas différencié sexuellement! Ce courant ne veut pas de la raison claire et veut pouvoir mépriser l'action lourde, et parle finalement 00000.jpgde Jésus comme s'il n'avait fait qu'exécuter dans sa vie les sages conseils de Marie Madeleine – effaçant Râ pour ne laisser parler qu'Isis.

    Cela s'accorde avec un certain mysticisme échevelé, qui ne veut pas vérifier par la pensée la justesse des intuitions et qui finit, au bout du compte, par assimiler tous les sentiments personnels à des inspirations sacrées. La place légitime accordée au principe féminin tourne au culte du féminin divin – et comme, sans la Raison, le sentiment se lie aisément à l'égoïsme, on en vient à vénérer des pulsions éminemment corporelles. On a beau voiler un tel matérialisme foncier par des mots ressortissant au mysticisme, les préoccupations n'en demeurent pas moins purement terrestres, puisqu'on ne dépasse pas le sensible physique vers l'esprit pur – puisqu'on n'a pas, en fait, de vie religieuse au sens propre.

    Non qu'il soit mauvais, évidemment, de chercher l'âme des choses sensibles; mais cela ne peut pas remplacer la spiritualité au vrai sens du terme, qui touche à la pensée libre: cela ne peut servir que d'étape intermédiaire. En aucun cas ce n'est la fin de l'initiation, pour ainsi dire. Et qu'il soit au fond nécessaire de passer par ce sentiment profond des choses sensibles, qu'il soit indispensable même au mâle de passer par ce pôle féminin pour appréhender pleinement le réel, ne crée pas en lui un aboutissement dernier. Certes, pour pénétrer l'esprit des choses, il faut passer par l'intuition féminine, c'est à dire le psychisme naturel; mais cela ne saurait être une fin en soi: au-delà reste Dieu, qui n'est pas sexué.

  • Le merveilleux et l'art du conte chez Charles Perrault

    81ZwOBHY+FL.jpgPréparant l'agrégation de lettres, je m'amuse à relire des œuvres qui sont à son intéressant programme, à commencer par les contes de Perrault, qui m'ont attiré déjà il y a quelques années parce que le merveilleux tel qu'il s'est déployé dans la littérature française est pour moi une question importante. On ne peut pas dire qu'il y soit très naturel, ni très facile, l'habitude ayant été de le rejeter comme une marque de croyances naïves, non civilisées.

    La filiation proclamée avec les Grecs et les Romains était à cet égard commode, pour deux raisons. D'abord parce que la prose romaine était déjà assez réaliste, nonobstant L'Âne d'or d'Apulée: les récits historiques se centraient, comme le théâtre de Racine et Corneille, sur les sentiments humains. Ensuite parce que le christianisme avait pour ainsi dire lessivé la mythologie grecque, et que le Moyen Âge ne lui accordait plus de crédit. Les récits alors repris d'Ovide, de Stace et de Virgile édulcoraient leur merveilleux, condamné par saint Augustin et les Pères de l'Église.

    Mais comme le merveilleux est un besoin universel, il a pu revenir, de deux côtés: la Bible, d'abord, qui en contient, et en a transmis aux chroniques franques et aux chansons de geste, ainsi que dans les vies de saints en vers et en prose, latine ou française. On y trouve des saints du ciel et des anges qui interviennent dans le cours des événements, et parfois des divinités agrestes antiques y figurent les démons. Par ailleurs, la mythologie celtique a aussi remis à la mode le merveilleux, après être passée par le latin, en Grande-Bretagne et en Irlande. Elle a en effet résisté à l'épuration chrétienne, de nouveau pour deux raisons.

    La première, naturellement, est que les Bretons et les Irlandais ont été convertis après les Grecs et les Romains, et donc étaient moins profondément convertis au réalisme latinLa seconde était les auteurs latins de ces peuples celtiques étaient eux-mêmes chrétiens, et ne voyaient pas la même opposition entre le christianisme et le paganisme de leurs ancêtres, que les Pères de 000000000.jpgl'Église entre ce christianisme et le paganisme méditerranéen. Sans doute parce l'opposition politique entre les chrétiens et les païens était chez eux moins forte. En tout cas, la vie de saint Brendan, moine irlandais, reprenait clairement des épisodes de la mythologie locale, et la légende du roi Arthur restait ambiguë, la figure de Merlin, devin réputé voué au Christ sans être prélat, l'exprimant tout entière.

    Cette tradition a fait naître l'idée que les Celtes étaient chrétiens sans le savoir quand les Romains étaient impies; au début du dix-septième siècle, on la trouve exprimée chez Honoré d'Urfé, à propos des Gaulois. Et en tout cas, cela donnait au merveilleux celtique une légitimité morale que n'avait pas le merveilleux d'inspiration grecque.

    Le résultat en est que, même chez les classiques français, le merveilleux d'inspiration grecque reste discret, ou peu convaincant, artificiel, l'habitude ayant été prise de le considérer comme une illusion démoniaque. Et somme toute, l'intervention divine la plus marquante, dans le théâtre de Racine, reste celle d'Athalie, inspirée de la Bible. Mais, dans les contes de Perrault, se posant comme issus de la tradition gauloise, les fées ont aussi une certaine force de suggestion que n'a pas Vénus nommée par Phèdre chez le même Racine.

    J'en donnerai des exemples une autre fois, cet article commençant à être long.

  • Le moi qui crée tout, ou la pensée illusoire des mystiques

    2155225081.2.pngIl s'est développé, sous l'influence des philosophies orientales, l'idée que le moi profond de l'être humain était celui qui créait le monde tel qu'il apparaissait. Le matérialisme s'y mêlant, on a même pu énoncer que le monde physique était créé par le cerveau; mais le cerveau étant lui-même physique, on ne voit pas comment c'est possible – car il a bien fallu qu'il soit créé avant qu'il ne crée. Cette simple vérité ramène à la dualité traditionnelle en Occident, d'un dieu créateur et d'une conscience humaine qui ne crée que des illusions. L'évêque d'Annecy Louis Rendu s'étonnait d'ailleurs de cette faculté: comment est-il possible que l'esprit puisse créer l'image du monde, et que cette image ne soit qu'un leurre? Joseph de Maistre, auparavant, l'avait dit: l'homme, par lui-même, ne crée rien, et les révolutionnaires qui pondent des constitutions idéales ne changent strictement rien à la réalité de la France, tournée vers la monarchie, le culte du seigneur de Paris.

    Qui avait créé ce penchant? Dieu. Et Dieu n'est pas le moi de chaque être humain terrestre, mais le moi de l'infini, disait Victor Hugo.

    Naturellement, cette faculté de créer des illusions rappelle que l'homme a été créé à l'image de Dieu et que, à terme, il pourrait, à son tour, créer des mondes. Mais dans les faits, seule la grâce divine peut donner à ses idées la possibilité d'une réalisation. C'est du moins la logique catholique restituée par Joseph de Maistre.

    On peut imaginer que, à terme, le moi de l'être humain se confonde véritablement avec le moi de l'infini. Et certains sans doute peuvent s'imaginer que, dès cette vie, dans les limites de leur corporéité terrestre, ils ont atteint ce niveau. Ce qui flatte l'amour-propre est aisé à croire. Ce qu'on espère, on invente facilement des théories qui en assurent la matérialisation. À cet égard, le mysticisme est très commode.

    On tombe dans la magie: si on visualise avec force ce qu'on désire, pensent certains, cela finit par devenir vrai. Si on joue un rôle qu'on maintient, on devient son masque. Si on adopte constamment la posture d'un grand initié, on finit par gagner sa vie sans travailler.

    Comme, dans les faits, on reste aussi seul dans ces pensées que le bourgeois gentilhomme quand il se croyait Grand Mamamouchi, on développe surtout la faculté à vivre aux dépends des autres, et il y a toujours des gens assez naïfs pour s'y 000000000000000.jpglaisser prendre – ou des systèmes de protection sociale assez généreux pour permettre tout de même la subsistance sur Terre. Le tout est alors d'étouffer assez sa conscience pour penser qu'on le mérite largement. Qu'on est même injustement traité, puisqu'on gagne quand même moins que ceux qui travaillent. Et pour cela, il y a, efficace, l'enivrement à partir de concepts mystiques: pour le coup, cela peut marcher.

    Pourtant, même les spiritualités orientales montrent que le moi ne se lie à la divinité que quand on n'agit plus de façon personnelle, mais quand, dans l'amour, on se voue totalement aux lois divines, dénuées d'égoïsme et d'affections physiques. Naturellement, on peut ergoter à l'infini en prétendant que si on aime des êtres corporels, c'est qu'ils sont divins, des anges du ciel, des extraterrestres cachés, des maîtres ascensionnés, que c'est donc mystique et pur. Mais les anges parfois déchoient. Une mère aime son fils même quand il est en prison; elle trouve aisément qu'il n'a pas eu de chance. Le plus sain est encore quand aucune spiritualité illusoire ne s'y mêle, et que la morale traditionnelle elle-même apparaît comme émanée du ciel, y compris quand on n'est pas arrangé par elle. Il y a finalement, là, une spiritualité plus authentique que dans le moi étendu artificiellement à l'univers entier.

  • Les saints et les dieux selon l'amertume de Julien l'Apostat

    1495275503.4.jpgIl existe une manie, chez les intellectuels, de prétendre ramener les saints du christianisme aux dieux du paganisme, à inventer que les premiers ne sont que des copies des seconds. C'est souvent dit sans preuve, et on y croit parce qu'on a envie d'y croire.

    Mais pour quelle raison? Est-ce pour rendre aux dieux païens leur force antique? Non. Car cela n'a aucunement cet effet. Dans les faits, cela ne conduit qu'à ôter aux saints du ciel leur force encore présente dans le culte catholique.

    Les plus grands philosophes antiques auraient, j'en suis persuadé, désapprouvé cette manie, et la vérité est que des gens tels que Sénèque, Cicéron, Aristote ou Platon se seraient convertis au christianisme, s'ils avaient vécu plus tard, parce qu'il était l'évolution normale du polythéisme: le polythéisme abouti et corrigé, purifié, menait forcément au christianisme.

    Cette attitude négative rappelle davantage les philosophes décadents de l'entourage de l'empereur Julien l'Apostat qui, voulant retourner au polythéisme après une conversion générale au christianisme, n'a trouvé, dans l'espace intérieur, que du vide: les dieux s'en étaient allés, laissant objectivement leur place aux saints du ciel, et aux anges. Ils n'avaient laissé derrière eux que des formes mortes, animées artificiellement par la volonté humaine – flux psychiques purement terrestres, ainsi que le disaient les chrétiens eux-mêmes, qui les appelaient démons, conformément à l'ésotérisme grec. Peu importe que les dieux avaient pu 00000000.jpgêtre vivants, dans un temps ancien: au moment où ils en parlaient, ces chrétiens avaient raison.

    Et le fait est que si les agnostiques français férus de symbolisme immortel voulaient vraiment redonner vie aux anciens dieux, lorsqu'ils se complaisent à leur assimiler les saints consacrés, que feraient-ils? Ils montreraient, à partir de là, comment ces anciens dieux protègent la République, ou feraient de Marianne non plus une simple allégorie, mais une vraie déesse, agissante et voulante, pensante et sentante. Mais comme ils veulent en réalité détruire la mythologie catholique pour ne la remplacer que par l'adoration de l'État – c'est à dire les hommes qui dirigent –, ils s'en gardent bien, méprisant même ceux qui s'y essaient. Ils voient, d'instinct, que l'allégorie de Marianne, 000000000.jpgcréée par Lamartine, vient de Marie mère de Jésus et de sa propre mère Anne, puisque son nom est composé de ces deux saintes immaculées, et cela leur déplaît. Mais ils ne veulent pas non plus qu'elle soit Vénus: au fond ils savent que cette déesse a été rejetée dans le néant, et a été remplacée, comme le disait Joseph de Maistre, par sainte Marie, ou personne.

    Ils préfèrent somme toute le vide, puisque, comme le disait Jacques de Voragine de Néron, ils ne veulent de toute façon pas de concurrence, ils ne veulent pas qu'on puisse dire qu'un être immatériel serait plus puissant que l'État. Si jamais Dieu existe encore, qu'il ne soit qu'un principe abstrait, n'intervenant aucunement dans le monde – n'empêchant aucunement qui que ce soit de régner!

    Au fond ramener les saints aux dieux morts, c'est les tuer aussi, pour ne laisser gouverner, dans le monde, que des mécanismes dont le surhomme à venir, produit conjoint de l'État et de l'Outil, se rendra le maître incontesté.

    On a souvent dit que la bourgeoisie n'a pas de mythologie; mais on lui en a trouvé une.

  • Le fantastique et la physique quantique

    000000000000.jpg

    Pour accroire l'idée que la physique quantique aurait quelque chose en elle de spirituel – et que le spirituel par conséquent est englobé dans le matériel (notamment, l'infiniment petit) –, on prétend volontiers que les spiritualités orientales ont des concepts qui se recoupent avec les phénomènes observés dans cette physique des particules.

    Mais de quoi s'agit-il, en général? De l'idée selon laquelle le bien est le bien et le mal est le mal et qu'il ne faut pas les confondre, qu'énonce le Dhammapada, recueil canonique des paroles du Bouddha? Évidemment pas, puisque, à ce niveau de la matière, le bien et le mal sont parfaitement indifférents – tout comme la vie et la mort, la santé et la maladie, et tout ce qui touche qualitativement à l'existence humaine. S'agit-il alors de la connaissance des vies antérieures, du paradis et de l'enfer et des lois morales, recommandée également par le Bouddha? Pas plus, bien sûr. Ou alors de la vie retirée dans la forêt, loin des tentations des villes? Quel rapport avec la physique quantique? Il n'y en a aucun.

    Mais peut-être que l'hindouisme, plus que le bouddhisme, y trouvera son compte. Et alors, ce qu'énonce la Bhagavad-Gita, que le non-agir consiste non pas à ne pas agir mais à n'agir que selon la volonté divine, le retrouve-t-on dans la physique 00000000.jpgquantique? Pas davantage. C'est pourtant la base des conseils donnés à Arjuna par Krishna que constitue ce texte fondamental.

    La physique quantique n'a aucune base morale, et l'essence des spiritualités orientales est évidemment le monde moral, tel qu'il émane de l'ordre cosmique divin. Les Occidentaux peut-être ne le savent pas, parce qu'ils lisent peu, ou peu sérieusement: ils s'imaginent que ce qui caractérise essentiellement les spiritualités orientales, c'est le fantastique.

    Et c'est ainsi que, peut-être, on se pense justifié par les spiritualités orientales en inventant qu'on est réincarné de Cléopâtre, de Simone Veil, de Marie Madeleine ou de Napoléon – et que la physique quantique semble le confirmer, en montrant des particules qui semblent être à plusieurs moments du temps à la fois! Ou à plusieurs endroits à la fois, comme ces mages tibétains doués d'ubiquité parce qu'ils projettent des doubles d'eux-mêmes au loin. Et ainsi de suite. Non pas tout ce qui est spirituel, et permet à l'homme de vivre mieux, d'une manière plus conforme à la volonté des dieux, mais tout ce qui est magique, et fait rêver sur des capacités possibles, sur ce qu'on pourrait faire dans ce monde physique à force de yoga: voyager dans le temps, devenir immortel, être plusieurs personnes à la fois – rêveries flatteuses pour l'amour-propre, et qu'on voit aussi dans la science-fiction.

    Déjà Joseph de Maistre dénonçait cet attrait du magique chez les adeptes de Louis-Claude de Saint-Martin, francs-maçons illuminés qui rêvaient de miracles quotidiens, et tâchaient de devenir de nouveaux thaumaturges. Saint-Martin, de fait, assurait que l'homme pouvait renouer avec l'art magique des Géants bibliques. Maistre disait que la plus grande et la plus vraie des 000000.jpgmagies était, pour un jeune homme, de contrôler ses pulsions quand passait une belle femme. Et que l'immortalité vraie s'acquérait ainsi, et non par des opérations rituelles, ou des procédures quantiques. Les machines sont vides de vie, d'âme et d'esprit, lesquels sont pourtant l'essence de l'être humain. Même les machines quantiques sont dans ce cas!

    Le fantastique fait rêver, qu'il soit réalisé par des rituels ou des techniques, mais il faut se souvenir de ce qu'a accompli un vrai homme pur et saint, spirituel authentique: Milarépa. Lui aussi, assurent ses hagiographes, était un grand sorcier, et maîtrisait les éléments. Jusqu'au jour où il s'est repenti d'utiliser cet art pour assouvir ses instincts égoïstes, et a commencé à méditer pour se purifier moralement. C'est l'essence des spiritualités orientales, je pense, qui est la même que celle des spiritualités occidentales.

     

  • Charly Samson et les mystères du Bugarach

    000000000.jpgPréparant une excursion au Bugarach, montagne sacrée de la vallée de l'Aude, avec des élèves, j'ai résolu, sur le conseil de son éditeur, de lire l'ouvrage Si Bugarach m'était conté (2016), de Charly Samson – lequel j'ai rencontré, une fois. Je pensais, en effet, leur présenter les extraits évoquant les contes et légendes qu'on a forgés sur cette montagne spécifique: c'était l'occasion de peupler littérairement, si l'on peut dire, une promenade!

    On se souvient que le Bugarach est devenu célèbre quand on a prétendu, en 2012, que seuls ceux qui vivaient à ses alentours seraient sauvés de la fin du monde. On murmurait que des extraterrestres allaient venir et emporter les fidèles qui y avaient cru. Bizarre choix, pour ces extraterrestres, de sauver des gens qui se contentent de vivre dans les parages d'un gros rocher. On se serait attendu à des critères plus éthiques. À la rigueur, des gens qui vivent selon des principes moraux clairs doivent les séduire davantage que ceux qui disent croire en eux. Ou sont-ils égoïstes et vaniteux à ce point?

    Cette fantasmagorie de science-fiction est venue d'un certain Jean de Rignies, qui habitait près des sources de la Salz, et qui, buvant peut-être un peu trop de son eau salée, avait des acouphènes: c'est en tout cas mon hypothèse, non mentionnée (je dois le dire) par Charly Samson; car la nuit il entendait des bruits de rotatives, dans le sol, et a pensé qu'il y avait là des machines. Le défunt Michel Butor comparait effectivement le travail des gnomes à celui de mécaniciens d'usine: c'est bien vu. Jean de Rignies a même enregistré. Les spécialistes n'ont entendu que le bruit du magnétophone.

    Mais il en a rêvé très fort, pensant rencontrer en vision des hommes du futur et d'étranges robots gris, et un jour, dans un trou du Bugarach faisant tomber une pierre, il a entendu un bruit métallique qui lui a fait croire qu'il y avait là un vaisseau spatial. 0000000000000.jpgDes spéléologues sont descendus et ont ramené... une pierre. Le métal, c'est le sang de la roche, pour ainsi dire.

    Il y eut par ailleurs le conte traditionnel de Bug et Arach, que j'ai déjà incidemment raconté, et qui était plus réaliste, puisqu'il faisait des gnomes des esprits gouvernant le minéral. C'est logique. On peut personnifier une montagne: au Tibet, cela se fait encore, plusieurs montagnes sont des déesses. Et elles ont des nymphes à leur service, et des faunes – dont certains ont assurément l'allure de gnomes. Il y a la fée du Bugarach. Et comme on ne croit plus aux esprits, mais qu'on sent leur présence, on en fait des extraterrestres de la quatrième dimension.

    Belle blague, que cette quatrième dimension, soit dit en passant. Rudolf Steiner disait qu'elle ne faisait qu'ajouter au monde physique. Le monde spirituel ne commence, affirmait-il, que quand on retire une dimension, et non quand on en ajoute une: quand il n'y en a plus que deux. Merveilleux Steiner. Prodigieux. Tellement fin et génial. En fait, c'est exactement cela.

    Charly Samson dit qu'un jour il a vu le Buisson ardent, contre la falaise du Bugarach éclairée par le soleil: un arbre, entre les deux, flamboyait. Et de citer la Bible. Mais elle 0000000.jpgévoquait, dans cette lumière, un ange et la voix de l'Éternel, et Charly Samson ne dit pas avoir rien perçu de ce genre. Justement.

    Il raconte aussi que le poète André Chénier, que j'adore et qui a vécu à Carcassonne, est venu à Rennes-les-Bains, et au sanctuaire de Notre-Dame-de-Marceille, à Limoux; il l'a lui-même raconté, d'une façon très belle. Et ce sanctuaire est beau, aussi.

    Charly Samson présente enfin quelques vers de son cru très bien rythmés – il a écrit des chansons – et que j'ai appréciés, à ce titre.

    Et puis il chante son amour de l'Occitanie, pays de surhommes amoindri par la France au treizième siècle, lors de la croisade contre les Albigeois. Classique. Car notre homme est languedocien, et fier de l'être.

    Bugarach, dieu des Corbières, le fait rêver à ce titre, comme un emblème de ce que Chénier appelait le Bas-Languedoc: celui du sud, voulait-il sans doute dire. Qui jouxtait la Catalogne.

  • Le culte du dieu inconnu et les valeurs indiscutables de la République

    00000000000.jpgLe mysticisme transcendantal est une forme de sentiment religieux se voulant en lien direct avec un absolu au-delà de tout, et tendant donc à mépriser les religions manifestées. À sa manière, François de Sales en parlait, dénonçant, en réalité, l'excès orgueilleux d'une telle position, tout en feignant d'avoir de l'admiration pour ceux qui étaient ainsi capables de se lier intérieurement à un dieu si élevé, qu'il s'apparentait au pur néant. Je veux dire: l'idée divine située au-delà de toute idée ne trouve que du néant, comme chez Sartre, elle ne trouve plus même de personnalité. Car toute personnalité est un masque, une émanation, et le principe vénéré par les absolutistes ne concède rien à une émanation quelconque. Ils pensent ainsi être en relation avec une vérité qui échappe forcément au vulgaire, toujours lié à une forme illusoire et passagère.

    À cela, François de Sales répondait que l'homme normal ne devait pas chercher à se distinguer autant de la masse – et que, pour atteindre le Père éternel, il fallait suivre un chemin plus modeste, plus accessible, plus efficace pour une âme de toute façon saisie dans les limites de la Terre, de l'espace et du temps. L'âme étant, qu'on le veuille ou non, remplie d'images qui lui viennent du monde sensible, il faut déjà qu'elle les purifie, les affine, les transforme jusqu'à les hisser vers le monde spirituel pris en lui-même – jusqu'à effleurer l'aile de l'ange. Et à cette fin l'imagination contrôlée, soumise aux différents points de la doctrine chrétienne, était utile voire nécessaire.

    Il conseillait ainsi de se représenter des scènes évangéliques – mais aussi des symboles, des images tirées des Prophètes, et, enfin, une image qui depuis a été consacrée par Henry Corbin et montrée comme enracinée dans la tradition initiatique perse, celle de l'ange montrant en haut la lumière divine (du doigt pour François de Sales, de l'aile éclairée pour Henry Corbin), en bas l'obscurité infernale (avec une main baissée pour le saint savoyard, et une aile bleu sombre pour Corbin).

    Cette représentation était efficace pour la métamorphose intérieure, parce qu'elle permettait à l'action même de se diriger lucidement vers le bien, et ne prétendait pas arracher le concept pur à la vie. De fait, assimiler la divinité à un au-delà absolu est prétendre détacher la considération mystique de l'action quotidienne, qui reste forcément marquée par les mécanismes 00000000.jpgcorporels. C'est renoncer, ainsi, à la purification et à l'évolution – c'est se poser comme d'emblée supérieur, appartenant à une élite faite pour gouverner et imposer ses valeurs. C'est faire comme si l'action en elle-même ne rapprochait ni n'éloignait de Dieu, comme si le bien et le mal n'existaient pas – étaient dérisoires –, comme s'il suffisait d'appartenir à cette élite pour être bien.

    Et c'est, il faut l'avouer, la psychologie dominante dans les classes supérieures en France, qui tendent à croire qu'elles ont partie liée avec l'éternité parce qu'elles affinent leurs pensées jusqu'à sonder le néant. C'est ainsi qu'elles sont amenées à mépriser la vénération du monde intermédiaire – des anges, des saints, des dieux, et même de la Trinité – Dieu en trois personnes. François de Sales n'a pas si bonne presse, parmi elles. C'est dommage. Même l'allégorie de Marianne devra prendre vie, devenir la déesse de la France, et sa célèbre devise ses trois Grâces, si on veut que, dans les âmes, l'idée de la République redevienne active, si on veut qu'elle les porte, les enthousiasme.

    Mais au fond, le veut-on vraiment? N'est-il pas plus simple de rabaisser ce qui n'est pas soi, pour conserver sa propre hauteur? C'est une question qui mérite d'être posée: même en haut lieu, aime-t-on vraiment la République? Si c'était le cas, la faire aimer aux autres ne poserait pas de problèmes.

  • Des sylphes à Saint-Paul de Vence

    000000000.jpgEn octobre dernier, je suis allé en Provence voir mon fils, qui alors y habitait, et nous avons à cette occasion visité Saint-Paul de Vence, près de Nice. J'y étais déjà allé, quand j'étais petit, car mes grands-parents vivaient près de Grasse, et je connais bien la région; mais mon regard neuf se posait sur les choses – et notamment j'ai appris à connaître les églises catholiques, leurs styles, leurs périodes – surtout l'art baroque, qui a brillé en Savoie, à laquelle je me suis beaucoup consacré. Or j'ai vu une église, à Saint-Paul de Vence, qui m'a frappé par son mobilier, non seulement parce qu'elle arborait des tableaux de saint François de Sales, si vénéré partout, mais aussi parce que les colonnes torsadées d'un retable se mêlaient de sylphes à la queue végétale des plus singulières.

    Il s'agissait de beaux jeunes hommes à la taille normale, et il faut savoir que, dans les temps antiques, ce que les Romains appelaient génies était généralement réputé doté de jambes de serpent, c'est à dire de spirales animées, s'étirant vers le bas depuis la ceinture. Sur les urnes étrusques, on peut voir que les deux jambes étaient telles, mais sur des représentations grecques, on peut ne voir qu'une queue enroulée, rappelant davantage ce que nous appelons des sirènes. Les djinns arabes ont conservé l'idée d'une spirale en bas, comme on sait. Les géants mêmes étaient anguipèdes, disait le poète Ovide – et selon Rudolf Steiner, le serpent du jardin d'Éden était en fait un de ces êtres, pour ainsi dire au visage humain mais au corps de serpent. Comme le rappelait Tertullien, on nommait ces êtres démons chez les Grecs, mot passé dans le christianisme de la manière que l'on sait.

    Il s'agissait de divinités terrestres, d'hommes spirituels, pour ainsi dire, et ils étaient très mêlés à la Nature, avaient quelque chose des esprits élémentaires – ils contrôlaient en tout cas les éléments, ou vivaient dans la sphère végétale, dite éthérique. Tolkien les représentait vivant donc dans les arbres, et les brigands de la légende de Robin des Bois leur doivent beaucoup.

    Pour les chrétiens, il s'agissait d'anges déchus, inspirant et provoquant de mauvaises choses, donnant à la Nature une essence diabolique. Mais c'était la théorie (présente chez Tertullien ou saint Augustin); dans les faits, le catholicisme médiéval a été 0000000.jpgsouvent imprégné de paganisme, et a essayé de relier les bons génies à la divinité – a essayé de montrer que certains étaient tournés vers le Christ, l'aimaient et le respectaient.

    On trouve cela surtout en Irlande, moins dans les pays latins, mais d'une part la tradition s'en est répandue au Moyen Âge après la conversion des Irlandais; d'autre part ce n'est pas si tranché: la poésie de Frédéric Mistral nous montre que même en Provence il restait de la nostalgie pour les bons démons, les génies utiles.

    Et dans cette église de Saint-Paul de Vence, donc, on trouve ces étonnants sylphes – génies revêtant leur mystérieuse queue de serpent d'une chair végétale, puisqu'elle apparaît comme un enroulement de feuilles mêlées. En réalité cette queue était un souffle enroulé, une spirale psychique emmenant et condensant l'air – et le sculpteur a été inspiré de la faire feuillue. L'idée d'une colonne torsadée vivifiée et humanisée pour porter les symboles chrétiens – de démons soumis à la règle catholique – est magnifique, et conserve une poésie infinie à la religion chrétienne – si méfiante à l'égard des arts qui n'ont pour but que le plaisir des sens. Car le retable ainsi encadré bien sûr contient essentiellement un tableau de saint, et est surmonté d'un fronton contenant les symboles suprêmes: la Trinité ou les Chérubins.

    Et ces sylphes à la queue végétale m'ont fait infiniment rêver. La Nature pouvait être rachetée par son service rendu au Christ, c'était possible. Et ces elfes étaient beaux, n'avaient rien de monstrueux. En même temps ils avaient au visage un air d'humilité. Ils n'étaient pas les démons orgueilleux de Satan, ils s'étaient soumis à Dieu! 

    Le mouvement en spirale de leur queue est bien sûr le même que celui de l'eau tourbillonnante, mais c'est un sujet sur lequel je reviendrai un autre jour.

  • La fantasmagorie des dragons: légendes dorées et orientalisme

    000.jpgQuand j'étais petit, je lisais J. R. R. Tolkien qui assimilait le dragon au Mal, comme le faisait la tradition chrétienne. La Légende dorée de Jacques de Voragine en présente beaucoup de méchants, conformément à deux traditions majeures: la biblique, avec notamment l'Apocalypse de Jean, et la grecque, avec tous les monstres qu'attaquent les héros de la mythologie. Les dragons y symbolisent les forces élémentaires terrestres que les hommes essaient de dominer, de dompter, voire d'expulser si elles sont oppressantes, parce qu'elles empêchent l'humanité de s'arracher à l'animalité, et d'être pleinement elle-même.

    De fait, le paganisme des peuples civilisés rejoignait le christianisme en cela, qu'il y était important de gouverner ses passions – voire de les anéantir, dans le stoïcisme – plutôt que de les servir pour qu'elles livrent en retour des récompenses. Les peuples combattus par les héros grecs sacrifiaient fréquemment des êtres humains à des divinités monstrueuses dans l'espoir de gagner au pire la sécurité, au mieux des bienfaits importants – richesse et prospérité. Hercule était réputé avoir mis aux sacrifices humains, en même temps que d'avoir anéanti l'Hydre de Lerne...

    Et Tolkien était dans cette tradition, qui existait également chez les anciens Germains et Celtes, ainsi que le montrent les légendes de Sigurd, de Beowulf, de Tristan, de Lancelot, d'Yvain – tous pourfendeurs de serpents géants, souvent jeteurs de feu. Même saint Colomba, 00.jpgen Écosse, est réputé avoir vaincu le serpent diabolique du Loch Ness.

    Mais j'ai vu apparaître, dans une seconde phase de la fantasy, des esprits rusés qui voulaient renouer avec le culte des dragons. J'ai beaucoup aimé, jeune, le roman Earthsea, d'Ursula K. Le Guin, en tout cas les deux premiers tomes. Car dans le troisième, devenue taoïste, elle s'efforce de réhabiliter les dragons sur le modèle chinois. Elle les montre sages et justes, bienveillants et intelligents.

    À partir de là toute une mode s'est développée, et on a même lié le dragon à la kundalini et à Marie-Madeleine, on en a fait des divinités du bonheur terrestre, propres à plaire à ceux qui rêvaient du paradis sur Terre dans la lignée de Karl Marx, mais ayant besoin d'un langage plus fleuri que le sien. On a vu des mystiques prétendre que le Christ lui-même était un dragon, que les catholiques étaient méchants et impies d'avoir tué les dragons – d'autant plus qu'ils vivaient encore à une époque récente, assurent-ils. Car la confusion est aisée, entre les plans spirituel et physique,  dès qu'on vénère des divinités renvoyant aux forces élémentaires terrestres.

    Jacques de Voragine faisait pourtant l'éloge de ceux qui domptaient les dragons plutôt que de les tuer, créant ainsi une hiérarchie parmi les saints: saint Sylvestre, vainqueur du dragon de Rome, était supérieur à saint Georges, disait-il. Mais pour le mysticisme matérialiste cela est encore trop, de dompter ses passions, puisque sans elles le miracle du paradis terrestre est difficile à croire.

    En un sens, Karl Marx se dévoile ainsi comme renouant avec des cultes archaïques.

    Naturellement, si réhabiliter les dragons invite seulement à une meilleure connaissance du monde élémentaire, cela n'a pas d'effet mauvais. Mais les éléments n'en doivent pas moins rester dominés par la conscience morale, qu'ils ne contiennent pas, et qui, selon les anciens philosophes, vient du ciel, des étoiles. C'est ce que pensait Cicéron, et je lui donne raison. Le dragon, en soi, reste légitimement un symbole du mal.

  • Maurice Magre et son livre des lotus entrouverts

    0000000.jpgEn 1926, l'écrivain toulousain Maurice Magre (1877-1941) fit paraître un de ses ouvrages restés les plus fameux, Le Livre des lotus entr'ouverts, recueil de courts textes poétiques. Un Toulousain qui vit dans la haute vallée de l'Aude me l'a prêté, et je l'ai lu.

    Il fait surtout s'appuyer le poétique, en plus d'une langue élégante et rythmée, sur un décor oriental que je n'ai pas trouvé très utile, néanmoins. Les sultans, les empereurs de chine, les noms indiens, le jade et le saphir, j'aime assez, mais il n'y a pas pour moi de poésie authentique dans ces éléments matériels somme toute indifférents. On peut aussi bien aimer les présidents de la république française, le comte de Gruyères, les vaches savoyardes, la paille et le grain, des choses plus ordinaires sous nos latitudes. Enfin, l'exotisme a son charme, et l'Asie a la réputation d'être ancienne et mystérieuse, d'être reliée à ce que René Guénon nommait la Tradition, et qui se disait fondé sur une révélation primordiale – c'est à dire Dieu. Dieu parlant aux hommes, ou déposant dans leur cerveau l'image totale du monde secret. Je pense que Magre était sensible à ce genre d'idées.

    Et le fait est que l'Orient peut être une porte au merveilleux, parce que sa matérialité peut se prolonger vers ses croyances, sa mythologie. En Asie, le culte des esprits est assez répandu, la vie religieuse reste assez intense. 

    Et effectivement, Magre évoque parfois les nymphes asiatiques, les fantômes, les morts. Le plus beau, à cet égard, est un texte sur un monstre hideux qui s'avère être la Mort très belle, aperçue de 0000000.jpgloin dans une forêt obscure. Mais peut-être qu'il est plus fort, au fond, de percevoir les esprits dans le monde ordinaire, que le décor asiatique a quelque chose d'artificiel. Même en Asie. 

    J'ai une autre réserve: Magre tend à évoquer ses problèmes personnels, sa vie amoureuse plutôt difficile, les jolies filles qui le trahissent – lui mentent, le trompent, l'abandonnent – avec un excès de romantisme, c'est à dire qu'il tire de ces problèmes des lois générales par le biais du symbolisme oriental, en bref qu'il projette sa vie sentimentale sur l'univers entier.

    J'ai peut-être préféré, de lui, l'ouvrage précédent que j'ai lu, consacré aux mystères et légendes de la région toulousaine. Même si ce qu'il y dit reflète son affection personnelle en faveur de cette région, il s'appuie davantage sur des lieux extérieurs, des traditions objectives, pour ainsi dire. D'un autre côté, la prose est moins raffinée.

    Mais enfin, Magre était un écrivain agréable, qui a fait de très bons textes; comme je l'ai dit, celui appelé Le Délicieux Visage du monstre effrayant est excellent, et montre l'ambivalence spirituelle de la mort.

  • Culte des chansonniers mystiques

    000000000000.jpgNous avons tous en nous le pressentiment des anges, mais pas forcément celui de les concevoir de façon appropriée. La question de leur nature s'est constamment posée, et comme beaucoup de gens ne sont pas parvenus à trouver une réponse satisfaisante, il s'est formé deux groupes, parmi eux: les matérialistes, qui nient leur existence, et disent que par eux l'on ne fait que cristalliser l'amour de la mère, hérité de la petite enfance: ils sont freudiens; et les spiritualistes, qui disent qu'on a élaboré l'idée d'un ange à partir des guides spirituels, initiés en tous genres – druides, mages, guérisseurs, gourous et artistes à succès.

    On pourrait croire que le premier camp, plutôt rationaliste, est plus important que l'autre, mais non: il a simplement plus droit à la parole et à sa diffusion large – par les chaires d'université, les chaînes de télévision, les grands journaux –, parce que la position en est plus intellectuelle, moins fondée sur l'émotion, et que la société a tendu à donner plus de pouvoir aux intellectuels qu'aux autres, à faire prévaloir l'intelligence sur le mysticisme. Pour quelque raison, la force publique a été regardée comme plus grande grâce à la raison que grâce à la passion. Héritage romain, sans doute.

    Dans les faits, on le sait bien, le peuple assimile constamment des acteurs et des chansonniers, des stars de la pop, à des demi-dieux ou des prophètes, et l'écrivain Pacôme Thiellement en a fait plus ou moins son miel, en prétendant que ces artistes étaient descendants des gnostiques, des hérétiques au mysticisme pur et beau – et qu'il y avait plus de spiritualité en eux que dans la tradition classique, la théologie légale, ce qui n'est évidemment pas le cas. 

    Je ne veux pas minimiser l'intérêt de cette pop culture, qui a ses beautés, et j'ai toujours aimé David Bowie et Twin Peaks, que Pacôme Thiellement aime aussi, mais je pense, tout de même, qu'il y avait plus de hauteur spirituelle chez un Pierre Teilhard de 0000000000.jpgChardin, qui était jésuite, que dans l'immense majorité des chanteurs pop – et le pense d'autant plus que Pacôme Thiellement a placé, au pinacle de la spiritualité angélique terrestre, John Lennon, et que c'est quelqu'un qui ne me parle aucunement, qui me fait simplement penser aux hippies qui rêvaient d'amour terrestre sans prendre appui sur le céleste, et donc assimilaient leurs pulsions corporelles à des élans mystiques, ce qui est plutôt ridicule. On ne peut pas étendre son désir personnel jusqu'à toucher à l'infini sans invraisemblance, et, certes, ce n'est pas dans l'irréel et l'impossibilité objective que se trouve le divin – ainsi pourtant que le prétendait Robert Heinlein dans Stranger in a Strange Land, son héros, Michael Smith, pouvant tout faire parce qu'il était lié intimement aux défunts de Mars. Heinlein voulait parler d'un ange, peut-être; mais en le matérialisant, il n'a pu se sauver que par la satire, le rire.

    Cette assimilation d'un chanteur qu'on aime à un ange (car on m'a aussi parlé de John Lennon directement comme tel) me rappelle le perroquet de Félicité, dans le conte Un Cœur simple, de Flaubert: vivant, elle l'adorait, n'ayant pas d'autre ami dans la vie, et, mort, elle le fait empailler et le vénère comme une divinité, assurant qu'il est le véritable Saint-Esprit, puisqu'une colombe ne parle pas. Il y a d'ailleurs des peuples, m'a-t-on dit, qui réellement vénèrent les perroquets, dans l'Océan pacifique. Mais une parole purement extérieure ne fait pas une expression du verbe cosmique, et c'était la plaisanterie de Flaubert. On peut, extérieurement, imiter le grand style antique et mystique des textes sacrés, et qu'il n'y ait pas grand-chose derrière. Cela se fait beaucoup – notamment, je trouve, quand il s'agit de l'Inde. Sri Aurobindo imite la Bhagavad-Gita, mais, certes, le contenu n'est vraiment pas le même. J'y reviendrai.

  • Le désir de sainte Marie Madeleine: ou nouvelle réflexion sur l'histoire de Jésus

    000000000.jpgJ'ai vu passer la réflexion d'un admirateur de Marie Madeleine qui disait aimer en elle qu'elle avait accédé à Dieu par le biais du désir que le masculin inspire au féminin. Elle avait désiré physiquement Jésus, et de là était parvenue au Christ.

    Je ne sais pas très bien sur quels versets des évangiles s'appuie une telle idée, et mon sentiment est que rien ne l'y prouve, et qu'à tout prendre, si on s'appuie sur les évangiles, c'est plutôt saint Jean qui semble être dans une relation d'affection toute spéciale avec Jésus. Il est présenté comme celui que Jésus aimait, et je me dis que s'il faut, comme l'ont fait certains, imaginer un mariage de Jésus et Marie Madeleine, on ne voit pas très bien, poussant la logique plus loin, pourquoi on ne pourrait pas imaginer un mariage entre Jésus et saint Jean. Si Jésus par ce mariage avec Marie de Magdala a incidemment consacré le mariage et l'union charnelle, comme le pensent au fond ceux qui y croient, si par là il a par avance désavoué saint Paul qui déconseillait le mariage aux prêtres, on ne voit pas pourquoi, même, il n'aurait pas aussi consacré le mariage homosexuel par sa relation avec Jean.

    Car le début de l'évangile de celui-ci est très clair: son auteur a bien reconnu en Jésus-Christ la divinité, le Verbe, le Logos, il s'est fait chair à ses yeux. Et il partageait bien avec Jésus une affection qui passait par les attentions corporelles, comme les différents tableaux de la Cène le rappellent: il a sa tête sur le sein de son maître. Et lorsque celui-ci lui a intimé l'ordre de considérer sa propre mère Marie comme la sienne, cela voulait-il dire qu'ils étaient mariés? Une belle-mère, c'est une sorte de mère, n'est-ce pas.

    Mais saint Jean avait-il besoin, en réalité, de désirer physiquement Jésus pour reconnaître en lui le Christ? Et si lui n'en avait pas besoin, pourquoi Marie Madeleine en aurait-elle eu besoin? Parce qu'elle était femme, elle ne pouvait pas se hisser au-delà de 000000000.jpgsa chair et reconnaître la divinité de Jésus-Christ par sa seule âme pure, au-delà de son corps? Par son esprit, au sexe parfaitement indifférencié?

    La morale chrétienne et humaniste a permis de reconnaître l'humanité, voire la divinité enfouie dans l'âme de Joseph Merrick, l'homme-éléphant, et c'était tout le sujet du célèbre film de David Lynch; et pas seulement des hommes ont reconnu cette humanité, cette étincelle divine, dans le film: aussi des femmes, qui pourtant n'avaient pour lui aucune forme de désir physique. Elles surmontaient d'ailleurs leur dégoût, ayant constaté cette étincelle divine; mais cela n'allait, certes, pas dans le sens inverse! 

    On ne fait pas honneur à Marie Madeleine en prétendant qu'elle a eu besoin de passer par son désir charnel pour reconnaître Jésus ressuscité. Elle l'a reconnu par intuition, justement parce qu'elle l'aimait au-delà de la question masculine et féminine, parce qu'elle l'aimait comme être divin. 

    Rien ne montre qu'elle ait jamais cherché, pour autant, à se marier charnellement avec lui.

    On trouve chez Tertullien, écrivain chrétien des premiers siècles, la description d'une image que les païens, pour se moquer des chrétiens, avaient répandue dans Rome: un crucifié le postérieur nu, face à la croix, tournant le dos, avec une tête d'âne, et auquel un adepte lançait des cœurs de son souffle et de sa main. On affirmait que c'était le désir charnel qui motivait les chrétiens; on était déjà freudien. Mais il est probable que cela n'a rien de vrai, même pour Marie Madeleine.

  • Culte des animaux chez les vieux Égyptiens

    000000000.jpgLes anciens Égyptiens vénéraient les animaux, ils les pensaient les réceptacles possibles d'esprits célestes. Les Hébreux ont dénoncé cette idée, estimant qu'elle venait d'affections grossies, illusoires, sur lesquelles on plaquait des concepts religieux factices. On aimait son chien, donc on le voulait divin. Mais Dieu était au-delà.

    Ils ne rejetaient pas autant les images qu'on l'imagine: le temple de Salomon avaient deux anges qui se faisaient face. Mais il ne s'agissait pas d'êtres qu'on aimait personnellement, il était clair qu'il s'agissait de figures cosmiques, d'abstractions sublimes, et il n'existait pas chez eux de ressemblance avec des proches. Les ailes mêmes ne renvoyaient évidemment à aucun animal domestique, mais à la faculté de l'âme de s'élever de la terre. C'était absolument clair pour tous.

    Pourtant, Rudolf Steiner disait qu'un animal domestique tendait à s'humaniser par le biais de son maître: il l'imitait, prenait une part de son psychisme spontané. Le dicton le confirme: tel maître, tel chien. De fait, aucun animal n'absorbe mieux le psychisme humain, n'est davantage transformé par lui que le chien. C'en est au point où le lien entre le chien et son ancêtre loup est devenu dans bien des cas invisible, et où certains en ont douté. La science l'a pourtant confirmé. Mais un autre fait atteste la faculté remarquable du chien d'absorber le psychisme humain, et de subir ses effets, ou du moins ceux de ses actions: ce sont bien sûr les formes extraordinairement diverses des chiens, sans doute sous l'influence des personnalités diverses de leurs maîtres. Car le milieu naturel à lui seul ne change aucunement la forme du loup jusqu'à ce point. On ne mesure pas l'effet sur l'environnement, sur les animaux et les 00000000000000.jpgplantes, non pas seulement de l'action physique humaine, mais même de son psychisme, d'une façon plus directe.

    Dès lors, le culte des anciens Égyptiens pour les animaux s'éclaire: ils prennent une part de l'âme de l'être humain qui les fréquente. On se mire en eux, et donc on les aime. Mais un culte évidemment ne se justifie pas par une affection personnelle. Et c'est là que le mystère peut s'approfondir: si le chien par exemple devient en partie, dans son âme, une image de son maître, il se comporte donc en double. Or, il y a un rapport avec l'ange gardien, qui est un double invisible. Donc il est susceptible de s'exprimer à travers l'animal domestique.

    Il ne se confond pas avec lui, bien sûr: un animal n'est pas un ange, ni un elfe, ni aucun être spirituel. Mais de même que les images de soi miroitées dans l'eau ont souvent semblé s'animer pour communiquer un message suprasensible, de même, l'animal domestique peut attacher à lui le message de l'ange. Par éclairs, par bribes, par morceaux.

    Cependant, pour éviter de vouer un culte à une copie de soi-même qui se cache (culte qui revient en fait à se diviniser soi), il faut bien sûr éviter de confondre l'affection qu'on éprouve pour sa brave bête, et la dévotion qu'on doit à l'ange, en tant qu'esprit dénué de corps. Cela rappelle qu'aucune affection ne doit se déployer sans que la raison s'en mêle, et ne crée le discernement nécessaire au sein de la tentation. En ce sens, même si la position des Hébreux était raide, elle restait salutaire.

  • Julien l'Apostat et l'agnosticisme parisien

    0000000.jpgJ'ai évoqué récemment la république de droit divin telle que la concevait pour Rome Cicéron, et montré que la république américaine rappelait à cet égard davantage la république romaine que ne le faisait la française. Les Anglais, pour ainsi dire, ont constaté qu'il existait une continuité entre les dieux de Rome et le dieu de la Bible, et ont accepté le principe que les conceptions de Cicéron s'appuient sur la Bible lorsqu'ils ont créé une république sur le continent américain. 

    Cela au fond n'a rien que de très logique, car Cicéron avait raison, de dire qu'une valeur éthique prenait racine dans ce qu'on concevait d'un univers contenant des dieux, des forces morales vivantes et agissantes à travers le cosmos. Si on ne croit pas qu'une valeur morale a son pendant dans l'univers, on ne peut pas croire qu'elle s'imposera jamais, même avec le concours de beaucoup de gens, même avec le concours de la nation entière. La nation n'est pas un démiurge: elle ne change pas les lois naturelles.

    Et la culture américaine s'appuie bien sur l'ancienne république de Rome: à Washington, c'est le style romain qui est de mise dans l'architecture officielle, et le culte des lois et leur enracinement dans le sentiment de la divinité, tel que les textes traditionnels le définissent, est bien en rapport avec ce qu'énonce Cicéron.

    Et pourtant, nous le savons, les Français sont persuadés d'être dans la vraie tradition républicaine lorsqu'ils rejettent la référence à la Bible, dont ils peuvent toujours dire que les Romains ne l'avaient pas. Mais ils avaient la référence à leurs propres dieux, et l'histoire officielle a beau faire croire qu'elle n'était pas sincère, la lecture des anciens textes dit le contraire, ce que ne peuvent nullement ignorer les Américains, qui au fond les étudient plus sérieusement que les Français. Ceux-ci les interprètent pour trouver des arguments allant dans leur sens, plutôt.

    La conscience morale regarde au fond de l'âme et pour Cicéron elle trouvait les dieux, et donc le fondement des lois, et pour les Américains, la Bible rend assez bien aussi ce qu'on peut trouver au fond de soi au cours de ses quêtes intimes.

    Mais si les Français ne se réclament pas réellement de la république de droit divin de l'ancienne Rome, de Cicéron, de Lucain, de quoi se réclament-ils?

    Il y a eu des sénateurs agnostiques, à la fin de l'histoire impériale romaine. L'un de ses représentants les plus en vue est le philosophe Symmaque, qui a lutté contre les chrétiens en réclamant de l'empereur non pas qu'il cesse de subventionner l'Église catholique, qui n'était pas subventionnée, mais pour ne pas qu'il cesse de subventionner les cultes traditionnels romains. Mais ce n'est même pas forcément qu'il était sincère, car son argument était que personne ne savait de quoi réellement étaient faits 000000000000.jpgles dieux, de telle sorte qu'il fallait s'en tenir à la tradition. Ce à quoi les chrétiens, notamment saint Ambroise, ont répondu qu'eux pensaient savoir de quoi était faite la divinité! Ils n'avaient donc pas besoin de cette tradition.

    Ce traditionalisme se retrouve chez une partie des initiés aux mystères de la France éternelle, y compris républicains.

    Mais ce manque de ferveur dans le culte des dieux, ce manque de sincérité peut être symbolisé par un empereur qui a tenté, en vain, de ressusciter les anciens cultes, c'est Julien l'Apostat. Il s'appuyait sur les anciennes traditions sans qu'on puisse dire qu'il ait particulièrement rencontré, au cours de ses voyages initiatiques, Jupiter et les autres. D'ailleurs, comme le disait le poète Prudence, peut-être que s'il les avait rencontrés, ils lui auraient conseillé de se convertir au christianisme! 

    Faute d'avoir fait une telle rencontre, cependant, il s'est surtout occupé à médire de ce christianisme, dont il était jaloux.

    Or Julien l'Apostat a créé à Paris un palais: il était dans le Quartier Latin. Peut-être que l'agnosticisme à la française, par-delà Symmaque, vient tout entier de lui. De son ombre, pour ainsi dire. Planant sur Paris. on y suit clairement sa voie.

  • L'ange comme titre, le spirituel comme chose

    00000000.jpgIl m'est souvent arrivé, ne serait-ce que comme professeur, de lire des récits parlant de fées, et faisant agir celles-ci exactement comme des humains ordinaires. Et si je comprends que, éventuellement, on veuille humaniser des esprits sans corps, comme sont censées être les fées, je n'en reste pas moins perplexe devant un titre, un nom qui n'implique rien, n'engage à rien, comme s'il s'agissait d'un ornement, d'une décoration, à la façon d'une légion d'honneur.

    Et je pense que, pour Jésus-Christ, cela arrive souvent. Loin de concevoir le titre de Christ comme se rapportant à un dieu s'incarnant, à une entité cosmique entrant dans le corps d'un homme, il arrive fréquemment qu'on le voie comme un grade accordé au cours d'un quelconque rituel, un honneur rendu à quelque maître ascensionné – comme on dit communément.

    La manie de ramener la hiérarchie spirituelle à ce genre de titres s'est constatée déjà chez René Guénon, qui prétendait que l'expression renvoyait essentiellement à des degrés initiatiques. Somme toute simple métaphore, jusqu'au titre d'ange peut n'être qu'une façon d'imposer, y compris à soi-même, une affection personnelle, en lui donnant une sorte de légitimité, en le consacrant.

    Mais, comme André Breton, je crois à la substance spirituelle de l'image – non au sens où une affection personnelle puisse être ennoblie ou consacrée par de jolis mots, mais au sens où un esprit effectif affleure du réel physique, voire le dédouble. Il ne s'agit pas d'embellir le monde, mais de révéler ce qui spirituellement s'y trouve. Que cela embellisse le monde au sens d'un Baudelaire, qui voyait le beau esthétique même dans la laideur terrestre, n'empêche pas que le sens objectif des choses n'en soit en rien changé. Comme le disait à peu près Lovecraft, l'imagination prolonge le réel jusque dans le sens du mauvais, et cela donne une joie qui est au-delà de l'image créée. On n'enjolive rien, on révèle ce à quoi aspire l'âme: le sens caché des choses – vers le bien, comme vers le mal. La vérité est belle, disait Platon.

    Ce n'est pas dans ce qu'on préfère personnellement qu'est le divin, ou l'Esprit. Cela peut être le contraire. Et si le merveilleux consiste à tisser des illusions pour cacher le mal, et pour satisfaire un égoïsme émotionnel voulant se persuader qu'il est habité de bons esprits quoi qu'il fasse, on doit lui préférer, somme toute, le réalisme. La comédie, ou la satire, était du reste 0000000.pngpensée comme devant se moquer de telles projections – voilant le réel au lieu de le dévoiler.

    Les cérémonies initiatiques qui fardent les choses jusqu'à les rendre méconnaissables rappellent celle à laquelle participa l'excellent M. Jourdain, quand il eut le bonheur de devenir Grand Mamamouchi. Il rêvait d'un rituel qui le rendrait noble – et, à ce titre, fils des anges. La pièce de Molière se termine tragiquement, pour lui, puisqu'il reste dans son illusion, sa folie. Les forces bonnes qui animent le monde, au contraire – les anges qu'on ne voit pas et dont nul n'est propriétaire –, créent dans cette pièce les couples légitimes, les justes mariages. Ils ne se montrent pas, ne parlent qu'aux cœurs. Aucune magie ne les a inventés sur Terre, ne les a bloqués dans un mot précis, un rituel spécifique. Ils restent libres, et agissent dans la Nature, ou l'Évolution.

  • Un triste destin audois

    000000000.jpgOn m'a un jour raconté dans la haute vallée de l'Aude une triste histoire vraie, dont l'auteur du récit avait été témoin, voire acteur. Il animait avec des amis un cercle mystique, si on peut dire, ou spirituel, et un informaticien parisien qui passait ses étés à Bugarach les a rencontrés, ravi. Il était passionné de kabbale et de spiritualité, et rêvait d'une autre vie, plus imprégnée de lumière céleste. Il a donc décidé de quitter son emploi et son appartement de Paris, et de vivre dans le département de l'Aude avec son pécule accumulé. Il s'est installé dans un village près de Limoux, dans une grande maison où était déjà l'auteur de mon récit. Il avait amené une grande partie de ses livres, car il en avait beaucoup.

    Mais un jour, le propriétaire du logement où tous étaient réunis a décidé d'élever les loyers, et l'essentiel du groupe est parti, laissant derrière lui, je ne sais pourquoi, le récent arrivé: peut-être est-ce lui qui a refusé de partir. Il ne se sentait pas forcément à l'aise avec les autres, ayant toujours vécu une vie rêveuse et solitaire.

    Ou était-ce parce qu'il les trouvait trop mystiques? Ou bien au contraire trop prosaïques? 

    Quelque temps plus tard, hélas, il a disparu. Il s'était passionné pour une femme partie vivre en Sibérie avec les bêtes, était comme tombé amoureux d'elle, et s'imaginait vivre en communion avec elle à distance. Elle avait pourtant eu un enfant avec un journaliste qui était venu l'interviewer et s'était installé dans son tipi, ou sa grotte, ou sa cabane, je ne sais pas très bien.

    Si la communion avec les bêtes était parfaite, était-ce un terrier? À la façon des Hobbits? Bref.

    Notre homme croyait vivre une histoire d'amour par-delà les frontières avec cette Sibérienne d'occasion (elle était venue de la Russie ordinaire, je pense), et voici que, impressionné par des contes plus ou moins véridiques la concernant, il se met à courir en chemise la nuit sur les chemins forestiers en plein hiver – comme il croyait qu'elle faisait, soit parce qu'il avait mal lu, soit parce qu'elle inventait. Car, dans leurs récits, les mystiques exaltés qui vivent avec les bêtes exagèrent facilement.

    Il y avait un film triste de Sean Penn qui rappelle le même drame, appelé Into the Wild, tiré d'une histoire vraie. Horriblement, le pauvre vagabond rêveur qui croyait pouvoir vivre seul en Alaska en regardant dans un gros livre les plantes comestibles, 000000.jpgdessinées ou prises en photo, dans le but de les cueillir de sa main alerte au cœur de la nature généreuse – ce malheureux jeune homme a été retrouvé mort, et on pense que c'est parce qu'il a confondu des plantes similaires, et mangé une qui empoisonnait – en tout cas c'est ce que le film montre.

    Notre pauvre Parisien a dû s'égarer, car il n'est jamais retourné chez lui. Prévenue, la police l'a longtemps cherché, en vain. Puis, ses restes par hasard ont été retrouvés. Les bêtes de la forêt les avaient déjà bien abîmés.

    On n'a pas pu savoir ce qui s'était passé. Ses livres ont été dispersés, recueillis par les uns ou les autres, ou donnés à Emmaüs. On ne lui connaissait peut-être pas d'héritiers. Ou bien les livres ne les intéressaient pas. Je n'en sais pas plus.

  • Renouveaux mystiques, illusions des affects

    0000000000000000000.jpgLes anciens Juifs ont vivement critiqué l'habitude égyptienne, ou plus généralement idolâtre, de vénérer, à travers des images, les proches, de faire d'eux des dieux. Ils voulaient qu'on n'adore et ne vénère que Yahvé, entité cosmique pensante se reflétant dans les profondeurs de soi, par-delà les attachements terrestres. Ce n'est pas, bien sûr, qu'ils aient réprouvé l'amour filial, mais que Dieu devait rester à leurs yeux un concept absolument objectif, indépendant des destinées et affections personnelles.

    Mais l'époque moderne tend à ressusciter l'ancienne Égypte. Et ce qui le suggère est le succès, à sa sortie, du roman de Robert Heinlein Stranger in a Strange Land (1961). Les hippies, en particulier, l'ont adoré. Car que raconte-t-il?

    Il dit qu'un être humain élevé par des Martiens et mis par eux en relation constante avec les Old Ones – les ancêtres désincarnés –, avait non seulement des pouvoirs démesurés, mais aussi une vraie connaissance du monde spirituel. Or, cela l'amenait à rejeter tout esprit de possession personnelle, et donc à pratiquer l'amour libre, et à considérer que chaque être pour lequel il avait de l'affection était un dieu. Tout sentiment de sa part pouvant se relier aux forces cosmiques divines, il pouvait appeler Dieu tout ce qui en lui suscitait de l'intérêt. Il vivait dans un beau monde. Naturellement, à la fin du livre, il était martyrisé par les représentants des religions traditionnelles. Et comme les hippies liaient celles-ci à la bourgeoisie et au capitalisme, on a vu apparaître l'idée que tout serait divin sans l'intrusion dans le monde des riches capitalistes, de ceux qui ont une propriété et un capital privés – que la terre appartenait à tout le monde, et qu'en la libérant du Capital on lui rendrait sa fertilité paradisiaque initiale – pour ainsi dire sa fertilité martienne! Et c'est ainsi que beaucoup de ces hippies se sont 000000.jpginstallés n'importe où pour  poursuivre leur rêve de transformation du monde, sans se soucier des titres de propriété ni de rien. Sauf, bien sûr, qu'une fois installés, ils se sentaient à leur tour propriétaires, et s'étonnaient qu'on leur demande des comptes.

    On peut, certes, vivre dans la fiction que tout est à tout le monde, que la terre qu'on occupe est sacrée, et qu'on est entouré d'êtres sublimes – comme le faisaient les anciens Égyptiens. Parce qu'on se pense délivré de tout égoïsme, on dit que tout ce qu'on aime est divin, et que cela n'a rien à voir avec l'égoïsme spontané, que c'est aussi objectif que le message de Michael Smith, le Terrien jadis élevé sur Mars, qui avait établi un lien entre ses affections personnelles et les entités cosmiques. C'est toute une philosophie mystique, assez répandue en Occident.

  • Cicéron et la république de droit divin

    00000.jpgJ'ai lu le livre III des Fins de Cicéron, publié à part aux Belles-Lettres sous le titre Le Bien et le Mal, après l'avoir acheté à Lyon au cours d'une visite rendue à ma fille, il y a déjà deux ans. L'essence de la morale et même de la spiritualité romaines s'y trouve, inspirée par les Stoïciens, sous une forme dialoguée imitée de Platon, et bien sûr, comme toujours quand on lit la philosophie romaine, on découvre que ce qu'on attribue communément (notamment en France) au christianisme émane en fait de l'ancienne Rome.

    Ce qui m'a frappé est la fin car le début, très théorique, essaie, dans la bouche de vieux Romains initiés, de traduire en mots latins les concepts philosophiques grecs, et ce n'est pas très facile à suivre. Cicéron dit en effet qu'il faut conformer son comportement à la Nature, mais il entend par là bien autre chose que nous, quand nous disons une telle chose. Nous prenons volontiers exemple, à partir de cet adage, sur le comportement des animaux et, lorsqu'on a un reste de moralité, on invente que les bêtes se comportent bien, pour éviter d'avoir à imiter leurs cruautés. Or pour Cicéron il s'agit de bien autre chose, pour la bonne et simple raison qu'il place les dieux dans la Nature. Car par ce mot il entend l'univers entier, le cosmos.

    Et il dit une chose à la fois belle et singulière, que ce que nous attendons des dieux – de l'amour, de l'indulgence, des services rendus –, nous l'attendrons forcément, dans la cité, des autres, et l'exigerons forcément de nous-mêmes, à notre tour. L'élan moral humain a son fondement dans l'imagination des dieux, foncièrement morale.

    Cela fait allusion à d'autres textes de Cicéron dans lesquels il affirme que les étoiles se comportent dans le ciel selon un mode de mesure, de paix, de sérénité, d'équilibre – que nous imitons sur terre, dans la cité, notamment lorsque nous instituons une justice. La justice est l'expression des dieux que nous concevons, parce que nous les concevons vivant dans le ciel, parmi les étoiles, parce que nous concevons les étoiles comme leur émanation première sur le plan physique. En somme, Cicéron parle d'une république de droit divin.

    Et c'était la pensée romaine. Pour Cicéron, la communauté étant à l'image de l'ensemble, étant davantage le reflet de l'univers que l'individu, elle est davantage que lui habitée par les dieux. Il faut donc être prêt à se sacrifier à elle, car elle continue, immortelle, au-delà de soi, et c'est en elle que l'on vit, au-delà de sa mort.

    Celui qui voudrait nier que la république romaine était de droit divin doit lire les récits sur sa fondation, dans laquelle les dieux interviennent effectivement, à travers les oracles. Il n'est pas vrai que la république implique l'absence de divinité au fondement 000000000000.jpgde ses lois. En fait, à Rome, c'était le contraire, on estimait que les dieux étaient davantage derrière la république que derrière les royautés arbitraires.

    C'est pourquoi cette république avait ses héros, et ses épopées, souvent magnifiques, comme celle de Lucain, rendant hommage à Pompée transfiguré après sa mort. (Il vivait sur l'orbe lunaire, dans une lumière dorée, donc parmi les dieux.)

    On critique, en France, les allusions de la république américaine à Dieu, mais c'est finalement conforme à l'esprit républicain originel. C'est la république française, qui ne l'est pas. Et pourquoi? Parce que les Français ne parviennent pas à concevoir le divin autrement qu'à travers un monarque. Ils ont ce côté césarien, transmis par la vénération des Gaulois pour Auguste. Même De Gaulle, quand il a rétabli un semblant de sacralité, s'est référé au catholicisme et à la figure césarienne. Il semble impossible, curieusement, d'en sortir. Marivaux avait beau dire que les dieux voulaient que les hommes et les femmes participent de façon égale à la création des lois, on continue à considérer que les femmes ne seront les égales des hommes que si on renie les dieux. Curieuse manie, plutôt néfaste.

  • Hautes et basses fréquences dans la réalisation mystique

    000000000.jpgIl existe de curieuses théories spiritualistes, assez différentes de ce dont je me suis nourri. Il est dit, dans certains milieux, que les âmes pures et nobles vibreraient selon de hautes fréquences, contrairement aux âmes viles, qui vibreraient sur des basses fréquences

    Cela me paraît plutôt matérialiste: je ne pense pas que les âmes vibrent, en fait, plutôt le corps vibre lorsque l'âme est éveillée. La vie de l'âme n'est pas, en soi, la vie du corps, et il n'est pas légitime, à mes yeux, de la ramener à des fréquences ondulatoires – au fond de nature physique. Au reste, Rudolf Steiner dénonçait, déjà, ce genre de confusion.

    Le plus singulier, si on veut vraiment regarder les choses sous cet angle (qui peut pour ainsi dire servir de métaphore), est que l'homme équilibré a forcément une fréquence moyenne, normale, et pas du tout une haute ni bien sûr une basse fréquence. Pourquoi rechercher de hautes fréquences – qui sont évidemment des effets de l'exaltation, de la passion – sans harmonie avec les fréquences modestes de la nature environnante, terrestre – végétale et minérale notamment? Et surtout, quel lien avec les dieux, dans ces hautes fréquences? Les dieux ne sont-ils pas aussi dans l'harmonie, dans la normalité, l'équilibre? En tout cas, n'est-ce pas le sens de l'Incarnation de Jésus-Christ, que Dieu s'est en lui placé dans une fréquence moyenne, normale, équilibrée, humaine?

    Médiocrité dorée, disait le grand poète Horace! Il l'entendait dans un bon sens. Les vrais dieux sont dans la paix de l'âme. Lorsque l'âme est excessivement enflammée, elle s'enroule sur elle-même, se referme sur son propre brasier, se coupe de la divinité réelle. C'est pourquoi très souvent les mystiques ne recherchent pas les êtres du monde spirituel, plutôt les guides passionnés, mais incarnés. Ils ne s'efforcent pas tant de dialoguer avec les anges que de rencontrer les êtres humains qui leur donnent l'impression d'être des anges, parce qu'ils ont un corps électromagnétique – plutôt qu'une âme – vibrant sur de hautes 0000.jpgfréquences. Et ce qui les fait rêver n'est pas tant ces anges que les maîtres ascensionnés – dont parlaient René Guénon et Gustav Meyrink, deux écrivains également assez mystiques.

    Et que je ne déteste pas, mais ils réduisaient trop les êtres spirituels à ces hommes dits ascensionnés. Or, je crois que les plus nobles anges ne se placent pas dans les âmes qui ont monté, mais dans celles qui, comme le disait Horace, ont entretenu en elles l'harmonie, la paix, la sérénité, l'équilibre – et qui sont parfaitement humaines, en cela, comme Jésus-Christ l'était.

    Ces âmes sont entre le Ciel et la Terre, vivent pleinement leur vie terrestre, avec toutes les valeurs morales qu'elle implique, et en même temps élèvent le regard vers le Ciel, les Anges – sans chercher à se confondre avec eux, ou même à les supplanter. L'amour d'un merveilleux qui cristallise les anges n'est pas celui du fantastique qui grandit la stature humaine sans raison valable. La sagesse chrétienne le rappelle, même si c'est parfois avec raideur.

  • Confinement et sociabilité

    0000.jpegUn argument pour s'en prendre à la fermeture des restaurants et cafés pendant la pandémie est que les Français seraient un peuple particulièrement sociable, ayant besoin de vivre en groupe pour s'épanouir spirituellement et émotionnellement. Il faudrait donc en tenir compte. Et limiter les interdictions, car sinon les Français vont avoir de graves problèmes mentaux.

    Mais j'avoue ne m'être jamais senti français de cette façon, quoique je sois né à Paris et pense en bien parler la langue, et cela me rappelle ce qu'énonçait Voltaire: un vieil abus passe souvent pour une tradition sacrée! Le problème n'est pas seulement le trait de caractère national, mais aussi ce qui est juste pour l'être humain en général. Or, il est clairement défectueux, celui qui ne parvient pas à trouver en lui-même, dans la solitude, les moyens de s'épanouir, de s'équilibrer, de rester sain d'esprit, et qui a besoin, pour cela, de l'engourdissement sensoriel des groupes.

    Il est beau bien sûr de partager une expérience intime, mais l'illusion collective appelée réalité ne peut pas remplacer la connaissance de soi.

    Car c'est aussi dans la solitude, en se scrutant dans les profondeurs, qu'on décèle la véritable organisation du monde, subtile et secrète. Et lorsqu'on l'aperçoit, lorsqu'on la distingue, on sort également de la folie qui guette – on trouve une stabilité intérieure, une solidité de représentation, et même un épanouissement affectif.

    Aimer s'étourdir de fausses idées généreuses en s'unissant affectivement dans les restaurants peut amener à ne croire individuellement en rien – à ne pas croire que le monde soit en lui-même de forces morales objectives. De fait, à Paris, on tend volontiers à l'athéisme. 

    Le confinement renvoyant à soi peut aussi être une épreuve salutaire – le moyen de trouver, dans son organisation propre, le reflet de celle du monde, et donc de saisir les forces qui existent objectivement au nord du cœur, comme disait René Char: pas le pôle qui attire le cœur au hasard parce que la société, la nation prend un pli arbitraire – mais celui qui réellement existe près du 0000.jpgcœur, et le tire vers un nord réel, objectif – étoile polaire que les mystiques chrétiens n'assimilaient pas par hasard à la sainte Vierge.

    Elle était l'étoile de la mer qui guide les marins durant leurs longues journées, et elle n'était pas un être illusoire, mais réel – que le nombre y crût ou non n'y changeait rien. On la trouvait au fond de soi, où l'intelligence la reconnaissait pour être la reine des anges – et si la profondeur manquait, on reconnaissait au moins l'un des saints de son peuple béni, parce que les profondeurs de l'âme reflétaient le ciel comme un miroir, et que regarder en soi était dévoiler les êtres célestes dans leur cité sainte.

    Paradoxalement, c'est à partir de cette vie individuelle pleinement assumée que l'on pouvait fonder des sociétés saines, non mues par l'égoïsme partagé, mais par l'amour et le sens de ce qui est juste, de ce qu'il faut faire ensemble. Cela débouche sur des rituels collectifs, ou du moins des projets communs, plus que sur des fêtes. 

    Donc, le confinement, si réellement il est obligatoire, gêne la tradition, mais il est une chance pour l'humain, pris individuellement ou même comme membre d'une communauté. Il peut lui permettre de se refonder lui-même, et par là de refonder ses organisations collectives. C'est pourquoi David Lynch, grand homme d'aujourd'hui, a indiqué que la pandémie avait certainement une valeur providentielle.