Vaud

  • Marc Escola et le merveilleux arbitraire (de Charles Perrault)

    d8b906427735f49b464add414ac2a3c1.jpgJ'ai déjà présenté Marc Escola et son travail sur les Contes de Perrault, intéressant à maints égards mais qui méconnaît, selon moi, l'importance de ce qu'on peut appeler la mythologie chrétienne chez l'auteur, alors même qu'il ne laissait pas, dans ses divers écrits, de s'en réclamer. Il allait jusqu'à l'affirmer en lien avec la mythologie populaire, et la croyance aux fées. J'ai donné l'exemple des objets dits fées, et qui, animés d'eux-mêmes, émanaient clairement des sorciers. Mais d'autres exemples peuvent être donnés, de cette mythologie chrétienne dont, chez Perrault, la critique universitaire ne peut, ou ne veut apparemment pas parler.

    Marc Escola dit notamment que le nombre sept, pour les fées de La Belle au bois dormant, est arbitraire. Est-il lassé par les symbolistes qui, certes, disent tout et n'importe quoi? Ou ignore-t-il vraiment que ce nombre revenait incessamment dans les rituels? Il y a sept péchés, sept vertus – et justement ces fées sont là pour accorder des vertus, des qualités morales à l'enfant qui vient de naître. Elles ne sont rien d'autre que ces vertus personnifiées. C'est attesté même par les apsaras orientales, également des vertus personnifiées; et les houris islamiques; et les Victoires romaines: l'idée est universelle. Non parce que les peuples primitifs se sont copiés dessus ou parce qu'il y a eu une révélation primordiale, mais parce que l'idée est vraie, quoique même les symbolistes les plus ésotériques ne comprennent pas forcément comment, ni pourquoi.

    Marc Escola dit aussi que quand le prince arrive à proximité du château endormi depuis cent ans, des locaux lui servent, sur ce château, des histoires fantastiques qui se valent toutes, et que le choix par Perrault de l'une d'entre elles est arbitraire. Mais non. Les trois premières sont relatives au monde infernal: ce serait un château de revenants, de sorciers ou d'un ogre. La quatrième dit qu'une bonne fée l'a endormi en attendant justement l'arrivée du prince. C'est la bonne version: c'est évident. D'abord parce que celui qui la fait la tient de son père qui la tenait du sien, et qu'il y a donc une filiation fiable, une suite claire de témoignages – quand les autres ne faisaient qu'inventer sans source. Ensuite, et surtout, parce que Perrault veut croire davantage aux bienfaits des fées qu'à leurs méfaits, parce qu'il croit que le merveilleux manifeste Dieu, et que, chrétien, il pense que Dieu fait plus de bien que de mal: il présente cet endormissement comme un don.

    Les dons de la fée marraine à Cendrillon sont évidemment dus à sa bonté de cœur. Pour ainsi dire, le conte met sur un même plan ce qui est terrestre et ce qui est céleste, matériel et spirituel. Du point de vue de la temporalité, la bonté de Cendrillon maltraitée est récompensée en un seul geste, alors que, en principe, c'est plus tard que l'autre monde supplée à l'injustice de 0000000000000.jpgcelui-ci. C'est donc une avance d'hoirie. Ou, dit encore autrement, Perrault précipite ce qui est donné après la mort, pour le donner avant. Comme dans le théâtre classique, la chronologie est brouillée, parce que le conte se situe hors du temps. Le prince épousant peut aussi, de cette sorte, renvoyer aux épousailles célestes évoquées par le Cantique des cantiques – et dont se nourrissait le mysticisme chrétien jusque dans les couvents. Lorsque, devenue princesse, Cendrillon pardonne à ses sœurs, c'est aussi l'âme couronnée pardonnant à ses ennemis, une fois mise au Ciel. La fée n'est dès lors que l'intermédiaire de Dieu, ramenée à une figure familière et féminine, celle de la marraine. Cependant la marraine terrestre est théologiquement une incarnation de la mère spirituelle – un visage physique donné à l'ange gardien. La citrouille métamorphosée rappelle toute la thématique de la matière transfigurée dans la Jérusalem céleste: on croyait au miracle.

    Perrault en tout cas dit qu'il y croyait, dans ses Pensées chrétiennes, et que les anges gouvernaient les éléments. La logique n'est donc pas parodique ou rationaliste; elle est juste celle de François de Sales, que tout le monde connaissait à cette époque, et sur lequel je reviendrai une prochaine fois.