Université

  • L'illusion du beau style à l'Université, ou le regret de la littérature

    000000000000.jpgBeaucoup de professeurs d'université, doués depuis leur tendre enfance du talent de la composition, n'ont jamais eu de difficultés excessives à avoir leurs postes, puisque c'est sur ce talent qu'on est jugé, lorsqu'on passe les principaux examens pour devenir professeur. Le style est secondaire, toutefois il permet de départager les professeurs entre eux, car il donne quelques points, ou en enlève. Donc, comme les professeurs se retrouvent en une petite communauté choisie, fièrement unie par la réussite aux concours et leur talent de la composition, ils se mesurent entre eux selon la capacité au style, et se piquent tous plus ou moins d'en avoir un meilleur que les autres, ou d'en savoir plus sur ce sujet. Il ne vient pas à beaucoup de s'occuper d'invention, comme le faisait la rhétorique classique, car cela ne permet pas vraiment d'avancement. C'est même plutôt dangereux, car trop d'originalité pourrait être assimilé à de la subversion. En France, notamment, relier la littérature et la philosophie à la religion ou à la théosophie semble contrevenir au sacré principe de laïcité, et l'originalité dirigée systématiquement vers les mystères de la sexualité est passée de mode.

    Il reste donc le style, pour se départager, et les professeurs se scrutent pour savoir qui a le plus beau, qui plaît le plus par sa diction ou son langage - et pourrait, le cas échéant, recevoir les plus purs éloges de Gustave Flaubert sous ce rapport.

    C'est évidemment le cas en particulier des professeurs de lettres voire de philosophie, puisque, lisant et étudiant de grands écrivains, on attend d'eux qu'ils aient des compétences en beau style. C'est dans leurs départements que l'on attribue deux ou trois points, dans les notes aux concours, au beau style. Et ils en dissertent en cours même, et j'ai entendu souvent, à cet égard, des affirmations assez absurdes, car certains en font pour se démarquer – bien que, en tout état de cause, le style des professeurs de lettres reste en moyenne inférieur à celui des écrivains authentiques. Beaucoup critiquent par exemple le style de Michel Houellebecq mais il est assez clair que Michel Houellebecq 0000000000000.jpgleur est sous ce rapport très supérieur – en général.

    Un spécialiste de J. R. R. Tolkien a un jour critiqué publiquement mon style, alors que, dénué d'invention, il passe son temps à cacher la dimension spirituelle et ésotérique de son auteur de prédilection, cela m'a fait un peu rire. Il n'a pas écrit lui-même un seul recueil de poésie ou un seul récit de fiction, on ne sait pas d'après quoi il peut bien juger, quelle compétence il a montré.

    Mais ce qui m'a fait rire plus récemment est la prétention d'un professeur que je ne nommerai pas et qui a affirmé, dans un cours auquel j'ai assisté, que le verbe apprêter ne pouvait s'entendre qu'ironiquement, depuis que Flaubert l'avait utilisé ainsi. Piqué par la curiosité je suis allé regarder le dictionnaire, qui n'admet absolument pas que l'ironie soit obligatoire dans ce mot, et je me demande vraiment quelle est la prétention de ceux qui pensent pouvoir créer une langue plus littéraire que la langue ordinaire, en se situant dans une sorte de secte flaubertienne indépendante du dictionnaire, qui pourtant a un caractère légal. À cet égard, Flaubert est souvent brandi par les professeurs de lettres: ils se croient vraiment dans sa lignée, de son génie. Cela peut réellement faire rire.

  • Art du discours et études françaises, ou l'obsession de la composition

    000000000.jpgLes professeurs de lettres, notamment à l'université, ont une curieuse propension à prétendre savoir ce qu'est un beau style alors qu'ils ne sont pas recrutés sur cela, ou très secondairement. Rappelons que la rhétorique antique avait trois critères majeurs pour évaluer un beau discours: l'élocution, la composition, l'invention. À l'écrit, l'élocution correspond au style. Or, le premier critère du recrutement des professeurs, au concours de l'agrégation notamment, est simplement la composition. Il s'agit avant tout de savoir ranger et ordonner, selon une démarche rationnelle, les idées et les faits établis, sans chercher à rien apporter de nouveau.

    Peut-être que le style à l'écrit et l'élocution, aux épreuves orales, comptent; mais peu. J'ai constamment eu des éloges sur mon style, même quand j'étais tout jeune, lorsque je faisais des dissertations d'agrégation. Mais les notes pouvaient quand même être mauvaises, car ce qui comptait était la composition.

    Même le contenu ne demande pas d'invention, car il s'agit avant tout d'intégrer les données officielles relativement aux sujets et auteurs étudiés. Pas forcément dans un sens déterminé à l'avance, en théorie, mais tout ce qui a pu être dit. S'il y a orientation idéologique ou philosophique, elle émane du contenu critique général, non du sujet même. Ni, en principe, du correcteur, qui doit respecter la logique de la chose.

    Je ne sais pas si le style est important ailleurs dans les études académiques: je n'en suis pas persuadé. Les Français se piquent d'y accorder plus d'importance que les autres, d'aimer le sens de la formule, mais qu'on me l'ait concédé ne m'a jamais mis à l'abri de critiques acerbes relativement à la composition ou au respect des présupposés universitaires. Car je ne prétends pas que cela ait jamais été mon fort.

    Tout le monde admet que Pierre Bourdieu avait un style horrible; mais cela ne l'a jamais empêché de réussir dans les milieux académiques.

    Là où l'université française pèche dangereusement, c'est dans le peu de considération qu'on y a pour l'invention. Elle est au fond interdite à l'agrégation – et les doctorats n'ont qu'une importance secondaire dans l'évolution de carrière. Aux États-Unis, ils sont au contraire d'importance primordiale, et cela en dit long sur les différences entre les deux pays – explique sans doute le 0000000.jpgdéclin ou la stagnation mortifère de la France et de ses études, et les progrès constants réalisés ailleurs. Pensons que le grand professeur aux États-Unis propose un cours spécifique, qui est son domaine de recherche; en France, on se sent honoré quand on donne des cours pour préparer l'agrégation, le grand concours national! N'est-ce pas profondément ridicule, et contraire aux principes les plus sains et les plus sages de la rhétorique antique?

    C'est bien, qu'en France, on ait l'art très intellectuel de la composition: en soi ce n'est pas mauvais. Mais la qualité est dans le bon équilibre des trois critères, non dans le fanatisme voué à un seul!

    Et puis, socialement, empêcher les inventifs de réussir en exigeant d'eux essentiellement une soumission à la tradition universitaire est simplement une catastrophe.

    Et, quoi qu'il en soit, les professeurs de lettres ne sont pas même bien placés pour parler du style, puisque le leur ne leur a jamais réellement permis d'être là où ils sont.

  • Charles Perrault et la civilisation galante

    0000000000000.pngIl est évident que la spécificité des Contes de Charles Perrault, dans la littérature du dix-septième siècle en particulier et dans la littérature française en général, est la place qu'y occupe le merveilleux, et qu'il en va de même pour les contes de fées de Mme d'Aulnoy (les deux auteurs sont cette année au programme de l'agrégation de lettres, en France); mais curieusement c'est la dernière chose que la critique songe à évoquer.

    On ne sait si les prunelles universitaires sont tournées vers l'endroit qu'ouvrent les paupières ou vers un autre, mais le fait est que ce qui les passionne est la question en réalité secondaire de la sociologie des contes: sont-ils une trace de la tradition populaire, ou l'expression des mondanités françaises? On se doute que, fascinés par le souvenir de Louis XIV et de son époque prestigieuse, les professeurs actuels penchent plutôt vers la seconde réponse, mais il ne vient pas à l'esprit de beaucoup d'entre eux que cela n'a pas tant d'importance. L'éblouissement des problématiques nationales confine la poésie dans d'obscures apories. Entre les paysans du Moyen Âge et les dames du Grand Siècle, mon cœur balance-t-il? Pas vraiment. Je pense que l'enjeu est bien autre.

    Le plus troublant est que quand les faits obligent absolument à aborder cette question du merveilleux, la plupart des professeurs s'y refusent en disant qu'elle est trop difficile, qu'ils ne regarderont que le galant, qu'ils ne peuvent traiter le mystère manifesté par le vivant symbole – si on peut dire. En ce cas, lorsqu'il s'agit de parler de contes de fées – du dix-septième siècle ou d'un autre –, peut-être devraient-ils laisser la place à d'autres.

    Il est vrai que même Yvan Loskoutoff, qui a montré comment le courant mystique issu de François de Sales, et épanoui en Mme Guyon et Fénelon, a trouvé à s'exprimer dans le conte de fées – que même lui n'en donne pas trop d'illustrations détaillées. Il n'ose pas, dirait-on. Même Jacques Barchilon, qui avait lu Coleridge – ou plus probablement J. R. R. Tolkien et C. S. Lewis qui le citaient, mais qu'il ne cite pas –, même Jacques Barchilon n'évoque que brièvement l'étirement ou le raccourcissement du temps 000000000000000.jpgpropre à l'action féerique. On regarde à la fenêtre du mystère sans oser aller à la porte: Dieu garde l'universitaire agnostique d'aller plus loin.

    Singulier phénomène que celui de Marc Escola qui, dans son livre sur les contes de Perrault, cite ce dernier sur les sorciers, les démons et les anges qui commandent aux éléments, mais n'en dit pas un mot dans son développement, et ose même dire que Perrault dans ses croyances exerce une forme d'esprit critique. Évidemment, il ne le démontre pas non plus. Jusqu'à quel point? De quelle manière? Nous n'en saurons rien. Forme d'esquive?

    On peut tourner autour du pot, mais pas toucher au sacré, au merveilleux en littérature. Est-ce laïcité? En ce cas, la laïcité ferait mieux de supprimer l'étude de la littérature dans l'enseignement public. Se servir du conte de fée pour s'encenser dans son appartenance à la nation n'a rien de bien moral. Du reste, quelle moralité, dans les salons mondains? Quelle hauteur de vues? J'entends que les dames qui y rêvaient du Roi pouvaient aussi être lettrées, élégantes, intelligentes, et je les aime, moi-même – si elles ont produit une véritable œuvre. Tout est dans les œuvres, disait saint Paul: et tout pécheur se rachète par un beau poème. Mais le phénomène en lui-même n'est pas si important, puisqu'il est purement social et biologique – qu'il n'a en rien en lui-même de culturel.

    Il faut apprendre à regarder sérieusement le merveilleux, si on veut pouvoir parler de littérature; à cet égard la sociologie est de peu d'importance. Oui, les fées présentées comme immortelles ont un statut d'anges terrestres, dans les contes; oui, elles sont à ce titre dans la lignée de la mythologie celtique persistante. Il faut bien l'assumer. Tout tourne bien autour d'elles. C'est bien à elles qu'on reconnaît le genre du conte. Non au contexte social.

    Sur ce texte, mon ami Sylvain Leser a réalisé une magnifique vidéo, que je recommande chaudement: 

  • Marc Escola et le merveilleux arbitraire (de Charles Perrault)

    d8b906427735f49b464add414ac2a3c1.jpgJ'ai déjà présenté Marc Escola et son travail sur les Contes de Perrault, intéressant à maints égards mais qui méconnaît, selon moi, l'importance de ce qu'on peut appeler la mythologie chrétienne chez l'auteur, alors même qu'il ne laissait pas, dans ses divers écrits, de s'en réclamer. Il allait jusqu'à l'affirmer en lien avec la mythologie populaire, et la croyance aux fées. J'ai donné l'exemple des objets dits fées, et qui, animés d'eux-mêmes, émanaient clairement des sorciers. Mais d'autres exemples peuvent être donnés, de cette mythologie chrétienne dont, chez Perrault, la critique universitaire ne peut, ou ne veut apparemment pas parler.

    Marc Escola dit notamment que le nombre sept, pour les fées de La Belle au bois dormant, est arbitraire. Est-il lassé par les symbolistes qui, certes, disent tout et n'importe quoi? Ou ignore-t-il vraiment que ce nombre revenait incessamment dans les rituels? Il y a sept péchés, sept vertus – et justement ces fées sont là pour accorder des vertus, des qualités morales à l'enfant qui vient de naître. Elles ne sont rien d'autre que ces vertus personnifiées. C'est attesté même par les apsaras orientales, également des vertus personnifiées; et les houris islamiques; et les Victoires romaines: l'idée est universelle. Non parce que les peuples primitifs se sont copiés dessus ou parce qu'il y a eu une révélation primordiale, mais parce que l'idée est vraie, quoique même les symbolistes les plus ésotériques ne comprennent pas forcément comment, ni pourquoi.

    Marc Escola dit aussi que quand le prince arrive à proximité du château endormi depuis cent ans, des locaux lui servent, sur ce château, des histoires fantastiques qui se valent toutes, et que le choix par Perrault de l'une d'entre elles est arbitraire. Mais non. Les trois premières sont relatives au monde infernal: ce serait un château de revenants, de sorciers ou d'un ogre. La quatrième dit qu'une bonne fée l'a endormi en attendant justement l'arrivée du prince. C'est la bonne version: c'est évident. D'abord parce que celui qui la fait la tient de son père qui la tenait du sien, et qu'il y a donc une filiation fiable, une suite claire de témoignages – quand les autres ne faisaient qu'inventer sans source. Ensuite, et surtout, parce que Perrault veut croire davantage aux bienfaits des fées qu'à leurs méfaits, parce qu'il croit que le merveilleux manifeste Dieu, et que, chrétien, il pense que Dieu fait plus de bien que de mal: il présente cet endormissement comme un don.

    Les dons de la fée marraine à Cendrillon sont évidemment dus à sa bonté de cœur. Pour ainsi dire, le conte met sur un même plan ce qui est terrestre et ce qui est céleste, matériel et spirituel. Du point de vue de la temporalité, la bonté de Cendrillon maltraitée est récompensée en un seul geste, alors que, en principe, c'est plus tard que l'autre monde supplée à l'injustice de 0000000000000.jpgcelui-ci. C'est donc une avance d'hoirie. Ou, dit encore autrement, Perrault précipite ce qui est donné après la mort, pour le donner avant. Comme dans le théâtre classique, la chronologie est brouillée, parce que le conte se situe hors du temps. Le prince épousant peut aussi, de cette sorte, renvoyer aux épousailles célestes évoquées par le Cantique des cantiques – et dont se nourrissait le mysticisme chrétien jusque dans les couvents. Lorsque, devenue princesse, Cendrillon pardonne à ses sœurs, c'est aussi l'âme couronnée pardonnant à ses ennemis, une fois mise au Ciel. La fée n'est dès lors que l'intermédiaire de Dieu, ramenée à une figure familière et féminine, celle de la marraine. Cependant la marraine terrestre est théologiquement une incarnation de la mère spirituelle – un visage physique donné à l'ange gardien. La citrouille métamorphosée rappelle toute la thématique de la matière transfigurée dans la Jérusalem céleste: on croyait au miracle.

    Perrault en tout cas dit qu'il y croyait, dans ses Pensées chrétiennes, et que les anges gouvernaient les éléments. La logique n'est donc pas parodique ou rationaliste; elle est juste celle de François de Sales, que tout le monde connaissait à cette époque, et sur lequel je reviendrai une prochaine fois.

  • Charles Perrault et le burlesque selon Marc Escola

    000000000.jpgMarc Escola, professeur à l'université de Lausanne, a publié un commentaire des Contes de Charles Perrault chez un éditeur et dans une collection de référence. Il prend globalement le parti de dire que Perrault s'adonnait à la parodie des contes comme il s'était déjà, sur le modèle de Scarron, occupé à parodier l'épopée antique. Il rappelle de quelle manière il prenait plaisir, dans sa jeunesse, à récrire Virgile d'une façon burlesque, et émet l'hypothèse qu'il procède de la même façon avec les contes, quoiqu'il ne s'agisse pas d'un genre répertorié par la rhétorique classique, et qu'il n'y ait pas eu, à ce titre, de modèles connus avant lui dont il pût se moquer.

    Cela n'est pas impossible, et on peut voir, dans ces contes, des traits de burlesque par exemple dans les allusions aux vêtements, qui étaient à la mode du temps de Perrault même, à Paris – telles que la dentelle anglaise – ou à des armes contemporaines, telles que l'espingole. Un auteur de contes authentiques, comme certains ont voulu que fût Perrault, aurait sans doute placé des objets plus anciens, dans ces récits. Même les fées sont parfois ridiculisées, notamment la fée marraine de 0000000000.jpgCendrillon, qui est obligée de creuser elle-même la citrouille pour en faire un carrosse. Le contraste avec sa nature d'immortelle crée bien un effet comique.

    Néanmoins, je pense que Marc Escola tire trop systématiquement les choses dans ce sens. Sans doute, Charles Perrault est plein de ces plaisanteries galantes qui le faisaient par exemple rejeter de J. R. R. Tolkien, et qui préparaient, assurément, le style d'un Crébillon fils – auteur, au dix-huitième siècle, de Tanzai et Néadarné, sorte de roman merveilleux constamment mêlé d'allusions sexuelles. Ce ton galant pouvant encore être décelé chez Mme d'Aulnoy, et même chez Jacques Cazotte (l'auteur du Diable amoureux, 1772), qui cependant prenait davantage au sérieux les manifestations du monde spirituel que le merveilleux présuppose – ce qui semble, du reste, avoir rebuté le critique Jacques Barchilon. Car Cazotte s'est finalement rallié au courant théosophique de Louis-Claude de Saint-Martin, comme le raconta plus tard Charles Nodier.

    De mon point de vue, cela trahit aussi quelque chose pour Charles Perrault: le burlesque était le voile par lequel il essayait de rendre agréables ses contes à son public plutôt sceptique; mais lui-même ne l'était pas forcément autant qu'on croit, il n'était pas le rationaliste qu'a caractérisé la critique Anne Defrance dans une récente publication. Et la raison en est toute simple: Marc Escola lui-même a publié des extraits d'écrits privés, de Perrault, dans lesquels il avoue tout bonnement croire aux sorciers – dit qu'ils existent 00000000000000.jpgabsolument –, et aussi aux anges, comme esprits directeurs des éléments – et donc de la nature, ou de ses phénomènes.

    Mieux encore, il défendait les contes traditionnels comme étant chrétiens, et attaquait les fables antiques comme étant païennes, immorales, dénuées de sens. Cela n'était pas pour de rire: depuis les premiers temps chrétiens, la poésie chrétienne était allégorique explicitement, et à vocation morale, comme on peut le voir chez Prudence (au cinquième siècle). Le merveilleux devait avoir une visée morale, et la condamnation du merveilleux exceptait sa portée allégorique explicite, si elle était possible – ou sa conformité aux principes chrétiens, comme le disait jusqu'à François de Sales, quasi contemporain de Perrault.

    Tout se tient donc, car le catholicisme de Perrault est avéré. Le burlesque total pour les épopées antiques était logique; pour les contes, il ne convenait qu'autant qu'ils se rattachaient au paganisme, c'est à dire, pour Perrault même, d'une façon secondaire. Il prenait plus au sérieux qu'on ne le pense ce dont il parlait.

  • Les universitaires du style

    Three_Witches_(scene_from_Macbeth)_by_William_Rimmer.jpgJ'ai été pris dans une polémique il y a quelques mois, à propos de J. R. R. Tolkien. C'était avec un universitaire qui en était officiellement spécialiste et qui avait commenté, peu de temps auparavant, un article du présent blog consacré à ce grand auteur: il m'invitait à lire un numéro de la revue Europe où il l'évoquait aussi. La présentation ne m'en a pas enthousiasmé, parce qu'elle présentait sa mythologie comme un simple fantasme, sans rapport avec une réalité spirituelle. Tolkien ne pensait pas cela, et je trouvais que c'était lui imposer une vision matérialiste de son imagination.

    Quelque temps plus tard sur Twitter on demande, donc, à cet universitaire ce qu'il pense de mes articles sur Tolkien publiés dans mon carnet de recherche, un blog de doctorant ou de docteur, de chercheur. Il répond publiquement que mon style est pompeux et que je commets des erreurs graves. En particulier, j'affirme que Tolkien n'aimait pas les représentations théâtrales des sorcières de Macbeth.

    Il le dit dans son traité sur les Contes de fées. Il parvient à lire le passage de Shakespeare, raconte-t-il, mais déteste le voir représenté.

    Ne se souvenant plus de cette parole et procédant par généralisation, l'universitaire spécialiste publie l'idée que c'est faux, parce que Tolkien a déclaré qu'il préférait les représentations de Shakespeare à sa lecture qu'il jugeait ennuyeuse.

    Il l'a effectivement déclaré dans sa correspondance, à propos d'Othello et du monologue triste de Desdemona. Mais mon propos concernait la façon dont Tolkien se défiait des êtres magiques représentés visuellement: si le Desdemona_(Othello)_by_Frederic_Leighton.jpgmot peut nommer des faits de l'âme, l'image est plus physique, et donc fait rater l'essence des êtres en question.

    Un problème peut-être trop ésotérique pour avoir été relevé comme important par les penseurs ordinaires; mais en fait très important pour Tolkien, qui n'était pas un homme ordinaire.

    J'ai cité son passage sur Macbeth, et le professeur spécialiste a supprimé toutes ses interventions.

    Je lui ai aussi reproché sa malveillance relative à mon style. Les universitaires qui n'ont jamais publié aucune œuvre littéraire, ni poésie, ni roman, ni rien de ce genre, prétendent souvent s'y connaître en style. Ils sont pourtant dénués de compétence sur le sujet. Pour affirmer le contraire, celui-ci m'a assuré qu'il faisait aussi étudier Marcel Proust, pas seulement Tolkien. Le sens de cette remarque m'a totalement échappé. Elle m'a néanmoins rappelé tous ces professeurs de lycée de ma jeunesse qui, sans fondement aucun, se posaient comme spécialistes de la beauté du style parce qu'ils diffusaient la littérature nationale...

    Peut-être voudra-t-on rappeler que les concours que passent victorieusement les professeurs ont aussi des examinateurs qui veillent au beau style.

    Vraiment? Je me souviens avoir eu de mauvaises notes, à ces concours, mais avec la mention sur la copie que mon style restait beau. Un certain Jean-Louis Backès à cause de cela avait écrit que j'allais triomphant vers le supplice infâmant. Mon détracteur a eu de bonnes notes, sans doute. Mais je ne vois pas ce que ça prouve.

  • Le sentiment personnel des supérieurs a-t-il une influence légitime?

    darwin.jpgPoursuivant ma réflexion sur la tendance des universitaires et professeurs à partager les mêmes sentiments et à ainsi former une communauté indépendamment d’une véritable réflexion critique, je voudrais parler de ma fille, qui fait des études de lettres et de sociologie à un niveau poussé, sans doute supérieur à celui que j'aie jamais atteint. Parti avec elle en Norvège pour voir son frère qui y vit, j'ai eu l'occasion de converser des sujets de dissertation qu'elle doit traiter, et il y en avait un qui nous a occupés un certain temps, qui était de savoir si la théorie pouvait influencer la pratique et changer les choses en bien – améliorer l'humanité, l'aider à évoluer.

    Je lui ai demandé si elle avait développé l'idée que le darwinisme avait favorisé en Amérique l'esprit d'entreprise en même temps que l'individualisme et l'égoïsme – puisque toutes ces choses sont liées et sont les faces noires et blanches de la même pièce. Moi-même je l'avoue, j'aime les humains, et regarde surtout la faculté des Américains à entreprendre, leur courage à le faire, leur liberté à créer, bien que je sois aussi rebuté, comme presque tout le monde, par la sauvagerie des rapports sociaux.

    Ma fille me répond, justement, que ses professeurs ne veulent absolument pas entendre parler du moindre bienfait permis par le darwinisme social, qu'ils ne font qu'en dire du mal, qu'ils n'y voient que ténèbres et horreur. Que par conséquent elle n'aurait jamais osé faire le moindre paragraphe sur la question, parce que, au-delà de l'objectivité affichée, c'est le sentiment commun aux professeurs qu'il faut considérer dans ces sortes de choses.

    Un pragmatisme lucide, mais qui me montrait ce qui peut-être m'a empêché de réussir dans les études supérieures: le sentiment commun aux professeurs qui corrigent, je m'en moquais complètement. C'est offensant, en un sens. Mais j'aime réellement la logique pure hors de tout communautarisme émotionnel. À ma façon propre, je suis moi aussi un gros individualiste.

    Pour plaisanter à demi, j'ai répondu qu'en ce cas on n'avait qu'à montrer comment la théorie marxiste avait permis de grands progrès sociaux en Chine et en Russie. C'est plus dans la ligne, pour ainsi dire. Plus dans les sentiments de ces gens. Même s'ils disent que non, maintenant qu'on sait ce que ça a donné, moins de bien qu'on pouvait chirac.jpgespérer. Mais moins de mal qu'on le dit parfois, aussi. Cela dit en toute objectivité. Les femmes en Chine sont plus libres qu'au temps de l'Empereur.

    Cela me rappelle Jacques Chirac, qui ne faisait rien mais énonçait ses sentiments en public en pensant qu'ils allaient influencer le peuple. Il aurait fallu pour cela que son avenir dépendît de ses affections personnelles, comme pour les étudiants notés par les professeurs; car s'ils se plient à leurs sentiments, c'est aussi parce qu'ils espèrent avoir un métier et gagner de l'argent. L'argent a plus d'influence qu'on pourrait croire sur les études. Comme en Amérique. C'est seulement qu'en France l'État est proportionnellement plus riche. L'individualisme y est donc moins bien vu.

  • Georges Gusdorf et la mythologie (suite)

    Georges-Gusdorf.jpgJ'ai raconté l'autre jour que mon directeur de thèse m'avait reproché, lors de la soutenance, d'avoir repris des idées de Georges Gusdorf, lequel pourtant il m'avait posé comme base solide de ma réflexion, lors de notre premier entretien. À l'inverse, il s'est plaint que je ne me fusse pas appuyé sur des noms plus populaires, relativement au Romantisme, mais qu'en réalité je ne connaissais pas, et qu'il ne m'a jamais cités. Croyait-il qu'il allait de soi qu'on dût les connaître? Mais pourquoi en serait-il ainsi? Qui fait autorité de façon évidente? Personne.

    Et puis pourquoi me reprocher de m'appuyer sur les idées d'un penseur qu'on m'a conseillé, si on ne l'a pas lu en détail? Peut-être que le nom de Gusdorf faisait chic dans certains milieux autorisés, mais qu'on ne savait pas ce qu'il recouvrait, qu'on croyait évident qu'il synthétisait les choses dans un sens matérialiste et fonctionaliste. La vérité devait faire bondir. Mais étais-je coupable de l'avoir dite?

    J'avais de surcroît prévenu que ce qui m'intéressait était ce dont parlait principalement Gusdorf pour le Romantisme - la dimension mythologique, telle que la comprenaient Frédéric Schlegel et Novalis. Mais était-elle connue de mon directeur de thèse? Après avoir gardé le silence, il a fini par dire: Cette dimension m'intéresse. Mais c'était pour se plaindre, le jour de la soutenance, que je l'eusse exploitée en profondeur. Quel en est le ressort?

    Il devait sentir que j'étais prêt à abandonner. Ce n'était sans doute pas dans son intérêt.

    Le fait est que Georges Gusdorf est un penseur méconnu, morin.jpgEdgar Morin même l'a déclaré, pour des raisons qu'on ne démêle pas bien. Les initiés reconnaissent qu'il a sondé le Romantisme à une profondeur exceptionnelle, mais pour celui qui ne l'a pas lu et s'imagine seulement le connaître, cette profondeur se recoupe forcément avec la vulgate universitaire, la doctrine habituelle – faite plus ou moins d'Existentialisme dégénéré.

    Au fond, j'étais coupable d'avoir réellement lu les livres que lisent les initiés et que citent seulement les autres. On m'a accusé de n'avoir que trop lu les œuvres des auteurs savoisiens que j'étudiais, mais on peut aussi me juger coupable d'avoir trop bien lu Georges Gusdorf! On me l'a cité pour me piéger, peut-être, pensant que je ne parviendrais pas au bout de ses volumes épais, et qu'on pourrait me le reprocher, pointant du doigt mes manques. Mais on n'a pu que pointer du doigt les volumes plus communs qu'effectivement je n'avais pas lus et qui ne m'intéressaient pas, que de toute façon on ne m'avait pas cités, et que je n'étais donc nullement obligé de connaître.

    Oui, je l'admets, je ne suis pas sociable, le sentiment de mes supérieurs me laisse de glace, ne m'influence aucunement, je ne veux pas forcément faire partie de leur communauté! C'est ce qu'on a voulu me faire payer. C'est en sens que la science universitaire est toujours plus ou moins de la cooptation. C'est la cause même de la méconnaissance qu'on a de Gusdorf, qui à certains égards me ressemblait: il critiquait la masse des professeurs d'État.

     

  • Histoire du débat des Savoyards et des Savoisiens

    pingon.jpgJ'ai déjà mentionné les reproches qu'on m'a faits, lors de ma soutenance de thèse, relativement à la différence entre Savoyard et Savoisien. On fait comme si c'était scientifique, que cette différence, et il y a là quelque chose de radicalement illogique. Car ce débat a été initié par Jean de Pingon – romancier, pamphlétaire, fondateur du mouvement indépendantiste de la Ligue savoisienne. C'est lui, qui a tenu à proscrire le mot Savoyard parce qu'il le jugeait insultant – qu'il renvoyait à ce que les anciens Romains appelaient une plèbe, alors qu'il regardait la Savoie comme ayant été un peuple à part entière, avec son aristocratie et son unité globale, embrassant toutes les classes sociales.

    Je m'en souviens d'autant mieux que, je ne le cacherai pas, je l'ai fréquenté avant qu'il ne lance ce débat dans le public, et qu'il avait déjà cette opinion, qu'il développait volontiers devant moi. Et le fait est qu'au dix-neuvième siècle, le mot savoisien renvoyait bien au sentiment national propre à la Savoie, que les historiens faisaient remonter aux Allobroges ou aux Burgondes.

    Mais on utilisait Savoyard aussi pour l'aristocratie, et le prince Eugène rapporte, dans ses mémoires, qu'on l'avait présenté comme Savoyard. C'est le mot qu'il utilise. Il n'a pas l'air de le trouver insultant.

    L'incohérence des historiens à cet égard est qu'ils ont estimé que Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait. Oui, mais ensuite, ils veulent que, dans les thèses de doctorat, on évoque le débat qu'il a lancé, en prenant partie contre lui. Si Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait, pourquoi participer à un débat qu'il a lancé? C'est incompréhensible.

    Cela montre qu'il y a un fond de vérité dans ce qu'il a énoncé, et que les intellectuels d'État sont simplement chargés de le contredire, et de proclamer que le mot de Savoisien est impropre, que seul le mot de Savoyard musee savoisien.jpgl'est. C'est du reste dans ce sens très politique que vont les dictionnaires les plus récents. À croire que leur confection est subventionnée par le gouvernement!

    Eh, c'est le cas. Et moi qui croyais qu'ils émanaient de sages bénévoles...

    Car les plus anciens dictionnaires disent que Savoyard et Savoisien sont simplement synonymes. Mais Jean de Pingon a fait évoluer les choses... On l'a puni en proscrivant le mot de Savoisien, ou en le restreignant aux indépendantistes. Même le Musée savoisien de Chambéry du coup devient suspect...

    Tout cela montre que l'histoire et les sciences humaines en général doivent se dégager de la politique, et ne pas se sentir obligées d'entrer dans des débats sur la forme que doit prendre le corps collectif. Elles doivent avoir un point de vue humain global, et se moquer des nations ou des États, qui n'ont réellement aucune valeur scientifique. Qu'importe à l'historien objectif que la Savoie prenne ou non son indépendance? Cela ne le regarde pas. Moi-même j'y suis relativement indifférent, je ne m'intéresse qu'aux faits, physiques ou psychiques – à l'histoire, et à la poésie.

  • Savoyard et savoisien à l'Université

    remi 01.jpgJe me souviens encore que, durant ma soutenance de thèse – plutôt à la fin, comme pour conclure sur le fond du problème que posait mon travail –, on m'a reproché de ne pas poser la question politique impliquée par l'emploi du mot savoisien. Il semblait presque qu'on m'avait inventé des défauts pour justifier qu'on s'en prît à moi à cause de mon indifférence à cette question. Ce n'est pas qu'on m'accusait d'être indépendantiste, on me reprochait de ne pas avoir parlé contre les indépendantistes. Cela démontrait que j'étais de leur côté. Si je les laissais naturellement croître sans m'opposer à eux, si je laissais la nature séparatiste du peuple se déployer librement, c'est que je n'étais pas républicain.

    La République, c'est d'imposer la nation rationaliste, peut-être!

    Je répondais que j'avais utilisé les deux mots, savoyard et savoisien, sans connotation, sans implication particulière, simplement pour éviter les répétitions, ou alors pour me replacer dans le contexte de l'ancienne Savoie – où, dans l'aristocratie, qui effectivement croyait à la nationalité savoisienne, on utilisait le mot savoisien. Le fond du problème était que, aux yeux des universitaires, ce mot était dangereux et fallacieux, puisque le peuple se sentait français avant tout. Il fallait donc utiliser le mot savoyard. Mais le peuple ne se sentait pas forcément français avant tout, ce n'est pas vrai, on ne peut pas l'affirmer.

    Cela rappelle le jour où le footballeur Zinédine Zidane a accepté l'hommage officiel de l'État algérien. Mais vous, en tant que Kabyle, vous n'avez pas de rapport avec cet État, vous préférez la France qui a libéré la Kabylie, lui disait-on. Il répondait qu'il recevait cet hommage avec bienveillance, que l'État algérien représentait aussi les Kabyles. Le colonialisme français avait toujours le même argumentaire. L'État turinois représentait bien les Savoyards avant 1860, cela ne fait aucun doute, les rois de Sardaigne étaient bien les rois des Savoyards.

    Pour me défendre, encore, je disais avoir utilisé savoisien comme Paul Guichonnet avait utilisé Hexagone pour France, pour varier les mots. Bruno Berthier me dit que ça n'a rien à voir, que Hexagone ne porte pas en lui de connotation politique. Bien sûr que si, je réplique, il renvoie à la perfection mathématique dont les historiens remi 01.jpgpatriotes veulent nimber la République française, il désigne une forme idéale qu'il est interdit de changer. Chez Paul Guichonnet, grand patriote hexagonal, c'était patent, c'était évident.

    Bruno Berthier a bien été obligé d'en convenir.

    Mais cette forme de la France républicaine, justement, est le prétexte pour me faire des reproches vides de sens. Il y a une sorte d'idolâtrie, à son endroit, qui empêche simplement d'avoir des vues lucides sur la question – calmes et intelligentes, sages et pures. On en revient toujours à la politique, au lieu de regarder les faits.

  • La République et ses valeurs dans l'université française

    tibet.jpgDurant ma soutenance de thèse, Christian Sorrel m'a reproché d'avoir parlé d'idéologie républicaine: pour lui, la République a surtout des valeurs.

    N'a-t-il pas, ainsi, marqué que ses critiques étaient de nature politique? Car c'est une question philosophique, non historique; et chacun en pense bien ce qu'il veut. D'ailleurs, il n'a pas étayé son affirmation.

    C'est une question de mots. Les valeurs de la République s'organisent en un réseau qu'on peut appeler, de l'extérieur, une idéologie. Le défaut serait-il, donc, de se placer à l'extérieur?

    Sabine Lardon, présidente du jury, m'a félicité pour mon style, mais a trouvé que j'abusais de l'art de la formule: c'était parfois choquant, comme quand je disais que la Savoie pouvait être regardée comme petite et marginale – tel, depuis Pékin, le Tibet. Je ne nommais pas Paris, car l'art de la formule consiste à surprendre. Mais ici, Pékin est tellement réputé maltraiter le Tibet que la comparaison a choqué.

    Pékin maltraite-t-il vraiment melenchon.jpgle Tibet? Le célèbre Jean-Luc Mélenchon a assuré que la Chine essayait de civiliser et de moderniser une province archaïque. Tout se défend.

    Quand un Français assimile sa tradition au rationalisme universel, il est persuadé qu'il est porteur d'une qualité qui embrasse l'humanité entière, et permet son évolution infinie. Mais quand un Chinois fait pareil, il apparaît au Français comme simplement chinois. Il n'y a que Jean-Luc Mélenchon qui ait admis qu'il y avait une sorte de confédération des peuples rationalistes supérieurs – qui pouvaient bien coloniser le reste, que c'était pour leur rendre service. On peut lui concéder au moins cette qualité, qu'il voit un peu au-delà des frontières.

    Mais pas beaucoup. Il a un abord théologique de la chose, un abord religieux: religion sans Dieu, mais religion tout de même, c'est celle de la raison brandie comme le salut ultime. Or, dans les faits, la raison présentée de cette façon n'est pas si utilisée qu'on croit. Car divinite.jpgle rationalisme n'est pas tant l'habitude d'utiliser la raison que la peur de ce qui sourd des profondeurs, et n'est pas réductible à la raison. En un sens, il s'agit de se réfugier dans des idées déjà établies, pour ne pas avoir à regarder l'esprit nu. Et cette peur se développe ici ou là, à des degrés divers.

    Si la Chine confucianiste et marxiste s'en prend au Tibet, c'est parce que son ésotérisme qui invite à visualiser le monde des esprits lui fait peur. Cela va au-delà de ses préoccupations sociales ou commerciales, rassurantes parce que terrestres, et tissant un voile devant les profondeurs de l'univers. La France tend à faire pareil. Elle tend à le faire beaucoup. Ce qu'on nomme la laïcité a cette source, dès qu'elle prétend s'imposer à la sphère culturelle, et ne pas se restreindre à la sphère politique – ne pas être simplement l'affirmation claire de la liberté de conscience, et de ce que Rudolf Steiner appelait l'individualisme éthique.

    C'est Steiner, le même, qui a montré clairement que le matérialisme n'émanait pas de l'amour de la logique, mais de la peur de l'esprit nu, des profondeurs obscures de l'âme. Dans l'ancienne Rome, elle existait déjà, c'est pourquoi la tradition romaine a tendu à persécuter les chrétiens et les juifs. Mais à vrai dire, à des degrés divers, cela existe dans l'humanité entière. Une valeur de la République, cela pourrait être le courage, face à l'esprit nu. Cela demande à ce que la liberté soit regardée comme plus importante que la laïcité elle-même.

  • Le mythe républicain de l'ancienne Rome à la France moderne

    fmd_209399 (2).jpgDans ma thèse de doctorat, j'ai pensé bon de me demander si l'âme de la Savoie n'était pas contestée par les intellectuels français parce que, inconsciemment, ils ne s'autorisaient pas à n'admettre que l'âme française – le génie national qu'exprime l'État républicain, tel que Jules Michelet l'a défini dans ses textes. On a eu beau jeu de me répondre que le rationalisme s'était aussi emparé de cette question, et avait fait justice de ce fantasme national, qu'il n'y avait pas de possibilité d'erreur à cet égard – qu'on ne donnait pas plus de droits au génie français à l'existence qu'à celui de la Savoie. Je n'en crois rien, car ici l'inconscient joue à plein, et on brandit souvent le rationalisme contre les replis régionaux, tandis qu'on l'articule libéralement avec la défense de la République, elle-même perçue comme source de toute raison lumineuse en l'espèce humaine.

    Car cela aussi fait l'objet d'un mythe. Il n'est pas né en 1789, puisque Virgile en parle dans l'Éneide. Il affirme que Rome abat les rois, et répand la vertu et l'intelligence dans un monde barbare, accomplissant une mission civilisatrice en l'humanité. Elle émancipe les peuples, et personne n'ignore que cette rhétorique était aussi celle de la France coloniale, du temps de la Troisième République. En adoptant la devise Post Tenebras Lux, la Genève protestante allait dans le même sens. Il s'agit de dire que la République est en phase avec l'évolution humaine, devant aller vers toujours plus de raison. La France n'est plus, dans cette perspective, une fin en soi, mais l'instrument de cette évolution, et la Savoie n'est pas combattue en tant que telle puisque, sous ses apparences catholiques et royalistes, elle aussi serait tirée vers cet horizon rationaliste, la république française ne l'émancipant pas de ses illusions parce qu'elle est la France, mais parce qu'elle est la République.

    À tout prendre, c'est aussi l'essence du catholicisme romain, qui se pose comme universel parce que romain, et issu de l'Empire romain. Post_Tenebras_Lux_détail.JPGCalvin, du reste, ne le contestait pas dans l'absolu, puisqu'il disait le catholicisme bon jusqu'à saint Augustin, qui restait rationaliste et latin dans sa culture et son esprit. Il s'agissait, pour lui, de combattre le retour du paganisme en son sein, des superstitions, du merveilleux.

    Mais le rationalisme n'est pas réellement universel. Il est aussi une caractéristique de certains peuples. À un moment donné de l'histoire, je ne le nie pas, ces peuples ont été comme en pointe, parce que l'humanité avait besoin des progrès de la raison, de la pensée logique – c'était nécessaire à son évolution globale. Mais cette évolution n'a rien de linéaire. Tantôt l'humanité a besoin de perfectionner sa vie intérieure par la pensée logique, la_republique_1848_bd.jpgtantôt elle doit développer l'imagination créatrice, comme l'a très bien vu le romantisme après l'échec du rationalisme français en Europe, l'échec de la Révolution. Et c'est alors que d'autres cultures, appartenant à d'autres peuples, se mettent à la pointe. On en a eu l'exemple avec le romantisme allemand, qui, idéalement, conciliait la raison et l'imagination. Mais les cultures orientales ont aussi du succès, par exemple le bouddhisme tibétain, parce que, dans ses profondeurs, l'humanité se sent menacée par l'excès de rationalisme qui a mené la culture française à l'assèchement, à la destruction. Et dans cette perspective, la réhabilitation du style mythologique des Savoyards d'autrefois est importante, et bénéfique.

    Non pour dire qu'il faut renoncer à la raison ou même regretter qu'avec son intégration à la France moderne, la Savoie ait accueilli l'esprit cartésien: dans mon livre Portes de la Savoie occulte, j'ai présenté cela comme providentiel, et nécessaire. Mais pour dire que cela n'avait de valeur que pour un temps et que, effectivement, le génie français, non celui de l'humanité, est celui du rationalisme, de telle sorte que le prétendre universel ressortit encore à l'adoration du génie français, même chez les étrangers sensibles à cet aspect de la culture humaine. Le génie savoisien est autre, il offre un contre-poids à l'excès de rationalisme, et promeut l'imagination créatrice, comme le rappelaient François de Sales et Joseph de Maistre, chacun à sa manière – et sans en être totalement conscients, non plus.

  • Joseph de Maistre et le désamour de la littérature « spécialisée »

    ermold.jpgJ'ai souvent été étonné par les éditions critiques et savantes des textes latins de la période décadente ou barbare (par exemple ceux de Prudence ou d'Ermold le Noir), car leurs auteurs, des universitaires émérites qui avaient passé des années à les traduire et à les étudier, ne manquaient pas de stigmatiser leur nullité littéraire. Je m'interrogeais: est-il légitime d'étudier et de traduire des textes qu'on trouve nuls? Est-ce cela, l'Université?

    J'en ai eu un exemple récemment avec Joseph de Maistre, car le directeur des Études maistriennes à l'université de Chambéry, Michael Kohlhauer, m'a explicitement dit qu'il n'aimait pas beaucoup somme toute Joseph de Maistre, qu'il préférait en tout cas son frère Xavier. Le plus bizarre était qu'il m'avait pris sous sa coupe parce que je voulais présenter dans une thèse les auteurs savoyards de la lignée de ce même Joseph de Maistre, auteurs que, moi, j'aimais, ce que je lui ai dit tout de suite. Je pensais que lui aussi aimait Joseph de Maistre, que c'est pour cette raison qu'il l'étudiait; mais non.

    En particulier, il n'adhérait absolument pas à ses discours, à ses pensées providentialistes confinant à l'histoire mythologique et à la prophétie. Pour lui il les avait produits sous l'influence pour ainsi dire d'un manque affectif, et il citait Freud. Et moi qui prenais tout à fait au sérieux ces discours grandioses, j'étais bien absurde, au fond!

    Un curieux argument contre ma thèse m'a néanmoins révélé le fond de quelque chose. On m'a reproché d'avoir rapporté que lorsque l'écrivain Philippe Sollers avait voulu parler de Joseph de Maistre dans sa revue, il avait reçu beaucoup de lettres d'injures, et que L'Humanité avait déclaré qu'il ne fallait pas parler de cet auteur. Citer Sollers dans une thèse paraissait aberrant. Non qu'on pût prouver l'inexactitude de son témoignage en fait très vraisemblable, mais à cause de sa personnalité, jugée artificielle – puisqu'il avait aussi consacré des numéros de sa revue à Marx, à Mao, à je ne sais plus qui. Mais surtout, crime suprême, lorsqu'il avait voulu parler de Joseph de Maistre, il n'avait consulté aucun universitaire spécialiste de l'écrivain.

    Je ne sais pas s'il a eu tort, si sa production est ramenée par ces spécialistes à ses problèmes avec sa mère ou je ne sais pas quoi, car cela n'a pas beaucoup d'intérêt littéraire et philosophique, la question est bien de savoir dans quelle mesure Joseph de Maistre est parvenu à représenter le monde spirituel qu'il concevait, par son style et ses figures. S'il n'existe pas de monde spirituel, parler de lui est vide de sens, et si on veut étudier la psychologie d'un homme, il serait plus utile de le faire avec des criminels ou des politiques, qu'avec des écrivains. sollers.jpgMais on le fait surtout, je pense, pour démontrer que les mythes créées par les écrivains n'ont pas de valeur, on y prend une sorte de plaisir pervers.

    Sous le reproche relatif à Sollers, je sentais quelque chose poindre, cependant. Une vague amertume. Les écrivains justement créent des figures qui portent les âmes, et l'intelligence des universitaires a rarement cette faculté. Et moi qui, avec mes livres sur la littérature savoyarde, avais vendu plus d'exemplaires que les universitaires en général (cela m'a été dit par la bibliothécaire du département de Lettres de Chambéry: selon elle une production du laboratoire de recherche, aussi belle et gracieuse fût-elle extérieurement, ne se vendait guère plus qu'à vingt exemplaires), je me trouvais dans une situation bien inconfortable – sorte de Philippe Sollers au petit pied.

    Inutile de qualifier: le mot vient facilement à la conscience. Les spécialistes amateurs ne bénéficient que de petites subventions, mais ils sont connus du public. Les professeurs sont connus de leurs seuls pairs, plutôt des rivaux, et des étudiants qui espèrent, en les écoutant, avoir des diplômes et des sous.

  • Mythologies selon Roland Barthes

    barthes.jpgIl y a un fond athée, dans la philosophie française moderne, qui empêche spontanément de parler des dieux et du monde spirituel. Mais il faut bien, tout de même, parler des concepts, et c'est ainsi que ces philosophes se sont efforcés de donner une nouvelle définition au mot mythe, ou mythologie – valide à leurs yeux bien qu'ils eussent évacué le monde divin. Comme le disait Roland Barthes, le mythe est un acte de langage, et donc c'est un signe adressé à la collectivité, l'impression de l'humain sur le réel à partir des mots. On sent là poindre la philosophie de Sartre sur la pensée magique, qu'il étendait à l'ensemble des actes organisateurs du monde. On peut toujours prétendre, de fait, que dès qu'on attribue une organisation au monde, on fait dans la mythologie, car seul un dieu a pu organiser le monde. Sinon, la matière est pure masse informe.

    Mais c'est là trop réfléchir, et faire preuve d'une sorte d'intégrisme philosophique. Dans les faits, le locuteur peut penser que les choses sont organisées, sans se référer à un dieu explicitement, ni consciemment. Il peut, en un sens, être naïf, et s'exprimer sans mesurer les effets de sa pensée. Il peut donc attribuer au monde des lois mécaniques sans se référer à un législateur. Cela se fait constamment. Et la vérité est qu'on ne peut pas appeler cela de la mythologie, sinon de façon profondément abusive. Car la mythologie consiste à évoquer directement Fairies_by_H.J._Ford-1.jpgles êtres spirituels ou les dieux, et non pas seulement à décrire un monde dans lequel selon les philosophes forcément un dieu est intervenu avant, puisqu'il est organisé. Justement, le réalisme consiste à ne pas dire ce qui s'est passé avant. La mythologie consiste à dire ce qui s'est passé avant. C'est tout simple. Et étendre la chose à tout ressortit au fondamentalisme.

    À force de refuser de voir Dieu nulle part, les philosophes le voient partout. Ils disent, d'un côté, que la Bible a été écrite par des êtres humains, non par un dieu; de l'autre, que la citer manque de neutralité, que c'est une démarche religieuse – alors que citer Roland Barthes, lui aussi un être humain, ne le serait pas!

    Veut-on me dire que Barthes ne fait pas l'objet d'une religion? Mais si, puisque l'Université se sent obligée d'adopter ses définitions sans les remettre en question – puisqu'on peut dire, en son sein, que depuis ses bouquins, on sait que tout est mythologique, que le moindre acte de langage est mythologique, même celui qui ne nomme absolument pas l'esprit agissant dans la matière! Il est devenu le prophète de l'agnosticisme républicain.

    Car c'est bien le problème: refusant absolument d'explorer avec leur esprit le monde divin, tâchant même souvent de l'interdire aux autres, les philosophes à la mode ne veulent pas non plus qu'on distingue les actes de langage dans lesquels on évoque le monde des esprits, des autres. En effet, à leurs yeux, les premiers ne devraient pas exister, donc il ne faut pas en tenir compte. Donc, la mythologie, ce n'est pas le récit des êtres invisibles, anges, dieux, elfes ou Grands Transparents, mais toute idée énoncée par un homme, même foncièrement matérialiste. C'est vraiment absurde.

  • Les comportements matérialistes n'ont pas besoin de preuves

    Maurienne_-_Cathédrale_et_église_Notre-Dame.JPGIl y avait, dans ma thèse, une allusion à quelque chose dont avait parlé Christian Sorrel dans un article, et Christian Sorrel se trouvait dans mon jury de soutenance. Mais il n'était pas content, car des faits qu'il relatait, je n'avais pas tiré le même enseignement que lui.

    Il s'agissait de la restauration curieuse des évêchés de Maurienne et Tarentaise, en 1825, après leur suppression par la France révolutionnaire. Les débats montraient que deux partis s'opposaient: un parti mythologique, fondé sur les traditions de ces évêchés remontant à saint Pierre ou Charlemagne, et un parti rationaliste, fondé sur l'organisation efficace de l'Église catholique. Or, dans les faits, le parti mythologique a gagné, et cela illustrait mon idée que la Savoie de ce temps était tournée, culturellement, vers le mythologique.

    Mais ce n'est pas cela qu'il faut démontrer, bien sûr. C'est tout autre chose! Et, dans son article, Christian Sorrel a émis deux affirmations gratuites. La première est que, en 1966, les deux évêchés en question ont été supprimés définitivement: l'historien se projetait sans preuve vers l'avenir simplement parce qu'il n'avait pas envie que ces évêchés soient restitués, et qu'il voulait croire que l'humanité va vers toujours plus de rationalité. C'est un dogme. Il est faux. J'en suis convaincu. Mais libre à lui, et aux autres historiens agréés par l'Université, de croire autre chose. Je constate simplement que quand on prophétise en faveur du rationalisme universel, on passe aisément pour un historien sérieux, et que quand on prophétise en faveur d'autre chose, on passe plutôt pour un prophète délirant. En tout cas, il n'est bien sûr pas attesté que l'humanité aille vers la rationalité toujours davantage, car aucun historien n'est allé dans l'avenir, et les universitaires n'ont pas vraiment inventé la machine charles-felix-F1-003b-charles-face-apres-.jpgà explorer le temps.

    L'autre affirmation gratuite de Christian Sorrel est que si la balance a penché en faveur du parti mythologique, c'est parce que le roi du temps, Charles-Félix, y aurait vu un intérêt stratégique, son armée étant placée sur le territoire en fonction de ces évêchés. A priori, on ne voit pas le rapport entre les évêques et les soldats, et le fait est que, dans l'article, Christian Sorrel n'apporte pas de preuve, il ne cite pas, par exemple, une lettre de Charles-Félix où il aurait exprimé son intention. Il n'explique pas non plus le rapport qui aurait pu exister entre le clergé et l'armée. Il en parle comme si c'était évident - et comme l'intention supputée est clairement matérialiste et égoïste, on se dit que mais oui, bien sûr, c'est la solution, c'est très vraisemblable, tandis que l'attachement aux figures mythologiques ne l'est guère!

    J'ai laissé de côté, dans ma thèse, cette affaire de stratégie à mes yeux mal étayée, et suis resté attaché aux faits. Je ne pense pas qu'on puisse me reprocher de ne pas avoir épousé le dogme matérialiste qui attribue sans preuve des comportements égoïstes aux peuples ou aux princes. L'intention supputée de Charles-Félix restera improbable tant qu'on n'aura pas trouvé de document intime l'attestant. On peut aussi supputer que lui attribuer de telles intentions ressortit à la jalousie, ou à la peur du sentiment humain en faveur du mythologique - bien plus présente dans le matérialisme que le goût de la véracité, quoi qu'on dise.

  • Littérature & littérature

    tolkien 03.jpgL'idée de devenir professeur m'est en partie venue de mes études sur J. R. R. Tolkien, qui furent assez poussées pour que je lusse ses communications universitaires, assez intéressantes. Il s'en prenait, en leur sein, à la manie des professeurs de se lire entre eux, plutôt que de lire et de méditer les textes classiques qu'ils présentaient, et refusait de lire l'ensemble de la production spécialisée consacrée à Beowulf, dont il a été lui-même un spécialiste. Je pensais qu'il était possible d'enseigner, comme lui, à l'Université la littérature en se contentant de connaître parfaitement les textes, sans s'embarrasser avec la littérature critique, dont il se moquait.

    Tout cela m'est revenu en mémoire alors que, relisant le rapport de soutenance de ma thèse de doctorat, je parcourais les remarques de mon directeur de recherche, Michael Kohlhauer, m'accusant de n'avoir ni pratiqué ni cité les grands noms de la littérature universitaire spécialisée dans le Romantisme (tel le Genevois Albert Béguin), et de ne l'avoir fait que pour Georges Gusdorf et Ricarda Huch - les seuls qu'il m'eût enjoint explicitement de pratiquer, de lire et de citer. Je les aimai d'ailleurs beaucoup, ils étaient dans mes cordes, et conformes à ma façon de penser. Et je déclarai à mon maître que j'étais content de les avoir lus, car ils n'étaient pas comme sont pour moi les universitaires habituels, matérialistes et cherchant davantage à créer un discours sur la littérature conforme aux dogmes en cours, qu'à réellement comprendre les textes de l'intérieur, et du point de vue de leurs auteurs. Or, je me moque, comme Tolkien, de ce qu'il faut penser de la littérature selon les institutions d'État, je ne l'ai jamais étudiée que pour m'imprégner de ses formes et me donner l'occasion soit de les méditer pour mon élévation personnelle, soit d'en créer de similaires, dans mes propres écrits.

    Car le plus étonnant, à cet égard, dans ce rapport de soutenance, est que Michael Kohlhauer ait déclaré que je connaissais très bien la littérature dont je parlais, celle des Savoyards, et même trop bien! C'est ce qu'il a écrit. Il m'a réellement reproché de trop bien connaître, d'avoir médité trop intimement les auteurs dont je parle, et leurs textes. Bizarre.

    Très souvent, face aux discours convenus des professeurs de littérature, j'ai pu citer les textes étudiés, pour les contredire. Et cela les énervait passablement, puisque, davantage que la connaissance intime des beaux textes rene-descartes.jpganciens, l'important semble souvent être de créer à leur sujet un discours républicain - fondé sur le rationalisme, le doute critique, et tout ce fatras inspiré vaguement de Descartes, et tant pis si les auteurs étudiés sont d'une tout autre étoffe, il suffit de déclarer que les passages où ils s'expriment autrement sont sans importance et liés uniquement à leur époque - ou quelque autre contingence.

    Je comprends mieux maintenant une remarque curieuse de Michael Kohlhauer selon laquelle il était vain de chercher à entrer dans la logique des époques anciennes, et des auteurs qui y vivaient, qu'on avait le droit, voire le devoir de leur imposer un point de vue moderne et contemporain. Cela montrait peut-être l'origine du discours académique, son essence, son sens. Et moi, qui rédigeais une thèse justement orientée vers la pénétration de l'âme d'une époque, vers la compréhension interne des auteurs anciens, vers le partage de leur point de vue dans le respect et l'amour, je ne mesurais pas ce qui nous opposait.

  • Nostalgie du monde divin, suite

    tseringma.jpgJ'ai déjà évoqué un article de Michael Kohlhauer, spécialiste chambérien de Joseph et Xavier de Maistre, qui assurait, dans cet article qu'il m'avait envoyé, que ces deux frères prenaient pour une forme de nostalgie du ciel, du monde divin, ce qui n'était qu'un regret de la patrie, du pays natal - la Savoie, dont ils se sentaient exilés à cause de la Révolution, qui les avait envoyés en Suisse et en Russie. J'aurais dû prendre ce texte pour un avertissement majeur, car pour moi je laissais aux auteurs savoyards le droit d'avoir la nostalgie qu'ils disaient avoir, et le fait est que c'était celle du Ciel, non celle de la Savoie.

    Dans son rapport de soutenance, mon directeur de recherche m'a reproché d'avoir parlé de la montagne évoquée par Xavier de Maistre comme d'un signe, un symbole. Signe de quoi? Symbole de quoi? demandait-il. Dans mon développement, comme chez Xavier de Maistre, c'était tout à fait clair: en regardant, à l'ouest, la montagne baignée de la lumière du soleil couchant, le lépreux d'Aoste auquel il prête sa plume dit pressentir le monde divin. Je dis donc que dans ce texte la montagne est un objet mythologique, parce que je prends mythologie dans le sens d'images renvoyant au monde divin. Mais il fallait, pour mon aimable maître, que cela renvoyât à une nostalgie purement physique – la mère, la ville, que sais-je? Peu importe que les auteurs n'en parlassent pas: c'est ce qu'il lui semblait légitime de dire.

    Mais comment pouvais-je le dire? Le principal poète lyrique de la Savoie d'alors, Jean-Pierre Veyrat, a été clair, sur ce sujet: dans La Coupe de l'exil, il raconte qu'il revient en Savoie après avoir séjourné à Paris, et qu'il pensait retrouver les joies de l'enfance et le berceau de ses pères; or, il assure qu'il n'a pas été comblé, parce que la seule patrie véritable de l'homme est celle du ciel – le pays des anges et des harmonies cosmiques!

    Il fallait, peut-être, avoir plus d'esprit critique – affirmer que Veyrat regrettait sa sœur, sa mère ou la laine des moutons, je ne sais pas. Mais Veyrat était un disciple fidèle de Joseph et Xavier de Maistre: il disait ouvertement ce que ceux-ci pensaient. Et cela se recoupait avec ce que les textes chrétiens médiévaux disaient aussi, que la véritable patrie était celle du ciel.

    Illusion, peut-être. Mais qui peut en juger? Michael Kohlhauer m'a dit, dans son bureau, une fois, qu'il était athée, et qu'il regardait les personnifications des montagnes comme de simples projections du psychisme. J'ai été pris d'un doute. Moi qui pensais, comme au Tibet, qu'elles étaient le corps d'êtres spirituels invisibles, ne devais-je pas renoncer à mon projet de thèse? Puisqu'il était sorti de la neutralité, ne devais-je pas comprendre que l'Université le faisait globalement dans le sens du matérialisme, et qu'il n'y avait pas de place pour des polythéistes comme moi? Je lui ai répondu que seule m'intéressait la dimension mythologique de la littérature, la Novalis-1.jpgfaçon dont l'art représentait le monde de l'esprit - suivant en cela Tolkien, Novalis ou Steiner. Je le lui ai dit explicitement, et il a semblé hésiter. Et comme il comprenait que j'allais abandonner la thèse s'il ne l'acceptait pas, il a déclaré que cela l'intéressait aussi. Mais c'était pour que le jour de la soutenance il me déclarât que le concept de mythologie n'avait aucun sens, parce qu'en réalité Barthes avait affirmé que tout était mythologique et qu'il avait raison, que depuis qu'il l'avait dit, tous les gens intelligents le savaient!

    Mais non: le langage peut être spirituellement vide, et ne représenter aucunement l'esprit - être rivé à la matière. On peut toujours dire qu'il est mythologique que Joseph de Maistre ait regretté la Savoie: mais c'est cela qui ne veut rien dire si, dans la Savoie, il n'y a pas d'êtres mythologiques, c'est-à-dire des dieux, ou des anges, des entités spirituelles – et si on dit qu'il n'y en a pas.

    Si j'avais abandonné ma thèse, je ne serais pas docteur. Je ne pourrais pas écrire d'articles sur mon aventure de doctorant. Je ne regrette rien. Mais en quoi Michael Kohlhauer aurait été gêné que je l'abandonne, puisque mon point de vue l'a mis en colère, je ne sais pas.

  • Soutenance de thèse et méthode historique

    Christian-Sorrel.jpgJ'ai déjà évoqué le dialogue avec le professeur Christian Sorrel, lors de ma soutenance de thèse, concernant la nature de l'Église de Savoie, qu'il voulait au fond faire plus conforme au catholicisme rationaliste contemporain qu'on pratique en France, qu'elle ne l'était. Mais un autre point de discorde a surgi, qui m'est cher: la méthode historique. J'en avais parlé dans mon discours préliminaire, en disant que les historiens restaient à la surface du sentiment des peuples, en ne lisant pas les œuvres littéraires qu'ils produisent.

    Était-ce une provocation? Je le pense vraiment. Ils déduisent ces sentiments selon la vraisemblance et à partir de faits répertoriés par les administrations, et en général cela tombe à côté, ne correspond pas à ce qu'on trouve dans la littérature produite.

    Christian Sorrel me reproche donc de faire s'appuyer l'histoire sur la littérature alors que les deux ont en principe leurs outils propres. En effet, affirme-t-il, la littérature n'est faite que de discours, et l'histoire s'appuie sur des faits solides. Ah? les documents administratifs, rédigés par des fonctionnaires, sont donc fiables, et pas les œuvres des poètes? Et pourquoi donc? Je lui ai répondu que les documents administratifs étaient aussi des discours, qu'on pouvait, si on voulait, ne pas s'appuyer sur ceux des poètes, mais qu'on pouvait aussi s'appuyer sur eux. Chacun sa méthode, en somme. On peut avoir foi en la parole des fonctionnaires, ou en celle des poètes, selon sa préférence.

    L'argument selon lequel les poètes seraient de classe bourgeoise et ne permettraient pas de connaître le peuple tient un peu mal, si on ne se fie du coup qu'aux documents rédigés par les fonctionnaires: eux non plus ne sont pas du peuple - ils le sont même encore moins, en moyenne. Qu'ils assurent le représenter n'y change rien, d'ailleurs les poètes ont souvent aussi cette prétention. C'est donc affaire de goût, voire de préférence catégorielle, de sentiment corporatif, et moi qui me sens d'abord poète, je préfère me fier aux poètes. Libre à ceux qui se sentent d'abord fonctionnaires de procéder autrement!

    Sérieusement, quand plusieurs auteurs, individus libres, vont dans le même sens, c'est un fait fiable, pour appréhender l'esprit d'une époque. C'est bien la vérité. On m'en a voulu, une fois, à l'association des 1602.JPGGuides du Patrimoine de Genève, d'avoir dit que les Savoyards, en 1602, étaient favorables à leur duc et défavorables à la cité de Calvin en m'appuyant sur les écrits de François de Sales, qui était savoyard, et aimé et suivi de la majorité des Savoyards. J'ai cité d'autres écrits, allant dans le même sens. On aurait bien voulu établir autre chose. Et le fait est que quand on ne lit pas les œuvres littéraires du temps, et qu'on trace des lignes à partir de quelques faits répertoriés par des fonctionnaires, on peut dire ce qui est le plus agréable à entendre - sans être trop contredit. Hélas, la réalité est parfois cruelle. Oui, les Savoyards étaient nourris de merveilleux chrétien dans la lignée du treizième siècle et dans l'esprit de l'art baroque. Non, ils ne voulaient pas se rallier au rationalisme de Calvin ni à l'agnosticisme de Montaigne. On croit cela impossible - comme les Chinois croient le Tibet une aberration. Mais cela existe: il existe réellement des aberrations!

  • Titre de docteur

    Tyche.jpgJ'y ai déjà fait allusion plusieurs fois: j'ai été reçu Docteur ès Lettres à l'université Savoie Mont-Blanc le 20 décembre dernier. J'en ai ressenti du plaisir. Je n'avais pas reçu de nouveau titre depuis longtemps.

    Mais la soutenance ne fut pas facile. J'avais préparé un texte consacré aux fondements mythologiques de l'identité collective en Savoie, pour essayer de montrer qu'on ne peut pas démontrer que le génie d'un groupe est une fiction vide - et qu'il s'articule avec le sentiment de l'humanité entière, d'une part, et donne une expression au moi insaisissable, d'autre part. Cela a d'emblée choqué.

    Je devais le sentir venir, car, m'appuyant sur une communication que j'avais déjà faite à l'université de Chambéry un mois avant, je n'avais établi ce texte que la veille, sans me soucier de savoir s'il durerait exactement vingt minutes, comme il devait le faire: à aucun moment je n'ai répété, préférant me consacrer à d'autres choses - peut-être prendre un billet de train pour le pays cathare, je ne me souviens plus très bien. La nuit suivante, j'ai dormi comme un loir.

    Mais le lendemain, d'excellents amis genevois qui, voulant assister à cette soutenance, m'avaient invité à déjeuner dans un restaurant chambérien, se sont montrés inquiets de ma légèreté, et comme j'ai dit que je saurais bien allonger ou raccourcir mon discours selon le temps que j'avais, ils m'ont prêté une montre - car je pensais m'appuyer sur mon téléphone, mais il s'éteint tout le temps.

    Le fait est que j'ai assez l'habitude de discourir en public pour maîtriser mon temps, et assez l'habitude de lire des textes à haute voix pour ne pas m'inquiéter de la chose. Si je m'étais préparé, j'aurais pu croire que cela suffisait à ma gloire, et j'aurais pu aussi vexer le jury par mes talents d'orateur - le rendre jaloux. Je ne immaculee.jpgsais pas du reste si ce n'a pas été le cas, car, regardant la montre dorée de mon ami François Gautier, j'ai fait comme prévu, j'ai tenu exactement vingt minutes.

    Je sentais venir le problème car j'avais reçu les rapports des deux rapporteurs, Sabine Lardon et Christian Sorrel, et le second, que j'avais abondamment cité dans ma thèse même, avait annoncé de vifs débats sur la nature du catholicisme savoisien, autrefois. J'avais compris qu'il pensait pouvoir le rattacher au gallicanisme, alors que je l'en avais sorti, et il a abordé la question au cours de la soutenance: j'ai évoqué le cas d'Alexis Billiet, archevêque de Chambéry incontournable en son temps, qui regrettait que Rome eût érigé en dogme l'Immaculée Conception de la Vierge Marie, alors qu'il en trouvait l'opinion convenable et séante, parce que cela risquait de créer des divisions avec les protestants et les gallicans. Lui-même ne s'assimilait pas aux seconds, s'il les respectait. Christian Sorrel n'a pu qu'acquiescer.

    Il m'a reproché de couper aussi la Savoie, d'un point de vue religieux, du Piémont, et je n'ai pas eu le temps d'évoquer le refus de Billiet de signer la pétition de l'archevêque de Turin contre la reconnaissance de droits égaux pour les juifs et les protestants - encore.

    Oui, la spécificité de l'Église de Savoie est à son honneur, car elle a mêlé la tolérance, la compréhension de l'évolution des temps et le respect du merveilleux chrétien, qui était le fond du christianisme réel.

    Or, derrière le problème apparent, il y avait bien cette question du merveilleux et du christianisme réel. Les Savoyards étaient-ils nourris de représentations du monde des anges, comme je le prétendais? Cela leur laissait-il une forme d'initiative personnelle, puisque chacun se représente les anges comme il peut, comme je le disais aussi? Christian Sorrel le contestait. Mais j'ai cité François de Sales, autorité indéniable. Il a fallu accepter mes arguments.

    D'autres problèmes néanmoins ont encore été évoqués, au cours de cette soutenance.

  • Christian Sorrel et la littérature savoisienne

    sorrel.jpgChristian Sorrel est un historien sympathique, professeur à l'université de Lyon, qui a consacré une partie de ses travaux à l'ancienne Savoie, et que, à ce titre, j'ai dû consulter et citer dans ma thèse de doctorat. Et s'il a des lumières spécifiques sur la Savoie du dix-neuvième siècle et en particulier sa vie religieuse, j'ai été un peu heurté, je dois l'avouer, par la manière dont, presque en passant, il porte, dans ses écrits, des jugements sur des auteurs savoisiens d'autrefois, sans les justifier. Il a par exemple, dans le gros livre qu'il a fait avec Paul Guichonnet lors du cent-cinquantième anniversaire de l'Annexion en 2010, fait allusion à une pièce de théâtre de Joseph Dessaix, représentée en 1860 et racontant comment le mont-Blanc avait été enlevé par les montagnes de Suisse. Il y a mis dedans son hymne de la Liberté, dit des Allobroges, et s'est plaint de la manière méprisante dont les Français traitaient les Savoyards. Or, Christian Sorrel dit que cette pièce a peu de valeur littéraire; et je veux bien le croire, mais il ne s'en justifie aucunement. C'est ce qu'on appelle un jugement gratuit.

    À vrai dire, il est de bon ton d'affirmer que les œuvres de la littérature savoisienne dont l'université française ne s'occupe pas ne valent rien: qu'elle ne s'en occupe pas n'en est-il justement pas la preuve? On n'aura, en disant cela, aucun collègue contre soi et, avec soi, on aura les instances qui veulent qu'on étudie de préférence la littérature française de Paris. Peu de monde pour demander des comptes - la justification d'un jugement!

    Mais le fait est que j'ai lu cette pièce - et je ne sais même pas si c'est le cas de Christian Sorrel, puisqu'il n'en donne non plus aucune preuve, ne citant rien du texte. Or, la partie sur les Français qui méprisent indûment et en parfaite ignorance de cause les Savoyards est plutôt amusante et bien vue, elle résonne de façon juste, socialement, car cela existe encore. Davantage, la fin de la pièce fait parler le mont-Blanc d'une manière séduisante, romantique et cosmique, l'assimilant à une sorte d'entité antique, préhistorique, un géant des âges obscurs, comme les montagnes du Tibet sont par les locaux assimilées à des divinités. Tout cela est plaisant et agréable à lire. Ça l'est même plus qu'un roman d'André Malraux, quoique ça tombe moins souvent à l'Agrégation de Lettres.

    Dans le même ouvrage, Christian Sorrel évoque le conflit qui opposa les historiens d'État aux autonomistes savoisiens - qui se piquaient aussi d'histoire, quoiqu'en amateurs. De nouveau, mon collègue fait comme s'il était évident que les seconds avaient tort, sans entrer dans leurs arguments. Or, il est évident qu'ils se sont beaucoup inspirés du professeur Jacques Lovie, une figure majeure de l'histoire universitaire, qui enseigna à Chambéry. Pour moi, c'est un historien qu'on n'a pas dépassé depuis, car même quand on a apporté des éléments supplémentaires, on n'a pas eu de vision plus équilibrée, plus judicieuse. On ne peut pas faire comme s'il était évident qu'il avait tort parce qu'il avait des sympathies pour l'Ancien Régime, de l'affection pour le vieux duché de Savoie.

    Dans un autre article, par ailleurs intéressant, Christian Sorrel racontait la restauration des évêchés de Maurienne et Tarentaise en 1825 en terminant son discours par l'affirmation que leur suppression, qui marianne.jpgremonte à 1966, est définitive. Si l'histoire s'appuie sur des données avérées, comment connaît-il l'avenir - qui n'a pas encore eu lieu?

    Il peut y avoir une portée prophétique à l'histoire pratiquée à l'Université – mais c'est à condition d'aller dans le sens de l'État unitaire et centralisé. Si on se met peu ou prou dans les travées d'un Jules Michelet, on peut porter des jugements péremptoires, c'est possible, et on est regardé comme étant dans la vérité historique. De fait, Marianne est un personnage historique: il appartient à la hiérohistoire avérée, il est le seul dieu dont la science française ait pu constater l'existence.