Voyages en Amérique

  • João Guimarães Rosa et la remise en cause de l'humanisme sous l'action des forces élémentaires

    000000000000.jpgIl y a, à l'agrégation de littérature, cette année, un auteur brésilien connu apparemment dans son pays, João Guimarães Rosa (1908-1967), pour une nouvelle appelée en français Mon Oncle le jaguar. Le titre fait référence au narrateur, qui dit que le frère de sa mère, un Amérindien d'une tribu amazonienne, était lié aux jaguars, qu'il pouvait communiquer avec eux et se changer en jaguar lui-même. Il suggère qu'il a hérité de son pouvoir. Cet oncle était son père spirituel. Son père biologique était un blanc qui engendrait beaucoup d'enfants sans le vouloir, en cherchant seulement le plaisir avec des femmes indigènes. Il ne s'en occupait évidemment pas.

    Le récit se passe dans la campagne, dans laquelle les blancs possèdent et les Indiens et les Noirs sont considérés comme inférieurs, proches des bêtes et de la nature en général. La vie ordinaire dans le Brésil traditionnel, si l'on peut dire. Mais c'est assez violent, et les croyances tupis remontent à la surface – dans un élan totémique néanmoins bien connu, puisqu'il paraît que même en Corse, il y a des gens qui se mettent psychiquement dans le corps d'animaux, ou prennent leur forme.

    Au reste, en Savoie, c'était récemment pareil, et ma famille a été concernée, puisqu'un de mes ancêtres a été condamné par le tribunal de Chambéry, au dix-septième siècle, parce qu'il se transformait en loup: lui et sa mère, une sorcière des montagnes, étaient réputés communiquer avec les loups qui y vivaient, et prendre leur forme.

    C'est donc surtout une question d'époque, et il y a des régions où ce genre de pratiques ou de croyances persiste davantage. On pouvait s'attendre à ce que les Tupis soient moins christianisés et rationalisés que les Savoyards, qui à leur tour étaient moins rationalistes que les Français. Car pour le christianisme, tout de même, il admet bien que l'on puisse être habité par le Saint-Esprit, qui a la forme d'une colombe. Donc l'âme peut y avoir la forme d'une colombe. Le Saint-Esprit permet de voler, comme Habacuc emporté dans les airs par Dieu, tiré par ses cheveux par l'Ange. Mais le loup et le jaguar, sans doute, c'est différent.

    Ce sont des carnassiers qui parcourent le sol, vivent dans la pénombre humide des forêts, et leur âme est liée plus profondément aux éléments terrestres – moins imprégnés de lumière. Et il est certain que la littérature du vingtième 00000000000.jpgsiècle a cherché à réhabiliter ce lien instinctif avec les forces inférieures, avec ce qui est lié aux pulsions d'en bas – notamment l'estomac, mais pas seulement, bien sûr. Et le narrateur de la nouvelle de Guimarães Rosa fait quasiment l'amour avec une once, qu'il appelle Maria Maria, selon un tic habituel tupi, de répéter un nom chargé d'affection.

    Ce qui est vraiment intéressant dans cette nouvelle rappelle Ramuz, qui a inventé un langage pour restituer l'imaginaire paysan rempli d'anges et de croyances. Car un langage y est déployé, mélange de portugais et de tupi, confinant à l'onomatopée et à l'interjection, et symbolique de l'âme de la forêt – et c'est justement par là qu'on échappe à la rationalité venue d'en haut, des Lumières, d'Apollon, comme disait Nietzsche: on est ici chez Dionysos. On échappe à la civilisation à l'imagination restrictive, qui se détourne des mystères par peur.

    On se détourne aussi de la moralité, bien sûr, et le narrateur est en fait un tueur, qui devient intérieurement un jaguar pour régler ses comptes. Il n'est jamais facile de garder un juste équilibre. Mais on peut comprendre le refus de rester dans une rationalité abstraite, détachée de la vie. C'est une tendance bénéfique apportée par le regard penché sur les traditions amérindiennes.

  • Les champs en damier du grand Midwest, ou l'universalisme mathématique américain

    000000000000.jpgPrenant l'avion d'Indianapolis à Detroit, aux États-Unis, j'admire une chose qu'on ne voit guère en Europe: sur des centaines de kilomètres la plaine unie est découpée en rectangles d'une parfaite égalité, à peine gênés par quelques rivières qui y font comme des fissures. Celui qui ne comprend pas que là est l'essence de l'économie américaine peut-être ne comprend pas tout. Je veux dire, l'économie américaine n'a pas forcément pour centre l'agriculture, en revenus, mais d'une part c'est quand même la base sur laquelle le reste peut s'édifier, d'autre part la méthode dit tout sur le mathématisme américain, trop insoupçonné en Europe.

    Les villes l'attestent aussi, et une sorte de puissance mécanique s'admire, depuis un avion, quand on survole les carrés de maisons traversés des lignes géométriques que sont les rues. On sait que New York est faite comme cela, beaucoup en ont parlé, notamment Jean-Paul Sartre. En fait tout le pays est ainsi, dans l'esprit des philosophes du dix-huitième siècle. Dans l'esprit géométrique des Lumières!

    Les Français auraient bien voulu faire pareil, avec leurs départements, leur calendrier – oui mais voilà, les États-Unis reprenaient leurs frontières d'une portion d'empire colonial récemment créé; la France républicaine se calquait sur la monarchie héréditaire qui depuis l'antiquité l'avait précédée. Et les habitudes paysannes ne pouvaient pas être changées si profondément, même par les routes géométriques de Napoléon. Il y a eu la tentation de faire comme aux États-Unis; mais on ne pouvait pas détruire les villes bâties au Moyen-Âge plus à l'intuition que selon la raison, et tout reconstruire, même si on s'est bien employé à refaire des quartiers. Au fond, le vrai pays des Lumières, ce sont les États-Unis d'Amérique. La France essaie, mais n'y arrive simplement pas, elle ne fait que copier.

    Elle imite en étant contrainte de combattre le réel qui empêche son rêve mathématique: les traditions locales, les religions des colonies, les mouvements spirituels venus d'Allemagne... Les États-Unis n'ont nullement besoin de s'abaisser à cette dérisoire méthode agressive: leur mathématisme est si profond, si fondamental, si ancré dans leur système qu'ils peuvent y accueillir libéralement mille choses sans crainte, sans se sentir menacés dans leur luminarisme. Pour ainsi dire, la franc-maçonnerie peut y être libérale, accepter qu'on croie en Dieu, qu'on jure par la Bible, ou le Coran, ou les 2022-02-24 (2).pngécrits de Rudolf Steiner et de H. P. Blavatsky, elle n'a rien à craindre, cela crée une forme de décoration bienvenue, car la structure de base est trop solide pour être ébranlée.

    J'en veux pour preuve que dans la petite France on regarde le Romantisme aussi comme une mise en danger de l'ordre classique de Louis XIV prorogé et étendu par Napoléon: même Victor Hugo, avec ses anges et son monde spirituel, est perçu comme rétrograde. Mais aux États-Unis, le Transcendantalisme d'Emerson et Thoreau, de Whitman et Hawthorne est regardé comme une stimulation heureuse, une façon de mettre de la vie dans un système trop mathématique pour ne pas être menacé de sclérose.

    Emerson, si marqué par le romantisme allemand, et auquel même Rudolf Steiner rendit hommage, était franc-maçon dans la lignée de Goethe, voulant pénétrer de raison le regard du poète sur la nature afin d'y déceler l'Esprit qui agit. Cela ne pose aucun problème à la tradition académique américaine, qui n'a pas besoin de rejeter quoi que ce soit pour rester dans la ligne rationnelle. Si des liens logiques peuvent être trouvés au fond du mystère, elle est prête, plus qu'en France, à les appréhender sereinement. Elle n'est aucunement fébrile, ayant une totale confiance en les forces de la Raison.

  • Pablo Neruda et le monde élémentaire, ou les esprits de la terre araucane

    0000000000000.jpgJ'ai toujours été fasciné par le rapport entretenu par la littérature anglaise avec le monde amérindien – car elle a été indéniablement pénétrée, irriguée par lui et, au sein de son rationalisme ordinaire, cela lui a donné une ouverture sur le monde spirituel tel que les éléments peuvent le manifester, c'est à dire bien plus concrète que par le monde des idées de Platon, auquel les philosophes européens étaient habitués. Je suis persuadé que la civilisation aztèque a eu une influence considérable sur le Mythe de Cthulhu de H. P. Lovecraft, et qu'elle soit présentée, indirectement, en mauvaise part rappelle ce qu'avait de romain, ou de puritain l'écrivain fantastique américain, en même temps que cela n'empêche pas l'érection d'une mythologie nouvelle, impressionnante et belle. Même J. R. R. Tolkien fut, bien plus qu'on ne le sait, sous l'influence de la culture amérindienne, par l'intermédiaire de James Fenimore Cooper et de Henry W. Longfellow – lequel il a cité comme comparable à lui-même. Tous deux étaient professeurs de littérature et écrivains. Et puis il y a un vrai lien entre Le Seigneur des anneaux et Le Chant de Hiawatha de Longfellow – sorte 000000000000000.jpgd'épopée inspirée par les légendes indiennes et dont la forme est imitée du Kalevala, recueil mythologique finnois que Tolkien adorait aussi. Ce Chant de Hiawatha est sublime, et est une des sources cachées de l'œuvre de Tolkien: l'adoration de l'Ouest s'y voit, et le lien avec les êtres des astres. Je ne me lasse pas d'y repenser.

    Or je me disais, constatant tout cela, qu'il faudrait que je m'intéresse également aux écrivains de l'Amérique latine, puisque j'aime tant cette rencontre entre culture européenne et culture amérindienne – comme j'aime aussi la rencontre entre culture française et culture africaine, telle que Léopold Sédar Senghor et Charles Duits, entre autres, l'ont illustrée.

    Pour la rencontre entre culture française et culture amérindienne, j'ai peu de textes en tête. Seuls quelques beaux textes des Québécois romantiques Octave Crémazie, Louis-Honoré Fréchette et François-Xavier Garneau font résonner en moi à cet égard quelque chose: un souvenir. Ils étaient essentiellement poètes et historiens nationaux, à tendance épique. Je les aime infiniment.

    Or, je me disais que la littérature en espagnol et en portugais produite en Amérique pouvait aussi s'ouvrir au mythologique par le biais de la culture locale, et le fait est que le programme de l'agrégation de littérature de cette année m'en ont donné un insight – un aperçu, me faisant découvrir la poésie de Pablo Neruda et un récit fantastique du Brésilien João Guimarães Rosa, dont il faudra aussi que je parle.

    Car de ces deux auteurs, j'espère avoir l'occasion de découvrir d'autres œuvres, si possible en langue originale. Mais avec Neruda, j'ai pu avoir un sentiment, que le traitement ne serait pas celui des Anglais, ou même des Français.000000000.jpg J'entends, littérairement.

    Les Espagnols ont des forces de rationalisation apparemment modérées, car Neruda se laisse bien davantage pénétrer par l'animisme local que même un Daniel Defoe évoquant Vendredi et sa tradition propre. Il dit admirer les Araucans, le peuple battu et confiné par les vieux Conquistadors, vouloir prendre romantiquement leur parti contre ceux-ci, et j'ai lu qu'il avait fait toute une épopée qui m'intéresse, sur le sujet.

    L'œuvre au programme s'appelle La Centaine d'amour, et est un recueil de sonnets en l'honneur d'une femme qu'il aimait. Comme elle était du sud du Chili, Neruda développe toute une thématique du lien viscéral entre elle et la terre araucane, lequel tient du magique, et du psychique. J'y reviendrai une autre fois, avec d'utiles citations.

    Texte mis en voix et en images par Sylvain Leser dans une formidable vidéo Youtube, à écouter et regarder impérativement!
     

  • Crèches de Noël à Oldenburg, Indiana

    0000000000000000.jpgPendant les vacances de Noël, je me suis rendu dans le Midwest américain, dans un lieu peuplé jadis en particulier par des catholiques allemands, et j'ai eu la bonne surprise de découvrir des villages d'une grande authenticité, dans lesquels la pure tradition était pour ainsi dire demeurée. J. R. R. Tolkien appréciait de même des chansons du Kentucky, dit-on, parce que, dans leurs colonies, fermées au monde extérieur, les vieux Anglais avaient conservé purs d'anciens chants. Rudolf Steiner, lui aussi, à la suite de son ami Julius Schröer, s'est intéressé aux traditions des colonies allemandes – mais pas celles situées en Amérique, celles situées dans les pays de l'est européen, notamment la Hongrie: il en a rapporté des Noëls remarquables, dans le pur esprit médiéval, que les écoles Waldorf se plaisent à représenter, avec raison.

    Or, il y avait quelque chose de cela notamment dans la petite ville d'Oldenburg, dans l'Indiana, car comme c'était Noël des crèches à taille humaine étaient déployées en pleine rue, avec les anges, les rois mages, Jésus, Joseph et Marie, les bergers, et c'était magnifique. On en voyait partout, on avait conservé ce mélange d'imagination et de piété qui caractérise si bien le catholicisme allemand d'autrefois, et on ne se gênait pas pour l'afficher – la laïcité aux États-Unis n'étant pas restrictive, puisque avant tout une façon de laisser le citoyen libre de décider ce qu'il croit ou non. Les communes sont ainsi libres aussi, et si une décide de placer dans ses rues des images grandeur nature des anges et des saints de l'Évangile, l'État fédéral n'y voit aucun inconvénient. Au fond on considère que les gens qui sont gênés peuvent aller ailleurs, dans une commune plus conforme à leurs 000000000000000.jpgidées. Et ce n'est pas faux. La communauté d'Oldenburg a été créée au dix-neuvième siècle par des catholiques allemands et si on lui retirait son caractère fondamental, elle n'aurait plus qu'à mourir. Un peu comme les communes françaises – les communes du désert français. L'interdiction de placer des anges et des vierges saintes sur la place publique les tue assurément.

    On a conservé aussi, à Oldenburg, Indiana, l'habitude des écussons familiaux, des devises viriles, et le village était réellement beau. Le plus gros bâtiment était un couvent de sœurs franciscaines.

    La sainte Vierge pouvait décorer la Poste, et être escortée de l'Union Flag: nulle contradiction, le génie américain peut accueillir toutes les cultures, y compris le catholicisme allemand. Il est un monde. Il n'exclut pas, il embrasse. Pour exister, le drapeau français doit repousser le drapeau savoyard, qui représente une croix; pour exister, le drapeau américain n'a qu'à se poser sur les épaules de la sainte Vierge, à Oldenburg, Indiana. Les étoiles du cartouche sont aussi celles dont la Vierge est couronnée.

    Le goût de ces statues n'était pas mauvais du tout, les anges étaient beaux et nobles, je les ai beaucoup aimés. Les États-Unis sont vraiment un pays où il fait bon vivre.

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  • Le retour à Tampa (58)

    12991013_1108568732547365_2813193460117243678_n.jpg(Dans le dernier épisode de ce récit de voyage bizarre, j'ai raconté que, après avoir perdu connaissance à la suite de mes émotions trop vives, je me suis retrouvé, en me réveillant, dans un vaisseau spatial occupé, devant moi, par l'équipe des Vengeurs, ou Veilleurs.)

    Entre ces héros assis, il y avait des hublots, qui montraient des étoiles, brillant d'un éclat particulièrement vif, et je crus même voir ce qu'on appelle des nébuleuses, et des êtres lumineux les traverser, ou peut-être s'agissait-il de machines; mais elles avaient un air si vivant, si fluide, qu'elles me paraissaient davantage comparables à des aigles ou à des dauphins cosmiques - à des couleuvres ailées, je ne saurais le dire: les divinités de plusieurs mythologies plus ou moins exotiques me semblaient vivre là, dans l'atmosphère du dehors. L'espace interstellaire était peuplé, vivant, et mon étonnement en revint.

    L'Homme de Foudre ouvrit la bouche, et sa voix était profonde et résonnait sourdement, comme s'il la retenait de faire trembler les parois de notre vaisseau - comme s'il se contentait de murmurer, quoique je l'entendisse vivement; il dit: Réveillé, Rémi? Les autres, curieusement, se mirent à rire. Nous ne sommes pas encore arrivés, reprit-il: rendors-toi. Et une lumière blanche mêlée de mauve jaillit de son marteau – et, de nouveau, je perdis connaissance.

    Quand mes yeux se rouvrirent, j'étais, étrangement, debout, non loin du lac du lotissement de mon cousin, à Tampa, comme si je n'avais eu qu'une vision – n'avais fait qu'un rêve. Je me sentais pourtant tellement bien - comme si j'avais songé spacecity_by_love1008.jpgquelque chose de de lumineux, de doux, de suave - mais que je ne parvenais plus à me remémorer.

    Je mis longtemps, en effet, à me souvenir de tout ce qui m'était advenu et à reconstituer, à partir de bribes fugitives, l'ordre des événements. Et encore ne suis-je pas sûr de tout, et pense que je vis bien d'autres choses, mais que ma faible intelligence ne peut les représenter à mon âme de façon satisfaisante, de telle sorte que je préfère les taire, plutôt que de me laisser aller à une folie d'images sans suite, à une illusion de rêves sans ordre.

    Même redire comment j'ai pu tisser un fil dans les événements m'est impossible, cela relevant d'un secret presque inavouable. Je dirai seulement que dès l'instant où je repris conscience près du lac, sous la lune, je vis un indice, dans le ciel, à partir duquel je pus reconstruire tout le reste: une étoile qui filait. C'était, à n'en pas douter, le quinjet!

    Il traça une ligne d'or devant la Lune qui m'étonna fort, et me fit d'abord croire à quelque comète. J'admirai un long moment cet étrange phénomène, comme si je devais, en le voyant, me souvenir de quelque chose de très important, sans plus savoir exactement quoi. Puis des images me revinrent, à la façon d'éclairs.

    Je regagnai ma chambre, dans la maison où je logeais. Je sursautai en regardant l'heure sur la gazinière, écrite en lettres bleues: je n'avais pas passé, dehors, plus d'une demi-heure. Si je compte le temps qu'il faut pour stars.jpgaller de la maison à la route où je me tenais debout près du lac et en revenir, j'ôte dix minutes et découvre que je suis resté debout, sur place - dans la douceur du printemps de Floride -, vingt minutes, ce qui n'est quand même pas possible, mes jambes auraient dû s'alourdir. Mais qui sait? Les chevaux dorment bien debout et les hommes aussi, quand ils deviennent somnambules. Saurai-je jamais le fin de cette histoire? Je ne peux que redire ce dont je crois me souvenir. Ce que le fil du météore aperçu ce soir-là a rétabli dans ma mémoire défaillante, poignant comme un stylet appuyé sur mon cœur, et semblant si gros de fables sublimes!

    Qu'on me croie ou non ne me fait pas souci. L'important n'est pas là. Il s'agit seulement de cristalliser ce qui reste enfoui.

    J'ajouterai que quelques mois plus tard, je reçus un message qui acheva de dissiper mes doutes, complétant encore les fragments épars de ma mémoire. Cela advint le lendemain du Noël qui suivit - mais cela a déjà été raconté.

  • La merveille épouvantable (57)

    45e61afe3e9031670ac4b84fc19f4c8d.jpg(Dans le dernier volet de cet étrange récit de voyage en Amérique, j'ai raconté ce que je m'imagine que Captain America, en personne, m'a raconté, que ressuscité il serait devenu un super-héros et aurait combattu sans répit le mal.)

    L'ange de l'Amérique se confondait presque complètement avec lui, et il en était fier, il agissait avec force et joie dans ses combats même douloureux, perdant son sang sans en trembler, prévoyant que ses amis toujours viendraient le seconder et le soigner, s'il était mortellement blessé, et qu'il reprendrait le combat aussi rapidement qu'il l'aurait abandonné.

    Il en serait ainsi jusqu'à ce que sa tâche fût complètement accomplie, et que mille morts subies au service de l'être humain fussent jugées suffisantes par les puissances d'en haut pour lui donner enfin un repos mérité! Il ne précisa pas en détails, à vrai dire, ce que serait ce repos, mais quelques allusions qu'il en fit alors en guise d'épilogue à son discours achevé, et évoquant une cité plus glorieuse encore que celle où il avait ressuscité - située dans les étoiles et où l'attendaient, dit-il, des êtres immenses -, eurent sur moi un effet incroyable.

    Sous mes yeux l'air se déchira et j'eus une vision, mais qui fut si belle, si éblouissante, si divine, qu'un flot de larmes ruissela sur mes joues, et que ma pensée fut paralysée. J'éprouvai comme une souffrance, et ne saurai jamais redire ce que j'entrevis. Je puis seulement rapporter  que mon cœur manqua de se briser lorsque je vis les merveilles épouvantables (si cet oxymore m'est permis) s'étendant dans la faille qui venait d'être créée dans le voile de lumière. Je ne souhaite à aucun homme de ne faire même qu'entrevoir de telles choses, car elles peuvent laisser idiot, ou fou. La poitrine en est comme crevée, à celui qui en distingue deux ou trois rayons.

    Captain America s'aperçut de l'effet que cette vision me faisait, et il referma, d'un geste étrange, la faille qui avait été créée. Le monde normal revint devant moi, et je tremblai de tous mes membres; pourtant, je pense resurectionofsophia.jpgque cela avait duré moins d'une seconde. Quel prodige avait donné à quelques mots une telle puissance, je ne le conçois toujours pas!

    Pleurant encore, souffrant, je levai les yeux vers lui - et je lui vis un air grave, car voici! il craignait que le mal que m'avaient fait ses dernières paroles n'eût des effets irréversibles. Mais je me détendis visiblement, et il sourit.

    Il se leva, et un éclair jaillit de son bouclier, plus luisant que jamais, et il descendit vers moi de son socle. Je crus qu'il allait m'anéantir, car la clarté qui jaillissait de lui tendait l'air comme si elle devait tout anéantir. Mais la lumière n'atteignit pas un degré tel que j'en fusse ébloui, et elle ne dégageait pas de chaleur propre à enflammer quoi que ce fût.

    Cependant, l'émotion avait été trop vive. Et quand je le vis s'approcher de moi et lever le bras comme pour prendre le mien, je m'évanouis, mes genoux se dérobant sous moi - je sombrai dans l'inconscience.

    Quand je repris connaissance, j'étais dans un de ces objets volants que les comics nomment Quinjet, assis sur une banquette satinée, et devant moi se tenaient les Veilleurs, assis aussi, me regardant, et souriant. Ils me parurent plus bienveillants qu'ils n'avaient été, comme si, à travers ce qui m'était arrivé, ils poursuivaient un but, révéler au monde leur présence et leur véritable nature – si tant est qu'il est donné à ma faible intelligence de la comprendre.

    (À suivre.)

  • Les débuts des Vengeurs (56)

    10441169_1275159765831610_4998659389562839983_n.jpg(Dans le dernier épisode de cet étrange récit de voyage, je racontais que le mystérieux Captain America continuait de me raconter ses origines véritables, ainsi que celles de son équipe des Vengeurs - ou Veilleurs -, qu'il dirigeait.)

    Son enthousiasme juvénile avait plu à ses immortels amis. Ils s'étaient laissé polariser par lui, bienveillants qu'ils étaient à l'égard des hommes mortels. Car, quoique inférieur par son rang, il avait gardé l'âme d'un chef, comme il l'avait eue du temps où il était soldat périssable de l'armée américaine. Et les autres le respectaient comme tel. Ils avaient d'ailleurs des pensées trop dégagées des affaires humaines pour avoir assez confiance en eux-mêmes lorsqu'ils y intervenaient. Contrairement à la plupart de ceux qu'on appelle les génies, ils avaient une grande humilité, face aux hommes mortels, pour une raison que nous ne dirons pas. Ils étaient les meilleurs d'entre eux, et les plus saints, presque comparables aux anges du ciel.

    Leurs actions bénéfiques parmi les hommes commencèrent, et la rumeur s'en répandit - d'abord chuchotée, ensuite murmurée, enfin proclamée. Souvent ils furent vus dans l'air comme en rêve, et aussitôt qu'ils avaient paru, on oubliait ce qu'on avait vu, comme si cela n'avait été qu'une brève illusion. Quelques poètes, comprenant plus ou moins ce qu'ils avaient ainsi aperçu en vision, en parlèrent, mais on se moqua de leur imagination, ou on les conspua, parce qu'au fond on avait peur de ce qui se déroulait dans les interstices de la raison diurne, sous les yeux intérieurs de l'être humain, et que cela marquait l'existence d'un monde frémissant, derrière le voile des apparences, que l'on ne contrôlait pas, dont on pouvait être le jouet, et qui pour l'essentiel était indicible, et, pour la plupart d'entre les mortels, inconcevable.

    Mais leur légende gagna le peuple humble, et il prit de l'assurance, et développa sa foi en l'avenir, malgré les remontrances déprimantes des élites. L'humanité en effet baignait désormais dans une noosphère (c'est le mot même qu'utilisa mon interlocuteur) remplie de fulgurances sublimes, d'êtres étincelants, de couleurs 8d7fb0b510595493d439ab14198d8397.jpgétoilées, et voici! un crépitement remplissait l'air, témoin de la présence des Veilleurs grandioses; aussi l'espoir spontanément s'emparait des âmes, jadis voilées de ténèbres. Les harangues des philosophes contre les illusions pernicieuses ne servirent de rien, ou bien n'eurent que peu d'effet: un arc-en-ciel s'était tendu dans le cœur du peuple.

    Le premier démon qu'ils combattirent fut précisément la Tête Sanglante qui avait plongé Captain America dans les affres de la mort. Même après plusieurs décennies, le monstre était toujours vivant, et, secondé par ses spectres aux airs de chevaliers teutoniques, tâchait de ramener l'empire du mal sur Terre. Or il fut bien étonné, de voir revenir Captain America - car il le reconnut, malgré sa transfiguration. Il le vit éclatant, muni de son bouclier doué de vie propre, contenant en son sein l'ange même de l'Amérique, et il en fut d'abord irrité, puis il prit peur, quand il sentit la puissance qui se dégageait désormais de ce héros, et de ses compagnons. Ils le battirent, l'obligeant à se réfugier dans une geôle de ténèbres qu'ils verrouillèrent, après avoir anéanti les fantômes qui lui servaient de soldats. L'humanité fut soulagée quelque temps de leur présence, et elle sentit un voile noir s'écarter de son cœur meurtri. Car il l'avait hanté de nombreuses années, et la terreur s'était répandue, subrepticement, dans le pays.

    Ainsi donc, sous sa forme nouvelle, et comme resurgi du passé, John Stevens était tel qu'une étoile annonçant les temps futurs aux âmes bonnes. En quelque sorte (ce sont ses propres mots), il avait remonté le cours des astres avoir l'avoir descendu jusqu'à son embouchure, et avoir nagé dans la mer obscure du néant cosmique. Il venait d'un temps révolu, mais aussi de l'avenir, aussi étrange que cela parût! Et maintenant, il secourait, dans leurs besoins, les mortels, béni fût-il!

    (À suivre.)

  • La création des Vengeurs (55)

    (Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique singulier, je raconte ce que m'a dit - ou est censé m'avoir dit - Captain America crystal_ice_city_by_archiejacinto-d3h1jnl.jpgen personne: qu'il avait reçu, après la destruction du précédent, un nouveau corps de la part de sortes d'extraterrestres vivant dans les glaces de l'Arctique.)

    Bien sûr, dans la cité des glaces, aux tours bleues, aux fenêtres vermeilles, aux portes d'or, il avait aussi appris à manier ses armes et ses membres, et même il s'était fait des amis, parmi les êtres qui y vivaient naturellement, avec lesquels il s'entraînait. Deux en particulier lui devinrent chers et proches. L'un était connu des hommes, quoiqu'il n'en eût jamais été un, ayant été vénéré comme un dieu de la foudre par les anciens peuples du nord, et étant intervenu parmi eux, pour les aider dans leurs nobles wallpaper-fantasy-sepik.jpgentreprises. Il n'avait point, certes, eu de père et de mère mortels, et c'est pourquoi John Stevens choisissait de l'appeler, auprès de moi, l'Homme de Foudre, comme si son corps n'avait été jamais fait que d'éclairs.

    L'autre ami qu'il s'était fait était, aux yeux humains, un être fait de feu brillant, et entouré, pour agir dans l'atmosphère terrestre, d'une sorte de corps métallique doré et vermeil, fluide mais ayant l'apparence d'une armure, quoiqu'une armure vivante, et jetant des feux, et volant dans les airs. Sa science des forces de l'air était sans limite, et il les contrôlait grâce à ses connaissances, les voyant comme des êtres auxquels il commandait par la pensée. Il avait, dans son corps de lumière, des rayons d'étoiles, qui se cristallisaient en nœuds étincelants, et ils signalaient sa haute origine. L'Homme de Foudre était davantage lié à la Terre, et son pouvoir sur les éléments était plus direct, relevant davantage de l'instinct: sa force était plus grande, mais sa sagesse moins étendue, et ce qu'il perdait en science, il le gagnait par sa fougue. Il était un souffle ardent, traversé de fulgurations, quand l'autre était une brume lumineuse, habitée par des étoiles flottantes et se mouvant comme celles du ciel. Tous deux marvel-iron-man-fan-art.jpgétaient en un sens divins, et admirables. Leur bonté était réelle, et John Stevens les aimait d'un amour sincère et sans limites.

    Avec eux, et quelques autres bons amis qu'ils avaient, il eut l'idée de constituer une équipe, afin de l'aider dans la mission qu'il avait reçue, de venir en aide aux mortels ses anciens congénères, de lutter en leur faveur contre les êtres surhumains qui, venus des étoiles, les tourmentaient et les réduisaient en esclavage pour leur propre gloire. Ces méchants étaient de la même race, pour ainsi dire, que l'Homme de Foudre et le Chevalier d'Or, comme on nommera son autre ami proche. Mais ils n'avaient pas leur bonté, et ne cherchaient qu'à nuire aux hommes pour servir leurs propres intérêts. On avait sauvé John Stevens des glaces afin qu'il acquière le pouvoir de les combattre et d'aider les mortels ses anciens frères.

    On l'avait autorisé à requérir dans ce but des habitants de la cité fabuleuse où il avait été soigné, s'ils donnaient leur accord. Et ainsi se créa la noble équipe des Veilleurs - ou, comme le disent les comics, des Vengeurs. Captain America en était le chef, quoiqu'il ne fût pas le plus puissant d'entre eux, car il avait au cœur la plus ardente volonté de venir en aide aux êtres humains, auxquels il s'assimilait encore. Plus qu'aucun autre dans l'équipe, il connaissait les voies des hommes, et pouvait juger du bien et du mal parmi eux, sachant comment et où agir.

    (À suivre.)

  • La métamorphose de Captain America (54)

    captain_america_poster_by_hobo95-d1qvobl.png (3).jpg(Dans le dernier volet de cet étrange récit de voyage en Amérique, j'ai continué le curieux conte que Captain America m'a fait de ses propres origines en tant que héros; et j'en étais au moment où, son précédent corps étant mort, des êtres mystérieux lui en avaient donné un nouveau, plus fort, plus beau! Mais c'était si difficile à exprimer en mots humains, pour lui!)

    Il ne pouvait dire que ceci: en quelque sorte, il avait un corps de diamant - quoiqu'il fût vivant, souple, et tendre. Il avait acquis une remarquable apparence musculeuse, comme si une énergie nouvelle avait sculpté sa chair, sa poitrine était épaisse - son nouveau cœur, battant avec force, le nécessitant -, et ses poings, pareils à des marteaux, étaient gros et carrés. On l'avait revêtu, en outre, d'un costume qui était en même temps une armure, fait d'écailles métalliques d'une étonnante légèreté, et on lui avait donné un bouclier magique, dont jaillissait, vivante, une étoile lumineuse, lorsqu'il le décidait: douée de sa propre volonté, comme ailée de feu, elle tissait autour de lui un champ de force qui le protégeait du mal, et elle était une arme envoyant des rayons de feu sur l'ennemi, ainsi qu'aucun comic book ne l'a jamais dit. On la voyait se détacher de son bouclier, comme un cristal de lumière, et agir de la manière que j'ai dite. Un autre pouvoir, aussi, qu'avait Captain America et qu'il se découvrit, et dont ne parlent pas les livres illustrés qui l'ont présenté au public, est le vol libre: il pouvait vaincre les forces de pesanteur grâce à des ailes de clarté qu'il avait au dos, et que lui confiait l'être divin auquel il s'était mêlé et dont il était né pour ainsi dire une seconde fois. Ainsi était-il devenu véritablement un demi-dieu, un homme-ange, et le légitime protecteur du royaume américain.

    À ce mot de royaume, je sursautai, une fois encore, et fis remarquer qu'à ma connaissance, les États-Unis d'Amérique étaient une république. Captain America sourit, et j'eus l'air stupide, me sentant bête comme les enfants qui répètent des mots entendus dont ils ne comprennent le sens; car il ironisa sur les mots hérités angel-of-liberty-the-vision-of-george-washington-by-jon-mcnaughton-3.jpgde l'antiquité latine dont les hommes d'Occident aiment à se draper, comme s'ils les glorifiaient, alors qu'ils sont vides, et maintint que le bon mot, pour désigner ce dont il voulait parler, était royaume, en anglais kingdom, et que je ne devais pas me laisser impressionner par les fumées poétiques dont les hommes nommaient leurs choses.

    Il poursuivit néanmoins son récit, déclarant qu'une fois reçu son corps et ses armes, il fut renvoyé dans le temps humain, et s'aperçut, en regardant les étoiles, que plus de cinquante années s'étaient écoulées depuis son départ. Pendant son séjour dans la cité des glaces, en effet, il avait été initié à des mystères profonds, dont il n'avait jamais entendu parler jusque-là, et notamment le secret des astres, qui lui permettait de savoir, à tout moment, en quelle année il était, et même à quelle heure, et quel jour. En quelque sorte, les étoiles désormais lui parlaient, quand elles tremblaient dans l'azur, et il lisait en elles comme dans un livre.

    (À suivre.)

  • La mort de Captain America (53)

    (Dans le dernier épisode de cet étrange récit de voyage en Amérique, j'ai poursuivi l'histoire que Captain America m'a faite de lui-même, m'interrompant alors qu'il venait, en tant capta.jpgque John Stevens, de prendre deux balles dans le corps au moment où il pensait pouvoir se sauver.)

    L'une des deux balles était tout près du cœur. Il parvint aux pieds de l'être étrange alors qu'il s'apprêtait à perdre connaissance, et celui-ci le recueillit, il se sentit emmené. À peine eut-il le temps de voir une porte bleue se refermer, et des ombres noires se presser à l'entour de lui dans un couloir luisant, avant de sombrer dans l'inconscience. Un curieux mugissement fut le dernier son qu'il entendit, se prolongeant dans son rêve.

    Lorsqu'il reprit ses esprits, il éprouva les plus grandes difficultés à comprendre ce qu'il percevait. Il se sentait porté, glissant au-dessus du sol puis tombant comme en un lent tourbillon, sombre et traversé de reflets bleus et d'éclairs blancs. Il lui semblait que ces reflets et ces éclairs étaient vivants, qu'ils portaient un regard fixé sur lui, mais il n'eût su dire de quelle manière. Puis il entra dans un profond sommeil.

    Lorsqu'il se réveilla, il lui sembla qu'il avait longtemps dormi, mais il fut surtout surpris par l'endroit où il se trouvait: car c'était une chambre claire, brillante, blanche, traversée de lueurs rouges, jaunes, bleues, mauves, comme si des voyants électriques s'y voyaient, mais il ne s'agissait pas de cela; cela faisait plutôt penser à des gemmes dématérialisées, voguant dans l'air, ou traversant le mur comme des clartés en flocons. Il essaya de bouger, mais il ne le put pas; il se sentait comme encore enfoui dans le monde du rêve, recouvert de duvets épais, de couches de plumes lourdes, et ses membres ne lui obéissaient pas, comme s'ils restaient hors de sa portée, comme si lui-même était dans d'insignes profondeurs, loin de son corps lourd.

    Il vit une paroi s'ouvrir en partie, comme si une porte coulissait à l'intérieur, ou comme si le mur disparaissait en une portion vaguement rectangulaire, ou peut-être ovale, il n'eût su dire, Captain-America-by-julie-bell.jpget un être apparaître, ressemblant à celui qui l'avait recueilli.

    On ne saurait, me dit Captain America, décrire la suite des événements en détails, car elle échapperait à la compréhension humaine ordinaire. Il devait apprendre qu'il avait en réalité dormi presque vingt années. Pendant son sommeil, il n'avait point vieilli, car on lui avait donné un nouveau corps, l'ancien étant sans vie. Il n'eût su dire, de manière que je le comprisse, comment ces membres avaient été forgés, autour de son âme, ou pouvant lui servant de réceptacle, pour mieux dire. Mais désormais il appartenait, par sa nature, au peuple des immortels du monde élémentaire, selon les mots qu'il utilisa. Il était leur frère, et en particulier le fils de l'aigle à visage humain qui l'avait longtemps guidé, pour ainsi dire son père adoptif, comme dans le temps des anciens Romains, mais de façon plus intime et plus vraie. Il avait été engendré une seconde fois, et l'esprit de son père était mêlé en lui, son corps nouveau en était comme émané. Il était donc un surhomme, dont l'action avait la valeur d'une multitude d'hommes.

    (À suivre.)

  • Le salut de l'Arctique (52)

    tribal_warrior_by_butteredbap-d6tgequ.jpg(Dans le dernier volet de ce fantastique récit de voyage en Amérique, je rapportais un récit que me fit Captain America sur la façon dont il était devenu un super-héros; il racontait que, durant la Seconde Guerre mondiale, lui et ses hommes avaient été pris dans un guet-apens sur les glaces de l'Arctique.)

    Trois hommes avaient été tués, dans son camp; deux gémissaient, blessés. Il ne restait plus que lui d'indemne. Il entendit une voix. En mauvais anglais, on le sommait de se rendre. Il répondit par une rafale, prêt à mourir.

    Il eut une autre vision. Les hommes du spectre au crâne sanglant avaient pris la place des Allemands, et tiraient sur lui pour eux. Pareils à des vers informes, ils rampaient sur le sol, et leur gueule noire, dans leur figure dénuée d'yeux, crachait des balles de feu. Au-dessus du sous-marin, l'homme au crâne de sang se tenait, énorme, et son corps se mêlait désormais avec sa cape faite d'ombre, et il semblait à John Stevens qu'elle crispait les ténèbres en son sein, les tendait jusqu'à les rendre minérales. La figure hideuse respirait la rage et le feu noir qui l'entourait était lui aussi plus épais, plus profond, plus serré. Devenait-il fou? Une épouvante le saisit. Il se sentait paralysé. Tous ses membres tremblaient. Une nappe d'ombre l'entourait, gagnait l'air autour de lui.

    Il ferma les yeux, tenta de respirer profondément, et se recueillit. Ses pensées virevoltaient comme une nuée de mouches, et il ne parvenait plus à les maîtriser. Il respira encore profondément et songea à l'être qui l'avait guidé, et dont il ne percevait plus près de lui la présence. Il se concentra sur son image et parvint à la cristalliser dans son âme. Il lui sembla que l'obscurité autour de lui se détendait. Une lueur s'y fit. Il rouvrit les yeux et recommença à tirer, quoiqu'au hasard, pour éloigner ses ennemis.

    Il se concentra à nouveau, et la figure de l'aigle aux yeux luisants se fit plus nette, emplissant son espace intérieur de ses ailes flamboyantes. Une chaleur vint en lui. Sensiblement, son cœur se dilata. Une fois encore, il releva les paupières. Les monstres se levaient et se dirigeaient vers lui, pour le cueillir, ou l'achever. Ils avaient quitté leur forme de vers, mais n'avaient pas repris leur apparence de soldats ordinaires: ils avaient celle des spectres de chevaliers teutoniques qu'il avait commencé par voir. Pareilles à des chevelures emportées par le vent, des flammes sombres, telles que celles de leur chef, montaient au-dessus de leur tête grimaçante. John comprit qu'il n'était certainement pas tiré d'affaire. Il regarda mieux leur visage, et vit leur bouche énorme, ornée de dents longues et pointues, comme s'ils étaient des sortes d'ours. Leurs yeux étaient noirs et se mêlaient à leur peau, difficiles à distinguer. Ils n'avaient pas de nez, bizarrement. Or, cette fois, il en était sûr, ce n'était pas une hallucination: il les voyait précisément et distinctement. Ils continuaient de marcher vers lui, assez lentement, mais sûrs d'eux, pareils au destin. John ne tirait plus: aucune balle qu'il avait tirée vers eux n'avait semblé les arrêter; toutes avaient paru les traverser en sifflant, et leurs manteaux seuls volaient à leur choc, à moins qu'ils ne le fissent d'eux-mêmes.

    Soudain, quelque chose attira derrière lui son attention, comme un son léger, un tintement, ou un éclair silencieux. Il tourna la tête et, au bas de la saillie de glace dont lui et ses hommes étaient descendus avant de se faire cueillir par cet ennemi, il eut l'impression de voir une porte s'ouvrir. Un homme y apparut, semblant drake_by_photoshopismykung_fu-d71mf3t.pngcomme vêtu d'une étrange armure de cristal, mais aussi un masque de cette matière, et qui luisait aux lueurs du soleil, défiant en quelque sorte l'ombre s'étendant des monstres et de leur chef effroyable. Un vent se leva, doux et bruissant, et de la neige vola, soulevée.

    Or, l'être lui fit signe, le regardant de ses yeux blancs, où courait à peine quelque feu doré. Il s'éleva légèrement dans les airs, comme s'il venait de dessous et montait d'invisibles marches, et réitéra son signe. Les monstres, le voyant, s'étaient arrêtés. Sans hésiter, John se précipita vers l'homme de glace. Aussitôt les monstres épaulèrent leurs étranges fusils et tirèrent sur lui. Deux balles entrèrent dans son corps par le dos. La douleur se fit vive et cruelle, lui mordant la poitrine de ses dents aiguës.

    (À suivre.)

  • La défaite de Captain America (51)

    submarine-uss-annapolis-breaking-through-the-ice-arctic-ocean.jpg(Dans le dernier épisode de ce curieux récit de voyage en Amérique, j'ai raconté comment Captain America avait d'abord été, selon ses propres dires, un soldat combattant les Allemands en Europe; je me suis arrêté au moment où, devant s'emparer, avec une section qu'il dirigeait, d'un sous-marin ennemi prisonnier des glaces de l'Arctique, il avait de fort mauvais pressentiments, et se sentait comme abandonné d'un ange dont il avait eu la vision, et lui avait permis d'accomplir mille exploits.)

    Tout au contraire, le lieutenant John Stevens (puisque tel était son nom d'être humain), eut la vision d'un être hideux qui avait pour toute tête un crâne sanglant, aux orbites vides et scintillants parfois d'une lueur maligne, profonde et lointaine, comme si elle était derrière le crâne même, aussi étrange que cela paraisse. Autour de cette tête nue et rouge, d'étranges flammes noires semblaient brûler, éloigner toute clarté, et une terreur en vint à John.

    Le costume de cet être effrayant était fait de mailles de fer serrées et noires, et, par dessus, était une tunique de cuir également noire, sans manches et arborant, au poitrail, une étrange sphère de cristal s'enfonçant dans son torse, et contenant une croix gammée enflammée tournant lentement sur elle-même, comme si elle fût douée de volonté propre, et que ses branches fussent les aiguilles d'une montre. C'était très étonnant, et donnait à cet être l'air d'une machine, quoiqu'il eût l'apparence générale d'un homme.

    Une cape ténébreuse descendait de ses épaules, mais John avait l'impression qu'il s'agissait d'une fumée animée et durcie, et qu'un tourbillon l'habitait, qui menaçait d'entraîner tout homme dans son flux et le faire disparaître dans une noirceur sans fond.

    L'être tenait une épée flamboyante, qui crépitait et lançait des éclairs. Il était grand, et son ombre dominait le sous-marin. Le protégeait-il? Ou tâchait-il, lui aussi, de s'en emparer? À cette question, posée à lui-même, John frémit.

    À ses côtés se tenaient d'autres guerriers, plus petits, et comme le secondant. Ils étaient semblables à des ombres traversées de reflets de braise, mais John leur distingua aussi une armure, qui prenait le teint rouge 26935b8788b884a3cccce10323ebd766.jpgdu crâne de leur chef, par là où elles étaient tournées de son côté. Ils avaient même, à la main, des fusils que John n'avait jamais vus, et dont la forme lui parut très étrange. Il se demanda quel feu pouvait bien sortir de leurs fûts. Il eut soudain le sentiment que, par leur allure et leur accoutrement, ces hommes avaient quelque chose des chevaliers teutoniques, comme s'ils en étaient les spectres sortis de l'abîme.

    Horrifié, il cligna des yeux, les ferma complètement, et, quand il les rouvrit, la vision avait disparu. Devant lui se trouvait simplement le sous-marin pris dans les glaces. Il l'observa à la jumelle, depuis une saillie derrière laquelle ses hommes et lui étaient tapis. Leurs uniformes couverts d'une combinaison blanche ne leur permettaient pas, en principe, d'être vus. John restait anxieux, sa vision lui paraissant de mauvais augure; mais il n'en parla pas, évidemment, et fit comme si tout était normal et que son incroyable bonne fortune devait se confirmer, une fois encore: il n'était pas question, devant ses hommes, de faiblir le moins du monde. Ils ne s'aperçurent de rien; seul son plus fidèle caporal, le jeune Teddy Turnes, perçut, à d'imperceptibles signes, que son chef n'était pas aussi sûr de lui que d'habitude. Mais il n'en fit pas cas, habitué qu'il était à lui vouer une confiance aveugle.

    Cependant, dès qu'ils furent sortis, prudemment et lentement, de leur cachette, ils tombèrent dans un guet-apens. De tous côtés, quand ils furent bien avancés, ce qu'ils prirent pour des soldats allemands surgit et leur tira des rafales de mitraillettes. Ils tombèrent comme des mouches, et Teddy Turnes prit une balle dans l'aine juste devant John. Il mourut en le regardant, surpris et déçu. John, qui s'était couché et était miraculeusement resté indemne, en eut le cœur brisé. Des larmes montèrent à ses yeux. Mais il n'avait pas le temps de s'apitoyer. Pris de rage, il tira une salve sur ses assaillants, à droite, à gauche, et ceux-ci se couchèrent à leur tour.

    (À suivre.)

  • La vraie nature de Captain America (50)

    captain.jpg(Dans le dernier volet de cette curieuse relation de voyage en Amérique, j'affirme être sorti de mes souvenirs enfouis, ravivés par Captain America et, au sein même d'une réminiscence, par un Indien ojibwé.)

    De cela, je me souvenais, alors que j'étais toujours devant Captain America. Je lui demandai, après lui avoir dit que je me souvenais de tout, je lui demandai s'il était vrai, comme je l'avais entendu, qu'il avait été homme, un homme mortel. Il me répondit: Oui. Et voici qu'il m'expliqua.

    Il avait été soldat durant la Seconde Guerre mondiale, avait combattu les Allemands en Europe comme les comics l'ont raconté. Un jour, alors qu'il perdait courage face à l'ardeur des ennemis, il avait, durant quelques heures de sommeil, fait un rêve étrange. Un être lui était apparu qui, sans être exactement comme lui était à présent, avait une curieuse armure colorée, aux teintes de l'Amérique, et des ailes au dos. Il songea qu'il devait être l'ange de l'Amérique, mais son heaume à forme de tête d'aigle lui semblait plutôt inquiétante, et ses pieds étaient eux aussi bizarres, se terminant en serres, et il se demanda s'il n'était pas plutôt en face du diable. Mais il s'adressa à lui, et une clarté d'or le nimba, et, en se réveillant, quoiqu'il ne parvînt pas à se souvenir de ce qu'il lui avait dit, il se sentit plus de courage qu'il n'en avait jamais eu!

    Par la suite, partout où il se rendait - dès que le combat, notamment, débutait -, il lui semblait être secondé, suivi ou précédé par cet être magique, et de la lumière brillait là où il devait se diriger pour échapper aux ennemis ou accomplir ses missions, et son fusil même avait, au bout de son canon, une lueur dorée qui paraissait, dès qu'il le pointait là où il le fallait. Comme s'il avait été reforgé par quelque dieu antique, il vibrait à présent dans ses mains comme doué de vie propre, luisait dans la nuit à l'approche de l'ennemi, et ne ratait plus jamais sa cible. Un jour même il vit, le long de son fût, des lettres dorées, qui s'effacèrent dès qu'il les eut lues, comme si son arme lui avait parlé; c'était d'autant plus étrange que, là encore, il ne se souvenait de rien de ce qu'il avait lu: seules les lettres brillantes lui étaient restées en mémoire. Il lui avait pourtant semblé recevoir un message ; mais quel était-il, il n'en savait plus rien.

    Il ne s'en sentit pas moins béni, protégé. Et il accomplissait si bien ses missions qu'il reçut force décorations et grades, et qu'on le nomma chef de section spéciale. On s'étonnait qu'il parût toujours connaître le danger avant qu'il se manifestât, et toujours découvrir le point faible chez l'adversaire quand il le cherchait - toujours savoir par où il fallait l'attaquer pour le vaincre. On l'admirait, on le prenait pour un surhomme, un demi-dieu! Or, eagle.jpgtoujours planait, au-dessus de lui, il le sentait, l'être ailé qu'il avait vu en rêve! Il lui semblait entendre son cri, qui le prévenait, et sa voix, qui l'éclairait, mais c'était fugitif, comme un songe, et dès qu'il essayait de se concentrer sur ces messages, ils s'envolaient, disparaissaient.

    Il fut d'autant plus surpris quand sa chance, un jour, tourna. Il avait reçu une mission des plus dangereuses. Il devait être déplacé vers le nord de l'Europe, et s'emparer d'un sous-marin ennemi bloqué dans les glaces de l'Arctique, en forçant la trappe et en faisant prisonnier l'équipage, s'il le pouvait sans pertes humaines.

    Mais dès le début de cette mission, il sentit que quelque chose n'allait pas: son ami intime, l'être ailé, l'homme-aigle, l'ange, en un mot, qui lui servait de bouclier, n'était point à ses côtés; il ne le sentait pas proche, il le percevait absent, loin, inexistant, comme si les glaces du Grand Nord l'avaient repoussé, vaincu. Un sort lui avait-il été jeté, depuis le Pôle Nord? Existait-il des démons des glaces plus puissants que lui? Avait-il eu peur? S'était-il enfui?

    (À suivre.)

  • Retours au présent (49)

    gra,d.jpg(Dans le dernier volet de ce surprenant récit de voyage en Amérique, je prétends avoir rencontré les Grands Anciens, et qu'ils m'ont assuré vouloir me révéler, à moi, petit Français, qu'ils n'étaient ni aussi mauvais que le prétendait H. P. Lovecraft, ni aussi liés à la technologie et aux extraterrestres. Il a continué ainsi son discours.)

    Oui, crois ce que je dis: nous ne sommes pas mauvais. Nous ne dévorons pas les hommes. Tout effrayante que puisse être notre apparence pour le faible entendement humain, nous avons à cœur le bien de l'univers, nous sommes habités par l'amour qui le traverse, l'habite, et est son foyer!

    En d'autres temps, nous avons pu sembler être des monstres buveurs de sang, des êtres abjects, ce que les hommes ont appelé des Ogres; mais, voici! les siècles nous ont éclairés, et nous aimons et respectons, à présent, les êtres humains. Il faut d'ailleurs te dire que cette renommée que nous avions venait aussi d'une mécompréhension de l'humanité, car nous faisions son bien malgré elle; mais c'est justement cela qui est fini: désormais, nous vénérons sa liberté.

    Sache que, parmi les hommes, nous eûmes des disciples, et que nous nous sommes mêlés à eux jusqu'à engendrer des êtres intermédiaires, qui ont épouvanté à tort maints poètes de ta race. Nous élevâmes plusieurs mortels jusqu'à nous, leur donnant notre nature tout en les laissant être ce qu'ils sont. Nous les transformâmes, et ils devinrent des nôtres, tout en continuant à agir parmi les hommes, leurs frères, pour les soutenirMus snarling god.jpg dans leurs épreuves. L'un d'eux, par exemple, protège spécialement New York, et se nomme Vespertilion. Il fut pris sous l'aile de l'être que d'autres appelèrent Camazotz, s'unissant à lui et se plaçant sous sa protection.

    Un autre veille sur l'Amérique tout entière, fédérant les gardiens des cités et des provinces, on le nomme communément Captain America, quoiqu'il ait un autre nom parmi nous. Il fut placé sous la tutelle d'un autre être, au vol plus élevé; je ne veux pas t'en dire plus, je crois que tu le rencontreras bientôt, et qu'il te dira tout. Il te faudra néanmoins te souvenir de cette conversation, car il ne te dira rien que tu ne lui aies demandé au préalable! Veille: remémore-toi. Commémore-nous.

    Il ne me reste plus qu'à te dire ceci: lors des époques anciennes, nous eûmes, parmi les Amérindiens, des initiés, des disciples élevés à nos mystères, et, même, nous avons engendré parmi eux des rois. Certains d'entre nous sont tombés amoureux de certains d'entre eux, et c'est ainsi que le célèbre Hiawatha est né, il était le fils de Dorlad, que tu vois ici au milieu de ses deux amis, à la tête de lion.

    Oui, sache et mesure ces choses, Rémi. Pense ces choses. Car elles ne te seront dites qu'une fois!

    Et, ce disant, il sourit d'un sourire éclatant, puis se mit à rire, et voici qu'un vent violent se leva, et je fus pris comme dans un tourbillon, dans lequel d'effroyables faces grimaçantes me scrutaient, tournant autour de moi. Je perdis connaissance.

    Quand je retrouvai mes esprits, j'étais dans la ruelle, dehors, étendu parmi des poubelles. Je me levai, cherchai autour de moi la lanterne dorée, mais ne la trouvai pas. Je ne reconnaissais pas la rue que j'avais empruntée. Avais-je été déplacé dans une autre?

    Longtemps je cherchai la rue, mais ne la retrouvai pas. S'était-il agi d'un rêve? Je ne le saurais jamais. Il avait l'air tellement vrai. L'histoire qu'on m'y avait racontée était en zznative3.jpgtout cas bien folle. Je repris le chemin de Park Avenue, atteinte facilement.

    Devant l'Indien qui m'y avait enjoint, je me souvenais de cela. Il fumait toujours. Je le regardai. Était-il lié à ces êtres que j'avais rencontrés à New York, lui aussi? Il leva l'œil dans ma direction et sourit faiblement, en ôtant le calumet de ses lèvres. Puis: Rémi, dit-il, il faut que tu partes, à présent. Tu ne peux rester ici. Regarde derrière toi. Tu vois, à côté de la cascade, dans le rocher, il y a une porte, comme placée là à l'entrée d'une grotte, creusée ou naturelle je ne sais pas. Ouvre cette porte, et rentre chez toi.

    Après l'avoir salué, je fis comme il me disait, et me retrouvai dans le bâtiment moderne. Et, comme précédemment, dès que j'eus passé la porte et eus fait quelques pas, je ne pus revoir l'endroit par où j'étais passé, et cherchai en vain une embrasure. Le mur était uni, nulle porte ne s'y voyait.

    Je me trouvai dans un endroit étrange, désaffecté, et je dus monter un escalier et emprunter une porte de service, pour retrouver les allées ordinaires du musée; en fait, je débouchai tout près du hall d'entrée. Dieu sait ce qui m'était réellement arrivé, ce que j'avais réellement vu, et vécu.

    (À suivre.)

  • Les Grands Anciens à New York (48)

    viracocha.jpg(Dans le dernier volet de cet étrange récit de voyage en Amérique, j'ai raconté m'être retrouvé devant d'épouvantables hommes-bêtes, dont l'un rappelait l'araignée, l'autre le serpent, un autre encore le lion, une autre l'aigle, et un cinquième la pieuvre.)

    L'homme debout, qui m'avait déjà parlé, éclata de rire encore, quand il vit ma surprise. Les trois êtres assis sourirent, celui du milieu plus faiblement que les deux autres, ayant comme plus de dignité.

    Hésitant, je dis: Qui..., qui êtes-vous? Who are you? Que voulez-vous me faire?

    L'homme debout s'écria: Ah, Rémi! petit Français. Nous avons une communication, à te faire. Tu as voulu visiter New York et connaître ses mystères. Nous sommes heureux de nous présenter à toi, nous, les Grands Anciens!

    Les Grands Anciens? Quelle était cette plaisanterie? S'agissait-il de Cthulhu, de Nyarlathotep, d'Azathoth, que j'avais devant moi – les terribles demi-dieux mis à jour, ou plutôt, inventés par Howard Phillips Lovecraft et suscités, prétendait-il, par le terrible livre de magie qu'il appelait le Nécronomicon? Ils ne ressemblaient même pas à ce qu'il avait dit, et j'aurais aussi bien pu me trouver face aux Éternels de Jack Kirby, avec toutefois quelques bizarreries. Ces êtres étaient entre les deux.

    L'homme qui m'avait parlé reprit la parole: Tu es surpris, me dit-il. Tu as lu et relu Lovecraft, ton cher auteur, et tu nous pensais hideux, effroyables, inhumains absolument, impossibles à distinguer dans l'obscurité des gouffres. Il a exagéré. La peur l'a permis. Il ne s'agit pas de cela. Nous ne sommes pas mauvais, sauvages, barbares, immondes comme il l'a proclamé. Nous pouvons parler, communiquer avec les humains, et nous ne possédons pas leur âme pour leur mal seulement - pour nous nourrir de leur vie et nous sauver par leur sang de Inca_Mask2.pngnos dépouilles pourrissantes! Parmi nous, certes, il est des vampires; mais nous habitons les hommes et vivons parmi eux aussi pour leur propre bien, et leur permettre d'évoluer et connaître la lumière. Car nous la reflétons; nous avons sur nous la clarté de la Lune - et même, jusqu'à un certain point, du Soleil.

    Nous avons, nous l'avouons, un lien avec les idoles que vénéraient les Peaux-Rouges, notamment en pays inca, et tu as peut-être reconnu, en nous, certains traits sculptés par eux sur leurs temples. Il est aussi quelques comics qui nous ont représentés, nous mêlant justement aux dieux incas, et nous disant des extraterrestres. Car nous parlons aux hommes dans leurs rêves, et les artistes inspirés tentent, tant bien que mal, de restituer ce qu'ils ont vu, et de nous comprendre. En plongeant leur regard dans le fond de leurs songes, ils en ressortent une image grandiose, et qui, extérieurement, nous ressemblent. Mais en général, ils expliquent mal ce que réellement nous sommes.

    Les hommes qui vivent en Amérique ont tendance à croire que tout ce qui dépasse l'entendement soit est mauvais, soit s'explique simplement, à partir d'idées sur les machines ou l'évolution des peuples – de ce genre d'idées illusoires dont les mortels se gargarisent, les diffusant naïvement dans leurs lieux d'études et de science. Mais comme tu es français, nous avons voulu nous révéler à toi. Nous avons pensé que tu avais les moyens de mieux saisir ce dont il s'agit, de tomber dans des erreurs moins profondes.

    (À suivre.)

  • Les Immortels de New York (47)

    6a7c2588a48faebf6b5c190840590748.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, je raconte être entré dans une sorte de temple, situé à Manhattan.)

    Au fond du couloir, une autre porte se trouvait, belle et ornée de pierreries. J'abaissai le loquet, et la poussai. De l'autre côté, était une pièce illuminée. Mes yeux en furent éblouis. Je ne savais pas où était la source de la lumière; elle était répandue partout, de façon très étrange.

    Un éclat de rire fusa. Come in, Rémi! entendis-je dire: entre! Comment la personne qui s'était adressée à moi connaissait-elle mon nom? La connaissais-je, moi-même?

    Je fis un pas, puis deux, et mes yeux, s'habituant à la clarté, me montrèrent le spectacle le plus incroyable que j'eusse vu de toute ma vie. Un homme en armure était assis sur une estrade, me regardant. Je tiens à dire que cette armure n'était pas comme celle des chevaliers féodaux que nous connaissons en Europe: elle épousait mieux son corps, et des couleurs diverses s'y voyaient, mais aussi des symboles. À sa droite, donc à gauche pour moi, il y avait une femme d'une ravissante beauté, mais également en armure, et qui paraissait forte et mâle, semblable à une Valkyrie. À sa gauche, un autre homme en armure était assis, plus jeune, et son armure était plus claire. Leurs yeux, à tous les trois étaient d'un extraordinaire éclat.

    Or, devant eux se trouvait un homme debout, me regardant en souriant, et je compris rapidement que c'était lui qui s'était adressé à moi. Lui aussi était en armure, mais mon cœur bondit dans ma poitrine lorsque je vis que ses mains ne portaient pas des doigts, mais de fins tentacules, comme s'il appartenait à une espèce intermédiaire entre les hommes et les pieuvres! Je m'aperçus alors que ses yeux avaient aussi quelque chose d'animal, que la même couleur brillante les emplissait tout entiers, qu'ils n'avaient point de prunelle. Ils étaient comme des globes d'or, et quand je regardai à nouveau vers les trois hommes assis, je m'aperçus qu'ils étaient semblables, que celui du milieu avait des yeux vermeils, la femme à gauche des yeux de saphir, l'homme à droite des yeux de diamant, et, si je veux comparer à des pierres aussi ceux de l'homme se tenant debout, je dirai qu'ils étaient tels que des Hawkgirl_by_zgul_osr1113.jpgtopazes. Une obscure flamme, tenant vaguement lieu de pupilles, paraissait luire en chacun de ces yeux étranges, dignes d'êtres extraterrestres. Venaient-ils d'une autre planète?

    Ma surprise fut à son comble quand je m'aperçus que le heaume de celui du milieu rappelait vaguement le lion, que la femme à gauche avait des ailes d'aigle, et que l'homme à droite avait des pieds de serpent, qui s'enroulaient en bas de son fauteuil. Il s'agissait apparemment d'hommes-animaux. Rêvais-je? Ou venaient-ils de ce qu'on appelle une autre dimension?

    Le plus horrible était cependant à venir. À la clarté des fines lampes incrustées dans les murs comme des pierres luisantes - la source lumineuse que j'avais en vain cherchée d'abord -, je distinguai, en haut et derrière l'homme du milieu, un être énorme, hideux, informe, rappelant à la fois l'homme et l'araignée, et dont les quatre yeux, semblables à des émeraudes, brillaient. Il avait aussi quatre bras, et un corps noir, et ses jambes immenses semblaient se recourber vers l'intérieur, et être attachées à une toile recouvrant tout le mur. Les fils en scintillaient faiblement dans la pénombre, la clarté des pierres n'atteignant pas le fond de la pièce, et des perles semblaient les lier entre eux. À la tête géante du monstre était une couronne luisante, comme s'il était le véritable prince du groupe.

    (À suivre.)

  • Un temple singulier à Manhattan (46)

    ColonialRevival-1045.jpg(Dans le dernier extrait de mon récit de voyage en Amérique, je racontais que, à New York, une nuit, entrant dans une ruelle peu éclairée, je m'étais arrêté devant une lanterne dorée placée devant une porte surmontée d'une arche et semblant celle d'un temple.)

    Intrigué, et comme attiré par une force mystérieuse, je gravis les trois marches de marbre qui me séparaient de l'entrée, et tentai de pousser la porte, après avoir tourné un de ces loquets ronds qu'on utilisait autrefois et qui étaient généralement en bronze. La boule tourna, et, sous ma poussée, le seuil s'offrit à ma vue.

    Une pénombre étrange emplissait le vaste vestibule, qui ne m'empêchait pas de distinguer les objets, vaguement luisants. Un escalier de bois noir montait à droite, et un lustre pendait au plafond, éteint. À ma gauche, des marches descendaient vers une porte ouverte. En face de moi, une porte fermée, de bois noir également, se dressait.

    Je pris sur moi de me diriger vers la gauche, puisque la porte était ouverte et les marches peu nombreuses. Précautionneusement je les empruntai, craignant de faire du bruit, et que les propriétaires ou les responsables du lieu me vissent et me demandassent ce que je faisais là. Étais-je fou, de me rendre comme un cambrioleur dans ce lieu peut-être privé? Ou un temple est-il toujours ouvert au public, de toute façon?

    J'entrai dans une salle faiblement éclairée par des vitraux eux-mêmes illuminés par la lanterne qui m'avait amené jusque-là. Leurs teintes étaient curieuses. Les murs étaient nus. Au fond, une sorte de retable se dressait derrière une lueur rouge, comme dans les églises catholiques. Je m'avançai pour le regarder, rassuré par ce détail familier.

    Il avait trois étages, comme la plupart des retables. Les formes peintes au centre étaient nobles et belles, mais je ne reconnaissais pas les êtres qu'elles représentaient. Tolède-cathédrale-statues à 33.jpgPlus que les saints du christianisme, elles me rappelaient des divinités asiatiques, ou d'antiques héros.

    En haut, au fronton, se trouvait un empyrée, avec un être ailé, dont le visage demeurait dans l'ombre. Était-ce un séraphin? Il avait, non deux, mais six ailes. Pourtant, il avait aussi des jambes, et tenait une épée dans la main. Elle était nue, et luisait faiblement dans la pénombre. Une forme noire se trouvait à ses pieds, sans doute le diable abattu par saint Michel.

    Le retable était fictivement soutenu par des formes d'êtres jeunes, nus, musclés, beaux, ne portant qu'un pagne aux franges dorées, et des bottes rouges et luisantes; à leur front était un bandeau d'or. Ils semblaient me regarder de leurs yeux vivaces.

    À droite du retable, il y avait une porte, également ouverte. Elle donnait sans doute sur la sacristie, à moins qu'elle ne fût une de ces portes factices qu'on trouve dans l'art baroque et qui semblent déboucher sur un mystère parce qu'elles sont placées dans le retable même: c'était, en effet, son cas.

    Elle n'était qu'entrouverte; peut-être y avait-il de l'autre côté simplement le mur de la salle, que je ne voyais pas, à cause du peu de clarté. Mais non. Un couloir s'étendait au-delà, sombre, mais profond. Je l'empruntai, toujours poussé par la curiosité.

    (À suivre.)

  • Mystère à Manhattan (45)

    park-avenue-at-night-randy-aveille.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, je racontais qu'un Indien pareil à une statue s'était adressé à moi et m'avait enjoint de me souvenir de quelque chose, qui soudain m'était revenu.)

    C'était à New York. Je marchais dans les rues de Manhattan. La nuit était tombée. Les lumières de Broadway, des tours et des rues adjacentes créaient un monde second, libre des éléments, rutilant de civilisation humaine. J'admirai un moment, tout en déambulant, ce fabuleux spectacle, puis, un peu lassé, ressentis le besoin de reposer mes yeux. Je fus alors curieusement attiré par une ruelle obscure au fond de laquelle il me parut distinguer une vieille lanterne dorée, brillant d'une douce clarté, n'éclairant que gentiment la ruelle. On ne voyait, frappés par ses rayons, que quelques briques rouges et escaliers métalliques noirs.

    La ruelle était propre, et n'avait pas les ordures évoquées jadis par Charles Duits, ni les misères humaines qui inquiétaient Lovecraft. Les fenêtres étaient sombres, et personne ne se voyait.

    Je ne sais pourquoi, je me dirigeai vers cette lanterne, dont la beauté me fascinait. Son or semblait venir d'un autre monde, descendre d'une autre planète - avoir saisi la clarté des étoiles.

    Je marchais, mais, bizarrement, il ne me semblait pas que je me rapprochais de la lanterne. Mes pieds étaient comme englués, et je me demandai si je n'avais pas reçu un sort, si je n'avais pas été marabouté par quelque sorcier malin me scrutant d'un des immeubles qui s'élevaient de chaque côté de la rue, car mes jambes ne me répondaient plus.

    Péniblement je m'avançais, mais la ruelle s'étirait devant moi à l'infini. Je n'en voyais pas le bout, et pourtant, autour de la lanterne lointaine, seule l'obscurité régnait, et, de l'autre côté, je ne voyais ni immeuble ni voitures passant au loin, la ruelle s'enfonçant seulement dans les ténèbres.

    Je commençai à trembler, à transpirer. Je me retournai, mais, à ma grande surprise, je ne vis plus l'avenue par laquelle j'avais bifurqué: derrière moi aussi la rue était absorbée par les ténèbres. Avais-je tourné de manière à cacher l'avenue dont je venais, sans m'en rendre compte? Je n'y croyais guère: les rues de New York sont tellement droites!

    Une terreur me gagna. Je ne comprenais rien. J'étais perdu.

    Il est vrai que, à Manhattan, les rues paraissent, sur un plan, courtes et faciles à parcourir, alors que, en réalité, elles sont interminables, et que leurs abords sont répétitifs, qu'on aperçoit de chaque côté toujours les mêmes maisons, toujours les mêmes édifices; mais cela n'expliquait pas du tout l'expérience effroyable que je faisais. Comment avais-je pu marcher si longtemps que je ne distinguasse plus les lumières de la Park Avenue, dont je venais?

    Soudain, je me trouvai devant la fameuse lanterne. Je l'avais crue loin, mais à présent elle était toute proche. Je ne l'avais pas vue se rapprocher, sans doute aveuglé par la peur, et j'avais marché sans savoir où j'allais, grove.jpgtel un automate. Mais à présent la lanterne diffusait sa belle clarté au-dessus de moi, suspendue au-dessus d'une porte étrangement ornée. Je m'aperçus qu'il s'agissait de celle d'un temple, ou d'une église, je ne savais pas trop. L'édifice paraissait religieux, car une arche surmontait la porte, portant des symboles que je ne distinguais pas. Une plaque dorée était accrochée au mur; j'essayai de lire ce qui y était gravé, mais, soit que ma vue eût soudainement baissé, soit que l'émotion me privât de tous mes moyens, soit que l'écriture m'en fût parfaitement inconnue, je ne parvenais aucunement à reconnaître les lettres qui étaient sous mes yeux, aussi curieux que cela paraisse. J'avais beau fixer mon attention sur elles, j'étais incapable de lire ce qui se trouvait juste devant moi.

    (À suivre.)

  • Le mystère des Indiens immortels (44)

    tipi.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, j'ai raconté que, à Pittsburgh, dans le musée de la ville, j'avais trouvé une étrange porte, puis un singulier couloir, et que j'avais débouché sur une petite plaine, avec une cascade.)

    Je vis un tipi. De la lumière était à l'intérieur, traversant la toile. Il se dressait sous le feuillage d'un frêne, mince et élancé et aux jolies feuilles fines. Sa cime se découpait sur le ciel étoilé, et la lune y faisait poudroyer l'argent. Je me demandai si je n'étais pas dans un décor de théâtre, une fois de plus, car cela en avait tout l'air; tout était pour ainsi dire archétypal.

    J'allai jusqu'au tipi. Je m'attendais à voir d'autres statues. Des Indiens de type ojibwé s'y trouvaient. Ils ne bougeaient pas, comme s'ils étaient effectivement des idoles, mais j'admirai l'art du décorateur, car ils avaient en main des calumets qui fumaient.

    Leurs yeux, faits de verre ou de cristal, reflétaient la lueur d'un feu.

    Soudain, mes cheveux sur ma tête se hérissèrent. Je vis l'un de ces êtres que j'avais pris pour des statues porter le calumet à sa bouche, aspirer, rejeter la fumée et me regarder de son œil clair.

    Bonsoir, visage pâle, me dit-il. Sa voix était rauque, et résonnait peu. Je devais tendre l'oreille, pour comprendre ce qu'il disait. Que viens-tu faire ici? demanda-t-il. Je ne sus que répondre. Je finis par dire: Je me ojibwe_by_kwasira.jpgsuis égaré. Il me regarda fixement, et: Crois-tu? dit-il. Je réfléchis. Je ne sais pas, répondis-je. Il me fixa encore des yeux un instant, puis tourna la tête et reprit sa posture première, comme s'il était redevenu une statue.

    Je ne savais que faire. L'Indien qui m'avait parlé m'ignorait, et les autres n'avaient absolument pas bougé. Je m'apprêtais à ressortir, quand de nouveau il me parla, après avoir vers moi tourné la tête: Tu n'as rien à dire? demanda-t-il.

    - Non, fis-je.

    - Écoute, alors. Écoute. Tu vois là les Indiens immortels, ceux qui ont trouvé la vie sans fin, et vivent sur Terre en attendant la consommation des siècles. Nous sommes les Peaux-Rouges maîtres de cette terre, et les génies du lieu ont pris notre apparence, vivant en nous pour des temps indéfinis. En nous vit le secret du royaume d'Amérique, et si nous ne te le révélons pas, tu ne le connaîtras pas.

    - Quel est-il, en ce cas? demandai-je.

    - Écoute. Écoute. Hiawatha est né d'un être de la lune, il en était le fils, il avait pris l'apparence d'une femme. Il régnait sur ce royaume, mais son oncle était sur l'étoile de Vénus. Écoute. Écoute. Son grand-père avait vomi les lacs. Le père de son grand-père avait craché les animaux. Le père du père de son grand-père avait semé les forêts. Le père du père du père de son grand-père avait sculpté les rochers.

    Les Manitous ont créé la terre américaine, puis l'un d'eux a révélé le secret du Maïs. Les hommes l'ont cultivé. Puis son fils a révélé le secret du Veneur. Les hommes ont attrapé des bêtes. Puis les blancs sont venus, guidés par un Manitou, et nous leur avons laissé la place. manitou.gifC'est ainsi.

    Je ne comprenais pas un traître mot de ce charabia. Je demandai: Il y a eu des êtres qui venaient des étoiles, ou des planètes? Ils sont venus sur Terre et ont engendré des gens, ont créé des choses? Qu'est-ce que c'est que cette histoire?

    - Rémi, me répondit l'Indien après m'avoir regardé un instant, Rémi, tu sais. Tu n'ignores pas cela.

    - Moi? Comment saurais-je?

    Je ne fus bizarrement pas surpris qu'il connût mon prénom. Je ne connaissais pas du tout le sien. Il répliqua: Rémi, Rémi, maaminonendam! Mikawaam!

    Il m'avait parlé indien. Mais il me sembla comprendre: il m'enjoignait de me souvenir, de réfléchir, de fouiller ma mémoire! Or, une réminiscence enfouie me revint. Ce fut comme si un soleil apparaissait dans ma nuit - ou, du moins, comme si un nuage épais dévoilait une lune pleine, et luisante. Un miracle advenait en moi!

    (À suivre.)

  • Le mystère de Pittsburgh (43)

    indian.jpg(Dans le précédent volet de ce voyage en Amérique, je rapportais le discours que me fit Captain America, me révélant qu'il n'appartenait pas à la race humaine, mais à une autre, plus céleste et éthérée, ayant vécu sur Terre il y a longtemps, mais n'ayant pas une nature physique lourde comme nous. Il ajouta qu'il ne fallait pas avoir peur d'elle, qu'elle n'était pas malveillante. La suite conclut son étrange discours.)

    Mais que raconté-je? Tu sais ces choses. On te les a dites, déjà.

    - On me les a dites? m'écriai-je. Je ne m'en souviens vraiment pas. C'est la première fois que j'en entends parler.

    - Non, Rémi, ce n'est pas la première fois: it is not! Think! Remind! Pense! Souviens-toi!

    Je ne comprenais rien à ce qu'il disait. Et puis, soudain, une vague réminiscence me revint. Des images s'ordonnèrent en tableau, et la mémoire se raviva en moi.

    Un éclair m'éblouit. Et voici que je me rappelai!

    C'était à Pittsburgh. Je visitais le musée de la ville, modeste et provincial, mais amusant, parce que relatif à l'histoire locale et aux conflits avec les Indiens – ou Native Americans, comme il faut dire à présent. Je lisais les panneaux, les cartons et regardais les affiches, les objets, et les maisons de trappeurs reconstituées. Un Indien me faisait face, avec ses faux yeux. Je me demandai, pour rire, si cette statue ne pourrait pas s'éveiller et me raconter des mystères peaux-rouges; mais, évidemment, il n'en fut rien.

    Je continuais ma visite quand une porte bizarre se dressa devant moi. Je pensais qu'elle faisait, elle aussi, partie d'un décor reconstitué, car elle était vieille et en bois; mais aucune indication n'était placardée le long de son chambranle.

    Il y avait un vieux loquet de cuivre. Je le baissai - et la porte ne s'ouvrit pas, mais je la sentis vibrer, trembler. Je lâchai le loquet, effrayé d'une manière inexplicable, mais la curiosité l'emporta, et je le repris en main - et, cette fois, la porte, sous ma pression plus appuyée, céda et s'ouvrit dans un grincement tandis que, d'en haut, de la poussière tombait sur moi. De l'autre côté, une obscurité complète régnait.

    D'abord hésitant, je plaçai un pied sur le seuil, puis l'autre, et avançai le long d'un couloir étonnamment profond, puisque, monongahel.jpgdans cette direction, il m'avait semblé que le bâtiment finissait. J'entendais, comme étouffé, un son de torrent, et je songeai que cela devait être la Monongahela, coulant près du musée, qui se précipitait pour je ne sais quelle raison, se réjouissant peut-être de rejoindre l'Allegheny et de s'unir à lui pour engendrer l'Ohio, leur bienheureux fils!

    Je poursuivis mon chemin, tâtant des deux mains les murs du couloir, et sentis bientôt un air frais, qui me surprit encore. J'hésitai à continuer, car mes mains soudain ne sentirent plus les murs, brusquement écartés ou écroulés, et je me trouvais visiblement dans une sorte de caverne.

    Je m'avançai toutefois et vis, tout au fond, chose encore plus surprenante, une chute d'eau - une fontaine, plus exactement, car elle était petite. Son eau blanche, écumeuse, brillait dans l'obscurité, et jaillissait d'un point que je ne distinguai pas; puis elle se couchait en rivière et, en serpentant, s'éloignait de moi.

    Au-dessus, je vis la lune: il était tard, et j'étais à l'air libre! Comment cela était-il possible? Le temps avait passé sans que je m'en rendisse compte - et l'espace s'était distendu, aussi. J'avais fait quelques pas seulement, et j'étais déjà loin; sous mes yeux le monde s'était transformé!

    Le ciel avait quelques étoiles. À ma droite, était un bois, ou une forêt. Je ne voyais pas les tours de Pittsburgh. Où étais-je, grands dieux? Je peinais à croire à une reconstitution énorme que je ne connaissais pas, comme en goûtent les Américains dans leurs parcs d'attraction.

    (À suivre.)